{"id":2609,"date":"2015-12-22T16:09:05","date_gmt":"2015-12-22T15:09:05","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2609"},"modified":"2015-12-23T16:11:13","modified_gmt":"2015-12-23T15:11:13","slug":"sur-les-ecrits-sur-lalienation-et-la-liberte-de-frantz-fanon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2609","title":{"rendered":"Sur les \u00c9crits sur l\u2019ali\u00e9nation et la libert\u00e9 de Frantz Fanon"},"content":{"rendered":"<pre class=\"entry-title\">\u00ab Le colonis\u00e9 qui r\u00e9siste a raison \u00bb. Sur les \u00c9crits sur l\u2019ali\u00e9nation et la libert\u00e9 de Frantz Fanon\r\n\r\n<\/pre>\n<div class=\"post-thumbnail\"><img decoding=\"async\" class=\"attachment-single-post-thumbnail wp-post-image aligncenter\" src=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/11\/fan-400x624.jpg\" alt=\"fan\" width=\"400\" height=\"624\" \/><\/div>\n<p>\u00c9trange et fascinant volume que ces \u00c9crits sur l\u2019ali\u00e9nation et la libert\u00e9 de Frantz Fanon que, sous la direction de Jean Khalfa et de Robert J.C. Young, font para\u00eetre les \u00e9ditions La D\u00e9couverte. \u00c9trange d\u2019abord, car foisonnant, labyrinthique, presque excessif dans sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 : non seulement ce recueil d\u00e9voile tous les in\u00e9dits et introuvables de Fanon connus \u00e0 ce jour (sans aucune restriction de statut, de p\u00e9riode, d\u2019\u00e9tat d\u2019ach\u00e8vement, etc.) mais encore s\u2019y ajoutent des documents aussi intrigants pour le chercheur ou l\u2019\u00e9rudit d\u00e9colonial que la liste d\u00e9taill\u00e9e d\u2019une part significative de sa biblioth\u00e8que (agr\u00e9ment\u00e9e d\u2019indications sur les annotations marginales que Fanon inscrivit dans les livres qui l\u2019ont marqu\u00e9) ou encore le r\u00e9sum\u00e9 d\u00e9taill\u00e9 d\u2019un cours qu\u2019il donna \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Tunis.<!--more--><\/p>\n<div class=\"entry-content\">\n<div class=\"pf-content\">\n<p>Mais, disais-je, ces <em><a href=\"http:\/\/www.editionsladecouverte.fr\/catalogue\/index-__crits_sur_l_ali__nation_et_la_libert__-9782707186386.html\">\u00c9crits<\/a><\/em> sont aussi (et surtout) un objet fascinant. D\u2019abord parce que les \u00e9diteurs ont fait le choix judicieux d\u2019arrimer la parole prolif\u00e9rante de l\u2019auteur \u00e0 un appareil critique, tant\u00f4t clair, sobre et informatif, tant\u00f4t brillant, suggestif et audacieux (l\u2019excellent commentaire des pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre du tout jeune Fanon que d\u00e9ploie Young appartient \u00e0 cette seconde cat\u00e9gorie). Mais jamais, pour emprunter une m\u00e9taphore \u00e0 George Steiner, le commentaire ne vient \u00e9touffer la pens\u00e9e fanonienne, \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un lierre jaloux, escaladant, s\u2019\u00e9toffant en \u00e9touffant le monument sur lequel il s\u2019appuie. Toujours, l\u2019explication adapte \u00e0 l\u2019\u0153uvre son registre. Ensuite, et c\u2019est l\u00e0 l\u2019essentiel, fascinant en raison des textes eux-m\u00eames dont la prodigieuse vari\u00e9t\u00e9 n\u2019att\u00e9nue pas l\u2019impression diffuse qu\u2019une secr\u00e8te unit\u00e9 les anime. On a toujours le sentiment d\u2019une tonalit\u00e9 commune, liant la th\u00e8se de psychiatrie aux \u00e9crits politiques parus dans <em>El Moujahid<\/em> au c\u0153ur de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, connectant le style sinc\u00e8re et \u00e9pur\u00e9 des \u00e9ditoriaux parus dans les journaux internes d\u2019h\u00f4pitaux psychiatriques et celui, c\u00e9l\u00e8re et organique, des pi\u00e8ces de jeunesse.<\/p>\n<p>Par son parti pris radical \u2013 tout donner \u00e0 lire de la mani\u00e8re la plus intelligible possible \u2013 ce tome d\u2019<em>\u00c9crits sur l\u2019ali\u00e9nation et la libert\u00e9<\/em> semble ne viser qu\u2019un but\u00a0: faire voir, enfin, Fanon lui-m\u00eame, lui tout entier. Et le lecteur est mis en demeure d\u2019accepter sa prot\u00e9iformit\u00e9. En recourant \u00e0 un concept fanonien, je dirais que, plus qu\u2019un livre, ces <em>\u00c9crits<\/em> sont une \u00ab\u00a0constellation\u00a0\u00bb. Qui s\u2019y aventure encourt le risque de s\u2019\u00e9garer parmi les astres, mais c\u2019est un danger auquel devront \u00e0 pr\u00e9sent s\u2019exposer tous les curieux de Fanon. En sortiront grandis tous ceux qui ne se satisfont pas du portrait douce\u00e2tre d\u2019un Fanon mod\u00e9r\u00e9 et tol\u00e9rant, d\u2019un Fanon ir\u00e9niste et \u00ab\u00a0<em>color blind<\/em>\u00a0\u00bb\u2026 Bref, d\u2019un Fanon scandaleusement en harmonie avec les notions ass\u00e9ch\u00e9es et d\u00e9sensibilisantes dont se gargarise la pr\u00e9sente \u00e9poque, notamment lorsqu\u2019elle se pique de militantisme. Car l\u2019un des grands m\u00e9rites de ces <em>\u00c9crits<\/em> est de se dresser sur la route de ceux qui, tout \u00e0 leur lecture presbyte et exclusive de <em>Peau noire, masques blancs<\/em>, ignorent l\u2019engagement du militant du FLN, la verve du conf\u00e9rencier panafricain, et tentent de le domestiquer, de l\u2019acclimater \u00e0 la froideur bor\u00e9ale de leur temp\u00e9rament politique. \u00c0 ceux-l\u00e0, ces <em>\u00c9crits<\/em> rappellent que Fanon vient bien d\u2019ailleurs\u00a0: d\u2019un autre monde et d\u2019un autre temps que le leur. Sa contemporan\u00e9it\u00e9, la vigueur inentam\u00e9e de sa pens\u00e9e et de son style, tiennent pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 son inad\u00e9quation avec les id\u00e9es qui, dans l\u2019Europe d\u2019aujourd\u2019hui, ont le plus de vogue.<\/p>\n<p>Qui osera reprendre \u00e0 son compte cette objection adress\u00e9e au grand \u00e9crivain Richard Wright, jug\u00e9 trop mod\u00e9r\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0S\u2019il est une d\u00e9marche st\u00e9rile, c\u2019est bien celle qui consiste, pour un opprim\u00e9, \u00e0 s\u2019adresser au \u201cc\u0153ur\u201d de ses oppresseurs\u00a0: il n\u2019est pas d\u2019exemple, dans l\u2019histoire, d\u2019une puissance dominante qui ait c\u00e9d\u00e9 aux objurgations, si \u00e9mouvantes ou raisonnables soient-elles, de ceux qu\u2019elle \u00e9crasait\u00a0; contre des int\u00e9r\u00eats mat\u00e9riels, sentiments et bon sens ne sont jamais entendu\u00a0\u00bb (p. 524). Ceux qui brandissent des livres de Fanon mais fr\u00e9missent quand le PIR \u00e9voque une \u00ab\u00a0gauche blanche\u00a0\u00bb pourront-ils admettre la violence de ces propos visant le politique SFIO Paul Rivet, et tous les gens de la m\u00eame eau\u00a0: \u00ab\u00a0Chauvinisme et racisme, voil\u00e0 donc l\u2019h\u00e9ritage spirituel que laisse Paul Rivet, \u201chomme de gauche\u201d s\u2019il en fut\u00a0! D\u2019aucuns expliquent les positions r\u00e9trogrades de ces hommes de gauche en France par une soi-disant ignorance du probl\u00e8me colonial ou par les difficult\u00e9s rencontr\u00e9es dans l\u2019action pratique. Le testament de Paul Rivet \u2013 et ce cas ne nous int\u00e9resse que parce que typique \u2013 montre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence que c\u2019est l\u2019id\u00e9ologie m\u00eame de cette gauche qui est en cause\u00a0\u00bb (p. 495). Combien, enfin, seront horrifi\u00e9s en apprenant que, sans rien renier de ses convictions s\u00e9cularistes, Fanon eut avec le penseur chiite Ali Shariati une correspondance dans laquelle il avan\u00e7ait que \u00ab\u00a0l\u2019islam a plus que toutes les autres puissances sociales et alternatives id\u00e9ologiques, la capacit\u00e9 anticolonialiste et le caract\u00e8re antioccidental\u00a0\u00bb (p. 543)\u00a0?<\/p>\n<p>Ce ne sont l\u00e0 que quelques exemples, mais ils donnent le ton. Dans un article r\u00e9cemment traduit en Fran\u00e7ais, l\u2019importante philosophe \u00e9tatsunienne Judith Butler faisait une \u00e9trange suggestion. Au lieu de lire l\u2019\u0153uvre de Fanon dans l\u2019ordre de parution de chaque texte, elle propose de consid\u00e9rer que \u00ab\u00a0philosophiquement parlant, [\u2026] <em>Peau noire, masques blancs<\/em> devrait en fait suivre <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>\u00a0\u00bb<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/le-colonise-qui-resiste-a-raison-sur-les-ecrits-sur-lalienation-et-la-liberte-de-frantz-fanon\/#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> \u2013 la raison principale \u00e9tant que la note paisible sur laquelle se cl\u00f4t le premier livre de Fanon adoucit l\u2019\u00e2pret\u00e9 r\u00e9solue des <em>Damn\u00e9s<\/em>, ouvrage r\u00e9dig\u00e9 au c\u0153ur de la guerre par un \u00e9crivain au seuil de la mort. Toutefois, l\u2019analyse de Butler fait bon march\u00e9 de la dynamique existentielle, presque biographique, qui anime chaque ligne de Fanon et que les <em>\u00c9crits sur l\u2019ali\u00e9nation et la libert\u00e9<\/em> rappellent page apr\u00e8s page. Fanon est n\u00e9 aux Antilles, \u00e0 v\u00e9cu en France m\u00e9tropolitaine, et a lutt\u00e9 contre le colonialisme en Afrique. Pour g\u00e9nial, pour in\u00e9puisable qu\u2019il soit, <em>Peau noire, masques blancs<\/em> n\u2019en est pas moins le livre \u00ab\u00a0fran\u00e7ais\u00a0\u00bb de Fanon, le livre d\u2019un jeune homme de 27 ans qui a d\u00e9j\u00e0 l\u2019intuition des batailles \u00e0 venir (n\u2019oublions pas le beau passage sur les combattants indochinois en conclusion de <em>Peau noire<\/em>), mais ne s\u2019y est pas encore abandonn\u00e9. Quelqu\u2019un peut bien r\u00eaver, \u00ab\u00a0philosophiquement\u00a0\u00bb bien s\u00fbr, de le basculer cul par-dessus t\u00eate\u00a0; mais \u00ab\u00a0Afrique\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0tiers monde\u00a0\u00bb furent bel et bien les derniers mots du psychiatre martiniquais, et l\u2019\u00e9trange r\u00e9visionnisme qui pousse une auteure, aussi brillante soit-elle, \u00e0 changer les termes de cette simple v\u00e9rit\u00e9 m\u00e9rite d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 avec suspicion.<\/p>\n<p>Si le vrai Fanon effraye nos meilleurs esprits, la lecture de certaines pages de ces <em>\u00c9crits<\/em> devrait les plonger dans des abimes d\u2019\u00e9pouvante. C\u2019est que loin d\u2019\u00eatre un id\u00e9ologue de la tol\u00e9rance, Fanon est au contraire le philosophe de l\u2019intol\u00e9rance \u00e0 tout ce qui fait barrage \u00e0 la dignit\u00e9 des peuples du tiers monde et de leurs diasporas. Chacun de ces <em>\u00c9crits<\/em>, malgr\u00e9 leur diversit\u00e9, peut \u00eatre lu comme un assaut lanc\u00e9 contre un pouvoir, une habitude enkyst\u00e9e, une norme d\u00e9vitalisante. Cette caract\u00e9ristique n\u2019est pas qu\u2019une dimension d\u00e9cisive de la pens\u00e9e de Fanon. C\u2019est \u00e9galement celle qu\u2019il investit, en bon existentialiste, dans toute son \u00e9criture et dans sa fa\u00e7on d\u2019envisager l\u2019acte m\u00eame d\u2019\u00e9crire.<\/p>\n<p>Cette dimension est particuli\u00e8rement pr\u00e9gnante dans les \u00e9ditoriaux qu\u2019il r\u00e9digea pour \u00ab\u00a0<em>Notre journal<\/em>\u00a0\u00bb, organe de presse interne \u00e0 l\u2019h\u00f4pital psychiatrique de Blida\u00a0: \u00ab\u00a0Les pensionnaires qui \u00e9crivent dans le journal ne le font pas pour faire quelque chose. Ils expriment chacun quelque chose qui pour eux pr\u00e9domine. L\u2019acte d\u2019\u00e9crire est d\u00e9j\u00e0 un acte sup\u00e9rieur. Celui de lire aussi\u00a0\u00bb (p. 277). En raison m\u00eame de leur apparente banalit\u00e9, ces \u00e9ditoriaux font partie des textes les plus int\u00e9ressants du recueil. En effet, ils t\u00e9moignent de ceci que, peu importe le contexte ou le destinataire, la pens\u00e9e de Fanon est toujours pr\u00e9sente, pleinement investie dans chacun de ses \u00e9crits. Comment ne pas voir au travail, dans tel passage adress\u00e9 \u00e0 ses patients et ses coll\u00e8gues, les fondements de sa politique, de son \u00e9thique, de son engagement militant\u00a0? \u00ab\u00a0Rajouter des commissions \u00e0 d\u2019autres commissions est une chose. Donner vie \u00e0 chaque commission, transformer chaque commission en parole de v\u00e9rit\u00e9 et d\u2019enrichissement est une autre chose. Ce n\u2019est pas imm\u00e9diatement \u00e9vident. Car le mensonge n\u2019est pas le fait d\u2019un isol\u00e9. Il y a une complicit\u00e9 dans chaque atteinte \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb (pp. 286-287). Au d\u00e9tour de simples r\u00e9flexions sur la place d\u2019organes repr\u00e9sentatifs et d\u00e9mocratiques au sein de l\u2019institution asilaire se lisent d\u00e9j\u00e0 l\u2019orientation radicale, mais surtout vigilante, qui sera la sienne au sein du FLN comme dans ses r\u00e9flexions pr\u00e9monitoires quand au devenir des jeunes nations africaines\u00a0: \u00ab\u00a0Toute institution n\u2019est-elle pas en constant danger de viciation\u00a0? [\u2026] Il faut s\u2019installer au c\u0153ur de l\u2019organisation et l\u2019interroger. Si elle est source g\u00e9n\u00e9reuse, elle doit permettre l\u2019apparition de multiples personnalit\u00e9s. Elle doit rendre possible d\u2019interminables et fructueuses rencontres. Elle doit \u00eatre constamment multipli\u00e9e. Elle doit \u00eatre \u00e0 la disposition, au service de ses membres [\u2026] si enfin elle ne provoque pas la responsabilit\u00e9 de ses membres, alors c\u2019est qu\u2019il est temps de s\u2019arr\u00eater. On fait fausse route\u00a0\u00bb (p. 281).<\/p>\n<p>Ce recueil met, plus nettement que jamais, en \u00e9vidence le lien existant entre la r\u00e9flexion psychiatrique et la philosophie sociale de Fanon. Issu d\u2019un courant th\u00e9rapeutique avant-gardiste n\u00e9 au milieu du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l\u2019analyse institutionnelle, il semble en de nombreuses pages anticiper sur cet autre h\u00e9ritier majeur de ce courant que fut F\u00e9lix Guattari (y compris dans ses incursions philosophiques-exp\u00e9rimentales aux c\u00f4t\u00e9s de Deleuze). Le cours de Tunis que d\u00e9voilent Young et Khalfa, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Rencontre de la soci\u00e9t\u00e9 et de la psychiatrie\u00a0\u00bb et transmis par Lilia Ben Salem (qui y assista) en est la preuve. C\u2019est probablement le texte le plus int\u00e9ressant pour qui s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019aspect philosophique et sp\u00e9culatif de l\u2019\u0153uvre de Fanon, ainsi qu\u2019\u00e0 son lien \u00e0 la tradition marxiste humaniste. Malgr\u00e9 sa bri\u00e8vet\u00e9, l\u2019auteur y aborde de front une vaste s\u00e9rie de sujets qui, s\u2019ils \u00e9taient pr\u00e9sents dans l\u2019\u0153uvre publi\u00e9e, n\u2019y \u00e9taient souvent qu\u2019effleur\u00e9s. S\u2019en d\u00e9gagent ainsi, outre des explications quant aux liens entre science du psychisme et sciences sociales, un questionnement sur le capitalisme, mais \u00e9galement sur les soci\u00e9t\u00e9s de contr\u00f4le europ\u00e9ennes, le secteur tertiaire et la souffrance au travail.<\/p>\n<p>Ainsi Fanon dessine-t-il les contours d\u2019une v\u00e9ritable g\u00e9opolitique de la souffrance, avec pour premi\u00e8re escale une critique de la r\u00e9ification fortement inspir\u00e9e de Georg Lukacs dont venait de para\u00eetre en traduction l\u2019ouvrage majeur\u00a0: <em>Histoire et Conscience de classe<\/em>. Par exemple, en esquissant une ontologie de la pointeuse automatique des usines modernes, Fanon d\u00e9crit la d\u00e9possession par l\u2019ouvrier des usines modernes de sa propre temporalit\u00e9\u00a0: son assujettissement \u00e0 un ordre ext\u00e9rieur et impos\u00e9. Apr\u00e8s ce passage, qui se laisse lire comme un prolongement existentiel de la critique de l\u2019ali\u00e9nation du jeune Marx, il aborde la question de la s\u00e9gr\u00e9gation raciale en \u0153uvre dans les pays du Nord. S\u2019appuyant notamment sur le blues et le roman africain-am\u00e9ricain, il d\u00e9crit une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 r\u00f4de l\u2019extr\u00eame violence, un monde structurellement injuste. Les quartiers ghetto\u00efs\u00e9s sont d\u00e9crits comme des pi\u00e8ges dans lesquels la vie des Noirs s\u2019emp\u00eatre\u00a0: \u00ab\u00a0On comprend que le \u201cn\u00e8gre\u201d veuille quitter Harlem\u00a0; mais c\u2019est vouloir \u00eatre blanc\u00a0\u00bb (p. 441).<\/p>\n<p>C\u2019est logiquement vers les peuples colonis\u00e9s que se tourne la suite du cours o\u00f9 les deux dimensions pr\u00e9c\u00e9demment d\u00e9velopp\u00e9es, l\u2019institution du travail ali\u00e9n\u00e9 et le racisme, se t\u00e9lescopent. Fanon y d\u00e9crit le caract\u00e8re singulier de la situation des exploit\u00e9s par cette r\u00e9surgence de l\u2019esclavage qu\u2019\u00e9tait le travail forc\u00e9. Si, aux yeux du jeune Marx, le travail en usine se caract\u00e9risait par sa dimension d\u00e9shumanisante, Fanon souligne que l\u2019id\u00e9ologie coloniale con\u00e7oit au contraire la t\u00e2che du colonis\u00e9 comme une tentative pour injecter un peu d\u2019humanit\u00e9 dans son corps bestial et primaire. \u00ab\u00a0Si on veut humaniser la nature, il faut forcer, c\u2019est le travail forc\u00e9. Le travail forc\u00e9 est la r\u00e9plique du colon \u00e0 la paresse de l\u2019indig\u00e8ne\u00a0; on force l\u2019autochtone \u00e0 travailler, on va le qu\u00e9rir chez lui. Le travail forc\u00e9 est une cons\u00e9quence logique de la soci\u00e9t\u00e9 coloniale. Puisqu\u2019on peut forcer l\u2019indig\u00e8ne, on comprend qu\u2019on puisse le frapper\u00a0\u00bb (p. 444). La d\u00e9shumanisation coloniale n\u2019est pas, comme en Europe, le r\u00e9sultat de l\u2019ali\u00e9nation\u00a0: elle la pr\u00e9c\u00e8de et en justifie l\u2019intensification. Ce sont d\u2019abord le droit colonial et une culture raciste pr\u00e9datrice qui ont fait leur office. \u00c0 la diff\u00e9rence du cas du prol\u00e9taire d\u00e9crit par Marx, aucun effort n\u2019est fait pour maintenir en vie les indig\u00e8nes astreints au labeur obligatoire. C\u2019est que cette population est un r\u00e9servoir virtuellement in\u00e9puisable de forces de travail consommables et corv\u00e9ables a\u0300 merci. Fanon le souligne, un ch\u00f4meur des colonies \u00ab\u00a0est un indig\u00e8ne dont l\u2019\u00e9nergie n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 r\u00e9clam\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 coloniale\u00a0\u00bb (p. 445). Cet acharnement a\u0300 \u00ab\u00a0socialiser\u00a0\u00bb violemment la \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb du colonise\u0301, a\u0300 l\u2019humaniser par le droit et le travail contraint ont eu, en v\u00e9rit\u00e9, pour cons\u00e9quence une d\u00e9fection du social. Le colonialisme est litt\u00e9ralement parvenu a\u0300 prendre la place de la socialit\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est la reconqu\u00eate de cette socialit\u00e9, de cet \u00eatre-collectif ind\u00e9pendant, critique et r\u00e9fractaire qui traverse, \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un courant \u00e9lectrique, l\u2019ensemble de ces pr\u00e9cieux <em>\u00c9crits sur l\u2019ali\u00e9nation et la libert\u00e9<\/em>. Redonner son monde au N\u00e8gre\u00a0; redonner son monde au fou\u00a0; redonner son monde au colonis\u00e9. Voil\u00e0 ce qui semble animer l\u2019effort fanonien. Loin des appels, vides et st\u00e9riles, \u00e0 \u00ab\u00a0inventer le nouveau\u00a0\u00bb dont se gargarise vainement la gauche contemporaine, Fanon savait qu\u2019il n\u2019est jamais possible de partir que de <em>ce qui est<\/em>. Lorsqu\u2019une personne de la qualit\u00e9 d\u2019Abdellali Hajjat sugg\u00e8re que Fanon nous inviterait \u00e0 sortir de l\u2019histoire, \u00e0 \u00ab\u00a0inventer\u00a0\u00bb le terrain de l\u2019histoire par on ne sait trop quelle ressource de la volont\u00e9 collective, il m\u00e9sinterpr\u00e8te sa pens\u00e9e<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/le-colonise-qui-resiste-a-raison-sur-les-ecrits-sur-lalienation-et-la-liberte-de-frantz-fanon\/#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. L\u2019avenir tel que le pense Fanon n\u2019est pas ce \u00ab\u00a0nouveau\u00a0\u00bb pur, ce produit de l\u2019invention sans vie ni contenu qu\u2019on promet avec d\u2019autant plus de h\u00e2te qu\u2019il n\u2019engage \u00e0 rien<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/le-colonise-qui-resiste-a-raison-sur-les-ecrits-sur-lalienation-et-la-liberte-de-frantz-fanon\/#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Le Fanon que nous pr\u00e9sentent ces <em>\u00c9crits<\/em> est le penseur du temps et le philosophe de la responsabilit\u00e9. Il est un r\u00e9volutionnaire qui ne professe pas le m\u00e9pris de la m\u00e9moire, qui sait que le pass\u00e9 se transforme, se laisse d\u00e9passer, mais ne rompt pas. \u00ab\u00a0Une des choses les plus difficiles pour un homme comme pour un pays est de garder toujours pr\u00e9sents sous les yeux les trois \u00e9l\u00e9ments du temps\u00a0: le pass\u00e9, le pr\u00e9sent et l\u2019avenir. Garder ces trois \u00e9l\u00e9ments sous les yeux c\u2019est reconna\u00eetre une grande importance \u00e0 l\u2019attente, \u00e0 l\u2019espoir, \u00e0 l\u2019avenir\u00a0; c\u2019est savoir que nos actes d\u2019hier peuvent avoir des cons\u00e9quences dans dix ans, et donc que nous pouvons avoir \u00e0 justifier ces actes\u00a0; d\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 pour r\u00e9aliser cette union du pass\u00e9, du pr\u00e9sent et de l\u2019avenir d\u2019avoir de la m\u00e9moire\u00a0\u00bb (p. 235). Contrairement \u00e0 ce que sugg\u00e8re M. Hajjat, Fanon n\u2019est pas l\u2019homme qui demande aux N\u00e8gres de s\u2019arracher \u00ab\u00a0les couches de l\u2019\u00e9piderme\u00a0\u00bb (c\u2019est-\u00e0-dire les strates de leur pass\u00e9)\u00a0! Il est celui qui leur demande de se consid\u00e9rer avec sagesse, avec cet esprit critique qu\u2019on nomme r\u00e9flexivit\u00e9. Car s\u2019il faut s\u2019arracher \u00e0 quelque chose, c\u2019est bien \u00e0 ce qui lie au colonialisme, \u00e0 ce qui s\u00e9pare de sa propre dignit\u00e9. Ce mal l\u00e0 n\u2019a pas sa demeure dans les replis sombres de nos peaux, mais dans l\u2019organisation structurellement violente d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 pathologique.<\/p>\n<p>Ainsi, la politique, dans son concept m\u00eame, n\u2019est pas autre chose que ce que le th\u00e9ologien nomme l\u2019<em>inculturation de la Foi<\/em>. C\u2019est-\u00e0-dire l\u2019adaptation empathique, compr\u00e9hensive du projet lib\u00e9rateur aux imp\u00e9ratifs et aux d\u00e9fis de l\u2019\u00e9poque et surtout aux humains bien r\u00e9els, incarn\u00e9s, qui le peuplent. C\u2019est l\u00e0 que se mesure sa v\u00e9rit\u00e9. Cela exige de s\u2019adresser \u00e0 ces \u00eatres qui ont une m\u00e9moire, des m\u00e9moires, de la m\u00e9moire. Qui vivent un pr\u00e9sent tiss\u00e9 de souffrances et d\u00e9sirent un espoir. Les opprim\u00e9s existent\u00a0; personne ne les invente. L\u2019ultime phrase du cours de Tunis est le plus beau rappel de la conception que Fanon se faisait de la v\u00e9rit\u00e9. Nous n\u2019en connaissons pas d\u2019autre\u00a0: \u00ab\u00a0<strong>Le colonis\u00e9 qui r\u00e9siste a raison\u00a0<\/strong>\u00bb (p. 445).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em><strong>Norman Ajari, membre du PIR<\/strong><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/le-colonise-qui-resiste-a-raison-sur-les-ecrits-sur-lalienation-et-la-liberte-de-frantz-fanon\/#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Butler Judith, \u00ab\u00a0Violence, non-violence\u00a0: Sartre \u00e0 propos de Fanon\u00a0\u00bb, in\u00a0: <em>Actuel Marx<\/em>, n\u00b0 55, p. 33.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/le-colonise-qui-resiste-a-raison-sur-les-ecrits-sur-lalienation-et-la-liberte-de-frantz-fanon\/#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Hajjat Abdellali, \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/quartiersxxi.org\/les-dilemmes-de-l-autonomie-assimilation-indigenisme-et-liberation\">Les dilemmes de l\u2019autonomie : assimilation, indig\u00e9nisme et lib\u00e9ration<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/le-colonise-qui-resiste-a-raison-sur-les-ecrits-sur-lalienation-et-la-liberte-de-frantz-fanon\/#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> On peine \u00e0 croire que le Fanon qui, en mati\u00e8re de psychiatrie, d\u00e9fend les positions qui suivent pourrait soutenir une doctrine politique absolument oppos\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0R\u00e9apprendre, je trouve cette expression tr\u00e8s belle. [\u2026] Il s\u2019agit de permettre au pensionnaire de reprendre, de recommencer en l\u2019aidant \u00e0 mieux comprendre, \u00e0 mieux saisir, c\u2019est-\u00e0-dire encore une fois mieux se saisir. Il ne saurait s\u2019agir de dire\u00a0: tout \u00e7a ne vaut rien, il faut tout d\u00e9truire. Il s\u2019agit encore une fois d\u2019offrir au pensionnaire des cadres, des ensembles, des occasions \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur desquels il lui devient possible de retrouver ce qui a exist\u00e9. Il faut amener le pensionnaire \u00e0 red\u00e9couvrir le sens de la libert\u00e9, premier jalon vers la responsabilit\u00e9\u00a0\u00bb (pp. 278-279).<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/le-colonise-qui-resiste-a-raison-sur-les-ecrits-sur-lalienation-et-la-liberte-de-frantz-fanon\/\">Source <\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Le colonis\u00e9 qui r\u00e9siste a raison \u00bb. Sur les \u00c9crits sur l\u2019ali\u00e9nation et la libert\u00e9 de Frantz Fanon \u00c9trange et fascinant volume que ces \u00c9crits sur l\u2019ali\u00e9nation et la libert\u00e9 de Frantz Fanon que, sous la direction de Jean Khalfa et de Robert J.C. Young, font para\u00eetre les \u00e9ditions La D\u00e9couverte. \u00c9trange d\u2019abord, car &#8230; <a title=\"Sur les \u00c9crits sur l\u2019ali\u00e9nation et la libert\u00e9 de Frantz Fanon\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=2609\" aria-label=\"En savoir plus sur Sur les \u00c9crits sur l\u2019ali\u00e9nation et la libert\u00e9 de Frantz Fanon\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1466,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,21,18,28],"tags":[84,41,32,23,46,74,15],"class_list":["post-2609","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","category-anti-imperialisme","category-resistance-bruxelles","category-racismes","tag-black-power","tag-censure","tag-culture","tag-discrimination","tag-esclavage","tag-frantz-fanon","tag-resistance"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2609","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2609"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2609\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2687,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2609\/revisions\/2687"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1466"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2609"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2609"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2609"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}