{"id":2365,"date":"2015-01-04T15:30:24","date_gmt":"2015-01-04T14:30:24","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2365"},"modified":"2015-01-04T15:30:24","modified_gmt":"2015-01-04T14:30:24","slug":"deux-conceptions-de-lantiracisme-le-paternalisme-ou-la-revolte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2365","title":{"rendered":"Deux conceptions de l\u2019antiracisme : le paternalisme ou la r\u00e9volte ?"},"content":{"rendered":"<pre class=\"other_title\"><em><strong>Deux conceptions de l\u2019antiracisme\u00a0: le paternalisme ou la r\u00e9volte\u00a0?<\/strong><\/em>\r\nPar <span class=\"auteurs\"><span class=\"vcard author\">Sa\u00efd Bouamama<\/span><\/span><\/pre>\n<p class=\"chapo\">La performance de l\u2019artiste sud-africain Brett Bailley intitul\u00e9e Exhibit B est l\u2019objet depuis plusieurs semaines d\u2019une forte pol\u00e9mique. Une \u0153uvre pr\u00e9sent\u00e9e par l\u2019artiste et ses soutiens comme \u00ab antiraciste \u00bb est condamn\u00e9e comme \u00ab racisme d\u00e9guis\u00e9 \u00bb par plusieurs associations et les milliers de signataires de la p\u00e9tition r\u00e9clamant la d\u00e9programmation du spectacle. Les d\u00e9fenseurs du spectacle argumentent en termes de \u00ab libert\u00e9 d\u2019expression artistique \u00bb et de \u00ab quiproquo \u00bb sur le message. Ses opposants d\u00e9noncent une \u00ab chosification des victimes \u00bb ne pouvant que reproduire, m\u00eame involontairement, les repr\u00e9sentations sociales racistes. Les d\u00e9fenseurs d\u00e9noncent m\u00eame \u00ab un proc\u00e8s d\u2019intention \u00e0 l\u2019artiste au motif qu\u2019il est blanc \u00bb. Loin d\u2019\u00eatre selon nous un simple quiproquo et encore moins un proc\u00e8s d\u2019intention, la pol\u00e9mique est un analyseur des contradictions du mouvement se r\u00e9clamant de l\u2019antiracisme.<!--more--><\/p>\n<p><span class=\"spip_document_1802 spip_documents spip_documents_center\"> <img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/michelcollon.info\/local\/cache-vignettes\/L600xH338\/apres-des-emeutes-le-spectacle-fait-polemique-d1433.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"338\" \/><\/span><\/p>\n<h3 class=\"spip\">Le racisme est un rapport social<\/h3>\n<p>Comme toutes les exploitations et les dominations, le racisme n\u2019est pas un objet mais un rapport social. Analysant le capital, Marx souligne que \u00ab\u00a0Le capital est non un objet, mais un rapport social de la production, ad\u00e9quat \u00e0 une forme historiquement d\u00e9termin\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 et repr\u00e9sent\u00e9 par un objet, auquel il communique un caract\u00e8re social sp\u00e9cifique\u00a0\u00bb. Un rapport social ne d\u00e9crit pas une simple relation entre deux groupes sociaux, il relie ces interactions entre groupes \u00e0 une surd\u00e9termination syst\u00e9mique hi\u00e9rarchisante. C\u2019est cette dimension syst\u00e9mique qui produit \u00e0 la fois l\u2019exploiteur et l\u2019exploit\u00e9, le dominant et le domin\u00e9, le raciste et le racis\u00e9 inf\u00e9rioris\u00e9.<\/p>\n<p>Elle tend \u00e9galement \u00e0 produire l\u2019int\u00e9riorisation du rapport chez les uns comme chez les autres. Nous parlons de tendance parce que, bien entendu, des contre-tendances existent in\u00e9vitablement du c\u00f4t\u00e9 du domin\u00e9. Si la forme des r\u00e9sistances du domin\u00e9 peuvent \u00eatre multiples, elles existent in\u00e9vitablement\u00a0: soumission apparente, valorisation de ce qui est d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9 par le dominant, ironie et humour, repli sur soi et fuite du dominant, r\u00e9sistance organis\u00e9e pacifique ou violente, etc. Avec leurs sens de la formule, Mao et Mandela r\u00e9sument comme suit ce constat\u00a0: <strong>\u00ab\u00a0partout o\u00f9 il y a oppression il y a r\u00e9sistance\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0C\u2019est toujours l\u2019oppresseur, non l\u2019opprim\u00e9, qui d\u00e9termine la forme de la lutte\u00a0\u00bb.<\/strong><\/p>\n<p><span class=\"spip_document_1808 spip_documents spip_documents_center\"> <img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/michelcollon.info\/local\/cache-vignettes\/L573xH547\/3-7-34acc.jpg\" alt=\"\" width=\"573\" height=\"547\" \/><\/span><\/p>\n<p>Cette approche mat\u00e9rialiste du racisme s\u2019oppose aux versions id\u00e9alistes multiples\u00a0: le racisme comme m\u00e9connaissance de l\u2019autre, le racisme comme peur de l\u2019inconnu, le racisme comme virus import\u00e9, le racisme comme simple h\u00e9ritage du pass\u00e9, etc. En ne reliant pas le racisme \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qui le produit quotidiennement, ces approches id\u00e9alistes d\u00e9bouchent sur un antiracisme moral et moralisant se proposant de \u00ab\u00a0changer les mentalit\u00e9s\u00a0\u00bb sans remettre en cause le syst\u00e8me social li\u00e9 \u00e0 ces \u00ab\u00a0mentalit\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Frantz Fanon a parfaitement r\u00e9sum\u00e9 l\u2019approche mat\u00e9rialiste du racisme et sa diff\u00e9rence avec les versions id\u00e9alistes\u00a0:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0La r\u00e9alit\u00e9 est qu\u2019un pays colonial est un pays raciste. Si en Angleterre, en Belgique ou en France, en d\u00e9pit des principes d\u00e9mocratiques affirm\u00e9s par ces nations respectives, il se trouve encore des racistes, ce sont ces racistes qui, contre l\u2019ensemble du pays, ont raison. Il n\u2019est pas possible d\u2019asservir des hommes sans logiquement les inf\u00e9rioriser de part en part. Et le racisme n\u2019est que l\u2019explication \u00e9motionnelle, affective, quelquefois intellectuelle de cette inf\u00e9riorisation [\u2026] Le racisme n\u2019est donc pas une constante de l\u2019esprit humain. Il est, nous l\u2019avons vu, une disposition inscrite dans un syst\u00e8me donn\u00e9\u00a0\u00bb <\/i><\/p>\n<p>Ces propos de Fanon n\u2019ont pas vieilli dans la mesure o\u00f9 la France reste un \u00c9tat colonial, encore plus un \u00c9tat n\u00e9ocolonial, intervenant militairement dans plusieurs de ses anciennes colonies, structur\u00e9 par des discriminations racistes massives et structurelles touchant les descendants de son ancien empire.<strong> Ce contexte global m\u00e8ne l\u00e9gitimement \u00e0 une m\u00e9fiance lorsque le racisme est abord\u00e9, d\u00e9crit, expos\u00e9, mis en sc\u00e8ne, chant\u00e9, etc., sans int\u00e9grer les r\u00e9sistances qu\u2019il a suscit\u00e9es, les r\u00e9actions de refus qu\u2019il a provoqu\u00e9es, les r\u00e9voltes qui lui ont r\u00e9pondu.<\/strong><\/p>\n<p>Que peut en effet produire l\u2019exposition d\u2019une domination (surtout avec la qualit\u00e9 artistique dont nous ne doutons pas) sans les r\u00e9actions des domin\u00e9s\u00a0? De la commis\u00e9ration, de la piti\u00e9, de l\u2019\u00e9motion, etc., c\u2019est-\u00e0-dire exactement l\u2019inverse de ce dont ont besoin ceux qui sont par leur histoire ou leur pr\u00e9sent connect\u00e9s \u00e0 cette domination. Pour eux, le besoin n\u2019est pas la piti\u00e9 mais l\u2019\u00e9galit\u00e9, il n\u2019est pas la commis\u00e9ration mais la dignit\u00e9. Sans remettre en cause la sinc\u00e9rit\u00e9 de la profession de foi antiraciste de l\u2019auteur, il faut s\u2019interroger sur la distance (sociale, politique, \u00e9motive, etc.) qu\u2019elle r\u00e9v\u00e8le entre lui et ceux qui subissent encore aujourd\u2019hui le racisme. <strong>Plus largement, la pol\u00e9mique en cours \u00e0 propos de cette performance est un analyseur de la distance entre les grandes organisations antiracistes et ceux qui subissent quotidiennement ce rapport de domination, rapport qui se traduit quotidiennement en in\u00e9galit\u00e9s, discriminations et humiliations.<\/strong><\/p>\n<p><span class=\"spip_document_1807 spip_documents spip_documents_center\"> <img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/michelcollon.info\/local\/cache-vignettes\/L320xH239\/2-6-4d136.jpg\" alt=\"\" width=\"320\" height=\"239\" \/><\/span><\/p>\n<h3 class=\"spip\">Objet parl\u00e9 ou sujet parlant\u00a0?<\/h3>\n<p>La pol\u00e9mique actuelle n\u2019est pas nouvelle. Ce qui est peut \u00eatre nouveau, c\u2019est qu\u2019elle s\u2019exprime \u00e0 propos d\u2019une expression artistique. Les pol\u00e9miques du d\u00e9but de la d\u00e9cennie 80 entre les \u00ab\u00a0marches pour l\u2019\u00e9galit\u00e9\u00a0\u00bb et le mouvement SOS Racisme \u00e9taient de m\u00eame nature. Aujourd\u2019hui comme hier la question est celle du statut du groupe social\u00a0: objet parl\u00e9 ou sujet parlant\u00a0? Il est vrai qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e9galement le soutien aux tenants de \u00ab\u00a0Touche pas \u00e0 mon pote\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 massif \u00e0 gauche, alors qu\u2019il suscitait la col\u00e8re des quartiers populaires.<\/p>\n<p>La question n\u2019est ni secondaire, ni d\u00e9pass\u00e9e pour des raisons politiques essentielles. En premier lieu, l\u2019\u00e9limination (volontaire ou non, le r\u00e9sultat est identique) de la parole des premiers concern\u00e9s ne peut pas ne pas rappeler le processus de chosification au c\u0153ur du rapport raciste en g\u00e9n\u00e9ral, du rapport esclavagiste et colonial plus particuli\u00e8rement. Ce n\u2019est pas un hasard si C\u00e9saire dans son discours sur le colonialisme parle autant des sens\u00a0: \u00ab\u00a0je vois\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0j\u2019entends\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0je parle\u00a0\u00bb, etc. C\u2019est que toutes les dominations n\u00e9cessitent une disparition de l\u2019expression des domin\u00e9s, de la prise en compte de ce qu\u2019ils voient, entendent, ressentent, etc. Ce n\u2019est pas pour rien non plus que l\u2019\u00e9mancipation s\u2019accompagne d\u2019une prise de parole, d\u2019une sortie de l\u2019invisibilit\u00e9, d\u2019une affirmation de ce qui est v\u00e9cu et invisibilis\u00e9. Abordant cette n\u00e9gation du \u00ab\u00a0sujet parlant\u00a0\u00bb, l\u2019historienne Marie Rodet nous donne la description suivante de l\u2019ethnographie coloniale\u00a0:<\/p>\n<p><i> \u00ab\u00a0La diff\u00e9rence fondamentale pos\u00e9e par le colonisateur\/ethnographe face \u00e0 l\u2019Africain est la suivante\u00a0: le premier \u00e9crit sur, tandis que l\u2019Africain est \u00e9crit par\u00a0; pour ce dernier,\u00a0le r\u00f4le assign\u00e9 est la passivit\u00e9 tandis que le premier d\u00e9tient le pouvoir d\u2019observer, d\u2019\u00e9tudier.\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Comment s\u2019\u00e9tonner d\u00e8s lors des r\u00e9actions \u00e0 Exhibit B\u00a0en Angleterre comme en France, comme partout o\u00f9 il y aura des descendants de l\u2019esclavage et de la colonisation\u00a0? Ce qui est plut\u00f4t \u00e9tonnant, c\u2019est l\u2019absence d\u2019anticipation de ces r\u00e9actions. Ce qui est surprenant, c\u2019est leur invalidation en parlant de quiproquo, d\u2019attitudes de\u00a0censeurs qui n\u2019ont m\u00eame pas vu le spectacle, de jugement sur le simple fait que l\u2019artiste est \u00ab\u00a0blanc\u00a0\u00bb, etc.<\/p>\n<p>En second lieu, la logique de prise en compte des racis\u00e9s comme \u00ab\u00a0objets parl\u00e9s\u00a0\u00bb et non comme \u00ab\u00a0sujets parlant\u00a0\u00bb ne peut qu\u2019\u00eatre productrice d\u2019une c\u00e9cit\u00e9 sur le monde social. La perception de la r\u00e9alit\u00e9 qui \u00e9limine la subjectivit\u00e9 des domin\u00e9s ne peut pas percevoir et m\u00eame pas s\u2019approcher de l\u2019ordre des priorit\u00e9s qui s\u2019imposent \u00e0 eux. Comment pr\u00e9tendre parler de l\u2019oppression sexiste si l\u2019on est un homme et que l\u2019on ne se pose pas la question de notre d\u00e9termination sociale comme homme\u00a0? Comment pr\u00e9tendre prendre en compte la domination raciste si l\u2019on est un blanc et que l\u2019on ne se pose m\u00eame pas la question de notre d\u00e9termination sociale\u00a0comme membre du groupe \u00ab\u00a0majoritaire\u00a0\u00bb\u00a0? Comment penser pouvoir restituer l\u2019exploitation ouvri\u00e8re, si l\u2019on appartient aux couches moyennes et que l\u2019on ne se pose m\u00eame pas la question de notre d\u00e9termination de classe\u00a0?<\/p>\n<p>Pr\u00e9venons deux faux d\u00e9bats. Nous ne pensons pas que la lutte antiraciste ne soit possible que men\u00e9e par les racis\u00e9s, que la lutte antisexiste ne soit possible que men\u00e9e par les femmes ou que la lutte anticapitaliste ne soit possible que men\u00e9e par les ouvriers. Nous disons simplement que la lutte anticapitaliste n\u2019est pas possible sans les ouvriers, etc. Nous disons \u00e9galement que les prises de position, les analyses, les priorit\u00e9s, etc., doivent se donner les moyens d\u2019une confrontation avec la subjectivit\u00e9 des domin\u00e9s. Le second faux d\u00e9bat est celui de la v\u00e9racit\u00e9 du point de vue des domin\u00e9s. Nous ne pensons pas que le simple fait d\u2019\u00eatre domin\u00e9 suffit, en lui-m\u00eame, \u00e0 la compr\u00e9hension du rapport de domination. Mais dire cette banalit\u00e9 ne signifie pas nier que l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une domination est un facteur (certes parmi d\u2019autres) de la conscience politique.<\/p>\n<p><strong>Toute pr\u00e9sentation du domin\u00e9 qui n\u2019int\u00e8gre pas sa r\u00e9volte contre la domination qu\u2019il subit contribue \u00e0 le chosifier, \u00e0 le construire comme passif, \u00e0 le d\u00e9shumaniser. Les cartes postales de l\u2019\u00e9poque coloniale \u00e9taient emplies de ces clich\u00e9s o\u00f9 le colonis\u00e9 mis\u00e9reux supportait son sort avec fatalit\u00e9. L\u2019orientalisme en fera un de ses leitmotivs essentiels. Volontairement ou non, ce qui se r\u00e9v\u00e8le ici est une perception de l\u2019autre passif et soumis. Or cette perception est l\u2019antichambre d\u2019une autre\u00a0: celle du domin\u00e9 consentant \u00e0 sa domination.<\/strong><\/p>\n<p><span class=\"spip_document_1806 spip_documents spip_documents_center\"> <img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/michelcollon.info\/local\/cache-vignettes\/L450xH278\/1-10-69207.jpg\" alt=\"\" width=\"450\" height=\"278\" \/><\/span><\/p>\n<h3 class=\"spip\">Le fraternalisme<\/h3>\n<p>Encore une fois, nous ne nions pas la sinc\u00e9rit\u00e9 antiraciste de l\u2019artiste mais cela ne peut pas clore le d\u00e9bat. Le propre d\u2019une domination est de ne pas appara\u00eetre comme telle aux yeux m\u00eame du dominant. On peut bien s\u00fbr \u00eatre raciste sans le savoir, sans le vouloir et m\u00eame en \u00e9tant persuad\u00e9 de ne pas l\u2019\u00eatre. C\u2019est une des premi\u00e8res choses qu\u2019apprend le domin\u00e9 lorsqu\u2019il enclenche son processus d\u2019\u00e9mancipation\u00a0: ne pas se fier aux id\u00e9es qu\u2019une personne ou qu\u2019un groupe se fait de lui-m\u00eame et ne pas le juger uniquement sur ses actes. Aim\u00e9 C\u00e9saire a d\u00e9crit admirablement le rapport social qu\u2019il a appel\u00e9 \u00ab\u00a0fraternaliste\u00a0\u00bb entre des camarades persuad\u00e9s \u00eatre anticolonialistes et lui-m\u00eame. Cela l\u2019a conduit \u00e0 ne juger que sur les actes et non sur les professions de foi\u00a0:<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Inventons le mot\u00a0: c\u2019est du \u00ab\u00a0fraternalisme\u00a0\u00bb. Car il s\u2019agit bel et bien d\u2019un fr\u00e8re, d\u2019un grand fr\u00e8re qui, imbu de sa sup\u00e9riorit\u00e9 et s\u00fbr de son exp\u00e9rience, vous prend par la main (d\u2019une main h\u00e9las\u00a0! parfois rude) pour vous conduire sur la route o\u00f9 il sait trouver la Raison et le Progr\u00e8s [\u2026] Dans ces conditions, on comprend que nous ne puissions donner \u00e0 personne d\u00e9l\u00e9gation pour penser pour nous\u00a0; d\u00e9l\u00e9gation pour chercher pour nous\u00a0; que nous ne puissions d\u00e9sormais accepter que qui que ce soit, f\u00fbt-ce le meilleur de nos amis, se porte fort pour nous\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>La pol\u00e9mique \u00e0 propos d\u2019Exhibit B est un analyseur de la tentation fraternaliste encore trop pr\u00e9sente \u00e0 gauche et du refus grandissant de celle-ci par les populations issues de l\u2019esclavage et de la colonisation d\u2019une part et par des militants antiracistes refusant d\u2019occulter la dimension syst\u00e9mique et politique du racisme d\u2019autre part. Elle en annonce de nombreuses autres \u00e0 chaque fois que le fraternalisme se d\u00e9ploiera dans la sph\u00e8re artistique ou dans les autres sph\u00e8res de la vie sociale. C\u2019est une bonne nouvelle pour notre soci\u00e9t\u00e9 que l\u2019\u00e9mergence de ces postures de vigilances collectives, m\u00eame si cela peut dans un premier temps para\u00eetre laborieux aux uns et douloureux aux autres. Seule, la rupture avec le fraternalisme peut cr\u00e9er les bases d\u2019une alliance qui ne soit pas une subordination pour reprendre encore une fois Aim\u00e9 C\u00e9saire. Le mouvement antiraciste dont nous avons tant besoin aujourd\u2019hui ne pourra pas se construire sans cette alliance qui exclut la subordination.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Le poids des m\u00e9dias lourds<\/h3>\n<p>La prestation de Brett Bailley a re\u00e7u de nombreux soutiens. L\u2019ensemble des journaux se sont empar\u00e9s de l\u2019affaire avec une convergence impressionnante des analyses. La logique des diff\u00e9rents papiers et reportages est similaire et binaire\u00a0: les uns seraient antiracistes, pour la libert\u00e9 d\u2019expression et pour le dialogue\u00a0; les autres seraient des censeurs, port\u00e9s par le ressentiment et partisans de la violence. Il suffit d\u2019observer dans le pass\u00e9 les moments d\u2019une convergence aussi forte pour s\u2019apercevoir qu\u2019ils correspondent \u00e0 des moments de prises de parole des domin\u00e9s. Nous avons connus cela dans le soutien \u00e0 SOS Racisme, au moment des dites affaires du foulard, dans la mobilisation des jeunes des quartiers populaires sur la Palestine ou dans les mobilisations contre les interventions militaires fran\u00e7aises en Afrique. A chaque fois, la parole perturbatrice est stigmatis\u00e9e et r\u00e9duite pour ne laisser place qu\u2019\u00e0 un discours bisounours consensuel.<\/p>\n<p>Le second proc\u00e9d\u00e9 journalistique fortement mobilis\u00e9 dans la couverture m\u00e9diatique de la pol\u00e9mique est l\u2019appel \u00e0 des \u00ab\u00a0sp\u00e9cialistes\u00a0\u00bb sociologues, historiens ou anthropologues qui, par \u00ab\u00a0l\u2019argument d\u2019autorit\u00e9\u00a0\u00bb, viennent porter un jugement. Ce proc\u00e9d\u00e9 construit les contestataires comme irrationnels, port\u00e9s par l\u2019\u00e9motion irraisonn\u00e9e et ne se situant que dans la r\u00e9activit\u00e9. L\u2019accusation de \u00ab\u00a0racisme anti-blanc\u00a0\u00bb n\u2019est pas loin et est pr\u00e9sente implicitement dans de nombreux articles. Se taire face \u00e0 ce qui est per\u00e7u comme humiliant ou courir le risque d\u2019\u00eatre construit comme idiot, irrationnel et \u00ab\u00a0raciste anti-blanc\u00a0\u00bb, telles sont les deux seules alternatives que laisse la violence symbolique de la sc\u00e8ne m\u00e9diatique dominante.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me proc\u00e9d\u00e9 m\u00e9diatique utilis\u00e9 fut l\u2019appel au t\u00e9moignage des spectateurs d\u00e9crivant tous de mani\u00e8re unanime le caract\u00e8re antiraciste de l\u2019\u0153uvre. Les spectateurs noirs sont particuli\u00e8rement appr\u00e9ci\u00e9s. Il s\u2019agit ici de nouveau de proc\u00e9der de mani\u00e8re binaire en opposant les \u00ab\u00a0bons\u00a0\u00bb qui t\u00e9moignent en ayant vu le spectacle et les \u00ab\u00a0mauvais\u00a0\u00bb qui r\u00e9agissent en n\u2019ayant m\u00eame pas vu le spectacle. Pour la plupart, ces t\u00e9moignages parlent d\u2019ailleurs de leurs \u00e9motions et nous n\u2019avons aucune raison de les mettre en doute. Mais la question n\u2019est pas l\u00e0. Les questions pos\u00e9es sont celles de la signification et du message politique de l\u2019\u0153uvre d\u2019une part et celle des effets de ce message dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise telle qu\u2019elle est aujourd\u2019hui d\u2019autre part. Force est de constater que cette soci\u00e9t\u00e9 reste irrigu\u00e9e par de multiples repr\u00e9sentations sociales inf\u00e9riorisantes et de nombreux pr\u00e9jug\u00e9s hi\u00e9rarchisants. De surcro\u00eet, le contexte de crise et sa cons\u00e9quence en termes d\u2019augmentation de la \u00ab\u00a0concurrence pour les biens rares\u00a0\u00bb ne font que raviver les unes et les autres.<\/p>\n<p>Enfin, la construction m\u00e9diatique de l\u2019Afrique et de l\u2019Africain d\u2019aujourd\u2019hui dans le monde m\u00e9diatique et politique entretient ces images. Ce continent appara\u00eet aux yeux du Fran\u00e7ais moyen comme celui des guerres \u00ab\u00a0\u00e9tranges\u00a0\u00bb qui secouent ces continents et que l\u2019on n\u2019explique surtout pas par les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques en jeu mais \u00e0 partir de grille \u00ab\u00a0ethniciste\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0tribaliste\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0de haines ancestrales\u00a0\u00bb, etc. Il appara\u00eet \u00e9galement comme celui de la corruption g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, sans relier celle-ci aux donneurs d\u2019ordres qui se trouvent dans les multinationales, en particulier fran\u00e7aises. Il appara\u00eet enfin comme celui des maladies \u00ab\u00a0\u00e9tranges\u00a0\u00bb dont la propagation fait peur sans les relier \u00e0 l\u2019\u00e9tat des services de sant\u00e9 d\u00e9truits par les plans d\u2019ajustement structurel du FMI. C\u2019est ce Fran\u00e7ais moyen-l\u00e0 qui re\u00e7oit le message et non un Fran\u00e7ais abstrait qui se serait d\u00e9barrass\u00e9 par magie de ces repr\u00e9sentations et de ces pr\u00e9jug\u00e9s. Voici le r\u00e9sultat d\u2019une enqu\u00eate men\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 90 par l\u2019universit\u00e9 du Wisconsin, consistant \u00e0 recueillir les images de l\u2019Afrique et des Africains aupr\u00e8s des \u00e9tudiants blancs\u00a0:<\/p>\n<p><i> \u00ab\u00a0L\u2019Afrique est\u00a0: couverte de jungle\u00a0; un grand safari\u00a0; tombe en morceaux\u00a0; un continent o\u00f9 la famine s\u00e9vit\u00a0; pleine de la guerre\u00a0; mont\u00e9e du sida, d\u00e9chir\u00e9e par l\u2019apartheid, bizarre, brutale, sauvage, primitive, en arri\u00e8re, tribale, sous-d\u00e9velopp\u00e9e, et noire\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>A moins de consid\u00e9rer que la France est pr\u00e9serv\u00e9e de ces images, force est d\u2019\u00eatre vigilant \u00e0 la r\u00e9ception des messages concernant l\u2019Afrique et les Africains. Si certains peuvent consid\u00e9rer comme secondaire la r\u00e9ception d\u2019une \u0153uvre, d\u2019autres ne peuvent pas se le permettre, tant sont grandes les r\u00e9percussions sur leur vie quotidienne.<\/p>\n<p><strong>La pol\u00e9mique autour d\u2019exhibit B est un analyseur des verrous de la pens\u00e9e qui bloquent l\u2019\u00e9mergence d\u2019un antiracisme syst\u00e9mique et politique.<\/strong><\/p>\n<h3 class=\"spip\">Notes\u00a0:<\/h3>\n<p>1. Dieudonn\u00e9 Grammankou, AFP du 8 d\u00e9cembre 2014.<\/p>\n<p>2. &#8211; \u00ab\u00a0Exhibit B\u00a0: un spectacle qui ne doit pas \u00eatre interdit ou annul\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb, Communiqu\u00e9 de la LDH, de la LICRA et du MRAP du 21 novembre 2014.<\/p>\n<p>3. &#8211; Dieudonn\u00e9 Grammankou, ibid.<\/p>\n<p>4. \u00ab\u00a0Exhibit B\u00a0: un spectacle qui ne doit pas \u00eatre interdit ou annul\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb, ibid.<\/p>\n<p>5. Karl Marx, Le Capital, livre 3, chapitre 48, Editions sociales, Paris, 1977, p. 738.<\/p>\n<p>6. &#8211; &#8211; &#8211; Rencontre avec le pr\u00e9sident Nixon, 21 f\u00e9vrier 1972.<\/p>\n<p>7. Nelson Mandela,\u00a0Un long chemin vers la libert\u00e9,\u00a0Paris, Fayard\/Poche, 1995, p. 647<\/p>\n<p>8. Frantz Fanon, Racisme et culture, Pour la R\u00e9volution africaine, La d\u00e9couverte, Paris, 2001, p. 47.<\/p>\n<p>9. Voir sur cet aspect notre livre, Dix ans de marche des \u00ab\u00a0beurs\u00a0\u00bb, chronique d\u2019un mouvement avort\u00e9, Descl\u00e9e de Brouwer, Paris, 1994.<\/p>\n<p>10. Marie Rodet, Les migrantes ignor\u00e9es du Haut S\u00e9n\u00e9gal\u00a0: 1900-1946, Karthala, Paris, 2009, p. 130.<\/p>\n<p>11. Aim\u00e9 C\u00e9saire, Lettre \u00e0 Maurice Thorez, in Aim\u00e9 C\u00e9saire et Malcom X, Black R\u00e9volution, Demopolis, Paris, 2010, pp. 35-36.<\/p>\n<p>12. Ibid, p. 34.<\/p>\n<p>13. Charles Moumouni, L\u2019image de l\u2019Afrique dans les m\u00e9dias occidentaux, Les cahiers du journalisme, n\u00b0\u00a012, automne 2003, p. 153. Traduit par nos soins.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Deux conceptions de l\u2019antiracisme\u00a0: le paternalisme ou la r\u00e9volte\u00a0? Par Sa\u00efd Bouamama La performance de l\u2019artiste sud-africain Brett Bailley intitul\u00e9e Exhibit B est l\u2019objet depuis plusieurs semaines d\u2019une forte pol\u00e9mique. Une \u0153uvre pr\u00e9sent\u00e9e par l\u2019artiste et ses soutiens comme \u00ab antiraciste \u00bb est condamn\u00e9e comme \u00ab racisme d\u00e9guis\u00e9 \u00bb par plusieurs associations et les milliers &#8230; <a title=\"Deux conceptions de l\u2019antiracisme : le paternalisme ou la r\u00e9volte ?\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2365\" aria-label=\"En savoir plus sur Deux conceptions de l\u2019antiracisme : le paternalisme ou la r\u00e9volte ?\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1769,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,21,7,28],"tags":[31,84,23,46,74,83,15],"class_list":["post-2365","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","category-anti-imperialisme","category-negrophobie","category-racismes","tag-belgique","tag-black-power","tag-discrimination","tag-esclavage","tag-frantz-fanon","tag-nelson-mandela","tag-resistance"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2365","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2365"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2365\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2366,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2365\/revisions\/2366"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1769"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2365"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2365"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2365"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}