{"id":1038,"date":"2012-06-25T00:28:02","date_gmt":"2012-06-24T23:28:02","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=1038"},"modified":"2013-11-12T00:30:22","modified_gmt":"2013-11-11T23:30:22","slug":"nous-avons-besoin-dune-strategie-decoloniale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=1038","title":{"rendered":"Nous avons besoin d\u2019une strat\u00e9gie d\u00e9coloniale"},"content":{"rendered":"<p>Nous avons besoin d\u2019une strat\u00e9gie d\u00e9coloniale<br \/>\npar Sadri Khiari<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est la lutte qui, faisant exploser l\u2019ancienne r\u00e9alit\u00e9 coloniale,r\u00e9v\u00e8le des facettes inconnues, fait surgir des significations nouvelles et met le doigt sur les contradictions camoufl\u00e9es par cette r\u00e9alit\u00e9 \u00bb(Frantz Fanon)<\/p>\n<p>Parler de question raciale en France, c\u2019est affirmer que le champ politique fran\u00e7ais est le lieu d\u2019une lutte pour le pouvoir entre races. Je crois que, par simple pragmatisme, c\u2019est ce qu\u2019il faut commencer par dire.<!--more--> Il est vrai que cette lutte ne se manifeste pas de mani\u00e8re transparente pour ce qu\u2019elle est, tant le foss\u00e9 est gigantesque entre les forces en pr\u00e9sence. Le clivage droite\/gauche, absorbant les autres conflictualit\u00e9s, semblent \u00eatre l\u2019unique forme de structuration de l\u2019espace politique. La pr\u00e9gnance du mythe d\u2019une r\u00e9publique qui ne tol\u00e8re ni les ordres ni les castes mais seulement des individus indistincts est particuli\u00e8rement forte. Les luttes des races opprim\u00e9es ne se pr\u00e9sentent officiellement ni comme luttes raciales ni a fortiori comme luttes pour le pouvoir, mais comme luttes \u00ab citoyennes \u00bb dans le cadre de la r\u00e9publique.<\/p>\n<p>Une situation bien diff\u00e9rente de celle qui a pr\u00e9valu aux \u00c9tats-Unis o\u00f9 l\u2019oppression raciale s\u2019est exprim\u00e9e dans toute sa nudit\u00e9. La r\u00e9sistance noire s\u2019y est assum\u00e9e en tant que telle et n\u2019a pas craint de revendiquer le pouvoir ou sa part de pouvoir. Les mouvements nationalistes ou s\u00e9paratistes exigeant le droit \u00e0 constituer un \u00c9tat ind\u00e9pendant dans une fraction du territoire \u00e9tatsunien ou les courants supr\u00e9matistes, convaincus que l\u2019Homme noir \u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 r\u00e9gner sur le monde, ont formul\u00e9, \u00e0 leurs fa\u00e7ons, la signification r\u00e9elle de la lutte des races. Mais, c\u2019est la notion de Black power qui l\u2019a exprim\u00e9 sans doute de la mani\u00e8re la plus int\u00e9ressante, malgr\u00e9 ou peut-\u00eatre \u00e0 cause de l\u2019absence d\u2019une d\u00e9finition pr\u00e9cise (Carmichael\/Hamilton 2009). Cette formule, qui a eu le m\u00e9rite de mettre le doigt sur l\u2019essentiel, a constitu\u00e9 une tentative de trouver une r\u00e9ponse \u00e0 la question du pouvoir dans les conditions sp\u00e9cifiques d\u2019une minorit\u00e9 raciale au c\u0153ur de la m\u00e9tropole imp\u00e9riale.<\/p>\n<p>La question se pose \u00e9galement en France. Elle ne peut se r\u00e9soudre bien s\u00fbr qu\u2019en fonction des coordonn\u00e9es propres de la situation fran\u00e7aise. Elle est au c\u0153ur des pr\u00e9occupations du Parti des indig\u00e8nes de la r\u00e9publique (PIR) [Les sociologues fran\u00e7ais<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e d\u2019une lutte des races pour le pouvoir risque en effet de heurter de nombreux chercheurs et militants fran\u00e7ais r\u00e9put\u00e9s antiracistes. Elles agaceront sans doute aussi ceux, trop rares encore, qui n\u2019h\u00e9sitent plus \u00e0 aborder le fait de la race comme une forme sociale. Dans les ann\u00e9es 1970, l\u2019intensification des luttes de travailleurs immigr\u00e9s avait permis \u00e0 ces derniers de gagner quelques points dans le domaine de la th\u00e9orie. Colette Guillaumin d\u00e9fendait ainsi la n\u00e9cessit\u00e9 de prendre en compte la r\u00e9alit\u00e9 de groupes raciaux, socialement construits (Guillaumin 2002). Dans son sillage, quelques intellectuels [3]. Certains sociologues, qui tentent, quant \u00e0 eux, de montrer l\u2019enracinement du racisme contemporain dans l\u2019histoire coloniale, rel\u00e8vent justement la reproduction et la persistance de dispositifs administratifs, policiers, etc. mis en \u0153uvre initialement dans les territoires colonis\u00e9s, ou alors ils soulignent l\u2019\u00ab analogie \u00bb entre certaines pratiques coloniales et des formes actuelles de \u00ab gestion \u00bb des populations issues de l\u2019immigration. Tout cela n\u2019est \u00e9videmment pas sans signification mais le Pouvoir blanc est suffisamment inventif pour g\u00e9n\u00e9rer de nouvelles formes de domination raciste sans rapport, en apparence, avec les m\u00e9canismes de gouvernementabilit\u00e9 caract\u00e9ristiques des p\u00e9riodes coloniales ant\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 des d\u00e9marches parfois diff\u00e9rentes, il existe un point commun entre la plupart de ces sociologues : ils ne s\u2019aventurent pas \u00e0 reconna\u00eetre la race comme rapport social de luttes, comme rapport de forces politiques, et, encore moins, \u00e0 d\u00e9finir l\u2019enjeu central de cette lutte : le pouvoir. Leurs approches alimentent la repr\u00e9sentation du \u00ab racis\u00e9 \u00bb comme participe pass\u00e9, simple objet d\u2019une action racisante dont il est victime. De ce point de vue, le \u00ab rem\u00e8de \u00bb au racisme appara\u00eet n\u00e9cessairement comme ext\u00e9rieur \u00e0 la relation raciale, un ext\u00e9rieur dont on a du mal \u00e0 situer l\u2019emplacement, sinon dans une relation que l\u2019on esp\u00e8re vertueuse entre une intelligentsia \u00ab consciente \u00bb, suppos\u00e9e s\u2019\u00eatre \u00e9lev\u00e9e au-dessus de l\u2019imaginaire social du racisme, et un \u00c9tat r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9, homog\u00e8ne enfin \u00e0 son id\u00e9al r\u00e9publicain. Penser la race sans penser le conflit racial, sans penser l\u2019enjeu du pouvoir \u2013 et, en son sein, le pouvoir central -, interdit \u00e0 l\u2019antiracisme de se penser comme strat\u00e9gie politique.<\/p>\n<p>S\u2019ils lui reconnaissent une forme d\u2019existence sociale, reflet pratique d\u2019un imaginaire aussi tenace qu\u2019une t\u00e2che de sauce tomate, la race ne doit surtout pas devenir corps politique en tant que race ni acc\u00e9der \u00e0 une existence historique r\u00e9elle. L\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une lutte des races pour le pouvoir peut \u00eatre effectivement embarrassante : comme toute lutte politique, elle implique l\u2019exercice de la contrainte \u2013 rapport de forces \u2013 et la haine entre les deux p\u00f4les raciaux. Le \u00ab racis\u00e9 \u00bb n\u2019est plus simplement victime innocente. Il devient lui-m\u00eame \u00ab racisant \u00bb. La haine du Blanc risque de devenir r\u00e9alit\u00e9. Une r\u00e9alit\u00e9 d\u2019autant plus d\u00e9sagr\u00e9able que les racistes blancs ne manqueront pas de s\u2019en emparer et de d\u00e9sarmer ainsi une gauche antiraciste qui exige des domin\u00e9s qu\u2019ils soient aussi propres que s\u2019ils sortaient du pressing. Leur combat, pour \u00eatre l\u00e9gitime, devrait \u00eatre, selon eux, l\u2019expression de l\u2019universalisme humaniste. L\u2019accepter comme vulgairement particulier et c\u2019est l\u2019universel qui explose en vol. Or, l\u2019intellectuel blanc ne peut pas renoncer \u00e0 cette id\u00e9e d\u2019universel, sans laquelle il serait imm\u00e9diatement rejet\u00e9, en tant que Blanc, au c\u0153ur du conflit racial, alors qu\u2019en tant qu\u2019intellectuel antiraciste, il s\u2019\u00e9l\u00e8ve au-dessus du particulier pour \u00eatre lui-m\u00eame universel (ce qui est, disons-le en passant, la particularit\u00e9 du Blanc dominant). \u00catre tout simplement blanc est une terrible humiliation. Ne pas \u00eatre l\u2019incarnation de l\u2019Homme, n\u2019est pas facile \u00e0 dig\u00e9rer. \u00catre reconnu comme membre du groupe oppresseur, dot\u00e9 de privil\u00e8ges et de pouvoirs, est proprement inavalable. L\u2019intellectuel antiraciste blanc craint comme la mort le choc qu\u2019impliquerait la prise de conscience de sa non-universalit\u00e9, figure invers\u00e9e du traumatisme \u00ab m\u00e9taphysique \u00bb de l\u2019Antillais, que d\u00e9crit Franz Fanon, d\u00e9couvrant avec effroi qu\u2019il n\u2019est pas blanc mais noir, un n\u00e9gro comme un autre (Fanon 2006). \u00c0 ce stade, le militant blanc de gauche n\u2019a pas beaucoup de choix. Comme il n\u2019est pas question pour lui de rejoindre ses fr\u00e8res, les Blancs racistes et fiers de l\u2019\u00eatre, il peut tenter de conserver son \u00ab universalit\u00e9 \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire sa \u00ab puret\u00e9 \u00bb d\u2019Homme, en \u00ab trahissant \u00bb le camp des dominants et\/ou en attribuant aux \u00ab racis\u00e9s \u00bb un devoir de \u00ab puret\u00e9 \u00bb et d\u2019\u00ab universalit\u00e9 \u00bb qui lui assurerait d\u2019\u00eatre du bon c\u00f4t\u00e9 de la barri\u00e8re. Cela reste toutefois une position incommode, m\u00eame si on peut y trouver un certain confort. Il y a alors une autre solution, plus banale, celle du d\u00e9ni. \u00c9ric Fassin a parfaitement d\u00e9crit ce ph\u00e9nom\u00e8ne qui interdit de reconna\u00eetre la racialit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise (Fassin\/Fassin 2006). On peut compl\u00e9ter son analyse pour y ajouter un autre processus de d\u00e9ni, celui qui interdit \u00e0 l\u2019intellectuel blanc de gauche, conscient de cette racialit\u00e9, d\u2019appr\u00e9hender cette derni\u00e8re pour ce qu\u2019elle est : un conflit racial, une lutte pour le pouvoir.<\/p>\n<p>Pour voir la lutte des races, il faut la regarder\u2026<\/p>\n<p>\u2026 et la regarder l\u00e0 o\u00f9 elle est. Non pas dans le regard plus ou moins bigleux du raciste, ni seulement dans les fronti\u00e8res d\u2019un \u00c9tat, mais d\u2019abord dans le territoire mondial o\u00f9 elle se d\u00e9ploie ; non pas dans la somme des petits pr\u00e9sents locaux mais dans le grand pr\u00e9sent de la modernit\u00e9. L\u00e0, se d\u00e9ploie le colonialisme. On dira plut\u00f4t la colonialit\u00e9 des rapports de pouvoir pour en d\u00e9tacher le sens de l\u2019occupation des territoires et de la subordination des peuples qui y vivent. Ces significations demeurent au c\u0153ur du ph\u00e9nom\u00e8ne imp\u00e9rial contemporain mais ne sauraient en \u00e9puiser le sens. On doit s\u2019interroger aujourd\u2019hui sur ce qu\u2019il y a de commun et de sp\u00e9cifique dans les relations sociales de domination instaur\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale depuis le XVIe si\u00e8cle. La r\u00e9ponse la plus g\u00e9n\u00e9rale se situe, me semble-t-il, dans la racialisation des rapports sociaux ou, dit autrement, dans la formation et la hi\u00e9rarchisation de groupes statutaires, d\u00e9finis racialement, au cours du processus historique qui a vu se combiner constitution des empires coloniaux, expansion capitaliste et institution du syst\u00e8me des \u00c9tats-nations modernes. Les lignes de d\u00e9marcation du groupe dominant ont boug\u00e9, elles se sont construites autour de normes \u00e9volutives, inscrites dans des caract\u00e8res naturels, des particularit\u00e9s culturelles et religieuses, une localisation g\u00e9ographique ou une condition socio-\u00e9conomique, elles ont \u00e9t\u00e9 dites ou masqu\u00e9es, s\u2019exprimant principalement dans des pratiques ; pour autant, s\u2019est dessin\u00e9e au cours des si\u00e8cles une distribution raciale des \u00eatres humains, un agencement domin\u00e9 par le groupe dont les principaux crit\u00e8res d\u2019appartenance, construits par l\u2019histoire coloniale, ont \u00e9t\u00e9 de mani\u00e8re indissociable d\u2019\u00eatre reconnu comme blanc, d\u2019\u00eatre d\u2019origine chr\u00e9tienne et suppos\u00e9 descendre de populations originaires de l\u2019Europe, plus particuli\u00e8rement occidentale (Khiari 2009).<\/p>\n<p>On est amen\u00e9 de ce point de vue \u00e0 r\u00e9interpr\u00e9ter comme autant de luttes raciales contre le Pouvoir blanc, les r\u00e9sistances des Noirs d\u00e9port\u00e9s en Am\u00e9rique et aux Cara\u00efbes, les guerres anticoloniales, les luttes convergentes du \u00ab Tiers-Monde \u00bb au lendemain des ind\u00e9pendances ou, autre exemple, les luttes anti-apartheid en Afrique du sud. Ce n\u2019est sans doute pas un hasard si c\u2019est au retour d\u2019un long voyage dans le monde, lorsqu\u2019il prend conscience du caract\u00e8re global de la domination coloniale-raciale et des r\u00e9sistances qu\u2019elle suscite, que Malcolm X rompt avec le s\u00e9paratisme supr\u00e9matiste et apolitique de Nation of Islam pour envisager la strat\u00e9gie des Noirs am\u00e9ricains dans une perspective internationale. On peut se demander \u00e9galement dans quelle mesure la guerre imp\u00e9rialiste au Vietnam a eu une incidence sur la radicalisation de Martin Luther King peu de temps avant son assassinat.<\/p>\n<p>Affirmer que la question raciale est ins\u00e9parable de la lutte des races pour le pouvoir signifie que les races sont des rapports de forces sociaux entre race dominante et races domin\u00e9es, les unes voulant pr\u00e9server leur supr\u00e9matie constitutive du syst\u00e8me racial, les autres s\u2019en lib\u00e9rer. Cela signifie aussi que les races, et donc les d\u00e9marcations raciales, se constituent dans le processus m\u00eame de leurs luttes pour le pouvoir. La r\u00e9sistance des races domin\u00e9es est \u00e0 la fois une lutte men\u00e9e de front \u2013 la race domin\u00e9e voulant d\u00e9truire la supr\u00e9matie de la race dominante ou instaurer la sienne, tandis que la race dominante cherche \u00e0 conforter sa supr\u00e9matie \u2013 et une lutte pour appartenir \u00e0 la race dominante ou, \u00e0 tout le moins, en \u00eatre le plus proche, c\u2019est-\u00e0-dire grimper les marches de la hi\u00e9rarchie raciale. Et l\u2019une des strat\u00e9gies du Pouvoir blanc, c\u2019est justement d\u2019\u00e9largir ses propres fronti\u00e8res, de s\u00e9lectionner qui peut les passer, ou de faire grimper l\u2019un ou l\u2019autre groupe dans la pyramide raciale. C\u2019est une strat\u00e9gie et c\u2019est l\u2019un de ses pouvoirs. Une strat\u00e9gie confort\u00e9e en regard par les strat\u00e9gies des races domin\u00e9es, tourment\u00e9es par l\u2019ambition d\u2019\u00eatre accueillies de plein droit dans la communaut\u00e9 des Blancs.<\/p>\n<p>Ainsi, la hi\u00e9rarchie raciale se pr\u00e9sente plus comme une pyramide que comme une opposition entre deux p\u00f4les homog\u00e8nes et rigoureusement d\u00e9finis. Elle est \u00e0 la fois bipolaire, opposant Blancs et non-Blancs, et pyramidale : face aux Blancs, ou plut\u00f4t en dessous des Blancs, s\u2019empilent les diff\u00e9rents groupes raciaux opprim\u00e9s \u2013 par strates de couleur ou de culture, chacune selon son rang dans l\u2019humanit\u00e9 ou la civilisation, ses droits et ses servitudes, les combats perdus et les combats gagn\u00e9s. La stratification raciale op\u00e8re \u00e9galement une distribution des personnes et des groupes selon les classes \u2013 et je n\u2019ai pas besoin de pr\u00e9ciser qui sont les principaux b\u00e9n\u00e9ficiaires de cette r\u00e9partition. Il est facile de montrer qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale les races domin\u00e9es sont situ\u00e9es aux \u00e9chelons inf\u00e9rieurs de la division du travail. Cependant, si d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les races domin\u00e9es sont cantonn\u00e9es aux strates les plus basses des classes subalternes, elles n\u2019en demeurent pas moins, elles-m\u00eames, socialement diff\u00e9renci\u00e9es. De m\u00eame, l\u2019ensemble des pouvoirs et des honneurs (politiques, symboliques, etc.) tombent en cascade des sommets de la pyramide raciale jusqu\u2019\u00e0 ses couches les plus humbles.<\/p>\n<p>La R\u00e9publique blanche<\/p>\n<p>Les luttes de l\u2019immigration et des banlieues fran\u00e7aises participent de ce m\u00eame combat racial, n\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 ceux qui s\u2019obstinent \u00e0 les appr\u00e9hender dans les limites \u00e9troites de l\u2019Hexagone, voire des seuls quartiers populaires. Il est bien s\u00fbr strat\u00e9giquement tr\u00e8s important d\u2019analyser les modalit\u00e9s particuli\u00e8res \u00e0 travers lesquelles prend forme et s\u2019exerce le racisme en France. Reste qu\u2019il faut le saisir pour ce qu\u2019il est : la conversion fran\u00e7aise d\u2019un syst\u00e8me mondial de domination raciale et non pas seulement comme un ph\u00e9nom\u00e8ne qui pourrait s\u2019expliquer uniquement par des logiques propres \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise contemporaine. Il est significatif qu\u2019une telle approche globale, couramment mobilis\u00e9e dans l\u2019analyse des questions \u00e9conomiques et sociales, est si souvent n\u00e9glig\u00e9e lorsqu\u2019il s\u2019agit de comprendre le racisme. Or, faire l\u2019impasse sur le caract\u00e8re imp\u00e9rial du racisme conduit \u00e0 manquer une part des enjeux r\u00e9els autour desquels s\u2019agencent les luttes raciales (c\u2019est particuli\u00e8rement aveuglant en ce qui concerne la question de l\u2019islamophobie depuis le 11 septembre 2001).<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais et, plus largement, les appareils de pouvoir racial en France, fonctionnent en effet comme m\u00e9diation de la supr\u00e9matie blanche internationale. Il n\u2019en constitue pas pour autant un simple relais. Il a aussi ses enjeux propres, bureaucratiques, de classe et nationaux. L\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais, autrement dit l\u2019\u00c9tat-nation imp\u00e9rial, n\u2019est pas l\u2019\u00c9tat-nation. Il est l\u2019\u00c9tat-nation qui prend forme \u00e0 travers la domination coloniale (Khiari 2009). Il se fa\u00e7onne dans la comp\u00e9tition voire dans la guerre contre d\u2019autres \u00c9tats-nation imp\u00e9riaux ainsi que dans la matrice de la hi\u00e9rarchie raciale des pouvoirs \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale. L\u2019h\u00e9g\u00e9monie bourgeoise sur les classes subalternes dans la France r\u00e9publicaine s\u2019est notamment ancr\u00e9e institutionnellement dans ce que l\u2019on peut appeler un pacte social-national-racial \u2013 le Pacte r\u00e9publicain \u2013 lequel s\u2019incarne dans l\u2019ensemble des m\u00e9canismes qui organisent la stratification et l\u2019int\u00e9gration des classes subalternes \u00e0 la Nation, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019\u00c9tat : dispositifs d\u00e9mocratiques comme le suffrage universel, dispositifs sociaux dont la forme d\u00e9velopp\u00e9e a \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00c9tat-Providence, dispositifs nationaux qui tracent des fronti\u00e8res statutaires entre nationaux et \u00e9trangers et dispositifs raciaux conf\u00e9rant un statut privil\u00e9gi\u00e9 aux Blancs par rapport aux non-Blancs. Le Pacte r\u00e9publicain n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 concevable, en effet, sans l\u2019octroi aux classes subalternes blanches d\u2019une position privil\u00e9gi\u00e9e dans la stratification du travail \u2013 mondiale et locale -, sans la redistribution \u00e0 leur profit d\u2019une part des revenus tir\u00e9s de l\u2019exploitation des peuples opprim\u00e9s, sans enfin la gratification symbolique fondamentale d\u2019appartenir \u00e0 la race sup\u00e9rieure, ma\u00eetresse du monde, d\u00e9tentrice du savoir et des seules valeurs qui vaillent \u00ac- chose que le marxisme fran\u00e7ais semble r\u00e9tif \u00e0 comprendre. De m\u00eame, les guerres nationales et coloniales n\u2019auraient sans doute pas \u00e9t\u00e9 possibles si le peuple fran\u00e7ais n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 solidaris\u00e9 \u00e0 travers les agencements de l\u2019\u00c9tat national-racial. Ce qui fait la dignit\u00e9 de l\u2019\u00eatre dans l\u2019\u00c9tat d\u00e9mocratique, c\u2019est la citoyennet\u00e9 ; ce qui fait la dignit\u00e9 de l\u2019\u00eatre dans l\u2019\u00c9tat national, c\u2019est de faire partie du corps national ; ce qui fait la dignit\u00e9 de l\u2019\u00eatre dans l\u2019\u00c9tat racial, c\u2019est d\u2019\u00eatre blanc. La R\u00e9publique est tout cela \u00e0 la fois.<\/p>\n<p>Ainsi, la R\u00e9publique a transform\u00e9 les classes subalternes blanches en complices du Pouvoir blanc international. D\u00e9volutaire de droits d\u00e9mocratiques et d\u2019\u00ab acquis sociaux \u00bb \u2013 il est vrai, arrach\u00e9s parfois de haute lutte -, le citoyen s\u2019identifie imp\u00e9rativement comme Fran\u00e7ais et comme Blanc. Et il lui faut se battre pour le rester. Le racisme, les pr\u00e9jug\u00e9s et les pratiques qui les accompagnent, c\u2019est cela : un combat pour pr\u00e9server des privil\u00e8ges de race, privil\u00e8ges qui sont au fondement de l\u2019\u00c9tat racial. De ce point de vue, il para\u00eet compl\u00e8tement irraisonn\u00e9 d\u2019affirmer que les classes populaires blanches ne seraient pas racistes, mais simplement les r\u00e9ceptacles idiots du boniment des classes dirigeantes destin\u00e9 \u00e0 les d\u00e9tourner de la lutte des classes. En ces temps de crise, les classes populaires blanches d\u00e9fendent leurs \u00ab acquis \u00bb et l\u2019un de ces acquis est d\u2019\u00eatre blanc. C\u2019est aussi l\u2019acquis le plus facile \u00e0 d\u00e9fendre. Celui qu\u2019on assure en cognant contre plus faible que soi. Celui qui jouit de l\u2019appui de l\u2019\u00c9tat et des principales forces politiques. On peut dire que l\u2019h\u00e9g\u00e9monie des classes dominantes sur la classe ouvri\u00e8re s\u2019exerce notamment \u00e0 travers la domination politique et symbolique de toutes les classes blanches confondues sur toutes les classes non-blanches confondues. C\u2019est ce que la gauche fran\u00e7aise pense \u00eatre une simple tactique destin\u00e9e \u00e0 \u00ab diviser la classe ouvri\u00e8re \u00bb.<\/p>\n<p>Depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, en effet, de nombreux arrangements du Pacte r\u00e9publicain se d\u00e9traquent. L\u2019\u00c9tat-providence est progressivement d\u00e9mantel\u00e9, le mod\u00e8le de l\u2019\u00c9tat-nation souverain est battu en br\u00e8che (construction de l\u2019Union europ\u00e9enne, mondialisation financi\u00e8re, etc.) tandis que de nouvelles puissances capitalistes \u00e9mergent dans les pays du Sud. En France, les populations issues de l\u2019immigration et des territoires d\u2019Outre-mer s\u2019imposent par leur nombre, les r\u00e9sistances foisonnent, notamment dans les quartiers populaires ; elles contestent les discriminations, exigent l\u2019\u00e9galit\u00e9, la reconnaissance de leur dignit\u00e9, de leurs cultures et leur part du pouvoir (droit de vote pour les immigr\u00e9s, suppression de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception qui les accable, participation \u00e0 la gestion des mairies et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, \u00e0 la politique). Prisonni\u00e8res de leur all\u00e9geance au patronat et \u00e0 la finance internationale, les composantes de droite et de gauche du champ politique ne peuvent envisager d\u2019autres solutions pour raccommoder les dispositifs du Pacte r\u00e9publicain, garant du consentement des classes populaires blanches, que de conforter sa dimension raciale. Mesures r\u00e9pressives contre l\u2019immigration, d\u00e9ploiement policier dans les quartiers, renforcement de la s\u00e9gr\u00e9gation urbaine, manipulations et man\u0153uvres contre les espaces o\u00f9 s\u2019organisent les non-Blancs, institutionnalisation d\u2019un contr\u00f4le \u00e9tatique des musulmans compl\u00e9mentaire de leur exclusion de la sph\u00e8re publique, r\u00e9habilitation de l\u2019histoire coloniale, efflorescence des discours publics racistes et islamophobes : l\u2019ensemble de ces pratiques constituent autant de tactiques qui composent une strat\u00e9gie destin\u00e9e \u00e0 restaurer l\u2019h\u00e9g\u00e9monie bourgeoise en consolidant la supr\u00e9matie blanche, et \u00e0 prot\u00e9ger celle-ci contre les batailles que livrent les non-Blancs. La consolidation de la fraternit\u00e9 blanche entre classes dominantes et classes populaires appara\u00eet en outre indispensable \u00e0 la r\u00e9activation des politiques imp\u00e9riales, manifeste depuis l\u2019\u00e9croulement du bloc sovi\u00e9tique. L\u2019expansion de l\u2019islamophobie en France r\u00e9pond ainsi \u00e0 des imp\u00e9ratifs strat\u00e9giques internes autant qu\u2019\u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 pour l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais, engag\u00e9 dans les guerres imp\u00e9rialistes men\u00e9es en Afghanistan, en Irak et ailleurs, d\u2019obtenir le consentement des classes populaires blanches, s\u2019identifiant de plus en plus au monde \u00ab civilis\u00e9 \u00bb et euroam\u00e9ricain.<\/p>\n<p>Dans cet affrontement, bien in\u00e9gal encore, entre forces blanches et forces indig\u00e8nes, la r\u00e9volte des quartiers de novembre 2005, suivie de nombreux \u00e9pisodes similaires dans diff\u00e9rentes villes du pays, a constitu\u00e9 un moment d\u00e9cisif, bousculant rapports de forces et strat\u00e9gies. Lors des \u00e9lections pr\u00e9sidentielles de 2007, elle a fort probablement contribu\u00e9 \u00e0 la victoire \u00e9lectorale de Nicolas Sarkozy qui avait fait de la lutte contre l\u2019immigration et les quartiers l\u2019un des axes centraux de sa campagne. Cependant, la r\u00e9volte de 2005 a \u00e9galement contribu\u00e9 \u00e0 imposer une pr\u00e9sence accrue des non-Blancs dans diff\u00e9rentes sph\u00e8res de la soci\u00e9t\u00e9 et notamment dans l\u2019espace m\u00e9diatique et dans le champ politique. En t\u00e9moigne, dans la sph\u00e8re institutionnelle, le nombre important de candidats \u00ab issus de la diversit\u00e9 \u00bb lors des diff\u00e9rentes consultations \u00e9lectorales, y compris sur les listes des partis politiques blancs. Il faut mesurer ces changements \u00e0 leur juste valeur. Il ne suffit pas en effet de d\u00e9noncer la d\u00e9magogie et l\u2019instrumentalisation \u00e9lectorale de l\u2019entreb\u00e2illement du champ institutionnel \u00e0 la \u00ab diversit\u00e9 \u00bb. Sans qu\u2019il y ait remise en cause des politiques raciales d\u00e9fendues et mises en \u0153uvre depuis des ann\u00e9es, il est incontestable que les partis blancs sont d\u00e9sormais contraints de prendre en compte la puissance politique indig\u00e8ne et d\u2019y adapter leurs strat\u00e9gies. Celles-ci s\u2019orientent de plus en plus vers l\u2019ouverture d\u2019un espace de reconnaissance, de promotion sociale et d\u2019insertion dans les institutions politiques \u00e0 l\u2019intention des \u00ab \u00e9lites \u00bb et des classes moyennes indig\u00e8nes, afin de pr\u00e9venir leur radicalisation politique et de les dissocier du peuple des banlieues. En d\u2019autres termes, c\u2019est \u00e0 la fois sur le terrain de classes, celui des diff\u00e9renciations socio-\u00e9conomiques au sein des populations indig\u00e8nes, et sur le terrain de la race que joue le Pouvoir blanc.<\/p>\n<p>On le sait d\u2019exp\u00e9rience, on le voit tous les jours, une telle strat\u00e9gie peut \u00eatre gagnante. Elle n\u2019est cependant gu\u00e8re ais\u00e9e \u00e0 mettre en \u0153uvre. D\u2019une part, en effet, elle implique une tension avec l\u2019autre axe de la politique du pouvoir, en l\u2019occurrence celui de la r\u00e9affirmation de la dimension blanche du Pacte r\u00e9publicain. D\u2019autre part, malgr\u00e9 l\u2019inclinaison des cat\u00e9gories interm\u00e9diaires de la race domin\u00e9e \u00e0 se satisfaire de l\u2019ordre existant pourvu qu\u2019il leur laisse une place, une frange en son sein peut au contraire, pour assurer sa propre promotion, agir \u00e0 l\u2019organisation et \u00e0 la politisation de ceux qui, tant d\u2019un point de vue de classe que d\u2019un point de vue de race, demeurent au bas de l\u2019\u00e9chelle.<\/p>\n<p>Appr\u00e9hend\u00e9e dans le cadre d\u2019une strat\u00e9gie indig\u00e8ne, l\u2019articulation entre la lutte des classes et la lutte des races signifie, aujourd\u2019hui en France, engager des secteurs indig\u00e8nes les mieux dot\u00e9s aux c\u00f4t\u00e9s des franges indig\u00e8nes subalternes et entraver la strat\u00e9gie du Pouvoir blanc visant \u00e0 dissocier politiquement les diff\u00e9rents secteurs de l\u2019indig\u00e9nat, selon des lignes de clivages socio-\u00e9conomiques. Cette convergence n\u00e9cessaire ne saurait cependant constituer le tout d\u2019une strat\u00e9gie d\u00e9coloniale. D\u2019autres questions fondamentales devront aussi trouver leurs solutions.<\/p>\n<p>L\u2019illusion int\u00e9grationniste<\/p>\n<p>L\u2019une des plus grandes difficult\u00e9s \u00e0 r\u00e9soudre est certainement la fragmentation des espaces de r\u00e9sistance indig\u00e8ne. Celle-ci s\u2019explique par de nombreux facteurs. Des communaut\u00e9s diff\u00e9rentes existent au sein des populations non-blanches, ayant des parcours historiques sp\u00e9cifiques, des cultures, des spiritualit\u00e9s et des attentes particuli\u00e8res. Par ailleurs, les formes d\u2019occupation coloniale et les conditions dans lesquelles ont \u00e9t\u00e9 conquises les ind\u00e9pendances sont multiples. Les trajectoires d\u2019immigration, les formes d\u2019insertions des diff\u00e9rents groupes en France, les modalit\u00e9s de leur racisation, leurs conditions de classes, les techniques de gouvernementalit\u00e9 dont ils sont l\u2019objet, sont dissemblables et changeantes comme se singularisent les formes et les contenus des r\u00e9sistances. Les antagonismes et les conflictualit\u00e9s se croisent ind\u00e9finiment et se brouillent les unes les autres. La lutte des races qui serpentent dans cet emm\u00ealement de conflits affleure difficilement \u00e0 la surface du champ politique. Ses enjeux demeurent confus et les moyens de les r\u00e9aliser tout aussi impr\u00e9cis.<\/p>\n<p>Les r\u00e9ponses qui ont \u00e9t\u00e9 apport\u00e9es \u00e0 ces questions sont multiples. Les r\u00e9sistances spontan\u00e9es ou organis\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 le plus souvent pens\u00e9es sans outrepasser les cloisonnements historiques, communautaires, religieux, nationaux ou m\u00eame de couleur qui s\u00e9parent, hi\u00e9rarchisent voire opposent les diff\u00e9rents segments de la race domin\u00e9e, sans non plus tenter de surmonter le fractionnement social qui la caract\u00e9rise. Elles ont \u00e9t\u00e9 pens\u00e9es et men\u00e9es sans franchir les bornes du cadre r\u00e9publicain celles de ses normes nationales et raciales ainsi que celles de sa conception de la citoyennet\u00e9. Il est vrai que les transgressions et les empi\u00e9tements n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 rares. Ils sugg\u00e8rent qu\u2019un d\u00e9passement de ces exp\u00e9riences est concevable mais ces \u00e9carts proc\u00e8dent moins d\u2019une volont\u00e9 strat\u00e9gique clairement \u00e9tablie que d\u2019un mouvement inn\u00e9, reflet de la condition raciale commune des diff\u00e9rents groupes constitutifs de la race domin\u00e9e (Bouteldja &amp; Khiari 2012. Voir aussi Khiari 2009 : 127-133).<\/p>\n<p>La perspective int\u00e9grationniste, id\u00e9ologie spontan\u00e9e des indig\u00e8nes, est cependant rest\u00e9e pr\u00e9dominante. Bien que n\u00e9s en France et y vivant parfois depuis des lustres, ils demeurent peu ou prou convaincus de leur ill\u00e9gitimit\u00e9. Ils n\u2019auraient pas de droits sur la France. L\u2019Hexagone serait la propri\u00e9t\u00e9 des Fran\u00e7ais blancs. Certes, de plus en plus souvent, ils s\u2019avisent de revendiquer une am\u00e9lioration de leurs conditions, l\u2019\u00e9galit\u00e9 et la reconnaissance culturelle ; malgr\u00e9 tout, ils ne disposeraient pas de la l\u00e9gitimit\u00e9 n\u00e9cessaire pour vouloir remettre en cause les normes culturelles majoritaires ou les institutions historiques de la R\u00e9publique, sauf, bien s\u00fbr, s\u2019il s\u2019agit d\u2019appuyer un projet de r\u00e9forme port\u00e9 par des Blancs.<\/p>\n<p>En tant que d\u00e9marche politique, l\u2019int\u00e9grationnisme consiste \u00e0 revendiquer le droit d\u2019\u00eatre blanc, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019\u00e9largir la notion de blanc. Il s\u2019agit de ren\u00e9gocier la fronti\u00e8re raciale de mani\u00e8re \u00e0 pouvoir \u00eatre inclus dans le groupe dominant tout en conservant ou non certaines particularit\u00e9s. Historiquement, la strat\u00e9gie int\u00e9grationniste n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 inefficiente. Pour certains groupes racialement opprim\u00e9es, elle n\u2019a pas conduit \u00e0 leur inclusion dans la race privil\u00e9gi\u00e9e mais leur a permis au moins de s\u2019\u00e9lever dans la pyramide raciale. Le plus souvent, bien s\u00fbr, elle n\u2019a \u00e9t\u00e9 qu\u2019une illusion.<\/p>\n<p>Le fond de l\u2019int\u00e9grationnisme consiste donc \u00e0 ne pas remettre en cause la matrice raciale coloniale. Sa forme extr\u00eame est l\u2019assimilationnisme qui suppose une acculturation compl\u00e8te. Elle est cependant rarement revendiqu\u00e9e aujourd\u2019hui en France. Depuis longtemps, les mouvements issus de l\u2019immigration ont contest\u00e9 les mots d\u2019ordre d\u2019int\u00e9gration avanc\u00e9 par les pouvoirs publics \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980, parce que la fonction de ce terme dans le discours public est d\u2019occulter les in\u00e9galit\u00e9s. Ils y ont vu, \u00e0 juste titre, la volont\u00e9 de les laisser en dehors de la citoyennet\u00e9 ou de les soumettre \u00e0 une injonction d\u2019assimilation, tout en leur faisant porter la responsabilit\u00e9 du racisme. Diff\u00e9rentes alternatives \u00e0 l\u2019int\u00e9gration ont \u00e9t\u00e9 propos\u00e9es sans pour autant parvenir \u00e0 s\u2019extraire de l\u2019int\u00e9grationnisme. Elles s\u2019expriment dans deux approches, parfois oppos\u00e9es, d\u2019autres fois associ\u00e9es, que l\u2019on retrouve \u00e9galement au sein des mouvements de contestation r\u00e9put\u00e9s radicaux. La premi\u00e8re s\u2019articule autour de la revendication de l\u2019\u00e9galit\u00e9 (\u00e9galit\u00e9 des chances, \u00e9galit\u00e9 des droits, \u00e9galit\u00e9 r\u00e9elle). Il s\u2019agit l\u00e0 de contester les discriminations dans les diff\u00e9rentes sph\u00e8res de la vie sociale et politique. La seconde s\u2019articule autour de la question culturelle. Il s\u2019agit de conqu\u00e9rir la reconnaissance de quelques marqueurs identitaires dans le cadre d\u2019un multiculturalisme lib\u00e9ral plus ou moins institutionnalis\u00e9. Il n\u2019est bien s\u00fbr pas question, ici, de contester la pertinence des revendications particuli\u00e8res visant \u00e0 obtenir l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans le travail, le logement, les droits politiques ou la reconnaissance culturelle. Il s\u2019agit plut\u00f4t d\u2019interroger la conception, trop r\u00e9pandue, selon laquelle le mot d\u2019ordre g\u00e9n\u00e9ral d\u2019\u00e9galit\u00e9, associ\u00e9 ou non \u00e0 celui de reconnaissance des cultures, dans le cadre r\u00e9publicain, constituerait une sorte de plafond programmatique de la lutte antiraciste. Il est certain que, quoique ne sortant pas d\u2019une perspective int\u00e9grationniste, les mots d\u2019ordre d\u2019\u00e9galit\u00e9 ou de multiculturalisme sont pourtant dot\u00e9s d\u2019un important potentiel de contestation des hi\u00e9rarchies raciales. Peuvent-ils, pour autant, tels qu\u2019ils sont \u00e9nonc\u00e9s aujourd\u2019hui, ouvrir le chemin \u00e0 une politique de lib\u00e9ration, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 une politique qui batte en br\u00e8che les rapports coloniaux de pouvoirs et leurs dispositifs institutionnels ?<\/p>\n<p>Lib\u00e9ration et strat\u00e9gie frontali\u00e8re<\/p>\n<p>En France, en dehors des militants et des intellectuels qui connaissent le Parti des indig\u00e8nes de la r\u00e9publique, pas grand monde ne comprend qu\u2019un parti fran\u00e7ais ou qu\u2019un mouvement se donnant pour t\u00e2che la lutte antiraciste, pose la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une strat\u00e9gie d\u00e9coloniale et se d\u00e9finisse comme un parti de lib\u00e9ration [En effet, si la condition des \u00ab colonis\u00e9s de l\u2019int\u00e9rieur \u00bb et les m\u00e9canismes de leur rel\u00e9gation raciale diff\u00e8rent consid\u00e9rablement des formes d\u2019oppression v\u00e9cues par les colonis\u00e9s \u00ab de l\u2019ext\u00e9rieur \u00bb, si l\u2019alternative int\u00e9gration\/lib\u00e9ration rev\u00eat, dans chacun des cas, un contenu singulier en termes strat\u00e9giques, la probl\u00e9matique qu\u2019elle recouvre reste d\u2019actualit\u00e9 tant que la colonialit\u00e9 des rapports de pouvoirs continue, selon de nouvelles modalit\u00e9s, d\u2019organiser la soci\u00e9t\u00e9 et de distribuer en races hi\u00e9rarchis\u00e9es diff\u00e9rents groupes de population. L\u2019objectif du mouvement de lib\u00e9ration est de poursuivre la d\u00e9colonisation jusqu\u2019au d\u00e9litement total de la supr\u00e9matie blanche. Dans les anciennes colonies, la lib\u00e9ration s\u2019est dite en termes d\u2019ind\u00e9pendance politique. Aux \u00c9tats-Unis, le nationalisme noir s\u2019est exprim\u00e9 en termes d\u2019autod\u00e9termination noire, d\u2019\u00c9tat s\u00e9par\u00e9 ou selon la formule polys\u00e9mique de Black power (assurer notamment le contr\u00f4le politique, culturel et \u00e9conomique des ghettos). Au-del\u00e0 des formes institutionnelles propos\u00e9es, la logique est donc celle de la constitution d\u2019un pouvoir politique autonome. Il s\u2019agit d\u2019un mouvement premier, incontournable, du processus de lib\u00e9ration.<\/p>\n<p>Dans la configuration fran\u00e7aise, la revendication d\u2019un \u00c9tat s\u00e9par\u00e9 serait \u00e9videmment incongrue. La lib\u00e9ration, comme mode de pens\u00e9e, comme pratique d\u2019organisation et de lutte, peut se concevoir, cependant, comme une tension int\u00e9grant la puissance de l\u2019id\u00e9e d\u2019autod\u00e9termination indig\u00e8ne \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif paradoxal de solidarit\u00e9s conflictuelles aussi bien au sein du corps politique indig\u00e8ne \u00e0 construire qu\u2019entre celui-ci et les forces populaires blanches. La lib\u00e9ration est le mouvement m\u00eame \u00e0 travers lequel la pratique indig\u00e8ne autod\u00e9termin\u00e9e et les solidarit\u00e9s conflictuelles avec d\u2019autres secteurs de la population construisent les pr\u00e9mices culturelles et politiques, c\u2019est-\u00e0-dire aussi les rapports de forces, susceptibles de conduire \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019un pouvoir majoritaire d\u00e9colonial. La strat\u00e9gie de lib\u00e9ration ne saurait par cons\u00e9quent \u00eatre une strat\u00e9gie s\u00e9paratiste d\u2019affrontement entre indig\u00e8nes et Blancs mais une strat\u00e9gie frontali\u00e8re, construite de moments et d\u2019espaces de lutte distincts mais qui se chevauchent, incluant s\u00e9paration, cohabitation et regroupement, conflits, alliances et compromis transitoires. Elle se meut sur la fronti\u00e8re qui s\u00e9pare et relie plusieurs dynamiques d\u00e9cal\u00e9es voire antagoniques, entre l\u2019int\u00e9grationnisme indig\u00e8ne et la perspective de lib\u00e9ration, entre l\u2019action institutionnelle et la r\u00e9sistance non-institutionnelle, entre les aspirations indig\u00e8nes et les int\u00e9r\u00eats blancs ou entre l\u2019imp\u00e9ratif de construire l\u2019ind\u00e9pendance politique des \u00ab colonis\u00e9s de l\u2019int\u00e9rieur \u00bb et la n\u00e9cessit\u00e9 de tisser des alliances.<\/p>\n<p>Nous ne vivons pas simultan\u00e9ment<\/p>\n<p>Penser une strat\u00e9gie frontali\u00e8re d\u00e9coloniale suppose de rompre avec la conception d\u2019un champ politique unique et homog\u00e8ne. Forg\u00e9 dans l\u2019histoire des luttes entre progressistes et conservateurs, gauche et droite ou classe ouvri\u00e8re et bourgeoisie, cette conception de l\u2019espace-temps politique est \u00e9galement, quoique pas uniquement, le fruit de la colonisation. Celle-ci n\u2019a pas seulement occup\u00e9 des espaces, elle a \u00e9galement occup\u00e9 le temps. Par la force des armes, elle a impos\u00e9 une conception racialis\u00e9e du temps et de l\u2019espace, pr\u00e9supposant un d\u00e9coupage racial du monde et une histoire lin\u00e9aire eurocentr\u00e9e, pr\u00e9tendument universelle, fl\u00e9ch\u00e9e par l\u2019av\u00e8nement de la modernit\u00e9 et du progr\u00e8s, qui rel\u00e8gue les autres espaces et les autres histoires \u00e0 la non-histoire ou \u00e0 des stades ant\u00e9rieurs de l\u2019histoire. Le d\u00e9mant\u00e8lement des instruments et des dispositifs de pouvoir et de savoir qui permettent aujourd\u2019hui encore l\u2019occupation coloniale de l\u2019espace et du temps figurent \u00e0 termes comme des enjeux majeurs de la lib\u00e9ration. Cette perspective est \u00e9trang\u00e8re \u00e0 celle de l\u2019\u00e9mancipation universelle, construite elle-m\u00eame dans l\u2019id\u00e9ologie de l\u2019espace-temps unique et homog\u00e8ne au sein duquel prend place un champ politique unique o\u00f9 convergent naturellement les luttes contre les diff\u00e9rentes formes d\u2019oppression et o\u00f9 s\u2019opposent n\u00e9cessairement \u00ab r\u00e9actionnaires \u00bb et \u00ab progressistes \u00bb.<\/p>\n<p>Or, cet espace de conflits n\u2019a jamais exist\u00e9 ind\u00e9pendamment d\u2019autres espaces de luttes, organis\u00e9s selon d\u2019autres param\u00e8tres. Ainsi, dans les ann\u00e9es 1950, les luttes de lib\u00e9ration nationale dans les colonies fran\u00e7aises se d\u00e9ployaient dans des espaces et des temporalit\u00e9s qui n\u2019\u00e9taient pas celles des luttes de classes en France ; ce qui ne veut pas dire bien \u00e9videmment qu\u2019elles leurs \u00e9taient ind\u00e9pendantes. Les territoires et les institutions dans et \u00e0 travers lesquels se sont d\u00e9velopp\u00e9es les deux dynamiques, leurs acteurs collectifs, leurs enracinements culturels, leurs enjeux et leurs significations historiques, ne pouvaient \u00eatre confondus. C\u2019est bien pour cela du reste qu\u2019aux yeux d\u2019un militant eurocentriste de gauche \u2013 eurogauchiste, pourrait-on dire -, il semble paradoxal que les luttes anticolonialistes et les luttes ouvri\u00e8res en France ne se soient pas spontan\u00e9ment tendues la main.<\/p>\n<p>Si, d\u2019un point de vue eurocentriste, il est d\u00e9j\u00e0 difficile d\u2019admettre l\u2019autonomie relative des champs politiques dans le contexte d\u2019une guerre de lib\u00e9ration qui implique deux territoires distincts, il est moins ais\u00e9 encore de reconna\u00eetre une disjonction analogue concernant des luttes men\u00e9es sur un territoire unique, le territoire fran\u00e7ais. En apparence, le champ politique y est Un, ordonn\u00e9, par l\u2019\u00c9tat et ses r\u00e9seaux de pouvoir, structur\u00e9 et cliv\u00e9 \u00e0 la fois par le conflit entre la droite et la gauche, la premi\u00e8re repr\u00e9sentant la r\u00e9action et les forces de l\u2019oppression, la seconde identifi\u00e9e au progr\u00e8s et au mouvement universel vers l\u2019\u00e9mancipation de l\u2019Homme. Les luttes des populations issues de l\u2019immigration s\u2019inscriraient dans ce deuxi\u00e8me mouvement dont elles ne seraient qu\u2019un moment particulier, circonscrit par quelques revendications sp\u00e9cifiques (abolition des \u00ab discriminations \u00bb, suppression des \u00ab pr\u00e9jug\u00e9s racistes \u00bb). Elles ne seraient au fond qu\u2019une forme d\u00e9riv\u00e9e de la lutte contre les \u00ab id\u00e9ologies r\u00e9actionnaires \u00bb ou de la lutte des classes. Ce n\u2019est pourtant l\u00e0 qu\u2019une apparence, expression d\u2019un rapport de forces particuli\u00e8rement d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 au sein du champ des luttes raciales. Le Pouvoir blanc est tellement pr\u00e9\u00e9minent que le champ politique blanc appara\u00eet comme le seul champ de conflits, emp\u00eachant le d\u00e9bo\u00eetement du champ politique structur\u00e9 par le conflit d\u2019int\u00e9r\u00eats entre Blancs et non-Blancs. En v\u00e9rit\u00e9, la lutte indig\u00e8ne n\u2019appartient qu\u2019en partie \u00e0 la structure manifeste des rivalit\u00e9s politiques. La raison \u00e9vidente est s\u00fbrement l\u2019exclusion des non-Blancs en dehors de la soci\u00e9t\u00e9 politique officielle \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire du pouvoir \u2013 sinon en position subordonn\u00e9e. Parce qu\u2019elle concerne l\u2019acc\u00e8s aux lieux de pouvoir, cette \u00e9viction, constitutive du champ politique blanc, est au c\u0153ur de la complexion raciale. Mais cette raison n\u2019\u00e9puise pas la question. Certes, par bien des dimensions certainement fondamentales comme les luttes de classe, l\u2019action revendicative des populations issues de l\u2019immigration s\u2019insinue dans le champ politique blanc, mais elle s\u2019ancre \u00e9galement dans un autre espace et dans d\u2019autres temporalit\u00e9s, construits \u00e0 travers le cheminement de la domination coloniale et des r\u00e9sistances qu\u2019elle a suscit\u00e9es comme \u00e0 travers le mouvement de l\u2019immigration et la multiplicit\u00e9 des formes de la s\u00e9gr\u00e9gation raciale en France. Les colonis\u00e9s de l\u2019int\u00e9rieur ne sont pas ins\u00e9r\u00e9s dans l\u2019espace de l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais mais vivent sur plusieurs territoires, m\u00eame quand ils ne quittent pas leurs quartiers ; ils n\u2019ont pas le m\u00eame h\u00e9ritage historique, les m\u00eames r\u00e9f\u00e9rences, la m\u00eame m\u00e9moire des luttes, ils n\u2019appartiennent pas au m\u00eame espace culturel. Certes, ils sont socialis\u00e9s en France, vont \u00e0 l\u2019\u00e9cole et y travaillent quand ils le peuvent, ils regardent les m\u00eames \u00e9missions de t\u00e9l\u00e9vision, consomment largement les m\u00eames biens, mais l\u2019ensemble est dig\u00e9r\u00e9, recycl\u00e9, m\u00e9tamorphos\u00e9, r\u00e9invent\u00e9, dans la matrice de l\u2019espace-temps auquel ils appartiennent ; non pas celui de la tradition \u00e9ternelle, ch\u00e8re aux culturalismes, mais l\u2019espace-temps de populations issues de soci\u00e9t\u00e9s broy\u00e9es, mix\u00e9es, par la colonisation, forg\u00e9es aussi par les luttes anticoloniales, de populations transplant\u00e9es en territoire ennemi, r\u00e9duites \u00e0 nouveau au statut racial d\u2019indig\u00e8nes, contraintes de reconstruire ses territoires de fuite, de m\u00e9moire et de r\u00e9sistance, c\u2019est-\u00e0-dire, bien s\u00fbr, de pouvoir. Les classes subalternes blanches et indig\u00e8nes partagent, redisons-le, des tas de probl\u00e8mes qui dessinent un espace politique commun, mais les unes et les autres ne vivent pas dans le m\u00eame espace d\u2019oppressions. Plus encore, l\u2019oppression des uns, les indig\u00e8nes, garantit les privil\u00e8ges raciaux des autres. La structure de vie et de r\u00e9sistance des indig\u00e8nes, leurs imaginaires, sont d\u00e9termin\u00e9s par la somme des pouvoirs raciaux qui s\u2019exercent sur eux, par les discriminations, la r\u00e9pression urbaine, l\u2019oppression culturelle et religieuse, leur exclusion de la citoyennet\u00e9. Leurs revendications, leurs aspirations, les enjeux qui font sens pour eux ne recouvrent que partiellement celles des Blancs y compris lorsqu\u2019ils partagent les m\u00eames conditions sociales. En bref, l\u2019espace politique non blanc est structur\u00e9 par les luttes indig\u00e8nes. C\u2019est la soupe qui fait le bol.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit donc pas comme le suppose l\u2019extr\u00eame-gauche blanche d\u2019additionner anticapitalisme, antiracisme et anti-imp\u00e9rialisme, ou d\u2019 \u00ab articuler \u00bb des luttes structur\u00e9es par la finalit\u00e9 du progr\u00e8s et de l\u2019\u00e9mancipation au sein d\u2019un espace politique homog\u00e8ne, mais de prendre en compte le morcellement, l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 et la hi\u00e9rarchisation d\u2019espaces et de temps qui pourtant se recouvrent en partie. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 comme de l\u2019autre, une politique d\u2019alliances ne peut donc se concevoir sur le seul terrain o\u00f9 se retrouvent les int\u00e9r\u00eats des uns et des autres, qui ne serait finalement que celui de l\u2019\u00e9mancipation tel qu\u2019elle est con\u00e7ue par l\u2019imaginaire blanc europ\u00e9ocentr\u00e9. Elle ne peut que s\u2019inscrire dans une strat\u00e9gie frontali\u00e8re qui reconnaisse les espaces d\u00e9boit\u00e9s et les temps disjoints des luttes pour l\u2019\u00e9mancipation et des luttes pour la lib\u00e9ration. Penser un \u00ab programme d\u00e9colonial \u00bb proc\u00e8de d\u2019une d\u00e9marche similaire puisqu\u2019il faudra consacrer la division raciale pour abolir les hi\u00e9rarchies raciales qui produisent les races, conserver la nation pour d\u00e9passer la nation une et homog\u00e8ne (Khiari, 2006), conserver la la\u00efcit\u00e9 pour d\u00e9passer la s\u00e9paration bourgeoise entre le politique et le spirituel, \u00e9treindre la citoyennet\u00e9 individuelle pour faire \u00e9clore une citoyennet\u00e9 qui soit \u00e0 la fois individuelle et collective, sociale et culturelle, garantir l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits pour accomplir l\u2019\u00e9galit\u00e9, elle-m\u00eame sociale et culturelle, emprunter le chemins de l\u2019\u00e9mancipation tout en lui opposant nos propres voies de lib\u00e9ration, et pour commencer, forcer les barri\u00e8res de l\u2019espace politique blanc pour faire \u00e9merger l\u2019espace indig\u00e8ne ind\u00e9pendant.<\/p>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9 comme de l\u2019autre, il faudra savoir heurter et renoncer \u00e0 une part de soi-m\u00eame. Mais, dans cette \u00e9quation, il est bon de pr\u00e9venir que les Blancs auront beaucoup plus \u00e0 perdre. Ils perdront le pouvoir.<\/p>\n<p>Sadri Khiari, automne 2011<\/p>\n<p>R\u00e9f\u00e9rences<\/p>\n<p>Bouteldja Houria, \u00ab Au-del\u00e0 de la fronti\u00e8re BBF (Benbassa-Blanchard-Fassin(s)) \u00bb, juin 2011 : http:\/\/www.indigenes-republique.fr\/article.php3 ?id_article=1367&amp;var_recherche=BBF<\/p>\n<p>Bouteldja Houria &amp; Sadri Khiari, \u00ab L\u2019\u00c9volution en ciseaux des champs de l\u2019antiracisme \u00bb, f\u00e9vrier 2012 : http:\/\/www.indigenes-republique.fr\/article.php3 ?id_article=1580<\/p>\n<p>Carmichael Stokely\/Hamilton Charles V., Le Black Power. Pour une politique de lib\u00e9ration aux Etats-Unis, Petite biblioth\u00e8que Payot, Paris, 2009.<\/p>\n<p>Fanon Franz, \u00ab Antillais et Africains \u00bb in Pour la r\u00e9volution africaine, La D\u00e9couverte\/Poche, Paris, 2006, p.26-36<\/p>\n<p>Fassin Didier\/Fassin Eric (dir.), De la question sociale \u00e0 la question raciale. Repr\u00e9senter la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, La D\u00e9couverte, Paris, 2006.<\/p>\n<p>Guillaumin Colette, L\u2019Id\u00e9ologie raciste, Folio\/essais, Paris, 2002<\/p>\n<p>Khiari Sadri, Pour une politique de la racaille. Immigr\u00e9s, indig\u00e8nes et jeunes de banlieue, Textuel, Paris, 2006<\/p>\n<p>Idem, La Contre-r\u00e9volution coloniale en France de de Gaulle \u00e0 Sarkozy, La fabrique, Paris, 2009<\/p>\n<p>Idem, \u00ab Pap Ndiaye tire \u00e0 blanc \u00bb, janvier 2010 : http:\/\/www.indigenes-republique.fr\/article.php3 ?id_article=852&amp;var_recherche=tire+%E0+blanc<\/p>\n<p>PIR, \u00ab Principes politiques g\u00e9n\u00e9raux \u00bb, f\u00e9vrier 2010 : http:\/\/www.indigenes-republique.fr\/article.php3 ?id_article=738&amp;var_recherche=principes+politiques+g%E9n%E9raux<\/p>\n<p>L\u2019article ci-dessus fait partie d\u2019un ouvrage collectif paru aux \u00e9ditions Syllepse le 21 juin 2012 : Race et capitalisme, F\u00e9lix Boggio \u00c9wanj\u00e9-\u00c9p\u00e9e et Stella Magliani-Belkacem (dir.)<\/p>\n<p>En voici le sommaire :<\/p>\n<p>&#8211; Ce que pourrait \u00eatre une gauche antiraciste F\u00e9lix Boggio \u00c9wanj\u00e9-\u00c9p\u00e9e et Stella Magliani-Belkacem (Voir ICI)<\/p>\n<p>&#8211; L\u2019\u00e9clipse de la race et de la classe David Roediger<\/p>\n<p>&#8211; De la reconnaissance \u00e0 l\u2019effacement. La politique fran\u00e7aise de lutte contre les discriminations et la question raciale Fabrice Dhume<\/p>\n<p>&#8211; Le visage de Janus de la race : Rhonda M. Williams sur la schizophr\u00e9nie de l\u2019\u00e9conomie orthodoxe Patrick L. Mason<\/p>\n<p>&#8211; La passion de la nomination : identit\u00e9, diff\u00e9rence et politique de classe Himani Bannerji<\/p>\n<p>&#8211; Ghetto or not ghetto, telle n\u2019est pas la seule question. Quelques remarques sur la \u00ab race \u00bb, l\u2019espace et l\u2019\u00c9tat \u00e0 Paris Stefan Kipfer<\/p>\n<p>&#8211; Nous avons besoin d\u2019une strat\u00e9gie d\u00e9coloniale Sadri Khiari<\/p>\n<p>[1] Je rappelle que la notion d\u2019\u00ab indig\u00e8nes de la r\u00e9publique \u00bb fait r\u00e9f\u00e9rence au statut de l\u2019indig\u00e9nat dans les anciennes colonies fran\u00e7aises (Khiari, 2006). Tout au long de cet article, j\u2019utiliserais dans le m\u00eame sens les termes d\u2019indig\u00e8nes, de \u00ab colonis\u00e9s de l\u2019int\u00e9rieur \u00bb, de populations issues de l\u2019immigration, etc.<\/p>\n<p>[2] Pour \u00e9viter d\u2019encombrer cet article, je ne citerai personne. Le faire imposerait en outre de souligner les diff\u00e9rences entre les diff\u00e9rentes approches \u00e9voqu\u00e9es alors que ce qui m\u2019importe ici, c\u2019est une tendance g\u00e9n\u00e9rale, plus ou moins partag\u00e9e par les uns et les autres, ceux-l\u00e0 m\u00eames qu\u2019\u00e9voque Houria Bouteldja dans son analyse de la \u00ab fronti\u00e8re BBF \u00bb \u2013 Blanchard, Benbassa, Fassin et d\u2019autres encore (Bouteldja 2011).<\/p>\n<p>[3] J\u2019ai essay\u00e9 de mettre en \u00e9vidence les contresens auxquels conduisait une approche en termes exclusifs d\u2019\u00ab imaginaire \u00bb dans un article intitul\u00e9 \u00ab Pap N\u2019diaye tire \u00e0 blanc \u00bb (Khiari 2010).<\/p>\n<p>[4] Voir les \u00ab Principes politiques g\u00e9n\u00e9raux \u00bb adopt\u00e9s au Congr\u00e8s de fondation du PIR (PIR 2010).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous avons besoin d\u2019une strat\u00e9gie d\u00e9coloniale par Sadri Khiari \u00ab C\u2019est la lutte qui, faisant exploser l\u2019ancienne r\u00e9alit\u00e9 coloniale,r\u00e9v\u00e8le des facettes inconnues, fait surgir des significations nouvelles et met le doigt sur les contradictions camoufl\u00e9es par cette r\u00e9alit\u00e9 \u00bb(Frantz Fanon) Parler de question raciale en France, c\u2019est affirmer que le champ politique fran\u00e7ais est le &#8230; <a title=\"Nous avons besoin d\u2019une strat\u00e9gie d\u00e9coloniale\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=1038\" aria-label=\"En savoir plus sur Nous avons besoin d\u2019une strat\u00e9gie d\u00e9coloniale\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1039,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,35,21,25,36,4,18,28,37,39],"tags":[],"class_list":["post-1038","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","category-amerique-du-sud","category-anti-imperialisme","category-enseignement","category-europe","category-islamophobie","category-resistance-bruxelles","category-racismes","category-romophobie","category-sans-papier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1038","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1038"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1038\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1040,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1038\/revisions\/1040"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1039"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1038"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1038"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1038"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}