{"id":2299,"date":"2010-07-01T11:30:20","date_gmt":"2010-07-01T10:30:20","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2299"},"modified":"2014-11-15T11:33:26","modified_gmt":"2014-11-15T10:33:26","slug":"les-fantomes-de-leopold-ii","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2299","title":{"rendered":"\u00a0\u00bb Les fant\u00f4mes de L\u00e9opold II \u00ab\u00a0"},"content":{"rendered":"<h3 class=\"post-title entry-title\">\u00a0\u00bb Les fant\u00f4mes de L\u00e9opold II \u00a0\u00bb &#8211; un holocauste oubli\u00e9.<\/h3>\n<div class=\"post-header\"><\/div>\n<div id=\"post-body-5246802786227912268\" class=\"post-body entry-content\">\n<div class=\"separator\"><a href=\"http:\/\/3.bp.blogspot.com\/_Ksk6ceEv_y0\/TCr8zN3qdfI\/AAAAAAAAAlc\/sPcIYguBKKA\/s1600\/fantomes2.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/3.bp.blogspot.com\/_Ksk6ceEv_y0\/TCr8zN3qdfI\/AAAAAAAAAlc\/sPcIYguBKKA\/s200\/fantomes2.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"156\" border=\"0\" \/><\/a><\/div>\n<p>Dans le cadre du cinquantenaire de l\u2019ind\u00e9pendance de la R\u00e9publique D\u00e9mocratique du Congo le CADTM a organis\u00e9 le 14 juin 2010 \u00e0 Li\u00e8ge une conf\u00e9rence d\u2019Adam Hochschild sur son livre<i> \u00ab\u00a0Les fant\u00f4mes de L\u00e9opold II\u00a0\u00bb<\/i> (Ed. Belfond). Cette conf\u00e9rence \u00e9tait mod\u00e9r\u00e9e par Ludo De Witte. Adam Hochschild avait fait traduire son intervention en fran\u00e7ais, voici le texte qu\u2019il a pr\u00e9sent\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est un plaisir d\u2019\u00eatre parmi vous aujourd\u2019hui. Par avance, je fais appel \u00e0 votre indulgence car je ne ma\u00eetrise pas parfaitement la langue fran\u00e7aise. J\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 me faire aider pour traduire cette conf\u00e9rence, mais j\u2019aurai peut-\u00eatre aussi besoin d\u2019aide pour les questions-r\u00e9ponses.<\/p>\n<p>Je pense que c\u2019est une tr\u00e8s bonne initiative que les Belges ne laissent pas sous silence le cinquanti\u00e8me anniversaire de l\u2019ind\u00e9pendance du Congo, en organisant des manifestations comme celle qui nous r\u00e9unit. Comme toutes les relations n\u00e9es du colonialisme, celle entre la Belgique et le Congo s\u2019associent \u00e0 de souffrances et injustices, et, en g\u00e9n\u00e9ral, les pays coloniaux ont du mal \u00e0 accepter ce genre de relations.<\/p>\n<p>Par exemple, mon propre pays, les \u00c9tats-Unis, s\u2019est battu, il y a cent dix ans, avec une extr\u00eame violence contre des Philippins qui d\u00e9fendaient leur ind\u00e9pendance. Plusieurs centaines de milliers de Philippins sont morts, et le recours \u00e0 la torture par les troupes am\u00e9ricaines \u00e9tait tellement courant que cela fit un grand scandale. Cependant, les anniversaires des \u00e9v\u00e9nements de cette guerre passent, sans \u00eatre remarqu\u00e9s par la majorit\u00e9 des Am\u00e9ricains. Peu de r\u00e9unions comme celle-ci, pas d\u2019exposition dans les grands mus\u00e9es, et de nos jours, la plupart des livres scolaires am\u00e9ricains ne mentionnent pas ou peu cette guerre.<\/p>\n<p>On peut dire exactement la m\u00eame chose de la longue s\u00e9rie d\u2019interventions de l\u2019Arm\u00e9e am\u00e9ricaine en Am\u00e9rique centrale et aux Cara\u00efbes tout au long du Vingti\u00e8me si\u00e8cle. Ces invasions \u00e9taient quasiment men\u00e9es pour soutenir des dictateurs douteux et ont parfois renvers\u00e9 des gouvernements l\u00e9gitimes. La plupart des \u00e9coliers et des visiteurs dans nos mus\u00e9es d\u2019histoire n\u2019en apprennent rien.<\/p>\n<p>Donc, aucun pays n\u2019aime faire face en toute honn\u00eatet\u00e9 et directement \u00e0 de telles \u00e9pisodes du pass\u00e9.<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>Alors, quelle est donc l\u2019histoire de la Belgique et du Congo ? Je ne vais pas tout vous raconter ici, parce que j\u2019imagine que la plupart d\u2019entre vous conna\u00eet cette histoire et peut-\u00eatre certains d\u2019entre vous en savent plus que moi, car, bien que j\u2019ai \u00e9crit un livre sur le sujet, je ne suis sp\u00e9cialiste ni du Congo, ni de la Belgique. Cependant, je vais \u00e9voquer quelques aspects de cette histoire :<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, comme vous le savez probablement, le roi L\u00e9opold II commen\u00e7a \u00e0 s\u2019approprier ce territoire en 1879, quand il embaucha l\u2019explorateur Henry Morton Stanley, puis, de 1885 \u00e0 1908 le Congo fut reconnu internationalement comme sa possession personnelle, priv\u00e9e, la seule colonie propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e &#8211; au monde. En 1908, une ann\u00e9e avant sa mort, le roi vendit au gouvernement belge le Congo, qui devint le Congo belge.<\/p>\n<p>Pendant et juste apr\u00e8s le r\u00e8gne de L\u00e9opold II, l\u2019\u00e9conomie du Congo s\u2019appuyait essentiellement sur la r\u00e9colte du caoutchouc naturel par une main d\u2019\u0153uvre forc\u00e9e. La grande for\u00eat tropicale d\u2019Afrique centrale couvre \u00e0 peu pr\u00e8s la moiti\u00e9 du Congo, et dans toute cette r\u00e9gion, L\u00e9opold II impose les travaux forc\u00e9s \u00e0 la quasi-totalit\u00e9 de la main d\u2019\u0153uvre masculine pour ramasser le caoutchouc naturel provenant des lianes \u00e0 caoutchouc r\u00e9partis un peu partout dans la for\u00eat. Son arm\u00e9e personnelle, \u00e0 savoir 19 000 hommes, conscrits noirs sous les ordres d\u2019officiers blancs, s\u00e9vissaient de village en village. Ils prenaient en otage toutes les femmes d\u2019un village, pour obliger les hommes \u00e0 aller dans la for\u00eat pendant des journ\u00e9es enti\u00e8res, pour y recueillir leur quota mensuel de caoutchouc naturel. Les femmes \u00e9taient encha\u00een\u00e9es, on a m\u00eame des photos, et souvent viol\u00e9es par leurs gardes. Et, comme vous le savez probablement, le viol par des hommes arm\u00e9s est encore, tragiquement, le sort de dizaines de milliers, peut-\u00eatre de centaines de milliers, de femmes congolaises de nos jours.<\/p>\n<p>Suite \u00e0 l\u2019invention de la chambre \u00e0 air pour bicyclettes et de la grande demande pour les gaines de c\u00e2bles de t\u00e9l\u00e9phones et de t\u00e9l\u00e9graphes et autres besoins de l\u2019industrie, le caoutchouc devint une mati\u00e8re premi\u00e8re tr\u00e8s pris\u00e9e sur le plan mondial au d\u00e9but des ann\u00e9es 1890. Comme le prix du caoutchouc augmentait, le quota mensuel que les congolais en travaux forc\u00e9s devaient rapporter augmentait en cons\u00e9quence, et ces hommes \u00e9taient parfois forc\u00e9s d\u2019\u00eatre loin de leurs familles, dans la for\u00eat, pendant des semaines enti\u00e8res chaque mois.<\/p>\n<p>Ce syst\u00e8me a entra\u00een\u00e9 de nombreuses morts. Beaucoup de femmes en otage \u00e9taient affam\u00e9es. Encore plus nombreux furent les hommes forc\u00e9s au travail jusqu\u2019\u00e0 la mort. Les recensements locaux de l\u2019\u00e9poque indiquent de nombreux villages comprenant plus de femmes que d\u2019hommes. Des centaines de milliers d\u2019hommes ont fui leurs villages pour ne pas \u00eatre conscrits de force, mais les seuls endroits o\u00f9 ils pouvaient se cacher \u00e9taient dans la for\u00eat profonde, o\u00f9 il y avait peu d\u2019abris et de nourriture, et ils y p\u00e9rissaient. Des dizaines de milliers de congolais sont morts suite \u00e0 leur r\u00e9bellion contre le syst\u00e8me, r\u00e9bellions r\u00e9prim\u00e9es par les armes sup\u00e9rieures de l\u2019arm\u00e9e priv\u00e9e de L\u00e9opold II. Et, quand les femmes sont otages et les hommes aux travaux forc\u00e9s, il reste peu de personnes capables de s\u2019occuper des r\u00e9coltes, de chasser et de p\u00eacher. D\u2019o\u00f9 le manque de nourriture. De plus, dans des centaines de villages congolais, l\u2019arm\u00e9e r\u00e9quisitionnait pour ses soldats la nourriture \u00e0 coups de fusils, ce qui diminuait encore les r\u00e9serves de nourriture. Et quand il y a malnutrition ou famine, les maladies ach\u00e8vent ceux qui normalement auraient surv\u00e9cu \u2013 cela a \u00e9t\u00e9, de loin, la plus grande cause de d\u00e9c\u00e8s.<\/p>\n<p>Une autre cause a contribu\u00e9 \u00e0 la diminution de la population, c\u2019est pourquoi, lorsque l\u2019on parle du nombre de victimes \u00e0 cette \u00e9poque, il faut plut\u00f4t consid\u00e9rer la perte de population que le nombre de morts. Quand les femmes sont otages et les hommes sont aux travaux forc\u00e9s, les populations ont beaucoup moins d\u2019enfants. L\u2019anthropologue belge Daniel Vangroenweghe cite un missionnaire catholique d\u00e9barqu\u00e9 dans le district de Lac Mai Ndombe en 1910, qui remarque qu\u2019il n\u2019y a quasiment pas d\u2019enfants de 7 \u00e0 14 ans, alors qu\u2019il y avait beaucoup d\u2019enfants dans les autres tranches d\u2019\u00e2ges. Cela correspondait \u00e0 la p\u00e9riode de 7 \u00e0 14 ans avant son arriv\u00e9e, de 1896 \u00e0 1903, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la p\u00e9riode o\u00f9 les travaux forc\u00e9s pour la collecte du caoutchouc ont \u00e9t\u00e9 le plus dur dans ce district.<\/p>\n<p>Pour toutes ces raisons, on estime que la population du Congo a diminu\u00e9 grossi\u00e8rement de moiti\u00e9 pendant les quarante ans qui s\u2019\u00e9talent de 1880 \u00e0 1920, en passant de 20 millions d\u2019habitants au d\u00e9but de cette p\u00e9riode \u00e0 environ 10 millions d\u2019habitants \u00e0 la fin de celle-ci.<\/p>\n<p>Comme le th\u00e8me de la diminution de la population au d\u00e9but de l\u2019\u00e8re coloniale est controvers\u00e9, j\u2019ajouterai trois commentaires :<br \/>\nPremi\u00e8rement, dans les soci\u00e9t\u00e9s sans recensement syst\u00e9matique, ce qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli au Congo avant les ann\u00e9es 1920, nous ne pouvons que travailler sur des estimations. Nous n\u2019obtiendrons jamais de chiffres exacts.<br \/>\nDeuxi\u00e8mement, quand je dis que la perte de population \u00e0 cette \u00e9poque est estim\u00e9e \u00e0 50%, ce n\u2019est pas moi, auteur am\u00e9ricain, qui propose cette estimation. Je fais r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des estimations donn\u00e9es par des Belges. Et si je suis enclin \u00e0 croire que ces estimations de tr\u00e8s forte perte de population sont correctes, c\u2019est que ces chiffres ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9p\u00e9t\u00e9s \u00e0 la fois pendant la p\u00e9riode coloniale et de nos jours. Voici quelques exemples de personnes et d\u2019organismes qui offrent ces statistiques :<br \/>\n\u2014 En 1919, un organisme gouvernemental, \u00e9tabli \u00e0 l\u2019origine par le roi L\u00e9opold II, la Commission permanente pour la protection des indig\u00e8nes, estime que la population a diminu\u00e9 de moiti\u00e9 pendant les quarante ans pr\u00e9c\u00e9dents.<br \/>\n\u2014 En 1920, le commandant Charles Liebrechts, qui a occup\u00e9 de nombreux postes \u00e0 un haut niveau dans l\u2019administration coloniale, annonce les m\u00eame chiffres.<br \/>\n\u2014 En 1924, un autre organisme quasi-officiel, le comit\u00e9 permanent du Congr\u00e8s colonial national de Belgique, ne donne pas une estimation en pourcentage de la perte de population, mais d\u00e9clare: <i>\u00abNous courions le risque de voir un jour fondre et dispara\u00eetre la population noire au point de nous trouver devant une sorte de d\u00e9sert.\u00bb<\/i><br \/>\n\u2014 Aujourd\u2019hui, l\u2019estimation qui fait autorit\u00e9 vient du Professeur Jan Vansina. D\u2019origine belge, Vansina a pass\u00e9 le plus clair de sa vie aux \u00c9tats-Unis, mais a aussi enseign\u00e9 en Belgique et en Afrique. Auteur, largement respect\u00e9, de plus d\u2019une douzaine de livres, il est reconnu, \u00e0 juste titre, comme le meilleur ethnographe actuel, sp\u00e9cialiste des peuples de l\u2019Afrique centrale. Il estime \u00e9galement la perte de population \u00e0 environ 50%.<br \/>\nLe Professeur L\u00e9on de St. Moulin, le d\u00e9mographe le plus prolifique sur le Congo, est un peu plus conservateur et estime la perte de population entre le tiers et la moiti\u00e9.<br \/>\nLe dernier point que je veux avancer sur le sujet des morts et de la perte de population au d\u00e9but de l\u2019\u00e8re coloniale est le suivant. Aussi brutale qu\u2019elle soit, la situation au Congo n\u2019\u00e9tait finalement pas diff\u00e9rente de celle des autres r\u00e9gions de production du caoutchouc naturel en Afrique centrale; le Congo fran\u00e7ais, sur l\u2019autre rive du fleuve Congo, le nord de l\u2019Angola, sous la dominance des portugais et le Cameroun, colonie allemande \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Dans tous ces territoires, les administrateurs des colonies virent l\u2019immense profit que le roi L\u00e9opold II obtenait par son syst\u00e8me d\u2019otages et de travaux forc\u00e9s pour la r\u00e9colte du caoutchouc naturel et ils l\u2019adopt\u00e8rent. Et, autant que l\u2019on puisse dire, la perte de population dans ces trois territoires a \u00e9t\u00e9 \u00e0 peu pr\u00e8s similaire \u00e0 celle du Congo.<\/p>\n<p>Conqu\u00eate et colonisation, particuli\u00e8rement dans les premi\u00e8res phases, se r\u00e8glent souvent de mani\u00e8re assez brutale. Les taux de mortalit\u00e9 chez les Indiens d\u2019Am\u00e9rique pendant la Conqu\u00eate de l\u2019Ouest d\u00e9passent largement ceux du Congo, par exemple. Et il en fut de m\u00eame pour les peuples aborig\u00e8nes d\u2019Australie et de Tasmanie lors de la prise de pouvoir des Britanniques.<\/p>\n<p>Alors se pose la question : pourquoi la Belgique est-elle la seule \u00e0 faire l\u2019objet d\u2019une gigantesque campagne internationale de protestation contre le syst\u00e8me de travaux forc\u00e9s du roi L\u00e9opold II au d\u00e9but du XX\u00e8 si\u00e8cle? Bonne question, puisque des accusations similaires auraient pu \u00eatre fa\u00eetes \u00e0 tous les pouvoirs coloniaux europ\u00e9ens. Je pense \u00e0 deux raisons principales. Tout d\u2019abord, la Belgique est un petit pays, donc plus facile \u00e0 attaquer. Pendant la p\u00e9riode parfois intense d\u2019alliances rivales en Europe dans les ann\u00e9es d\u2019avant la Premi\u00e8re Guerre mondiale, aucune super puissance ne voulait contrarier inutilement un alli\u00e9 majeur, ou un ennemi potentiel majeur. La deuxi\u00e8me raison, \u00e0 mon avis, est le fait que le Congo appartenant \u00e0 une seule personne, en faisait une cible plus facile. C\u2019est toujours plus facile d\u2019organiser une campagne si la personne unique \u2013 en l\u2019occurrence un roi qui devenait visiblement tr\u00e8s riche \u2013 est le coupable.<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>Que peut-on dire des derni\u00e8res phases du colonialisme au Congo, du d\u00e9but des ann\u00e9es 1920 \u00e0 1960 ?<\/p>\n<p>Il y avait beaucoup moins de morts non naturelles, bien que les travaux forc\u00e9s, aux conditions de travail p\u00e9nibles, soutenaient toujours une part importante de l\u2019\u00e9conomie jusqu\u2019\u00e0 juste apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale.<\/p>\n<p>Cette p\u00e9riode, contrairement \u00e0 celle de la domination de L\u00e9opold, a vu la construction de nombreux h\u00f4pitaux et cliniques, de mines et d\u2019usines, d\u2019\u00e9glises, de routes et chemins de fer et d\u2019\u00e9coles, dont peut\u2013\u00eatre les meilleures \u00e9coles \u00e9l\u00e9mentaires de l\u2019Afrique coloniale. De nos jours, tous les visiteurs du Congo, comme moi l\u2019an pass\u00e9, verront encore nombre de ces \u00e9coles, h\u00f4pitaux et \u00e9glises.<\/p>\n<p>Les Belges qui sont all\u00e9s travailler au Congo \u00e0 cette \u00e9poque, comme professeurs, pr\u00eatres, docteurs, infirmi\u00e8res et fonctionnaires, n\u2019avaient, pour la plupart, peu de choses en commun avec les aventuriers et flibustiers du temps de L\u00e9opold II, venus de tous les coins du monde pour y faire vite fortune. Et certainement, nombre des \u00e9coles et h\u00f4pitaux qu\u2019ils ont construits \u00e9taient des institutions efficaces, n\u00e9cessaires qui n\u2019auraient pas vu le jour sans eux.<\/p>\n<p>Mais quand on juge conqu\u00eate et colonialisme, que ce soit au Congo, ailleurs en Afrique ou le r\u00f4le colonial que les \u00c9tats-Unis ont jou\u00e9 en Am\u00e9rique latine, il faut toujours s\u2019interroger sur le pourquoi de la cr\u00e9ation de telles institutions.<\/p>\n<p>Les \u00e9coles \u00e9taient construites au Congo, et ailleurs en Afrique coloniale car les colonisateurs voulaient une main d\u2019\u0153uvre \u00e9duqu\u00e9e. Mais pas trop \u00e9duqu\u00e9e, car cela pourrait donner aux gens des id\u00e9es d\u2019ind\u00e9pendance ou d\u2019auto-gouvernance. Il y avait peu de lyc\u00e9es et la premi\u00e8re universit\u00e9 au Congo ne date que des ann\u00e9es 1950.<\/p>\n<p>Les h\u00f4pitaux et les cliniques furent construits pour assurer aux colonisateurs une main d\u2019\u0153uvre en bonne sant\u00e9, ce qui permettait aux mines et usines de mieux fonctionner.<\/p>\n<p>Les routes et les chemins de fer \u00e9taient construits principalement pour le transport des mati\u00e8res premi\u00e8res ch\u00e8res en dehors du pays, comme le cuivre, l\u2019huile de palme, le coton et toute une panoplie de minerais pr\u00e9cieux. Ceux-ci partaient en Belgique, dans d\u2019autres pays d\u2019Europe, et aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 les grandes entreprises avaient leurs si\u00e8ges sociaux. Celles-ci pouvaient maintenant recueillir les profits qui allaient auparavant au roi L\u00e9opold II.<\/p>\n<p>Et m\u00eame les \u00e9glises \u00e9taient construites non seulement pour \u00e9vang\u00e9liser, mais aussi pour pr\u00eacher l\u2019ob\u00e9issance. Les premi\u00e8res ann\u00e9es, les orphelinats catholiques au Congo pr\u00e9paraient les gar\u00e7ons \u00e0 devenir soldats dans l\u2019arm\u00e9e personnelle du roi L\u00e9opold II. Puis, vers la fin de la p\u00e9riode coloniale, les \u00e9glises ont pr\u00each\u00e9 l\u2019ob\u00e9issance non seulement envers l\u2019\u00e9tat, mais \u00e9galement envers les entreprises priv\u00e9es. Lors de ma visite au Congo l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier, j\u2019ai pass\u00e9 une nuit dans une mission catholique \u00e0 Mongbwalu, dans le district Ituri au nord-est, une r\u00e9gion de riches mines d\u2019or. L\u00e0, dans une belle cath\u00e9drale en briques construite dans les ann\u00e9es 1930 par les Belges, il y a encore \u00e0 l\u2019heure actuelle, au-dessus de l\u2019autel, une grande peinture murale du temps colonial. On y voit la Vierge Marie au milieu des nuages, tandis que sous elle, de fervents croyants se tiennent bien droit, brandissant un grand drapeau avec le nom de la vieille compagnie mini\u00e8re belge. Un f\u00e9ticheur africain apeur\u00e9, terrifi\u00e9 par le pouvoir combin\u00e9 de la Vierge et de la grande entreprise fuit la sc\u00e8ne. Fascinante image pour un autel de cath\u00e9drale !<\/p>\n<p>J\u2019ai remarqu\u00e9 que, tout comme la conqu\u00eate et le colonialisme sont toujours la cons\u00e9quence d\u2019une recherche du profit, ils sont aussi toujours accompagn\u00e9s d\u2019une rh\u00e9torique aux sons nobles, qui se r\u00e9clame d\u2019une intention honorable. En France, ils parlaient de <i>\u00abla mission civilisatrice\u00bb<\/i>; en Angleterre, Rudyard Kipling parlait de la <i>\u00abcharge de l\u2019homme blanc\u00bb<\/i> de mener le reste du monde. Les Am\u00e9ricains blancs justifiaient la prise de l\u2019Ouest am\u00e9ricain des mains des Indiens en disant que c\u2019\u00e9tait la <i>\u00abdestin\u00e9e manifeste\u00bb<\/i> du pays de s\u2019\u00e9tendre de l\u2019Oc\u00e9an atlantique au Pacifique. Le r\u00f4le des Belges au Congo, insistait un Gouverneur g\u00e9n\u00e9ral, Pierre Ryckmans, \u00e9tait de <i>\u00abdominer pour servir\u00bb<\/i>. Mais rarement, pour ne pas dire jamais, dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9, je dirai, un pays a domin\u00e9 un autre pays dans le but de servir son peuple. Il y a toujours d\u2019autres motifs, parfois un m\u00e9lange de strat\u00e9gie et d\u2019\u00e9conomie, comme les Etats-Unis en Irak ou l\u2019Union sovi\u00e9tique dans les Pays de l\u2019Est de l\u2019Europe, et parfois principalement des raisons \u00e9conomiques comme c\u2019\u00e9tait en g\u00e9n\u00e9ral le cas en Afrique coloniale.<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>Je voudrais maintenant \u00e9tudier la question de la perception de la Belgique , depuis 1960, sur son pass\u00e9 colonial au Congo, car je suis toujours int\u00e9ress\u00e9 de voir comment les pays font face aux p\u00e9riodes difficiles de leur pass\u00e9.<\/p>\n<p>Comme je n\u2019ai jamais v\u00e9cu en Belgique, je ne suis pas le mieux plac\u00e9 pour en juger, mais j\u2019ai l\u2019impression que, au moins jusqu\u2019au milieu des ann\u00e9es 1990 en Belgique, la p\u00e9riode coloniale conservait plut\u00f4t le mythe d\u2019un temps de gloire et de progr\u00e8s. Voici quelques raisons pourquoi je pense que c\u2019est vrai.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re nous vient du programme de publications officiellement subventionn\u00e9 de l\u2019Acad\u00e9mie royale des Sciences d\u2019Outre-mer, anciennement nomm\u00e9e l\u2019Acad\u00e9mie Royale des Sciences coloniales. Aucun ancien pouvoir colonial, \u00e0 ma connaissance, n\u2019a un tel organisme. L\u2019Acad\u00e9mie a publi\u00e9 plus de cent livres d\u2019histoire et de sciences sociales, principalement sur le Congo, et la plupart sur la p\u00e9riode coloniale. Peu d\u2019entre eux \u00e9voquent le syst\u00e8me des travaux forc\u00e9s, pourtant un \u00e9l\u00e9ment essentiel de la p\u00e9riode coloniale. Un seul de ces livres peut revendiquer les travaux forc\u00e9s comme th\u00e8me principal.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me preuve de la glorification de la p\u00e9riode coloniale, \u00e0 mes yeux, est la mani\u00e8re hostile dont les sp\u00e9cialistes belges qui ont \u00e9crit de fa\u00e7on critique sur le colonialisme ont \u00e9t\u00e9 trait\u00e9s, voire ignor\u00e9s.<\/p>\n<p>Quand l\u2019anthropologue Daniel Vangroenweghe a publi\u00e9 son livre <i>\u00abDu sang sur les lianes\u00bb<\/i> dans le milieu des ann\u00e9es 1980, un des premiers livres de la Belgique moderne sur le syst\u00e8me des travaux forc\u00e9s, le gouvernement a envoy\u00e9 une commission d\u2019enqu\u00eate au lyc\u00e9e o\u00f9 il enseignait pour examiner s\u2019il avait une mauvaise influence sur ses jeunes \u00e9l\u00e8ves. Quand le feu Jules Marchal, un diplomate belge \u00e0 la retraite, a publi\u00e9 quatre livres, d\u2019abord en n\u00e9erlandais, puis en fran\u00e7ais, sur le Congo du roi L\u00e9opold II, qui contenait une documentation extraordinaire qu\u2019aucun \u00e9rudit n\u2019avait trouv\u00e9 auparavant, ils ne re\u00e7urent aucune mention dans les magazines ou revues scientifiques belges et seulement, \u00e0 ma connaissance, une critique dans un journal. Deux pr\u00eatres-anthropologues, les P\u00e8res Edmond Boelaert et Gustave Hulstaert, dans les ann\u00e9es 1940 et 1950, recueillirent les t\u00e9moignages de survivants, lorsqu\u2019ils \u00e9taient encore vivants \u00e0 cette \u00e9poque, sur la p\u00e9riode des travaux forc\u00e9s pour la collecte du caoutchouc. Mais l\u2019Acad\u00e9mie Royale a refus\u00e9 de publier leurs articles et ils durent les faire publier ailleurs. J\u2019en profite pour saluer tous ces Belges et autres, tels Ludo De Witte, pour leur courage de mettre en d\u00e9fi la mythologie nationale. Dans tout pays, la mythologie nationale r\u00e8gne. C\u2019est relativement facile pour un \u00e9tranger d\u2019\u00e9crire de mani\u00e8re critique sur de tels sujets, mais c\u2019est souvent plus difficile pour un citoyen de le faire.<\/p>\n<p>Finalement, il n\u2019y avait encore r\u00e9cemment pas de meilleure preuve de l\u2019id\u00e9ologie de l\u2019histoire coloniale que le Mus\u00e9e Royal de l\u2019Afrique Centrale \u00e0 Tervuren. Lors de ma premi\u00e8re visite, en 1995, il n\u2019y avait absolument aucune mention, ni dans les textes, ni dans les vitrines ou les expositions du mus\u00e9e, que durant la p\u00e9riode o\u00f9 ces superbes collections ont \u00e9t\u00e9 apport\u00e9es en Belgique pour en constituer le fonds des expositions, des millions de Congolais mouraient suite aux travaux forc\u00e9s. Il y avait m\u00eame une liane \u00e0 caoutchouc dans le mus\u00e9e, mais aucun commentaire sur ces hommes forc\u00e9s \u00e0 ramasser ce caoutchouc. Pas un mot. Cette omission \u00e9tait aussi grave que si, dans un mus\u00e9e sur la vie des plantations dans le sud de l\u2019Am\u00e9rique il n\u2019y avait pas de commentaire sur l\u2019esclavage. Heureusement, aujourd\u2019hui le mus\u00e9e de Tervuren s\u2019est beaucoup am\u00e9lior\u00e9.<\/p>\n<p>(Au fait, il n\u2019y a toujours pas de mus\u00e9e national de l\u2019esclavage aux Etats-Unis, alors que 35 millions d\u2019am\u00e9ricains sont des descendants d\u2019esclaves. Comme je l\u2019ai dit, aucun pays n\u2019aime confronter les moments les plus difficiles de sa propre histoire).<\/p>\n<p>Pourquoi le pass\u00e9 colonial, jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9cemment, est-il tellement id\u00e9alis\u00e9 ici en Belgique ? C\u2019est assez commun : tous les pays se cr\u00e9ent des mythes nationaux, et les c\u00e9l\u00e8brent souvent m\u00eame, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019un \u00e9v\u00e9nement ou un groupe les contraignent \u00e0 reconsid\u00e9rer ces c\u00e9l\u00e9brations. Mais il n\u2019y a pas de population congolaise puissante politiquement en Belgique pour suffisamment faire pression pour que cette histoire soit pr\u00e9sent\u00e9e diff\u00e9remment. Et bien s\u00fbr, un bon nombre de Belges travaillaient au Congo pendant la p\u00e9riode coloniale, beaucoup vivent encore, et l\u2019on peut comprendre qu\u2019eux-m\u00eame et leurs descendants se persuadent d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 engag\u00e9 dans une cause noble et non dans de l\u2019exploitation.<\/p>\n<p>Je constate toutefois que les choses ont chang\u00e9 en Belgique, depuis les douze ou treize derni\u00e8res ann\u00e9es. J\u2019ai l\u2019impression que c\u2019est d\u00fb \u00e0 une s\u00e9rie d\u2019\u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9roul\u00e9s essentiellement entre 1997 et 2001: \u2014 au Congo, le dictateur Mobutu a \u00e9t\u00e9 renvers\u00e9, puis il est mort. Il \u00e9tait tr\u00e8s proche des cercles dirigeants de Belgique. C\u2019\u00e9tait bien s\u00fbr la m\u00eame chose pour les Etats-Unis;<br \/>\n\u2014 en 1999, pour la premi\u00e8re fois depuis longtemps, les Chr\u00e9tiens-d\u00e9mocrates ne font pas partie du gouvernement ici, ce qui permet de regarder de plus pr\u00e8s les agissements des gouvernements pr\u00e9c\u00e9dents, aussi bien avant qu\u2019apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance du Congo;<br \/>\n\u2014 Ludo De Witte publia son livre <i>\u00abL\u2019assassinat de Lumumba\u00bb<\/i>, sur la complicit\u00e9 de la Belgique dans le meutre du premier ministre du Congo \u00e9lu d\u00e9mocratiquement pour la premi\u00e8re fois;<br \/>\n\u2014 Le puissant long m\u00e9trage de Raoul Peck, <i>\u00abLumumba\u00bb<\/i>, bas\u00e9 sur ces nouvelles informations, sort sur les \u00e9crans;<br \/>\n\u2014 une investigation par une commission du Parlement belge a v\u00e9rifi\u00e9 les d\u00e9couvertes de De Witte, d\u2019o\u00f9 des excuses de la part de la Belgique sur son r\u00f4le dans le meurtre de Lumumba;<br \/>\n\u2014 et, finalement, mon propre livre a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9, et je pense que cela a eu quelque influence. Bien que, je dois dire que tr\u00e8s, tr\u00e8s peu de ce que j\u2019ai dit n\u2019a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9crit avant par quelqu\u2019un d\u2019autre, et souvent par des Belges.<\/p>\n<p>* * *<\/p>\n<p>Quel avenir pour le processus de r\u00e9conciliation de la Belgique avec son pass\u00e9 colonial ? C\u2019est \u00e0 vous de le d\u00e9terminer. Je vous souhaite bonne chance en explorant ce pass\u00e9, en l\u2019explorant \u00e0 fond et honn\u00eatement, et en l\u2019explorant avec des chercheurs, des \u00e9crivains, des artistes et des cin\u00e9astes d\u2019autres pays, car dire la v\u00e9rit\u00e9 doit d\u00e9passer les fronti\u00e8res nationales. J\u2019esp\u00e8re, en particulier, que vous pourrez l\u2019explorer en apprenant plus sur les vies et les exp\u00e9riences des femmes congolaises, qui ont souffert pendant l\u2019\u00e8re coloniale et de nos jours, mais leurs voix sont rarement entendues. Et, surtout, j\u2019esp\u00e8re que vous explorerez cette histoire en conjonction avec les Congolais, car c\u2019est \u00e9galement leur pass\u00e9 et ils sont ceux dont les vies ont \u00e9t\u00e9 les plus affect\u00e9es par l\u2019h\u00e9ritage du colonialisme.<\/p>\n<p><b>Adam Hochschild<\/b><br \/>\n14.06.10<br \/>\nSource: CADTM (Comit\u00e9 pour l&rsquo;Annulation de la Dette du Tiers-Monde)<\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0\u00bb Les fant\u00f4mes de L\u00e9opold II \u00a0\u00bb &#8211; un holocauste oubli\u00e9. Dans le cadre du cinquantenaire de l\u2019ind\u00e9pendance de la R\u00e9publique D\u00e9mocratique du Congo le CADTM a organis\u00e9 le 14 juin 2010 \u00e0 Li\u00e8ge une conf\u00e9rence d\u2019Adam Hochschild sur son livre \u00ab\u00a0Les fant\u00f4mes de L\u00e9opold II\u00a0\u00bb (Ed. Belfond). 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