{"id":2353,"date":"2014-12-26T12:28:31","date_gmt":"2014-12-26T11:28:31","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2353"},"modified":"2014-12-20T18:32:13","modified_gmt":"2014-12-20T17:32:13","slug":"en-finir-avec-la-blancheur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2353","title":{"rendered":"En finir avec la blancheur"},"content":{"rendered":"<p class=\"entry-surtitre\">De la construction sociale de la race \u00e0 l&rsquo;abolition de la blancheur (Whiteness)<\/p>\n<h6 class=\"entry-title\">En finir avec la blancheur<\/h6>\n<div class=\"entry-meta\">\u00a0<span class=\"meta-sep\">par<\/span> <span class=\"author vcard\"><a class=\"url fn n\" title=\"Afficher tous les articles par PIR\" href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/author\/mehdi\/\">David Roediger<\/a><\/span><\/div>\n<div class=\"post-thumbnail\"><img decoding=\"async\" class=\"attachment-single-post-thumbnail wp-post-image\" src=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/11\/towards-the-abolition-of-whiteness.jpg\" alt=\"towards-the-abolition-of-whiteness\" width=\"272\" height=\"413\" \/><\/div>\n<p>Nous publions, ci-dessous, la traduction d\u2019une allocution faite par David Roediger durant le Socialist Week \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Iowa State, durant l\u2019automne 1992. Ce texte a aussi servi d\u2019introduction au recueil d\u2019articles de D.Roediger Towards the Abolition of Whiteness, publi\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en 1994 aux \u00e9ditions Verso. Bien \u00e9videmment, la date \u00e0 laquelle David Roediger a prononc\u00e9 cette allocution n\u2019est pas anodine. D\u2019une part, cela permet de comprendre le contexte politique dans lequel ce texte fut produit ainsi que les r\u00e9f\u00e9rences utilis\u00e9es par Roediger, comme notamment les attaques de Bill Clinton contre la rappeuse am\u00e9ricaine Sister Souljah, lorsque cette derni\u00e8re avait d\u00e9clar\u00e9, suite aux \u00e9meutes de Los Angeles en 1992 : \u00ab (\u2026) si des gens noirs tuent des gens noirs chaque jour, pourquoi n\u2019y aurait-il pas une semaine pour tuer des gens blancs \u00bb. D\u2019autre part ce texte est \u00e9galement int\u00e9ressant en cela que les analyses de la question raciale en France sont tr\u00e8s r\u00e9centes par rapport \u00e0 un pays comme les \u00c9tats-Unis. David Roediger est consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019un des pr\u00e9curseurs de ce que l\u2019on nomme les whiteness studies (\u00e9tudes sur la blancheur), m\u00eame si lui-m\u00eame r\u00e9cuse cette position de pr\u00e9curseur, \u00e9crivant que :<\/p>\n<div class=\"entry-content\">\n<div class=\"pf-content\">\n<p>\u00ab\u00a0Les bonnes raisons pour renier cette place de fondateur (ou de co-fondateur) des <em>critical whiteness studies<\/em> sont nombreuses. Produire une telle g\u00e9n\u00e9alogie revient \u00e0 faire du moment de publications de travaux sur la blancheur par des blancs, dans les ann\u00e9es 1990, l\u2019origine d\u2019une \u00a0\u00bbnouvelle\u00a0\u00bb \u00e8re d\u2019investigations scientifiques, alors que dans les faits des \u00e9crivains et militants de couleur ont \u00e9tudi\u00e9 depuis longtemps les identit\u00e9s et les pratiques des blancs, en tant que probl\u00e8mes devant \u00eatre historicis\u00e9s, analys\u00e9s, th\u00e9oris\u00e9s et contr\u00e9s.<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/en-finir-avec-la-blancheur\/#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En effet, bien que les <em>whiteness studies<\/em> aient \u00e9t\u00e9 institutionnalis\u00e9es au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, gr\u00e2ce notamment \u00e0 deux ouvrages majeurs <em>The Wages of Whiteness. The Making of the American Working Class<\/em> (1991) de David Roediger et <em>How the Irish became White<\/em> (1995) de No\u00ebl Ignatiev, celles-ci se placent dans une longue tradition th\u00e9orique et n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0invent\u00e9es\u00a0\u00bb par les blancs. S\u2019il nous semble primordial de publier cette traduction c\u2019est pour plusieurs raisons. D\u2019une part, David Roediger est un auteur dont certains textes devraient nous servir de r\u00e9f\u00e9rences th\u00e9oriques mais \u00e9galement nous aider \u00e0 d\u00e9velopper notre pens\u00e9e d\u00e9coloniale. Bien qu\u2019h\u00e9las les textes de David Roediger disponibles en fran\u00e7ais soient trop rares<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/en-finir-avec-la-blancheur\/#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. D\u2019autre part, les travaux de David Roediger permettent de r\u00e9affirmer l\u2019importance de la race lorsque l\u2019on analyse les contradictions de classes, sans pour autant appeler abstraitement \u00e0 une \u00ab\u00a0articulation\u00a0\u00bb. En effet, comme l\u2019\u00e9crit Sadri Khiari \u00ab\u00a0Dire que finalement toutes les exploitations et les oppressions s\u2019adossent et se chevauchent les unes les autres ne suffit pas \u00e0 en r\u00e9soudre l\u2019\u00e9quation, en l\u2019occurrence que, s\u2019il y a sans doute des int\u00e9r\u00eats communs \u00e0 tous les opprim\u00e9s, il y a \u00e9galement des conflits d\u2019int\u00e9r\u00eats entre eux.<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/en-finir-avec-la-blancheur\/#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>\u00a0\u00bb. C\u2019est d\u2019ailleurs l\u2019un des apports principaux de Roediger, puisque dans son ouvrage <em>The Wages of Whiteness<\/em>, il s\u2019interroge sur la raison pour laquelle les ouvriers blancs tiennent tant \u00e0 leur blancheur. C\u2019est cela qui lui a fait d\u00e9velopper l\u2019id\u00e9e (qu\u2019il reprend \u00e0 W.E.B. Du Bois) d\u2019un salaire de la blancheur dont b\u00e9n\u00e9ficient m\u00eame les ouvriers blancs. Pourtant, bien que les analyses de Roediger soient le plus souvent brillantes et tr\u00e8s utiles \u00e0 notre compr\u00e9hension du racisme, dans le texte que nous reproduisons ci-dessous, il importe de pointer deux faiblesses\u00a0: d\u2019une part Roediger semble consid\u00e9rer la race comme un pur produit id\u00e9ologique, \u00ab\u00a0ontologiquement vide\u00a0\u00bb comme il l\u2019\u00e9crit lui-m\u00eame, refusant par-l\u00e0 de percevoir la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle de la race \u2013 et donc son autonomie vis-\u00e0-vis de la question de la classe\u00a0; d\u2019autre part Roediger semble offrir comme solution aux blancs de simplement refuser d\u2019\u00eatre blancs, d\u2019\u00eatre des traitres \u00e0 leur race en somme. Pourtant, il semble \u00e9vident, comme l\u2019a not\u00e9 Satnam Virdee dans son essai <em>Racism, Class and the Dialectic of Social-Transformation<\/em>, que dissoudre le \u00ab\u00a0club\u00a0\u00bb des blancs ne suffira pas \u00e0 dissoudre la blancheur. Une telle analyse semble, en effet, ignorer les structures qui produisent et reproduisent le racisme dans la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste. M\u00eame si une majorit\u00e9 de blancs rejetaient leur blancheur, ils b\u00e9n\u00e9ficieraient toujours des privil\u00e8ges li\u00e9s \u00e0 celle-ci. C\u2019est d\u2019ailleurs ce que pr\u00e9cise Roediger \u00e0 la fin de son texte lorsqu\u2019il \u00e9crit que \u00ab\u00a0en un certain sens, les blancs ne peuvent pas totalement renoncer \u00e0 leur blancheur, m\u00eame s\u2019ils le souhaitent\u00a0\u00bb, prenant l\u2019exemple de l\u2019h\u00e9ro\u00efne italo-am\u00e9ricaine du film <em>Jungle Fever<\/em>.<\/p>\n<p>Mais l\u2019int\u00e9r\u00eat de ce texte r\u00e9side dans le fait de rappeler qu\u2019\u00eatre blanc, c\u2019est \u00e9galement faire partie d\u2019une race sociale (une race dominante). Car, analyser la race blanche est un point qui manque h\u00e9las bien trop souvent \u00e0 nos analyses politiques. Parmi les militants et th\u00e9oriciens politiques qui prennent en compte la question raciale comme une question syst\u00e9mique, trop nombreux sont ceux qui utilisent le terme \u00ab\u00a0racialisation\u00a0\u00bb pour parler en r\u00e9alit\u00e9 des non-blancs, comme si les blancs n\u2019\u00e9taient pas une race. Cette question, n\u2019est pas qu\u2019un simple probl\u00e8me de vocabulaire mais interroge r\u00e9ellement notre th\u00e9orie politique et les cons\u00e9quences pratiques qui en d\u00e9coulent. En effet, nous utilisons r\u00e9guli\u00e8rement les expressions \u00ab\u00a0rapport de forces\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0lutte des races\u00a0\u00bb, etc. \u2026 Or, un rapport, une lutte, n\u00e9cessite un camp contre lequel nous luttons. Consid\u00e9rer que seuls les indig\u00e8nes sont racialis\u00e9s revient en quelque sorte \u00e0 individualiser les blancs en ne nous focalisant que sur leurs attitudes et non sur la race sociale qu\u2019ils forment. Les blancs pourraient \u00eatre racistes ou non. Or, puisque nous analysons le racisme \u00e0 partir des privil\u00e8ges qu\u2019ont les blancs, il est important de garder en t\u00eate que leurs privil\u00e8ges d\u00e9coulent de leur race sociale. Nous proposerons donc de parler \u00ab\u00a0d\u2019indig\u00e9nisation\u00a0\u00bb et de garder le terme \u00ab\u00a0racialisation\u00a0\u00bb pour parler du processus historique qui a permis la naissance des races sociales blanches et non-blanches. Par ailleurs, ce texte pose des questions importantes et notamment celle du foss\u00e9 entre la \u00ab\u00a0mode\u00a0\u00bb des \u00e9tudes sur la race et la pratique politique. Notre but n\u2019est bien \u00e9videmment pas de faire de l\u2019anti-intellectualisme primaire mais bien de nous interroger sur le lien entre th\u00e9orie et pratique d\u00e9coloniale.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Bien que ce texte comporte donc quelques faiblesses, nous pensons qu\u2019il est important de le publier et de nous int\u00e9resser \u00e0 son \u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 certains points qui peuvent sembler vieillis ou peu pertinents pour notre situation. Nous esp\u00e9rons ainsi, humblement, par ce texte participer \u00e0 la continuation de notre r\u00e9flexion et de notre th\u00e9orie d\u00e9coloniale en vue de faire progresser notre organisation politique, donc notre pratique.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><em><strong>Selim Nadi, membre du PIR<\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>De la construction sociale de la race \u00e0 l\u2019abolition de la blancheur (<em>Whiteness<\/em>)<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>David Roediger<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une plaisanterie circulant parmi les universitaires Africains-Am\u00e9ricains met l\u2019accent sur la distance entre les modes acad\u00e9miques d\u2019\u00e9tudes sur la race et la vie dans \u00ab\u00a0le monde r\u00e9el\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0J\u2019ai remarqu\u00e9, dit cette blague, que mes recherches d\u00e9montrant que la race est une construction sociale et id\u00e9ologique ne m\u2019aident pas vraiment \u00e0 trouver un taxi tard le soir\u00a0\u00bb. Cet humour est assez ironique en cela que la plaisanterie ne rejette pas l\u2019id\u00e9e qu\u2019il est important d\u2019\u00e9crire sur, et d\u2019analyser la construction sociale de la race, mais elle met l\u2019accent sur le fait que la race peut \u00eatre plus facilement d\u00e9mystifi\u00e9e sur le papier que d\u00e9sarm\u00e9e dans la vie r\u00e9elle.<\/p>\n<p>La probl\u00e9matique soulev\u00e9e par \u00ab\u00a0la blague du taxi\u00a0\u00bb fait partie int\u00e9grante d\u2019un questionnement plus large de r\u00e9centes \u00e9tudes critiques se basant sur le fait que les attentes de ces travaux, bien que se voulant populaires et politiques, n\u2019ont jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent pas abouti \u00e0 des r\u00e9sultats pouvant endiguer l\u2019avanc\u00e9e de la r\u00e9action aux \u00c9tats-Unis. Parmi les critiques les plus importantes au sein de ces \u00ab\u00a0nouveaux travaux\u00a0\u00bb, on trouve une tendance \u00e0 voir principalement le manque d\u2019impact politique comme une preuve que ce ne sont pas uniquement les \u00e9tudes postmodernes, mais \u00e9galement les travaux universitaires mettant l\u2019accent sur le genre ou la race, qui seraient au mieux frileusement apolitiques et au pire obsc\u00e8nement hypocrites dans leur radicalisme. De telles attaques n\u00e9cessitent une r\u00e9ponse, car elles marquent effectivement un point \u00e0 travers la critique du jargon hyper-acad\u00e9mis\u00e9 que l\u2019on trouve dans les \u00e9crits les plus r\u00e9cents, mais \u00e9galement parce que les intellectuels radicaux devraient se tenir \u00e0 un minimum d\u2019engagement politique. Il serait ais\u00e9 de d\u00e9montrer que les critiques de ces nouveaux travaux manquent elles-m\u00eames bien souvent de propositions politiques coh\u00e9rentes au-del\u00e0 d\u2019un vague populisme et d\u2019une nostalgie pour un marxisme qui ne peut pas survivre dans un monde o\u00f9 les femmes et les personnes de couleur forment de plus en plus le corps de la classe ouvri\u00e8re et de la gauche. De la m\u00eame mani\u00e8re, il serait facile d\u2019arguer qu\u2019il est injuste d\u2019attendre du petit nombre d\u2019enseignants \u00e0 l\u2019universit\u00e9 qu\u2019ils influent sur les habitudes des conducteurs de taxis am\u00e9ricains. Ce qui est plus compliqu\u00e9, mais pourtant n\u00e9cessaire, pour ceux d\u2019entre nous qui pensent que ces r\u00e9cents travaux contribuent modestement au changement radical, est d\u2019\u00eatre bien plus pr\u00e9cis sur la mani\u00e8re dont cela se produit et sur les implications politiques de nos travaux.<\/p>\n<p>En relevant ce d\u00e9fi, j\u2019aimerai me focaliser en particulier sur les implications politiques d\u00e9coulant de l\u2019id\u00e9e que la race acquiert son sens par les actions des \u00eatres humains dans des contextes historiques et sociaux concrets, et n\u2019est pas une cat\u00e9gorie biologique ou naturelle. Le d\u00e9veloppement de cette perception de la race constitue un accomplissement majeur pour les r\u00e9cents travaux, accomplissement qui traverse largement les fronti\u00e8res disciplinaires. Les \u00e9tudiants peuvent ainsi apprendre cette le\u00e7on en biologie par les \u00e9crits de Stephen Jay Gould ou Donna Haraway\u00a0; en histoire via les \u00e9tudes percutantes de Alexander Saxton et Edmund Morgan ou encore par l\u2019essai majeur de Barbara Field\u00a0; en sociologie avec Richard Williams\u00a0; en litt\u00e9rature avec les travaux de Toni Morrison ou Hazel Carby\u00a0; dans les \u00e9tudes f\u00e9ministes (<em>women studies<\/em>) avec bell hooks ou Vron Ware\u00a0; dans les \u00e9tudes religieuses avec Cornel West\u00a0; dans les cours sur les Africains-Am\u00e9ricains en lisant l\u2019indispensable <em>Slave Culture<\/em> de Sterling Stuckey. La th\u00e9orie post-structuraliste a enrichi le travail de certains de ces universitaires et a fait conna\u00eetre les \u00e9tudes d\u2019Eric Lott, Colette Guillaumin et Coco Fusco, chacun ouvrant des dimensions importantes dans la \u00ab\u00a0d\u00e9naturalisation\u00a0\u00bb de la race.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudiants commen\u00e7ant \u00e0 comprendre que la race ne prend tout son sens que dans les soci\u00e9t\u00e9s humaines, plut\u00f4t que dans l\u2019ADN, sont ceux qui relient g\u00e9n\u00e9ralement tout ce qu\u2019ils ont appris dans un certain nombre de domaines. Cela prend souvent du temps avant que le d\u00e9clic ne se produise. M\u00eame au sein d\u2019\u00e9tudiants \u00e0 la sensibilit\u00e9 de gauche, l\u2019id\u00e9e que la race est naturelle est tellement enracin\u00e9e que l\u2019on retrouve souvent la proposition selon laquelle l\u2019\u00e9ducation lib\u00e9rale [<em>N.d.T\u00a0: dans le pr\u00e9sent texte, le terme \u00ab\u00a0lib\u00e9ralisme\u00a0\u00bb est \u00e0 comprendre dans son sens anglo-saxon<\/em>] et m\u00eame radicale doit s\u2019efforcer d\u2019enseigner que la race n\u2019est pas quelque chose de tr\u00e8s important, mais est n\u00e9anmoins une r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle. Lorsque les \u00e9tudiants \u00ab\u00a0pigent\u00a0\u00bb cela, ils sont souvent extr\u00eamement enthousiastes. Voir la race comme une cat\u00e9gorie faisant constamment l\u2019objet de luttes et de r\u00e9assignation, leur fait ainsi prendre conscience que les possibilit\u00e9s d\u2019action politique, en particulier, et de capacit\u00e9 d\u2019agir (<em>agency<\/em>) des humains sont bien plus larges que ce qu\u2019ils pensaient. Ils r\u00e9fl\u00e9chissent ainsi \u00e0 la mani\u00e8re par laquelle les structures d\u2019oppression sociale ont contribu\u00e9 \u00e0 la voie tragique qui a donn\u00e9 tout son sens \u00e0 la race. Ils en viennent ainsi souvent \u00e0 accuser ces structures. Concernant le degr\u00e9 limit\u00e9, mais important, auquel ces choses arrivent, un coup d\u2019\u0153il \u00e0 l\u2019extravagant cauchemar du <em>Reader\u2019s Digest\/New Republic<\/em> permet d\u2019appr\u00e9hender ce qui s\u2019incarne dans l\u2019\u00e9ducation sup\u00e9rieure am\u00e9ricaine \u00ab\u00a0politiquement correcte\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Mais, aussi importante que soit cette transformation, elle sert le plus souvent \u00e0 se frayer une voie \u00e0 travers les s\u00e9minaires universitaires plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 travers le reste de notre quotidien. Tout comme le sugg\u00e8re la plaisanterie d\u2019ouverture de ce texte, en raison m\u00eame de son manque de substance, la race est une id\u00e9ologie tr\u00e8s puissante. Si les \u00e9tudiants esp\u00e8rent que le potentiel de la race leur ouvrira la voie simplement car elle permet une d\u00e9mystification intellectuelle importante du concept, ils seront tr\u00e8s vite d\u00e9\u00e7us. Plus important encore, l\u2019id\u00e9e que la race est construite socialement est si fondamentale que par elle-m\u00eame elle implique des conclusions politiques sp\u00e9cifiques. En l\u2019absence d\u2019un large mouvement \u00e9tudiant ou ouvrier au sein duquel ils pourraient \u00ab\u00a0tester\u00a0\u00bb la mani\u00e8re de passer de vues g\u00e9n\u00e9rales \u00e0 des actions sp\u00e9cifiques, les \u00e9tudiants ayant ouvert les yeux concernant la race risquent d\u2019appara\u00eetre sur le devant de la sc\u00e8ne durant la campagne de Clinton, avec l\u2019accent qu\u2019il met \u00e0 vouloir rassembler tous les Am\u00e9ricains. Ils risquent ainsi de terminer dans de petites sectes socialistes, o\u00f9 l\u2019acceptation que la race est une cat\u00e9gorie naturelle est contre-balanc\u00e9e par une insistance plus grande sur l\u2019id\u00e9e que la race est \u00e9galement manipul\u00e9e et mise en avant par les employeurs et les politiciens afin de diviser les ouvriers \u2013 insistance qui l\u00e9gitime un argument sonnant comme une totale d\u00e9mystification de la race, bas\u00e9e en fait sur une seule compr\u00e9hension de classe. Sur les campus, les \u00e9tudiants ayant \u00e9t\u00e9 \u00e9clair\u00e9s par la race se trouvent en g\u00e9n\u00e9ral en train de militer pour l\u2019expansion des \u00e9tudes afro-am\u00e9ricaines, car ils sont fascin\u00e9s par la mani\u00e8re dont l\u2019id\u00e9ologie raciale a conditionn\u00e9 l\u2019histoire et la vie quotidienne. Inversement, ils arguent que tout ce qui est sp\u00e9cifique racialement (<em>race-specific<\/em>) est illusoire et dangereux. Ceux qui s\u2019en prennent \u00e0 l\u2019existence de la race comme cat\u00e9gorie naturelle, quant \u00e0 eux, d\u00e9velopperont souvent des positions politiques confuses. L\u2019\u00e9dition sp\u00e9ciale de <em>Newsweek<\/em> sur la r\u00e9bellion de Los Angeles de 1992, par exemple, suit la voie progressiste selon laquelle le \u00ab\u00a0concept v\u00e9ritable de race\u00a0\u00bb serait une \u00ab\u00a0relique scientifiquement absurde\u00a0\u00bb puisqu\u2019\u00ab\u00a0il n\u2019y pas de cat\u00e9gorie telle que \u00a0\u00bbnoirs\u00a0\u00bb ou \u00a0\u00bbblancs\u00a0\u00bb \u2026 qui ne d\u00e9finissent aucunement une race\u00a0\u00bb. Puis, ce m\u00eame article propose plus ou moins al\u00e9atoirement un ensemble de solutions famili\u00e8res et confuses contre la crise urbaine, les incitations fiscales pour les entreprises, les aides sociales, les zones franches industrielles, l\u2019entraide, les valeurs familiales et l\u2019accroissement des forces de police.<\/p>\n<p>Bien \u00e9videmment, aucun texte des intellectuels radicaux ne peut se substituer \u00e0 un mouvement pacifique dans lequel les id\u00e9es peuvent \u00eatre mises \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la r\u00e9alit\u00e9. Mais il incombe n\u00e9anmoins \u00e0 ceux d\u2019entre nous qui d\u00e9fendent l\u2019id\u00e9e que la race est une construction sociale de reconna\u00eetre que c\u2019est l\u00e0 une perc\u00e9e intellectuelle vitale afin de dire que nous pensons que cette perc\u00e9e peut avoir une vis\u00e9e politique. La pr\u00e9sente introduction d\u00e9bute par le court r\u00e9cit d\u2019exemples d\u2019Angleterre et d\u2019Afrique. Cette section veut montrer que l\u2019id\u00e9e que la race est une construction sociale \u00ab\u00a0fonctionne\u00a0\u00bb assez largement, en aidant \u00e0 clarifier certaines questions, mais qu\u2019elle n\u2019aide pas, en elle-m\u00eame, pour autant, \u00e0 r\u00e9soudre la question de la direction \u00e0 prendre concernant la race et la classe. Revenant aux \u00c9tats-Unis, ce texte critique la tentative de minimiser l\u2019accent mis sur la pr\u00e9tendue \u00ab\u00a0division\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0illusion\u00a0\u00bb de la question raciale dans les luttes politiques am\u00e9ricaines. Il d\u00e9fend l\u2019id\u00e9e selon laquelle l\u2019implication politique centrale r\u00e9sultant de l\u2019id\u00e9e que la race est construite socialement est la n\u00e9cessit\u00e9 politique de s\u2019attaquer \u00e0 la blancheur (<em>whiteness<\/em>) en tant qu\u2019id\u00e9ologie destructrice plut\u00f4t que de s\u2019attaquer au concept de race de mani\u00e8re abstraite. Bien que reconnaissant le pass\u00e9 tragique et le barrage \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une classe ouvri\u00e8re non-blanche, le pr\u00e9sent essai arrive \u00e0 la conclusion que la conscience de la blancheur (<em>whiteness<\/em>) contient \u00e9galement les \u00e9l\u00e9ments d\u2019une critique de cette conscience et que nous devrions encourager des politiques bas\u00e9es sur des signes allant vers l\u2019abandon populaire de la blancheur.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Notes transatlantiques sur la construction sociale de la race<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il est aujourd\u2019hui quasiment impossible de voyager loin sans se heurter \u00e0 l\u2019\u00e9clatante \u00e9vidence que la race est une id\u00e9ologie construite socialement plut\u00f4t qu\u2019une cat\u00e9gorie d\u00e9termin\u00e9e biologiquement. Dans la r\u00e9gion Ashanti du Ghana, o\u00f9 ces lignes sont \u00e9crites, nous sommes salu\u00e9s dans la rue par des enfants qui chantent \u00ab\u00a0<em>Oburoni koko maakye<\/em>\u00a0\u00bb. Les Ashantis anglophones traduisent souvent cela par \u00ab\u00a0bonjour homme rouge-blanc\u00a0\u00bb. De la m\u00eame mani\u00e8re, <em>oburon wawu<\/em>, termes g\u00e9n\u00e9ralement utilis\u00e9 pour les habits occidentaux, est traduit de mani\u00e8re charmante par \u00ab\u00a0l\u2019homme blanc qui est mort\u00a0\u00bb. Quoi qu\u2019il en soit, <em>oburoni<\/em> d\u00e9rive du terme <em>Aburokeyre<\/em>, le mot Akan pour \u00ab\u00a0de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019eau\u00a0\u00bb et n\u2019est donc pas l\u2019\u00e9quivalent de l\u2019usage du terme blanc par les Euro-Am\u00e9ricains. Les nombreux Chinois, Cor\u00e9ens et Japonais qui vivent d\u00e9sormais au Ghana sont g\u00e9n\u00e9ralement \u00e9galement qualifi\u00e9s de <em>oburoni<\/em>. Mais en d\u00e9battant de la traduction, les Ashantis pointeront le fait que ce n\u2019est pas juste parce qu\u2019ils viennent \u00ab\u00a0de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019oc\u00e9an\u00a0\u00bb mais bien parce qu\u2019\u00ab\u00a0ils sont blancs\u00a0\u00bb \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019ils sont per\u00e7us comme ressemblant et agissant comme des Europ\u00e9ens et des Am\u00e9ricains. Les visiteurs Afro-Am\u00e9ricains pr\u00e9sentent un cas intriguant car ils ont litt\u00e9ralement travers\u00e9 l\u2019oc\u00e9an pour rejoindre les Ashantis. Dans la plupart des cas aujourd\u2019hui, ce ne sont que les visiteurs ayant la peau la plus claire qui seront appel\u00e9s <em>oburoni<\/em>. Mais r\u00e9cemment, il y a apparemment eu une tendance \u00e0 leur accoler ce terme en utilisant ce dernier dans son sens originel. Il est ainsi intriguant qu\u2019un spectateur britannique des discours de Malcolm X au Ghana sur la c\u00e9l\u00e9bration de son p\u00e8lerinage \u00e0 la Mecque me disait que les Ghan\u00e9ens \u00e9taient surpris qu\u2019un <em>oburoni<\/em> puisse dire de telles choses. En effet, l\u2019un de ses auditeurs se rappelle qu\u2019\u00e9coutant Malcolm, il le qualifiait d\u2019<em>homme blanc<\/em> aux id\u00e9es stup\u00e9fiantes. Bien que de forts \u00e9l\u00e9ments de liesse traversent de telles caract\u00e9risations, elles doivent nous alerter sur la complexit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 de la construction sociale de la race.<\/p>\n<p>D\u2019autres exp\u00e9riences transatlantiques montrent la mani\u00e8re dont la construction sociale de la race p\u00e9n\u00e8tre la politique. En 1984, lorsque nous vivions dans le quartier londonien de Brent, des immigr\u00e9s et descendants d\u2019immigr\u00e9s de diverses nationalit\u00e9s se d\u00e9signaient souvent eux-m\u00eames de \u00ab\u00a0Noirs\u00a0\u00bb, car cette cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0raciale\u00a0\u00bb se rapprochait de ce que le travail brillant de A. Sivanandan a caract\u00e9ris\u00e9 de \u00ab\u00a0couleur politique\u00a0\u00bb des opprim\u00e9s. Les Indiens d\u2019Asie, les Pakistanais, les Malaisiens, les Turcs, les Chinois, les Bangladais, les Arabes et m\u00eame les Chypriotes et quelques Irlandais s\u2019identifiaient ainsi. Alors que je faisais une tourn\u00e9e de conf\u00e9rences en Afrique du Sud, en 1989, nous avons remarqu\u00e9 la mani\u00e8re par laquelle les opposants \u00e0 l\u2019apartheid d\u00e9finissaient la cat\u00e9gorie inter-raciale (<em>mixed-race<\/em>), cr\u00e9\u00e9e par le gouvernement, de \u00ab\u00a0color\u00e9s\u00a0\u00bb (<em>coloured<\/em>) comme une simple cr\u00e9ation id\u00e9ologique, en prenant toujours soin d\u2019utiliser l\u2019expression \u00ab\u00a0soi-disant color\u00e9s\u00a0\u00bb. Nombreux furent ceux, au sein de la population \u00ab\u00a0soi-disant color\u00e9e\u00a0\u00bb qui insist\u00e8rent sur le fait qu\u2019ils \u00e9taient des <em>Africains<\/em>. Lors de cette m\u00eame visite en Afrique du Sud, le fils d\u2019un ouvrier africain du port de Cape Town nous raconta une histoire qui, plus tard, illustrera magnifiquement de quelle mani\u00e8re la race est une id\u00e9ologie produite, et reproduite. L\u2019indication \u00ab\u00a0R\u00c9SERV\u00c9 AUX BLANCS\u00a0\u00bb (<em>WHITES ONLY<\/em>), comme le racontait son p\u00e8re, n\u2019apparut sur le bord de mer de Cape Town qu\u2019apr\u00e8s avoir observ\u00e9 des marins blancs am\u00e9ricains esquiver les \u00e9quipements \u00ab\u00a0r\u00e9serv\u00e9s aux Europ\u00e9ens\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Chacun de ces exemples est pr\u00e9cieux en cela qu\u2019il montre que l\u2019id\u00e9e que la race est construite socialement est valable et importante. Mais ils permettent \u00e9galement de pousser nos discussions vers la complexit\u00e9 permettant \u00e0 de tels savoirs d\u2019avoir une application politique. En les \u00e9tendant, et en les sondant, on voit que chaque exemple soul\u00e8ve ses propres probl\u00e9matiques. Nous devons, par exemple, r\u00e9fl\u00e9chir au fait que depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, les initiatives visant \u00e0 b\u00e2tir une identit\u00e9 pan-noire (<em>pan-Black identity<\/em>) au sein des opprim\u00e9s britanniques furent confisqu\u00e9es et m\u00eame d\u00e9mantel\u00e9es par une r\u00e9surgence aigu\u00eb des particularismes ethniques. Comment les militants politiques, arm\u00e9s par la connaissance qu\u2019ils ont que la race est une cat\u00e9gorie id\u00e9ologique et mouvante devraient-ils \u00e9valuer ce changement\u00a0? \u00c9tait-ce le r\u00e9sultat in\u00e9vitable de la tentative de b\u00e2tir des r\u00e9sistances bas\u00e9es sur \u00ab\u00a0l\u2019illusion\u00a0\u00bb de la \u00ab\u00a0couleur politique\u00a0\u00bb\u00a0? Le particularisme ethnique est-il une identit\u00e9 plus historique, voire plus \u00ab\u00a0r\u00e9elle\u00a0\u00bb, li\u00e9e \u00e0 la survie d\u2019une tradition invent\u00e9e de n\u00e9gritude (<em>Blackness<\/em>) commune\u00a0? Ou, comme le maintient avec force Sivanandan, la vraie possibilit\u00e9 d\u2019unifier les exploit\u00e9s autour d\u2019une conscience li\u00e9e \u00e0 la \u00ab\u00a0couleur politique\u00a0\u00bb, bas\u00e9e sur la classe et la race, a-t-elle \u00e9t\u00e9 renvers\u00e9e par des politiques publiques d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es et par l\u2019opportunisme dans les rangs des leaders ethniques (<em>ethnic leaders<\/em>)\u00a0?<\/p>\n<p>On retrouve le m\u00eame type de probl\u00e8mes dans l\u2019exemple sud-africain. Dans mes anciennes conf\u00e9rences l\u00e0-bas, je tentais d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment d\u2019\u00e9tendre l\u2019expression \u00ab\u00a0soi-disant color\u00e9s\u00a0\u00bb \u00e0 toutes les constructions raciales, je parlais ainsi de \u00ab\u00a0soi-disant blancs\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0soi-disant noirs\u00a0\u00bb. Afin de mettre en lumi\u00e8re le fait que ces cat\u00e9gories \u00e9taient \u00e9galement produites historiquement, cela apparaissait alors sans doute comme une strat\u00e9gie justifiable. Pourtant, en tant que contribution au d\u00e9bat politique au sein du mouvement de lib\u00e9ration sud-africain, ce fut moins pertinent. Les meilleurs militants r\u00e9clamaient alors un programme complet de discrimination positive (<em>affirmative action<\/em>) dans les \u00e9coles, les structures du mouvement et dans la soci\u00e9t\u00e9 plus largement, tenant au fait que la voie vers le non-racialisme incluait de prendre en consid\u00e9ration la race. Cependant, j\u2019offrais une formulation qui risquait de conforter les id\u00e9es de ceux qui croyaient qu\u2019un futur non-racial pouvait \u00e9merger de l\u2019ignorance de politiques bas\u00e9es sur la race et qui d\u00e9fendaient l\u2019id\u00e9e que la race \u00e9tait inutile et contre-productive. Aussi puissante qu\u2019elle soit, l\u2019id\u00e9e que la race est une construction sociale ne nous informe pas de mani\u00e8re magique sur les strat\u00e9gies \u00e0 adopter pour surmonter l\u2019oppression race-classe.<\/p>\n<p>Le tournant de l\u2019exemple ghan\u00e9en appara\u00eet comme \u00e9tant plus prosa\u00efque. Lorsque nous marchions dans Kumasi, sp\u00e9cialement dans les quartiers o\u00f9 nous n\u2019avions jamais \u00e9t\u00e9 auparavant, les habitants criaient parfois jovialement, en anglais, \u00ab\u00a0Eh, vous \u00eates blancs\u00a0!\u00a0\u00bb. Cela me frappait comme si j\u2019\u00e9tais un exemple d\u00e9routant, et surprenant, de <em>non sequitur,<\/em> avant que je ne r\u00e9alise que l\u2019on ne voyait quasiment aucun blanc marcher sur une longue distance ici. Le fond de leur pens\u00e9e \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 \u00ab\u00a0Eh, vous \u00eates blancs et vous vous promenez ici\u00a0!\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Eh, vous \u00eates blancs et devez avoir une voiture\u00a0!\u00a0\u00bb. Bien que ce commentaire semblait porter purement \u00ab\u00a0sur la couleur\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0sur la race\u00a0\u00bb, il portait en r\u00e9alit\u00e9 sur un comportement qui faisait qu\u2019il \u00e9tait important de tenir compte de la couleur. Ainsi, bien que la race soit construite id\u00e9ologiquement, elle est construite \u00e0 partir du v\u00e9ritable sch\u00e9ma, pr\u00e9visible et r\u00e9p\u00e9t\u00e9, de la vie r\u00e9elle. En effet, comme le montrent Barbara Fields et Walter Rodney, c\u2019est <em>l\u2019interconnexion<\/em> avec la r\u00e9alit\u00e9 qui donne \u00e0 la race un int\u00e9r\u00eat aussi puissant et id\u00e9ologique. Les blancs ne sont pas biologiquement programm\u00e9s pour avoir une voiture ou une moto, mais au Ghana il est rare qu\u2019ils en manquent, et c\u2019est ce qui rend la race si importante dans un endroit si chaud, montagneux et poussi\u00e9reux, o\u00f9 m\u00eame marcher est un travail. Dire cela revenait \u00ab\u00a0en r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 pr\u00e9dire que les revenus des propri\u00e9taires de voitures, leur liens avec les entreprises multinationales et leur r\u00f4le dans les organisations humanitaires, les projets des missionnaires ou la recherche acad\u00e9mique ne dissoudraient que difficilement la perception de l\u2019interconnexion entre une voiture et la couleur de peau. Comme le remarque la magistrale <em>History of Guyanese Working People<\/em> de Rodney, les perceptions du monde en terme de race ont prosp\u00e9r\u00e9 car elles semblaient \u00ab\u00a0constitu\u00e9es des exp\u00e9riences de la vie quotidienne des gens\u00a0\u00bb. La race est donc \u00e0 la fois irr\u00e9elle et une r\u00e9alit\u00e9 visible. Sa d\u00e9mystification ne peut donc pas \u00eatre accomplie par des exemples intellectuels herm\u00e9tiques, mais seulement par une lutte politique et culturelle tr\u00e8s compliqu\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Pourquoi continuer \u00e0 parler de la race\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9vidence que la race est construite socialement, qu\u2019elle est id\u00e9ologiquement puissante et travers\u00e9e par la complexit\u00e9, est d\u00e9sormais mieux accept\u00e9e, mais reste toujours aussi fascinante. \u00c9lectoralement, comme l\u2019ont montr\u00e9 Thomas et Mary Edsall ainsi que d\u2019autres, la blancheur est devenue, pour reprendre l\u2019expression de Sivanandan, une \u00ab\u00a0couleur politique\u00a0\u00bb qui \u00e9blouit la coalition disparate de la nouvelle droite (<em>New Right<\/em>) et leur permet d\u2019attirer assez de votes des classes moyennes et ouvri\u00e8res blanches effray\u00e9es et aigries, pour r\u00e9gner. De la r\u00e9alisation de la l\u00e9gislation des droits civiques du milieu des ann\u00e9es 1960, jusqu\u2019\u00e0 1992, seul un d\u00e9mocrate a occup\u00e9 la maison blanche, et il a, apr\u00e8s une man\u0153uvre politique astucieuse, salu\u00e9 l\u2019importance de la \u00ab\u00a0puret\u00e9 ethnique\u00a0\u00bb. Depuis la \u00ab\u00a0n\u00e9gligence\u00a0\u00bb de Willie Horton, m\u00eame l\u2019engagement d\u00e9mocrate mitig\u00e9 pour les droits civiques s\u2019est \u00e9vanoui du parti, si enclin \u00e0 la suspicion d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0laxiste sur la race\u00a0\u00bb que son <em>leadership<\/em> s\u2019est engag\u00e9 pour huit ans dans une recherche plus ou moins ouverte \u00e0 un candidat blanc inattaquable dans ce qui \u00e9tait appel\u00e9 une strat\u00e9gie sudiste (<em>Southern strategy<\/em>) mais qui est mieux comprise en tant que strat\u00e9gie des banlieues.<\/p>\n<p>La blancheur exerce une telle force politique, malgr\u00e9 son complet discr\u00e9dit en tant que \u00ab\u00a0couleur culturelle\u00a0\u00bb, malgr\u00e9 le fait qu\u2019elle soit devenue le sujet de plaisanterie des comiques de <em>stand-up<\/em> qui mettent en avant la vacuit\u00e9 de la \u00ab\u00a0culture blanche\u00a0\u00bb dans une nation o\u00f9 beaucoup de ce qui est nouveau, excitant, excellent et populaire \u2013 dans la musique, la mode, l\u2019\u00e9loquence, la danse, la langue vernaculaire, le sport et de plus en plus dans la litt\u00e9rature, les films et les essais \u2013 vient des Afro-Am\u00e9ricains, des Asiatiques-Am\u00e9ricains ou des communaut\u00e9s Latinos. Nous faisons face, en bref, \u00e0 une folle et ahurissante situation dans laquelle l\u2019attrait pour la blancheur est pitoyablement maigre mais o\u00f9 l\u2019effectivit\u00e9 de cet attrait pour la blancheur \u2013 de Howard Beach \u00e0 Simi Valley jusqu\u2019aux urnes \u00e9lectorales \u2013 est \u00e0 son paroxysme. Le grand \u00e9crivain am\u00e9ricain Ralph Ellison avait vu cela arriver il y a d\u00e9j\u00e0 une dizaine d\u2019ann\u00e9es et formulait alors une question qui touche directement le c\u0153ur de la politique et de la culture am\u00e9ricaine moderne, de mani\u00e8re tr\u00e8s pr\u00e9cise\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Que fait, par ailleurs, un jeune blanc qui, avec un transistor radio coll\u00e9 \u00e0 son oreille, braillant un air de Stevie Wonder, hurlant des \u00e9pith\u00e8tes raciales \u00e0 de jeunes noirs tentant de nager sur une plage publique \u2013 et cela au nom de la saintet\u00e9 ethnique de ce qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9 comme le territoire du quartier\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Incapable de r\u00e9pondre \u00e0 cette question et fatigu\u00e9 apr\u00e8s une longue p\u00e9riode de r\u00e8gles r\u00e9actionnaires au niveau racial, nous avons toutes les chances d\u2019\u00eatre tent\u00e9s de glisser de l\u2019id\u00e9e que le race est une construction id\u00e9ologique \u00e0 la conclusion qu\u2019il est largement temps de d\u00e9noncer celle-ci comme un pi\u00e8ge et une illusion et de revenir \u00e0 des politiques populistes de r\u00e9formes \u00e9conomiques. Ainsi, s\u2019attarder sur la race, ou r\u00e9clamer des rem\u00e8des \u00ab\u00a0sp\u00e9cifiques \u00e0 la race\u00a0\u00bb (<em>race-specific<\/em>) est suspect\u00e9 d\u2019\u00eatre contre-productif et m\u00eame malveillant. L\u2019article fermement mat\u00e9rialiste de Barbara Fields dans la <em>New Left Review<\/em> sur les origines du racisme am\u00e9ricain se cl\u00f4t par la critique, \u00e9tonnamment id\u00e9aliste, d\u2019une m\u00e8re ayant demand\u00e9 \u00e0 son enfant de quatre ans si une<em> playmate<\/em> est \u00ab\u00a0noire\u00a0\u00bb puis qui se mit \u00e0 rire lorsque l\u2019enfant lui r\u00e9pondit qu\u2019elle \u00e9tait \u00ab\u00a0brune\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Le rire bienveillant de la jeune femme fut provoqu\u00e9 par l\u2019innocence d\u2019une jeunesse, corrompue bien trop t\u00f4t\u00a0\u00bb, \u00e9crit Fields, \u00ab\u00a0mais malgr\u00e9 toute sa bienveillance, son rire acc\u00e9l\u00e8re cette corruption\u00a0\u00bb. Fields argue que la femme, de m\u00eame que les intellectuels radicaux qui mettent en avant la race comme un \u00ab\u00a0tragique fl\u00e9au\u00a0\u00bb aux \u00c9tats-Unis, donne une r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 la race. Elle sugg\u00e8re plut\u00f4t qu\u2019en faisant cela ils sont comme le Ku Klux Klan et les meurtriers blancs de l\u2019adolescent noir Yusef Hawkins. D\u2019autres disent que nous devrions refr\u00e9ner nos discussions sur les questions raciales car seules les questions \u00e9conomiques peuvent g\u00e9n\u00e9rer des succ\u00e8s \u00e9lectoraux. Les propositions concr\u00e8tes varient largement sur ce qui devrait \u00eatre mis en avant \u00e0 la place de la race. Fields propose ainsi la strat\u00e9gie int\u00e9ressante, mais totalement fantasque, de la discrimination positive bas\u00e9e sur la classe, alors que pour William Julius Wilson et les nombreux penseurs politiques influents autour du journal lib\u00e9ral <em>American Prospect<\/em>, les questions pouvant d\u00e9sarmer la race sont celles dans lesquelles la classe moyenne blanche a un int\u00e9r\u00eat direct, notamment l\u2019emploi et l\u2019assurance sant\u00e9.<\/p>\n<p>De telles strat\u00e9gies s\u2019adaptent \u00e0 l\u2019humeur constern\u00e9e et d\u00e9moralis\u00e9e du lib\u00e9ralisme am\u00e9ricain contemporain, et elles font massivement appel aux \u00e9lecteurs Afro-Am\u00e9ricains qui sont pr\u00eats \u00e0 tout sauf au Reaganisme (malgr\u00e9 le taux de participation \u00e9lectorale tr\u00e8s bas et le peu d\u2019alternatives, ils supportent g\u00e9n\u00e9ralement la candidature de Bill Clinton). N\u00e9anmoins, selon moi, les initiatives \u00e9vitant une discussion frontale sur la race n\u2019ont que peu de chances de r\u00e9ussir, m\u00eame dans leurs propres conditions limit\u00e9es. L\u2019absence d\u2019un vote lib\u00e9ral des travailleurs \u2013 \u00e0 la fois car peu d\u2019ouvriers sont organis\u00e9s, mais aussi parce qu\u2019une majorit\u00e9 de ceux venant de foyers blancs, contenant un syndicaliste, ont vot\u00e9 pour Reagan et Bush lors des trois derni\u00e8res \u00e9lections \u2013 laisse pr\u00e9sager d\u2019une alliance peu propice en cours, mod\u00e9r\u00e9ment progressive et bas\u00e9e sur la classe. Les d\u00e9mocrates ne pourront pas non plus \u00eatre plus silencieux sur la justice raciale qu\u2019ils ne l\u2019ont \u00e9t\u00e9 lors des r\u00e9centes campagnes. La r\u00e9ticence de Clinton \u00e0 commenter les rebellions de Los Angeles est une op\u00e9ration standard (exception faite durant la campagne de Jackson) concernant la race dans les politiques pr\u00e9sidentielles d\u00e9mocrates post-1972, et non pas un ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau. La strat\u00e9gie consistant \u00e0 ignorer la race a, en ce sens, \u00e9t\u00e9 r\u00e9ellement tent\u00e9e.<\/p>\n<p>De m\u00eame, les r\u00e9publicains ne s\u2019engagent pas plus dans des d\u00e9bats ouverts sur la race. Ils formulent leur appel \u00e0 un \u00ab\u00a0vote de blancs\u00a0\u00bb en termes de r\u00e9formes sociales, d\u2019\u00e9coles de quartier, de duret\u00e9 face aux crimes et aux naissances \u00ab\u00a0ill\u00e9gitimes\u00a0\u00bb. Dans la course pour devenir gouverneur du Mississippi de 1991, le gagnant de l\u2019aile droite du parti r\u00e9publicain Kirk Fordice, conclut une campagne de publicit\u00e9 contre les aides publiques par une photographie d\u2019une femme noire et de son b\u00e9b\u00e9. Il invitait litt\u00e9ralement les Mississipiens \u00e0 voter contre les Afro-Am\u00e9ricains, mais fit cela sans parler directement de race. Dans le sillage des rebellions de Los Angeles de 1992, la d\u00e9claration la plus essentielle de Bush fut\u00a0: \u00ab\u00a0Pour tous ceux qui se soucient de notre jeunesse, il est douloureux qu\u2019en 1960, le pourcentage de naissances chez les m\u00e8res c\u00e9libataires fut de 5% \u2013 et que d\u00e9sormais il soit de 27%\u00a0\u00bb. Comme le correspondant am\u00e9ricain du journal londonien <em>Observer<\/em>, Andrew Stephen, le nota, \u00ab\u00a0Pour les millions d\u2019Am\u00e9ricains qui entendirent cette importante d\u00e9claration, ce qu\u2019il disait en r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait \u00a0\u00bbje parle, bien \u00e9videmment, des noirs\u00a0\u00bb.\u00a0\u00bb. M\u00eame le tr\u00e8s c\u00e9l\u00e9br\u00e9 Willie Horton en commentant la campagne de 1988 de Bush ne dit rien sur la race. Durant la campagne de 1992, Dan Quayle r\u00e9ussi \u00e0 instrumentaliser l\u2019hostilit\u00e9 contre les m\u00e8res noires b\u00e9n\u00e9ficiants de l\u2019aide sociale en parlant, entre autres, du personnage de <em>sitcom<\/em> blanc Murphy Brown. Une attention s\u00e9rieuse envers la race est donc d\u00e9j\u00e0 absente des politiques am\u00e9ricaines, et c\u2019est logiquement la droite qui en b\u00e9n\u00e9ficie.<\/p>\n<p>Mais le contenu positif des programmes de r\u00e9formes \u00e9conomiques ne risque-t-il par de sevrer les \u00e9lecteurs blancs des politiques bas\u00e9es sur la race, ouvrant ainsi la voie \u00e0 des exp\u00e9riences dans les campagnes \u00e9lectorales susceptibles de traverser les fronti\u00e8res raciales (<em>racial lines<\/em>) pour nourrir l\u2019id\u00e9e selon laquelle la race ne doit pas diviser les ouvriers\u00a0? Une telle strat\u00e9gie a sous-tendu une large partie de l\u2019approche de la race et de la classe qu\u2019avait la gauche blanche am\u00e9ricaine durant les derni\u00e8res d\u00e9cennies. Les syndicats furent notamment per\u00e7us comme inculquant aux ouvriers blancs que leurs int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques co\u00efncident avec ceux des Africains-Am\u00e9ricains et que mettre leurs organisations en danger par des assauts \u00ab\u00a0pr\u00e9matur\u00e9s\u00a0\u00bb contre le racisme, fut per\u00e7u comme allant contre les int\u00e9r\u00eats non seulement de la justice de classe mais \u00e9galement de l\u2019\u00e9galit\u00e9 raciale.<\/p>\n<p>Dans la mesure o\u00f9 nous arguons que la blancheur et les diverses sortes \u00ab\u00a0d\u2019ethnicit\u00e9s blanches\u00a0\u00bb sont des r\u00e9actions \u00e0 l\u2019ali\u00e9nation, un cas int\u00e9ressant de cette strat\u00e9gie, issue d\u2019une longue tradition, consistant \u00e0 surmonter la race en mettant en lumi\u00e8re la classe, peut \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9 ici. Nous pourrions insister, comme je le fais dans <em>Wages of Whiteness<\/em>, sur le r\u00f4le de l\u2019impuissance dans le travail et l\u2019engendrement d\u2019un r\u00e8glement qui leur fait croire qu\u2019ils sont des \u00ab\u00a0ouvriers blancs\u00a0\u00bb, ou nous pourrions suivre \u00ab\u00a0<em>Reification and Utopia in Mass Culture\u00a0<\/em>\u00bb de Frederic Jameson en insistant sur la mani\u00e8re dont l\u2019ali\u00e9nation produite par des structures bureaucratiques et une culture commercialis\u00e9e aide \u00e0 assurer un ersatz d\u2019ethnicit\u00e9 chez les blancs. Dans tous les cas, il semble que la participation \u00e0 d\u2019authentiques luttes contre l\u2019oppression et l\u2019impuissance soit un antidote utile contre la blancheur. Lorsque par exemple, une supportrice \u00ab\u00a0blanche de droite\u00a0\u00bb de la tentative de David Duke de devenir gouverneur de Louisiane en 1991 stoppa sa litanie contre le mythe \u00ab\u00a0des noirs et de l\u2019aide sociale\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0Ils ach\u00e8tent de nouvelles voitures chaque ann\u00e9e \u2026\u00a0\u00bb) dans une interview avec <em>USA Today<\/em>, elle ajouta\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019\u00c9tat ne va pas s\u2019occuper de moi\u00a0\u00bb. Peut-\u00eatre que s\u2019il y avait un large mouvement pour un syst\u00e8me de sant\u00e9 d\u00e9cent cette femme pourrait s\u2019y joindre, mettre la pression sur l\u2019\u00c9tat, gagner une sorte de pouvoir et, au cours de sa lutte aux c\u00f4t\u00e9s des pauvres noirs, remettre en question le mythe qu\u2019elle r\u00e9citait jusqu\u2019alors.<\/p>\n<p>Il est difficile d\u2019imaginer une assaut efficace contre la supr\u00e9matie blanche qui ne tiendraitpas compte des millions de petits miracles de ce type, et qui n\u2019inclurait pas un ralliement autour des griefs li\u00e9s \u00e0 la classe. Mais plus probl\u00e9matique encore est la tendance \u00e0 supposer que la red\u00e9couverte de la mise en lumi\u00e8re de questions \u00e9conomiques r\u00e8gle tous les probl\u00e8mes, ou m\u00eame \u00e0 appr\u00e9hender les questions de strat\u00e9gie politique en ne tenant compte ni de la race ni de la classe. Le dossier historique des r\u00e9alisations antiracistes \u00e0 partir de r\u00e9formes \u00e9conomiques est bien mince. Du <em>National Labor Union<\/em> jusqu\u2019aux populistes de la <em>CIO<\/em>, peu importe ce que nous souhaitons qu\u2019ils aient r\u00e9alis\u00e9 et peu importent leurs autres r\u00e9alisations, de telles coalitions ne surent pas r\u00e9pondre aux attentes lorsque la justice raciale fut en jeu. Ce dossier ne montre d\u2019ailleurs pas non plus que les luttes communes peuvent \u00ab\u00a0enseigner\u00a0\u00bb une humanit\u00e9 commune sur le long terme. L\u2019aile Tom Watson des populistes apprit spectaculairement la le\u00e7on de l\u2019unit\u00e9 noirs-blancs et, plus spectaculaire encore, l\u2019oublia aussit\u00f4t. L\u2019exp\u00e9rience de la d\u00e9faite \u2013 et il n\u2019y a aucune garantie que les mouvements de classe vont gagner \u2013 entraine avec elle une recrudescence de la supr\u00e9matie blanche. La convention agonisante du <em>National Labor Union<\/em> envisageait s\u00e9rieusement certaines propositions de l\u2019intellectuel sudiste raciste Hinton Rowan Helper pour d\u00e9gager les noirs des \u00c9tats-Unis, tandis que le <em>Knights of Labor<\/em>, si brillamment \u00e9galitariste dans ses heures les plus glorieuses, commen\u00e7a \u00e0 d\u00e9cliner apr\u00e8s avoir accept\u00e9 une r\u00e9solution pour coloniser les Afro-Am\u00e9ricains en vue d\u2019aider \u00ab\u00a0le prol\u00e9tariat blanc\u00a0\u00bb. Le motif pour lequel la meilleure issue dans un nouvel effort de r\u00e9formes \u00e9conomiques minimise l\u2019emphase imm\u00e9diate sur la justice raciale reste flou, en particulier \u00e9tant donn\u00e9 que la substance des r\u00e9formes mollassonnes sur l\u2019offre des n\u00e9olib\u00e9raux, qui sont le fer de lance des strat\u00e9gies \u00e9conomiques, est rarement ce par quoi les grandes transformations dans la conscience politique sont faites.<\/p>\n<p>Les partisans de l\u2019importance croissante mise dans l\u2019appel au r\u00e9formisme \u00e9conomique et au silence continu autour de la race ont parfois internalis\u00e9 une sorte de marxisme qui entend mettre l\u2019accent sur la r\u00e9alit\u00e9 objective des rapports de classe comme quelque chose s\u2019opposant \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie de la race. Je n\u2019ai aucun probl\u00e8me avec cette distinction, cependant en l\u2019appliquant nous devons imaginer que les ouvriers voient objectivement le monde \u00e0 travers leur exp\u00e9rience de classe, dans une part de leur cerveau, et subjectivement \u00e0 travers le filtre distordant de la race d\u2019autre part. \u00c0 un certain niveau de conscience, la classe est tout sauf un reflet fid\u00e8le de la r\u00e9alit\u00e9 objective. De plus, la mani\u00e8re subjective par laquelle les ouvriers blancs per\u00e7oivent et d\u00e9finissent la classe est, aux Etats-Unis, totalement fa\u00e7onn\u00e9e par leur blancheur. Deux r\u00e9centes \u00e9tudes sur les ouvriers du New Jersey confirment par ailleurs ce point. Dans l\u2019excellente \u00e9tude sociologique de David Halle sur les ouvriers du secteur chimique, les ouvriers blancs s\u2019identifient comme des \u00ab\u00a0travailleurs\u00a0\u00bb ou des \u00ab\u00a0classes moyennes\u00a0\u00bb. Ils ont tendance \u00e0 voir leurs voisins blancs comme eux en termes de classe, que ces voisins soient ou non des ouvriers salari\u00e9s. Ils voient les ouvriers noirs qui ont les m\u00eames emplois qu\u2019eux \u2013 des travailleurs qui sont, plus que les voisins blancs, plus nombreux \u00e0 partager une appartenance \u00e0 l\u2019AFL-CIO avec les ouvriers du secteur chimique \u2013 comme diff\u00e9rents en termes de classe, comme des \u00abfain\u00e9ants\u00bb et des \u00ab\u00a0intrus\u00a0\u00bb. Plus frappante encore est la r\u00e9cente \u00e9tude de Katherine Newman sur le d\u00e9clin industriel, qui se base sur des entretiens avec d\u2019anciens ouvriers blancs dont l\u2019usine a ferm\u00e9 \u00e0 Elizabeth, dans le New Jersey. Nombre de ces ouvriers analysent cette aust\u00e8re exp\u00e9rience de classe en disant que leur employeur fut forc\u00e9 de partir car il \u00e9tait impossible de faire des profits tout en employant des noirs et des hispaniques. Un mouvement esp\u00e9rant d\u00e9border David Duke simplement en popularisant un type de plans contre le ch\u00f4mage et pour le syst\u00e8me de sant\u00e9 qui b\u00e9n\u00e9ficierait aux blancs les plus durement touch\u00e9s, qui forment une large part de sa circonscription, pour attaquer de front le probl\u00e8me que beaucoup des pauvres blancs accusent l\u2019\u00c9tat Providence de b\u00e9n\u00e9ficier \u00e0 \u00ab\u00a0ces gens l\u00e0\u00a0\u00bb serait illusoire. En tant qu\u2019\u00e9tude influente cit\u00e9e par le Edsalls elle a, pour un secteur cl\u00e9 de l\u2019\u00e9lectorat blanc, \u00ab\u00a0red\u00e9fini virtuellement tous les symboles et th\u00e8mes progressistes en termes raciaux et p\u00e9joratifs\u00a0\u00bb. Dans une telle situation, on peut ais\u00e9ment arguer qu\u2019attaquer le racisme est une condition pr\u00e9alable \u00e0 des r\u00e9formes se basant sur la classe tout comme les r\u00e9formes se basant sur la classe sont une pr\u00e9condition pour attaquer le racisme.<\/p>\n<p>Il y a environ un demi-si\u00e8cle, C.L.R. James critiquait la strat\u00e9gie de la gauche traditionnelle concernant la race et la classe en \u00e9crivant que \u00ab\u00a0 le slogan \u00a0\u00bbNoirs et Blancs, unissez-vous dans votre lutte\u00a0\u00bb est irr\u00e9cusable en principe \u2026 Mais il est souvent trompeur et parfois m\u00eame offensant face \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 multiple, tumultueuse et souvent meurtri\u00e8re de la r\u00e9alit\u00e9 des rapports raciaux aux \u00c9tats-Unis\u00a0\u00bb. Nombre de ceux souhaitant d\u00e9fendre aujourd\u2019hui une emphase unique sur les griefs \u00e9conomiques communs devraient r\u00e9cuser des termes comme \u00ab\u00a0luttes\u00a0\u00bb, lorsqu\u2019ils mentionnent la race dans leurs slogans et devraient m\u00eame carr\u00e9ment r\u00e9cuser ce terme de leurs slogans. Mais nous devrions tout de m\u00eame partager le malaise de James avec toutes les strat\u00e9gies politiques qui supposent que les griefs de classe aux \u00c9tats-Unis ne peuvent \u00eatre combattus sans porter une attention compl\u00e8te \u00e0 la race.<\/p>\n<p>Le th\u00e9oricien britannique Terry Eagelton a jug\u00e9 que le genre et la nation, tout comme la classe, sont des identit\u00e9s socialement construites bas\u00e9es sur l\u2019ali\u00e9nation qui \u00ab\u00a0annule les particularit\u00e9 de la vie individuelle dans un collectif anonyme\u00a0\u00bb. Mais il a refus\u00e9 de suivre \u00ab\u00a0certaines des th\u00e9ories poststructuralistes contemporaines\u00a0\u00bb en concluant que nous devrions par cons\u00e9quent supposer que l\u2019on peut \u00ab\u00a0faire le tour\u00a0\u00bb de ces identit\u00e9s plut\u00f4t que de \u00ab\u00a0couper \u00e0 travers elles\u00a0\u00bb. Il argua que \u00ab\u00a0puisque la v\u00e9rit\u00e9 demeure que les femmes sont opprim\u00e9es <em>en tant que femmes<\/em> \u2013 de telles cat\u00e9gories, bien que pouvant \u00eatre ontologiquement vides, continuent \u00e0 exercer une force implacable\u00a0\u00bb \u2013 nous devons lutter pour le (et parler du) genre. Nous devons poursuivre une strat\u00e9gie politique \u00ab\u00a0pr\u00f4nant l\u2019an\u00e9antissement des cat\u00e9gories les plus m\u00e9taphysiques\u00a0\u00bb. Je sugg\u00e9rerais, quant \u00e0 moi, que la race est une autre de ces cat\u00e9gories \u00ab\u00a0ontologiquement vide\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0m\u00e9taphysique\u00a0\u00bb \u00e0 laquelle nous devons nous confronter pour l\u2019abolir. Beaucoup de gauchistes ou de lib\u00e9raux admettraient peut-\u00eatre la v\u00e9rit\u00e9 qui r\u00e9side dans cette critique de l\u2019\u00e9conomisme, mais continueraient cependant \u00e0 arguer que, que cela vous plaise ou non, des politiques \u00ab\u00a0sp\u00e9cifiquement raciales\u00a0\u00bb ont \u00e9t\u00e9 en pratique compl\u00e8tement discr\u00e9dit\u00e9es par leur inapplicabilit\u00e9. En faisant un s\u00e9rieux effort pour localiser \u00ab\u00a0l\u2019aile gauche des possibles\u00a0\u00bb, ils pointent les r\u00e9alit\u00e9s d\u00e9mographiques et les sch\u00e9mas du vote des blancs et mettent ainsi l\u2019accent sur les dangers d\u2019une \u00ab\u00a0d\u00e9marche solitaire\u00a0\u00bb des minorit\u00e9s qui s\u2019organiseraient autour de griefs sp\u00e9cifiques. En effet les Edsalls et d\u2019autres \u00e9crivains r\u00e9cents qui soutiennent des strat\u00e9gies \u00e9conomiques ne le font pas par rejet de l\u2019importance de la supr\u00e9matie blanche mais \u2013 comme le meilleur exemple r\u00e9cent de telles strat\u00e9gies, Bayard Rustin \u2013 sans prendre en compte l\u2019influence n\u00e9faste du racisme. Lors d\u2019un important d\u00e9bat public \u2013 durant les r\u00e9centes \u00e9lections s\u00e9natoriales \u2013 avec le politicien d\u00e9mocrate de Caroline du Nord Harvey Grant, une victime de l\u2019offensive contre la race de Jesse Helm, l\u2019historien populiste Lawrence Goodwyn d\u00e9fendit les r\u00e9formes \u00e9conomiques comme la seule strat\u00e9gie d\u00e9mocrate viable car il ne voyait aucun autre moyen de se sortir du racisme de l\u2019\u00e9lectorat am\u00e9ricain.<\/p>\n<p>En s\u2019opposant \u00e0 un tel \u00e9conomisme nous devons \u00eatre assez humbles pour admettre qu\u2019il a triomph\u00e9 comme strat\u00e9gie contre la r\u00e9action car les alternatives existant contre cette-derni\u00e8re se sont montr\u00e9es bien moins attrayantes. Un lib\u00e9ralisme se basant sur la poursuite d\u2019une discrimination positive incompl\u00e8te ne s\u2019est pas montr\u00e9 plus attractif qu\u2019un lib\u00e9ralisme bas\u00e9 sur des cr\u00e9ations d\u2019emplois ou un syst\u00e8me de sant\u00e9 d\u2019emplois incomplets. Les tentatives de combiner et de transcender ces deux approches au sein d\u2019une coalition arc-en-ciel (<em>Rainbow Coalition<\/em>) se sont largement montr\u00e9es paralysantes. Les initiatives pour unir les ouvriers autour de revendications \u00e9conomiques r\u00e9volutionnaires, plut\u00f4t que r\u00e9formistes, ont eu une audience bien moindre que les appels de David Duke. En tentant de stopper un Duke, ou un Georges Bush, les opposants \u00e0 la r\u00e9action se mettent \u00e0 graviter autour de r\u00e9formes \u00e9conomiques presque par d\u00e9faut. Soutenir le p\u00e2le populisme d\u2019Eddie Edwards en Louisiane ou Bill Clinton au niveau national n\u2019est pas tant la \u00ab\u00a0politique du moins pire\u00a0\u00bb que le dernier recours existant.<\/p>\n<p>Mais aussi compr\u00e9hensible que soit ce \u00ab\u00a0dernier recours\u00a0\u00bb, il n\u2019en reste pas moins une impasse. Cette strat\u00e9gie \u00e9choue g\u00e9n\u00e9ralement, m\u00eame selon ses propres termes, en n\u2019emp\u00eachant pas les Helms, Bush et Reagan d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la victoire (elle n\u2019arrive m\u00eame pas \u00e0 emp\u00eacher Duke de gagner une majorit\u00e9 des \u00ab\u00a0votes des blancs\u00a0\u00bb). Plus s\u00e9rieusement, la prudence et la peur de discussions ouvertes sur la race, aliment\u00e9es par une attention constante aux \u00ab\u00a0possibilit\u00e9s\u00a0\u00bb \u00e9lectorales imm\u00e9diates nous aveuglent quant aux vraies tensions au sein de la supr\u00e9matie blanche. Cela nous laisse dans l\u2019incapacit\u00e9 d\u2019\u00e9valuer la fa\u00e7on dont un vrai questionnement sur la blancheur dans la culture am\u00e9ricaine ouvre l\u2019opportunit\u00e9 de mobiliser les gens dans une opposition bien plus effective \u00e0 la fois aux oppressions de race et de classe. Tirer avantage de telles possibilit\u00e9s requiert non seulement que nous continuions \u00e0 parler de la race, mais \u00e9galement que nous nous int\u00e9ressions \u00e0 un aspect g\u00e9n\u00e9ralement n\u00e9glig\u00e9 lorsque l\u2019on s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la race aux \u00c9tats-Unis, la question de savoir pourquoi les gens pensent qu\u2019ils sont blancs et si oui ou non ils devraient arr\u00eater de penser cela.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Vers un d\u00e9p\u00e9rissement de la blancheur<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lorsque les habitants des \u00c9tats-Unis parlent de la race, ils parlent, g\u00e9n\u00e9ralement, uniquement des Afro-Am\u00e9ricains, des Am\u00e9rindiens, des hispano-am\u00e9ricains et des Asiatiques-Am\u00e9ricains. Lorsque les blancs entrent dans le d\u00e9bat, c\u2019est uniquement car ils se \u00ab\u00a0comportent\u00a0\u00bb d\u2019une certaine mani\u00e8re envers les non-blancs. On suppose g\u00e9n\u00e9ralement que les blancs \u00ab\u00a0n\u2019ont pas de race\u00a0\u00bb, bien qu\u2019ils puissent \u00eatre racistes. Les propositions les plus critiques des r\u00e9cents travaux universitaires sur la construction sociale de la race sont survenus pr\u00e9cis\u00e9ment parce que les \u00e9crivains ont voulu s\u2019attaquer \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il suffirait d\u2019expliquer pourquoi les gens sont consid\u00e9r\u00e9s comme des Noirs, des Asiatiques, des Am\u00e9rindiens ou des Hispaniques et non pas \u00e0 ce que Theodore Allen a magistralement nomm\u00e9 \u00ab\u00a0l\u2019invention de la race blanche\u00a0\u00bb. Coco Fusco r\u00e9sume cette importante id\u00e9e et sa port\u00e9e politique en \u00e9crivant que\u00a0: \u00ab\u00a0les identit\u00e9s raciales ne concernent pas seulement les Noirs, les Latinos, les Asiatiques, les Am\u00e9rindiens, etc. \u2026\u00a0; elles sont \u00e9galement blanches. Ignorer l\u2019ethnicit\u00e9 blanche revient \u00e0 donner encore plus de puissance \u00e0 son h\u00e9g\u00e9monie en naturalisant celle-ci.\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Afin de contribuer de la mani\u00e8re la plus compl\u00e8te possible \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une nouvelle soci\u00e9t\u00e9, les militants qui s\u2019appuient sur les id\u00e9es voyant la race comme une construction sociale doivent focaliser leur \u00e9nergie politique \u00e0 exposer, d\u00e9mystifier et d\u00e9faire l\u2019id\u00e9ologie bien particuli\u00e8re de la blancheur, plut\u00f4t que de parler de la race en g\u00e9n\u00e9ral. En d\u00e9fendant cette position, trois points majeurs m\u00e9ritent que l\u2019on s\u2019arr\u00eate dessus. Le premier est que, bien que ni la blancheur ni la n\u00e9gritude (<em>Blackness<\/em>) ne soient des cat\u00e9gories raciales scientifiques (ou naturelles), la premi\u00e8re est infiniment plus fausse que la seconde, et c\u2019est justement cette fausset\u00e9 qui la rend si dangereuse. Le deuxi\u00e8me point est qu\u2019en consid\u00e9rant que la blancheur et la n\u00e9gritude sont \u00ab\u00a0la m\u00eame chose\u00a0\u00bb nous sapons ce qui est devenu, via la notion de \u00ab\u00a0racisme invers\u00e9\u00a0\u00bb (<em>reverse racism<\/em>), un instrument majeur renfor\u00e7ant le refus populaire chez les blancs de s\u2019attaquer \u00e0 la fois au racisme et \u00e0 eux-m\u00eames. Le dernier point est que la blancheur est d\u00e9sormais une forme particuli\u00e8rement cassante et fragile de l\u2019identit\u00e9 sociale et qu\u2019elle peut \u00eatre combattue.<\/p>\n<p>L\u2019analyse moderne la plus p\u00e9n\u00e9trante sur la blancheur est de loin un essai de seulement deux pages publi\u00e9 dans un magazine de soci\u00e9t\u00e9 (<em>lifestyle magazine<\/em>). \u00c9crivant dans <em>Essence<\/em> en 1984, James Baldwin r\u00e9fl\u00e9chissait sur le fait d\u2019 \u00ab\u00a0\u00catre \u00a0\u00bbblanc\u00a0\u00bb et autres mensonges\u00a0\u00bb (<em>On Being \u00a0\u00bbWhite\u00a0\u00bb and Other Lies<\/em>) et mit imm\u00e9diatement le doigt sur ce qui fait de la blancheur une cat\u00e9gorie \u00e0 part en tant que ph\u00e9nom\u00e8ne social am\u00e9ricain. \u00ab\u00a0La crise du leadership dans la communaut\u00e9 blanche est assez remarquable \u2013 et terrifiante \u2013\u00a0\u00bb \u00e9crivit Baldwin d\u00e8s le d\u00e9but de son texte, \u00ab\u00a0car il n\u2019y a, en fait, aucune communaut\u00e9 blanche\u00a0\u00bb. Il ne s\u2019agit pas simplement de dire que la blancheur est oppressive et illusoire\u00a0; mais qu\u2019elle n\u2019est <em>rien d\u2019autre<\/em> que cela. Nous parlons de la culture et de la communaut\u00e9 Afro-Am\u00e9ricaines, et c\u2019est tr\u00e8s bien comme cela. En effet, la construction de divers groupes ethniques africains au sein du peuple Afro-Am\u00e9ricain, si lucidement d\u00e9crite par Sterling Stuckey, est l\u2019authentique histoire d\u2019un <em>melting pot<\/em> am\u00e9ricain. Dans son attaque passionn\u00e9e du concept de race Afro-Am\u00e9ricaine et de race blanche, Barbara Fields caract\u00e9rise les Afro-Am\u00e9ricains de \u00ab\u00a0nation\u00a0\u00bb. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que les blancs ne sont pas. Il y a bien une culture am\u00e9ricaine, mais elle est assez \u00ab\u00a0mul\u00e2tre\u00a0\u00bb (<em>Mulatto<\/em>), pour reprendre la fine description qu\u2019en fait Albert Murray. S\u2019il y a une culture sudiste elle est encore plus m\u00e9tiss\u00e9e que la culture am\u00e9ricaine. Il y a des chansons irlando-am\u00e9ricaine, des quartiers italien-am\u00e9ricains, des traditions slaves-am\u00e9ricaines, des villages allemands-am\u00e9ricains, etc. \u2026 Mais de telles cultures ethniques sont toujours menac\u00e9es d\u2019\u00eatre englouties par le mensonge de la blancheur. La blancheur d\u00e9signe, de <em>Little Big Horn<\/em> jusqu\u2019\u00e0 <em>Simi Valley<\/em>, non pas une culture mais pr\u00e9cis\u00e9ment une absence de culture. C\u2019est une attente assez vide, et donc terrifiante, que celle de b\u00e2tir une identit\u00e9 \u00e0 partir de ce que quelqu\u2019un n\u2019est pas et de se demander comment freiner cela.<\/p>\n<p>Quasiment aucune initiative de gauche n\u2019a interpell\u00e9 les ouvriers blancs afin de critiquer, et encore moins d\u2019abandonner, leur blancheur. Le commentaire magnifique de Baldwin dans le film <em>The Price of the Ticket<\/em> selon lequel \u00ab\u00a0tant que vous pensez que vous \u00eates blancs, il n\u2019y a aucun salut pour vous\u00a0\u00bb, semble plus po\u00e9tique que politique pour les radicaux qui ont trop longtemps confin\u00e9 leurs luttes \u00e0 encourager les blancs \u00e0 s\u2019unir aux noirs et qui ont trouv\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait difficile de d\u00e9sarmer le racisme, et encore plus de penser \u00e0 abolir la blancheur. Pourtant une politique hautement po\u00e9tique est exactement ce qui est requis dans une situation o\u00f9 les ouvriers qui s\u2019identifient comme blancs sont tenus de battre en retraite face \u00e0 une r\u00e9elle unit\u00e9 de classe et un antiracisme cons\u00e9quent. Dans un essai fascinant de 1974, soulignant les conditions requises \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une unit\u00e9 des luttes des travailleurs, le grand th\u00e9oricien vivant \u00e0 Londres A.Sivanandan s\u2019opposa aux formulations habituelles des rapports entre race et classe, \u00e9crivant que \u00ab\u00a0en recouvrant son sens de l\u2019oppression, \u00e0 la fois de l\u2019ali\u00e9nation technologique et d\u2019une culture blanche, la classe ouvri\u00e8re blanche arrive \u00e0 une certaine conscience de l\u2019oppression raciale\u00a0\u00bb. Sur ce point, le rejet de l\u2019oppression raciale par les ouvriers blancs ne doit pas uniquement \u00e9maner de la participation commune \u00e0 la lutte des classes, ou m\u00eame \u00e0 la lutte antiraciste, aux c\u00f4t\u00e9s des noirs, mais \u00e9galement d\u2019une critique de la culture vide de la blancheur elle-m\u00eame. Rejeter la blancheur fait ainsi partie d\u2019un processus qui permet \u00e0 la fois de renforcer la lutte contre le racisme et de recouvrir un vrai \u00ab\u00a0sens de l\u2019oppression\u00a0\u00bb au sein des ouvriers blancs.<\/p>\n<p>Tant qu\u2019elle n\u2019implique par une critique de la blancheur, la remise en cause du racisme se montre g\u00e9n\u00e9ralement superficielle et limit\u00e9e. En effet, \u00e0 ce point de jonction horrifiant dans les rapports de race, la plupart des blancs se d\u00e9crivent eux-m\u00eames comme \u00ab\u00a0non-racistes\u00a0\u00bb. M\u00eame la supr\u00e9matie blanche de David Duke, qui se traduit par la <em>National<\/em> <em>Association for the Advancement of White People<\/em>, permet \u00e0 leurs soutiens de sentir que, comme l\u2019un d\u2019eux le d\u00e9clarait \u00e0 <em>USA Today<\/em>, ils ne font que la \u00ab\u00a0m\u00eame chose\u00a0\u00bb que les Noirs dans la NAACP. M\u00eame certains membres assum\u00e9s du Klan se d\u00e9crivent d\u00e9sormais comme \u00ab\u00a0non-racistes\u00a0\u00bb. \u00c0 St Louis, de jeunes blancs appellent les noirs \u00ab\u00a0n\u00e8gres\u00a0\u00bb en partant du postulat \u00ab\u00a0non raciste\u00a0\u00bb qu\u2019ils d\u00e9crivent des attitudes et non pas de la g\u00e9n\u00e9tique. \u00ab\u00a0Les noirs sont gentils et polis\u00a0\u00bb, disent-ils, \u00ab\u00a0mais les n\u00e8gres sont de la vermine\u00a0\u00bb. Il est facile de voir de tels raisonnement comme de la pure hypocrisie, notamment venant de la bouche de David Duke, mais nous devrions \u00e9galement affronter le fait que de nombreux blancs se sentent totalement \u00e9trangers \u00e0 ceux que l\u2019on nomme \u00ab\u00a0intol\u00e9rants\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0racistes\u00a0\u00bb. Pour la plupart des \u00e9tudiants blancs ces termes impliquent le fait d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0extr\u00e9mistes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0violents\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0en dessous de la moyenne\u00a0\u00bb. La plupart de ces \u00e9tudiants sont persuad\u00e9s de ne pas \u00eatre concern\u00e9s par ces termes.<\/p>\n<p>L\u2019expression destructrice de \u00ab\u00a0racisme invers\u00e9\u00a0\u00bb grandit de plus en plus avec l\u2019assurance qu\u2019ont les blancs d\u2019avoir d\u00e9pass\u00e9 la race. Ils sont persuad\u00e9s de voir le monde \u00e0 partir du seul m\u00e9rite, alors que les multiculturalistes, les d\u00e9fenseurs de la discrimination positive, les p\u00e9cheurs am\u00e9rindiens, les nationalistes noirs et les leaders lib\u00e9raux \u00ab\u00a0ram\u00e8nent la race dans le d\u00e9bat\u00a0\u00bb. Une analyse qui se contente simplement de d\u00e9mystifier les conceptions de la race, sans se concentrer sur la critique de la blancheur, court le risque de renforcer ces notions tr\u00e8s r\u00e9pandues.<\/p>\n<p>Toute la lutte contre le concept de \u00ab\u00a0racisme invers\u00e9 \u00bb est en fait terriblement difficile lorsque nous \u00e9chouons \u00e0 questionner r\u00e9ellement la blancheur et qu\u2019au lieu de cela nous restons sur le terrain politique habituel. Les conservateurs, comme le disait bizarrement Martin Luther King, occultant le fait qu\u2019il \u00e9tait lui-m\u00eame un d\u00e9fenseur de la discrimination positive, croient r\u00e9ellement en des normes sans race se basant ainsi sur un \u00ab\u00a0contenu individuel\u00a0\u00bb. Nous tentons donc d\u2019argumenter \u00e0 partir d\u2019exemples historiques pour un auditoire qui n\u2019est pas forc\u00e9ment dispos\u00e9 \u00e0 voir sur le long terme. Nous pensons que le racisme implique le pouvoir syst\u00e9matique de dominer et que puisque les personnes de couleur n\u2019ont pas un tel pouvoir, le racisme invers\u00e9 n\u2019est pas un concept pertinent. Pourtant, cet argument tout \u00e0 fait valable tombe souvent dans les oreilles d\u2019un sourd puisque les premiers \u00e0 croire en l\u2019id\u00e9e d\u2019un \u00ab\u00a0racisme invers\u00e9\u00a0\u00bb sont g\u00e9n\u00e9ralement les blancs persuad\u00e9s d\u2019\u00eatre eux m\u00eame sans pouvoir. Souvent, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, nous commen\u00e7ons notre derni\u00e8re phrase par \u00ab\u00a0Mais vous refusez de voir que \u2026\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Mais ceux qui se sentent victimes du \u00ab\u00a0racisme invers\u00e9\u00a0\u00bb voient bien, eux. Ils voient bien, avec juste la bonne dose d\u2019aveuglement, que le fait qu\u2019ils soient blancs (mais non racistes) et qu\u2019ils aient des privil\u00e8ges de blancs, leur demande d\u2019ouvrir les yeux. Lors du proc\u00e8s de la Simi Valley, ils virent Rodney King se faire rouer de coups, mais comme l\u2019a montr\u00e9 un jur\u00e9, d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre King semblait tout de m\u00eame \u00ab\u00a0contr\u00f4ler\u00a0\u00bb la situation et menacer les policiers blancs. Lorsque Bill Clinton fit r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 sa blancheur, lors de sa comparution devant la coalition arc-en-ciel afin de s\u2019en prendre \u00e0 la rappeuse Sister Souljah, il esp\u00e9rait faire appel \u00e0 des vues partag\u00e9es par de nombreux blancs. Ou peut-\u00eatre que ce n\u2019\u00e9tait l\u00e0 que sa fa\u00e7on de voir. Il s\u2019en prit au commentaire de Sister Souljah selon qui il est banal que de jeunes noirs de South Central \u00e0 Los Angeles qui s\u2019attaquent et se tuent mutuellement, puissent envisager de faire la m\u00eame chose aux blancs pendant une semaine. En lui-m\u00eame, le commentaire de Souljah n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un exercice introductif \u00e0 la sociologie, mais le son de cloche de Clinton semblait comparer Souljah \u00e0 David Duke. Sa demande que les auditeurs imaginent une situation qui serait invers\u00e9e et que Duke fasse le m\u00eame commentaire que Souljah \u00e9tait d\u2019une certaine mani\u00e8re totalement absurde. Qu\u2019est ce qui serait \u00ab\u00a0invers\u00e9\u00a0\u00bb dans cette situation? Duke irait-il \u00e0 Simi Valley ou \u00e0 Beverly Hills en disant qu\u2019il est banal que des blancs qui s\u2019attaquent entre eux toute l\u2019ann\u00e9e veuillent attaquer des noirs pendant une semaine\u00a0? La situation ne peut tout simplement pas \u00eatre invers\u00e9e. La police n\u2019isole pas les blancs pour les harceler racialement et les brutaliser. On ne tue pas des centaines de jeunes blancs dans des guerres contre la drogue ou des guerres de gangs. Seuls les blancs peuvent prendre le commentaire de Clinton au s\u00e9rieux. Et c\u2019est d\u2019ailleurs ce qu\u2019ils font.<\/p>\n<p>Mais l\u2019incident de Sister Souljah doit \u00e9galement nous alerter sur le fait que nous ne devons pas capituler devant la blancheur. La coalition arc-en-ciel, devant laquelle a parl\u00e9 Clinton, arrive \u00e0 mobiliser des dizaines de milliers de blancs non seulement autour de politiques sociales d\u00e9mocratiques mais \u00e9galement autour de l\u2019id\u00e9e que la lutte contre le Reaganisme devrait inclure des personnes de couleur en tant que constituante centrale et comme <em>leaders<\/em>. Le succ\u00e8s le plus spectaculaire de la coalition arc-en-ciel dans la mobilisation de jeunes ouvriers blancs vers l\u2019id\u00e9e que le style de lutte du mouvement de lib\u00e9ration noir \u00e9tait bien plus en phase avec leurs conditions sociales que n\u2019importe quelle politique blanche \u2013 la mobilisation d\u2019ouvriers automobiles du <em>Midwest<\/em> dans des rassemblements impressionnants en 1988 \u2013 ne s\u2019est pas, il est vrai, toujours traduit en votes. La d\u00e9sorganisation de cette coalition, son manque de d\u00e9mocratie et sa timidit\u00e9 politique combin\u00e9s au pouvoir continu de la mentalit\u00e9 raciale chez les blancs ont limit\u00e9 l\u2019\u00e9tendue jusqu\u2019\u00e0 laquelle les ouvriers blancs acceptent les non-blancs politiquement, mais la possibilit\u00e9 qu\u2019ils puissent faire cela dans une organisation se mobilisant \u00e0 la fois sur les questions de classe et de race, \u00e9tait clairement pr\u00e9sente.<\/p>\n<p>Nous pourrions penser que beaucoup de blancs aiment des artistes hip-hop comme Sister Souljah bien plus qu\u2019ils n\u2019appr\u00e9cient Bill Clinton. L\u2019\u00e9norme popularit\u00e9 de la musique et du style hip-hop dans la jeunesse blanche a souvent \u00e9t\u00e9 d\u00e9crite comme une fascination pour la violence et le sexisme au sein des jeunes hommes blancs de banlieue\u00a0; pourtant il semble que cela aille bien plus loin. La vari\u00e9t\u00e9 des messages des rappeurs attirent des hommes et des femmes des classes moyennes et ouvri\u00e8res blanches, du coll\u00e8ge \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte. Contrairement au rock, qui amena les blancs \u00e0 la musique Afro-Am\u00e9ricaine mais qui dilua rapidement les influences noires de ce style musical, les blancs s\u2019approprient le hip-hop sans pour autant vouloir le changer. En cela, le parall\u00e8le est plus proche de l\u2019attrait de la classe ouvri\u00e8re blanche pour la musique soul des ann\u00e9es 1960 et 1970 (et c\u2019est toujours le cas, voir notamment le film <em>The Commitments<\/em>) et peut-\u00eatre pour le reggae \u00e9galement. Le hip-hop offre aux jeunes blancs non seulement la spontan\u00e9it\u00e9, l\u2019exp\u00e9rimentation, l\u2019humour, le danger, la sexualit\u00e9, les mouvements physiques et la r\u00e9bellion, qui sont absents de ce que l\u2019on consid\u00e8re comme la culture blanche, mais le hip-hop offre \u00e9galement une critique explicite et s\u00e9v\u00e8re de la blancheur.<\/p>\n<p>Il serait bien \u00e9videmment ridicule de clamer que chaque fan de hip-hop blanc puisse trouver le chemin de sortie de la blancheur, sans parler du racisme. Il n\u2019y a pas de solution miracle au racisme en Am\u00e9rique et il est important de pointer les limites, comme les possibilit\u00e9s. Le \u00ab\u00a0<em>guido\u00a0<\/em>\u00bb de la sous-culture dans le New York Italo-am\u00e9ricain, tr\u00e8s bien d\u00e9crit dans les r\u00e9cents \u00e9crits de Donald Tricarico, est un exemple ambigu de ces possibilit\u00e9s et de ces limites. Les <em>Guidos<\/em> ont pour la plupart adopt\u00e9 les codes du hip-hop et affirm\u00e9 une identit\u00e9 italo-am\u00e9ricaine distincte contre les \u00ab\u00a0pr\u00e9tendants\u00a0\u00bb blancs am\u00e9ricains. Ils parlent d\u2019eux m\u00eame comme \u00e9tant des Guin\u00e9ens tournant les insultes anti-italiens, anti-noirs comme autant de signes honorifiques. Mais la rupture avec le racisme est loin d\u2019\u00eatre compl\u00e8te. Comme le souligne Tricario, en de nombreux points, les <em>Guidos<\/em>, \u00ab\u00a0r\u00e9sistent \u00e0 l\u2019identification avec les jeunes noirs\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0mordent la main-m\u00eame qui a nourri leur style\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Historiquement, l\u2019utilisation d\u2019une image (souvent distordue) d\u2019un mode de vie Afro-Am\u00e9ricain afin d\u2019exprimer une critique de la \u00ab\u00a0culture blanche\u00a0\u00bb, ou le d\u00e9sir d\u2019un mode de vie diff\u00e9rent, n\u2019a jamais r\u00e9ellement \u00e9t\u00e9 un antidote au racisme. Ce vaudeville refl\u00e8te de tels d\u00e9sirs sous le masque noir (<em>blackface<\/em>) tout en continuant \u00e0 m\u00e9priser les Afro-Am\u00e9ricains dans une parfaite illustration de la sage observation de Herman Melville que \u00ab\u00a0 \u2026 l\u2019envie et l\u2019empathie, deux passions irr\u00e9conciliables en th\u00e9orie, se rejoignent n\u00e9anmoins pour ne former plus qu\u2019une\u00a0\u00bb. En un sens, plus ce d\u00e9sir est fort, plus la r\u00e9affirmation de la blancheur et de la supr\u00e9matie est forte. L\u2019usage de la culture Afro-am\u00e9ricaine pour critiquer la blancheur, comme le montre Norman Mailer, de mani\u00e8re largement involontaire, dans \u00ab\u00a0<em>The White Negro<\/em>\u00a0\u00bb, n\u2019est jamais sans superficialit\u00e9, superstition et paternalisme. La perte de la blancheur peut avoir la m\u00eame beaut\u00e9 que dans le film de John Waters <em>Hairspray<\/em> ou la m\u00eame faiblesse et arrogance que dans <em>Soul Man<\/em>. Et ces deux extr\u00eames n\u2019apparaissent pas qu\u2019entre, mais aussi au sein, des individus blancs. Finalement, en un certain sens, les blancs ne peuvent pas totalement renoncer \u00e0 leur blancheur, m\u00eame s\u2019ils le souhaitent. L\u2019h\u00e9ro\u00efne italo-am\u00e9ricaine du film de Spike Lee <em>Jungle Fever <\/em>est un exemple de traitre \u00e0 sa race\u00a0; pourtant lorsque la police arrive, elle reste blanche.<\/p>\n<p>Mais m\u00eame en prenant en compte tous ces probl\u00e8mes, on ne peut pas ignorer les implications politiques du questionnement de masse de la blancheur comme une mode ainsi qu\u2019une possibilit\u00e9 aux \u00c9tats-Unis. Dans diverses situations, y compris la campagne de Duke, les blancs avouent leur confusion quant \u00e0 savoir si cela vaut vraiment la peine d\u2019\u00eatre blanc. Nous devons affirmer que cela n\u2019en vaut pas la peine et que nombre d\u2019entre nous ne souhaitent pas \u00eatre blancs. Des initiatives contre un Duke ou un Bush ne devraient pas seulement \u00eatre orient\u00e9es vers une classe ou vers l\u2019antiracisme, mais devraient en un sens \u00eatre explicitement anti-blancs, avec une attention particuli\u00e8re sur la mise en lumi\u00e8re de la mani\u00e8re dont la blancheur installe une sorte d\u2019apathie chez les blancs dans les politiques et la mis\u00e8re de la vie quotidienne. Lorsqu\u2019un Clinton favorise la blancheur, nous ne devrions pas le laisser s\u2019en tirer \u00e0 si bon compte, pour la simple raison que ses commentaires sont racistes. Notre opposition devrait se focaliser sur le contraste entre la banqueroute des politiques blanches et les possibilit\u00e9s de non-blancheur. Nous devrions pointer non seulement que les blancs et les personnes de couleurs ont souvent des int\u00e9r\u00eats communs mais que les personnes de couleur agissent en faveur de ces int\u00e9r\u00eats bien plus cons\u00e9quemment \u2013 dans la politique, au travail, et de mani\u00e8re tr\u00e8s forte dans les luttes communautaires \u2013 pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019ils ne sont pas embourb\u00e9s dans la blancheur. Nous devrions transformer le \u00ab\u00a0racisme invers\u00e9\u00a0\u00bb d\u2019un juron en une injonction (renversez le racisme!), faire campagne pour la discrimination positive sur la base \u00e0 la fois de lutte pour la justice et du combat contre les privil\u00e8ges qui reproduisent tragiquement la blancheur. Les coalitions pour des r\u00e9formes \u00e9conomiques doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es non seulement comme des relais pour des mobilisations de classe et pour d\u00e9sarmer le racisme, mais \u00e9galement comme des lieux o\u00f9 les blancs apprennent que les non-blancs font g\u00e9n\u00e9ralement plus de connections entre la classe et la communaut\u00e9 que les blancs et tiennent donc une place centrale dans les mouvements insurg\u00e9s. Si m\u00eame MTV r\u00e9alise qu\u2019il existe une audience de masse pour la critique de la blancheur, nous ne pouvons pas ne pas nous rallier \u00e0, et ne pas apprendre d\u2019un engagement constitutif \u00e0 son abolition.<\/p>\n<p><strong><em>David Roediger<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Notes<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/en-finir-avec-la-blancheur\/#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a>David ROEDIGER, Accounting for the Wages of Whiteness. U.S. Marxism and the Critical History of Race\u00a0\u00bb In\u00a0: Wulf D. HUND, Jeremy KRIKLER et David ROEDIGER (dir.), <em>Wages of Whiteness &amp; Racist Symbolic Capital<\/em>, Lit Verlag, 2011.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/en-finir-avec-la-blancheur\/#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a>On peut cependant noter\u00a0: Elizabeth ESCH et David Roediger, \u00ab\u00a0Pour d\u00e9racialiser il faut penser la race\u00a0\u00bb, <em>P\u00e9riode<\/em>, <a href=\"http:\/\/revueperiode.net\/pour-deracialiser-il-faut-penser-la-race-et-la-classe\/\">http:\/\/revueperiode.net\/pour-deracialiser-il-faut-penser-la-race-et-la-classe\/<\/a> , Juin 2014. Ainsi que\u00a0: David Roediger, \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9clipse de la race et de la classe\u00a0\u00bb In\u00a0: F\u00e9lix BOGGIO \u00c9WANJ\u00c9E-\u00c9P\u00c9E et Stella MAGLIANI-BELKACEM (dir.), <em>Race et capitalisme<\/em>, Syllepse, 2012.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/en-finir-avec-la-blancheur\/#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a>Sadri KHIARI, \u00ab\u00a0Les myst\u00e8re de \u00ab\u00a0l\u2019articulation\u00a0\u00bb races-classes\u00a0\u00bb, Parti des Indig\u00e8nes de la R\u00e9publique, <a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/les-mysteres-de-l-articulation-races-classes\/\">http:\/\/indigenes-republique.fr\/les-mysteres-de-l-articulation-races-classes\/<\/a> , Juin 2011.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/en-finir-avec-la-blancheur\/\">Source<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De la construction sociale de la race \u00e0 l&rsquo;abolition de la blancheur (Whiteness) En finir avec la blancheur \u00a0par David Roediger Nous publions, ci-dessous, la traduction d\u2019une allocution faite par David Roediger durant le Socialist Week \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Iowa State, durant l\u2019automne 1992. Ce texte a aussi servi d\u2019introduction au recueil d\u2019articles de D.Roediger Towards &#8230; <a title=\"En finir avec la blancheur\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2353\" aria-label=\"En savoir plus sur En finir avec la blancheur\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1685,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[21,7,28],"tags":[],"class_list":["post-2353","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-anti-imperialisme","category-negrophobie","category-racismes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2353","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2353"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2353\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2354,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2353\/revisions\/2354"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1685"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2353"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2353"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2353"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}