{"id":1792,"date":"2014-01-19T15:02:27","date_gmt":"2014-01-19T14:02:27","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=1792"},"modified":"2014-01-19T15:08:00","modified_gmt":"2014-01-19T14:08:00","slug":"sur-fanon-tout-est-encore-a-dire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=1792","title":{"rendered":"\u00ab Sur Fanon, tout est encore \u00e0 dire \u00bb"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<h1>\u00ab Sur Fanon, tout est encore \u00e0 dire \u00bb,<\/h1>\n<h1>par Matthieu Renault<\/h1>\n<\/blockquote>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/1455946_679404588750114_861688726_n.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-1267 alignleft\" alt=\"1455946_679404588750114_861688726_n\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/1455946_679404588750114_861688726_n.jpg\" width=\"640\" height=\"415\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/1455946_679404588750114_861688726_n.jpg 640w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/1455946_679404588750114_861688726_n-300x195.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/a><\/p>\n<p>En accompagnement de l\u2019article \u00ab\u00a0Que faire des\u00a0<em>postcolonial studies<\/em> ?\u00a0\u00bb\u00a0de F\u00e9lix Boggio \u00c9wanj\u00e9-\u00c9p\u00e9e et Matthieu Renault, publi\u00e9 dans la <a class=\"liinternal\" href=\"http:\/\/www.revuedeslivres.fr\/sommaire-du-numero-13\/\"><em>RdL<\/em> n\u00b013<\/a> nous republions ici un article de Matthieu Renault paru dans la <em>RdL<\/em> n\u00b01.<\/p>\n<p><strong style=\"text-align: justify;\">Pour une g\u00e9n\u00e9alogie de la critique postcoloniale<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>\u00c0 propos de :<br \/>\nPierre Bouvier<\/strong>,\u00a0<em>Aim\u00e9 C\u00e9saire, Frantz Fanon, Portraits de d\u00e9colonis\u00e9s<\/em>, Paris, Les Belles Lettres, 2010, 280 p., 27 \u20ac.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019auteur du livre :<br \/>\nPierre Bouvier<\/strong> est professeur \u00e9m\u00e9rite \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Paris X-Nanterre et chercheur au Laboratoire d\u2019anthropologie des institutions et des organisations sociales (CNRS\/SEHESS). Il a notamment publi\u00e9\u00a0<em>De la socioanthropologie<\/em> (Galil\u00e9e, 2011) et Le Lien social (Gallimard, 2005).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019auteur de l\u2019article :<br \/>\nMatthieu Renault<\/strong> est doctorant en philosophie politique \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Paris VII Diderot et \u00e0 l\u2019Universit\u00e0 degli Studi di Bologna. Sa th\u00e8se, qu\u2019il soutiendra en septembre 2011, est intitul\u00e9e \u00ab Frantz Fanon et les langages d\u00e9coloniaux. Contribution \u00e0 une g\u00e9n\u00e9alogie de la critique postcoloniale \u00bb. Il est l\u2019auteur de Frantz Fanon, de l\u2019anticolonialisme \u00e0 la critique postcoloniale, \u00e0 para\u00eetre aux \u00c9ditions Amsterdam (octobre 2011).<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Ouvrir une perspective postcoloniale sur ces deux grandes figures de l\u2019anticolonialisme que sont Aim\u00e9 C\u00e9saire et Frantz Fanon, tel est l\u2019objectif salutaire que se fixe Pierre Bouvier. Or \u00ab accomplir \u00bb cette t\u00e2che supposerait \u00e0 la fois de rompre avec une certaine approche biographique \u00ab anti-th\u00e9orique \u00bb et d\u2019ouvrir un dialogue critique avec les postcolonial studies afin d\u2019en d\u00e9celer les commencements \u00ab anticoloniaux \u00bb, d\u2019en retracer la g\u00e9n\u00e9alogie. Est-ce sur cette voie que Bouvier s\u2019engage ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1971, Pierre Bouvier publiait un ouvrage sur Frantz Fanon, psychiatre martiniquais et th\u00e9oricien des d\u00e9colonisations, dix ans apr\u00e8s la mort de ce dernier. C\u2019\u00e9tait le second moment des \u00ab<em> \u00e9tudes fanoniennes<\/em> \u00bb, celui des biographies, succ\u00e9dant \u00e0 une p\u00e9riode au cours de laquelle s\u2019\u00e9taient confront\u00e9es critiques th\u00e9oriques et lectures r\u00e9volutionnaires \u00ab\u00a0<em>en situation<\/em> \u00bb (Hannah Arendt, les Black Panthers, etc.). Suivra un temps d\u2019interrogation de la potentielle valeur des th\u00e8ses fanoniennes pour la th\u00e9orie politique, avant que ne se produise dans les ann\u00e9es 1980 l\u2019\u00e9mergence des cultural et\u00a0<em>postcolonial studies<\/em>, qui feront de Fanon l\u2019un de leurs h\u00e9rauts et pr\u00e9f\u00e9reront (du moins pour un temps, avec les contributions s\u00e9minales d\u2019Homi K. Bhabha) les interpr\u00e9tations \u00ab<em>psychanalytiques<\/em> \u00bb de son oeuvre de jeunesse,<em> Peau noire, masques blancs<\/em>, \u00e0 un certain \u00ab tiers-mondisme \u00bb caract\u00e9ristique des<em>Damn\u00e9s de la terre<\/em>. Cette chronologie, retrac\u00e9e dans l\u2019introduction \u00e0 un \u00ab\u00a0<em>critical reader<\/em> \u00bb consacr\u00e9 \u00e0 Fanon et publi\u00e9 aux \u00c9tats-Unis en 1996, est proprement anglophone. Ailleurs, le destin de Fanon fut tout autre. En France en particulier, sa figure s\u2019est quasiment effac\u00e9e d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, de telle mani\u00e8re qu\u2019en lieu et place des deux derniers stades se substitue une longue page blanche. Ainsi peut-on r\u00e9p\u00e9ter presque \u00e0 l\u2019identique ces paroles \u00e9mises par Sartre en 1963 : \u00ab\u00a0<em>Sur Fanon, tout est encore \u00e0 dire<\/em>. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019o\u00f9 l\u2019int\u00e9r\u00eat que ne pouvait manquer de susciter, presque quarante ans apr\u00e8s son premier Fanon, la publication en 2010 du<em>Portraits de d\u00e9colonis\u00e9s<\/em> que Bouvier d\u00e9die \u00e0 Aim\u00e9 C\u00e9saire et Frantz Fanon. Cette r\u00e9activation s\u2019inscrit dans un contexte sp\u00e9cifique : celui de la mort de C\u00e9saire en 2008, celui du prochain anniversaire des cinquante ans de la mort de Fanon en d\u00e9cembre 2011 \u2013 que l\u2019on c\u00e9l\u00e8bre d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0, comme en t\u00e9moigne notamment le dossier que la revue\u00a0<em>ContreTemps<\/em> vient de lui consacrer\u00a0 \u2013 celui surtout d\u2019une p\u00e9n\u00e9tration croissante, accompagn\u00e9e d\u2019une vigoureuse r\u00e9sistance, des \u00ab \u00e9tudes postcoloniales \u00bb dans le champ acad\u00e9mique fran\u00e7ais, et de l\u2019apparition de revendications postcoloniales sur la sc\u00e8ne politique et militante (Indig\u00e8nes de la R\u00e9publique, Conseil Repr\u00e9sentatif des Associations Noires). Cette \u00ab\u00a0<em>situation postcoloniale<\/em> \u00bb ne peut manquer de soulever la question des modalit\u00e9s du retour de Fanon (et dans une moindre mesure de C\u00e9saire, dont \u00e0 la fois l\u2019occultation \u00ab francophone \u00bb et l\u2019influence \u00ab anglophone \u00bb furent moins marqu\u00e9es). Quelle strat\u00e9gie interpr\u00e9tative adopter ? Quelle position prendre face \u00e0 ce qu\u2019aux \u00c9tats-Unis l\u2019on n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 nommer Fanon studies ? Reconna\u00eetre et combler un retard pour se mettre \u00e0 l\u2019\u00e9cole de la critique postcoloniale anglophone et indienne ? Amorcer un nouveau d\u00e9part en marquant sa singularit\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le conflit des interpr\u00e9tations<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bouvier a, de fait, un pr\u00e9d\u00e9cesseur en la personne d\u2019Alice Cherki, auteure d\u2019un irr\u00e9prochable\u00a0<em>Portrait<\/em> de Fanon publi\u00e9 en 2000 aux \u00e9ditions du Seuil, particuli\u00e8rement riche sur les p\u00e9riodes alg\u00e9rienne et tunisienne du psychiatre martiniquais. Ce livre n\u2019en manquait pas moins d\u2019\u00eatre le signe avant-coureur d\u2019un malaise qui allait affecter le retour de Fanon sur la sc\u00e8ne fran\u00e7aise, dans la mesure o\u00f9 il reprenait les choses l\u00e0 o\u00f9 elles avaient \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9es quelque trente ans auparavant, au stade biographique \u2013 f\u00fbt-elle biographie intellectuelle. Or s\u2019il ne s\u2019agit aucunement de questionner la n\u00e9cessit\u00e9 du travail du biographe, il est l\u00e9gitime de s\u2019interroger sur son exclusivit\u00e9, sur son ind\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un d\u00e9bat th\u00e9orique malheureusement presque inexistant. La biographie devient hagiographie, et la c\u00e9l\u00e9bration du parcours de l\u2019homme Fanon menace, quelles que soient ses intentions, de contribuer \u00e0 la rel\u00e9gation de sa pens\u00e9e dans les affres du pass\u00e9 : parce que Fanon, enclos dans sa situation historique, est le \u00ab d\u00e9pass\u00e9 \u00bb, il pourra aussi \u00eatre le \u00ab d\u00e9-pens\u00e9 \u00bb. Tel Elie Stephenson intervenant \u00e0 la rencontre internationale d\u2019Alger \u00ab\u00a0<em>Pour Fanon<\/em> \u00bb de d\u00e9cembre 1987, on continue parfois de juger que \u00ab<em> lire Fanon en intellectuel, c\u2019est une aberration, une impossibilit\u00e9 tout simplement<\/em> \u00bb, car Fanon est \u00ab homme d\u2019action \u00bb et pour cette raison, \u00ab c\u2019est \u00e9vident \u00bb, il ne saurait \u00eatre homme de pens\u00e9e\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n\u2019est l\u00e0 somme toute que la manifestation d\u2019une tendance, que condamne Lewis R. Gordon, \u00e0 traiter les intellectuels noirs \u00ab<em>seulement en termes biographiques<\/em> \u00bb, comme si parler de \u00ab\u00a0<em>penseur noir<\/em> \u00bb \u00e9tait toujours pour une part oxymorique. Si, \u00e0 un certain moment, il s\u2019\u00e9tait av\u00e9r\u00e9 n\u00e9cessaire de \u00ab\u00a0<em>valoriser<\/em> \u00bb l\u2019\u00ab\u00a0<em>exp\u00e9rience v\u00e9cue <\/em>\u00bb des personnalit\u00e9s noires afin de combattre l\u2019image du Noir d\u00e9pourvu de toute vie int\u00e9rieure, de toute \u00ab conscience \u00bb, la limite de cette approche est qu\u2019elle tend \u00e0 reproduire une subordination, \u00e0 cr\u00e9er une nouvelle forme de \u00ab\u00a0<em>d\u00e9pendance \u00e9pist\u00e9mologique<\/em> \u00bb : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, le monde noir de l\u2019exp\u00e9rience, de l\u2019autre le monde blanc de la th\u00e9orie qui seul peut donner raison au premier. Que les \u00e9ditions La D\u00e9couverte aient pr\u00e9vu de c\u00e9l\u00e9brer le cinquantenaire de la mort de Fanon en publiant une traduction de sa biographie intellectuelle sign\u00e9e David Macey est \u00e0 cet \u00e9gard plus que r\u00e9v\u00e9lateur d\u2019un certain climat fran\u00e7ais actuel. Sans aucun doute, ce travail est l\u2019un des plus convaincants et des plus riches, en particulier sur les p\u00e9riodes martiniquaise et lyonnaise de la vie de Fanon, et il est \u00e0 cet \u00e9gard important de le rendre disponible pour le public fran\u00e7ais. Mais pourquoi opter pour une \u00e9ni\u00e8me biographie ! Pourquoi faire ce choix alors qu\u2019il existe une multitude d\u2019excellents ouvrages th\u00e9oriques sur Fanon dans la litt\u00e9rature anglophone ? C\u2019est comme si la t\u00e2che de traduction devenait un moyen de retrouver du \u00ab\u00a0<em>d\u00e9j\u00e0 connu<\/em> \u00bb, du non-\u00e9tranger, de ne pas traduire ce qui devrait l\u2019\u00eatre de notre point de vue, \u00e0 savoir toute une tradition interpr\u00e9tative de l\u2019oeuvre de Fanon. Et la t\u00e2che qui nous incombe aujourd\u2019hui ne serait-elle pas au contraire de faire le pari de la non-biographie, le pari qu\u2019il existe une th\u00e9orie fanonienne qui, sans cesser d\u2019\u00eatre en situation, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019entretenir des relations multiples avec la \u00ab\u00a0<em>vie<\/em> \u00bb du psychiatre martiniquais, ne saurait lui \u00eatre assujettie ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui a donc lieu, c\u2019est une \u00ab\u00a0<em>historicisation<\/em> \u00bb excessive du discours fanonien qui a n\u00e9anmoins, paradoxalement, le m\u00e9rite de faire signe vers un autre malaise, inverse en quelque sorte : celui de la critique postcoloniale. Car celle-ci tend, \u00e9crit Henry Louis Gates Jr., \u00e0 \u00e9riger Fanon en \u00ab\u00a0<em>th\u00e9oricien global <\/em>\u00bb in vacuo, au prix d\u2019un effacement de tout le contexte politique (situation coloniale et lutte de d\u00e9colonisation), mais aussi th\u00e9orique (existentialisme, h\u00e9g\u00e9lianisme fran\u00e7ais, etc.), de production de ses \u00e9crits et ce alors m\u00eame que le postcolonialisme en appelle \u00ab<em> \u00e0 la reconnaissance du caract\u00e8re situ\u00e9 de tout discours<\/em> \u00bb. La th\u00e9orie postcoloniale ne semblait ainsi pouvoir faire de Fanon l\u2019un de ses pr\u00e9curseurs qu\u2019en le d\u00e9-situant, en le d\u00e9shistoricisant. Se fait alors jour un v\u00e9ritable conflit des interpr\u00e9tations (apparu dans le monde anglo-saxon mais s\u2019accusant avec les appropriations\/critiques europ\u00e9ennes du postcolonialisme) inf\u00e9cond car enferm\u00e9 dans une logique selon laquelle l\u2019on serait somm\u00e9 de choisir entre le \u00ab\u00a0<em>Fanon postcolonial<\/em> \u00bb et le \u00ab\u00a0<em>Fanon historique<\/em> \u00bb \u2013 aucune r\u00e9conciliation n\u2019\u00e9tant possible. Mais cette alternative n\u2019est-elle pas l\u2019une des manifestations de ce que l\u2019on pourrait d\u00e9signer comme la \u00ab conscience malheureuse \u00bb du moment postcolonial, emp\u00eatr\u00e9 dans les contradictions de l\u2019histoire (coloniale) et de son d\u00e9passement ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aller au-del\u00e0 de ce conflit requiert de se livrer \u00e0 une g\u00e9n\u00e9alogie qui, r\u00e9cusant les clivages de l\u2019\u00ab\u00a0<em>avant<\/em> \u00bb et de l\u2019\u00ab\u00a0<em>apr\u00e8s<\/em> \u00bb des ind\u00e9pendances, de l\u2019histoire et de la post-histoire, de l\u2019anticolonialisme et du post-colonialisme, s\u2019efforce de d\u00e9celer les commencements singuliers de la critique postcoloniale au sein m\u00eame des luttes de lib\u00e9ration nationale, en restituant\/resituant les C\u00e9saire, les Fanon, etc., dans leurs coordonn\u00e9es temporelles et spatiales sans pour autant les y enfermer. Si la th\u00e9orie postcoloniale se pr\u00e9tend pratique de \u00ab\u00a0<em>provincialisation de l\u2019Europe<\/em> \u00bb, de d\u00e9-placement (th\u00e9orique, politique, culturel), elle doit t\u00e2cher de th\u00e9matiser \u00e0 la fois la \u00ab\u00a0<em>place<\/em> \u00bb (la situation historique) et le mouvement qui consiste \u00e0 s\u2019en d\u00e9faire, donc de se porter vers un au-del\u00e0 (un \u00ab\u00a0<em>post<\/em> \u00bb), simultan\u00e9ment historique-g\u00e9ographique et \u00e9pist\u00e9mique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019anticolonialisme ou les commencements de la critique postcoloniale<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce dans cette voie que Bouvier s\u2019engage ? Le sous-titre de l\u2019ouvrage, \u00ab Portraits de d\u00e9colonis\u00e9s \u00bb, hommage au\u00a0<em>Portrait du colonis\u00e9<\/em> esquiss\u00e9 par Albert Memmi en 1955, est \u00e0 la fois le signe d\u2019une filiation et d\u2019une diff\u00e9rence, d\u2019une reprise et d\u2019un d\u00e9passement du pass\u00e9 dans le pr\u00e9sent postcolonial. L\u2019auteur \u00e9crit dans son introduction : \u00ab C\u00e9saire et Fanon sont des devanciers du processus postcolonial. Ils ne sont pas \u00e9trangers \u00e0 la d\u00e9marche dite postcoloniale \u00bb (p. 17). C\u2019est que les d\u00e9colonisations ont produit, ou du moins annonc\u00e9, une \u00ab r\u00e9volution copernicienne \u00bb (p. 17) dont t\u00e9moignait Marcel Manville, avocat martiniquais et ami d\u2019enfance de Fanon, lors du M\u00e9morial international Frantz Fanon qui eut lieu \u00e0 Fort-de-France en 1982 : \u00ab Il s\u2019est produit, ici comme ailleurs, dans la mentalit\u00e9 du colonis\u00e9, ce qu\u2019on pourrait appeler une r\u00e9volution copernicienne \u00bb (p. 213). Or dans sa lettre de d\u00e9mission du Parti communiste fran\u00e7ais du 24 octobre 1956, la\u00a0<em>Lettre \u00e0 Maurice Thorez <\/em>\u00e0 laquelle Bouvier ne manque pas de faire r\u00e9f\u00e9rence, C\u00e9saire en appelait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 une telle d\u00e9colonisation des esprits : tout comme l\u2019on avait d\u00e9couvert que la Terre n\u2019\u00e9tait pas le centre du monde, il \u00e9tait n\u00e9cessaire de reconna\u00eetre que l\u2019Europe n\u2019\u00e9tait pas (ou plus) le centre de la Terre, qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent le \u00ab point de vue \u00bb des peuples de couleurs n\u2019\u00e9tait pas r\u00e9ductible \u00e0 la perspective europ\u00e9enne. Mais la qu\u00eate n\u2019\u00e9tait plus celle d\u2019un autre centre : \u00e0 l\u2019eurocentrisme devait se substituer un \u00ab d\u00e9centrisme \u00bb, une pratique de provincialisation posant la multiplicit\u00e9 et l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des \u00ab lieux de la culture \u00bb, de la politique et de la connaissance. Ce que Bouvier affirme de la critique postcoloniale est d\u00e9j\u00e0 pour une part dans le texte de C\u00e9saire : \u00ab L\u2019Occident met en sc\u00e8ne une vision qui lui est propre et qu\u2019il tente d\u2019imposer comme \u00e9tant une juste appr\u00e9hension de ces mondes, ce que les \u00e9tudes postcoloniales d\u00e9construiront. \u00bb (p. 41)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les derni\u00e8res lignes de l\u2019introduction tracent le programme d\u2019une g\u00e9n\u00e9alogie de la critique postcoloniale : \u00ab Leurs travaux, \u00e9crits pour la plupart entre les ann\u00e9es 1940 et 1960, peuvent \u00eatre mis en rapport avec les d\u00e9marches postcoloniales d\u00e9ploy\u00e9es \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980 \u00bb (p. 18). Bouvier commence cette \u00ab mise en rapport \u00bb, en particulier dans son interpr\u00e9tation de la n\u00e9gritude. D\u00e8s les ann\u00e9es 1930, C\u00e9saire et d\u2019autres \u00e9tudiants et intellectuels antillais \u00ab retournent les logiques et les affirmations et, en cela, ils pr\u00e9figurent les lectures d\u00e9constructionnistes \u00bb (p. 47). Quant aux \u00ab chantres de la n\u00e9gritude \u00bb, ils reprennent les repr\u00e9sentations primitivistes de l\u2019Afrique, \u00ab mais ils les retournent \u00bb (p. 67). Cette (contre-)logique du retournement (ce que Jacques Rabemananjara qualifie d\u2019effet boomerang) pr\u00e9figure les strat\u00e9gies th\u00e9oriques postcoloniales. La n\u00e9gritude joue la subversion contre la n\u00e9gation\/r\u00e9action, elle se veut (re)conqu\u00eate d\u2019une puissance d\u2019agir et entend \u00ab retourner les valeurs n\u00e9gatives associ\u00e9es \u00e0 la couleur noire pour, en l\u2019assumant partiellement, redonner au sujet une part de sa subjectivit\u00e9, de sa capacit\u00e9 \u00e0 devenir ce qu\u2019il est et ainsi \u00e0 ne pas \u00eatre le jouet des assignations de sens que les autres lui imposent \u00bb (p. 102). Quant \u00e0 \u00ab Orph\u00e9e noir \u00bb, pr\u00e9face de Sartre \u00e0 la\u00a0<em>Nouvelle anthologie de la po\u00e9sie n\u00e8gre et malgache<\/em> (1948), elle fut, souligne Robert J. C. Young en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 Derrida dans son excellente\u00a0<em>Introduction historique au postcolonialisme<\/em>, la premi\u00e8re r\u00e9flexion sur un discours qui h\u00e9rite des ressources n\u00e9cessaires pour la d\u00e9construction de l\u2019h\u00e9ritage, en pr\u00e9servant comme \u00ab outil quelque chose dont il critique la valeur de v\u00e9rit\u00e9 7 \u00bb. Car Sartre y \u00e9voquait cette \u00ab loi d\u2019airain \u00bb selon laquelle l\u2019opprim\u00e9 n\u2019a pour armes que celles qu\u2019il vole \u00e0 l\u2019oppresseur, ce qu\u2019Edward Said r\u00e9p\u00e9tera \u00e0 sa mani\u00e8re : \u00ab C\u2019est en partie la trag\u00e9die de la r\u00e9sistance : elle doit, dans une certaine mesure, travailler \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer des formes d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablies, ou du moins influenc\u00e9es ou infiltr\u00e9es, par la culture de l\u2019empire 8. \u00bb La n\u00e9gritude fait sienne la langue fran\u00e7aise et se livre \u00e0 son autodestruction. Elle signe la naissance de la \u00ab voix des sans-voix \u00bb, de la parole des subalternes, ainsi qu\u2019en t\u00e9moignait Gide dans l\u2019avant-propos au premier num\u00e9ro de Pr\u00e9sence africaine : \u00ab On commence \u00e0 percevoir des voix que l\u2019on n\u2019avait pas d\u2019abord \u00e9cout\u00e9es ; \u00e0 comprendre que n\u2019est pas n\u00e9cessairement muet ce qui ne s\u2019exprime pas dans notre langue \u00bb (p. 184). Bouvier n\u2019en manque pas moins de marquer les limites du \u00ab projet postcolonial \u00bb de la n\u00e9gritude ; reprenant les critiques qui lui furent adress\u00e9es (par Ren\u00e9 M\u00e9nil, Ren\u00e9 Depestre, ou encore Stanislas Adotevi), il souligne que tout un pan de la n\u00e9gritude, (traditionnellement) repr\u00e9sent\u00e9 par la figure de Senghor, prolonge, en l\u2019inversant, \u00ab le grand partage entre \u00abnous\u00bb et \u00abeux\u00bb, entre les \u00abcivilis\u00e9s\u00bb et les \u00abexotiques \u00bb \u00bb (p. 28). Or, ajoutons que ce sera tout l\u2019effort de la critique postcoloniale (au-del\u00e0 de toute inversion et de tout s\u00e9paratisme) que de subvertir les binarismes coloniaux : Blanc\/Noir, sup\u00e9rieur\/inf\u00e9rieur, sauvage\/civilis\u00e9, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La notion de\u00a0<em>marronnage<\/em>, que Bouvier mobilise \u00e0 de nombreuses reprises et qui d\u00e9signe initialement la fuite d\u2019un esclave hors de la propri\u00e9t\u00e9 de son ma\u00eetre, pourrait r\u00e9sumer la tentative d\u2019ouverture par Bouvier d\u2019une perspective postcoloniale sur l\u2019anticolonialisme. Elle est \u00e9tendue \u00e0 toutes les pratiques de r\u00e9sistance masqu\u00e9e, de dissimulation et de subversion \u2013 parfois au sein m\u00eame d\u2019une soumission apparente \u2013 de la domination coloniale : \u00ab Certains ont jou\u00e9 le r\u00f4le attendu des dominants pour parfois transgresser et ruser avec les interdictions et les stigmatisations \u00bb (p. 169). Face au PCF, \u00ab C\u00e9saire se sait tr\u00e8s \u00abn\u00e8gre-marron \u00bb \u00bb (p. 123, 127). Quant \u00e0 Fanon, qui \u00ab a su, en Alg\u00e9rie, cerner ces \u00e9l\u00e9ments propres aux pratiques autochtones \u00bb (p. 169), il s\u2019est av\u00e9r\u00e9 impuissant \u00e0 reconna\u00eetre aux Antilles \u00ab les marronnages quotidiens mais ponctuels, non dits, non reconnus ni th\u00e9oris\u00e9s \u00bb (p. 169). L\u2019accent mis par Bouvier sur les \u00ab cultures de r\u00e9sistance \u00bb s\u2019inscrit ainsi dans la lign\u00e9e des travaux d\u2019un Edward W. Said dans\u00a0<em>Culture et imp\u00e9rialisme<\/em>, et plus g\u00e9n\u00e9ralement dans une optique subalterniste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Ambivalences : \u00ab aller vers un postcolonialisme \u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne s\u2019agit pas pour autant de verser dans l\u2019hagiographie, d\u2019\u00e9riger C\u00e9saire et Fanon en figures h\u00e9ro\u00efques d\u2019un postcolonialisme d\u00e9gag\u00e9 de toute ambigu\u00eft\u00e9. Interrogeant leur volont\u00e9 de \u00ab d\u00e9passement de la situation de colonis\u00e9 \u00bb (p. 55), leur d\u00e9sir \u00ab d\u2019aller vers un postcolonialisme \u00bb (p. 47), Bouvier s\u2019attache \u00e0 d\u00e9celer leurs ambivalences : celle de C\u00e9saire, th\u00e9oricien de la n\u00e9gritude et de la singularit\u00e9 des peuples de couleur, d\u00e9fenseur d\u2019une participation renouvel\u00e9e \u00e0 la France ; celle de Fanon, \u00ab intellectuel lib\u00e9ral \u00bb et futur partisan d\u2019une rupture sans reste avec l\u2019Europe. En 1958, alors que les d\u00e9colonisations sont en cours, C\u00e9saire opte pour le f\u00e9d\u00e9ralisme afin d\u2019\u00ab allier notre double souci de rester li\u00e9s \u00e0 la France et d\u2019\u00eatre de bons Martiniquais \u00bb, se refusant \u00e0 tout \u00ab s\u00e9paratisme qui nous serait mortel \u00bb (p. 125). Cet entre-deux, C\u00e9saire le con\u00e7oit encore en 2004, dans un entretien avec Fran\u00e7oise Verg\u00e8s, d\u2019apr\u00e8s le sch\u00e8me du d\u00e9passement dialectique : \u00ab Il y a une th\u00e8se : l\u2019assimilation ; et, en face, une autre th\u00e8se : l\u2019ind\u00e9pendance. Th\u00e8se, antith\u00e8se, synth\u00e8se : vous d\u00e9passez ces deux notions et vous arrivez \u00e0 une formule plus vaste, plus humaine et plus conforme \u00e0 nos int\u00e9r\u00eats. [\u2026] Pour moi, ni ind\u00e9pendance, ni assimilationnisme, mais autonomie, c\u2019est-\u00e0-dire, avoir sa sp\u00e9cificit\u00e9, ses formes institutionnelles, son propre id\u00e9al, tout en appartenant \u00e0 un grand ensemble \u00bb (p. 129). Mais cette r\u00e9conciliation ne serait-elle pas la manifestation continu\u00e9e d\u2019une ambivalence, d\u2019un balancement incessant entre revendication de particularit\u00e9 et universalit\u00e9, cette derni\u00e8re ne pouvant en derni\u00e8re instance se r\u00e9aliser que dans la perp\u00e9tuation d\u2019un attachement \u00e0 la m\u00e9tropole (p. 176) ? Fanon, lui, d\u00e9sirait dans\u00a0<em>Peau noire, masques blancs<\/em> n\u2019\u00eatre \u00ab homme, rien qu\u2019homme \u00bb\u2026 et \u00eatre fran\u00e7ais. Se d\u00e9faisant des outils de l\u2019\u00ab id\u00e9ologie lib\u00e9rale \u00bb (son \u00ab masque lib\u00e9ral \u00bb), il allait devenir, ainsi que le disait Sartre, contempteur de l\u2019\u00ab humanisme lib\u00e9ral \u00bb (p. 196), farouche partisan d\u2019une \u00ab cassure \u00bb avec l\u2019Occident. Mais la rupture totale des d\u00e9colonisations ne serait-elle pas avant tout chez lui la manifestation d\u2019une id\u00e9ologie lib\u00e9rale se d\u00e9truisant elle-m\u00eame, de telle mani\u00e8re que la \u00ab faiblesse id\u00e9ologique \u00bb du Front de Lib\u00e9ration Nationale alg\u00e9rien (p. 135, 174, 176 et 183), que Fanon regrette et condamne, ferait \u00e9cho \u00e0 la sienne ? Bouvier nous dit que Fanon n\u2019est pas \u00ab \u00e0 m\u00eame d\u2019alimenter id\u00e9ologiquement ce travail politique. On retrouve, chez lui, les lacunes qui conduisent le FLN \u00e0 ne proposer, en 1962, apr\u00e8s sept ann\u00e9es de lutte, qu\u2019un succ\u00e9dan\u00e9 national-r\u00e9volutionnaire \u00bb (p. 155).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que Bouvier r\u00e9v\u00e8le bien, ce sont les r\u00e9flexions que C\u00e9saire et Fanon consacrent \u00e0 la situation postcoloniale, depuis le lieu m\u00eame de la colonisation, de telle mani\u00e8re que leur anticolonialisme ne pr\u00e9figurerait pas seulement un postcolonialisme, mais se d\u00e9finirait aussi, en vertu d\u2019un singulier complexe temporel, en fonction de lui. Il n\u2019est gu\u00e8re \u00e9tonnant \u00e0 cet \u00e9gard qu\u2019Ha\u00efti, devenue ind\u00e9pendante en 1804, soit l\u2019un des fils directeurs de Portraits de d\u00e9colonis\u00e9s. C\u00e9saire y fait un voyage en 1944. Or, le destin postcolonial d\u2019Ha\u00efti, ce \u00ab r\u00e9f\u00e9rentiel \u00bb (p. 35), joue un r\u00f4le capital dans son positionnement \u00e0 l\u2019\u00e9gard des ind\u00e9pendances : \u00ab \u00c0 Ha\u00efti, j\u2019ai surtout vu ce qu\u2019il ne fallait pas faire ! Un pays qui avait pr\u00e9tendument conquis sa libert\u00e9, qui avait conquis son ind\u00e9pendance et que je voyais plus mis\u00e9rable que la Martinique, colonie fran\u00e7aise ! \u00bb (p. 115). En 1963, est publi\u00e9e\u00a0<em>La Trag\u00e9die du roi Christophe<\/em> (C\u00e9saire \u00e9crira deux autres pi\u00e8ces sur les d\u00e9colonisations,\u00a0<em>Une saison au Congo<\/em> et\u00a0<em>Une temp\u00eate<\/em>), qui illustre les affres de l\u2019apr\u00e8s-colonialisme chez le peuple ha\u00eftien luttant pour son existence et sa reconnaissance. La pi\u00e8ce de C\u00e9saire \u00e9tablit un parall\u00e8le imm\u00e9diat avec le processus presque achev\u00e9 des ind\u00e9pendances en Afrique. Et, ainsi que le souligne tr\u00e8s justement Bouvier, elle pr\u00e9sente de fortes similarit\u00e9s avec les \u00ab m\u00e9saventures de la conscience nationale \u00bb, troisi\u00e8me chapitre des\u00a0<em>Damn\u00e9s de la terre <\/em>(1961) de Fanon, dans lequel celui-ci pointe du doigt la menace, non seulement d\u2019un n\u00e9ocolonialisme \u00ab occidental \u00bb, mais d\u2019une perp\u00e9tuation des relations coloniales \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des fronti\u00e8res des nouveaux \u00c9tats africains : \u00ab c\u2019est dans son appr\u00e9ciation, sa crainte et sa critique des bourgeoisies nationales que la vision postcoloniale de Fanon prend son ampleur \u00bb (p. 177-178).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le grand saut ou le \u00ab syndrome postcolonial \u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bouvier m\u00e8ne-t-il pour autant pleinement \u00e0 bien son projet d\u2019une g\u00e9n\u00e9alogie de la critique postcoloniale ? On peut \u00e9mettre de tr\u00e8s s\u00e9rieuses r\u00e9serves dans la mesure o\u00f9, au-del\u00e0 des d\u00e9clarations d\u2019intention, son livre demeure le sympt\u00f4me d\u2019une d\u00e9fiance et d\u2019une connaissance h\u00e9sitante du corpus des textes postcoloniaux. S\u2019il signale que les \u00e9crits de Fanon \u00ab retrouvent vie dans les universit\u00e9s am\u00e9ricaines \u00e0 la fin du [xxe] si\u00e8cle \u00bb (p. 208), il se pr\u00e9occupe assez peu des analyses qui ont pu y \u00eatre faites. S\u2019il souligne tr\u00e8s justement les liens entre Fanon et C\u00e9saire d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et les \u00ab tenants des analyses des subcultures \u00bb de l\u2019autre (p. 156), c\u2019est \u00e9tonnamment pour marquer leur commune diff\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9gard de certains \u00ab auteurs d\u2019\u00e9tudes coloniales et postcoloniales \u00bb (p. 156). C\u2019est que l\u2019auteur s\u2019inscrit dans une mouvance (acad\u00e9mique et politique), \u00ab tr\u00e8s fran\u00e7aise \u00bb, pour laquelle le postcolonialisme d\u00e9signe exclusivement une situation historique \u2013 l\u2019\u00ab apr\u00e8s \u00bb des ind\u00e9pendances \u2013 et en rien une pratique intellectuelle sp\u00e9cifique ni une perspective th\u00e9orique ou un d\u00e9centrement du regard ni un d\u00e9placement de la \u00ab pens\u00e9e occidentale \u00bb. Or c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment sur l\u2019entrelacement complexe d\u2019une condition historique et d\u2019une condition repr\u00e9sentationnelle (\u00e9pist\u00e9mique) que la critique postcoloniale se fonde. C\u2019est pourquoi s\u2019il y a pour Bouvier un postcolonialisme fanonien, il ne peut r\u00e9sider que dans son appr\u00e9hension des \u00ab m\u00e9saventures de la conscience nationale \u00bb au lendemain des ind\u00e9pendances, mais en rien, pour ne prendre qu\u2019un exemple, dans sa th\u00e9orie de la violence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De fait, la strat\u00e9gie de Bouvier semble \u00eatre d\u2019ouvrir une perspective \u00ab postcoloniale \u00bb sur C\u00e9saire et Fanon en sautant litt\u00e9ralement pardessus le stade des postcolonial studies. Ce saut est-il justifi\u00e9 ? On pourrait le croire si l\u2019on se fiait \u00e0 la position d\u2019Albert-James Arnold, cit\u00e9 par Bouvier, sur les \u00ab avatars des diverses relectures contemporaines \u00bb de Fanon : \u00ab \u00c0 chacun de ces moments historiques distincts on constate, d\u2019une part, une appropriation essentialiste de la part de ceux qui se sont attach\u00e9s \u00e0 une vision exclusive et anhistorique (qu\u2019elle soit bas\u00e9e sur l\u2019ethnie ou le genre) et, d\u2019autre part, une tentative de formuler le sens que sa pens\u00e9e peut avoir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un projet sociopolitique qui tienne compte des origines de classe aussi bien que de l\u2019identit\u00e9 ethnique ou du genre des individus et des groupes. Les premiers se sont condamn\u00e9s \u00e0 fausser abusivement sa pens\u00e9e, les seconds ont oeuvr\u00e9 pour lui donner un sens appropri\u00e9 \u00e0 la nouvelle situation o\u00f9 ils se trouvent \u00bb (p. 218). C\u2019est l\u00e0 une critique non voil\u00e9e des \u00ab r\u00e9ceptions nord-am\u00e9ricaines \u00bb (p. 217), critique (au demeurant tr\u00e8s simplificatrice) dont semble s\u2019emparer Bouvier pour l\u00e9gitimer son silence sur les \u00e9tudes postcoloniales. Mais cette volont\u00e9 de se d\u00e9finir d\u2019embl\u00e9e en contrepoint de l\u2019\u00ab \u00e9pouvantail \u00bb postcolonial est d\u2019autant plus \u00e9quivoque qu\u2019elle m\u00e9conna\u00eet tr\u00e8s largement ce qu\u2019elle d\u00e9nonce, la critique s\u2019identifiant purement et simplement au rejet d\u2019un revers de main.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La menace est d\u00e8s lors que le \u00ab bond \u00bb que fait Bouvier s\u2019identifie \u00e0 un simple r\u00e9-enracinement dans ce qui \u00e9tait l\u2019interpr\u00e9tation de Fanon au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970. L\u2019auteur c\u00e8de \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 cet \u00e9cueil. Pour ne prendre qu\u2019un exemple, lorsqu\u2019il pr\u00e9sente les critiques qui furent adress\u00e9es d\u00e8s sa publication aux Damn\u00e9s de la terre, il rappelle les accusations entre autres de subjectivisme, de romantisme r\u00e9volutionnaire et de mysticisme qui furent alors oppos\u00e9es \u00e0 Fanon (p. 197)\u2026 et s\u2019arr\u00eate l\u00e0. Or un demi-si\u00e8cle plus tard, n\u2019aurait-il pas d\u00fb s\u2019efforcer de r\u00e9interpr\u00e9ter ces critiques, de produire une critique de la critique ? Car ce qui se d\u00e9voile, lorsque nous relisons les essais qu\u2019il pr\u00e9sente \u2013 en particulier ceux de Nguyen Nghe et Jean-Marie Domenach \u2013 c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment une certaine r\u00e9sistance \u00e9pist\u00e9mique \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une position postcoloniale qui entend non seulement mettre en question les politiques coloniales de l\u2019Europe, mais aussi et indissociablement d\u00e9coloniser ses savoirs, en particulier son savoir de l\u2019histoire ; chez Fanon se d\u00e9couvre d\u00e9j\u00e0 une critique de l\u2019historicisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par ailleurs, le penchant biographique reprend par moments le dessus chez Bouvier, alors m\u00eame que l\u2019intention est visiblement autre. Le probl\u00e8me de cette lecture est qu\u2019elle condamne l\u2019auteur \u00e0 ne pas entrer suffisamment dans la logique des textes fanoniens eux-m\u00eames. D\u2019o\u00f9 des interpr\u00e9tations souvent contestables : sur le pr\u00e9tendu \u00ab lib\u00e9ralisme \u00bb de Fanon et son adh\u00e9sion totale aux critiques scientifiques du racisme formul\u00e9es sous l\u2019\u00e9gide de l\u2019UNESCO (p. 89), interpr\u00e9tation aveugle \u00e0 la strat\u00e9gie (performative) du retour de la race mise en oeuvre par le psychiatre martiniquais ; sur le corps racialis\u00e9 pens\u00e9 comme stigmate (p. 94-97), interpr\u00e9tation qui gomme que Fanon fait aussi du corps la source de toute lib\u00e9ration (lui qui \u00e9crit, dans\u00a0<em>Peaux noires, masques blancs<\/em>, \u00ab \u00d4 mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! \u00bb) ; sur la soi-disant indistinction de Fanon entre \u00ab ce qui dans l\u2019impact europ\u00e9en rel\u00e8ve de l\u2019oppression et ce qui se rattache \u00e0 la critique de celle-ci \u00bb (p. 174), interpr\u00e9tation oublieuse de tout l\u2019effort que d\u00e9ploie le psychiatre martiniquais dans ses derniers \u00e9crits (et en particulier dans\u00a0<em>L\u2019An V de la r\u00e9volution alg\u00e9rienne<\/em>) pour th\u00e9matiser un double mouvement de rupture radicale et de reprise des \u00ab dons \u00bb de l\u2019Occident, qu\u2019il appelle \u00ab digestion \u00bb ou \u00ab quasi-invention \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au terme de cette lecture, on se demandera si ce que Bouvier d\u00e9signe comme les \u00ab ambivalences \u00bb du stade des d\u00e9colonisations, d\u00e9cel\u00e9es par lui chez C\u00e9saire et Fanon, ne sont pas parfois la projection de nos propres ambivalences postcoloniales. Apr\u00e8s avoir reconnu que nous sommes les h\u00e9ritiers de \u00ab questions \u00bb irr\u00e9solues, il s\u2019agirait de se demander si ces grands th\u00e9oriciens de l\u2019anticolonialisme ne nous ont pas aussi l\u00e9gu\u00e9 des \u00ab r\u00e9ponses \u00bb (peut\u00eatre moins \u00e9videntes, plus h\u00e9sitantes, ou demeur\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019esquisse) que nous n\u2019aurions pas su encore d\u00e9chiffrer, faute de ne pas avoir fait l\u2019effort d\u2019un r\u00e9el \u00ab engagement vers la th\u00e9orie \u00bb (pour reprendre les mots d\u2019Homi K. Bhabha) oeuvrant de concert avec une critique politique de la postcolonialit\u00e9. C\u2019est seulement en se livrant \u00e0 cette t\u00e2che que nous ferons de Fanon et C\u00e9saire nos contemporains, au-del\u00e0 de toute c\u00e9l\u00e9bration, ou inversement de condamnation, du pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">NOTES<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u25a0 1. Pierre Bouvier, Fanon, Paris, \u00c9ditions universitaires, 1971. \u25a0 2. Lewis R. Gordon, T. D. Sharpley-Whiting et Renee T. White, \u00ab Introduction: Five Stages of Fanon Studies \u00bb in Lewis R. Gordon, Tracy D. Sharpley-Whiting, Renee T. White (dir.), Fanon, a Critical Reader, Oxford-Cambridge (USA), Blackwell Publishers Ltd., 1996. \u25a0 3. J.-P. Sartre, \u00ab Pr\u00e9face \u00bb \u00e0 La Pens\u00e9e politique de Patrice Lumumba, Paris-Bruxelles, Pr\u00e9sence Africaine, 1963, reproduit dans Situations V, Paris, Gallimard, 1964, p. 196. \u25a0 4. Dossier \u00ab Frantz Fanon, 50 ans apr\u00e8s\u2026 \u00bb, in ContreTemps, n\u00ba10, Juin 2011. \u25a0 5. Lewis R. Gordon, op. cit. \u25a0 6. Henry L. Gates, Jr., \u00ab Critical Fanonism \u00bb in N. C. Gibson (dir.), Rethinking Fanon: the Continuiing Dialogue, New York, Prometheus Books, 1999. \u25a0 7. Cf. Robert J. C. Young, Postcolonialism, an Historical Introduction, Oxford, Blackwell Publishers Ltd, 2001, p. 420. \u25a0 8. Edward W. Said, Culture et imp\u00e9rialisme, Paris, Fayard-<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.revuedeslivres.fr\/%C2%AB-sur-fanon-tout-est-encore-a-dire-%C2%BB-par-matthieu-renault\/\">SOURCE<\/a><\/p>\n<h3 class=\"r\"><a href=\"http:\/\/www.google.be\/url?sa=t&amp;rct=j&amp;q=&amp;esrc=s&amp;source=web&amp;cd=1&amp;ved=0CDMQFjAA&amp;url=http%3A%2F%2Fwww.sens-public.org%2FIMG%2Fpdf%2FSensPublic_MRenault_FrantzFanon.pdf&amp;ei=YtvbUpHOC6iL7AbPgYGwBA&amp;usg=AFQjCNEdywOPjeE9q1ZW6xkh97TaqVp1fQ&amp;sig2=dFGwPg9szq0DYuVUg2l1jg&amp;bvm=bv.59568121,d.ZGU&amp;cad=rja\"><em>Matthieu Renault<\/em>, Vie et mort dans la pens\u00e9e de Frantz <em>Fanon<\/em><\/a><\/h3>\n<p>R\u00e9sum\u00e9:<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.sens-public.org\/IMG\/pdf\/SensPublic_MRenault_FrantzFanon.pdf\">Dans l\u2019\u0153uvre de Frantz Fanon s\u2019op\u00e8re progressivement un passage, sinon une substitution, de la th\u00e9matisation de la pathologie du colonis\u00e9 en termes d\u2019 ali\u00e9nation \u00e0 sa th\u00e9matisation en termes de d\u00e9personnalisation. Il n\u2019est pas question ici d\u2019analyser les modalit\u00e9s de ce passage ni m\u00eame de dresser le tableau pathologique d\u2019une telle d\u00e9personnalisation ; nous d\u00e9sirons uniquement rendre compte de l\u2019un de ses aspects, \u00e0 savoir l\u2019exp\u00e9rience ou la sensation subjective d\u2019une mort dans la vie afin d\u2019\u00e9lucider sa liaison avec une situation objective, la situation coloniale et sa contestation en tant qu\u2019elles rel\u00e8vent peut-\u00eatre d\u2019une biopolitique en un sens qui reste \u00e0 d\u00e9finir. Il ne sera n\u00e9anmoins pas inutile de d\u00e9buter avec quelques consid\u00e9rations d\u2019ordre g\u00e9n\u00e9ral sur la notion de d\u00e9personnalisation en psychopathologie.<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Sur Fanon, tout est encore \u00e0 dire \u00bb, par Matthieu Renault En accompagnement de l\u2019article \u00ab\u00a0Que faire des\u00a0postcolonial studies ?\u00a0\u00bb\u00a0de F\u00e9lix Boggio \u00c9wanj\u00e9-\u00c9p\u00e9e et Matthieu Renault, publi\u00e9 dans la RdL n\u00b013 nous republions ici un article de Matthieu Renault paru dans la RdL n\u00b01. Pour une g\u00e9n\u00e9alogie de la critique postcoloniale \u00c0 propos de &#8230; <a title=\"\u00ab Sur Fanon, tout est encore \u00e0 dire \u00bb\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=1792\" aria-label=\"En savoir plus sur \u00ab Sur Fanon, tout est encore \u00e0 dire \u00bb\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1466,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,35,21,25,36,7,18,28],"tags":[52,84,32,23,99,46,74,45,100,72,15,29],"class_list":["post-1792","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","category-amerique-du-sud","category-anti-imperialisme","category-enseignement","category-europe","category-negrophobie","category-resistance-bruxelles","category-racismes","tag-aime-cesaire","tag-black-power","tag-culture","tag-discrimination","tag-edward-w-said","tag-esclavage","tag-frantz-fanon","tag-lumumba","tag-matthieu-renault","tag-patrice-lumumba","tag-resistance","tag-torture"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1792","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1792"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1792\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1796,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1792\/revisions\/1796"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1466"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1792"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1792"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1792"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}