{"id":2293,"date":"2014-10-29T22:08:54","date_gmt":"2014-10-29T21:08:54","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2293"},"modified":"2014-10-27T22:36:39","modified_gmt":"2014-10-27T21:36:39","slug":"sadri-khiari-intervention-au-colloque-penser-lemancipation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2293","title":{"rendered":"Sadri Khiari, intervention au colloque \u00ab Penser l\u2019\u00e9mancipation \u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Intervention de Sadri Khiari au <a href=\"http:\/\/www3.unil.ch\/wpmu\/ple\/2012\/07\/race-et-capitalisme-strategies-et-politisations-antiracistes\/\" target=\"_blank\">Colloque \u00ab\u00a0Penser l\u2019\u00e9mancipation<\/a>\u00a0\u00bb qui s\u2019est tenu \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne (Suisse) les 25 et 27 octobre 2012.<\/p>\n<div class=\"entry-content\">\n<div class=\"pf-content\">\n<p>Il y aurait beaucoup \u00e0 dire \u2013 \u00e0 appr\u00e9cier et \u00e0 critiquer \u2013 sur l\u2019internationalisme tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 port\u00e9 par le mouvement ouvrier, et notamment par ses tendances les plus radicales, au cours du si\u00e8cle dernier. Id\u00e9al g\u00e9n\u00e9reux d\u2019\u00e9mancipation humaine, il a connu des moments glorieux dont il m\u2019est difficile de parler sans \u00e9motion. Les deux exemples qui me viennent imm\u00e9diatement \u00e0 l\u2019esprit sont l\u2019extraordinaire mouvement de solidarit\u00e9 suscit\u00e9 par la r\u00e9volution espagnole et, \u00e9videmment, puisque cela me concerne directement, le soutien apport\u00e9 par de nombreux mouvements internationalistes, communistes ou anarchistes, aux luttes anticolonialistes.<\/p>\n<p>Je pourrais \u00e9voquer quantit\u00e9 d\u2019autres exemples. Il se trouve qu\u2019un ami m\u2019a envoy\u00e9 r\u00e9cemment un court extrait d\u2019un texte de Trotsky datant de mai 1938 que je mourrais d\u2019envie de partager \u00e0 mon tour sans en trouver l\u2019occasion. Cette conf\u00e9rence me la fournit. Le voici, il est magnifique\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Supposons que, dans la colonie fran\u00e7aise d\u2019Alg\u00e9rie, \u00e9clate demain une r\u00e9bellion, sous la banni\u00e8re de l\u2019ind\u00e9pendance nationale et que le gouvernement italien, pouss\u00e9s par ses propres int\u00e9r\u00eats imp\u00e9rialistes, livre des armes aux insurg\u00e9s. Quel devrait \u00eatre dans ce cas, le comportement des ouvriers italiens ? J\u2019ai d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment pris l\u2019exemple d\u2019une r\u00e9volte contre un imp\u00e9rialisme d\u00e9mocratique et d\u2019ing\u00e9rence en faveur de rebelles par un imp\u00e9rialisme fasciste. Les ouvriers italiens doivent-ils emp\u00eacher l\u2019envoi d\u2019un navire avec des armes pour les Alg\u00e9riens ? Supposons qu\u2019un quelconque gauchiste r\u00e9ponde \u00e0 cette question par l\u2019affirmative. Tout r\u00e9volutionnaire, de concert avec les ouvriers italiens et les Alg\u00e9riens rebelles, rejetterait avec indignation cette r\u00e9ponse. M\u00eame si dans l\u2019Italie fasciste \u00e0 ce moment \u00e9clate une gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale des marins, dans ce cas les gr\u00e9vistes doivent faire une exception en faveur des navires qui apportent de l\u2019aide aux esclaves coloniaux, sinon ils seraient des syndicalistes jaunes, et non des ouvriers r\u00e9volutionnaires <\/i>[1].\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>En ces temps de guerres imp\u00e9riales, d\u2019interventions ou de menaces d\u2019intervention imp\u00e9rialistes ici ou l\u00e0, ces phrases pourraient \u00eatre longuement comment\u00e9es, tant du point de vue des militants de gauche agissant dans le cadre d\u2019un Etat imp\u00e9rialiste que du point de vue des militants agissants dans un pays en r\u00e9volution auxquels un Etat imp\u00e9rialiste, en fonction de ses propres calculs, fournit une aide militaire. Mais l\u00e0 n\u2019est pas le sujet de cette communication. Je me bornerais ici \u00e0 souligner une des id\u00e9es fortes de ce paragraphe, en l\u2019occurrence\u00a0: la priorit\u00e9 absolue que devraient donner les ouvriers au soutien \u00e0 la lutte anticoloniale men\u00e9e dans un pays domin\u00e9 y compris lorsque ce soutien se fait au d\u00e9triment de leurs propres luttes et risquent de les diviser eux-m\u00eames. Bon, je m\u2019arr\u00eate pour en venir \u00e0 ce dont je voudrais parler ici et qui n\u2019est pas n\u00e9cessairement sans rapports.<\/p>\n<p>La question coloniale, sous une forme renouvel\u00e9e, se pose d\u00e9sormais au c\u0153ur des m\u00e9tropoles imp\u00e9riales. Elle s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9 de cette mani\u00e8re aux Etats-Unis \u00e0 travers la question noire. A propos de l\u2019esclavage et de la guerre de s\u00e9cession Marx avait propos\u00e9, quant \u00e0 lui, des r\u00e9ponses\u00a0inspir\u00e9es d\u2019une approche internationaliste. Au XX\u00e8me si\u00e8cle, le Parti communiste am\u00e9ricain et les organisations trotskistes avaient \u00e9galement abord\u00e9 de front cette probl\u00e9matique. Les Afro-am\u00e9ricains, h\u00e9las, ne sont toujours pas sortis de l\u2019auberge. La domination raciale, ce colonialisme int\u00e9rieur, est toujours omnipr\u00e9sente aux Etats-Unis. Elle se double de plus en plus d\u2019une autre forme de conflictualit\u00e9 raciale\u00a0engendr\u00e9 par l\u2019afflux massif de populations immigr\u00e9es, originaires notamment des pays d\u2019Am\u00e9rique Latine.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C\u2019est cela la forme nouvelle de colonialisme surgie au cours de ces derni\u00e8res d\u00e9cennies et qui interroge profond\u00e9ment l\u2019internationalisme traditionnel\u00a0: l\u2019\u00e9migration massive de populations du sud vers les m\u00e9tropoles imp\u00e9riales, leur stabilisation et leur reproduction. J\u2019aborderai plus particuli\u00e8rement cette question \u00e0 partir du cas de la France o\u00f9 la gauche radicale a une f\u00e2cheuse tendance \u00e0 oublier dans ses r\u00e9flexions strat\u00e9giques l\u2019importance d\u00e9cisive de populations opprim\u00e9es issues des anciennes colonies et de ses \u00ab\u00a0territoires d\u2019Outre-mer\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La gauche radicale ne m\u00e9connait pas totalement le lien \u00e9troit qui associe l\u2019oppression subies par les populations issues de l\u2019immigration et la domination imp\u00e9rialiste n\u00e9o-coloniale. Elle n\u2019en retient cependant qu\u2019une des facettes, occultant ce qu\u2019expliquait pourtant le sociologue Abdelmalek Sayyed, en l\u2019occurrence que l\u2019immigr\u00e9 n\u2019est jamais seulement un immigr\u00e9. Il demeure un <i>\u00e9migr\u00e9<\/i>, indissociablement \u00e9migr\u00e9-immigr\u00e9. Lorsqu\u2019en outre, il est originaire d\u2019un pays colonis\u00e9 ou d\u00e9pendant et qu\u2019il s\u2019installe dans un Etat imp\u00e9rial, comme la France, un Etat producteur, en son propre sein, de hi\u00e9rarchies raciales, l\u2019\u00e9migr\u00e9-immigr\u00e9 se d\u00e9place, en fait, dans un m\u00eame continuum de relations de pouvoir marqu\u00e9es par la colonialit\u00e9. Alors m\u00eame qu\u2019il s\u2019ins\u00e8re dans la trame du pouvoir capitaliste, il reste, dans son statut social, politique, culturel, symbolique, pris, enserr\u00e9 dans les rapports coloniaux ou n\u00e9o-coloniaux de domination. En cela, il se distingue r\u00e9ellement des immigrations intra-europ\u00e9ennes. En cela, contrairement \u00e0 ces derni\u00e8res, il transmet \u00e0 sa descendance son propre mouvement d\u2019\u00e9migration-immigration et le rapport colonial qui en est la matrice. Pour la gauche radicale, cependant, une fois en France, l\u2019immigr\u00e9 n\u2019est plus qu\u2019immigr\u00e9 et les g\u00e9n\u00e9rations qui le prolongent des Fran\u00e7ais comme les autres, non pas soumis aux rapports imp\u00e9rialistes n\u00e9o-colonialistes mais \u00e0 un manque de droits, \u00e0 des pr\u00e9jug\u00e9s racistes et aux discriminations qui en seraient la cons\u00e9quence.<\/p>\n<p>A cette incompr\u00e9hension de la sp\u00e9cificit\u00e9 de l\u2019immigration issue des anciennes colonies s\u2019ajoute une vision r\u00e9ductrice de la notion de racisme. L\u2019une des dimensions du rapport n\u00e9o-colonial qui \u00e9chappe, en effet, \u00e0 la gauche, c\u2019est qu\u2019il perp\u00e9tue \u00e9galement le rapport racial produit par la colonisation. Cette derni\u00e8re, identifi\u00e9e g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 une p\u00e9riode r\u00e9volue de l\u2019expansion imp\u00e9riale, est comprise par la gauche comme occupation de territoire, comme une forme d\u2019oppression nationale doubl\u00e9e d\u2019une exploitation de type capitaliste. Or, c\u2019est sous l\u2019angle des rapports sociaux qu\u2019elle a d\u00e9velopp\u00e9s qu\u2019il faut appr\u00e9hender la colonisation. Et l\u2019une des caract\u00e9ristiques sinon la caract\u00e9ristique fondamentale de ces rapports sociaux, c\u2019est leur racialisation. Le colonialisme moderne, en effet, cette forme sociale qui a accompagn\u00e9 la modernit\u00e9 capitaliste et \u00e9tatique, c\u2019est la construction d\u2019une hi\u00e9rarchisation sociale mondiale bas\u00e9e sur la notion de race, c\u2019est la constitution d\u2019une stratification statutaire des pouvoirs, fondement de la supr\u00e9matie blanche, \u00e0 tous les niveaux du lien social. On peut l\u2019appeler colonialit\u00e9 ou racialit\u00e9 des rapports de pouvoir, elle continue d\u2019\u00eatre reproduite \u00e0 l\u2019\u00e9chelle internationale par les nouvelles formes de domination imp\u00e9rialiste, ind\u00e9pendamment de l\u2019occupation de territoires.<\/p>\n<p>Dans son \u00e9crasante majorit\u00e9, cependant, la gauche persiste \u00e0 interpr\u00e9ter le racisme d\u2019un point de vue moral. Il serait une id\u00e9ologie venant d\u2019un pass\u00e9 pr\u00e9-moderne, toujours vivace, l\u2019expression de la haine de l\u2019Autre, du rejet de la diff\u00e9rence, d\u2019une intol\u00e9rance qui viendrait des \u00e2ges les plus obscures, une disposition qu\u2019attiseraient les forces les plus r\u00e9actionnaires, relay\u00e9es de mani\u00e8re d\u00e9magogique par la bourgeoisie pour diviser les classes populaires.<\/p>\n<p>L\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 saisir le racisme dans la profondeur de ses rapports avec le capitalisme et l\u2019imp\u00e9rialisme, n\u2019est pas sans cons\u00e9quences sur l\u2019action que la gauche radicale m\u00e8ne sur le front de la lutte antiraciste. Elle se borne ainsi \u00e0 une attitude p\u00e9dagogique\u00a0(\u00ab\u00a0L\u2019ennemi, c\u2019est le banquier, pas l\u2019immigr\u00e9\u00a0\u00bb), et agit contre les diff\u00e9rents types de discriminations comme le ferait n\u2019importe quelle association de d\u00e9fense des droits de l\u2019homme, tout en l\u2019accompagnant parfois d\u2019un discours anticapitaliste. La d\u00e9marche d\u2019ensemble vise \u00e0 favoriser l\u2019int\u00e9gration de tous dans la lutte consid\u00e9r\u00e9e comme principale, en l\u2019occurrence la lutte anticapitaliste.<\/p>\n<p>Cette strat\u00e9gie, finalement plus droitsdelhommiste qu\u2019anticapitaliste ou internationaliste, a cependant lamentablement \u00e9chou\u00e9. Les couches subalternes blanches sont de plus en plus sensibles \u00e0 la rh\u00e9torique raciale, dans ses expressions nouvelles, tandis que les populations issues de l\u2019immigration regardent la gauche, y compris la gauche radicale, avec m\u00e9fiance. L\u2019illusoire \u00ab\u00a0Fran\u00e7ais, immigr\u00e9s, m\u00eame patron, m\u00eame combat\u00a0\u00bb, version hexagonale du \u00ab\u00a0prol\u00e9taires de tous les pays unissez-vous\u00a0\u00bb, ne fait recette ni chez les uns ni chez les autres. Ce n\u2019est pas par hasard.<\/p>\n<p>La gauche vitup\u00e8re, donc, contre les forces politiques racistes, accus\u00e9es d\u2019opposer les travailleurs blancs aux travailleurs issus de l\u2019immigration. Elle n\u2019a pas tort. Ou seulement pour une part. Elle fait le m\u00eame reproche aux mouvements qui, comme le Parti des indig\u00e8nes de la r\u00e9publique, affirment la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019ind\u00e9pendance politique des populations issues de l\u2019immigration. Elle a tort. Compl\u00e8tement. Elle ne per\u00e7oit pas, en effet, que, outre d\u2019autres formes de hi\u00e9rarchisations sociales propres notamment aux logiques capitalistes ou patriarcales, le monde du travail est d\u00e9j\u00e0 divis\u00e9s, stratifi\u00e9s, par les rapports raciaux et que les classes populaires blanches, en tant que groupe, que collectif, et non pas comme somme d\u2019individus, ont des privil\u00e8ges par rapport \u00e0 l\u2019ensemble des populations des anciennes colonies.<\/p>\n<p>Ce sont ces privil\u00e8ges, reposant sur la domination imp\u00e9riale et les rapports raciaux qui la prolongent en m\u00e9tropole, qui hi\u00e9rarchisent les classes populaires et d\u00e9veloppent en leur sein des conflictualit\u00e9s qu\u2019entretiennent \u00e0 leur profit les classes dirigeantes. Dans l\u2019entreprise comme dans les quartiers populaires, nous n\u2019avons pas seulement les prol\u00e9taires, travailleurs, pr\u00e9caires ou ch\u00f4meurs, qui s\u2019opposent aux classes sup\u00e9rieures. Nous avons \u00e9galement les prol\u00e9taires blancs qui d\u00e9fendent leurs maigres privil\u00e8ges de Blancs ou de \u00ab\u00a0vrais Fran\u00e7ais\u00a0\u00bb face aux prol\u00e9taires issus des colonies. La convergence entre les deux, induite par leur confrontation objective \u00e0 un m\u00eame syst\u00e8me capitaliste, n\u2019existe qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tat de potentiel, un potentiel dont la r\u00e9alisation se heurte \u00e0 la barri\u00e8re raciale qui structure l\u2019ensemble du corps social. Loin d\u2019\u00eatre une vertu immanente aux rapports de production capitaliste, l\u2019unit\u00e9 de classe ne saurait prendre forme autrement qu\u2019en termes d\u2019alliances conflictuelles qui d\u00e9pendent pour exister de l\u2019action strat\u00e9gique, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la fois de la capacit\u00e9 des populations issues de l\u2019immigration \u00e0 s\u2019organiser de mani\u00e8re ind\u00e9pendante autour de leurs propres enjeux et de la capacit\u00e9 des forces prol\u00e9tariennes blanches \u00e0 int\u00e9grer une d\u00e9marche internationaliste.<\/p>\n<p>Nous en sommes cependant encore loin. Car, l\u2019internationalisme r\u00e9clame \u00e0 son tour d\u2019\u00eatre revisit\u00e9. \u00a0La gauche fran\u00e7aise a tent\u00e9 de prendre la mesure des mutations impliqu\u00e9es par la derni\u00e8re mondialisation et par la construction de l\u2019Union europ\u00e9enne pour concevoir de nouvelles politiques en France, int\u00e9gr\u00e9es dans un projet internationaliste renouvel\u00e9, dont elle a cru un temps trouver l\u2019\u00e9bauche au sein de l\u2019altermondialisme. Il est vrai que l\u2019internationalisme doit rev\u00eatir une nouvelle formulation. Il ne peut plus \u00eatre compris uniquement en termes de\u00a0 solidarit\u00e9 entre les prol\u00e9tariats par del\u00e0 les fronti\u00e8res ni m\u00eame en termes de convergence du prol\u00e9tariat des Etats dominants avec les peuples colonis\u00e9s et opprim\u00e9s. On n\u2019en trouvera pas cependant l\u2019alternative si on fait l\u2019impasse sur les transformations internes \u00e0 l\u2019Hexagone provoqu\u00e9es par l\u2019afflux des populations originaires des anciennes colonies et leur enracinement en France. Cela peut sembler paradoxal mais les diff\u00e9rentes mondialisations historiques, qui dans leurs logiques et dans leurs formes ne se sont sans doute pas succ\u00e9d\u00e9es mais superpos\u00e9es, n\u2019ont pas seulement d\u00e9velopp\u00e9 des formes de globalisation de la lutte des classes dans un espace d\u00e9pourvu pour partie de fronti\u00e8res, elles ont aussi juxtapos\u00e9 des espaces et internalis\u00e9 des fronti\u00e8res. Il est important, de ce point de vue l\u00e0, de saisir les modalit\u00e9s et l\u2019ampleur des bouleversements qu\u2019implique l\u2019internalisation des rapports coloniaux dans l\u2019espace fran\u00e7ais. Non pas qu\u2019ils en \u00e9taient compl\u00e8tement ext\u00e9rieurs \u00e0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019Empire, mais, aujourd\u2019hui, les rapports entre groupes racialis\u00e9s, dominants et domin\u00e9s (qu\u2019autrefois, dans les territoires occup\u00e9s, on appelait colons et colonis\u00e9s), se tissent \u00e0 la fois sur deux territoires \u2013 les pays d\u00e9pendants et la puissance dominante \u2013 et sur un m\u00eame territoire, le territoire fran\u00e7ais, lui-m\u00eame reconfigur\u00e9, en fonction d\u2019enjeux raciaux. Avec le territoire, c\u2019est l\u2019ensemble des relations sociales, des conflictualit\u00e9s et des enjeux politiques au sein de l\u2019Hexagone, qui est profond\u00e9ment remodel\u00e9.<\/p>\n<p>Autrement dit, une strat\u00e9gie de classe dans les limites de l\u2019espace politique fran\u00e7ais ne peut se concevoir qu\u2019internationaliste et un internationalisme revu et corrig\u00e9 doit int\u00e9grer n\u00e9cessairement une nouvelle dimension, \u00e0 savoir le d\u00e9placement partiel de l\u2019espace de la lutte d\u00e9coloniale et anti-imp\u00e9rialiste sur le territoire fran\u00e7ais o\u00f9 il se superpose et croise l\u2019espace de la lutte des classes. Il faut d\u00e9sormais substituer \u00e0 un internationalisme, con\u00e7u comme un rapport au-del\u00e0 des fronti\u00e8res,\u00a0un <i>internationalisme domestique<\/i> dont la question raciale, dans toutes ses dimensions, serait centrale. En un mot, un internationalisme d\u00e9colonial.<\/p>\n<p>Or, penser un internationalisme d\u00e9colonial implique de rompre avec l\u2019\u00e9conomisme profond qui caract\u00e9rise l\u2019acception du capitalisme qui me semble h\u00e9g\u00e9monique encore au sein de la gauche radicale fran\u00e7aise. Une telle rupture aurait des cons\u00e9quences importantes et positives sur sa mani\u00e8re de concevoir la lutte anticapitaliste. Le capitalisme est en effet principalement saisi, en France, \u00e0 travers ses modalit\u00e9s \u00e9conomiques d\u2019exploitation et la lutte politique anticapitaliste est principalement appr\u00e9hend\u00e9e comme une lutte contre l\u2019exploitation capitaliste. Les rapports imm\u00e9diats de production qui, selon Marx, d\u00e9termineraient \u00ab\u00a0en derni\u00e8re instance\u00a0\u00bb l\u2019ensemble d\u2019une formation sociale donn\u00e9e, tendent ainsi \u00e0 devenir la <i>premi\u00e8re instance<\/i> de la politique. On le sait, pourtant, et Marx lui-m\u00eame ne s\u2019est pas priv\u00e9 de le r\u00e9p\u00e9ter, que le Capital n\u2019est pas qu\u2019un rapport de production. C\u2019est beaucoup d\u2019autres choses. Et la lutte contre le capitalisme, si elle doit briser le rapport d\u2019exploitation, doit briser ou d\u00e9manteler aussi beaucoup d\u2019autres choses. Plus encore, je dirais que la lutte politique a d\u2019abord pour objet le pouvoir d\u2019Etat et non pas le pouvoir dans l\u2019usine.<\/p>\n<p>N\u2019importe quel militant appartenant \u00e0 la gauche radicale me reprochera de formuler ainsi des \u00e9vidences et, certes, on trouvera dans la litt\u00e9rature et dans la pratique des diff\u00e9rents mouvements de la gauche radicale une certaine attention \u00e0 d\u2019autres dimensions de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise. Elles demeurent cependant subordonn\u00e9es \u00e0 la question du capitalisme comme rapport d\u2019exploitation et n\u2019acqui\u00e8rent de r\u00e9elles l\u00e9gitimit\u00e9s qu\u2019apr\u00e8s avoir subi une mise en forme qui les \u00ab\u00a0articulerait\u00a0\u00bb \u00e0 ce rapport d\u2019exploitation. Le f\u00e9minisme, pour donner cet exemple, a en gros trouv\u00e9 les moyens de cette mise en forme, aid\u00e9 par la puissance des mouvements de femmes dans les ann\u00e9es 1970 et par les nombreuses femmes pr\u00e9sentes dans les organisations de gauche. La lutte antiraciste, non. Elle y parvient d\u2019autant moins que, bien que victimes directes des rapports de production capitalistes, les populations issues de l\u2019immigration semblent n\u2019en n\u2019avoir rien \u00e0 battre. Le principal de leur combat est ailleurs. Il se d\u00e9veloppe autour de questions dont la gauche radicale ne saisit pas toujours le rapport avec la domination du capital\u00a0ou qui lui paraissent sinon n\u00e9gligeables du moins secondes. Elles se r\u00e9sument en trois mots\u00a0: dignit\u00e9, respect, honneur. Que signifient politiquement ces trois mots\u00a0? Ils expriment la volont\u00e9 d\u2019en finir avec un statut\u00a0; un statut non-dit mais furieusement actif\u00a0; un statut qui n\u2019est pas imm\u00e9diatement li\u00e9 \u00e0 l\u2019exploitation \u00e9conomique mais \u00e0 toutes les dimensions du lien social\u00a0; le statut de race inf\u00e9rieure. Alors qu\u2019un militant blanc anticapitaliste devrait y voir une mise en cause du Capital et de l\u2019Etat bourgeois imp\u00e9rial \u00e0 partir d\u2019une autre perspective, il y voit une inversion dommageable des priorit\u00e9s, quand il n\u2019aper\u00e7oit pas dans certaines revendications des populations immigr\u00e9es (ainsi du droit de pratiquer leurs cultes comme ils l\u2019entendent), une menace contre les acquis du mouvement ouvrier ou, dans les revendications culturelles, une entreprise de diversion encourag\u00e9e par la bourgeoisie.<\/p>\n<p>La cons\u00e9quence d\u2019une telle myopie, on en a eu un exemple ahurissant, il y a quelques ann\u00e9es lorsque la majorit\u00e9 de la gauche radicale s\u2019est alli\u00e9e de fait aux partis bourgeois pour interdire le port du voile musulman \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, ce qu\u2019il faut noter pour le regretter, c\u2019est <i>l\u2019impasse strat\u00e9gique<\/i> que r\u00e9v\u00e8le l\u2019indiff\u00e9rence dramatique de la gauche radicale \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une fraction importante du prol\u00e9tariat des quartiers populaires, en l\u2019occurrence les non-blancs.<\/p>\n<p>Certes depuis la r\u00e9volte de novembre 2005, la gauche radicale, \u00e0 l\u2019instar de tous les partis, semblent s\u2019y int\u00e9resser plus que ce n\u2019\u00e9tait le cas auparavant. Il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019elle n\u2019est pas pr\u00eate \u00e0 prendre en compte ce qui fait sa sp\u00e9cificit\u00e9 en tant que groupe domin\u00e9 racialement, c\u2019est-\u00e0-dire notamment ses revendications les plus importantes telles qu\u2019il les exprime lui-m\u00eame, sa culture de r\u00e9sistance dans ce qu\u2019elle a de particulier, les formes et les contenus \u00e0 travers lesquels il se politise et se radicalise, enfin sa volont\u00e9 affirm\u00e9e d\u2019autonomie politique. Tout cela, qu\u2019un internationalisme d\u00e9colonial permettrait d\u2019appr\u00e9hender et de reconna\u00eetre, est per\u00e7u comme infra-politique, non-anticapitaliste, r\u00e9gressif voire parfois r\u00e9actionnaire par la majorit\u00e9 de la gauche radicale.<\/p>\n<p>Plut\u00f4t que de proc\u00e9der aux r\u00e9visions qui s\u2019imposent, cette derni\u00e8re fait g\u00e9n\u00e9ralement le choix conservateur de l\u2019entre-soi blanc o\u00f9 l\u2019on est s\u00fbr de parler le m\u00eame langage, d\u2019avoir les m\u00eames valeurs et de partager les m\u00eames enjeux. A la recomposition <i>strat\u00e9gique<\/i>, peut-\u00eatre douloureuse, qui permettrait de construire des passerelles entre le prol\u00e9tariat blanc et le prol\u00e9tariat non-blanc, elle ne cesse de pr\u00e9f\u00e9rer la recomposition <i>tactique<\/i> entre Blancs. Que d\u2019exemples pourrais-je donner, en effet, de tentatives de recomposition qui ont vu, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, se regrouper, se s\u00e9parer, se rassembler \u00e0 nouveau, diff\u00e9rentes composantes de la \u00ab\u00a0gauche de la gauche\u00a0\u00bb, sacrifiant syst\u00e9matiquement la question raciale et anti-imp\u00e9rialiste sur l\u2019autel de l\u2019unit\u00e9, pour finalement se retrouver bon gr\u00e9 mal gr\u00e9 contraintes de s\u2019allier au sein d\u2019un Front de gauche, charpent\u00e9 par des forces antilib\u00e9rales, certes, mais \u00e9galement nationales-r\u00e9publicaines\u00a0!<\/p>\n<p>Si, comme je le crois, l\u2019objectif politique de la gauche radicale est de prendre le pouvoir pour d\u00e9manteler les m\u00e9canismes du capital, alors elle n\u2019a pas d\u2019autres choix, quitte \u00e0 perdre certains alli\u00e9s au sein du monde blanc, que de se tourner vers les cat\u00e9gories \u00e0 la fois les plus exploit\u00e9es et les plus opprim\u00e9es que sont les masses prol\u00e9tariennes issues des anciennes colonies et aux conditions que fixeront celles-ci. C\u2019est la condition d\u2019un nouveau bloc social r\u00e9volutionnaire qui, pour continuer \u00e0 parler comme on le faisait dans les ann\u00e9es 60, sera d\u00e9colonial ou ne sera point\u00a0!<\/p>\n<p><b>Sadri Khiari, i<\/b>ntervention au colloque \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www3.unil.ch\/wpmu\/ple\/2012\/07\/race-et-capitalisme-strategies-et-politisations-antiracistes\/\" target=\"_blank\">Penser l\u2019\u00e9mancipation<\/a>\u00a0\u00bb \u2013 Lausanne, 25-27 octobre 2012<\/p>\n<p>Voir la vid\u00e9o : <a href=\"http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=IymdOZ0Kai0&amp;feature=share&amp;list=PLNEJQDqzyca1vMS0E-x83G8nKHlgPF_Mn\" target=\"_blank\">S. Khiari \u2013 Colloque \u00ab\u00a0Penser l\u2019\u00e9mancipation\u00a0\u00bb, Lausanne, 2012<\/a><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/internacionalismo-decolonial-antirracismo-y-anticapitalismo\/\">Traduction en espagnol <\/a><\/p>\n<div>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p>[1] L\u00e9on Trotsky, \u00ab\u00a0Il faut apprendre \u00e0 penser\u00a0\u00bb, 20 mai 1938<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/internationalisme-decolonial-antiracisme-et-anticapitalisme\/\">Source<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Intervention de Sadri Khiari au Colloque \u00ab\u00a0Penser l\u2019\u00e9mancipation\u00a0\u00bb qui s\u2019est tenu \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne (Suisse) les 25 et 27 octobre 2012. Il y aurait beaucoup \u00e0 dire \u2013 \u00e0 appr\u00e9cier et \u00e0 critiquer \u2013 sur l\u2019internationalisme tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 port\u00e9 par le mouvement ouvrier, et notamment par ses tendances les plus radicales, au &#8230; <a title=\"Sadri Khiari, intervention au colloque \u00ab Penser l\u2019\u00e9mancipation \u00bb\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2293\" aria-label=\"En savoir plus sur Sadri Khiari, intervention au colloque \u00ab Penser l\u2019\u00e9mancipation \u00bb\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1318,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[21,18,28],"tags":[84,122,123,49],"class_list":["post-2293","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-anti-imperialisme","category-resistance-bruxelles","category-racismes","tag-black-power","tag-colonialisme","tag-marx","tag-usa"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2293","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2293"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2293\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2294,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2293\/revisions\/2294"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1318"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2293"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2293"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2293"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}