{"id":2525,"date":"2015-06-30T15:07:54","date_gmt":"2015-06-30T14:07:54","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2525"},"modified":"2015-07-05T15:18:12","modified_gmt":"2015-07-05T14:18:12","slug":"le-discours-de-lumumba-texte-fondateur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2525","title":{"rendered":"Le discours de Lumumba, texte-fondateur"},"content":{"rendered":"<p>Les archives de la Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale de Belgique d\u00e9tiennent le texte \u00e9crit du discours prononc\u00e9 par Patrice Lumumba le jour de l&rsquo;ind\u00e9pendance du Congo. Retour sur les \u00e9v\u00e9nements du 30 juin 1960.<\/p>\n<figure class=\"image\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.levif.be\/medias\/4268\/2185379.jpg\" alt=\"Exclusif: Le discours de Lumumba, texte-fondateur\" width=\"620\" height=\"413\" \/><figcaption>\n<p class=\"caption\">Patrice Lumumba prononce le discours d&rsquo;ind\u00e9pendance du Congo le 30 juin 1960 \u00e0 L\u00e9opoldville. <span class=\"copyright\">\u00a9 Belga Archive<\/span><\/p>\n<\/figcaption><\/figure>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Peu de discours ont autant marqu\u00e9 notre histoire que celui du Premier Ministre congolais Patrice Lumumba, le 30 juin 1960, jour de l&rsquo;accession du Congo \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9pendance. Ce discours peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme l&rsquo;acte de naissance du Congo moderne, pays qui sort alors de quatre-vingt ans de colonialisme et envisage son futur avec confiance. En Afrique, ce discours est consid\u00e9r\u00e9 comme l&rsquo;un de ces moments-cl\u00e9s qui ont propuls\u00e9 le continent sur la sc\u00e8ne internationale. C\u00f4t\u00e9 occidental, beaucoup y ont vu un appel aux armes qui ouvrira les hostilit\u00e9s belgo-congolaises, plongeant l&rsquo;ex-colonie belge dans le chaos. Un chaos marqu\u00e9 par la chute du gouvernement Lumumba, en 1960, et par l&rsquo;assassinat, en 1961, de celui qui est consid\u00e9r\u00e9 au Congo comme le premier \u00ab\u00a0h\u00e9ros national\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, cinquante-cinq ans apr\u00e8s l&rsquo;ind\u00e9pendance, la version papier du texte lu par Lumumba refait surface pour la premi\u00e8re fois. C&rsquo;est la version d\u00e9finitive du discours. Il s&rsquo;agit donc des feuilles que le Premier ministre congolais a emmen\u00e9es \u00e0 la tribune. Ce texte a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit et dactylographi\u00e9 pendant la nuit pr\u00e9c\u00e9dant la c\u00e9r\u00e9monie et corrig\u00e9 \u00e0 la main juste avant et m\u00eame pendant la c\u00e9r\u00e9monie. On peut le consid\u00e9rer comme le document-fondateur du pays. Il a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 dans les archives de <em>Finoutremer<\/em>, l&rsquo;ancienne <em>Compagnie du Katanga<\/em>, qui fut jadis l&rsquo;un des joyaux de la Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale de Belgique. Ainsi, pendant plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle, les Congolais ont \u00e9t\u00e9 priv\u00e9s d&rsquo;un document essentiel de l&rsquo;histoire de leur pays.<br \/>\n<iframe src=\"\/\/e.issuu.com\/embed.html#0\/13802589\" width=\"525\" height=\"371\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p><strong>Baudouin pr\u00e9vient son gouvernement<\/strong><\/p>\n<p>L\u00e9opoldville (l&rsquo;actuelle Kinshasa), le 30 juin 1960. Les invit\u00e9s de marque se pressent dans le Palais de la Nation, o\u00f9 l&rsquo;on c\u00e9l\u00e8bre officiellement l&rsquo;ind\u00e9pendance du Congo. L&rsquo;impressionnant b\u00e2timent, situ\u00e9 au bord du fleuve Congo, a \u00e9t\u00e9 construit sous le gouverneur-g\u00e9n\u00e9ral P\u00e9tillon. Il \u00e9tait con\u00e7u, au d\u00e9part, pour servir de r\u00e9sidence aux membres de la famille royale en voyage en Afrique et, partiellement, de r\u00e9sidence au gouverneur g\u00e9n\u00e9ral. Dans le Congo nouveau, le Parlement allait y tenir ses sessions. Comme si rien ne devait changer apr\u00e8s la passation de pouvoir aux Congolais, la statue \u00e9questre en bronze de L\u00e9opold II, fondateur de l&rsquo;\u00c9tat ind\u00e9pendant du Congo, continue \u00e0 accueillir les invit\u00e9s. Parmi ceux qui gagnent l&rsquo;h\u00e9micycle: les politiciens congolais fra\u00eechement \u00e9lus, les officiels belges, le corps diplomatique international, la presse nationale et \u00e9trang\u00e8re.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9lite belge, assez nerveuse, s&rsquo;interroge. Contre toute attente, le nationaliste Patrice Lumumba est parvenu \u00e0 former un gouvernement. La Belgique pourra-t-elle maintenir ses int\u00e9r\u00eats dans son ex-colonie? Depuis des mois, pouss\u00e9 par l&rsquo;entourage de son p\u00e8re L\u00e9opold III, le jeune roi Baudouin pr\u00e9vient son gouvernement que <em>\u00ab\u00a0les droits imprescriptibles\u00a0\u00bb<\/em> de la Belgique au Congo devront \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9s.<\/p>\n<p>Le gouvernement de Gaston Eyskens place tous ses espoirs dans l&rsquo;arm\u00e9e congolaise. Cette \u00ab\u00a0nouvelle\u00a0\u00bb arm\u00e9e, dirig\u00e9e par des officiers belges, devait \u00ab\u00a0contenir\u00a0\u00bb le gouvernement Lumumba. Un \u00ab\u00a0pari congolais\u00a0\u00bb risqu\u00e9. Baudouin veut faire comprendre au Premier ministre congolais que la souverainet\u00e9 congolaise a des limites. Pour les Africains, le discours royal du 30 juin frisait la provocation.<\/p>\n<p><strong>L\u00e9opold II \u00ab\u00a0lib\u00e9rateur\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Au Palais de Laeken, on avait travaill\u00e9 intensivement sur ce discours. Dans une \u00e9bauche du texte, L\u00e9opold II \u00e9tait d\u00e9crit comme le <em>\u00ab\u00a0lib\u00e9rateur\u00a0\u00bb<\/em> du Congo, un \u00c9tat <em>\u00ab\u00a0form\u00e9 par des trait\u00e9s librement conclus entre les chefs et les envoy\u00e9s du Roi\u00a0\u00bb<\/em>. Le Premier ministre Eyskens, qui avait relu le texte, estimait que ce passage allait trop loin. Il voulait qu&rsquo;on supprime compl\u00e8tement cette r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 L\u00e9opold II. Finalement, il s&rsquo;est content\u00e9 du remplacement du terme <em>\u00ab\u00a0le lib\u00e9rateur\u00a0\u00bb<\/em> par <em>\u00ab\u00a0le civilisateur\u00a0\u00bb<\/em>. La phrase selon laquelle les chefs congolais avaient, de leur propre gr\u00e9, offert le pays \u00e0 L\u00e9opold II sera supprim\u00e9e. Tout compte fait, il restait assez de mati\u00e8re, dans le projet, pour dire en termes voil\u00e9s mais non \u00e9quivoques quelle direction le Palais voulait que le Congo suive: un r\u00e9gime n\u00e9ocolonial garantissant les int\u00e9r\u00eats de Bruxelles, avec des dignitaires noirs en sous-traitants.<\/p>\n<p>Le discours du pr\u00e9sident congolais Kasa Vubu, pr\u00e9alablement transmis \u00e0 Bruxelles, et qui devait suivre celui de Baudouin, \u00e9tait si \u00ab\u00a0plat\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0acad\u00e9mique\u00a0\u00bb qu&rsquo;il allait, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, confirmer les propos du roi, sinon les renforcer. Pour l&rsquo;\u00e9lite belge, la c\u00e9r\u00e9monie s&rsquo;annon\u00e7ait sous de bons augures.<\/p>\n<p><strong>Le discours du roi<\/strong><\/p>\n<p>La c\u00e9r\u00e9monie commence selon les souhaits de l&rsquo;ancien r\u00e9gime colonial. Le roi Baudouin invite l&rsquo;assistance \u00e0 f\u00eater la colonisation plus que l&rsquo;ind\u00e9pendance. Le souverain donne l&rsquo;impression de parler au nom de son grand-oncle, fondateur de l&rsquo;\u00c9tat ind\u00e9pendant du Congo: <em>\u00ab\u00a0L&rsquo;ind\u00e9pendance du Congo constitue l&rsquo;aboutissement de l&rsquo;oeuvre con\u00e7ue par le g\u00e9nie du roi L\u00e9opold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continu\u00e9e avec pers\u00e9v\u00e9rance par la Belgique (&#8230;) En ce moment historique, notre pens\u00e9e \u00e0 tous doit se tourner vers les pionniers de l&rsquo;\u00e9mancipation africaine et vers ceux qui, apr\u00e8s eux, ont fait du Congo ce qu&rsquo;il est aujourd&rsquo;hui. Ils m\u00e9ritent \u00e0 la fois, notre admiration et votre reconnaissance, car ce sont eux qui, consacrant tous leurs efforts et m\u00eame leur vie \u00e0 un grand id\u00e9al, vous ont apport\u00e9 la paix et ont enrichi votre patrimoine moral et mat\u00e9riel.\u00a0\u00bb <\/em>Pas de place pour le peuple congolais dans cette histoire couronn\u00e9e de succ\u00e8s. Apr\u00e8s quoi, la m\u00e9moire de L\u00e9opold II est de nouveau \u00e9voqu\u00e9e, en ces termes: <em>\u00ab\u00a0Il ne s&rsquo;est pas pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 vous en conqu\u00e9rant mais en civilisateur\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s un r\u00e9sum\u00e9 des apports de la colonisation au Congo, &#8211; infrastructure, soins m\u00e9dicaux, enseignement, industrie &#8211; suivent les remarques paternalistes. Le roi mets en garde les Congolais contre leur manque d&rsquo;exp\u00e9rience politique, le danger des conflits tribaux et <em>\u00ab\u00a0l&rsquo;attraction que peuvent exercer sur certaines r\u00e9gions des puissances \u00e9trang\u00e8res\u00a0\u00bb<\/em>. Apr\u00e8s un hommage \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e coloniale <em>\u00ab\u00a0qui a accompli sa lourde mission avec un courage et un d\u00e9vouement sans d\u00e9faillance\u00a0\u00bb<\/em>, un dernier conseil: <em>\u00ab\u00a0Ne compromettez pas l&rsquo;avenir par des r\u00e9formes h\u00e2tives et ne remplacez pas les organismes que vous remet la Belgique tant que vous n&rsquo;\u00eates pas certains de pouvoir faire mieux. (&#8230;) N&rsquo;ayez crainte de vous tourner vers nous. Nous sommes pr\u00eats \u00e0 rester \u00e0 vos c\u00f4t\u00e9s pour vous aider de nos conseils, pour former avec vous les techniciens et les fonctionnaires dont vous aurez besoin.\u00a0\u00bb<\/em> Apr\u00e8s Baudouin, Kasa Vubu lit son discours, des paroles vite oubli\u00e9es.<\/p>\n<p>L&rsquo;image idyllique de la p\u00e9riode coloniale pr\u00e9sent\u00e9e par Baudouin se heurte \u00e0 la m\u00e9moire des colonis\u00e9s: les millions de morts, cons\u00e9quence des privations, travaux forc\u00e9s, maladies et r\u00e9pression sous le r\u00e8gne de L\u00e9opold II; la r\u00e9pression brutale des r\u00e9voltes dans les ann\u00e9es 1920-1930; le terrible \u00ab\u00a0effort de guerre\u00a0\u00bb pendant la Seconde Guerre mondiale; les rel\u00e9gations et punitions corporelles \u00e0 la chicotte, l&rsquo;apartheid&#8230; Mais qui s&rsquo;en soucie \u00e0 Bruxelles? Une loi non \u00e9crite interdit de parler des abus de la colonisation et l&rsquo;ind\u00e9pendance ne devait rien y changer. Tel \u00e9tait l&rsquo;espoir de l&rsquo;\u00e9lite belge. Toutefois, Lumumba avait pris connaissance \u00e0 l&rsquo;avance des discours de Baudouin et Kasa Vubu. Bien que le protocole ne pr\u00e9voyait pas de troisi\u00e8me discours, le Congo ferait entendre sa voix, <em>\u00ab\u00a0au nom d&rsquo;un si\u00e8cle de silence\u00a0\u00bb<\/em>, pour reprendre une phrase de Jean Jaur\u00e8s.<\/p>\n<p><strong>Tensions belgo-congolaises<\/strong><\/p>\n<p>Si le Premier ministre congolais veut s&rsquo;exprimer, c&rsquo;est aussi pour d&rsquo;autres raisons. Juste avant l&rsquo;ind\u00e9pendance, Bruxelles et les milieux coloniaux ont mis le couteau sous la gorge du gouvernement Lumumba. Le gouvernement belge a unilat\u00e9ralement modifi\u00e9 le statut des compagnies \u00e0 charte de droit colonial, devenues des compagnies de droit belge. De ce fait, le Congo perdait d&rsquo;un seul coup ses portefeuilles d&rsquo;actions dans les entreprises mini\u00e8res. Au Katanga, une tentative de s\u00e9cession est d\u00e9jou\u00e9e, mais le lobby s\u00e9cessionniste en sort impuni.<\/p>\n<p>Autre incident: Lumumba voulait, pour l&rsquo;ind\u00e9pendance, une mesure d&rsquo;amnistie, mais le gouverneur-g\u00e9n\u00e9ral Cornelis s&rsquo;y \u00e9tait oppos\u00e9. Cornelis proposait que le roi Baudouin prenne cette mesure le jour de son arriv\u00e9e au Congo, le 29 juin. Lumumba marque son accord, mais le 29 au soir, le roi refuse carr\u00e9ment l&rsquo;amnistie. Le lendemain matin, le Premier ministre congolais remet le texte dactylographi\u00e9 de son discours \u00e0 ses ministres, pour amendement dans les heures qui suivent. Lumumba confie \u00e0 Pierre Duvivier, actif dans son entourage, qu&rsquo;il en a marre <em>\u00ab\u00a0de se faire traiter de petit enfant\u00a0\u00bb<\/em>. La d\u00e9cision du Premier ministre, lass\u00e9 et menac\u00e9, est ferme: son discours devra galvaniser les masses congolaises.<\/p>\n<p><strong>Le discours impr\u00e9vu de Lumumba<\/strong><\/p>\n<p>Apr\u00e8s le discours du pr\u00e9sident Kasa Vubu, le pr\u00e9sident de la Chambre, Kasongo, donne la parole \u00e0 Lumumba. Consternation de Baudouin et Eyskens. Car le service d&rsquo;information a n\u00e9glig\u00e9 de leur remettre un exemplaire du texte, pourtant fourni au pr\u00e9alable. Le contenu du discours les surprend plus encore. Dans son introduction, le Premier ministre ne s&rsquo;adresse pas aux anciens \u00ab\u00a0ma\u00eetres\u00a0\u00bb, mais aux <em>\u00ab\u00a0Congolais et Congolaises, combattants de l&rsquo;ind\u00e9pendance aujourd&rsquo;hui victorieux\u00a0\u00bb<\/em>. Sur le texte dactylographi\u00e9, cette adresse est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e par <em>\u00ab\u00a0Sire, Excellences, Mesdames et Messieurs.\u00a0\u00bb<\/em> Mais il ne prononce pas ces mots, il choisit de s&rsquo;adresser directement \u00e0 son peuple. Du coup, les \u00e9minences \u00e9trang\u00e8res deviennent les spectateurs d&rsquo;une c\u00e9l\u00e9bration du mouvement nationaliste et de ses premiers succ\u00e8s.<\/p>\n<p>La colonie, chef d&rsquo;oeuvre de L\u00e9opold II? Lumumba donne la parole \u00e0 l&rsquo;Histoire. Le colonialisme \u00e9tait<em> \u00ab\u00a0l&rsquo;humiliant esclavage qui nous \u00e9tait impos\u00e9 par la force. (&#8230;) Nos blessures sont trop fra\u00eeches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre m\u00e9moire\u00a0\u00bb<\/em>. Il rappelle, en termes cinglants, <em>\u00ab\u00a0les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous \u00e9tions des n\u00e8gres. Qui oubliera qu&rsquo;\u00e0 un noir on disait \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb, non certes comme \u00e0 un ami, mais parce que le \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb honorable \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9 aux seuls blancs? Nous avons connu que nos terres furent spoli\u00e9es au nom de textes pr\u00e9tendument l\u00e9gaux qui ne faisaient reconna\u00eetre que le droit du plus fort. Nous avons connu que la loi n&rsquo;\u00e9tait jamais la m\u00eame selon qu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un blanc ou d&rsquo;un noir: accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>La r\u00e9pression \u00e9tayait le syst\u00e8me<em>: \u00ab\u00a0Nous avons connu les souffrances atroces des rel\u00e9gu\u00e9s pour opinions politiques ou croyances religieuses; exil\u00e9s dans leur propre patrie, leur sort \u00e9tait vraiment pire que la mort elle-m\u00eame. (&#8230;) Qui oubliera enfin les fusillades o\u00f9 p\u00e9rirent tant de nos fr\u00e8res, les cachots o\u00f9 furent brutalement jet\u00e9s ceux qui ne voulaient plus se soumettre au r\u00e9gime d&rsquo;une justice d&rsquo;oppression et d&rsquo;exploitation?\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Pas un g\u00e9n\u00e9reux cadeau<\/strong><\/p>\n<p>Le Premier ministre congolais explique que l&rsquo;ind\u00e9pendance n&rsquo;est pas un cadeau g\u00e9n\u00e9reux offert par l&rsquo;\u00c9tat Belge, comme le roi avait voulu le pr\u00e9senter: <em>\u00ab\u00a0Nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier que c&rsquo;est par la lutte qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 conquise (&#8230;) Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu&rsquo;au plus profond de nous-m\u00eames, car ce fut une lutte noble et juste.\u00a0\u00bb <\/em>Le r\u00f4le de Bruxelles dans le processus de d\u00e9colonisation est r\u00e9duit \u00e0 ses justes proportions: <em>\u00ab\u00a0La Belgique qui, comprenant enfin le sens de l&rsquo;histoire, n&rsquo;a pas essay\u00e9 de s&rsquo;opposer \u00e0 notre ind\u00e9pendance.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Lumumba se tourne ensuite vers le futur: <em>\u00ab\u00a0Nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays \u00e0 la paix, \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9 et \u00e0 la grandeur. (&#8230;) Nous allons montrer au monde ce que peut faire l&rsquo;homme noir quand il travaille dans la libert\u00e9, et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l&rsquo;Afrique tout enti\u00e8re.\u00a0\u00bb<\/em> Il d\u00e9clare ensuite solennellement: <em>\u00ab\u00a0Nous allons veiller \u00e0 ce que les terres de notre patrie profitent v\u00e9ritablement \u00e0 ses enfants. Nous allons revoir toutes les lois d&rsquo;autrefois et en faire de nouvelles qui seront justes et nobles.\u00a0\u00bb<\/em> Ces promesses au peuple congolais, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de millions d&rsquo;hectares de terres pendant la p\u00e9riode coloniale, montre son intention de lib\u00e9rer sa patrie du joug de l&rsquo;h\u00e9ritage colonial et de combattre toute nouvelle tentative de r\u00e9cup\u00e9ration n\u00e9ocoloniale de son pays. Le Congo et la Belgique traiteront d&rsquo;\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal et leur coop\u00e9ration sera <em>\u00ab\u00a0profitable aux deux pays\u00a0\u00bb<\/em>. Les biens des \u00e9trangers au Congo doivent \u00eatre respect\u00e9s. Mais le Congo restera vigilant. Fini aussi les monopoles de commerce: le pays acceptera le soutien <em>\u00ab\u00a0de nombreux pays \u00e9trangers\u00a0\u00bb<\/em>, tant que la coop\u00e9ration sera <em>\u00ab\u00a0loyale\u00a0\u00bb<\/em> et \u00ab\u00a0<em>ne cherchera pas \u00e0 nous imposer une politique quelle qu&rsquo;elle soit\u00a0\u00bb<\/em>. Pour terminer, Lumumba r\u00e9serve un message \u00e0 l&rsquo;Afrique: <em>\u00ab\u00a0Le Congo doit devenir un tremplin pour la lib\u00e9ration de tout le continent africain.\u00a0\u00bb<\/em> Un avertissement \u00e0 l&rsquo;adresse d&rsquo;autres puissances coloniales et du r\u00e9gime d&rsquo;apartheid sud-africain.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9actions contradictoires<\/strong><\/p>\n<p>Le discours de Lumumba est huit fois interrompu par les applaudissements nourris des Congolais pr\u00e9sents. Son discours se termine sous une ovation. Il est \u00e9cout\u00e9 \u00e0 la radio par des milliers de Congolais. Beaucoup n&rsquo;imaginaient pas que l&rsquo;on puisse parler ainsi aux Blancs. Ces minutes de v\u00e9rit\u00e9 seront ch\u00e9ries et savour\u00e9es apr\u00e8s quatre-vingt ans de colonialisme. Pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire du pays, un Congolais s&rsquo;est adress\u00e9 \u00e0 la nation et au monde. Il a redonn\u00e9 confiance \u00e0 son peuple et a pris place parmi les leaders africains mythiques. Sa mort violente, sept mois plus tard, ne changera rien \u00e0 ce statut surnaturel, bien au contraire. Des d\u00e9cennies plus tard des chercheurs constatent qu&rsquo;au Sankuru, Lumumba, l&rsquo;anc\u00eatre, est toujours \u00e9voqu\u00e9 et sa r\u00e9incarnation est attendue patiemment.<\/p>\n<p>Le roi Baudouin, lui, est stup\u00e9fait. Il veut imm\u00e9diatement quitter le pays, mais le Premier Ministre Eyskens le convainc de rester. Lumumba est pr\u00eat \u00e0 tenir un discours \u00ab\u00a0r\u00e9parateur\u00a0\u00bb en petit comit\u00e9, pendant le d\u00eener qui suit la c\u00e9r\u00e9monie. Eyskens lui-m\u00eame \u00e9crit ce discours. <em>\u00ab\u00a0Je fus le n\u00e8gre de Lumumba\u00a0\u00bb<\/em>, d\u00e9clarera-t-il plus tard. La presse occidentale fustige Lumumba. <em>Time<\/em> parle d&rsquo;<em>\u00ab\u00a0attaque venimeuse\u00a0\u00bb<\/em>. Monseigneur Van Waeyenberg, recteur de l&rsquo;Universit\u00e9 de Louvain, se demande s&rsquo;il ne faudrait pas jeter Lumumba en prison. En revanche, les milieux officiels belges relativisent l&rsquo;ampleur de l&rsquo;incident, rel\u00e8ve <em>La Libre Belgique<\/em>. L&rsquo;ambassadeur britannique au Congo exprime de mani\u00e8re ad\u00e9quate la fa\u00e7on dont on per\u00e7oit l&rsquo;affaire dans les milieux politiques et diplomatiques: <em>\u00ab\u00a0Le discours brutal de Lumumba (&#8230;) \u00e9tait per\u00e7u comme une fa\u00e7on d&rsquo;\u00e9vacuer des pressions et de se positionner comme candidat pour une position \u00e9minente sur la sc\u00e8ne Pan-Africaine.\u00a0\u00bb<\/em> Lors du conseil de cabinet du 4 juillet, \u00e0 Bruxelles, un m\u00e9contentement est exprim\u00e9, mais l&rsquo;ambiance est plut\u00f4t \u00e0 l&rsquo;optimisme.<\/p>\n<p>Le colonel Fr\u00e9d\u00e9ric Vandewalle, chef de la S\u00fbret\u00e9 coloniale, faisait partie de l&rsquo;assistance au Palais de la Nation. L&rsquo;officier qui, dans les ann\u00e9es suivantes, jouera une r\u00f4le majeur dans la liquidation du nationalisme congolais, confiera plus tard: <em>\u00ab\u00a0Cette manifestation de d\u00e9foulement, incongrue et offensante pour les Belges, \u00e9tait vengeresse pour beaucoup de Congolais. Elle connut un franc succ\u00e8s parmi ceux qui assistaient \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie sans y avoir \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s. Leurs applaudissements \u00e9veill\u00e8rent des \u00e9chos dans la foule dehors.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Rendre l&rsquo;ind\u00e9pendance palpable<\/strong><\/p>\n<p>Vandewalle en est conscient: le peuple congolais veut que les autorit\u00e9s rendent l&rsquo;ind\u00e9pendance palpable par des cr\u00e9ations d&#8217;emplois, des promotions sociales et des hausses salariales. <em>\u00ab\u00a0Au cours de la parade martiale [apr\u00e8s la c\u00e9r\u00e9monie au Palais de la Nation], la foule africaine, pour un observateur plus attentif, applaudit surtout les noirs porteurs de l&rsquo;\u00e9toile d&rsquo;argent des adjudants. Elle consacrait la premi\u00e8re br\u00e8che dans la barri\u00e8re oppos\u00e9e par la tradition militaire du Congo, \u00e0 une africanisation des cadres, peu raisonnable encore selon les crit\u00e8res belges, mais souhait\u00e9e par la plupart des Congolais.\u00a0\u00bb<\/em> Les leaders nationalistes avaient longuement insist\u00e9 avant l&rsquo;ind\u00e9pendance pour que le pouvoir colonial entame l&rsquo;africanisation de l&rsquo;arm\u00e9e. La pression de la masse ne faisait que s&rsquo;accro\u00eetre la veille de l&rsquo;ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p>Le texte dactylographie du discours de Lumumba t\u00e9moigne de l&rsquo;importance de cette probl\u00e9matique. On y lit cet appel aux Congolais: <em>\u00ab\u00a0Je vous demande \u00e0 tous de ne pas r\u00e9clamer du jour au lendemain des augmentations de salaires inconsid\u00e9r\u00e9es avant que je n&rsquo;ai eu le temps de mettre sur pied le plan d&rsquo;ensemble par lequel je vais assurer la prosp\u00e9rit\u00e9 de la nation.\u00a0\u00bb<\/em> Sur le document, cette phrase a \u00e9t\u00e9 ray\u00e9e et le leader nationaliste n&rsquo;a finalement pas prononc\u00e9 ces mots. Pendant le discours du roi, Lumumba r\u00e9visait encore son texte, ce qui fait supposer qu&rsquo;il a attendu le dernier moment pour supprimer cette phrase. Le speech royal exigeait une r\u00e9plique univoque, qui ne rejoigne jamais la ligne paternaliste de Baudouin.<\/p>\n<p><strong>Joindre l&rsquo;acte \u00e0 la parole<\/strong><\/p>\n<p>Quelques jours apr\u00e8s la c\u00e9r\u00e9monie, les invit\u00e9s officiels ont quitt\u00e9 le Congo. Sur un panneau du camp militaire de la capitale, le g\u00e9n\u00e9ral Emile Janssens chef de l&rsquo;arm\u00e9e congolaise, \u00e9crit:<em> \u00ab\u00a0Avant ind\u00e9pendance = apr\u00e8s ind\u00e9pendance\u00a0\u00bb.<\/em> Ignorant le gouvernement Lumumba, il fait savoir aux soldats qu&rsquo;ils ne doivent pas s&rsquo;attendre \u00e0 des promotions. Une r\u00e9volte militaire se d\u00e9clenche aussit\u00f4t. Lumumba la contr\u00f4le rapidement, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;africanisation du corps d&rsquo;officiers. Janssens est renvoy\u00e9. Le Premier ministre joint ainsi l&rsquo;acte \u00e0 la parole du discours du 30 juin. Avec l&rsquo;effondrement du corps d&rsquo;officiers blancs, Bruxelles perd l&rsquo;instrument qui devait tenir en main le gouvernement congolais. On conna\u00eet la suite: sous pr\u00e9texte de vouloir prot\u00e9ger les Blancs au Congo &#8211; des soldats avaient viol\u00e9 des femmes blanches pendant la r\u00e9volte militaire, mais ces actes \u00e9taient termin\u00e9s &#8211; les troupes belges interviennent. Elles s\u00e9parent le riche Katanga du pouvoir central. Diplomates et agents secrets complotent contre le Premier Ministre. En janvier 1961, Lumumba est assassin\u00e9, mais ses partisans n&rsquo;abandonnent pas la lutte. En novembre 1965, apr\u00e8s la r\u00e9pression sanglante des r\u00e9voltes nationalistes, le g\u00e9n\u00e9ral Mobutu s&#8217;empare du pouvoir, avec l&rsquo;aide de la CIA et les encouragements du gouvernement belge.<\/p>\n<p><strong>Ludo De Witte, en collaboration avec Nicolas Manchia<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.levif.be\/actualite\/international\/exclusif-le-discours-de-lumumba-texte-fondateur\/article-normal-402789.html\">Source<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les archives de la Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale de Belgique d\u00e9tiennent le texte \u00e9crit du discours prononc\u00e9 par Patrice Lumumba le jour de l&rsquo;ind\u00e9pendance du Congo. Retour sur les \u00e9v\u00e9nements du 30 juin 1960. Patrice Lumumba prononce le discours d&rsquo;ind\u00e9pendance du Congo le 30 juin 1960 \u00e0 L\u00e9opoldville. \u00a9 Belga Archive<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1438,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[21,7,18,28],"tags":[31,80,46,145,45,72,15],"class_list":["post-2525","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-anti-imperialisme","category-negrophobie","category-resistance-bruxelles","category-racismes","tag-belgique","tag-congo","tag-esclavage","tag-ludo-de-witte","tag-lumumba","tag-patrice-lumumba","tag-resistance"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2525","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2525"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2525\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2529,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2525\/revisions\/2529"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1438"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2525"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2525"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2525"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}