{"id":201,"date":"2013-07-21T23:45:14","date_gmt":"2013-07-21T22:45:14","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=201"},"modified":"2013-11-09T23:47:21","modified_gmt":"2013-11-09T22:47:21","slug":"les-derniers-ecrits-de-jean-genet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=201","title":{"rendered":"Les derniers \u00e9crits de Jean Genet"},"content":{"rendered":"<header><\/header>\n<div>\n<div id=\"article-ligne-haut\">\n<div id=\"article-coll-gauche\">par Edward Said<\/div>\n<hr \/>\n<\/div>\n<div id=\"article-chapo\">\n<p>La premi\u00e8re fois que je vis Jean Genet, c\u2019\u00e9tait au printemps 1970, \u00e0 une \u00e9poque agit\u00e9e, pleine de promesses, et tr\u00e8s extravertie, o\u00f9 l\u2019on percevait le passage d\u2019\u00e9nergies et de grands projets de la sph\u00e8re de l\u2019imaginaire social am\u00e9ricain \u00e0 celle de son corps social.<!--more--><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"article-ligne-mediane\">\n<dl>\n<dt><img decoding=\"async\" alt=\"JPEG - 15.8\u00a0ko\" src=\"http:\/\/www.info-palestine.eu\/IMG\/jpg\/a0-301.jpg\" width=\"240\" height=\"210\" \/><\/dt>\n<dd>Jean Gen\u00eat<\/dd>\n<\/dl>\n<p>Il se trouvait toujours quelque occasion de f\u00eate ou de mobilisation et le cours de la guerre en Indochine fournissait un aliment sans cesse renouvel\u00e9 au deuil collectif ou \u00e0 la protestation. Quelques semaines avant l\u2019invasion am\u00e9ricaine du Cambodge, alors qu\u2019on avait le sentiment de se trouver au plus haut de la suite d\u2019\u00e9v\u00e9nements dont l\u2019universit\u00e9 de Columbia \u00e9tait \u00e0 ce moment le th\u00e9\u00e2tre, \u2014 cette universit\u00e9 qui, il convient de le rappeler, n\u2019\u00e9tait pas encore tout \u00e0 fait gu\u00e9rie des bouleversements de 1968\u00a0: l\u2019administration restait ind\u00e9cise, les professeurs extr\u00eamement divis\u00e9s, les \u00e9tudiants \u00e9taient livr\u00e9s en permanence \u00e0 des sollicitations contradictoires \u2014 on annon\u00e7a qu\u2019une r\u00e9union se tiendrait \u00e0 midi, en soutien aux Panth\u00e8res Noires.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9union devait avoir lieu sur les degr\u00e9s de la Biblioth\u00e8que Basse, ce majestueux b\u00e2timent qui abrite l\u2019administration de Columbia, et j\u2019\u00e9prouvais un grand d\u00e9sir d\u2019aller \u00e0 ce rassemblement, car une rumeur disait que Jean Genet allait y prendre la parole. Comme je quittais Hamilton Hall pour me rendre \u00e0 cette r\u00e9union, je rencontrai un de mes \u00e9tudiants \u2014 des plus actifs politiquement \u2014 qui me confirma la pr\u00e9sence de Jean Genet et m\u2019informa qu\u2019il \u00e9tait lui-m\u00eame charg\u00e9 de la traduction simultan\u00e9e de ses paroles.<\/p>\n<p>Ce fut un moment inoubliable, et cela pour deux raisons. La premi\u00e8re tenait \u00e0 la figure tout \u00e0 fait \u00e9mouvante de Genet lui-m\u00eame, qui se tenait au centre d\u2019une foule consid\u00e9rable de Panth\u00e8res et d\u2019\u00e9tudiants, plant\u00e9 \u00e0 mi-hauteur de l\u2019escalier, son auditoire autour de lui plut\u00f4t que devant lui, avec sa veste de cuir noir, une chemise bleue, et des jeans \u00e9lim\u00e9s. Il paraissait absolument serein, assez semblable au portrait de lui par Giacometti, qui a bien saisi l\u2019\u00e9tonnante union chez cet homme d\u2019imp\u00e9tuosit\u00e9, de farouche ma\u00eetrise de soi et de tranquillit\u00e9 quasi religieuse. Ce que je n\u2019oublierai jamais \u00e9tait l\u2019intensit\u00e9 de ses yeux bleus per\u00e7ants, qui semblaient vous fixer \u00e0 distance d\u2019un regard \u00e9nigmatique et curieusement neutre.<\/p>\n<p>L\u2019autre aspect m\u00e9morable de cette r\u00e9union consistait dans le contraste brutal qu\u2019il y avait entre la simplicit\u00e9 des paroles que Genet pronon\u00e7ait en fran\u00e7ais comme soutien \u00e0 la cause des Panth\u00e8res, et la mani\u00e8re excessivement embellie et rh\u00e9torique avec laquelle mon ancien \u00e9tudiant les rendait en anglais. Lorsque par exemple Genet disait\u00a0: \u00ab\u00a0Les Noirs sont la classe sociale la plus opprim\u00e9e des \u00c9tats-Unis\u00a0\u00bb, cela devenait, dans la version pleine de couleurs du traducteur, quelque chose comme\u00a0: \u00ab\u00a0Dans ce pays de fils de p\u2026, o\u00f9 le capitalisme r\u00e9actionnaire opprime et baise tout le monde, et pas seulement quelques-uns etc.\u00a0\u00bb Tout le temps que duraient ces terribles tirades, Genet demeurait impavide, et bien que les tables fussent dispos\u00e9es de telle fa\u00e7on que le traducteur dominait les d\u00e9bats bien davantage que l\u2019orateur, \u00e0 aucun moment le grand \u00e9crivain ne donna le moindre signe d\u2019impatience. Ceci augmenta encore mon respect et mon int\u00e9r\u00eat pour le personnage, qui d\u2019ailleurs fut comme escamot\u00e9 sans c\u00e9r\u00e9monie \u00e0 la fin de ses trop br\u00e8ves d\u00e9clarations. J\u2019avais appris \u00e0 conna\u00eetre les chefs-d\u2019\u0153uvre de Genet en donnant des cours sur Notre-Dame des Fleurs et le Journal d\u2019un voleur, et je fus d\u2019autant plus surpris chez lui par ce qui apparaissait, \u00e0 distance, comme une modestie absolument authentique, bien diff\u00e9rente de ces sentiments violents et excessifs que le traducteur lui pr\u00eatait, laissant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de c\u00f4t\u00e9 ce que Genet avait vraiment dit pendant cette r\u00e9union pour substituer \u00e0 cela des \u00e9chantillons de ce langage des bordels et des prisons que l\u2019on trouve dans certains de ses r\u00e9cits et pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>La seconde fois o\u00f9 je vis Genet, c\u2019\u00e9tait \u00e0 la fin de l\u2019automne 1972 \u00e0 Beyrouth, o\u00f9 je passais une ann\u00e9e sabbatique. Un vieil ami d\u2019universit\u00e9, Hanna (Jean) Mikha\u00efl m\u2019avait t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 quelque temps auparavant et m\u2019avait dit qu\u2019il aimerait venir avec Genet pour me le faire rencontrer\u00a0; je n\u2019avais pas d\u2019abord pris cette proposition au s\u00e9rieux, en partie du fait que je n\u2019arrivais pas \u00e0 imaginer que Hanna et Genet fussent amis, et aussi parce que je ne savais rien, \u00e0 ce moment, de l\u2019engagement, d\u00e9j\u00e0 important, de Genet dans le mouvement de la R\u00e9sistance palestinienne.<\/p>\n<p>En tout \u00e9tat de cause, Hanna Mikha\u00efl m\u00e9rite, dix-sept ans apr\u00e8s les faits, une mention un peu plus \u00e9toff\u00e9e que celle que je viens de faire de lui. Hanna et moi \u00e9tions exactement de la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration, lui, jeune \u00e9tudiant palestinien \u00e0 Haverford, au milieu des ann\u00e9es 50, et moi \u00e0 Princeton. Nous sommes entr\u00e9s \u00e0 l\u2019universit\u00e9, \u00e0 Harvard, en m\u00eame temps, mais lui en sciences politiques et \u00e9tudes du Moyen-Orient, et moi en litt\u00e9rature compar\u00e9e et litt\u00e9rature anglaise. Il a toujours \u00e9t\u00e9 un homme d\u2019une rare dignit\u00e9, calme et remarquablement intelligent, l\u2019expression, pour moi, d\u2019un milieu palestinien chr\u00e9tien tout \u00e0 fait particulier, avec de solides racines dans la communaut\u00e9 quaker de Ramallah. Il \u00e9tait un fervent partisan du nationalisme arabe, et se trouvait chez lui aussi bien dans le monde arabe qu\u2019en Occident, beaucoup mieux que moi. J\u2019avais \u00e9t\u00e9 \u00e9tonn\u00e9 de le voir, en 1969, apr\u00e8s un divorce que j\u2019imagine difficile avec sa femme am\u00e9ricaine, renoncer \u00e0 un bon poste \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Washington pour s\u2019enr\u00f4ler dans la \u00ab\u00a0r\u00e9volution\u00a0\u00bb, comme nous disions, dont le quartier g\u00e9n\u00e9ral se trouvait \u00e0 Amman. C\u2019est l\u00e0 que je le revis en 1969, puis \u00e0 nouveau en 1970, avant Septembre noir, et au d\u00e9but de ces \u00e9v\u00e9nements, il joua un r\u00f4le dirigeant en tant que chef des services de l\u2019information du Fath.<\/p>\n<p>Le nom de guerre de Hanna \u00e9tait Abou Omar, et c\u2019est \u00e0 ce titre et sous ce nom qu\u2019il appara\u00eet dans le livre autobiographique de Genet\u00a0: Un captif amoureux (le titre de la traduction anglaise, Prisoner of Love, manque \u00e0 exprimer toute la finesse de l\u2019original), livre posthume dont je pense que Genet le consid\u00e9rait comme une suite du Journal d\u2019un voleur. Dans ce texte, paru en 1986, Genet rend compte de fa\u00e7on \u00e9tonnamment riche et libre de son exp\u00e9rience, sentimentale et intellectuelle \u00e0 la fois, de compagnon de route des Palestiniens pendant une p\u00e9riode d\u2019une quinzaine d\u2019ann\u00e9es. Ainsi que je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 not\u00e9, je ne savais rien, au moment de cette visite, de l\u2019engagement d\u00e9j\u00e0 ancien de Genet aupr\u00e8s des Palestiniens, ni, davantage, de ses prises de position personnelles et politiques sur les probl\u00e8mes d\u2019Afrique du Nord.<\/p>\n<p>Hanna avait appel\u00e9 \u00e0 huit heures du soir pour dire qu\u2019ils arriveraient tous les deux un peu plus tard. Apr\u00e8s avoir donc couch\u00e9 notre fils, encore un nourrisson, nous les attend\u00eemes, Mariam et moi, comme un beau soir ti\u00e8de et tranquille descendait sur Beyrouth.<\/p>\n<p>J\u2019h\u00e9site un peu \u00e0 donner une interpr\u00e9tation excessive de la pr\u00e9sence de Genet dans cette partie du monde \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0, mais je dirai simplement qu\u2019il m\u2019appara\u00eet r\u00e9trospectivement comme une correspondance entre ce po\u00e8te maudit, d\u2019une intelligence troublante, et beaucoup d\u2019aspects \u00e9nigmatiques et d\u00e9rangeants de ces \u00e9v\u00e9nements, dont la Jordanie, la Palestine et le Liban ont \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre au cours de ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Genet n\u2019\u00e9tait pas un voyageur ordinaire, un simple observateur occidental en qu\u00eate de peuples et de pays exotiques \u00e0 utiliser dans un prochain livre. En fait, \u00e0 voir les choses dans leur ensemble, ses d\u00e9placements \u00e0 travers la Jordanie et le Liban ressemblaient \u00e0 la lecture ou au dessin d\u2019un sismographe mettant \u00e0 jour des lignes de faille autrement dissimul\u00e9es sous la surface commune. Si je dis cela, c\u2019est surtout parce que, lorsque je le rencontrai, en 1972, et bien que n\u2019ayant pas encore lu ni vu repr\u00e9senter les Paravents, cette pi\u00e8ce immense et iconoclaste sur le colonialisme fran\u00e7ais et la r\u00e9sistance alg\u00e9rienne, bien qu\u2019un captif amoureux ne f\u00fbt m\u00eame pas alors \u00e9crit \u2014 il ne para\u00eetrait que quatorze ans plus tard\u00a0\u2014, j\u2019eus le sentiment que cette extraordinaire personnalit\u00e9 avait acquis une pleine perception du sens et de la logique de ce que nous \u00e9tions en train de vivre, au Liban, en Palestine, et ailleurs. La guerre civile libanaise devait \u00e9clater presque exactement trois ans plus tard\u00a0; Hanna serait tu\u00e9 quatre ans apr\u00e8s cette visite, l\u2019invasion isra\u00e9lienne du Liban surviendrait dix ans plus tard\u00a0; enfin, chose tr\u00e8s importante \u00e0 mon point de vue, l\u2019Intifada, qui devait conduire \u00e0 la proclamation d\u2019un \u00c9tat palestinien, allait surgir dans l\u2019actualit\u00e9 quinze ans apr\u00e8s. Je ne pouvais pas sans doute ressentir ce que je sens clairement aujourd\u2019hui, \u00e0 savoir que les \u00e9nergies et les visions, g\u00e9n\u00e9ratrices de d\u00e9sordre, encore que rigoureuses, qui donnaient sens aux Paravents, n\u2019allaient pas, ne pouvaient pas, \u00eatre arr\u00eat\u00e9es apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance alg\u00e9rienne de 1962, mais qu\u2019elles allaient errer en d\u2019autres lieux, \u00e0 l\u2019instar de ces figures nomades dont parlent Gilles Deleuze et F\u00e9lix Guattari dans Mille plateaux, en qu\u00eate de reconnaissance et d\u2019accomplissement.<\/p>\n<p>Genet \u00e9tait aussi tranquille et modeste ce soir-l\u00e0 qu\u2019il m\u2019\u00e9tait apparu lors de la r\u00e9union de Columbia. Arriv\u00e9s un peu apr\u00e8s dix heures, les deux hommes rest\u00e8rent chez nous jusqu\u2019\u00e0 environ trois heures du matin. Je ne pense pas \u00eatre en mesure de rendre compte de notre conversation, dont le cours fut divers et sinueux, mais je veux au moins donner quelques impressions, quelques d\u00e9tails particuliers. Tout au long de la soir\u00e9e, Hanna demeura tr\u00e8s r\u00e9serv\u00e9\u00a0; il me dit plus tard qu\u2019il avait voulu me donner l\u2019occasion de ressentir pleinement, et sans \u00eatre distrait, la force qui \u00e9tait celle de la vision des choses de Genet. Ce n\u2019est que plus tard \u00e9galement que je fus capable de mieux comprendre ce qu\u2019il y avait de tol\u00e9rance bienveillante dans cette attitude de Hanna, tol\u00e9rance qu\u2019il accordait \u00e0 tous ceux qui l\u2019entouraient\u00a0; et c\u2019est cette libert\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment qu\u2019il laissait aux gens d\u2019\u00eatre eux-m\u00eames qui, chez lui, constituait le centre m\u00eame de sa propre qu\u00eate de lib\u00e9ration. A l\u2019\u00e9vidence, Genet donnait beaucoup de prix \u00e0 cet aspect-l\u00e0 du travail politique de son camarade\u00a0; le lien profond qui les unissait tenait \u00e0 ce que l\u2019un et l\u2019autre associaient la passion \u00e0 une tol\u00e9rance qui allait presque jusqu\u2019au d\u00e9ni de soi.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de cette conversation, il me sembla opportun de raconter \u00e0 Genet comment j\u2019avais vu, de mon c\u00f4t\u00e9, cette r\u00e9union avec les Panth\u00e8res Noires\u00a0; je lui demandai ensuite ce qu\u2019il pensait de la mani\u00e8re dont son interpr\u00e8te avait transform\u00e9 ses paroles en les exag\u00e9rant. Cela ne parut pas l\u2019\u00e9mouvoir beaucoup\u00a0: \u00ab\u00a0Sans doute n\u2019ai-je pas dit les choses comme cela\u00a0; cependant, ajouta-t-il, je les pensais.\u00a0\u00bb Puis nous parl\u00e2mes de Sartre dont l\u2019\u00e9norme ouvrage sur Genet avait d\u00fb, sugg\u00e9rai-je, mettre son objet passablement mal \u00e0 l\u2019aise. \u00ab\u00a0Pas du tout\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit-il, sans affectation aucune. \u00ab\u00a0Si le type voulait faire de moi un saint, tr\u00e8s bien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>A propos des positions vigoureusement pro-isra\u00e9liennes de Sartre, il poursuivit ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0Il est un peu poltron, il craint que ses amis \u00e0 Paris ne l\u2019accusent d\u2019antis\u00e9mitisme, s\u2019il disait quoi que ce soit pour soutenir les droits des Palestiniens.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Sept ans plus tard, invit\u00e9 \u00e0 Paris \u00e0 un colloque sur le Moyen-Orient, organis\u00e9 par Simone de Beauvoir et Sartre, je me rappelai cette remarque de Genet. Je fus frapp\u00e9 en effet de la mani\u00e8re dont ce grand intellectuel occidental, que j\u2019ai longtemps admir\u00e9, \u00e9tait fascin\u00e9 par le sionisme (et par Pierre Victor, son jeune disciple et manipulateur de l\u2019\u00e9poque), au point qu\u2019il \u00e9tait incapable de dire un seul mot sur ce que les Palestiniens souffraient, depuis des d\u00e9cennies, de la part d\u2019Isra\u00ebl. (Ceci peut se v\u00e9rifier ais\u00e9ment dans le num\u00e9ro du printemps 1980 des Temps Modernes, qui donne la transcription int\u00e9grale des discussions, men\u00e9es \u00e0 b\u00e2tons rompus, de ce colloque).<\/p>\n<p>La conversation se poursuivit ainsi pendant plusieurs heures, ponctu\u00e9e par de longs silences de Genet, silences d\u00e9concertants qui laissaient une puissante impression sur les auditeurs. Nous parlions de la vie qu\u2019il avait men\u00e9e en Jordanie et au Liban, de ses amis et connaissances en France \u2014 envers qui, pour la plupart d\u2019entre eux, il manifestait des sentiments de profonde haine ou bien d\u2019indiff\u00e9rence totale. Il ne cessait de fumer, et de boire aussi, sans que l\u2019alcool ni l\u2019\u00e9motion, ni la r\u00e9flexion, ne parussent beaucoup modifier son attitude g\u00e9n\u00e9rale. Je me souviens qu\u2019une seule fois, pendant cette soir\u00e9e, il dit quelque chose de tr\u00e8s positif et d\u2019\u00e9tonnamment chaleureux \u00e0 propos de Jacques Derrida \u2014 \u00ab\u00a0un copain\u00a0\u00bb remarqua-t-il \u2014 personnage que je consid\u00e9rais alors, pour ma part, comme une sorte de heidegg\u00e9rien qui\u00e9tiste\u00a0; Glas n\u2019\u00e9tait pas encore paru, et ce ne fut que six mois plus tard, alors que je s\u00e9journais quelques semaines \u00e0 Paris, en avril 1973, avec Mariam et mon fils, que j\u2019appris de la bouche m\u00eame de Derrida que leur amiti\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 scell\u00e9e \u00e0 l\u2019occasion de matchs de football qu\u2019ils allaient voir ensemble\u00a0; je trouvai cela tout \u00e0 fait plaisant. Il y a dans Glas une br\u00e8ve allusion \u00e0 notre rencontre \u00e0 Paris, au Reid Hall\u00a0; j\u2019ai d\u2019ailleurs toujours \u00e9t\u00e9 un peu vex\u00e9 par le fait que Derrida y parle de moi sans me nommer, comme d\u2019\u00ab\u00a0un ami\u00a0\u00bb qui lui apportait des nouvelles de Genet.<\/p>\n<p>Pour revenir \u00e0 Genet \u00e0 Beyrouth\u00a0: j\u2019avais l\u2019impression tr\u00e8s forte d\u2019avoir en face de moi quelqu\u2019un de tout \u00e0 fait diff\u00e9rent de celui que laissaient attendre ses \u00e9crits. C\u2019est alors que je compris ce qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 dit \u00e0 plusieurs occasions \u2014 et notamment dans une lettre \u00e0 Roger Blin, le premier metteur en sc\u00e8ne des Paravents\u00a0\u2014, \u00e0 savoir que tout ce qu\u2019il \u00e9crivait \u00e9tait \u00ab\u00a0contre moi-m\u00eame\u00a0\u00bb id\u00e9e qui r\u00e9appara\u00eet encore dans son entretien de 1977 avec Hubert Fichte dans The New Review\u00a0; il y d\u00e9clare que ce n\u2019est que lorsqu\u2019il est seul qu\u2019il dit la v\u00e9rit\u00e9. Et ceci est un peu plus analys\u00e9 dans son entretien avec la Revue d\u2019\u00e9tudes palestiniennes de 1983\u00a0: \u00ab\u00a0D\u00e8s le moment o\u00f9 je commence \u00e0 parler, je suis trahi par la situation. Je suis trahi par ceux qui m\u2019\u00e9coutent, tout simplement du fait de la communication en elle-m\u00eame. Je suis trahi par le choix que je fais des mots.\u00a0\u00bb Ces remarques m\u2019ont aid\u00e9 \u00e0 interpr\u00e9ter ses silences, parfois \u00e9tonnamment longs, et ce \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9, se rendant chez les Palestiniens, il agissait en toute conscience en faveur de gens pour qui il avait de l\u2019affection, pour qui, dit-il dans l\u2019entretien avec Fichte, il \u00e9prouvait une attirance d\u2019ordre \u00e9rotique.<\/p>\n<p>Cependant, dans le cas des textes de Genet, \u00e0 la diff\u00e9rence de ce qui se passe chez tous les autres grands \u00e9crivains, on a le sentiment que les mots employ\u00e9s, les situations d\u00e9crites, les personnages d\u00e9peints \u2014 et quelles que soient l\u2019intensit\u00e9, la violence du style \u2014 sont en fait provisoires. C\u2019est toujours cette force dynamique qui se trouve en lui et dans ses personnages que Genet exprime le plus pr\u00e9cis\u00e9ment et non pas l\u2019exactitude des paroles prononc\u00e9es, ni de leur contenu, ni le compte rendu des pens\u00e9es et des sentiments des gens. Ses derniers livres, plus ouvertement politiques, et notamment les Paravents et Un captif amoureux, sont tout aussi clairs \u2014 et m\u00eame scandaleux \u2014 \u00e0 cet \u00e9gard que ses \u00e9crits plus anciens et plus personnels. Il y a quelque chose de beaucoup plus important que l\u2019engagement dans une cause, semble-t-il dire, beaucoup plus beau et plus vrai, et c\u2019est de la trahir\u00a0; personnellement, j\u2019interpr\u00e8te cela comme une variante de sa qu\u00eate incessante de la libert\u00e9 que donne une identit\u00e9 n\u00e9gative\u00a0; par l\u00e0, tout langage se trouve r\u00e9duit \u00e0 de vaines postures, toute action au cabotinage d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019il abhorre. Prenons garde toutefois \u00e0 ne pas oublier que Genet use essentiellement du mode de l\u2019antiphrase\u00a0; il \u00e9tait vraiment amoureux des Arabes qu\u2019il d\u00e9peint dans les Paravents et dans Un captif amoureux, et ceci appara\u00eet de fa\u00e7on \u00e9clatante \u00e0 travers les d\u00e9nis et les n\u00e9gations.<\/p>\n<p>Le Journal d\u2019un voleur (1949) est habit\u00e9 par cette contradiction. A travers le r\u00e9cit picaresque d\u2019une jeunesse marqu\u00e9e par \u00ab\u00a0la trahison, le vol et l\u2019homosexualit\u00e9\u00a0\u00bb, le Journal exalte la beaut\u00e9 de ce genre de trahison, \u00ab\u00a0qui ne peut se justifier par aucun motif h\u00e9ro\u00efque\u00a0; celle qui, sournoise, rampante, se trouve provoqu\u00e9e par les sentiments les moins nobles qui soient\u00a0: l\u2019envie, la haine, (\u2026) l\u2019avidit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour Genet, la meilleure trahison est la plus vile, ce n\u2019est pas celle de Lucifer, mais plut\u00f4t celle que nous associons \u00e0 la figure de l\u2019indicateur ou du collaborateur. \u00ab\u00a0Il suffit, dit-il encore, que le tra\u00eetre soit conscient de sa trahison, qu\u2019il la veuille, qu\u2019il soit capable de briser les liens d\u2019amour l\u2019unissant \u00e0 l\u2019humanit\u00e9. Mais c\u2019est n\u00e9cessaire pour l\u2019accomplissement de la beaut\u00e9, de l\u2019amour. Et aussi de la cruaut\u00e9, qui \u00e9branle cet amour.\u00a0\u00bb Pour Genet, trahir est assumer cette identit\u00e9 \u00ab\u00a0exceptionnelle\u00a0\u00bb injustement calqu\u00e9e sur lui par une soci\u00e9t\u00e9 qui a d\u00e9couvert qu\u2019il \u00e9tait un criminel, un coupable, mais c\u2019est aussi affirmer sa capacit\u00e9 d\u2019\u00e9chapper \u00e0 toutes les tentatives qui viseront \u00e0 le r\u00e9habiliter, \u00e0 le r\u00e9cup\u00e9rer. Il vaut mieux laisser agir les effets d\u00e9stabilisants d\u2019une constante volont\u00e9 de trahison, qui le maintient toujours un pas au-del\u00e0 de l\u2019atteinte des gens, qu\u2019entretenir l\u2019identit\u00e9 permanente d\u2019un escroc, qui pourrait \u00eatre puni ou m\u00eame pardonn\u00e9.<\/p>\n<p>Le paradoxe ici, et dans ses \u00e9crits ult\u00e9rieurs, r\u00e9side en ce que malgr\u00e9 ses trahisons r\u00e9p\u00e9t\u00e9es et sa revendication d\u2019une sorte de bassesse cynique, Genet montre aussi l\u2019apparition d\u2019un \u00eatre social bien particulier et fortement caract\u00e9ris\u00e9, dou\u00e9 d\u2019attaches bien r\u00e9elles, m\u00eame si elles sont fragiles, avec les gens et les id\u00e9es. Cela est d\u00fb en partie au fait que Genet, c\u2019est-\u00e0-dire le personnage dont on nous raconte les aventures, veut donner au lecteur une prise solide sur lui-m\u00eame, sur son caract\u00e8re, au-del\u00e0 de cette d\u00e9linquance vagabonde et d\u00e9concertante qui le constitue. Il d\u00e9fend, et par l\u00e0-m\u00eame devient, la figure du paria qui ne conna\u00eet pas les bornes des lois de la soci\u00e9t\u00e9 ni les normes de l\u2019humanit\u00e9 ordinaire. Il n\u2019en demeure pas moins vrai que l\u2019\u0153uvre de Genet est, indiscutablement, influenc\u00e9e par l\u2019histoire et la vie politique de son temps\u00a0; la pratique que Genet fait de la trahison est un \u00e9l\u00e9ment, bien visible, dans ce contexte ambiant\u00a0; et loin de se d\u00e9velopper dans l\u2019abstrait, cette pratique est \u00e0 comprendre comme une part de sa politique, qui se caract\u00e9rise par sa radicalit\u00e9, et l\u2019a amen\u00e9 \u00e0 s\u2019allier aux Panth\u00e8res Noires, aux Alg\u00e9riens, et aux Palestiniens. Trahir ces gens-l\u00e0, ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait les abandonner, c\u2019est conserver par devers soi le droit de ne faire partie d\u2019aucun groupe, de n\u2019\u00eatre pas responsable, de n\u2019\u00eatre li\u00e9 par rien.<\/p>\n<p>Peut-on dire n\u00e9anmoins que son amour pour les Palestiniens \u00e9quivaut \u00e0 une sorte d\u2019orientalisme renvers\u00e9, ou mis en pi\u00e8ces\u00a0? Ne serait-ce pas, reformul\u00e9, un go\u00fbt, d\u2019essence colonialiste, pour de beaux jeunes gens bruns\u00a0? C\u2019est un fait que Genet usa de son amour pour les Arabes comme d\u2019une voie d\u2019acc\u00e8s aupr\u00e8s d\u2019eux, mais rien n\u2019indique qu\u2019il ait recherch\u00e9 une position particuli\u00e8re, celle d\u2019une sorte de P\u00e8re blanc bienveillant, lorsqu\u2019il se trouvait avec eux, ou bien \u00e9crivait \u00e0 leur sujet. D\u2019autre part, il n\u2019essaya jamais de s\u2019assimiler \u00e0 l\u2019indig\u00e8ne, de devenir autre qu\u2019il \u00e9tait. On n\u2019a aucune preuve d\u2019un usage chez lui de la connaissance et des sciences coloniales et l\u2019on ne voit aucun recours dans ses \u00e9crits ni dans ses d\u00e9clarations \u00e0 des st\u00e9r\u00e9otypes touchant les coutumes des Arabes, leur mentalit\u00e9, un pass\u00e9 tribal mythique, tous ces clich\u00e9s qu\u2019il aurait fort bien pu utiliser pour interpr\u00e9ter ce qu\u2019il voyait et ressentait. Quelle que soit la mani\u00e8re dont il fit connaissance avec les Arabes (Un captif amoureux laisse penser qu\u2019il fut pour la premi\u00e8re fois amoureux d\u2019un Arabe lorsqu\u2019il se trouvait, jeune soldat de dix-huit ans, \u00e0 Damas, il y a de cela un demi-si\u00e8cle), il p\u00e9n\u00e9tra dans cet espace et il y v\u00e9cut, non pas comme un explorateur d\u2019exotisme, mais comme un homme aux yeux de qui les Arabes avaient une actualit\u00e9 r\u00e9elle, une pr\u00e9sence \u00e0 laquelle il trouvait du plaisir et aupr\u00e8s de laquelle il se sentait \u00e0 son aise, m\u00eame s\u2019il \u00e9tait lui-m\u00eame diff\u00e9rent, et le demeurait. Dans le contexte g\u00e9n\u00e9ral d\u2019un orientalisme dominant, qui commandait, codifiait, articulait virtuellement toute la connaissance et l\u2019exp\u00e9rience occidentales touchant le monde arabo-islamique, il y a quelque chose de subversif \u2014 subversion tranquille mais h\u00e9ro\u00efque aussi \u2014 dans la relation extraordinaire que Genet entretenait avec les Arabes.<\/p>\n<p>Tout cela cr\u00e9e une obligation particuli\u00e8re pour les lecteurs et les critiques arabes de Genet, cela nous force \u00e0 le lire avec une extr\u00eame attention. Assur\u00e9ment, il nourrissait des sentiments d\u2019amour \u00e0 l\u2019\u00e9gard des Arabes \u2014 et ceci est quelque chose que peu d\u2019entre nous sont pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 attendre de la part d\u2019\u00e9crivains et de penseurs occidentaux, lesquels se sont toujours trouv\u00e9s plus \u00e0 l\u2019aise dans une relation d\u2019adversaires avec nous. C\u2019est cette \u00e9motion amoureuse qui donne son caract\u00e8re \u00e0 ses deux derniers livres majeurs. L\u2019un et l\u2019autre sont \u00e9crits sur le mode du parti pris le plus franc\u00a0: les Paravents sont un soutien apport\u00e9 \u00e0 la r\u00e9sistance alg\u00e9rienne au plus fort du combat colonial, Un captif donne son appui \u00e0 la R\u00e9sistance palestinienne depuis la fin des ann\u00e9es 60 jusqu\u2019\u00e0 la mort de l\u2019auteur en 1986\u00a0; on ne peut entretenir le moindre doute sur la question de savoir de quel c\u00f4t\u00e9 se tenait Genet. Sa col\u00e8re, son hostilit\u00e9 vis-\u00e0-vis de la France avaient des racines autobiographiques\u00a0; d\u2019une part, donc, attaquer la France dans les Paravents, c\u2019\u00e9tait commettre une transgression \u00e0 rencontre de l\u2019\u00c9tat qui l\u2019avait jug\u00e9 et emprisonn\u00e9 dans des lieux du genre de La Mettray. Mais, \u00e0 un autre niveau, la France repr\u00e9sente cette autorit\u00e9 en laquelle tous les mouvements politiques se transforment g\u00e9n\u00e9ralement et se cristallisent une fois leur but atteint. Si Genet c\u00e9l\u00e8bre la trahison de Sa\u00efd, le protagoniste des Paravents, ce n\u2019est pas seulement parce que celle-ci garantit les privil\u00e8ges de la libert\u00e9 et de la beaut\u00e9 revendiqu\u00e9s par un individu en r\u00e9volte perp\u00e9tuelle, mais aussi parce que la violence pr\u00e9ventive de cette trahison permet de s\u2019opposer par avance \u00e0 ce que les r\u00e9volutions ne consentent jamais \u00e0 reconna\u00eetre au d\u00e9but de leurs cours, \u00e0 savoir que leurs premiers grands ennemis \u2014 et leurs premi\u00e8res victimes \u2014 apr\u00e8s leur triomphe seront probablement les artistes et les intellectuels qui ont apport\u00e9 leur soutien \u00e0 la r\u00e9volution par amour, et non par appartenance contingente \u00e0 une nationalit\u00e9, ni par calcul, ni par ob\u00e9issance aux injonctions d\u2019une th\u00e9orie.<\/p>\n<p>L\u2019attachement de Genet pour la Palestine fut intermittent. Apr\u00e8s quelques ann\u00e9es de silence, il trouva une nouvelle vie \u00e0 l\u2019automne 1982, lorsque, revenu \u00e0 Beyrouth, Genet \u00e9crivit son texte inoubliable sur les massacres de Sabra et Chatila. Cependant, il dit tr\u00e8s clairement (dans les pages finales du Captif) que ce qui le lie \u00e0 la Palestine est que la r\u00e9volution s\u2019y est poursuivie apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9e en Alg\u00e9rie. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, ce qu\u2019il y a d\u2019obstin\u00e9, d\u2019insolent, de radicalement ill\u00e9gal dans les attitudes de Sa\u00efd, ainsi que dans les propos touchant \u00e0 la vie d\u2019apr\u00e8s la mort, dans la bouche de la M\u00e8re, de Leila et de Khadija dans les Paravents, tout cela est vivant dans la R\u00e9sistance palestinienne. Toutefois, ce dernier \u00e9crit majeur que l\u2019on a de lui porte t\u00e9moignage de la lutte, en Genet, de la force de repli sur soi avec celle de l\u2019oubli de soi\u00a0; son identit\u00e9 occidentale, fran\u00e7aise, chr\u00e9tienne s\u2019y trouve aux prises avec une culture toute diff\u00e9rente. C\u2019est par cette rencontre que la grandeur exemplaire de Genet se manifeste, et que, d\u2019une fa\u00e7on quasi proustienne, \u00e9clairent r\u00e9trospectivement les Paravents.<\/p>\n<p>Car la grandeur de la pi\u00e8ce, au travers de toute sa th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 sombre et impitoyable, mais souvent comique aussi, r\u00e9side dans le d\u00e9mant\u00e8lement qu\u2019elle op\u00e8re, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, logiquement, non pas seulement de l\u2019identit\u00e9 fran\u00e7aise \u2014 la France \u00e9tant comprise comme empire, comme pouvoir, comme histoire \u2014 mais de la notion m\u00eame d\u2019identit\u00e9. Aussi bien le nationalisme au nom duquel la France a soumis l\u2019Alg\u00e9rie que celui au nom duquel les Alg\u00e9riens, depuis 1830, ont r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 la France, reposent, dans une tr\u00e8s grande mesure, sur une politique de l\u2019identit\u00e9. Selon les mots m\u00eame de Genet \u00e0 Roger Blin, pour les Fran\u00e7ais, toute cette affaire ne constituait qu\u2019un seul grand \u00e9v\u00e9nement sans v\u00e9ritable commencement ni fin, le coup d\u2019\u00e9ventail du Dey en 1830 se trouv\u00e2t li\u00e9 \u00e0 la d\u00e9couverte faite par 800 000 pieds-noirs de Tixier-Vignancour, cet avocat fran\u00e7ais d\u2019extr\u00eame droite qui d\u00e9fendit le g\u00e9n\u00e9ral Salan pendant les proc\u00e8s de 1962. La France, la France, la France\u2026 comme dans le slogan Alg\u00e9rie fran\u00e7aise. Mais la r\u00e9action oppos\u00e9e et d\u2019\u00e9gale puissance des Alg\u00e9riens est aussi une affirmation d\u2019identit\u00e9, par quoi le sentiment d\u2019une communaut\u00e9 de combat, l\u2019omnipr\u00e9sence du patriotisme, et m\u00eame la violence justifi\u00e9e des opprim\u00e9s, \u00e0 laquelle Genet a toujours donn\u00e9 son soutien sans r\u00e9serve, se trouvent mobilis\u00e9s dans la cause simple et unique de l\u2019Alg\u00e9rie pour les Alg\u00e9riens. Les gestes sc\u00e9niques qui contiennent la radicalit\u00e9 extr\u00eame de la logique anti-identitaire de Genet sont, outre bien s\u00fbr la trahison de ses camarades par Sa\u00efd, les diverses incantations au mal prononc\u00e9es par les femmes. On peut \u00e9galement retrouver la m\u00eame logique dans cet exc\u00e8s voulu de la mise en sc\u00e8ne, dans le langage et la gestuelle qui donnent \u00e0 la pi\u00e8ce sa terrible puissance. \u00ab\u00a0Pas de joliesse\u00a0\u00bb, disait Genet \u00e0 Blin car s\u2019il y avait une chose que la force de la pi\u00e8ce ne pouvait tol\u00e9rer, c\u2019\u00e9tait bien le souci de faire joli, de masquer ou de contredire son extr\u00eame rigueur.<\/p>\n<p>Nous nous approchons davantage de la v\u00e9rit\u00e9 solitaire de Genet \u2014 laquelle s\u2019oppose aux compromis qu\u2019implique l\u2019usage du langage \u2014 si nous pr\u00eatons attention \u00e0 la qualification qu\u2019il donne lui-m\u00eame de cette pi\u00e8ce comme d\u2019une d\u00e9flagration po\u00e9tique, une sorte d\u2019embrasement chimique artificiellement allum\u00e9 puis acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, afin d\u2019illuminer le paysage et d\u2019y transformer toutes les identit\u00e9s en choses combustibles, \u00e0 l\u2019instar des rosiers de M.\u00a0Blankensee, mis en feu par les Alg\u00e9riens pendant que celui-ci continue de bavarder sans s\u2019apercevoir de rien. Et c\u2019est cela aussi qui explique que Genet ait \u00e0 plusieurs reprises, et souvent avec insistance, demand\u00e9 de ne pas multiplier les repr\u00e9sentations de la pi\u00e8ce. Genet \u00e9tait trop s\u00e9rieux pour accepter avec l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 l\u2019id\u00e9e de faire vivre quotidiennement au public, et m\u00eame aux acteurs et au metteur en sc\u00e8ne, cette purification apocalyptique li\u00e9e \u00e0 la perte d\u2019identit\u00e9. Les Paravents sont un spectacle qui doit rester exceptionnel.<\/p>\n<p>Un captif amoureux n\u2019est pas moins absolu. On n\u2019y trouvera pas de r\u00e9cit, ni davantage une r\u00e9flexion organis\u00e9e de mani\u00e8re narrative ou logique \u00e0 propos de la politique, de l\u2019amour ou de l\u2019histoire. En fait, la r\u00e9ussite peut-\u00eatre la plus remarquable de ce livre tient \u00e0 ce qu\u2019il entra\u00eene, d\u2019une certaine fa\u00e7on, un lecteur consentant dans sa progression capricieuse, et souvent marqu\u00e9e de brusques ruptures de ton et de pens\u00e9e. Lire Genet, c\u2019est finalement accepter la singularit\u00e9 d\u2019une sensibilit\u00e9 qui n\u2019est nullement domestiqu\u00e9e, qui revient sans cesse \u00e0 cette zone o\u00f9 la r\u00e9volte, la passion, la mort et la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration se rencontrent et s\u2019associent.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Apr\u00e8s les orages de feu et de fer, que devenir\u00a0? Br\u00fbler, hurler, passer \u00e0 l\u2019\u00e9tat de fagot, brandon, noircir, rester calcin\u00e9, laisser se recouvrir lentement de poussi\u00e8re, puis de terre, de graines, de mousse, ne laisser de soi que la m\u00e2choire et les dents, devenir enfin un petit tumulus qui fleurit encore, mais n\u2019enferme plus rien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Au travers de leur mouvement de r\u00e9volte r\u00e9g\u00e9n\u00e9ratrice, les Palestiniens, comme avant eux les Alg\u00e9riens et les Panth\u00e8res Noires, r\u00e9v\u00e8lent \u00e0 Genet un nouveau langage, qui n\u2019est plus celui de la communication r\u00e9gl\u00e9e, mais celui d\u2019un \u00e9tonnant lyrisme, d\u2019une intensit\u00e9 instinctive et cependant tr\u00e8s \u00e9labor\u00e9e, par o\u00f9 s\u2019expriment \u00ab\u00a0des instants d\u2019\u00e9merveillement et (\u2026) des \u00e9clairs de compr\u00e9hension\u00a0\u00bb. Un bon nombre des passages fragmentaires constituant cette structure \u00e9nigmatique et non-lin\u00e9aire d\u2019Un captif amoureux, et les plus beaux de ces passages, ne sont qu\u2019une m\u00e9ditation sur le langage, que Genet cherche, constamment, \u00e0 transformer, voulant faire d\u2019une puissance orient\u00e9e vers l\u2019identit\u00e9 et l\u2019affirmation une des modalit\u00e9s de la trahison, une pratique pleinement ill\u00e9gale, en rupture, et peut-\u00eatre m\u00eame consciemment sc\u00e9l\u00e9rate. \u00ab\u00a0Sous la n\u00e9cessit\u00e9 de \u00a0\u00bb traduire \u00a0\u00bb qu\u2019on parvienne \u00e0 d\u00e9celer, transparente encore, la n\u00e9cessit\u00e9 de \u00a0\u00bb trahir \u00ab\u00a0, et dans la tentation de trahison on ne verra qu\u2019une richesse, peut-\u00eatre comparable \u00e0 la griserie \u00e9rotique\u00a0; qui n\u2019a connu celle de trahir ne sait rien de l\u2019extase.\u00a0\u00bb On retrouve dans cette id\u00e9e \u2014 qui est assez douteuse, et m\u00eame ind\u00e9fendable, sur un plan moral et politique, et n\u2019est acceptable, et encore, qu\u2019\u00e0 titre de credo esth\u00e9tique et rh\u00e9torique \u2014 cette m\u00eame force sombre animant la M\u00e8re, Khadija, Leila, et Sa\u00efd dans les Paravents, ces partisans de la lib\u00e9ration alg\u00e9rienne qui n\u00e9anmoins trahissent leurs camarades avec all\u00e9gresse.<\/p>\n<p>Le d\u00e9fi contenu dans les \u00e9crits de Genet, donc, tient au radical refus de la Loi qui est le sien. C\u2019est un homme amoureux de \u00ab\u00a0l\u2019autre\u00a0\u00bb, qui est lui-m\u00eame un paria et un \u00e9tranger, et qui ressent la plus profonde sympathie pour la r\u00e9volution palestinienne parce qu\u2019il voit en celle-ci l\u2019insurrection \u00ab\u00a0m\u00e9taphysique\u00a0\u00bb de parias et d\u2019\u00e9trangers \u2014 \u00ab\u00a0Le c\u0153ur y \u00e9tait\u00a0; le corps y \u00e9tait\u00a0; l\u2019esprit y \u00e9tait\u00a0\u00bb et cependant ni \u00ab\u00a0la foi totale\u00a0\u00bb ni \u00ab\u00a0moi en entier\u00a0\u00bb ne pouvaient s\u2019y trouver. \u2014 Et c\u2019est la conscience d\u2019\u00eatre un homme trompeur, une personnalit\u00e9 non fix\u00e9e, toujours \u00e0 la limite (\u00ab\u00a0l\u00e0 o\u00f9 la personnalit\u00e9 humaine s\u2019exprime de la fa\u00e7on la plus compl\u00e8te, que ce soit en harmonie ou en contradiction avec elle-m\u00eame\u00a0\u00bb) qui constitue l\u2019exp\u00e9rience centrale du livre. \u00ab\u00a0Ma vie \u00e9tait ainsi compos\u00e9e de gestes sans cons\u00e9quence subtilement boursoufl\u00e9s en actes d\u2019audace.\u00a0\u00bb On pense tout de suite en lisant cela \u00e0 T.E. Lawrence, l\u2019agent de l\u2019Empire parmi les Arabes, bien qu\u2019il se pr\u00e9sent\u00e2t diff\u00e9remment, un demi-si\u00e8cle plus t\u00f4t. Mais \u00e0 l\u2019esprit d\u2019affirmation de Lawrence et \u00e0 son go\u00fbt naturel pour le pouvoir froidement exerc\u00e9 se substituent chez Genet (qui n\u2019\u00e9tait nullement un agent de qui que ce fut) l\u2019\u00e9rotisme et la soumission authentique \u00e0 l\u2019entra\u00eenement d\u2019un engagement politique et passionn\u00e9 \u00e0 la fois.<\/p>\n<p>L\u2019identit\u00e9 est ce que nous rev\u00eatons tout au long de notre vie d\u2019\u00eatre social, historique, politique, et m\u00eame spirituel. La logique de la culture et de la famille redouble cette puissance de l\u2019identit\u00e9, laquelle, pour quelqu\u2019un comme Genet, qui \u00e9tait une victime de l\u2019identit\u00e9 \u00e0 lui impos\u00e9e par sa d\u00e9linquance, son isolement, par le caract\u00e8re ill\u00e9gal de son talent et de ses plaisirs, \u00e9tait quelque chose \u00e0 quoi il devait s\u2019opposer sans faiblesse. Et surtout, de par le choix que fit Genet de lieux comme l\u2019Alg\u00e9rie et la Palestine, l\u2019identit\u00e9 se manifeste comme le processus par lequel la culture la plus puissante, la soci\u00e9t\u00e9 la plus d\u00e9velopp\u00e9e, s\u2019impose avec violence \u00e0 ceux que l\u2019on d\u00e9cr\u00e8te appartenir au peuple inf\u00e9rieur. L\u2019imp\u00e9rialisme n\u2019est que l\u2019exportation de l\u2019identit\u00e9.<\/p>\n<p>Genet est donc ce voyageur au travers des identit\u00e9s, dont le but est d\u2019\u00e9pouser une cause \u00e9trang\u00e8re, pour autant que cette cause soit \u00e0 la fois r\u00e9volutionnaire et prise dans un mouvement sans repos. Il dit dans Un captif que les fronti\u00e8res, malgr\u00e9 l\u2019interdiction qu\u2019elles signifient, sont des lieux fascinants, car un jacobin qui les franchit doit se m\u00e9tamorphoser en Machiavel. Le r\u00e9volutionnaire, autrement dit, saura, le cas \u00e9ch\u00e9ant, se plier aux exigences du poste de douane, discuter, brandir son passeport, demander un visa, se montrer humble et modeste devant l\u2019\u00c9tat. Genet a toujours essay\u00e9, fort habilement, d\u2019\u00e9viter cela\u00a0; \u00e0 Beyrouth, il nous raconta avec beaucoup de bonne humeur comment il \u00e9tait entr\u00e9 une fois aux \u00c9tats-Unis \u00e0 partir du Canada de fa\u00e7on clandestine et ill\u00e9gale. Passer en Alg\u00e9rie et en Palestine, en revanche, ne pouvait donner lieu \u00e0 ce genre d\u2019aventure, et c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t l\u2019expression d\u2019une action politique p\u00e9rilleuse et subversive, qui impliquait la n\u00e9gociation d\u2019autres fronti\u00e8res, la r\u00e9alisation de certaines attentes, et des risques \u00e0 courir. Je crois \u2014 parlant ici en tant que Palestinien \u2014 que le choix que Genet fit de la Palestine pendant les ann\u00e9es 70 et 80, \u00e9tait alors le choix politique le plus dangereux, et le voyage le plus terrible de tous ceux que l\u2019on pouvait entreprendre. La Palestine \u00e9tait la seule cause \u00e0 n\u2019avoir pas \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e en Occident, ni par les tenants de la philosophie politique de gauche ni par les repr\u00e9sentants de la politique du pouvoir \u00e9tabli, l\u2019un et l\u2019autre courants \u00e9tant d\u2019ailleurs dominants. Interrogez n\u2019importe quel Palestinien, et il (ou elle) vous dira que notre identit\u00e9 est encore aujourd\u2019hui demeur\u00e9e la seule \u00e0 se trouver criminalis\u00e9e, associ\u00e9e \u00e0 la d\u00e9linquance et au mot de terrorisme, \u00e0 une \u00e9poque de l\u2019histoire occidentale qui a lib\u00e9r\u00e9 la plupart des autres races et nations, ou leur a au moins rendu leur dignit\u00e9. Ainsi le choix fait d\u2019abord de l\u2019Alg\u00e9rie pendant les ann\u00e9es 50, puis de la Palestine dans la p\u00e9riode qui a suivi, doit \u00eatre compris pour ce qu\u2019il est\u00a0: un acte de solidarit\u00e9 v\u00e9cue de la part de Genet, son identification\u00a0\u00bb volontaire et amoureuse avec d\u2019autres identit\u00e9s dont l\u2019existence m\u00eame implique une lutte \u00e2pre et constante.<\/p>\n<p>Les identit\u00e9s se trouvant donc en conflit, celle de Genet est la plus oppositionnelle que l\u2019on puisse imaginer. Mais aussi, commandant toutes ses entreprises, abritant toute son \u00e9nergie nomade, il y a ces qualit\u00e9s de pr\u00e9cision et de gr\u00e2ce, incarn\u00e9es dans un style splendide qui est l\u2019un des plus achev\u00e9s dans l\u2019histoire de la prose fran\u00e7aise depuis Chateaubriand (je cite ici Richard Howard). On ne voit jamais rien dans ses \u00e9crits qui ressemble \u00e0 du laisser-aller ou de la facilit\u00e9, pas plus qu\u2019on n\u2019imagine Genet v\u00eatu d\u2019un costume trois-pi\u00e8ces et travaillant dans un bureau. \u00ab\u00a0Le g\u00e9nie, dit-il un jour, c\u2019est la rigueur dans le d\u00e9sespoir.\u00a0\u00bb Ceci est parfaitement exprim\u00e9 dans la grande ode de Khadija \u00ab\u00a0au mal\u00a0\u00bb, dans la sc\u00e8ne 12 des Paravents, o\u00f9 s\u2019unissent une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 hi\u00e9ratique et une auto-ironie \u00e9tonnante, l\u2019une et l\u2019autre contenues dans un rythme tr\u00e8s \u00e9labor\u00e9 qui \u00e9voque, paradoxalement, \u00e0 la fois Racine et Zazie.<\/p>\n<p>Genet ressemble \u00e0 cet autre grand artisan moderne de la dissolution des identit\u00e9s, Adorno, selon qui aucune pens\u00e9e ne peut \u00eatre traduite en quelque \u00e9quivalent que ce soit\u00a0; mais l\u2019imp\u00e9rieux d\u00e9sir qui est le sien de communiquer son d\u00e9sespoir, dans toute sa pr\u00e9cision, \u2014 et avec cette finesse et cette \u00e9nergie a-narrative qui font de Minima Moralia son chef-d\u2019\u0153uvre \u2014 fournit un parfait contrepoint m\u00e9taphysique \u00e0 la majest\u00e9 fun\u00e8bre et \u00e0 l\u2019\u00e2pret\u00e9 irr\u00e9guli\u00e8re de Genet. Ce qui manque chez Adorno est l\u2019humour bouffon de Genet, si manifeste dans la pr\u00e9sentation caricaturale faite de Sir Harold et de son fils, des vamps et des missionnaires, des prostitu\u00e9es et des soldats fran\u00e7ais dans les Paravents. Chez l\u2019un comme chez l\u2019autre, cependant, il y a cette d\u00e9cision extraordinaire d\u2019\u00eatre marginal et extr\u00eame, et de le demeurer avec une rigueur inflexible, imperturbable, et d\u2019\u00e9crire \u00e0 propos de choses basses, \u00e0 propos de la d\u00e9gradation, avec une noblesse d\u2019origine quasi m\u00e9taphysique qui \u00e9veille une m\u00e9lancolie irr\u00e9sistible et d\u00e9chirante. Une solitude comme celle de ces deux esprits est faite \u00e0 la fois de r\u00e9sistance et de d\u00e9sespoir, et elle ne peut \u00eatre ni imit\u00e9e ni banalis\u00e9e \u2014 quel que soit le jugement plus ou moins positif que le lecteur portera sur certaines de leurs assertions.<\/p>\n<p>Adorno, toutefois, est un minimaliste, que la m\u00e9fiance, et m\u00eame la haine, \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019id\u00e9e de totalit\u00e9 am\u00e8ne \u00e0 ne travailler que sous la forme de fragments, d\u2019aphorismes, de textes aux allures d\u2019essais et de digressions. Par opposition \u00e0 ces formes r\u00e9duites, Genet est un po\u00e8te qui affectionne l\u2019ampleur la plus dionysiaque, le d\u00e9ploiement des ressources du th\u00e9\u00e2tre et du carnaval\u00a0; il est parent, dans son \u0153uvre, de l\u2019Ibsen de Peer Gynt, d\u2019Artaud, de Peter Weiss, et d\u2019Aim\u00e9 C\u00e9saire. Ce n\u2019est pas par leur psychologie que ses personnages nous int\u00e9ressent mais parce que, \u00e0 leur mani\u00e8re inoubliable, ils sont les vecteurs, paradoxalement ordinaires, et pourtant stylis\u00e9s, d\u2019une Histoire superbement imagin\u00e9e et comprise. Genet a fait le pas, il a franchi les fronti\u00e8res, et cela bien peu nombreux sont les hommes (ou les femmes) de race blanche \u00e0 l\u2019avoir m\u00eame tent\u00e9. Il a parcouru l\u2019espace qui s\u00e9parait le centre, la m\u00e9tropole, de la colonie\u00a0; sa solidarit\u00e9 ind\u00e9fectible allait \u00e0 ces m\u00eames opprim\u00e9s, nomm\u00e9s et passionn\u00e9ment d\u00e9crits par Fanon.<\/p>\n<p>Je ne pense pas qu\u2019il soit erron\u00e9 de dire qu\u2019au vingti\u00e8me si\u00e8cle, \u00e0 quelques forts rares exceptions pr\u00e8s, le grand art n\u2019appara\u00eet au sein d\u2019une situation coloniale que dans la mesure o\u00f9 il soutient ce que Genet dans Un captif appelle l\u2019insurrection m\u00e9taphysique des indig\u00e8nes. L\u2019art plus m\u00e9diocre fait dans l\u2019\u00e9l\u00e9gance, mais finit toujours par donner sa faveur au statu quo. La cause de l\u2019Alg\u00e9rie a produit les Paravents, la Bataille d\u2019Alger de Pontecorvo, les livres de Fanon, et les \u0153uvres du grand romancier alg\u00e9rien Kateb Yacine, mort en 1989. De leur \u00eatre compar\u00e9, Camus p\u00e2lit, et ses romans, ses essais, ses r\u00e9cits apparaissent comme les gestes d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s d\u2019un esprit effray\u00e9, au fond d\u00e9nu\u00e9 de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. Il en est de m\u00eame en Palestine, puisque les \u0153uvres radicales, transformatrices, difficiles, visionnaires viennent des Palestiniens, et sont \u00e9crites en leur faveur \u2014 Habibi, Darwich, Jabra, Kanafani, Kassem, Genet \u2014 et non pas des Isra\u00e9liens, qui s\u2019opposent \u00e0 eux. Les \u00e9crits de Genet sont ainsi, pour employer une expression de Raymond Williams, des r\u00e9servoirs d\u2019esp\u00e9rance. S\u2019il a pu, en 1961, cr\u00e9er une \u0153uvre aussi puissamment th\u00e9\u00e2trale que les Paravents, c\u2019est parce que, j\u2019en suis persuad\u00e9, la victoire \u00e9tait \u00e0 port\u00e9e de main du FLN\u00a0; la pi\u00e8ce exprime parfaitement l\u2019\u00e9puisement moral de la France et le triomphe moral du FLN. Mais lorsqu\u2019il fut question de la Palestine, Genet y trouva la r\u00e9volution dans une phase d\u2019apparente incertitude, les Palestiniens sortant tout juste des d\u00e9sastres jordaniens et libanais, et environn\u00e9s des p\u00e9rils de la d\u00e9possession, \u00e0 nouveau, de l\u2019exil, de la dispersion. D\u2019o\u00f9 cette qualit\u00e9 m\u00e9ditative, exploratoire, intimiste d\u2019Un captif amoureux, qui est un livre antith\u00e9\u00e2tral, profond\u00e9ment contradictoire, plein de souvenirs et de r\u00e9flexions.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ceci est ma r\u00e9volution palestinienne, r\u00e9cit\u00e9e dans l\u2019ordre que j\u2019ai choisi. A c\u00f4t\u00e9 de la mienne, il y a l\u2019autre, probablement les autres. Vouloir penser la r\u00e9volution serait l\u2019\u00e9quivalent, au r\u00e9veil, de vouloir la logique dans l\u2019incoh\u00e9rence des images r\u00eav\u00e9es. Il est vain d\u2019inventer, si le temps est au sec, les gestes n\u00e9cessaires pour mieux traverser la rivi\u00e8re, quand la crue emportera le pont.<\/p>\n<p>Dans une demi-somnolence, en songeant \u00e0 elle, la r\u00e9volution m\u2019appara\u00eet ainsi\u00a0: la queue d\u2019un tigre encag\u00e9 commence un paraphe hyperbolique, qui rabat sa courbe lass\u00e9e sur le flanc du fauve toujours en cage.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>On voudrait que Genet f\u00fbt encore vivant, pour bien des raisons, dont la moindre n\u2019est pas l\u2019Intifada, qui se poursuit depuis la fin de l\u2019ann\u00e9e 1987. Il n\u2019est pas excessif de dire que les Paravents sont la version, chez Genet, d\u2019une Intifada alg\u00e9rienne, \u00e0 laquelle l\u2019Intifada palestinienne, dans sa beaut\u00e9 et son exub\u00e9rance, aurait ensuite donn\u00e9 chair et sang. La vie imite l\u2019art, mais, \u00e9galement, l\u2019art imite la vie, et aussi la mort \u2014 dans la mesure o\u00f9 celle-ci peut \u00eatre imit\u00e9e.<\/p>\n<p>Les derniers \u00e9crits de Genet sont satur\u00e9s d\u2019images de mort, surtout Un captif\u00a0; la m\u00e9lancolie ressentie \u00e0 la lecture de ce livre est due en partie au fait que l\u2019on sait que Genet \u00e9tait en train de mourir pendant qu\u2019il l\u2019\u00e9crivait, et que tant de ces Palestiniens qu\u2019il avait vus et connus, et dont il parlait allaient aussi mourir. Il est curieux, cependant, qu\u2019Un captif, comme les Paravents, s\u2019ach\u00e8ve sur le rappel explicite d\u2019une m\u00e8re et de son fils qui, d\u00e9j\u00e0 morts ou sur le point de mourir, se trouvent r\u00e9unis dans l\u2019esprit de Genet\u00a0; et cet acte de r\u00e9conciliation et de rappel qui prend place \u00e0 la fin des Paravents, o\u00f9 l\u2019on voit ensemble Sa\u00efd et la M\u00e8re anonyme, pr\u00e9figure le dernier \u00e9crit de Genet, \u00e0 vingt-cinq ans de distance. Il s\u2019agit d\u2019ailleurs de sc\u00e8nes clairement d\u00e9nu\u00e9es de toute sentimentalit\u00e9, d\u2019une part parce que Genet, semble-t-il, tient \u00e0 pr\u00e9senter la mort comme quelque chose de l\u00e9ger et d\u2019assez peu redoutable, et d\u2019autre part aussi parce qu\u2019il veut mettre en relief, pour des raisons qui lui sont propres, le r\u00e9confort affectif que donne cette relation entre une m\u00e8re arch\u00e9typale, de fa\u00e7on presque sauvage, et un fils loyal mais quelque peu distant et souvent dur.<\/p>\n<p>Dans Un captif, on laisse imaginer que cette relation primordiale \u2014 faite de f\u00e9rocit\u00e9, d\u2019amour, de patience \u2014 au sein du couple form\u00e9 par Hamza et sa m\u00e8re peut perdurer au-del\u00e0 de la mort. Cependant, Genet refuse si soigneusement d\u2019accepter l\u2019id\u00e9e qu\u2019un bien quelconque puisse venir de la permanence, de la stabilit\u00e9 bourgeoise, et h\u00e9t\u00e9rosexuelle, qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re dissoudre m\u00eame ces images positives de la mort dans celles du tourbillon social incessant, de la rupture r\u00e9volutionnaire, qui l\u2019int\u00e9ressent bien davantage. Mais c\u2019est la m\u00e8re qui, dans les deux livres, se montre \u00e9tonnamment inflexible, ferm\u00e9e \u00e0 tout compromis, difficile \u00e0 toucher. \u00ab\u00a0Tu ne vas pas flancher\u00a0\u00bb, enjoint-elle \u00e0 Sa\u00efd, tu ne vas pas te laisser adopter, et devenir une sorte de symbole apprivois\u00e9, un martyr de la r\u00e9volution. Lorsque Sa\u00efd dispara\u00eet finalement, \u00e0 l\u2019issue de la pi\u00e8ce, tu\u00e9 sans aucun doute, c\u2019est encore la M\u00e8re qui, avec beaucoup d\u2019inqui\u00e9tude, et, je crois, aussi, avec d\u00e9go\u00fbt, \u00e9voque l\u2019id\u00e9e que Sa\u00efd pourrait \u00eatre contraint par ses camarades \u00e0 faire retour dans un chant r\u00e9volutionnaire comm\u00e9moratif.<\/p>\n<p>Genet ne veut pas que la mort qui attend, et viendra sans faute le chercher, ainsi que ses personnages, n\u2019envahisse, n\u2019arr\u00eate ou ne modifie profond\u00e9ment quelque aspect que ce soit de ce chaos en mouvement pr\u00e9sent\u00e9 par son \u0153uvre comme une d\u00e9flagration et qu\u2019il imagine \u00eatre au centre mystique des choses. Il est extr\u00eamement int\u00e9ressant de constater que cette conviction, irr\u00e9ductiblement religieuse, lui tient si fort \u00e0 c\u0153ur, \u00e0 la fin de sa vie. Car l\u2019Absolu, pour Genet, qu\u2019il soit d\u00e9mon ou divinit\u00e9, n\u2019est pas \u00e0 percevoir sous une forme humaine, ni comme un dieu incarn\u00e9, mais tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment comme ce qui, lorsque tout est dit et fait, refuse de s\u2019apaiser, refuse d\u2019\u00eatre absorb\u00e9 ou domestiqu\u00e9. Que cette force doive, d\u2019une certaine fa\u00e7on, \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9e et entretenue par ceux qui en sont habit\u00e9s, mais en m\u00eame temps, coure le risque de sa propre r\u00e9v\u00e9lation, de son incarnation, c\u2019est l\u00e0 le paradoxe final de Genet, le plus inflexible de tous.<\/p>\n<p>A peine avons-nous ferm\u00e9 le livre, ou quitt\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l\u2019ach\u00e8vement de la repr\u00e9sentation, que l\u2019\u0153uvre elle-m\u00eame nous enseigne \u00e0 arr\u00eater le chant, \u00e0 douter du r\u00e9cit et de la m\u00e9moire, \u00e0 ne pas accorder de valeur excessive \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique qui pourtant nous a apport\u00e9 ces images pour lesquelles nous nourrissons d\u00e9sormais une sinc\u00e8re affection. C\u2019est cette dignit\u00e9 philosophique, si impersonnelle et si vraie, alli\u00e9e \u00e0 une sensibilit\u00e9 si puissamment humaine, qui donne \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Genet sa tonalit\u00e9 contradictoire et tendue. Chez aucun autre \u00e9crivain de cette fin du xxe si\u00e8cle, le p\u00e9ril de la catastrophe et le lyrisme d\u00e9licat de la r\u00e9ponse affective qui lui est oppos\u00e9e ne se trouvent soutenus ensemble avec autant de noblesse et d\u2019audace.<\/p>\n<\/div>\n<p>Revue d\u2019\u00e9tudes Palestiniennes n\u00b039 Printemps 1991 \u2013 Traduit de l\u2019anglais par Luc Barbulesco<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.info-palestine.eu\/spip.php?article13600\">Source<\/a><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Edward Said La premi\u00e8re fois que je vis Jean Genet, c\u2019\u00e9tait au printemps 1970, \u00e0 une \u00e9poque agit\u00e9e, pleine de promesses, et tr\u00e8s extravertie, o\u00f9 l\u2019on percevait le passage d\u2019\u00e9nergies et de grands projets de la sph\u00e8re de l\u2019imaginaire social am\u00e9ricain \u00e0 celle de son corps social.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":202,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[21,6],"tags":[],"class_list":["post-201","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-anti-imperialisme","category-palestine-moyen-orient"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/201","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=201"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/201\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":203,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/201\/revisions\/203"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/202"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=201"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=201"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=201"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}