{"id":2179,"date":"2014-04-17T19:33:08","date_gmt":"2014-04-17T18:33:08","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2179"},"modified":"2014-04-15T19:42:24","modified_gmt":"2014-04-15T18:42:24","slug":"la-nature-est-un-champ-de-bataille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2179","title":{"rendered":"LA NATURE EST UN CHAMP DE BATAILLE"},"content":{"rendered":"<div class=\"auteur\"><\/div>\n<pre class=\"titre_livre\"><span>LA NATURE EST UN CHAMP DE BATAILLE<\/span><\/pre>\n<p class=\"sous_titre_livre\"><span>Essai d\u2019\u00e9cologie politique<\/span><\/p>\n<pre class=\"auteur\"><span><span class=\"prenom\">Razmig<\/span> <span class=\"nom\">Keucheyan<\/span><\/span><\/pre>\n<div id=\"presentation\" style=\"margin-left: 0px; margin-top: 20px;\"><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/9782355220760.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\" wp-image-2180 alignright\" alt=\"9782355220760\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/9782355220760.jpg\" width=\"326\" height=\"480\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/9782355220760.jpg 544w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/9782355220760-204x300.jpg 204w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2014\/04\/9782355220760-540x794.jpg 540w\" sizes=\"(max-width: 326px) 100vw, 326px\" \/><\/a>Face \u00e0 la catastrophe \u00e9cologique annonc\u00e9e, les bonnes \u00e2mes appellent l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e0 \u00ab d\u00e9passer ses divisions \u00bb pour s&rsquo;unir dans un \u00ab pacte \u00e9cologique \u00bb. Cet essai s&rsquo;attaque \u00e0 cette id\u00e9e re\u00e7ue. Il n&rsquo;y aura pas de consensus environnemental. Loin d&rsquo;effacer les antagonismes existants, la crise \u00e9cologique se greffe au contraire \u00e0 eux pour les porter \u00e0 incandescence. Soit la localisation des d\u00e9charges toxiques aux \u00c9tats-Unis : si vous voulez savoir o\u00f9 un stock de d\u00e9chets donn\u00e9 a le plus de chances d&rsquo;\u00eatre enfoui, demandez-vous o\u00f9 vivent les Noirs, les Hispaniques, les Am\u00e9rindiens et autres minorit\u00e9s raciales. Interrogez-vous par la m\u00eame occasion sur le lieu o\u00f9 se trouvent les quartiers pauvres&#8230; Ce \u00ab racisme environnemental \u00bb qui joue \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;un pays vaut aussi \u00e0 celle du monde.<br \/>\n\u00ab March\u00e9s carbone \u00bb, \u00ab droits \u00e0 polluer \u00bb, \u00ab d\u00e9riv\u00e9s climatiques \u00bb, \u00ab obligations catastrophe \u00bb : on assiste \u00e0 une prolif\u00e9ration des produits financiers \u00ab branch\u00e9s \u00bb sur la nature. Faute de s&rsquo;attaquer \u00e0 la racine du probl\u00e8me, la strat\u00e9gie n\u00e9olib\u00e9rale choisit de financiariser l&rsquo;assurance des risques climatiques. C&rsquo;est l&rsquo;essor de la \u00ab finance environnementale \u00bb comme r\u00e9ponse capitaliste \u00e0 la crise.<br \/>\nSurcro\u00eet de catastrophes naturelles, rar\u00e9faction de certaines ressources, crises alimentaires, d\u00e9stabilisation des p\u00f4les et des oc\u00e9ans, \u00ab r\u00e9fugi\u00e9s climatiques \u00bb par dizaine de millions \u00e0 l&rsquo;horizon 2050&#8230; Autant de facteurs qui annoncent des conflits arm\u00e9s d&rsquo;un nouveau genre, auxquels se pr\u00e9parent aujourd&rsquo;hui les militaires occidentaux. Fini la guerre froide, bienvenue aux \u00ab guerres vertes \u00bb. De La Nouvelle-Orl\u00e9ans au glacier Siachen en passant par la banquise de l&rsquo;Arctique, l&rsquo;auteur explore les lieux marquants de cette nouvelle \u00ab g\u00e9ostrat\u00e9gie du climat \u00bb.<br \/>\nCet essai novateur de th\u00e9orie politique fournit une grille de lecture originale et critique, indispensable pour saisir les enjeux de la crise \u00e9cologique actuelle. \u00c0 travers l&rsquo;exposition \u00e9difiante des sc\u00e9narios capitalistes face au d\u00e9sastre environnemental, il fait oeuvre &#8211; salutaire &#8211; de futurologie critique. <!--more--><\/div>\n<h3><span><b>I.\u00a0RACISME ENVIRONNEMENTAL<\/b><\/span><\/h3>\n<div class=\"exergue\">\n<div class=\"exer\">\n<p class=\"txt_courant_justif last\">C\u2019est par le reboisement que notre race conservera ses facult\u00e9s europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois T<span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">ROTTIER<\/span>, <em>Reboisement et colonisation <\/em>(1876)<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"dev\">\n<p>L\u2019\u00e9pisode du comt\u00e9 de Warren \u00e9voqu\u00e9 dans l\u2019introduction est l\u2019acte de naissance du mouvement pour la <em>justice environnementale<\/em>. C\u2019est le point de d\u00e9part d\u2019un cycle de protestation dont l\u2019une des expressions est n\u00e9e aux \u00c9tats-Unis, mais qui dispose d\u2019importantes ramifications internationales et dont la principale caract\u00e9ristique est de mettre en rapport le social \u2013 classe, genre, race \u2013 et la nature. Ce mouvement interagit avec d\u2019autres courants \u00e9cologistes contemporains, par exemple le mouvement pour la <em>justice climatique<\/em><a class=\"note\">note<\/a>. Celui-ci \u00e9tablit un lien entre la crise climatique et les in\u00e9galit\u00e9s Nord-Sud, la logique centre-p\u00e9riph\u00e9rie. Parmi ses revendications se trouve notamment la reconnaissance de la \u00ab\u00a0dette \u00e9cologique\u00a0\u00bb contract\u00e9e par les pays du Nord envers ceux du Sud, tout au long des p\u00e9riodes coloniale et postcoloniale<a class=\"note\">note<\/a>.<\/p>\n<p>Le mouvement pour la justice environnementale, quant \u00e0 lui, porte sur le changement climatique et ses effets, mais aussi, de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, sur l\u2019environnement, y compris la gestion des d\u00e9chets toxiques, les pollutions, l\u2019acc\u00e8s aux am\u00e9nit\u00e9s, la s\u00e9curit\u00e9 au travail\u2026 Sa sp\u00e9cificit\u00e9 est qu\u2019il pose la question des in\u00e9galit\u00e9s \u00e9cologiques non \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale, comme le mouvement pour la justice climatique, mais \u00e0 celle des pays. Ces in\u00e9galit\u00e9s sont inh\u00e9rentes \u00e0 la constitution des \u00c9tats-nations modernes. Elles ont cependant \u00e9t\u00e9 invisibilis\u00e9es au cours de l\u2019histoire du fait de la plus grande saillance d\u2019autres types d\u2019in\u00e9galit\u00e9s, de la faible prise en consid\u00e9ration des questions environnementales par des secteurs importants de la soci\u00e9t\u00e9, en particulier par le mouvement ouvrier, et par l\u2019id\u00e9e que la nature est un bien universel accessible \u00e0 tous, sans distinction de classe, de race ou de genre. \u00c0 y regarder de pr\u00e8s, rien n\u2019est plus contraire \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Le mouvement pour la justice environnementale n\u2019est issu ni du mouvement \u00e9cologiste, qui na\u00eet dans les ann\u00e9es 1950, ni du mouvement environnementaliste, qui appara\u00eet au <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, mais du mouvement des droits civiques. Il constitue un effet diff\u00e9r\u00e9, une bifurcation inattendue de ce dernier, survenue dans le dernier tiers du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 ce mouvement est en perte de vitesse. Comme le mouvement des droits civiques, il appara\u00eet et se d\u00e9veloppe d\u2019abord dans le sud des \u00c9tats-Unis, pour ne se diffuser \u00e0 l\u2019ensemble du pays que dans un second temps. Les modes d\u2019action qu\u2019il met en \u0153uvre \u2013 son \u00ab\u00a0r\u00e9pertoire d\u2019action\u00a0\u00bb \u2013 sont largement inspir\u00e9s de ce dernier. Sit-in, boycotts, marches, coupures de routes\u2026 constituent en effet la marque de fabrique du mouvement des droits civiques. Ce r\u00e9pertoire d\u2019action se caract\u00e9rise par son pacifisme fondamental, qui vise \u00e0 montrer que la violence et la r\u00e9pression sont du c\u00f4t\u00e9 du syst\u00e8me, et non de ceux qui le contestent. L\u2019environnementalisme traditionnel, aux \u00c9tats-Unis, se caract\u00e9rise davantage par son l\u00e9galisme, c\u2019est-\u00e0-dire son approche souvent \u00ab\u00a0technique\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0experte\u00a0\u00bb des probl\u00e8mes environnementaux (en Europe ses modes d\u2019action sont diff\u00e9rents). La premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration de leaders du mouvement pour la justice environnementale est pour beaucoup issue de celui des droits civiques. La question de la gestion des d\u00e9chets s\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs d\u00e9j\u00e0 manifest\u00e9e au sein de ce dernier. La veille de son assassinat, en avril 1968, Martin Luther King \u00e9tait all\u00e9 soutenir une gr\u00e8ve des \u00e9boueurs \u00e0 Memphis, dont la plupart des protagonistes \u00e9taient noirs. Ces \u00e9boueurs protestaient contre la dangerosit\u00e9 et l\u2019insalubrit\u00e9 de leurs conditions de travail, ainsi que contre les bas salaires.<\/p>\n<p>Les cat\u00e9gories populaires et les minorit\u00e9s raciales ont en g\u00e9n\u00e9ral une propension moindre \u00e0 recourir \u00e0 la loi pour emp\u00eacher l\u2019enfouissement de d\u00e9chets toxiques \u00e0 proximit\u00e9 de leurs quartiers. C\u2019est l\u2019une des raisons pour lesquelles l\u2019\u00c9tat se d\u00e9barrasse de ces d\u00e9chets dans ces endroits-l\u00e0. Leur capacit\u00e9 \u00e0 se mobiliser efficacement, \u00e0 faire mouvement, est \u00e9galement en principe plus faible, du fait d\u2019une dotation en \u00ab\u00a0capitaux\u00a0\u00bb \u2013 au sens de Pierre Bourdieu \u2013 moins grande. En revanche, les repr\u00e9sentants des classes sup\u00e9rieures savent mettre \u00e0 contribution les ressources du droit pour se faire entendre. Ils savent \u00e9galement jouer de la crainte des \u00e9lus d\u2019\u00eatre l\u2019objet de sanctions \u00e9lectorales lors de scrutins futurs. Le ph\u00e9nom\u00e8ne du NIMBY \u2013 \u00ab\u00a0Not in my backyard\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0pas dans mon jardin\u00a0\u00bb \u2013 d\u00e9cri\u00e9 par le mouvement \u00e9cologiste dominant, qui d\u00e9signe les strat\u00e9gies d\u2019\u00e9vitement de sacrifices priv\u00e9s au d\u00e9triment de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral (r\u00e9el ou suppos\u00e9), n\u2019est pas \u00e9quitablement distribu\u00e9 dans la population. Il repose sur des consid\u00e9rants de classe, de race et de genre. La protestation du comt\u00e9 de Warren incluait aussi des Blancs, par exemple des fermiers refusant de voir leurs terres pollu\u00e9es par le BPC. Il s\u2019agissait d\u2019une coalition d\u2019int\u00e9r\u00eats et de revendications h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, comme toute protestation sociale d\u2019ampleur. Mais la sp\u00e9cificit\u00e9 de ce mouvement consista \u00e0 rendre visible l\u2019injustice raciale et sociale qui sous-tend la gestion des d\u00e9chets toxiques.<\/p>\n<div class=\"section1\" id=\"niv1-004\">\n<h3>UN\u00a0\u00c9V\u00c9NEMENT PHILOSOPHIQUE<\/h3>\n<p>De la r\u00e9volution russe, Antonio Gramsci dit dans les <em>Cahiers de prison <\/em>qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un \u00ab\u00a0\u00e9v\u00e9nement philosophique\u00a0\u00bb, qui a eu des cons\u00e9quences non seulement dans le champ politique, mais dans l\u2019ordre de la pens\u00e9e<a class=\"note\">note<\/a>. Le mouvement pour la justice environnementale est lui aussi le point de d\u00e9part d\u2019un cycle d\u2019\u00e9laboration th\u00e9orique f\u00e9cond. En 1987, dans le sillage des \u00e9v\u00e9nements du comt\u00e9 de Warren et d\u2019autres mobilisations du m\u00eame type, para\u00eet une \u00e9tude qui fait grand bruit\u00a0: <em>Toxic Waste and Race in the United States <\/em>(\u00ab\u00a0D\u00e9chets toxiques et race aux \u00c9tats-Unis\u00a0\u00bb). Elle \u00e9tablit pour la premi\u00e8re fois analytiquement ce que les manifestants de Caroline du Nord avaient observ\u00e9 sur le terrain\u00a0: que la race est un facteur explicatif, et dans bien des cas le principal facteur explicatif, de la localisation des d\u00e9charges toxiques aux \u00c9tats-Unis. Si vous voulez savoir o\u00f9 un stock de d\u00e9chets donn\u00e9 a le plus de chances d\u2019\u00eatre enfoui, demandez-vous o\u00f9 vivent les Noirs, les Hispaniques, les Am\u00e9rindiens et autres minorit\u00e9s raciales. Demandez-vous par la m\u00eame occasion o\u00f9 se trouvent les quartiers pauvres. Cette \u00e9tude a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e par la United Church of Christ, une \u00c9glise progressiste noire, d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s active dans le mouvement des droits civiques dans les ann\u00e9es 1950. Dans le mouvement pour la justice environnementale comme dans celui des droits civiques, les \u00c9glises jouent un r\u00f4le crucial. Les Noirs ayant \u00e9t\u00e9 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de toute institution politique autonome aux \u00c9tats-Unis depuis la p\u00e9riode de l\u2019esclavage, elles ont une fonction organisatrice de l\u2019\u00e9mancipation, elles sont des vecteurs de lutte<a class=\"note\">note<\/a>. Certaines d\u2019entre elles se trouvent \u00e0 l\u2019avant-garde des probl\u00e9matiques \u00e9cologiques.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tude de la United Church of Christ met en \u00e9vidence l\u2019existence d\u2019un <em>racisme environnemental <\/em>(<em>environmental racism<\/em>) aux \u00c9tats-Unis. Cette expression, promise \u00e0 une importante post\u00e9rit\u00e9, fait aujourd\u2019hui l\u2019objet d\u2019\u00e9laborations aussi bien acad\u00e9miques que politiques. Elle est un effet du mouvement pour la justice environnementale dans l\u2019ordre de la th\u00e9orie, c\u2019est un \u00ab\u00a0\u00e9v\u00e9nement philosophique\u00a0\u00bb au sens de Gramsci.<\/p>\n<p>La notion de \u00ab\u00a0racisme environnemental\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9e par le r\u00e9v\u00e9rend Benjamin Chavis, qui a coordonn\u00e9 le rapport sur le lien entre la race et les d\u00e9chets toxiques et qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque directeur de la commission pour la \u00ab\u00a0justice raciale\u00a0\u00bb de la United Church of Christ. Compagnon de route de Martin Luther King, Chavis est une figure du mouvement des droits civiques. Il a \u00e9galement pr\u00e9sid\u00e9, dans les ann\u00e9es 1990, la National Association for the Advancement of Coloured People (NAACP), l\u2019organisation cofond\u00e9e par W. E. B. Du Bois au d\u00e9but du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle. Chavis fut l\u2019un des membres des \u00ab\u00a0Wilmington Ten\u00a0\u00bb, un groupe de militants pour les droits civiques emprisonn\u00e9s au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 et dont la lib\u00e9ration fit l\u2019objet d\u2019une campagne internationale, soutenue notamment par Amnesty International. Il incarne donc de fa\u00e7ons multiples le lien existant entre le mouvement des droits civiques et la justice environnementale.<\/p>\n<p>Ce mouvement a produit des effets l\u00e9gislatifs dans les d\u00e9cennies suivantes. En f\u00e9vrier 1994, le pr\u00e9sident Bill Clinton signe l\u2019<em>executive order 12898<\/em>, qui fait de la justice environnementale un objectif affich\u00e9 des politiques publiques \u00e0 l\u2019\u00e9chelon f\u00e9d\u00e9ral. Ce d\u00e9cret oblige l\u2019\u00c9tat \u00e0 lutter contre les in\u00e9galit\u00e9s environnementales partout o\u00f9 elles affectent les plus d\u00e9munis et les minorit\u00e9s raciales. En 1995, l\u2019Environmental Protection Agency (EPA), l\u2019agence du gouvernement en charge des questions environnementales, publie une <em>Environmental justice strategy<\/em>. Celle-ci d\u00e9clare qu\u2019aucun groupe social ou ethnique ne doit supporter une part \u00ab\u00a0disproportionn\u00e9e\u00a0\u00bb des nuisances \u00e9cologiques, autrement dit que ces derni\u00e8res doivent \u00eatre r\u00e9parties aussi \u00e9quitablement que possible. Elle affirme aussi que tous les secteurs de la soci\u00e9t\u00e9 doivent \u00eatre parties prenantes de la mise en \u0153uvre des politiques environnementales aux diff\u00e9rents \u00e9chelons de l\u2019\u00c9tat<a class=\"note\">note<\/a>. Ces pr\u00e9conisations sont pour l\u2019essentiel rest\u00e9es lettre morte. La l\u00e9gislation en la mati\u00e8re tend \u00e0 naturaliser les in\u00e9galit\u00e9s environnementales, \u00e0 les pr\u00e9senter comme une cons\u00e9quence in\u00e9vitable du d\u00e9veloppement \u00e9conomique, dont il conviendrait seulement de r\u00e9partir moins injustement l\u2019impact. Le mouvement pour la justice environnementale, de son c\u00f4t\u00e9, adopte \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ces in\u00e9galit\u00e9s une attitude moins complaisante et plus radicale.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"section1\" id=\"niv1-005\">\n<h3>LA\u00a0COULEUR DE\u00a0L\u2019\u00c9COLOGIE<\/h3>\n<p>Que le mouvement pour la justice environnementale soit \u00e0 l\u2019origine une \u00e9manation du mouvement des droits civiques s\u2019explique bien s\u00fbr par la centralit\u00e9 de la question raciale au sein de ce dernier. Mais cela s\u2019explique \u00e9galement par l\u2019absence \u00e0 peu pr\u00e8s compl\u00e8te de prise en consid\u00e9ration de cette dimension par les organisations environnementalistes am\u00e9ricaines traditionnelles.<\/p>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 1980, la mairie de Los Angeles d\u00e9cide d\u2019installer un incin\u00e9rateur \u00e0 d\u00e9chets dans le quartier pauvre de South Central, \u00e0 majorit\u00e9 noire et hispanique. Ce projet, affirment les autorit\u00e9s, contribuera au d\u00e9veloppement du quartier et g\u00e9n\u00e9rera des emplois. Un rapport sur l\u2019impact environnemental de cet incin\u00e9rateur pr\u00e9voit cependant le rejet de substances toxiques (les dioxines en particulier, elles aussi canc\u00e9rig\u00e8nes), entra\u00eenant des cons\u00e9quences sanitaires potentiellement graves pour les personnes qui vivent \u00e0 proximit\u00e9<a class=\"note\">note<\/a>. Comme dans le comt\u00e9 de Warren, les r\u00e9sidents du quartier se mobilis\u00e8rent pour faire \u00e9chouer le projet. Afin de mettre sur pied une coalition, ils prirent contact avec des repr\u00e9sentants des plus importantes organisations environnementales du pays. Aux \u00c9tats-Unis, celles-ci sont connues sous le nom de <em>Group of Ten\u00a0<\/em>: le Sierra Club, la Audubon Society, la Wilderness Society, le WWF ou encore l\u2019Environmental Defense Fund. Ces organisations se situent \u00e0 mi-chemin entre le lobby et l\u2019organisation de masse. Il s\u2019agit pour certaines d\u2019associations anciennes \u2013 le Sierra Club a par exemple \u00e9t\u00e9 fond\u00e9 en 1892 par John Muir (1838-1914), souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme le p\u00e8re de l\u2019environnementalisme am\u00e9ricain \u2013, qui ont connu un regain d\u2019activit\u00e9 dans les ann\u00e9es 1960 et 1970, sous la pouss\u00e9e du mouvement \u00e9cologiste. Le Sierra Club compte \u00e0 l\u2019heure actuelle plus d\u2019un million et demi de membres. Son objectif, comme l\u2019indique sa feuille de mission, est \u00ab\u00a0d\u2019explorer, d\u2019appr\u00e9cier et de prot\u00e9ger les lieux sauvages (<em>wild places<\/em>) de la plan\u00e8te<a class=\"note\">note<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ces associations refus\u00e8rent de se joindre \u00e0 la coalition des r\u00e9sidents de South Central. L\u2019installation d\u2019un incin\u00e9rateur en milieu urbain, r\u00e9pondirent-elles, n\u2019est pas un probl\u00e8me \u00ab\u00a0environnemental\u00a0\u00bb, mais un probl\u00e8me de \u00ab\u00a0sant\u00e9 publique\u00a0\u00bb (<em>community health issue <\/em>est l\u2019expression anglaise utilis\u00e9e<a class=\"note\">note<\/a>). Non qu\u2019elles aient \u00e9t\u00e9 favorables \u00e0 sa construction, mais s\u2019y opposer n\u2019entrait simplement pas dans leurs pr\u00e9rogatives. Cet \u00e9pisode n\u2019est pas le premier o\u00f9 les rapports de classe et de race frappent \u00e0 la porte de l\u2019environnementalisme \u00e9tats-unien <em>mainstream <\/em>et o\u00f9 celui-ci refuse de l\u2019ouvrir. En 1972 d\u00e9j\u00e0, sous la pression du mouvement des droits civiques et autres mouvements contestataires du moment, le Sierra Club mena une enqu\u00eate parmi ses membres pour d\u00e9terminer s\u2019ils souhaitaient que l\u2019association d\u00e9veloppe des politiques sp\u00e9cifiquement destin\u00e9es aux pauvres et aux minorit\u00e9s. Deux tiers de ses membres r\u00e9pondirent par la n\u00e9gative<a class=\"note\">note<\/a>. L\u2019argument couramment avanc\u00e9 \u00e9tait que la nature est un bien universel, dont tout le monde peut jouir sans distinction. Mettre en \u0153uvre des politiques sp\u00e9cifiques contredirait ce caract\u00e8re \u00ab\u00a0transcendant\u00a0\u00bb du rapport de l\u2019homme et de la nature.<\/p>\n<p>\u00c0 cette occasion, le Sierra Club proc\u00e9da \u00e9galement \u00e0 un recensement de ses membres. Il se r\u00e9v\u00e9la que l\u2019\u00e9crasante majorit\u00e9 de ces derniers \u00e9taient blancs, de classes moyennes et sup\u00e9rieures. Les comit\u00e9s ex\u00e9cutifs des associations du <em>Group of Ten <\/em>ne comptaient \u00e0 l\u2019\u00e9poque aucun repr\u00e9sentant de minorit\u00e9s raciales. C\u2019est ce que le sociologue noir Robert Bullard, l\u2019un des intellectuels organiques du mouvement pour la justice environnementale et auteur du classique <em>Dumping in Dixie. Race, Class, and Environmental Quality<\/em>, appelle l\u2019<em>\u00e9litisme environnemental <\/em>des mouvements \u00e9cologistes dominants<a class=\"note\">note<\/a>. La couleur de l\u2019\u00e9cologie n\u2019est pas le vert, mais le blanc.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9pisode de South Central est symptomatique \u00e0 plusieurs \u00e9gards. L\u2019\u00ab\u00a0environnement\u00a0\u00bb passe pour \u00eatre \u00e9tranger aux rapports de force sociaux. C\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 la plus politique des entit\u00e9s. Ce concept a fait l\u2019objet de nombreuses g\u00e9n\u00e9alogies au cours des ann\u00e9es r\u00e9centes, tour \u00e0 tour cat\u00e9gorie scientifique, philosophique, administrative\u2026<a class=\"note\">note<\/a>. Il rev\u00eat une signification diff\u00e9rente selon le pays o\u00f9 l\u2019on se trouve. Dans la mesure o\u00f9 l\u2019environnement est construit par des politiques publiques, la forme \u00c9tat-nation influe sur ses contours. L\u2019environnement est aussi un concept de classe qui, incluant certaines probl\u00e9matiques, en exclut par l\u00e0 m\u00eame d\u2019autres. Ainsi, pour l\u2019environnementalisme \u00e9tats-unien dominant, les probl\u00e8mes de sant\u00e9 publique suscit\u00e9s par l\u2019installation d\u2019un incin\u00e9rateur dans un quartier populaire ne sont pas des probl\u00e8mes environnementaux. Un probl\u00e8me environnemental digne de ce nom prend place, comme le sugg\u00e8re la feuille de mission du Sierra Club cit\u00e9e ci-dessus, dans la <em>wilderness<\/em>, dans la nature sauvage suppos\u00e9e intacte, d\u00e9truite ou souill\u00e9e par l\u2019homme, que l\u2019association se propose de rendre \u00e0 sa puret\u00e9 originelle. Cela exclut d\u2019embl\u00e9e de la cat\u00e9gorie des probl\u00e8mes environnementaux les questions urbaines, la division ville\/nature \u00e9tant d\u00e9terminante au sein du mouvement environnementaliste dans la plupart des pays occidentaux.<\/p>\n<p>Or, aux \u00c9tats-Unis comme ailleurs, c\u2019est dans les villes, en leur centre ou leurs p\u00e9riph\u00e9ries, que se concentrent les cat\u00e9gories populaires et les minorit\u00e9s ethniques. La barri\u00e8re qu\u2019\u00e9rigent les organisations du <em>Group of Ten <\/em>entre la nature et le social est aussi une barri\u00e8re entre le rural et l\u2019urbain. Ce qui rel\u00e8ve de l\u2019un ne saurait relever de l\u2019autre. Ce que cherche au contraire \u00e0 faire le mouvement pour la justice environnementale, c\u2019est abattre cette barri\u00e8re. Il s\u2019agit d\u2019un mouvement r\u00e9solument enracin\u00e9 en contexte urbain. L\u2019expression d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9copopulisme\u00a0\u00bb \u2013 populisme au sens originel de mouvement populaire anti\u00e9litiste qui s\u2019appuie sur une repr\u00e9sentation du pass\u00e9 pour critiquer le pr\u00e9sent \u2013 est parfois utilis\u00e9e \u00e0 propos de ce courant<a class=\"note\">note<\/a>. Le populisme historique, en Russie ou aux \u00c9tats-Unis, a une composante agraire tr\u00e8s marqu\u00e9e. L\u2019expression d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9copopulisme\u00a0\u00bb ne convient par cons\u00e9quent qu\u2019\u00e0 condition d\u2019insister sur la dimension urbaine du mouvement pour la justice environnementale. Une plaisanterie en vigueur dans ce mouvement affirme que les Noirs constituent eux aussi une \u00ab\u00a0esp\u00e8ce en voie de disparition\u00a0\u00bb, au m\u00eame titre que les dauphins ou le pygargue \u00e0 t\u00eate blanche (l\u2019aigle embl\u00e9matique des \u00c9tats-Unis). Cette plaisanterie d\u00e9tourne un \u00e9nonc\u00e9 central dans le mouvement \u00e9cologiste pour attirer l\u2019attention sur le lien entre les questions raciale et environnementale.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"section1\" id=\"niv1-006\">\n<h3>L\u2019OURAGAN KATRINA COMME \u00ab\u00a0M\u00c9TAPHORE \u00bb\u00a0DU\u00a0RACISME ENVIRONNEMENTAL<\/h3>\n<p>Un \u00e9v\u00e9nement a servi de r\u00e9v\u00e9lateur ou de \u00ab\u00a0m\u00e9taphore\u00a0\u00bb du racisme environnemental\u00a0: l\u2019ouragan Katrina, survenu en ao\u00fbt 2005. Cet \u00e9pisode a concentr\u00e9 dans un espace-temps limit\u00e9 l\u2019ensemble des param\u00e8tres raciaux et environnementaux \u00e9voqu\u00e9s jusqu\u2019ici.<\/p>\n<p>L\u2019ouragan Katrina a inond\u00e9 pr\u00e8s de 80\u00a0% du territoire de La Nouvelle-Orl\u00e9ans, la hauteur de l\u2019eau atteignant parfois plus de 7,5 m\u00e8tres. Une bonne partie de la ville est situ\u00e9e en dessous du niveau de la mer, le d\u00e9veloppement immobilier ayant compromis les zones humides (<em>wetlands<\/em>) qui bordent la c\u00f4te et qui constituaient une zone tampon entre la ville et l\u2019oc\u00e9an. Le bilan humain de Katrina est de 2 000 morts confirm\u00e9es. Le plus probable cependant est qu\u2019il soit bien sup\u00e9rieur. Plus d\u2019un million de personnes ont fui dans les \u00c9tats voisins de la Louisiane. Une partie de cette migration est d\u00e9finitive\u00a0: un tiers de ces personnes n\u2019est pas revenu \u00e0 La Nouvelle-Orl\u00e9ans<a class=\"note\">note<\/a>. Dans les jours et semaines qui ont suivi, des pillages ont eu lieu, conduisant la Garde nationale, forte de 65 000 soldats, \u00e0 prendre possession des lieux<a class=\"note\">note<\/a>. Katrina a donn\u00e9 l\u2019occasion aux autorit\u00e9s de la ville et de l\u2019\u00c9tat d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer sa gentrification, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019expulser les populations pauvres et les minorit\u00e9s des quartiers du centre. Un cas de \u00ab\u00a0strat\u00e9gie du choc\u00a0\u00bb \u2013 au sens de Naomi Klein \u2013 s\u2019il en est<a class=\"note\">note<\/a>.<\/p>\n<p>Qui furent les victimes de l\u2019ouragan Katrina\u00a0? La r\u00e9ponse \u00e0 cette question donne la cl\u00e9 du rapport entre les in\u00e9galit\u00e9s sociales et les catastrophes naturelles, aux \u00c9tats-Unis mais aussi plus g\u00e9n\u00e9ralement. Parvenir \u00e0 mettre sur pied des s\u00e9ries statistiques solides et significatives rel\u00e8ve en l\u2019esp\u00e8ce de l\u2019exploit scientifique, tant les informations sont lacunaires ou difficiles \u00e0 obtenir aupr\u00e8s des autorit\u00e9s comp\u00e9tentes. La premi\u00e8re saison de la s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e <em>Treme <\/em>met en sc\u00e8ne un personnage f\u00e9minin \u2013 d\u00e9nomm\u00e9 LaDonna Batiste-Williams \u2013 qui cherche \u00e0 savoir ce qui est advenu de son fr\u00e8re au moment de la catastrophe. Est-il mort, en prison, a-t-il chang\u00e9 de ville\u00a0? <em>Treme <\/em>est une s\u00e9rie r\u00e9aliste, tout comme <em>The Wire<\/em>, con\u00e7ue par le m\u00eame sc\u00e9nariste. Le parcours de combattante de ce personnage pour retrouver un proche correspond \u00e0 ce qu\u2019ont v\u00e9cu nombre de familles apr\u00e8s la catastrophe.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es disponibles montrent que deux cat\u00e9gories de la population sont surrepr\u00e9sent\u00e9es parmi les victimes\u00a0: les personnes \u00e2g\u00e9es et les Noirs, dans cet ordre<a class=\"note\">note<\/a>. Les personnes \u00e2g\u00e9es sont les premi\u00e8res victimes de ce type d\u2019\u00e9v\u00e9nement, dans les pays industrialis\u00e9s \u00e0 tout le moins. C\u2019est un constat que nous ferons \u00e9galement en \u00e9voquant le bilan de la canicule de 2003 en Europe. La mobilit\u00e9 des personnes \u00e2g\u00e9es est par d\u00e9finition r\u00e9duite, leur sant\u00e9 plus fragile et leur isolement plus grand. De surcro\u00eet, du fait de cette fragilit\u00e9, la premi\u00e8re r\u00e9action des personnes \u00e2g\u00e9es lorsque survient une catastrophe consiste \u00e0 s\u2019enfermer chez elles, ce qui se r\u00e9v\u00e8le souvent fatal.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce qui explique la surrepr\u00e9sentation des Noirs parmi les victimes\u00a0? Ceux-ci sont nombreux non seulement parmi les morts, mais aussi parmi les personnes disparues. Selon les statistiques disponibles, La Nouvelle-Orl\u00e9ans comptait 68\u00a0% de Noirs \u00e0 la veille de l\u2019ouragan et 84\u00a0% des personnes disparues sont noires<a class=\"note\">note<\/a>. Les quartiers les plus durement touch\u00e9s sont les plus s\u00e9gr\u00e9gu\u00e9s au plan racial. Les quartiers noirs sont souvent situ\u00e9s dans les zones imm\u00e9diatement inondables. Les classes dominantes, en revanche, ont pour habitude de s\u2019installer sur les hauteurs des villes. Katrina n\u2019est pas la premi\u00e8re inondation qu\u2019a connue La Nouvelle-Orl\u00e9ans. Il y a une m\u00e9moire collective des catastrophes, qui se traduit spatialement par une r\u00e9partition particuli\u00e8re des classes sociales, qui y expose certaines d\u2019entre elles et en prot\u00e8ge d\u2019autres. Les Noirs ont par ailleurs \u00e9t\u00e9 moins fr\u00e9quemment secourus et moins vite lorsqu\u2019ils l\u2019ont \u00e9t\u00e9. Ils ont en revanche \u00e9t\u00e9 plus souvent pris pour cible par la Garde nationale lors des op\u00e9rations de \u00ab\u00a0pacification\u00a0\u00bb de la ville. Le facteur race est en outre \u00e9troitement li\u00e9 au facteur classe. Or les pauvres ont une propension moindre \u00e0 poss\u00e9der une voiture, ce qui rend la fuite plus difficile en cas de catastrophe.<\/p>\n<p>Un \u00e9v\u00e9nement comme Katrina a des effets imm\u00e9diats, mais aussi des cons\u00e9quences de plus long terme, dont p\u00e2tissent ceux qui sont rest\u00e9s sur place. L\u2019ouragan a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 80 millions de m\u00e8tres cubes de d\u00e9bris en tout genre, du plus organique au plus artificiel, soit dix fois plus que les attentats du 11 septembre 2001<a class=\"note\">note<\/a>. \u00c0 ces d\u00e9bris s\u2019ajoutent 350 000 voitures et 60 000 bateaux emport\u00e9s par les flots, dont les mat\u00e9riels \u00e9lectroniques et les carburants se sont d\u00e9vers\u00e9s dans les eaux. Plus de 50 000 tonnes de d\u00e9chets toxiques provenant des usines des alentours compl\u00e8tent ce tableau. Tout cela a donn\u00e9 lieu \u00e0 une contamination durable des sols, dont les cons\u00e9quences sanitaires se font ressentir sur les habitants. <em>Katrina salad <\/em>est le nom donn\u00e9 par ces derniers aux l\u00e9gumes provenant des jardins communautaires de la ville, cultiv\u00e9s par les classes populaires, une expression qui ironise sur les substances toxiques qu\u2019ils contiennent<a class=\"note\">note<\/a>.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"section1\" id=\"niv1-007\">\n<h3>LA\u00a0SPATIALIT\u00c9 DU\u00a0RACISME<\/h3>\n<p>La notion de racisme environnemental permet de prendre conscience des in\u00e9galit\u00e9s qui affectent le rapport des groupes sociaux \u00e0 l\u2019environnement. Elle permet toutefois \u00e9galement de progresser dans la compr\u00e9hension de ce qu\u2019est le racisme. Le racisme n\u2019est pas une simple question d\u2019opinion ou d\u2019intention raciste, m\u00eame s\u2019il est aussi cela. \u00c0 l\u2019\u00e9poque moderne, il a une dimension syst\u00e9mique. Cela signifie qu\u2019ind\u00e9pendamment de ce qu\u2019elles pensent, certaines cat\u00e9gories d\u2019individus tirent \u2013 involontairement \u2013 avantage de la logique raciste, du fait qu\u2019elles sont du \u00ab\u00a0bon\u00a0\u00bb c\u00f4t\u00e9 des discriminations et que d\u2019autres en p\u00e2tissent. Cette dimension syst\u00e9mique du racisme se d\u00e9cline elle-m\u00eame de plusieurs fa\u00e7ons. Dans le cas qui nous occupe, elle s\u2019exprime par le fait que le racisme a une <em>spatialit\u00e9<\/em>, qu\u2019il se d\u00e9ploie dans l\u2019espace. Comme le dit Laura Pulido, la plus sophistiqu\u00e9e des th\u00e9oriciennes du racisme environnemental, il y a une \u00ab\u00a0s\u00e9dimentation spatiale des in\u00e9galit\u00e9s raciales<a class=\"note\">note<\/a>\u00a0\u00bb. Qu\u2019il soit rural ou urbain, l\u2019espace se structure d\u2019apr\u00e8s des lignes de fracture raciales. La m\u00e9taphore g\u00e9ologique de la \u00ab\u00a0s\u00e9dimentation\u00a0\u00bb implique qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un processus qui s\u2019inscrit dans la longue dur\u00e9e, qui conduit \u00e0 la rigidification de \u00ab\u00a0couches\u00a0\u00bb socio-spatiales diff\u00e9renci\u00e9es. L\u2019espace en question est \u00e0 la fois social et naturel, les ressources naturelles \u00e9tant comme on l\u2019a vu happ\u00e9es par la logique du capital.<\/p>\n<p>Le racisme est un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00ab\u00a0multiscalaire\u00a0\u00bb, qui se d\u00e9ploie \u00e0 plusieurs \u00e9chelles\u00a0: celle de l\u2019individu et de son id\u00e9ologie, celle du march\u00e9 et de sa logique d\u2019allocation des biens, celle de l\u2019\u00c9tat et des politiques publiques qu\u2019il met en \u0153uvre, par exemple en mati\u00e8re de gestion des d\u00e9chets toxiques, celle enfin des relations internationales et de l\u2019imp\u00e9rialisme. Ces \u00e9chelles ne cessent d\u2019interagir et de s\u2019entrechoquer les unes contre les autres. Plus on passe du niveau microsocial au niveau macrosocial, plus les forces \u00e0 l\u2019\u0153uvre sont abstraites<a class=\"note\">note<\/a>, plus elles s\u2019\u00e9loignent de l\u2019intentionnalit\u00e9 des individus \u2013 sans pour autant cesser d\u2019\u00eatre racistes.<\/p>\n<p>Imaginons une entreprise polluante qui s\u2019installe pr\u00e8s d\u2019un quartier noir aux \u00c9tats-Unis, ou d\u2019une cit\u00e9 en banlieue d\u2019une grande ville fran\u00e7aise o\u00f9 vit une majorit\u00e9 d\u2019immigr\u00e9s et de descendants d\u2019immigr\u00e9s. La d\u00e9cision de l\u2019entreprise de s\u2019installer \u00e0 cet endroit est motiv\u00e9e, par hypoth\u00e8se, par un seul crit\u00e8re\u00a0: le prix du foncier, qui d\u00e9fie toute concurrence \u00e0 cet endroit. C\u2019est donc un choix \u00ab\u00a0rationnel\u00a0\u00bb, au sens de l\u2019\u00e9conomie n\u00e9oclassique (de la th\u00e9orie dite du \u00ab\u00a0choix rationnel\u00a0\u00bb). S\u2019agit-il d\u2019une d\u00e9cision raciste\u00a0? Pas si le crit\u00e8re retenu est l\u2019intention, puisque la seule intention de l\u2019entreprise est de minimiser ses co\u00fbts.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me est que le prix du foncier \u00e0 cet endroit est \u00e9troitement corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 la \u00ab\u00a0s\u00e9dimentation spatiale des in\u00e9galit\u00e9s raciales\u00a0\u00bb \u00e9voqu\u00e9e par Laura Pulido. S\u2019il d\u00e9fie toute concurrence, c\u2019est du fait de la proximit\u00e9 de populations s\u00e9gr\u00e9gu\u00e9es et des significations sociales n\u00e9gatives attach\u00e9es \u00e0 ces populations et aux quartiers o\u00f9 elles vivent. Ces significations ont elles-m\u00eames pu donner lieu \u00e0 des infrastructures et des services publics plus ou moins d\u00e9faillants. Le march\u00e9, en ce sens, est un m\u00e9canisme d\u2019allocation tout sauf neutre. Le processus de formation des prix de l\u2019immobilier internalise non seulement les pollutions, mais aussi la logique raciste. C\u2019est pourquoi en mati\u00e8re de compr\u00e9hension du racisme, s\u2019int\u00e9resser aux opinions et aux intentions ne suffit pas. Un point de vue syst\u00e9mique est requis, car il est seul \u00e0 m\u00eame d\u2019appr\u00e9hender la dimension multiscalaire du ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>La variable raciale n\u2019est naturellement pas isol\u00e9e, elle se m\u00eale \u00e0 d\u2019autres, et principalement \u00e0 la variable de classe. C\u2019est ce qui appara\u00eet lorsque l\u2019on compare le racisme environnemental dont sont victimes les Noirs et les Latinos \u00e0 Los Angeles<a class=\"note\">note<\/a>. Ces deux cat\u00e9gories de la population sont surexpos\u00e9es au risque industriel, pollutions et d\u00e9chets toxiques notamment, et \u00e0 des conditions environnementales d\u00e9grad\u00e9es. Mais pas pour les m\u00eames raisons. \u00c0 Los Angeles, les Latinos constituent historiquement une main-d\u2019\u0153uvre bon march\u00e9. L\u2019histoire des vagues migratoires en provenance d\u2019Am\u00e9rique latine est indissociable de l\u2019histoire industrielle de la r\u00e9gion. Les Latinos ont toujours v\u00e9cu pr\u00e8s des zones industrielles et ils ont \u00e9t\u00e9 massivement embauch\u00e9s dans les industries, l\u00e9galement ou ill\u00e9galement. S\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 et sont encore victimes du risque industriel, c\u2019est donc principalement en vertu de leur place dans le processus de production, dans la division raciale du travail qui les situe tout en bas de la hi\u00e9rarchie salariale.<\/p>\n<p>Les Noirs n\u2019exercent pas historiquement la m\u00eame fonction de main-d\u2019\u0153uvre bon march\u00e9 dans l\u2019histoire industrielle de la ville. Plus exactement, ils l\u2019exercent mais de fa\u00e7on plus intermittente. De fait, ils vivent souvent dans des quartiers d\u00e9sindustrialis\u00e9s, dont certains sont des ghettos sans vitalit\u00e9 industrielle. S\u2019ils sont victimes de racisme environnemental, c\u2019est parce que ces quartiers attirent des installations polluantes, typiquement des incin\u00e9rateurs \u00e0 d\u00e9chets. C\u2019est donc moins du fait de leur place dans la division raciale du travail, contrairement aux Latinos, que du fait de vivre dans des quartiers massivement s\u00e9gr\u00e9gu\u00e9s. En cons\u00e9quence, le facteur classe \u2013 au sens de la position dans la stratification sociale \u2013 joue un r\u00f4le plus important dans le cas des Latinos. Le facteur race exerce \u00e0 l\u2019inverse une fonction d\u00e9terminante dans celui des Noirs, m\u00eame si les deux sont importants dans les deux cas. La race est susceptible de produire de la diff\u00e9renciation \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une position de classe et, inversement, la classe de produire de la diff\u00e9renciation \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une m\u00eame appartenance ethnoraciale<a class=\"note\">note<\/a>. Il est int\u00e9ressant de constater \u00e0 cet \u00e9gard que les ouvriers blancs ont depuis longtemps quitt\u00e9 les quartiers en question, \u00e0 savoir le barrio latino et le ghetto noir, pour s\u2019installer dans des endroits moins expos\u00e9s aux risques industriels. Cela montre que la classe sociale, dans le cas de Los Angeles, n\u2019explique pas \u00e0 elle seule les in\u00e9galit\u00e9s environnementales.<\/p>\n<p>Une segmentation spatiale-raciale du march\u00e9 du travail s\u2019observe \u00e9galement en France<a class=\"note\">note<\/a>. L\u2019appartenance ethnoraciale et les modalit\u00e9s d\u2019occupation de l\u2019espace (la s\u00e9gr\u00e9gation spatiale) interagissent de fa\u00e7on \u00e0 d\u00e9boucher sur des taux de ch\u00f4mage, des \u00e9carts de salaire, des trajectoires professionnelles, ou encore des conditions de travail tr\u00e8s diff\u00e9rents selon que l\u2019on appartient \u00e0 la \u00ab\u00a0population majoritaire\u00a0\u00bb ou \u00e0 l\u2019immigration maghr\u00e9bine, africaine ou turque, ou que l\u2019on est descendant d\u2019immigr\u00e9s. Ces in\u00e9galit\u00e9s spatiales-raciales ne diminuent d\u2019ailleurs gu\u00e8re avec le temps. On constate ainsi que depuis 1975 l\u2019\u00e9cart de taux de ch\u00f4mage a augment\u00e9 entre \u00ab\u00a0natifs\u00a0\u00bb et immigr\u00e9s en France et que l\u2019intersection de variables raciales, spatiales et de classe permet \u00e0 bien des \u00e9gards d\u2019en rendre raison.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"section1\" id=\"niv1-008\">\n<h3>SATURNISME ET\u00a0LUTTE DES\u00a0CLASSES<\/h3>\n<p>Le racisme environnemental n\u2019est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne uniquement \u00e9tats-unien, tant s\u2019en faut. Sa logique se d\u00e9ploie, sous des formes diverses, aux quatre coins de la plan\u00e8te. Il en existe une expression, par exemple, en Grande-Bretagne, qui \u00e9pouse les contours de l\u2019histoire nationale\u00a0: le <em>racisme rural<\/em><a class=\"note\">note<\/a>. Historiquement, le <em>countryside <\/em>est un \u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant dans la construction de l\u2019identit\u00e9 des classes dominantes anglaises, dans l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019<em>Englishness<\/em>. La <em>gentry<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019aristocratie terrienne, s\u2019est construite dans un certain rapport \u00e0 la nature. Qu\u2019elle soit si fortement identifi\u00e9e \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 terrienne, sur le plan \u00e9conomique aussi bien que culturel, s\u2019explique en partie par ce fait. Les classes populaires, mais aussi les peuples de l\u2019empire devenus minorit\u00e9s ethnoraciales, sont exclus de ce rapport privil\u00e9gi\u00e9, une situation qui se perp\u00e9tue jusqu\u2019\u00e0 ce jour<a class=\"note\">note<\/a>. C\u2019est pourquoi, depuis les ann\u00e9es 1980, des organisations britanniques proches du mouvement pour la justice environnementale telles que le Black Environmental Network organisent des voyages dans le <em>countryside <\/em>pour ces minorit\u00e9s<a class=\"note\">note<\/a>. C\u2019est l\u2019occasion pour ces derni\u00e8res de se familiariser avec une nature \u00e0 laquelle elles sont habituellement \u00e9trang\u00e8res et de rompre ainsi le lien exclusif qu\u2019entretiennent les classes sup\u00e9rieures avec elle. C\u2019est \u00e9galement l\u2019occasion de s\u2019adonner \u00e0 des activit\u00e9s comme le \u00ab\u00a0jardinage culturel\u00a0\u00bb, qui permet \u00e0 des personnes originaires d\u2019un pays de cultiver des plantes qui en proviennent et ainsi, <em>via <\/em>la nature, de renouer avec lui.<\/p>\n<p>Des in\u00e9galit\u00e9s de ce type sont \u00e9galement \u00e0 l\u2019\u0153uvre en France, m\u00eame si les enqu\u00eates qui les concernent sont nettement moins nombreuses et la connaissance donc plus lacunaire que dans le monde anglo-saxon. L\u2019\u00cele-de-France, par exemple, est de part en part travers\u00e9e par des in\u00e9galit\u00e9s \u00e9cologiques. Soit une s\u00e9rie de variables environnementales, divis\u00e9es en \u00ab\u00a0ressources\u00a0\u00bb environnementales\u00a0: cours et plans d\u2019eau, espaces verts, espaces class\u00e9s, for\u00eats\u2026, et en \u00ab\u00a0handicaps\u00a0\u00bb environnementaux\u00a0: taux de dioxyde d\u2019azote (NO<span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">2<\/span>), pollution, zones inondables, usines class\u00e9es Seveso, bruit routier, ferroviaire, a\u00e9roportuaire<a class=\"note\">note<\/a>\u2026 Soit par ailleurs cinq variables sociologiques caract\u00e9ristiques des communes d\u2019\u00cele-de-France\u00a0: proportion de cadres et professions interm\u00e9diaires et sup\u00e9rieures, revenu communal par habitant, taux de ch\u00f4mage, pourcentage de locataires et pourcentage de logements sociaux. Cette seconde s\u00e9rie de variables permet de d\u00e9terminer la richesse relative d\u2019un territoire et de ses habitants.<\/p>\n<p>Qu\u2019arrive-t-il lorsque ces deux ensembles de variables sont superpos\u00e9s\u00a0? Lorsque la carte des ressources et handicaps environnementaux rencontre celle du niveau social\u00a0? La s\u00e9paration g\u00e9ographique traditionnellement observ\u00e9e entre, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, quartiers de l\u2019Ouest parisien plut\u00f4t riches et, de l\u2019autre, quartiers de l\u2019Est moins bien lotis inclut clairement une dimension environnementale. Les communes les moins favoris\u00e9es au plan \u00e9cologique sont principalement situ\u00e9es dans le Nord et l\u2019Est parisiens, en Seine-Saint-Denis, dans le nord des Hauts-de-Seine, au sud-est du Val-d\u2019Oise et dans la r\u00e9gion de l\u2019a\u00e9roport de Roissy. Les plus favoris\u00e9es se trouvent quant \u00e0 elle \u00e0 l\u2019ouest et au sud de la r\u00e9gion. Ainsi, \u00ab\u00a045,5\u00a0% des communes appartenant \u00e0 l\u2019ensemble de bonne qualit\u00e9 environnementale sont des communes qui pr\u00e9sentent le profil socio-urbain le plus \u00e9lev\u00e9 en \u00cele-de-France [\u2026]. Pr\u00e8s de 50\u00a0% des communes de l\u2019ensemble environnemental de mauvaise qualit\u00e9 sont des communes appartenant \u00e0 l\u2019ensemble socio-urbain le plus d\u00e9favoris\u00e9<a class=\"note\">note<\/a>\u00a0\u00bb. La pr\u00e9sence de Zones urbaines sensibles (ZUS) sur le territoire d\u2019une commune tend de surcro\u00eet \u00e0 faire diminuer statistiquement la qualit\u00e9 de son environnement.<\/p>\n<p>\u00c0 y regarder de pr\u00e8s, la situation est cependant plus complexe. Des am\u00e9nit\u00e9s \u2013 par exemple un parc d\u00e9partemental ou un lac \u2013 peuvent exister non loin de quartiers populaires et, \u00e0 l\u2019inverse, des communes relativement riches p\u00e2tir de la pr\u00e9sence d\u2019une zone inondable ou du bruit d\u2019un a\u00e9roport. Une analyse plus fine des variables environnementales prises en consid\u00e9ration est par cons\u00e9quent requise. Cette analyse permet de saisir un aspect d\u00e9terminant de la logique des in\u00e9galit\u00e9s environnementales dans cette r\u00e9gion. Quatre principales variables sous-tendent les in\u00e9galit\u00e9s environnementales entre r\u00e9gions de l\u2019\u00cele-de-France\u00a0: les espaces class\u00e9s, le risque industriel Seveso, le bruit d\u2019origine ferroviaire et le bruit a\u00e9roportuaire. Ce sont ces facteurs qui expliquent la division entre quartiers favoris\u00e9s et d\u00e9favoris\u00e9s au plan environnemental. Les autres variables sont impliqu\u00e9es \u00e9galement, mais dans une moindre mesure. Or trois de ces quatre variables rel\u00e8vent de la cat\u00e9gorie des handicaps, les espaces class\u00e9s (\u00e0 savoir les sites et monuments historiques, le patrimoine architectural ou paysager, etc.) \u00e9tant l\u2019exception. Un quartier situ\u00e9 du \u00ab\u00a0bon\u00a0\u00bb c\u00f4t\u00e9 des in\u00e9galit\u00e9s environnementales ne se caract\u00e9rise donc pas tant par la possession de ressources \u00e9cologiques particuli\u00e8res que par l\u2019absence de handicap environnemental. Dans ce cas, les in\u00e9galit\u00e9s environnementales sont donc le r\u00e9sultat d\u2019un processus \u00ab\u00a0n\u00e9gatif\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les in\u00e9galit\u00e9s environnementales en \u00cele-de-France comportent une dimension raciale<a class=\"note\">note<\/a>. Celle-ci se manifeste par exemple dans le cas du saturnisme, une maladie ancienne qui refait toutefois son apparition \u00e0 Paris dans les ann\u00e9es 1980<a class=\"note\">note<\/a>. Le saturnisme ne resurgit pas n\u2019importe o\u00f9. On l\u2019observe principalement dans l\u2019habitat ancien d\u00e9grad\u00e9, du type de celui que l\u2019on trouve dans les quartiers populaires de la ville. Les cat\u00e9gories de la population affect\u00e9es par ce mal sont celles qui r\u00e9sident dans ces immeubles\u00a0: principalement \u00e0 cette \u00e9poque des immigr\u00e9s africains subsahariens. Une enqu\u00eate men\u00e9e en 2002 pour le compte de la mairie de Paris recense plus d\u2019un millier d\u2019immeubles insalubres dans la capitale<a class=\"note\">note<\/a>. 80\u00a0% de personnes qui y habitent sont des immigr\u00e9s, dont un tiers de sans papiers. Il s\u2019agit d\u2019une population tr\u00e8s pauvre, le revenu mensuel de 40\u00a0% de ces personnes \u00e9tant de moins de 300 euros.<\/p>\n<p>C\u2019est surtout le saturnisme infantile qui r\u00e9appara\u00eet dans les ann\u00e9es 1980. Il provoque chez l\u2019enfant en bas \u00e2ge des troubles neurologiques, ainsi que des anomalies du d\u00e9veloppement. Sa cause est l\u2019intoxication des enfants par le plomb. Les peintures employ\u00e9es dans les immeubles contenaient du plomb jusqu\u2019au milieu du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, avant que son usage soit interdit. Dans les b\u00e2timents qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9nov\u00e9s depuis lors, le plomb s\u2019y trouve toujours. C\u2019est l\u2019absorption des \u00e9cailles et des poussi\u00e8res de peinture qui provoque le saturnisme. L\u2019air que l\u2019on respire, on le voit, a une teneur \u00e9minemment politique. Sa qualit\u00e9 est d\u2019autant plus mauvaise que l\u2019on se situe au bas de l\u2019\u00e9chelle des in\u00e9galit\u00e9s. L\u2019insalubrit\u00e9 de ces immeubles suscite \u00e9galement d\u2019autres pathologies\u00a0: allergies, affections respiratoires ou dermatologiques, etc. Il y a donc de toute \u00e9vidence une g\u00e9ographie sociale et raciale de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie, qui suit les contours des quartiers populaires et des populations les plus pr\u00e9caires.<\/p>\n<p>La reconnaissance de cette g\u00e9ographie a \u00e9t\u00e9 lente. Qu\u2019elle concerne principalement des populations subsahariennes a donn\u00e9 lieu, dans un premier temps, \u00e0 des explications \u00ab\u00a0culturalistes\u00a0\u00bb de la part des m\u00e9dias et des autorit\u00e9s. Le plomb se trouve dans les objets africains qui ornent ces logements, a-t-on par exemple entendu, ou encore la structure des familles africaines concern\u00e9es \u2013 famille nombreuse, polygamie, etc. \u2013 conduit les enfants \u00e0 \u00eatre livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames. L\u2019\u00e9pid\u00e9miologie comparative a battu ces all\u00e9gations en br\u00e8che. Si en France les Africains subsahariens sont affect\u00e9s par ce mal, en Grande-Bretagne il s\u2019agit des enfants d\u2019origine indienne ou pakistanaise et aux \u00c9tats-Unis des enfants noirs<a class=\"note\">note<\/a>. Conclusion\u00a0: la culture n\u2019y est pour rien, le statut de minorit\u00e9 immigr\u00e9e, la s\u00e9gr\u00e9gation spatiale et la position de classe y sont pour tout.<\/p>\n<p>Selon les r\u00e9gions consid\u00e9r\u00e9es, les immigr\u00e9s ne sont au demeurant pas les seules victimes du saturnisme. Situ\u00e9e dans le Nord-Pas-de-Calais, l\u2019usine Metaleurop Nord \u2013 mise en liquidation en 2003 \u2013 produit du plomb et du zinc depuis 1894<a class=\"note\">note<\/a>. Cela a conduit depuis lors au rejet dans l\u2019atmosph\u00e8re d\u2019importantes quantit\u00e9s de substances toxiques\u00a0: plomb, cadmium, zinc, hydroxyde de soufre\u2026 Une s\u00e9rie d\u2019\u00e9tudes men\u00e9es dans la r\u00e9gion d\u00e9montrent que 10\u00a0% des enfants de la r\u00e9gion pr\u00e9sentent une plomb\u00e9mie sup\u00e9rieure \u00e0 la norme. Trente-six salari\u00e9s de l\u2019usine Metaleurop sont victimes de saturnisme \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990. Le march\u00e9 de l\u2019immobilier a internalis\u00e9 cette pollution, selon la m\u00eame logique que celle d\u00e9crite ci-dessus. Dans cette r\u00e9gion, on constate en effet que l\u2019immobilier perd 20\u00a0% de sa valeur lorsque la teneur en plomb des sols dans une zone d\u2019habitation d\u00e9passe le seuil de 1\u00a0000 ppm (parties par million), et 6\u00a0% lorsque cette teneur se situe entre 500 et 1\u00a0000 ppm<a class=\"note\">note<\/a>. Pollution et formation des prix tendent donc \u00e0 interagir.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"section1\" id=\"niv1-009\">\n<h3>POSTCOLONIALISME ET\u00a0CRISE ENVIRONNEMENTALE\u00a0:\u00a0LE\u00a0CONFLIT AU\u00a0DARFOUR<\/h3>\n<p>C\u2019est sans doute en contexte postcolonial que les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9cologiques en g\u00e9n\u00e9ral, et le racisme environnemental en particulier, rev\u00eatent leurs formes les plus aigu\u00ebs aujourd\u2019hui. Dans une tribune parue en juin 2007 dans le <em>Washington Post<\/em>, le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral des Nations unies Ban Ki-moon affirme que le conflit au Darfour est li\u00e9 \u00e0 des param\u00e8tres climatiques\u00a0: \u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas un hasard, d\u00e9clare-t-il, si les violences ont commenc\u00e9 en p\u00e9riode de s\u00e9cheresse<a class=\"note\">note<\/a>.\u00a0\u00bb Comme tous les conflits postcoloniaux, la guerre au Darfour est la r\u00e9sultante de plusieurs facteurs enchev\u00eatr\u00e9s. Mais sur ce point au moins Ban Ki-moon a raison\u00a0: l\u2019\u00e9cologie du conflit est d\u00e9terminante pour en comprendre le d\u00e9clenchement et le d\u00e9roulement. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, le point de vue de l\u2019\u00e9cologie politique est le plus adapt\u00e9 pour cerner la dynamique des facteurs en question.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es r\u00e9centes, la guerre du Darfour a fait l\u2019objet d\u2019une campagne de sensibilisation dont peu de conflits africains ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9. Une coalition internationale regroupant des dizaines d\u2019organisations et \u00c9glises, d\u00e9nomm\u00e9e Save Darfur<a class=\"note\">note<\/a>, milite depuis 2004 pour l\u2019arr\u00eat du \u00ab\u00a0g\u00e9nocide\u00a0\u00bb et en faveur d\u2019une intervention de la communaut\u00e9 internationale. Cofond\u00e9e par des personnalit\u00e9s comme Elie Wiesel ou l\u2019in\u00e9narrable George Clooney, cette coalition compte parmi les soutiens de sa branche fran\u00e7aise Bernard-Henri L\u00e9vy, Patrick Poivre d\u2019Arvor ou encore Ber-nard Kouchner. Ce conflit est le plus souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme opposant des \u00ab\u00a0Arabes\u00a0\u00bb \u00e0 des \u00ab\u00a0Africains\u00a0\u00bb. Les premiers, venus du nord ou de l\u2019ext\u00e9rieur du pays, seraient musulmans et commettraient l\u2019essentiel des exactions. Les \u00ab\u00a0Africains\u00a0\u00bb seraient au contraire des natifs de cette r\u00e9gion de l\u2019ouest du Soudan, qui occupe approximativement un cinqui\u00e8me de sa superficie. La ligne de partage entre ces deux groupes est donc essentiellement per\u00e7ue comme ethnique et religieuse.<\/p>\n<p>La r\u00e9alit\u00e9 ne saurait en l\u2019esp\u00e8ce diverger davantage de sa repr\u00e9sentation m\u00e9diatique. La plupart des protagonistes de ce conflit sont musulmans et tous ont la m\u00eame couleur de peau<a class=\"note\">note<\/a>. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, il est impossible de distinguer deux \u00ab\u00a0ethnies\u00a0\u00bb sur la base de ces crit\u00e8res. Il y a seulement vingt ans, l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019\u00ab\u00a0Arabes\u00a0\u00bb et d\u2019\u00ab\u00a0Africains\u00a0\u00bb aurait \u00e9t\u00e9 incompr\u00e9hensible pour les habitants du Darfour. La perception de ce conflit depuis son \u00e9closion en 2003 \u2013 aggravation serait plus exact, puisque des conflits ont eu lieu avant cette date, notamment entre 1987 et 1989 \u2013 est largement surd\u00e9termin\u00e9e, dans les pays occidentaux, par la \u00ab\u00a0guerre globale contre le terrorisme\u00a0\u00bb en cours depuis les attentats du 11 septembre 2001<a class=\"note\">note<\/a>. La guerre contre le terrorisme impose \u00e0 tous les conflits de la r\u00e9gion une grille de lecture fond\u00e9e sur des cat\u00e9gories telles que \u00ab\u00a0musulmans\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0arabes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0islamistes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0terroristes\u00a0\u00bb, etc. Tenu pour responsable de la situation, le gouvernement de Khartoum est un ennemi d\u00e9sign\u00e9 de Washington dans cette guerre globale. Le pr\u00e9sident Omar el-B\u00e9chir porte une responsabilit\u00e9 \u00e9vidente dans les massacres, en particulier dans l\u2019armement des milices janjawids. Pour autant, ce conflit r\u00e9siste \u00e0 la grille de lecture en question. Tous les Janjawids ne sont d\u2019ailleurs pas \u00ab\u00a0arabes\u00a0\u00bb, et tous les \u00ab\u00a0Arabes\u00a0\u00bb sont loin d\u2019appartenir \u00e0 ces milices<a class=\"note\">note<\/a>.<\/p>\n<p>Le Darfour est compos\u00e9 de clans divers. Certains sont nomades, d\u2019autres s\u00e9dentaires, cette distinction \u00e9tant cruciale pour comprendre la structure sociale de la r\u00e9gion. Pendant longtemps, la cohabitation entre nomades et s\u00e9dentaires s\u2019est faite sans heurts majeurs. Les fermiers s\u00e9dentaires du clan Four \u2013 Darfour signifie \u00ab\u00a0maison des Four\u00a0\u00bb en arabe, les Four \u00e9tant la principale ethnie de la r\u00e9gion \u2013 autorisant les nomades, ceux de la tribu Baggara en particulier, \u00e0 pa\u00eetre sur leurs terres. \u00c0 partir des ann\u00e9es 1970, une s\u00e9rie de ph\u00e9nom\u00e8nes climatiques extr\u00eames bouleverse cependant les arrangements existants. Le Sahel est alors victime de terribles s\u00e9cheresses, entre 1982 et 1985 en particulier. La d\u00e9forestation s\u2019acc\u00e9l\u00e8re\u00a0: 600 000 hectares de for\u00eats sont perdus chaque ann\u00e9e de 1990 \u00e0 2000<a class=\"note\">note<\/a>. La d\u00e9sertification, l\u2019\u00e9rosion des sols, une pluviom\u00e9trie en baisse conduisent au d\u00e9clin de la production agricole. En m\u00eame temps que l\u2019eau se rar\u00e9fie, la population du Darfour augmente. Elle passe de 1,1 million d\u2019habitants en 1956 \u00e0 7,5 millions en 2008<a class=\"note\">note<\/a>.<\/p>\n<p>Ces ph\u00e9nom\u00e8nes climatiques forcent les groupes en pr\u00e9sence \u00e0 s\u2019adapter, dans un contexte de rar\u00e9faction croissante des ressources. Les p\u00e2turages ou for\u00eats accessibles aux nomades se r\u00e9duisent, ce d\u2019autant plus que les fermiers, eux-m\u00eames sous pression, rechignent d\u00e9sormais \u00e0 leur donner acc\u00e8s \u00e0 leurs propri\u00e9t\u00e9s. Cela les conduit \u00e0 se s\u00e9dentariser. Les tensions se multiplient autour de terres toujours moins productives. On comprend la suite. Des facteurs extra-environnementaux entra\u00eenent la radicalisation du conflit. Le Darfour, comme l\u2019est et le sud du Soudan, est une r\u00e9gion historiquement pauvre, exclue du partage du pouvoir et des richesses, principalement concentr\u00e9s autour de Khartoum. De nombreux conflits pendant la guerre froide ont rendu les armes ais\u00e9ment disponibles en Afrique, ce qui permet aux bellig\u00e9rants de s\u2019armer. Le Darfour partage de surcro\u00eet une fronti\u00e8re avec le Tchad, un pays en guerre civile quasi constante depuis les ann\u00e9es 1960, et une autre avec la Lybie de Kadhafi. \u00c0 l\u2019origine, une partie des milices janjawids est form\u00e9e et arm\u00e9e par ce dernier<a class=\"note\">note<\/a>.<\/p>\n<p>R\u00e9sultat\u00a0: le conflit occasionne entre 300 000 et 500 000 morts, ainsi que 2,5 millions de r\u00e9fugi\u00e9s. Certaines estimations sont inf\u00e9rieures, elles tournent autour de 150 000 morts. Quoi qu\u2019il en soit, la violence guerri\u00e8re proprement dite n\u2019est responsable que de 25\u00a0% des morts, les maladies ou la malnutrition r\u00e9sultant des d\u00e9placements de population et des conditions de vie \u00e9tant la cause du reste<a class=\"note\">note<\/a>. Ces chiffres n\u2019expliquent pas \u00e0 eux seuls l\u2019attention dont cette guerre est l\u2019objet dans les pays occidentaux.<\/p>\n<p>La guerre en R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo, pour comparaison, a suscit\u00e9 5 millions de victimes depuis 1990 (toutes causes confondues), sans que George Clooney s\u2019en \u00e9meuve \u00e0 l\u2019exc\u00e8s. Les femmes sont victimes d\u2019une violence particuli\u00e8re au Darfour, comme c\u2019est souvent le cas dans le cadre des \u00ab\u00a0nouvelles guerres\u00a0\u00bb que nous \u00e9voquerons au chapitre III. Dans la division sexuelle du travail qui a cours dans la r\u00e9gion, les femmes sont charg\u00e9es de l\u2019approvisionnement en eau. Or, avec la d\u00e9sertification et une pluviom\u00e9trie d\u00e9clinante, elles doivent parcourir des distances toujours plus grandes, ce qui les expose d\u2019autant plus aux violences des hommes<a class=\"note\">note<\/a>. Bien souvent, les hommes ne peuvent quitter les camps de r\u00e9fugi\u00e9s, de peur d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des combattants et tu\u00e9s. Les femmes sont de ce fait conduites \u00e0 assumer une part croissante des activit\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce que les m\u00e9dias occidentaux appellent \u00ab\u00a0Arabes\u00a0\u00bb, ce sont le plus souvent les anciens nomades, alors qu\u2019\u00ab\u00a0Africains\u00a0\u00bb d\u00e9signe les tribus s\u00e9dentaires. La pr\u00e9sence musulmane dans la r\u00e9gion remonte au <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">VIII<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, c\u2019est-\u00e0-dire aux premi\u00e8res d\u00e9cennies de l\u2019expansion de l\u2019islam. L\u2019id\u00e9e que le conflit du Darfour r\u00e9sulterait de l\u2019intrusion exog\u00e8ne d\u2019Arabes musulmans dans une r\u00e9gion jusque-l\u00e0 intacte au plan ethnico-religieux est donc fausse.<\/p>\n<p>Il n\u2019est bien entendu pas question de soutenir que la dimension \u00ab\u00a0ethnique\u00a0\u00bb du conflit est une pure invention des m\u00e9dias. Au Darfour, les ethnies existent bel et bien, et ce pour une raison simple\u00a0: elles ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9es par les colons britanniques. Un sultanat existe au Darfour depuis le milieu du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XVII<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle. Les Britanniques prennent possession de la r\u00e9gion \u00e0 la fin du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle et au d\u00e9but du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, la p\u00e9riode coloniale au Soudan durant de 1916 \u00e0 1956. En arrivant, les Britanniques instaurent un syst\u00e8me de droits de propri\u00e9t\u00e9 du sol, qui attribue des portions de terre \u00e0 certaines ethnies et non \u00e0 d\u2019autres<a class=\"note\">note<\/a>. Ce syst\u00e8me permet, d\u2019une part, de contr\u00f4ler les populations locales \u2013 les tribus du Darfour s\u2019\u00e9taient oppos\u00e9es \u00e0 la conqu\u00eate britannique avec d\u00e9termination. Il permet d\u2019autre part d\u2019en tirer un profit \u00e9conomique, par l\u2019entremise de l\u2019imp\u00f4t notamment. Une premi\u00e8re cristallisation des \u00ab\u00a0ethnies\u00a0\u00bb se fait sur la base de la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re (une base de classe, donc), qui opposera d\u00e9sormais les nomades aux s\u00e9dentaires, ceux qui se sont vu attribuer une terre et les autres, sous l\u2019impulsion du colonialisme anglais. Le conflit actuel est une lointaine cons\u00e9quence de ce syst\u00e8me de propri\u00e9t\u00e9. De la part des imp\u00e9rialistes, cette fa\u00e7on de proc\u00e9der est courante \u00e0 l\u2019\u00e9poque. C\u2019est ce que Mahmood Mamdani appelle la strat\u00e9gie de <em>re-define and rule<\/em>, \u00ab\u00a0re-cat\u00e9goriser et dominer\u00a0\u00bb. L\u2019opposition entre Hutus et Tutsis au Rwanda a une g\u00e9n\u00e9alogie comparable.<\/p>\n<p>Le sociologue Harald Welzer dit du Darfour qu\u2019il compte au nombre \u00ab\u00a0des conflits qui ont des causes \u00e9cologiques [\u2026] per\u00e7ues comme ethniques<a class=\"note\">note<\/a>\u00a0\u00bb. C\u2019est \u00e9galement, comme on l\u2019a vu, le point de vue de Ban Ki-moon exprim\u00e9 dans le <em>Washington Post <\/em>en 2007. Sur la base de ce que nous avons dit, on peut affirmer qu\u2019ils ont \u00e0 la fois tort et raison. Ils ont tort parce que les ethnies sont l\u2019objet d\u2019une longue histoire au Darfour, qui remonte \u00e0 l\u2019\u00e9poque coloniale, qui les a rendues r\u00e9elles avec le temps. Leur mode d\u2019existence est historique, et saisir le conflit actuel requiert de comprendre cette histoire. Ils ont toutefois en m\u00eame temps raison, parce que cette histoire coloniale et postcoloniale est entr\u00e9e en collision, au cours du dernier demi-si\u00e8cle, avec des ph\u00e9nom\u00e8nes climatiques extr\u00eames, qui ont conduit \u00e0 une cristallisation accrue des identit\u00e9s ethniques.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"section1\" id=\"niv1-010\">\n<h3>LES\u00a0IN\u00c9GALIT\u00c9S \u00c9COLOGIQUES\u00a0:\u00a0UNE\u00a0APPROCHE MARXISTE<\/h3>\n<p>Les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9cologiques, dont le racisme environnemental est une forme, renvoient \u00e0 une id\u00e9e simple\u00a0: le capitalisme \u00e0 la fois suppose et g\u00e9n\u00e8re des in\u00e9galit\u00e9s dans le rapport \u00e0 l\u2019environnement des individus et groupes d\u2019individus. Si, comme le dit Marx, le capital est un \u00ab\u00a0rapport social\u00a0\u00bb, ce rapport int\u00e8gre \u00e0 sa logique la \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb ou l\u2019\u00ab\u00a0environnement\u00a0\u00bb. En somme, l\u2019intersection entre la classe, la race et le genre doit \u00eatre compl\u00e9t\u00e9e par une quatri\u00e8me dimension, qui vient la compliquer en m\u00eame temps qu\u2019elle est elle-m\u00eame compliqu\u00e9e par les trois autres\u00a0: la nature. L\u2019ordre et la pr\u00e9pond\u00e9rance causale de l\u2019une \u2013 ou de plusieurs \u2013 de ces logiques sont \u00e0 chaque fois sp\u00e9cifiques. Parfois, les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9cologiques se m\u00ealent \u00e0 d\u2019autres, au point qu\u2019elles se distinguent difficilement d\u2019elles. Dans d\u2019autres cas, elles expliquent d\u2019autres in\u00e9galit\u00e9s, comme lorsque ce qui appara\u00eet de prime abord comme des in\u00e9galit\u00e9s \u00ab\u00a0ethniques\u00a0\u00bb est en r\u00e9alit\u00e9 sous-tendu par des in\u00e9galit\u00e9s environnementales. Dans d\u2019autres encore, elles aggravent des logiques in\u00e9galitaires qui trouvent leur origine ailleurs. En r\u00e9gime capitaliste, les in\u00e9galit\u00e9s ont une dimension cumulative ou autorenfor\u00e7ante, m\u00eame s\u2019il arrive parfois aussi que la confrontation de deux formes d\u2019in\u00e9galit\u00e9 ouvre des espaces de libert\u00e9 pour les individus. La boussole marxiste employ\u00e9e ici recherche en toutes circonstances les traces ou les effets de la logique du capital et de la lutte des classes, d\u2019o\u00f9 une primaut\u00e9 de principe accord\u00e9e \u00e0 ce facteur. Mais cette logique rev\u00eat des formes singuli\u00e8res selon les situations.<\/p>\n<p>Que la nature apparaisse comme ext\u00e9rieure aux rapports sociaux, comme \u00ab\u00a0universelle\u00a0\u00bb, doit conduire \u00e0 interroger la fa\u00e7on dont elle est <em>produite <\/em>\u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne, au sens o\u00f9 Henri Lefebvre parle d\u2019une \u00ab\u00a0production de l\u2019espace\u00a0\u00bb, en l\u2019occurrence de l\u2019espace naturel<a class=\"note\">note<\/a>. Le \u00ab\u00a0grand partage\u00a0\u00bb entre la nature et la culture a fait l\u2019objet de nombreux travaux au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, notamment du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019anthropologie des sciences d\u2019inspiration \u00ab\u00a0constructiviste\u00a0\u00bb<a class=\"note\">note<\/a>. Bruno Latour, en particulier, s\u2019est fait une sp\u00e9cialit\u00e9 de d\u00e9montrer le caract\u00e8re \u00ab\u00a0construit\u00a0\u00bb de ce grand partage, dans la perspective d\u2019une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de la (non-) modernit\u00e9. Il s\u2019agit cependant d\u2019une th\u00e9orie dans le fond fort peu politique, bien qu\u2019elle soit expos\u00e9e dans des ouvrages qui ont pour titre <em>Politiques de la nature <\/em>ou <em>Les Atmosph\u00e8res de la politique<\/em>, ou des revues comme <em>Cosmopolitiques<\/em><a class=\"note\">note<\/a>. L\u2019\u00e9pist\u00e9mologie \u00ab\u00a0pragmatiste\u00a0\u00bb dont proc\u00e8de la plupart de ces travaux est peu \u00e0 m\u00eame de rendre compte du caract\u00e8re syst\u00e9mique et conflictuel des in\u00e9galit\u00e9s environnementales. Quelles finalit\u00e9s politiques le grand partage entre la nature et la culture sert-il\u00a0? En quoi est-il li\u00e9 \u00e0 la logique du capital, de la lutte des classes, ou \u00e0 la forme de l\u2019\u00c9tat moderne\u00a0? Dans quelle mesure l\u2019imp\u00e9rialisme et le colonialisme ont-ils influ\u00e9 sur ce processus\u00a0? On chercherait en vain des r\u00e9ponses \u00e0 ces questions dans les travaux de Bruno Latour. Les aborder en marxiste, comme nous le faisons ici, suppose de les \u00ab\u00a0brancher\u00a0\u00bb \u00e0 une th\u00e9orie du capitalisme et de ses effets dans toutes les sph\u00e8res sociales.<\/p>\n<p>\u00c0 y regarder de pr\u00e8s, il existe diverses sortes d\u2019in\u00e9galit\u00e9s environnementales<a class=\"note\">note<\/a>. Une premi\u00e8re sorte est celle qui s\u2019exprime dans le comt\u00e9 de Warren ou \u00e0 South Central\u00a0: les diff\u00e9rents secteurs de la population ne sont pas \u00e9gaux face aux cons\u00e9quences n\u00e9fastes du processus industriel. Plus on est pauvre, noir, femme, ou les trois \u00e0 la fois, plus on subit les effets nocifs de ce processus, toutes choses \u00e9gales par ailleurs. Les d\u00e9chets toxiques sont un exemple d\u2019effet de ce type, mais il en est d\u2019autres, comme la pollution de l\u2019air ou le saturnisme chez les enfants immigr\u00e9s. Les classes subalternes ne sont pas toujours et partout les premi\u00e8res victimes de toutes les nuisances environnementales, d\u2019o\u00f9 la clause \u00ab\u00a0toutes choses \u00e9gales par ailleurs\u00a0\u00bb dans notre formulation. Les centres-villes, dans lesquels vit une portion significative des bourgeoisies europ\u00e9ennes, sont par exemple affect\u00e9s par la circulation automobile et ses cons\u00e9quences en mati\u00e8re de qualit\u00e9 de l\u2019air<a class=\"note\">note<\/a>. Ils tendent aussi \u00e0 \u00eatre moins bien dot\u00e9s en espaces verts que certaines banlieues. Cependant, la logique du syst\u00e8me implique que les classes populaires sont les principales victimes de ces nuisances.<\/p>\n<p>Les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9cologiques concernent par ailleurs l\u2019acc\u00e8s aux ressources qu\u2019offre la nature, que celles-ci soient \u00ab\u00a0brutes\u00a0\u00bb ou m\u00eal\u00e9es \u00e0 des dispositifs techniques. Ces ressources sont elles-m\u00eames de deux types. D\u2019abord, les biens naturels \u00ab\u00a0\u00e9l\u00e9mentaires\u00a0\u00bb, comme l\u2019eau ou les sources d\u2019\u00e9nergie\u00a0: bois, charbon, p\u00e9trole\u2026 C\u2019est ce que d\u2019aucuns appellent les \u00ab\u00a0services publics de l\u2019environnement<a class=\"note\">note<\/a>\u00a0\u00bb. Ces services sont plus ou moins publics et\/ou priv\u00e9s selon les pays et les \u00e9poques, et l\u2019importance des ressources concern\u00e9es varie avec le temps.<\/p>\n<p>Les in\u00e9galit\u00e9s d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019eau sont anciennes. Elles ont cependant connu un regain de visibilit\u00e9 \u00e0 partir du dernier tiers du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, du fait des politiques n\u00e9olib\u00e9rales de privatisation de sa production et de sa distribution. La r\u00e9volte de Cochabamba en Bolivie au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 et les guerres de l\u2019eau en Am\u00e9rique latine de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale sont des exemples des conflits qu\u2019elles ont suscit\u00e9s<a class=\"note\">note<\/a>. Des in\u00e9galit\u00e9s d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019eau existent \u00e9galement en France. En Guyane, 15\u00a0% de la population n\u2019a pas acc\u00e8s \u00e0 l\u2019eau potable, et ce taux approche les 50\u00a0% dans certaines r\u00e9gions<a class=\"note\">note<\/a>. Une situation analogue se constate dans le domaine de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 ou de l\u2019\u00e9limination des d\u00e9chets<a class=\"note\">note<\/a>. (Cela sans compter les risques naturels auxquels sont par exemple expos\u00e9es les Antilles\u00a0: s\u00e9ismes, volcanisme, cyclones, inondations, glissements de terrain. Les Antilles sont class\u00e9es en zone sismique III, ce qui impliquerait la construction d\u2019infrastructures parasismiques, laquelle n\u2019est pas mise en \u0153uvre du fait des co\u00fbts qu\u2019elle engendrerait<a class=\"note\">note<\/a>.) En m\u00e9tropole, tous les territoires ne disposent pas d\u2019une eau de m\u00eame qualit\u00e9, ou d\u2019un rapport qualit\u00e9\/prix comparable. Une enqu\u00eate r\u00e9cente rel\u00e8ve ainsi que plus de deux millions de personnes consomment une eau qui contient des doses excessives de polluants (pesticides, nitrates, s\u00e9l\u00e9nium), en particulier dans les r\u00e9gions agricoles<a class=\"note\">note<\/a>.<\/p>\n<p>La <em>pauvret\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique <\/em>est une autre forme d\u2019in\u00e9galit\u00e9 d\u2019acc\u00e8s aux ressources. Celle-ci se d\u00e9finit par l\u2019absence de moyens de se chauffer, ou par la toxicit\u00e9 anormale des combustibles ou installations employ\u00e9s pour le faire, qui augmentent les risques d\u2019accident<a class=\"note\">note<\/a>. La Gr\u00e8ce repr\u00e9sente aujourd\u2019hui un cas d\u2019\u00e9cole de pauvret\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique. \u00c0 Ath\u00e8nes, 1\u00a0000 euros par an sont n\u00e9cessaires pour chauffer un appartement de superficie moyenne au fioul. Il n\u2019en faut que 250 pour le chauffer au bois<a class=\"note\">note<\/a>. La paup\u00e9risation de la population du fait de la crise conduit nombre de Grecs \u00e0 choisir la seconde option. Cela a conduit \u00e0 une augmentation vertigineuse des coupes ill\u00e9gales de bois et \u00e0 une acc\u00e9l\u00e9ration de la d\u00e9forestation. Du fait des mesures d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 suppos\u00e9es redresser les finances du pays, le nombre de gardes forestiers a \u00e9t\u00e9 r\u00e9duit, facilitant d\u2019autant les coupes ill\u00e9gales. La Direction g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 l\u2019environnement de l\u2019Union europ\u00e9enne \u2013 la m\u00eame Union europ\u00e9enne qui impose ces mesures d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 aux Grecs \u2013 s\u2019est alarm\u00e9e de cette acc\u00e9l\u00e9ration de la d\u00e9forestation et a invit\u00e9 le gouvernement grec \u00e0 prendre les mesures qui s\u2019imposent<a class=\"note\">note<\/a>. On estime que la pollution de l\u2019air \u00e0 Ath\u00e8nes a augment\u00e9 de pr\u00e8s de 17\u00a0% depuis le d\u00e9but de la crise, du fait justement de l\u2019accroissement du chauffage au bois. D\u2019\u00e9conomique, la crise est par cons\u00e9quent devenue \u00e9cologique et inversement. En France, en 2012, 230 000 foyers ont vu leur abonnement \u00e0 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 ou au gaz annul\u00e9 en raison de leur incapacit\u00e9 \u00e0 payer les factures, soit 20\u00a0% de plus qu\u2019en 2011<a class=\"note\">note<\/a>.<\/p>\n<p>En plus des biens naturels \u00e9l\u00e9mentaires, il faut prendre en consid\u00e9ration les biens naturels \u00ab\u00a0secondaires\u00a0\u00bb\u00a0: parcs naturels, paysages, lacs, for\u00eats\u2026 ce qu\u2019on appelle les \u00ab\u00a0am\u00e9nit\u00e9s\u00a0\u00bb. Leur acc\u00e8s est lui aussi in\u00e9galement distribu\u00e9 dans la population. Il est clair que toutes les am\u00e9nit\u00e9s ne sont pas localis\u00e9es dans des quartiers riches, des quartiers populaires se trouvant parfois \u00e0 proximit\u00e9 d\u2019une for\u00eat ou d\u2019un lac. C\u2019est par exemple le cas \u00e0 la cit\u00e9 de La Coudraie, \u00e0 Poissy (Yvelines), dans la banlieue parisienne, l\u2019une des cit\u00e9s en grande difficult\u00e9 de la r\u00e9gion<a class=\"note\">note<\/a>. La d\u00e9gradation du b\u00e2ti et les probl\u00e8mes sociaux conduisent les autorit\u00e9s \u00e0 d\u00e9clencher un plan de r\u00e9novation urbaine, qui pr\u00e9voit la d\u00e9molition de 500 logements et le relogement des habitants. Traiter les probl\u00e8mes sociaux comme des probl\u00e8mes d\u2019urbanisme est une habitude bien install\u00e9e en France. Les habitants sont oppos\u00e9s \u00e0 ce plan de r\u00e9novation, car ils sont attach\u00e9s \u00e0 leur quartier. Ils s\u2019organisent et contestent le plan de r\u00e9novation efficacement, parvenant \u00e0 \u00e9viter la destruction de la cit\u00e9. Or l\u2019un des facteurs qui expliquent l\u2019attachement des habitants \u00e0 leur cit\u00e9 lorsque la question leur est pos\u00e9e est la proximit\u00e9 de la for\u00eat de Poissy. Celle-ci constitue une am\u00e9nit\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la structure de leur vie quotidienne et un motif de valorisation de l\u2019espace dans lequel ils vivent.<\/p>\n<p>Pour autant, il est clair que la pr\u00e9sence d\u2019am\u00e9nit\u00e9s est corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 des param\u00e8tres socio\u00e9conomiques. Une enqu\u00eate de l\u2019INSEE sur le logement, men\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, rel\u00e8ve ainsi que seuls 36\u00a0% des habitants des \u00ab\u00a0Zones urbaines sensibles\u00a0\u00bb (ZUS) ont une opinion positive des espaces verts \u00e0 leur disposition, soit deux fois moins que le reste de la population. L\u2019explication est simple\u00a0: le nombre et la qualit\u00e9 de ces espaces sont li\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tat des finances publiques d\u2019une commune ou r\u00e9gion<a class=\"note\">note<\/a>. Plus une commune est riche, plus elle peut consacrer de l\u2019argent \u00e0 la construction ou \u00e0 l\u2019entretien d\u2019espaces verts. La pr\u00e9sence de ce type d\u2019espace tend par ailleurs \u00e0 faire augmenter le prix du foncier et \u00e0 exclure les m\u00e9nages pauvres. La logique du march\u00e9 produit donc l\u00e0 encore des effets d\u2019exclusion environnementale.<\/p>\n<p>Les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9cologiques concernent \u00e9galement l\u2019exposition des populations au \u00ab\u00a0risque\u00a0\u00bb, que celui-ci soit naturel ou industriel\u00a0: explosion d\u2019une usine chimique, rupture d\u2019un barrage, inondation, diss\u00e9mination d\u2019OGM, tremblement de terre, \u00e9pid\u00e9mies<a class=\"note\">note<\/a>\u2026 Exemple de risque naturel in\u00e9galement distribu\u00e9\u00a0: la canicule de 2003. Celle-ci a suscit\u00e9 une surmortalit\u00e9 de 15 000 personnes rien qu\u2019en France et plus de 2000 morts pour la seule journ\u00e9e du 12 ao\u00fbt 2003. L\u2019Institut national de veille sanitaire (INVS) a \u00e9tabli que parmi les variables cl\u00e9s pour d\u00e9terminer qui furent les victimes de cette canicule se trouvent l\u2019\u00e2ge \u2013 les personnes \u00e2g\u00e9es les moins autonomes en particulier \u2013 et la cat\u00e9gorie socio\u00e9conomique, cette derni\u00e8re variable \u00e9tant la plus importante. Voici ce que dit un rapport de l\u2019INVS \u00e0 ce propos\u00a0:<\/p>\n<div class=\"citp\">\n<p class=\"txt_courant_justif last\">[\u2026] la cat\u00e9gorie ouvrier appara\u00eet toujours la plus \u00e0 risque. Ce lien entre la cat\u00e9gorie professionnelle et le risque de d\u00e9c\u00e8s peut \u00eatre d\u00fb \u00e0 une sensibilit\u00e9 diff\u00e9rente des personnes en fonction de leur parcours professionnel. Il peut aussi \u00eatre d\u00fb \u00e0 l\u2019in\u00e9galit\u00e9 des personnes devant le risque, du fait de conditions \u00e9conomiques diff\u00e9rentes. La cat\u00e9gorie socioprofessionnelle \u00e9tait par exemple li\u00e9e au nombre de pi\u00e8ces du logement [\u2026], et on peut supposer que les personnes occupant de grands logements peuvent plus facilement se prot\u00e9ger en choisissant d\u2019occuper la pi\u00e8ce la moins expos\u00e9e \u00e0 la chaleur<a class=\"note\">note<\/a>.<\/p>\n<\/div>\n<p>On peut \u00e9galement faire l\u2019hypoth\u00e8se que la proximit\u00e9 d\u2019h\u00f4pitaux ou de m\u00e9decins, ou la plus ou moins bonne sant\u00e9, une variable nettement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 la cat\u00e9gorie socioprofessionnelle, ont eu un impact sur la mortalit\u00e9.<\/p>\n<p>Les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9cologiques portent \u00e9galement sur l\u2019\u00ab\u00a0empreinte\u00a0\u00bb diff\u00e9renci\u00e9e des cat\u00e9gories de la population sur l\u2019environnement. Autrement dit, parler de l\u2019impact de la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral sur la nature n\u2019a gu\u00e8re de sens. Les \u00e9tudes sur la question d\u00e9montrent que cet impact est, \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9chelles, corr\u00e9l\u00e9 au revenu. Ainsi, \u00ab\u00a0les m\u00e9nages europ\u00e9ens ayant un faible impact sur l\u2019environnement sont plus souvent des foyers monoparentaux (avec ou sans enfant) avec un niveau de revenu faible et dont la personne de r\u00e9f\u00e9rence est \u00e9conomiquement inactive, soit plut\u00f4t jeune (moins de 30 ans) soit plut\u00f4t \u00e2g\u00e9e (plus de 60 ans)<a class=\"note\">note<\/a>\u00a0\u00bb. Les m\u00e9nages disposant d\u2019un revenu \u00e9lev\u00e9 ont \u00e0 l\u2019inverse un impact n\u00e9gatif plus important sur l\u2019environnement. Certaines donn\u00e9es conduisent toutefois \u00e0 nuancer cette conclusion. Par exemple, la cat\u00e9gorie de la population qui accomplit les trajets motoris\u00e9s les plus longs en r\u00e9gion parisienne est celle des ouvriers, de l\u2019ordre de 7,4 km par d\u00e9placement, ce qui est davantage que les classes moyennes et sup\u00e9rieures<a class=\"note\">note<\/a>. Cela s\u2019explique parlefait qu\u2019ils habitent en g\u00e9n\u00e9ral plus loin de leur lieu de travail, du fait de revenus moins importants et du moindre co\u00fbt du foncier en p\u00e9riph\u00e9rie. Cela n\u2019invalide nullement le constat de l\u2019existence d\u2019in\u00e9galit\u00e9s environnementales, mais d\u00e9montre que celles-ci se m\u00ealent \u00e0 d\u2019autres types d\u2019in\u00e9galit\u00e9s.<\/p>\n<p>Que les risques industriels soient principalement encourus par les classes populaires est illustr\u00e9 par l\u2019explosion de l\u2019usine AZF en septembre 2001. Cette catastrophe donne lieu \u00e0 une trentaine de morts et \u00e0 des milliers de bless\u00e9s. 27 000 logements sont affect\u00e9s par l\u2019explosion, dont plus de 15 000 appartiennent au parc HLM<a class=\"note\">note<\/a>. Apr\u00e8s l\u2019explosion, les b\u00e2timents les plus saillants de la ville, comme le Palais des sports ou le Stadium, o\u00f9 s\u2019illustre chaque semaine le Toulouse Football Club, sont rapidement reconstruits. Les quartiers populaires adjacents \u00e0 l\u2019usine doivent cependant pour certains attendre plusieurs jours pour que les secours arrivent, et de longs mois pour que les assureurs remboursent les d\u00e9g\u00e2ts. Ceci a donn\u00e9 lieu, dans le quartier populaire du Mirail notamment, au mouvement des \u00ab\u00a0sans fen\u00eatres\u00a0\u00bb, ceux dont les fen\u00eatres ont vol\u00e9 en \u00e9clats au moment de l\u2019explosion, et qui n\u2019ont pas b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de travaux de remplacement, ou qui n\u2019en ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 que tardivement. Ce mouvement pr\u00e9sente un air de famille tr\u00e8s marqu\u00e9 avec le mouvement pour la justice environnementale.<\/p>\n<p>L\u2019absence de statistiques dites \u00ab\u00a0ethniques\u00a0\u00bb en France emp\u00eache de d\u00e9terminer pr\u00e9cis\u00e9ment qui furent les victimes de l\u2019explosion de l\u2019usine, ou qui participe au mouvement des \u00ab\u00a0sans fen\u00eatres\u00a0\u00bb. Des donn\u00e9es recueillies sur le terrain permettent toutefois d\u2019entrevoir l\u2019ampleur du racisme environnemental \u00e0 l\u2019\u0153uvre \u00e0 cet endroit. Une p\u00e9tition des \u00ab\u00a0sans fen\u00eatres\u00a0\u00bb adress\u00e9e \u00e0 la mairie par 70 locataires du Mirail contient par exemple plus d\u2019une moiti\u00e9 de noms \u00e0 consonance arabe<a class=\"note\">note<\/a>. Les in\u00e9galit\u00e9s sociales et raciales sont le fruit d\u2019une lente s\u00e9dimentation \u00e0 Toulouse. D\u00e8s les ann\u00e9es 1920, un p\u00f4le chimique s\u2019installe au sud-ouest de la ville<a class=\"note\">note<\/a>. Au cours des d\u00e9cennies, l\u2019espace entre le centre de la ville et ce p\u00f4le se comble de logements et d\u2019habitants, et notamment d\u2019une main-d\u2019\u0153uvre immigr\u00e9e, pour une bonne part en provenance du Maghreb. Le quartier du Mirail y est construit dans les ann\u00e9es 1960, au contact imm\u00e9diat de ce p\u00f4le. Les quartiers bourgeois, de leur c\u00f4t\u00e9, en sont s\u00e9par\u00e9s par des parcs naturels. L\u2019explosion d\u2019AZF est donc comme un r\u00e9sum\u00e9 des histoires industrielle et migratoire de la ville.<\/p>\n<p>Cette situation n\u2019est pas propre \u00e0 Toulouse. Il existe en France 670 sites industriels class\u00e9s Seveso<a class=\"note\">note<\/a>. La plupart se trouvent \u00e0 proximit\u00e9 de quartiers populaires, pour la raison simple que le prix du foncier y est au plus bas. Une loi datant de 2003 rend obligatoire la mise en \u0153uvre de \u00ab\u00a0Plans de pr\u00e9vention des risques technologiques\u00a0\u00bb, suppos\u00e9s r\u00e9duire les risques de catastrophe industrielle et rendre les habitations plus r\u00e9sistantes en cas d\u2019explosion. Cette loi est cependant peu mise en \u0153uvre, notamment parce qu\u2019une partie des frais de consolidation des b\u00e2timents est \u00e0 la charge des habitants eux-m\u00eames. Ceux-ci sont donc litt\u00e9ralement prisonniers de ces quartiers\u00a0: ils n\u2019ont ni les moyens de s\u2019en aller, faute de ressources financi\u00e8res, ni les moyens de se prot\u00e9ger d\u2019une \u00e9ventuelle catastrophe.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"section1\" id=\"niv1-011\">\n<h3>ARCH\u00c9OLOGIE DU\u00a0RACISME ENVIRONNEMENTAL<\/h3>\n<p>Expliquer la persistance du racisme environnemental dans le monde social contemporain suppose de le replacer dans une perspective historique, une perspective de longue dur\u00e9e. \u00c0 l\u2019\u00e9poque moderne, le caract\u00e8re inextricablement m\u00eal\u00e9 de la race et de la nature se manifeste dans un \u00e9cosyst\u00e8me particulier\u00a0: la plantation esclavagiste. La plantation est un fait social total, qui ne laisse aucune sph\u00e8re intacte. La nature elle-m\u00eame est saisie par sa logique, en tirer profit \u00e9tant apr\u00e8s tout sa finalit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans <em>Mis\u00e8re de la philosophie<\/em>, Marx \u00e9crit ceci \u00e0 propos de l\u2019esclavage\u00a0:<\/p>\n<div class=\"citp\">\n<p class=\"txt_courant_justif last\">L\u2019esclavage direct est le pivot de notre industrialisation contemporaine autant que les machines, les cr\u00e9dits, etc. [\u2026] Sans esclavage il n\u2019y a pas de coton et sans coton il n\u2019y a pas d\u2019industrie moderne. C\u2019est l\u2019esclavage qui a donn\u00e9 de la valeur aux colonies\u00a0; ce sont les colonies qui ont cr\u00e9\u00e9 le commerce mondial\u00a0; c\u2019est le commerce mondial qui est la condition <em>sine qua non <\/em>de l\u2019industrie m\u00e9canis\u00e9e \u00e0 grande \u00e9chelle.<\/p>\n<\/div>\n<p>L\u2019esclavage n\u2019est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019un autre \u00e2ge, que la logique du capital aurait d\u00e9finitivement surpass\u00e9. Il est l\u2019une des matrices de la civilisation industrielle dans laquelle nous \u00e9voluons. \u00c0 ce titre, le type de rapports sociaux qui s\u2019y d\u00e9veloppe conditionne encore les soci\u00e9t\u00e9s actuelles.<\/p>\n<p>Dans le contexte de la plantation, la dialectique ma\u00eetre-esclave se transforme en dialectique ma\u00eetre-esclave-nature<a class=\"note\">note<\/a>. La culture du coton, par exemple, suppose la mise en relation d\u2019entit\u00e9s diverses\u00a0: la fibre de coton elle-m\u00eame, mais aussi de l\u2019eau, des sols, du soleil, un syst\u00e8me social et une id\u00e9ologie racistes, des technologies de contrainte (le fouet du ma\u00eetre), un cadre l\u00e9gal\u2026 Au c\u0153ur de cette relation symbiotique se trouve le travail de l\u2019esclave. L\u2019esclave r\u00e9alise la synth\u00e8se ou la m\u00e9diation de ces diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments, et les met en mouvement par son travail. C\u2019est la raison pour laquelle dans le sud des \u00c9tats-Unis, au <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, les esclaves constituent la forme de propri\u00e9t\u00e9 la plus importante au plan de sa valeur financi\u00e8re. Le prix moyen d\u2019un esclave passe ainsi de 300 dollars en 1810 \u00e0 800 dollars en 1860, l\u2019ensemble des esclaves du pays valant pr\u00e8s de 4 milliards de dollars, ce qui est davantage que le b\u00e9tail ou la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque<a class=\"note\">note<\/a>. La plantation est de surcro\u00eet \u00ab\u00a0branch\u00e9e\u00a0\u00bb sur les march\u00e9s internationaux, en particulier les march\u00e9s du textile, en expansion permanente au <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Selon les circonstances, la dialectique ma\u00eetre-esclave-nature tourne \u00e0 l\u2019avantage de l\u2019un ou de l\u2019autre des antagonistes. Le ma\u00eetre cherche bien s\u00fbr \u00e0 tirer le meilleur profit de ses possessions humaines et naturelles. C\u2019est toutefois un objectif difficile \u00e0 atteindre, du fait des caract\u00e9ristiques intrins\u00e8ques du coton. Jusque tr\u00e8s tard, le coton est cueilli \u00e0 la main, la m\u00e9canisation de sa r\u00e9colte ne donnant pas de r\u00e9sultats concluants. Dans ces conditions, l\u2019exploitation toujours plus intensive des esclaves ou l\u2019augmentation de leur nombre par l\u2019achat ou la reproduction sont les seules mani\u00e8res pour le ma\u00eetre d\u2019accro\u00eetre sa r\u00e9colte. Les propri\u00e9t\u00e9s naturelles du coton conf\u00e8rent donc \u00e0 sa production, \u00e0 la lutte dont elle est le th\u00e9\u00e2tre, une forme particuli\u00e8re.<\/p>\n<p>L\u2019intensification de l\u2019exploitation esclavagiste bute sur une autre limite naturelle\u00a0: celle du corps de l\u2019esclave et de ce qu\u2019il est capable d\u2019endurer. Ce corps peut \u00eatre brutalis\u00e9, mais jusqu\u2019\u00e0 un certain point. Au minimum, il a besoin de se reposer et de se nourrir. Afin d\u2019en tirer le meilleur parti sans toutefois le briser, le ma\u00eetre est forc\u00e9 de faire des concessions. C\u2019est ainsi que les esclaves sont parfois autoris\u00e9s \u00e0 cultiver un potager, qui leur permet d\u2019am\u00e9liorer leur di\u00e8te quotidienne<a class=\"note\">note<\/a>. Ces jardins les conduisent \u00e0 \u00e9chapper pour un temps \u00e0 l\u2019emprise du ma\u00eetre et m\u00eame \u00e0 s\u2019\u00e9chapper tout court, puisqu\u2019ils sont souvent situ\u00e9s \u00e0 la fronti\u00e8re des plantations, \u00e0 la lisi\u00e8re de for\u00eats, et que les esclaves s\u2019y rendent le plus souvent la nuit, les journ\u00e9es \u00e9tant consacr\u00e9es \u00e0 la r\u00e9colte du coton. Les limites naturelles \u00e0 l\u2019exploitation ouvrent donc, pour ceux qui en sont victimes, des espaces de libert\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019alliance entre le coton \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire la nature \u2013 et les esclaves rev\u00eat \u00e9galement d\u2019autres formes. Diverses menaces p\u00e8sent sur la culture du coton\u00a0: bact\u00e9ries, insectes, intemp\u00e9ries, etc. Lorsqu\u2019elles adviennent, ces calamit\u00e9s interrompent le cycle de production et permettent aux esclaves de respirer. Le contr\u00f4le du ventre des femmes esclaves est par ailleurs crucial pour le planteur, car la reproduction est, comme on l\u2019a vu, un moyen d\u2019accro\u00eetre la main-d\u2019\u0153uvre et donc la production. De la part de ces femmes, le refus de procr\u00e9er constitue donc un acte de r\u00e9sistance, un refus de mettre au monde des \u00eatres qui vivront dans la servitude<a class=\"note\">note<\/a>. Or, hasard de la s\u00e9lection naturelle, le coton contient du gossypol, une mol\u00e9cule qui, lorsqu\u2019elle est m\u00e2ch\u00e9e, r\u00e9duit la fertilit\u00e9. Les esclaves sont d\u00e9positaires de savoirs m\u00e9dicinaux sophistiqu\u00e9s, en partie import\u00e9s d\u2019Afrique et transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, qu\u2019ils mettent \u00e0 contribution dans leurs strat\u00e9gies de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019oppression<a class=\"note\">note<\/a>.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9cologie de la plantation a laiss\u00e9 une empreinte sur la structuration de l\u2019espace au sud des \u00c9tats-Unis, et dans les autres r\u00e9gions du monde o\u00f9 elle avait cours, bien apr\u00e8s l\u2019abolition de l\u2019esclavage. Lorsque le Sud commence \u00e0 s\u2019industrialiser, \u00e0 la fin du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, les industries polluantes s\u2019installent souvent sur les sites d\u2019anciennes plantations, aux alentours desquels vit une population majoritairement noire. L\u2019une des plus connues de ces r\u00e9gions, situ\u00e9e en Louisiane, va de la ville de Baton Rouge \u00e0 La Nouvelle-Orl\u00e9ans. On l\u2019appelle <em>chemical corridor <\/em>ou <em>cancer alley<\/em>. Dans ce corridor, le pourcentage de cancers et autres affections est plus \u00e9lev\u00e9 que la moyenne, ce qui s\u2019explique notamment par la pr\u00e9sence de ces industries polluantes<a class=\"note\">note<\/a>. La boucle est boucl\u00e9e\u00a0: un processus qui a commenc\u00e9 par l\u2019exploitation du travail des esclaves se poursuit par l\u2019exploitation de la sant\u00e9 de leurs descendants. Dans le m\u00eame registre, on trouve en Chine aujourd\u2019hui ce que les Chinois eux-m\u00eames appellent des \u00ab\u00a0villages du cancer\u00a0\u00bb, dans lesquels la sant\u00e9 des populations est mise en danger par des taux de pollution anormalement hauts li\u00e9s au d\u00e9veloppement industriel du pays<a class=\"note\">note<\/a>. (Il ne semble pas dans ce cas qu\u2019une ethnie en soit particuli\u00e8rement victime, le ph\u00e9nom\u00e8ne affecte la paysannerie de mani\u00e8re plus indiscrimin\u00e9e.)<\/p>\n<p>Aux \u00c9tats-Unis, les Noirs ne sont pas les seules victimes de racisme environnemental. Les Am\u00e9rindiens font l\u2019objet d\u2019un racisme environnemental sp\u00e9cifique, dont la g\u00e9n\u00e9alogie diff\u00e8re en partie de celle des Noirs. En 1830, le Congr\u00e8s am\u00e9ricain \u2013 Andrew Jackson est alors pr\u00e9sident \u2013 vote l\u2019<em>Indian Removal Act<\/em>, qui ordonne la d\u00e9portation des Am\u00e9rindiens de leurs terres d\u2019origine vers l\u2019ouest, au-del\u00e0 du fleuve Mississippi. Dix ans plus tard, il n\u2019en reste pratiquement plus \u00e0 l\u2019est de cette fronti\u00e8re. Non seulement les Am\u00e9rindiens sont expuls\u00e9s de leurs terres d\u2019origine, mais les r\u00e9serves dans lesquelles ils vivent tendent de plus en plus \u00e0 \u00eatre situ\u00e9es \u00e0 proximit\u00e9 de terrains militaires. Avec la mont\u00e9e en puissance \u00e9conomique et militaire des \u00c9tats-Unis, l\u2019arm\u00e9e \u00e9tats-unienne a besoin de lieux pour l\u2019exercice de ses troupes, mais aussi pour tester l\u2019armement et en particulier, d\u00e8s les ann\u00e9es 1940, l\u2019arme nucl\u00e9aire.<\/p>\n<p>Un <em>colonialisme nucl\u00e9aire <\/em>se met ainsi en place, qui voit les complexes militaro-nucl\u00e9aires \u00eatre localis\u00e9s pr\u00e8s des territoires occup\u00e9s par les <em>Native Americans<\/em>, notamment le plus vaste de ces complexes dans le Nevada<a class=\"note\">note<\/a>. Les administrations successives en place \u00e0 Washington font ce qu\u2019elles peuvent pour \u00e9pargner ces d\u00e9sagr\u00e9ments aux populations blanches. Une enqu\u00eate syst\u00e9matique portant sur la localisation de ces complexes \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du pays ne laisse aucun doute\u00a0: plus les m\u00e8tres carr\u00e9s occup\u00e9s par des Am\u00e9rindiens sont \u00e9lev\u00e9s dans une r\u00e9gion, plus la probabilit\u00e9 est grande que l\u2019on y trouve des installations militaires<a class=\"note\">note<\/a>.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"section1\" id=\"niv1-012\">\n<h3>RACE ET\u00a0REBOISEMENT<\/h3>\n<p>La France est elle aussi, au <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, le lieu d\u2019une construction sociale et coloniale de la nature. On verra au chapitre III \u00e0 quel point le contr\u00f4le des ressources foresti\u00e8res est un enjeu militaire crucial depuis les commencements de l\u2019\u00e9poque moderne. Ce contr\u00f4le passe par la mise en \u0153uvre d\u2019une v\u00e9ritable politique d\u2019\u00ab\u00a0endiguement\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la paysannerie et de son acc\u00e8s libre \u00e0 ces ressources. Or l\u2019enjeu n\u2019est pas seulement militaire, il est \u00e9galement \u00e9conomique. Il s\u2019agit en effet de transformer les ressources naturelles en propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, autrement dit de les marchandiser. La marchandisation de la nature \u00e0 laquelle on assiste aujourd\u2019hui n\u2019est que la derni\u00e8re vague d\u2019une longue s\u00e9rie, qui commence avec les enclosures dans l\u2019Angleterre du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XVII<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle.<\/p>\n<p>En 1842, Karl Marx publie dans la <em>Rheinische Zeitung <\/em>une s\u00e9rie d\u2019articles consacr\u00e9s au \u00ab\u00a0vol de bois\u00a0\u00bb<a class=\"note\">note<\/a>. Ces textes r\u00e9agissent \u00e0 un d\u00e9bat consacr\u00e9 \u00e0 la r\u00e9gulation de l\u2019acc\u00e8s aux for\u00eats en cours \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e0 la Di\u00e8te rh\u00e9nane. Les autorit\u00e9s souhaitent alors mettre un terme \u00e0 l\u2019appropriation ill\u00e9gale de ces ressources. \u00ab\u00a0Tel est [\u2026] l\u2019enjeu qui se profile derri\u00e8re le d\u00e9bat de la Di\u00e8te sur le vol de bois, remarque Daniel Bensa\u00efd dans une lumineuse pr\u00e9face \u00e0 ces articles de Marx\u00a0: la distinction moderne du priv\u00e9 et du public, et son application au droit de propri\u00e9t\u00e9. L\u2019importance quantitative du vol de bois, attest\u00e9e par les statistiques judiciaires d\u2019\u00e9poque, illustre \u00e0 la fois la vigueur des pratiques coutumi\u00e8res du droit d\u2019usage et la p\u00e9nalisation croissante de ces pratiques par la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste en formation.\u00a0\u00bb La question de la nature et de ses usages se trouve donc au c\u0153ur de la construction moderne du priv\u00e9 et du public, c\u2019est-\u00e0-dire de la consolidation de la propri\u00e9t\u00e9 capitaliste.<\/p>\n<p>Cette construction est l\u2019objet d\u2019une lutte sans merci entre classes sociales. Les paysans n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 contester la politique d\u2019endiguement mise en \u0153uvre par l\u2019\u00c9tat. En 1829 a lieu en Ari\u00e8ge la \u00ab\u00a0guerre des demoiselles\u00a0\u00bb, une r\u00e9bellion paysanne qui prend pour cible les propri\u00e9taires terriens et les gardes forestiers. Cette r\u00e9volte tient son nom du fait que les paysans s\u2019\u00e9taient d\u00e9guis\u00e9s en femmes afin de surprendre leurs adversaires. Les ann\u00e9es 1830 et 1840, plus g\u00e9n\u00e9ralement, sont le th\u00e9\u00e2tre de violences r\u00e9currentes envers les gardes forestiers. C\u2019est particuli\u00e8rement le cas lors de la r\u00e9volution de 1848, dont cette dimension est souvent pass\u00e9e sous silence<a class=\"note\">note<\/a>. Les gardes forestiers sont le symbole de la \u00ab\u00a0p\u00e9nalisation croissante\u00a0\u00bb de l\u2019usage des for\u00eats dont parle Daniel Bensa\u00efd. Un premier front pour l\u2019appropriation des ressources naturelles traverse donc la m\u00e9tropole. Il voit s\u2019affronter, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les classes subalternes, paysannerie en t\u00eate, et, de l\u2019autre, les propri\u00e9taires terriens et l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>Un second front s\u00e9pare toutefois la m\u00e9tropole des colonies. En m\u00e9tropole, la nature est connot\u00e9e de plus en plus positivement au <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle. Dans les for\u00eats s\u2019incarne la m\u00e9moire collective de la France, qui rattache le temps pr\u00e9sent aux \u00e9tapes glorieuses de l\u2019histoire nationale<a class=\"note\">note<\/a>. Les for\u00eats sont en ce sens partie int\u00e9grante de l\u2019histoire de France. La notion de \u00ab\u00a0patrimoine\u00a0\u00bb \u00e9merge \u00e0 cette \u00e9poque, elle s\u2019applique aussi bien \u00e0 la nature qu\u2019\u00e0 des objets culturels. En ces temps de troubles r\u00e9volutionnaires, depuis la fin du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XVIII<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, les for\u00eats constituent un havre de stabilit\u00e9, ce qui n\u2019emp\u00eache pas bien s\u00fbr qu\u2019elles soient aussi exploit\u00e9es \u00e0 des fins \u00e9conomiques ou militaires. C\u2019est pourquoi tout doit \u00eatre mis en \u0153uvre pour les pr\u00e9server.<\/p>\n<p>Dans les colonies, les for\u00eats sont \u00e9galement l\u2019objet de politiques de conservation, mais pour des raisons diff\u00e9rentes. Comme l\u2019\u00e9crit l\u2019agronome Fran\u00e7ois Trottier dans la phrase plac\u00e9e en exergue de ce chapitre, tir\u00e9e d\u2019un ouvrage significativement intitul\u00e9 <em>Reboisement et colonisation <\/em>(1876)\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est par le reboisement que notre race conservera ses facult\u00e9s europ\u00e9ennes.\u00a0\u00bb La d\u00e9gradation de la nature est per\u00e7ue comme une menace pour la civilisation (europ\u00e9enne). Non seulement parce qu\u2019elle est une ressource dont il est possible de tirer profit, mais parce que, l\u2019environnement forgeant le caract\u00e8re, sa d\u00e9t\u00e9rioration conduira n\u00e9cessairement \u00e0 un affaiblissement de ce dernier. On a parl\u00e9 \u00e0 ce propos d\u2019<em>orientalisme climatique<\/em><a class=\"note\">note<\/a>\u00a0: la sup\u00e9riorit\u00e9 des races europ\u00e9ennes est li\u00e9e, entre autres, \u00e0 leur capacit\u00e9 \u00e0 prendre soin de leur environnement. Celui-ci, en retour, exerce une influence positive sur le caract\u00e8re de leurs repr\u00e9sentants. \u00c0 l\u2019inverse, les populations \u00ab\u00a0orientales\u00a0\u00bb laissent l\u2019environnement se d\u00e9grader, ce qui est \u00e0 la fois un sympt\u00f4me et une cause de leur d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence. Tout doit \u00eatre mis en \u0153uvre, dans ces conditions, pour que les Europ\u00e9ens \u00e9tablis en Afrique ou en Asie ne succombent pas eux aussi \u00e0 cette nature d\u00e9grad\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans la seconde moiti\u00e9 du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, des organisations similaires \u00e0 celles du <em>Group of Ten <\/em>\u00e9tats-unien \u00e9voqu\u00e9 ci-dessus apparaissent en France. Le Club alpin est cr\u00e9\u00e9 en 1872, le Touring Club en 1890 et la Soci\u00e9t\u00e9 pour la protection des paysages en 1901. La Ligue pour le reboisement de l\u2019Alg\u00e9rie est quant \u00e0 elle fond\u00e9e en 1882. Ces organisations jouent un r\u00f4le important dans la patrimonialisation de la nature, c\u2019est-\u00e0-dire dans la d\u00e9finition d\u2019une <em>nature patriotique<\/em>. Le Club alpin fait par exemple explicitement le lien entre l\u2019amour de la montagne et l\u2019amour de la patrie. Il entretient des rapports \u00e9troits avec l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise. Dans les derni\u00e8res d\u00e9cennies du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, ses responsables convainquent ainsi l\u2019arm\u00e9e de mettre en place des unit\u00e9s militaires \u00e0 ski pour assurer la s\u00e9curit\u00e9 des zones frontali\u00e8res en montagne<a class=\"note\">note<\/a>. L\u2019objectif est non seulement de s\u00e9curiser l\u2019espace alpin, mais aussi d\u2019encourager la population \u00e0 s\u2019en rapprocher, la montagne ayant des vertus r\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives sur le caract\u00e8re. L\u2019histoire du ski en France est une histoire militaire.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"section1\" id=\"niv1-013\">\n<h3>PURIFIER LA\u00a0NATURE\u2026<\/h3>\n<p>La nature moderne s\u2019oppose presque terme \u00e0 terme \u00e0 la ville moderne<a class=\"note\">note<\/a>. C\u2019est le lieu o\u00f9, depuis la seconde moiti\u00e9 du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, les classes moyennes et sup\u00e9rieures blanches viennent se r\u00e9fugier du bruit et de la fureur des m\u00e9tropoles. Les principaux b\u00e9n\u00e9ficiaires de la civilisation du capital sont donc aussi ceux qui disposent des moyens d\u2019y \u00e9chapper. La nature n\u2019a bien entendu pas toujours \u00e9t\u00e9 connot\u00e9e positivement, tant s\u2019en faut. Pendant longtemps, elle est consid\u00e9r\u00e9e comme l\u2019oppos\u00e9 de la civilisation, comme un lieu de sauvagerie inspirant la terreur. Au cours du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, les valences de la nature et de la culture, du rural et de l\u2019urbain, s\u2019inversent cependant progressivement. Le mouvement romantique, dont les repr\u00e9sentants sacralisent la nature, est \u00e0 la fois une cause et une cons\u00e9quence de cette inversion. Comme le dit Theodor Adorno dans son \u00ab\u00a0Discours sur la po\u00e9sie lyrique et la soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb, cette sacralisation de la nature n\u2019est concevable que dans un contexte o\u00f9 l\u2019individu se sent de plus en plus ali\u00e9n\u00e9 par rapport aux \u00e9volutions de la soci\u00e9t\u00e9. Les deux processus que sont l\u2019ali\u00e9nation sociale et la valorisation de la nature sont en ce sens concomitants<a class=\"note\">note<\/a>. La th\u00e8se d\u2019Adorno, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, est que la nature voit son prestige rehauss\u00e9 dans les p\u00e9riodes de d\u00e9faite et de normalisation politiques, comme sous la monarchie de Juillet, lorsque les affects investis dans la transformation r\u00e9volutionnaire de la soci\u00e9t\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7us.<\/p>\n<p>La mont\u00e9e en puissance du mouvement et des partis \u00e9cologistes \u00e0 partir de la seconde moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1970, au moment o\u00f9 la force propulsive de mai 1968 s\u2019\u00e9puise, s\u2019explique peut-\u00eatre par le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne. Pour autant, dans certains pays au moins, l\u2019\u00e9mergence de ce mouvement se fait en m\u00eame temps et non apr\u00e8s le d\u00e9clin des mouvements des ann\u00e9es 1960 et 1970<a class=\"note\">note<\/a>. <em>Silent Spring <\/em>de Rachel Carson est un best-seller d\u00e8s 1962. Le slogan \u00ab\u00a0Give earth a chance\u00a0\u00bb est quant \u00e0 lui directement calqu\u00e9 sur \u00ab\u00a0Give peace a chance\u00a0\u00bb. Un mouvement aussi complexe que le mouvement \u00e9cologiste est forc\u00e9ment le produit de processus multiples et discordants.<\/p>\n<p>L\u2019esth\u00e9tique du sublime, dont la forme moderne est fix\u00e9e par Edmund Burke et par Kant, participe de la tendance \u00e0 sacraliser la nature. Que Burke ait \u00e9t\u00e9 le premier et le plus intelligent des opposants \u00e0 la R\u00e9volution fran\u00e7aise n\u2019est pas fortuit. Les r\u00e9volutions politiques modernes, de m\u00eame que la r\u00e9volution industrielle, se d\u00e9roulent pour l\u2019essentiel en milieu urbain. C\u2019est dans les villes que l\u2019\u00ab\u00a0acc\u00e9l\u00e9ration\u00a0\u00bb des temporalit\u00e9s caract\u00e9ristiques de la vie moderne prend place<a class=\"note\">note<\/a>. Le conservatisme de Burke est l\u2019envers de cette acc\u00e9l\u00e9ration. Dans ses <em>R\u00e9flexions sur la r\u00e9volution en France<\/em>, il lui oppose la constance des institutions d\u2019Ancien R\u00e9gime, elles qui ont pass\u00e9 le \u00ab\u00a0test du temps\u00a0\u00bb. La nature, dans ce contexte, devient peu \u00e0 peu un havre de stabilit\u00e9. Elle est le reflet invers\u00e9 de la civilisation du capital. En ce sens, elle en est aussi un pur produit. \u00c9chappant pour un temps \u00e0 l\u2019ali\u00e9nation du monde moderne, le bourgeois et\/ou l\u2019aristocrate (selon les pays) retrouve en elle une forme d\u2019authenticit\u00e9. La nature n\u2019est certes pas partout et toujours connot\u00e9e positivement au <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, tant s\u2019en faut. Il suffit de penser au m\u00e9pris que lui voue Baudelaire, par exemple dans <em>Le Peintre de la vie moderne <\/em>(1863), et \u00e0 sa c\u00e9l\u00e9bration de l\u2019artifice. Mais cette qu\u00eate d\u2019authenticit\u00e9 devient peu \u00e0 peu, \u00e0 cette \u00e9poque, une \u00ab\u00a0exp\u00e9rience de classe\u00a0\u00bb \u2013 pour reprendre une terminologie employ\u00e9e par E. P. Thompson \u00e0 un autre propos \u2013 adoss\u00e9e \u00e0 une certaine repr\u00e9sentation de la nature. Sont susceptibles de faire cette exp\u00e9rience ceux qui ont acc\u00e8s \u00e0 cette derni\u00e8re, qui en ont, en d\u2019autres termes, le temps et les moyens. En sont exclus ceux qui doivent continuellement vendre leur force de travail pour vivre.<\/p>\n<p>Avec le d\u00e9veloppement \u00e9conomique et l\u2019accroissement des classes moyennes, en particulier lors des Trente Glorieuses, cette exp\u00e9rience de classe est rendue accessible, sous une forme certes alt\u00e9r\u00e9e, \u00e0 un nombre grandissant d\u2019individus. La nature se d\u00e9mocratise. Les familles acqui\u00e8rent une ou deux voitures, ce qui leur permet de se rendre dans les parcs naturels ou \u00e0 la montagne. La \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 de consommation\u00a0\u00bb qui appara\u00eet \u00e0 ce moment-l\u00e0 inclut la consommation de la nature. Ce lien entre le consum\u00e9risme montant et la nature est \u00e9voqu\u00e9 par l\u2019\u00e9conomiste John Kenneth Galbraith d\u00e8s<a class=\"note\">note<\/a> . Une partie significative de la population demeure exclue de cette d\u00e9mocratisation, m\u00eame apr\u00e8s les Trente Glorieuses. Pour les plus pauvres et les moins blancs, l\u2019environnement est au mieux une notion abstraite, au pire un argument employ\u00e9 par les pouvoirs publics pour d\u00e9tourner l\u2019attention de leurs probl\u00e8mes. Comme le dit Carl Stokes, maire de Cleveland de 1968 \u00e0 1971 et premier \u00e9lu noir d\u2019une grande ville am\u00e9ricaine, \u00ab\u00a0l\u2019obsession de la nation pour l\u2019environnement a rendu possible ce que George Wallace n\u2019\u00e9tait pas parvenu \u00e0 faire\u00a0: d\u00e9tourner l\u2019attention des probl\u00e8mes des Noirs am\u00e9ricains\u00a0\u00bb (George Wallace \u00e9tait un d\u00e9mocrate de l\u2019Alabama partisan de la s\u00e9gr\u00e9gation raciale)<a class=\"note\">note<\/a>. L\u2019id\u00e9e que les probl\u00e8mes \u00ab\u00a0environnementaux\u00a0\u00bb \u2013 \u00e9troitement d\u00e9finis \u2013 s\u2019opposent aux revendications des minorit\u00e9s ethniques et du mouvement ouvrier est profond\u00e9ment ancr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque, comme elle l\u2019est \u00e0 bien des \u00e9gards \u00e0 l\u2019heure actuelle.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"section1\" id=\"niv1-014\">\n<h3>\u2026\u00a0ET\u00a0NATURALISER LA\u00a0RACE<\/h3>\n<p>Si la nature a fait l\u2019objet de d\u00e9finitions de classe, de genre et de race aux <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e <\/span>et <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cles, elle a en retour particip\u00e9 \u00e0 la construction et \u00e0 la consolidation de ces cat\u00e9gories. Race, classe, genre et nature ont en d\u2019autres termes fait l\u2019objet d\u2019une coconstruction \u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne. L\u2019\u00e9mergence de la <em>wilderness <\/em>au <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle est indissociable de celle, historiquement concomitante, de la <em>whiteness<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire de la blancheur<a class=\"note\">note<\/a>. La ville est sale et sombre, et c\u2019est l\u00e0 que l\u2019on trouve ces individus sales et sombres par excellence que sont les Noirs, les immigr\u00e9s (irlandais, italiens, polonais\u2026) et les ouvriers, qui sont d\u2019ailleurs souvent les m\u00eames personnes. Dans son histoire environnementale des \u00c9tats-Unis, Mark Fiege revient sur l\u2019histoire urbaine de la ville de Topeka, la capitale de l\u2019\u00c9tat du Kansas<a class=\"note\">note<\/a>. Il s\u2019agit d\u2019une ville importante dans l\u2019\u00e9mergence du mouvement des droits civiques, puisque c\u2019est \u00e0 propos de ses \u00e9coles que la Cour supr\u00eame des \u00c9tats-Unis a rendu en 1954 l\u2019arr\u00eat <em>Brown<\/em><\/p>\n<p><em>v. Board of Education<\/em>, mettant fin \u00e0 la s\u00e9gr\u00e9gation raciale dans les \u00e9tablissements scolaires.<\/p>\n<p>\u00c0 Topeka, les quartiers noirs se situent syst\u00e9matiquement en bas de la ville, dans les zones inondables. Les quartiers plus riches se trouvent au contraire pour la plupart sur les hauteurs de la ville. Dans les premi\u00e8res d\u00e9cennies du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, 60\u00a0% des victimes d\u2019inondations sont noires, un ph\u00e9nom\u00e8ne que l\u2019on a observ\u00e9 encore un si\u00e8cle plus tard \u00e0 La Nouvelle-Orl\u00e9ans, \u00e0 l\u2019occasion du passage de l\u2019ouragan Katrina. Aujourd\u2019hui, un constat du m\u00eame ordre peut d\u2019ailleurs \u00eatre fait \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du \u00ab\u00a0bidonville global\u00a0\u00bb<a class=\"note\">note<\/a>. Les noms des quartiers noirs de Topeka \u00e9voquent ainsi la noirceur, la salet\u00e9 ou la bassesse\u00a0: ils s\u2019appellent Mudtown ou Bottoms. Dans les repr\u00e9sentations ordinaires de l\u2019\u00e9poque, les analogies avec le caract\u00e8re ou l\u2019aspect des personnes qui y vivent sont fr\u00e9quentes. La fin du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e <\/span>et le d\u00e9but du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle correspondent \u00e0 la naissance des sciences sociales, dans lesquelles l\u2019influence de l\u2019environnement sur les individus est de plus en plus affirm\u00e9e, y compris chez des th\u00e9oriciens de la lib\u00e9ration noire comme W.E.B. Du Bois<a class=\"note\">note<\/a>.<\/p>\n<p>La blancheur, <em>whiteness<\/em>, est l\u2019antonyme de cette salet\u00e9 et de cette sombreur, elle est synonyme de puret\u00e9<a class=\"note\">note<\/a>. Cette puret\u00e9 caract\u00e9rise non seulement les classes dominantes blanches et leurs quartiers, mais \u00e9galement la nature, qui est leur espace privil\u00e9gi\u00e9. Comme le dit John Muir, le fondateur du Sierra Club, \u00ab\u00a0rien de v\u00e9ritablement sauvage n\u2019est impur\u00a0\u00bb (<em>nothing truly wild is unclean<\/em>), l\u2019impuret\u00e9 \u00e9tant un mal n\u00e9 dans la civilisation, en ville. Muir n\u2019est bien s\u00fbr pas l\u2019inventeur de cette id\u00e9e. On la trouve sous une forme diff\u00e9rente, un si\u00e8cle plus t\u00f4t, chez Rousseau<a class=\"note\">note<\/a>. La diff\u00e9rence est qu\u2019avec la mont\u00e9e en puissance des cat\u00e9gories raciales tout au long du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, aux \u00c9tats-Unis mais aussi plus g\u00e9n\u00e9ralement, cette id\u00e9e entre en interaction et s\u2019enracine dans un syst\u00e8me politique et \u00e9conomique racialis\u00e9. <em>Wilderness <\/em>et <em>whiteness <\/em>sont donc deux cat\u00e9gories \u2013 plus pr\u00e9cis\u00e9ment deux <em>institutions <\/em>\u2013 qui se soutiennent l\u2019une l\u2019autre.<\/p>\n<p>La nature \u00e9tats-unienne n\u2019est \u00ab\u00a0pure\u00a0\u00bb que dans la mesure o\u00f9 ce groupe sale et sombre par excellence que sont les Am\u00e9rindiens en a \u00e9t\u00e9 extirp\u00e9. En m\u00eame temps que les Noirs mais selon des modalit\u00e9s diff\u00e9rentes, ceux-ci sont les grands exclus de la \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb en voie de construction \u00e0 cette \u00e9poque. Cette exclusion par le massacre ou le placement dans des r\u00e9serves est une condition pour que des touristes blancs de classes moyennes et sup\u00e9rieures puissent exp\u00e9rimenter l\u2019authenticit\u00e9 des rivi\u00e8res, canyons, for\u00eats, montagnes, animaux sauvages, etc. Comme dit Carolyn Merchant, il y a donc une <em>histoire environnementale de la race<\/em>, autrement dit la blancheur et l\u2019exp\u00e9rience de soi qui l\u2019accompagne sont d\u00e9finies environnementalement<a class=\"note\">note<\/a>.<\/p>\n<p>Cette histoire environnementale de la race entretient des rapports complexes avec le genre. Certaines \u00e9pist\u00e9mologies f\u00e9ministes actuelles \u00e9tablissent volontiers une analogie entre la domination de l\u2019homme sur la femme et la domination de l\u2019homme sur la nature. De ce point de vue, le d\u00e9veloppement \u00e9conomique, mais aussi la connaissance scientifique sont rendus possibles par l\u2019assujettissement de la nature \u2013 au double sens de \u00ab\u00a0dominer\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0prendre pour sujet d\u2019\u00e9tude\u00a0\u00bb \u2013 et par l\u2019asservissement des femmes. Cet asservissement s\u2019exprime, en mati\u00e8re \u00e9conomique, par l\u2019exploitation dont elles sont l\u2019objet dans le foyer familial et, dans le domaine scientifique, par l\u2019exclusion de formes de savoirs (suppos\u00e9es) \u00ab\u00a0f\u00e9minines\u00a0\u00bb de la connaissance scientifique l\u00e9gitime.<\/p>\n<p>La nature complique les relations d\u2019\u00ab\u00a0engendrement mutuel\u00a0\u00bb existant entre les cat\u00e9gories raciales et les cat\u00e9gories sexuelles depuis le <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XVIII<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle<a class=\"note\">note<\/a>. Comme l\u2019a montr\u00e9 Elsa Dorlin, le rapport entre ces derni\u00e8res est d\u2019une part analogique, c\u2019est-\u00e0-dire que leur coconstruction s\u2019op\u00e8re par rapprochement et diff\u00e9renciation.<\/p>\n<p>Mais il est aussi historique, les cat\u00e9gories raciales \u00e9tant pour une part d\u00e9riv\u00e9es des cat\u00e9gories sexuelles, d\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0matrice de la race\u00a0\u00bb, qui donne son titre \u00e0 un ouvrage de Dorlin. Ainsi, la diff\u00e9renciation entre les sexes est l\u2019un des crit\u00e8res qui permettent de hi\u00e9rarchiser les races au seuil de l\u2019\u00e9poque moderne. Si les Africains sont consid\u00e9r\u00e9s comme une race inf\u00e9rieure, c\u2019est parce que les hommes africains sont imberbes, c\u2019est-\u00e0-dire peu diff\u00e9renci\u00e9s des femmes de la m\u00eame race. Une analyse plus fine doit pouvoir \u00e9tablir ce qui, dans le rapport entre la nature et ces autres formes de cat\u00e9gorisation, est de l\u2019ordre de l\u2019analogie ou de la d\u00e9rivation. Il n\u2019est pas dit que l\u2019analyse soit la m\u00eame pour chaque pays, le contraire est m\u00eame certain. Car ce rapport prend place dans des histoires nationales et des dispositifs \u00e9tatiques singuliers.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"section1\" id=\"niv1-015\">\n<h3>EXPORTER L\u2019ENVIRONNEMENT<\/h3>\n<p>La nature et l\u2019exp\u00e9rience de classe qui en est indissociable, les imp\u00e9rialistes occidentaux les ont export\u00e9es tout au long du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle de par le monde. Des organisations telles que le WWF (World Wildlife Fund, fond\u00e9 dans les ann\u00e9es 1960) ont diffus\u00e9 le mod\u00e8le am\u00e9ricain des parcs naturels, en alliance plus ou moins \u00e9troite avec les \u00e9lites des pays concern\u00e9s, en Asie et en Afrique notamment. L\u2019installation de ces parcs naturels s\u2019est souvent faite sans \u00e9gard pour les populations locales, le plus souvent pauvres et sans influence politique. L\u2019historien indien Ramachandra Guha raconte ainsi la fa\u00e7on dont le \u00ab\u00a0Project Tiger\u00a0\u00bb, qui pr\u00e9conisait dans les ann\u00e9es 1970 la cr\u00e9ation de r\u00e9serves o\u00f9 le tigre du Bengale serait prot\u00e9g\u00e9, a conduit au d\u00e9placement de nombreux villages et de leurs habitants<a class=\"note\">note<\/a>. Leprocessus \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le comt\u00e9 de Warren l\u2019est \u00e9galement ici, sous d\u2019autres latitudes\u00a0: la construction d\u2019une nature intacte et de l\u2019exp\u00e9rience de classe qu\u2019elle rend possible \u2013 les tigres sont offerts \u00e0 la contemplation des \u00e9lites indienne et internationale \u2013 suppose la d\u00e9possession de pans entiers de la population. Elle implique aussi la restriction de l\u2019\u00e9cologie \u00e0 des questions de pr\u00e9servation ou de conservation. Comme les r\u00e9sidents du comt\u00e9 de Warren ou de South Central, les populations indiennes sont confront\u00e9es \u00e0 des probl\u00e8mes environnementaux de grande ampleur\u00a0: pollution, p\u00e9nurie d\u2019eau et de combustible, \u00e9rosion des sols, s\u00e9cheresse, etc. Avec le changement climatique, ces probl\u00e8mes ne cessent de s\u2019accro\u00eetre. Mais ils n\u2019entrent pas dans le champ des pr\u00e9occupations environnementalistes l\u00e9gitimes.<\/p>\n<p>L\u2019implantation de ce mod\u00e8le s\u2019appuie sur une longue histoire d\u2019\u00e9cologie coloniale ou d\u2019\u00ab\u00a0imp\u00e9rialisme vert<a class=\"note\">note<\/a>\u00a0\u00bb. C\u2019est ce qu\u2019illustre le cas du Kenya. Des politiques de conservation de la nature sont introduites dans ce pays par les Britanniques d\u00e8s la fin du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle<a class=\"note\">note<\/a>. Elles re\u00e7oivent l\u2019appui d\u2019associations imp\u00e9riales priv\u00e9es, telles que la Soci\u00e9t\u00e9 pour la pr\u00e9servation de la faune de l\u2019Empire \u2013 devenue depuis Fauna and Flora International \u2013 d\u00e8s le d\u00e9but du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle. Ces politiques entrent fr\u00e9quemment en conflit avec les int\u00e9r\u00eats des populations locales. Elles emp\u00eachent par exemple le d\u00e9veloppement agricole de certaines r\u00e9gions, au d\u00e9triment du bien-\u00eatre des populations, r\u00e9servant de vastes territoires \u00e0 la chasse ou au safari. Elles condamnent \u00e0 de lourdes amendes les atteintes ill\u00e9gales aux b\u00eates sauvages, y compris lorsque celles-ci menacent le b\u00e9tail ou les humains, et ne pr\u00e9voient gu\u00e8re de d\u00e9dommagements en cas de d\u00e9cimation des troupeaux. Elles placent en outre l\u2019usage des for\u00eats et des sols sous le contr\u00f4le de l\u2019autorit\u00e9 coloniale. C\u2019est la raison pour laquelle elles donnent souvent lieu \u00e0 des mouvements de contestation de la part des autochtones.<\/p>\n<p>Lors de la d\u00e9colonisation, les organisations environnementalistes internationales s\u2019affairent afin que ces politiques de pr\u00e9servation ne soient pas remises en question. Les politiques \u00e9conomiques modernisatrices ou \u00ab\u00a0d\u00e9veloppementalistes\u00a0\u00bb souvent pr\u00f4n\u00e9es par les r\u00e9gimes nouvellement ind\u00e9pendants leur font craindre une exploitation immod\u00e9r\u00e9e de la nature. D\u00e8s les ann\u00e9es 1950, plusieurs conf\u00e9rences internationales sont ainsi organis\u00e9es en Afrique, visant \u00e0 convaincre les \u00e9lites issues de la d\u00e9colonisation de l\u2019importance de la pr\u00e9servation de la nature pour le tourisme, ou en vue du d\u00e9veloppement \u00e9conomique. Une attitude \u00ab\u00a0paternaliste\u00a0\u00bb pr\u00e9vaut dans ce contexte, les organisations internationales pariant sur l\u2019incapacit\u00e9 de ces pays \u00e0 prendre soin de leurs ressources naturelles par eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>Les colonies puis les pays du tiers monde sont d\u2019une part per\u00e7us par les Occidentaux comme l\u2019<em>anti-wilderness <\/em>par excellence, c\u2019est-\u00e0-dire comme sujets \u00e0 la surpopulation, aux famines, \u00e0 la guerre civile et \u00e0 la d\u00e9gradation environnementale. Lorsqu\u2019ils sont vid\u00e9s de leurs occupants, comme dans les parcs naturels, d\u00e9serts, jungles et autres lieux suppos\u00e9s \u00ab\u00a0vierges\u00a0\u00bb, ces espaces sont au contraire connot\u00e9s positivement. La nature d\u00e9chue participe <em>a contrario <\/em>de la construction de la nature dans les pays occidentaux. Si l\u2019\u00ab\u00a0orientalisme\u00a0\u00bb est, comme le dit Edward Said, l\u2019\u00ab\u00a0Orient d\u00e9crit par l\u2019Occident\u00a0\u00bb, au sens o\u00f9, au <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, l\u2019Occident se construit dans un rapport fantasm\u00e9 et invers\u00e9 \u00e0 l\u2019Orient, cet orientalisme concerne aussi la nature. Il suffit pour s\u2019en convaincre de parcourir les pages de ce qui constitue l\u2019un des principaux vecteurs de cette repr\u00e9sentation de la nature \u00ab\u00a0orientale\u00a0\u00bb en Occident\u00a0: le magazine <em>National Geographic<\/em>. <em>Veils and Daggers<\/em>, des voiles et des poignards, comme le dit le titre de l\u2019ouvrage de la th\u00e9oricienne f\u00e9ministe et postcoloniale Linda Steet, qui analyse la fa\u00e7on dont ce magazine a repr\u00e9sent\u00e9 photographiquement le monde arabe tout au long du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle<a class=\"note\">note<\/a>. Depuis 1888, date de sa cr\u00e9ation aux \u00c9tats-Unis, le <em>National Geographic <\/em>\u2013 l\u2019un des outils p\u00e9dagogiques les plus utilis\u00e9s dans les cours de g\u00e9ographie dans le monde \u2013 n\u2019a cess\u00e9 d\u2019essentialiser l\u2019Orient, de le renvoyer \u00e0 un \u00ab\u00a0primitivisme\u00a0\u00bb originel et immuable.<\/p>\n<p>Les ressources que renferment les colonies, puis les postcolonies, sont mises \u00e0 contribution pour les besoins \u00e9conomiques et militaires des empires. L\u2019imp\u00e9rialisme suppose la connaissance des ressources disponibles, ce qui explique qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 producteur de savoirs nouveaux \u2013 en botanique, g\u00e9ologie, anthropologie\u2026 \u2013 tout au long de l\u2019\u00e9poque moderne. Il implique aussi d\u2019\u00eatre \u00e0 m\u00eame de planifier le renouvellement et la circulation de ces ressources, notamment des colonies vers les m\u00e9tropoles. Comme on va le voir au chapitre III, la gestion du bois, des minerais et de l\u2019eau notamment est d\u00e9terminante sur le plan militaire. D\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e avanc\u00e9e par certains historiens selon laquelle l\u2019\u00e9cologie, et m\u00eame le concept moderne de nature, trouve l\u2019une de ses origines dans la colonisation et, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, dans le contr\u00f4le de la nature des r\u00e9gions colonis\u00e9es<a class=\"note\">note<\/a>. Ce contr\u00f4le suppose de soustraire ces ressources des mains des autochtones, ce qui explique les discours \u00ab\u00a0paternalistes\u00a0\u00bb affirmant leur incapacit\u00e9 \u00e0 en prendre soin. Les imp\u00e9rialismes \u00e9cologique et culturel trouvent ici leur point de fusion. Dans le cas de l\u2019empire am\u00e9ricain, on assiste dans la seconde moiti\u00e9 du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle \u00e0 la r\u00e9surgence de puissants courants de pens\u00e9e n\u00e9omalthusiens, qui prennent aussi bien pour objet les pauvres am\u00e9ricains que les populations du tiers monde<a class=\"note\">note<\/a>. La publication en 1968 du best-seller de Paul Ehrlich, <em>The Population Bomb<\/em>, en est un exemple. Ce n\u00e9omalthusianisme est concomitant de la p\u00e9riode de la guerre froide, qui voit les deux superpuissances s\u2019affronter dans le cadre de guerres par procuration (<em>proxy wars<\/em>) dans le tiers monde. Dans ce contexte, le contr\u00f4le sur les ressources naturelles est d\u00e9terminant.<\/p>\n<p>Le livre d\u2019Ehrlich \u00e9voque non seulement les populations pauvres du Sud, mais \u00e9galement celles du Nord. Le n\u00e9omalthusianisme, qui caract\u00e9rise des pans importants du mouvement environnementaliste des ann\u00e9es 1960, pr\u00e9conise un contr\u00f4le drastique des naissances, c\u2019est-\u00e0-dire, comme chez Malthus lui-m\u00eame, des naissances dans les classes sociales les plus basses et les minorit\u00e9s. C\u2019est l\u2019une des explications de la rupture qui s\u2019installe, d\u00e8s l\u2019origine, entre le mouvement environnementaliste et le mouvement des droits civiques. D\u00e8s cette \u00e9poque, un lien est \u00e9galement \u00e9tabli entre immigration et d\u00e9gradation de l\u2019environnement, la lutte contre la premi\u00e8re se faisant notamment au nom de la pr\u00e9servation du second<a class=\"note\">note<\/a>. Dans les perspectives n\u00e9omalthusiennes, l\u2019opposition n\u2019est donc pas (seulement) entre une nature intacte au centre et une nature d\u00e9grad\u00e9e dans les p\u00e9riph\u00e9ries. La corruption atteint le centre lui-m\u00eame, en ce que l\u2019on y trouve des populations dont la natalit\u00e9 et l\u2019impact sur l\u2019environnement doivent \u00eatre rigoureusement encadr\u00e9s par l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"section1\" id=\"niv1-016\">\n<h3>L\u2019\u00c9COLOGIE POLITIQUE QUI\u00a0VIENT<\/h3>\n<p>Si les associations environnementalistes traditionnelles ont du mal \u00e0 reconna\u00eetre la dimension sociale de l\u2019\u00e9cologie, le mouvement ouvrier, de son c\u00f4t\u00e9, entretient depuis les origines un rapport ambivalent avec les probl\u00e9matiques environnementales. L\u2019explosion de l\u2019usine AZF de septembre 2001 \u00e9voqu\u00e9e ci-dessus a mis au jour une importante rupture entre les associations de d\u00e9fense des sinistr\u00e9s et les syndicats. Le 21 mars 2002, soit six mois apr\u00e8s l\u2019explosion, l\u2019ensemble des f\u00e9d\u00e9rations syndicales de la chimie manifeste \u00e0 Toulouse, en d\u00e9fense de l\u2019industrie chimique<a class=\"note\">note<\/a>. La banderole de t\u00eate d\u00e9clare\u00a0: \u00ab\u00a0La chimie un besoin, la s\u00e9curit\u00e9 une exigence\u00a0\u00bb. L\u2019objet de la manifestation est l\u2019am\u00e9lioration de la s\u00e9curit\u00e9 des installations et la d\u00e9fense de l\u2019emploi dans ce secteur, menac\u00e9 par les mesures prises par les autorit\u00e9s et le groupe Total, auquel appartenait l\u2019usine, \u00e0 la suite de la catastrophe. Le red\u00e9marrage des parties intactes de l\u2019usine, apr\u00e8s renforcement des mesures de s\u00e9curit\u00e9, est demand\u00e9 par les syndicats. Des salari\u00e9s des entreprises sous-traitantes de l\u2019usine sont \u00e9galement pr\u00e9sents lors de cette manifestation.<\/p>\n<p>Deux jours plus tard, le collectif \u00ab\u00a0Plus jamais \u00e7a, ni ici ni ailleurs\u00a0\u00bb manifeste au m\u00eame endroit. Ce collectif regroupe les riverains et les victimes de l\u2019explosion, ainsi que des associations, notamment environnementales. Son objectif est d\u2019obtenir la fermeture d\u00e9finitive de l\u2019usine, seule \u00e0 m\u00eame \u00e0 ses yeux de garantir la s\u00e9curit\u00e9 des habitants. Il se r\u00e9v\u00e8le que Total avait l\u2019intention de fermer l\u2019usine d\u00e8s avant l\u2019explosion, du fait de sa rentabilit\u00e9 insuffisante, r\u00e9elle ou suppos\u00e9e. Comme l\u2019a dit alors avec \u00e0 propos un commentateur, \u00ab\u00a0l\u2019explosion fait le larron<a class=\"note\">note<\/a>\u00a0\u00bb. C\u2019est la raison pour laquelle les syndicats per\u00e7oivent l\u2019existence d\u2019une alliance \u00ab\u00a0objective\u00a0\u00bb entre ces associations et le patron, tous deux ayant int\u00e9r\u00eat pour des raisons diff\u00e9rentes \u00e0 la fermeture de l\u2019usine.<\/p>\n<p>Cette rupture est r\u00e9v\u00e9latrice d\u2019une division qui a structur\u00e9 le champ politique au <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle. Aux syndicats la d\u00e9fense des emplois et de l\u2019industrie qui les procure, \u00e0 l\u2019exclusion parfois d\u2019autres pr\u00e9occupations, comme la s\u00e9curit\u00e9 des riverains ou des salari\u00e9s eux-m\u00eames. Aux associations environnementales et leurs alli\u00e9s, la lutte contre les pollutions, les risques industriels et autres effets n\u00e9fastes g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par la production \u00e9conomique. Le syndicalisme s\u2019est historiquement construit sur la croyance en les effets b\u00e9n\u00e9fiques du d\u00e9veloppement des \u00ab\u00a0forces productives\u00a0\u00bb et en ses cons\u00e9quences positives sur la condition salariale. C\u2019est particuli\u00e8rement vrai, en France, de la CGT. La p\u00e9riode qui va de 1936 \u00e0 1945, du Front populaire au programme du Conseil national de la R\u00e9sistance, est d\u00e9terminante dans la formation de l\u2019identit\u00e9 syndicale de la CGT<a class=\"note\">note<\/a>. En 1946, au sortir de la guerre, le syndicat consacre un document \u00e0 la relance de l\u2019appareil productif du pays dans lequel figure, connot\u00e9e positivement, l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00ab\u00a0asservir la nature\u00a0\u00bb au service de cette relance<a class=\"note\">note<\/a>. Une lecture \u00ab\u00a0productiviste\u00a0\u00bb du marxisme, tr\u00e8s influente tout au long du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle, notamment parce qu\u2019elle est adoss\u00e9e au mod\u00e8le sovi\u00e9tique, a \u00e9galement jou\u00e9 un r\u00f4le. La rigidification de la distinction entre le travail et le \u00ab\u00a0hors travail\u00a0\u00bb a elle aussi \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminante. Elle a induit une coupure nette entre, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les syndicats, dont l\u2019objet est le travail et, de l\u2019autre, les \u00ab\u00a0associations\u00a0\u00bb, dont le domaine de pr\u00e9dilection est le \u00ab\u00a0hors travail\u00a0\u00bb ou la soci\u00e9t\u00e9 civile, sous-entendu le travail ne rel\u00e8ve pas de cette derni\u00e8re<a class=\"note\">note<\/a>.<\/p>\n<p>Ce constat doit cependant \u00eatre nuanc\u00e9, le lien entre le syndicalisme \u2013 le mouvement ouvrier en g\u00e9n\u00e9ral \u2013 et les questions environnementales \u00e9tant complexe. D\u2019abord, les salari\u00e9s et leurs syndicats sont parfaitement conscients des risques industriels. Et pour cause\u00a0: ils sont en premi\u00e8re ligne pour en subir les cons\u00e9quences. Dans une usine comme AZF, il y a les grosses catastrophes comme celle de septembre 2001 mais aussi les accidents plus \u00ab\u00a0ordinaires\u00a0\u00bb\u00a0: fuites, intoxications, incendies, petites explosions<a class=\"note\">note<\/a>\u2026 De tels accidents sont fr\u00e9quents. S\u2019ils devaient conduire \u00e0 chaque fois \u00e0 l\u2019interruption de la production, conform\u00e9ment \u00e0 ce que pr\u00e9conisent les r\u00e8glements en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 au travail, elle le serait constamment. Cons\u00e9quence\u00a0: les salari\u00e9s de ces usines d\u00e9veloppent \u00ab\u00a0sur le tas\u00a0\u00bb un savoir-faire sophistiqu\u00e9, permettant la gestion \u00ab\u00a0informelle\u00a0\u00bb de ces accidents. La cr\u00e9ativit\u00e9 et le courage des travailleurs sont des conditions du fonctionnement de ce type d\u2019installations, comme ils le sont dans le processus industriel en g\u00e9n\u00e9ral. Ils sont souvent conduits pour cela \u00e0 prendre des risques importants pour leur sant\u00e9 et celle de leurs coll\u00e8gues. Or, m\u00eame si elle est rarement reconnue comme telle, notamment par le mouvement \u00e9cologiste dominant, la sant\u00e9 au travail constitue une probl\u00e9matique \u00e9cologique de plein droit, tout comme l\u2019installation d\u2019un incin\u00e9rateur ou le bruit anormalement \u00e9lev\u00e9 dans un quartier populaire avoisinant un a\u00e9roport<a class=\"note\">note<\/a>. La sant\u00e9 du salari\u00e9 est le reflet ou l\u2019interface de son rapport \u00e0 l\u2019environnement, que celui-ci soit technique, naturel, l\u00e9gal, ou les trois \u00e0 la fois. D\u00e8s lors que ce fait est reconnu, la rupture entre le syndical et l\u2019\u00e9cologique para\u00eet d\u00e9j\u00e0 moins profonde.<\/p>\n<p>Les syndicats prennent par ailleurs conscience, au cours des ann\u00e9es 1960, de l\u2019importance des th\u00e9matiques \u00e9cologiques. Cette prise de conscience s\u2019op\u00e8re, en France et ailleurs, sous l\u2019impulsion des mouvements sociaux qui s\u2019en r\u00e9clament. Si des fractions importantes du mouvement ouvrier se m\u00e9fient des mouvements \u00e9cologistes, celui-ci n\u2019est pas syst\u00e9matiquement herm\u00e9tique aux id\u00e9es qu\u2019ils avancent, surtout lorsqu\u2019elles rejoignent les pr\u00e9occupations li\u00e9es au risque professionnel que nous venons d\u2019\u00e9voquer. Les syndicats int\u00e8grent progressivement certaines th\u00e9matiques \u00e9cologiques \u00e0 leur logiciel, par l\u2019entremise notamment de la notion de \u00ab\u00a0cadre de vie\u00a0\u00bb. La premi\u00e8re occurrence de cette notion dans la presse syndicale semble remonter \u00e0 1965. Elle appara\u00eet dans l\u2019hebdomadaire de la CFDT <em>Syndicalisme Hebdo<\/em><a class=\"note\">note<\/a> et d\u00e9signe tout ce qui rel\u00e8ve du logement, des transports, de la culture, de la \u00ab\u00a0qualit\u00e9\u00a0\u00bb ou du \u00ab\u00a0cadre\u00a0\u00bb de vie, des \u00ab\u00a0nuisances\u00a0\u00bb (pollutions, bruits\u2026). Le \u00ab\u00a0cadre de vie\u00a0\u00bb, ce n\u2019est pas seulement le \u00ab\u00a0hors travail\u00a0\u00bb<a class=\"note\">note<\/a>. Il permet justement de penser le lien entre le travail et le hors-travail, de mettre en question la s\u00e9paration entre eux, de consid\u00e9rer l\u2019individu autrement que sous le seul aspect du salariat. Il suppose par cons\u00e9quent un affaiblissement relatif de cette distinction.<\/p>\n<p>La notion de \u00ab\u00a0cadre de vie\u00a0\u00bb se nourrit de toute une production th\u00e9orique particuli\u00e8rement dynamique sur cette question. Les travaux de Michel de Certeau, Andr\u00e9 Gorz, ou ceux plus anciens de Henri Lefebvre \u2013 dont le premier volume de la <em>Critique de la vie quotidienne <\/em>para\u00eet \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940 \u2013 en sont des exemples. Les syndicats les plus proches des \u00ab\u00a0nouveaux mouvements sociaux\u00a0\u00bb comme la CFDT ne sont pas les seuls concern\u00e9s. Des d\u00e9bats sur le \u00ab\u00a0cadre de vie\u00a0\u00bb ont lieu au sein m\u00eame de la CGT d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1970. Il est int\u00e9ressant de constater que cette notion y est discut\u00e9e principalement dans la p\u00e9riode et en lien avec la strat\u00e9gie de l\u2019Union de la gauche, entre 1972 et 1977. Celle-ci conduit les syndicats \u00e0 se politiser, autrement dit \u00e0 renoncer \u00e0 une stricte d\u00e9limitation entre le social, domaine de comp\u00e9tence des syndicats, et le politique, domaine de comp\u00e9tence des partis. La \u00ab\u00a0d\u00e9sectorisation\u00a0\u00bb \u2013 pour parler comme Michel Dobry \u2013 que l\u2019on constate dans le sillage de mai 1968 favorise la circulation de ce type de th\u00e9matiques \u00e0 travers les champs sociaux<a class=\"note\">note<\/a>. La notion d\u2019\u00ab\u00a0environnement\u00a0\u00bb elle-m\u00eame, certes dot\u00e9e d\u2019un sens assez vague, appara\u00eet dans des textes de congr\u00e8s de la CGT d\u00e8s 1972.<\/p>\n<p>Les mouvements \u00e9cologistes ne sont pas les seuls \u00e0 avoir influ\u00e9 sur le mouvement ouvrier en mati\u00e8re environnementale. Les luttes de d\u00e9colonisation ont elles aussi contribu\u00e9 \u00e0 sa prise en consid\u00e9ration des th\u00e9matiques \u00e9cologiques<a class=\"note\">note<\/a>. D\u00e8s les ann\u00e9es 1950, on trouve dans la presse syndicale une d\u00e9nonciation du pillage des ressources naturelles des colonies, notamment de l\u2019Alg\u00e9rie. Dans une note au Conseil \u00e9conomique et social de 1955, un d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 de la CFTC regrette par exemple les effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res des travaux d\u2019irrigation conduits par l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais en termes de d\u00e9boisement et d\u2019\u00e9rosion des sols. L\u2019exploitation des populations coloniales et celle de la nature sont souvent d\u00e9nonc\u00e9es conjointement, la d\u00e9gradation de la nature \u00e9tant pr\u00e9sent\u00e9es comme l\u2019une des causes de la pauvret\u00e9 de ces derni\u00e8res.<\/p>\n<p>L\u2019hybridation entre luttes syndicales et environnementales s\u2019est poursuivie au cours des ann\u00e9es r\u00e9centes. Il ne fait pas de doute que l\u2019efficacit\u00e9 des mouvements d\u2019\u00e9mancipation au <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XXI<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle d\u00e9pendra en large part de l\u2019approfondissement de cette hybridation. Dans le cadre d\u2019alliances avec des associations telles qu\u2019AC\u00a0! (Agir ensemble contre le ch\u00f4mage) ou l\u2019APEIS (Association pour l\u2019emploi, l\u2019information et la solidarit\u00e9 des ch\u00f4meurs et travailleurs pr\u00e9caires), la CGT \u00c9nergie se livre depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 \u00e0 des \u00ab\u00a0op\u00e9rations Robin des Bois\u00a0\u00bb<a class=\"note\">note<\/a>. Ces op\u00e9rations consistent \u00e0 refuser de couper le courant, ou \u00e0 le r\u00e9tablir, dans les foyers priv\u00e9s d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 du fait de leur incapacit\u00e9 \u00e0 payer leurs factures. Il s\u2019agit donc d\u2019actions contre ce que nous avons appel\u00e9 ci-dessus la \u00ab\u00a0pauvret\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique\u00a0\u00bb, \u00e0 savoir la difficult\u00e9 que rencontrent les foyers paup\u00e9ris\u00e9s \u00e0 assumer financi\u00e8rement un approvisionnement minimal en \u00e9nergie. Ces op\u00e9rations s\u2019accompagnent parfois de coupures de courant au domicile de patrons ou d\u2019\u00e9lus favorables \u00e0 la privatisation d\u2019EDF. Elles ont principalement eu lieu lors de la mobilisation contre cette privatisation en 2004. Leur objectif est de montrer que la privatisation de l\u2019entreprise conduira \u00e0 une augmentation du prix de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, dont souffriront les plus pauvres. Il s\u2019agit d\u2019indiquer que cette lutte n\u2019est pas un mouvement \u00ab\u00a0corporatiste\u00a0\u00bb, de seule d\u00e9fense du statut des salari\u00e9s d\u2019EDF.<\/p>\n<p>Les op\u00e9rations \u00ab\u00a0Robin des Bois\u00a0\u00bb t\u00e9moignent de la r\u00e9surgence \u00e0 l\u2019heure actuelle de \u00ab\u00a0r\u00e9pertoires d\u2019action\u00a0\u00bb ant\u00e9rieurs \u00e0 l\u2019\u00e9mergence du mouvement ouvrier moderne dans la seconde moiti\u00e9 du <span class=\"petite_capitale\" style=\"font-variant: small-caps;\">XIX<\/span><span class=\"exposant\" style=\"vertical-align: super;\">e<\/span>\u00a0si\u00e8cle. Ces op\u00e9rations se rapprochent de ce qu\u2019Eric Hobsbawm a classiquement nomm\u00e9 les \u00ab\u00a0bandits sociaux\u00a0\u00bb<a class=\"note\">note<\/a>. Il s\u2019agit de prendre aux riches pour donner aux pauvres, en s\u2019appuyant pour cela sur une conception \u00ab\u00a0morale\u00a0\u00bb de la justice sociale. Les agents EDF se livrent \u00e0 ce type d\u2019op\u00e9rations depuis toujours. Jusqu\u2019ici cependant, elles relevaient de l\u2019initiative individuelle, et n\u2019\u00e9taient pas publiquement assum\u00e9es par le syndicat.<\/p>\n<p>Ces actions pr\u00e9sentent une affinit\u00e9 tr\u00e8s nette avec le mouvement pour la justice environnementale, m\u00eame si elles sont men\u00e9es dans un cadre syndical. Comme le dit un responsable de la CGT \u00c9nergie, \u00ab\u00a0dans les quartiers o\u00f9 on ne pouvait plus entrer parce que les v\u00e9hicules bleus sont synonymes de coupure (les gars entraient l\u00e0-dedans avec la peur au ventre et ils se faisaient caillasser), on r\u00e9investit les quartiers \u00e0 visage d\u00e9couvert [\u2026]<a class=\"note\">note<\/a>\u00a0\u00bb. Les op\u00e9rations \u00ab\u00a0Robin des Bois\u00a0\u00bb permettent donc d\u2019abattre la fronti\u00e8re qui s\u00e9pare le syndical de l\u2019environnemental, en l\u2019occurrence d\u2019une probl\u00e9matique \u00e9nerg\u00e9tique. Elles permettent par la m\u00eame occasion de nouer des liens avec des secteurs de la population souvent \u00e9trangers \u00e0 l\u2019action syndicale, en particulier dans les quartiers populaires, qui sont aussi des quartiers o\u00f9 l\u2019on trouve une forte proportion de minorit\u00e9s ethnoraciales. Il s\u2019agit donc, entre autres choses, d\u2019une forme de lutte contre le racisme environnemental. C\u2019est l\u00e0, dans l\u2019hybridation des luttes et la construction d\u2019alliances in\u00e9dites, que se joue l\u2019avenir de l\u2019\u00e9cologie politique.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"section1\" id=\"niv1-017\">\n<h3>CONCLUSION<\/h3>\n<p>R\u00e9capitulons. Les in\u00e9galit\u00e9s environnementales constituent une donn\u00e9e structurante des rapports de force politiques \u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne. Elles impliquent que les cons\u00e9quences n\u00e9fastes du d\u00e9veloppement capitaliste ne sont pas subies de la m\u00eame mani\u00e8re, au m\u00eame degr\u00e9, par tous les secteurs de la population. Ces in\u00e9galit\u00e9s pr\u00e9c\u00e8dent de beaucoup la crise \u00e9cologique actuelle.<\/p>\n<p>Celle-ci tend cependant \u00e0 les aggraver, comme on va le voir dans un instant. Une forme particuli\u00e8re d\u2019in\u00e9galit\u00e9 \u00e9cologique a retenu notre attention ici\u00a0: le racisme environnemental. Mais comprendre ce dernier suppose de prendre en consid\u00e9ration d\u2019autres logiques in\u00e9galitaires, la classe et le genre en particulier.<\/p>\n<p>Toute la question, \u00e0 partir de l\u00e0, est de d\u00e9terminer quels moyens le capitalisme met en \u0153uvre pour amortir ou g\u00e9rer les conflits qui r\u00e9sultent des in\u00e9galit\u00e9s \u00e9cologiques, en particulier lorsqu\u2019ils s\u2019intensifient du fait de la crise environnementale. Le capitalisme est g\u00e9n\u00e9rateur de crise, mais il produit aussi des \u00ab\u00a0anticorps\u00a0\u00bb \u00e0 la crise, qui lui permettent d\u2019en amortir les effets et, au passage, d\u2019en tirer profit. Le chapitre II a pour objet l\u2019un des plus importants de ces \u00ab\u00a0anticorps\u00a0\u00bb, qui a lui aussi une longue histoire, mais dont l\u2019importance ne cesse de s\u2019accro\u00eetre \u00e0 mesure que s\u2019approfondit la crise \u00e9cologique\u00a0: l\u2019assurance des risques climatiques, l\u2019une des formes que rev\u00eat aujourd\u2019hui la finance environnementale.<\/p>\n<p><span class=\"userContent\"><span class=\"text_exposed_show\"><a href=\"http:\/\/www.editions-zones.fr\/spip.php?page=lyberplayer&amp;id_article=182\">Source : LA NATURE EST UN CHAMP DE BATAILLE <\/a><br \/>\n<\/span><\/span><br \/>\n<span class=\"texte_article\"><b>Vous avez ici gratuitement acc\u00e8s au contenu des livres publi\u00e9s par Zones. Nous esp\u00e9rons que ces lybers vous donneront envie d\u2019acheter nos livres, disponibles dans toutes les bonnes librairies. 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