{"id":3412,"date":"2017-11-06T02:05:19","date_gmt":"2017-11-06T01:05:19","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3412"},"modified":"2017-11-04T02:49:23","modified_gmt":"2017-11-04T01:49:23","slug":"quest-ce-que-la-lutte-des-races-sociales","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3412","title":{"rendered":"Qu\u2019est-ce que la lutte des races sociales ?"},"content":{"rendered":"<div class=\"post-thumbnail\"><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/1455946_679404588750114_861688726_n.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-1267 aligncenter\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/1455946_679404588750114_861688726_n.jpg\" alt=\"\" width=\"640\" height=\"415\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/1455946_679404588750114_861688726_n.jpg 640w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/1455946_679404588750114_861688726_n-300x195.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/a><\/div>\n<p>Intervention de Selim Nadi lors de la table ronde \u00ab\u2009Conditions noires et politique : de la n\u00e9cessit\u00e9 de la violence\u2009\u00bb, organis\u00e9e \u00e0 Sciences Po le 13 Avril 2017.<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, je souhaiterais remercier l\u2019Association Sciences Po pour l\u2019Afrique d\u2019avoir invit\u00e9 le Parti des Indig\u00e8nes de la R\u00e9publique (PIR) \u00e0 participer \u00e0 cette table ronde. Je vais tenter d\u2019esquisser ici quelques hypoth\u00e8ses strat\u00e9giques qui d\u00e9coulent de la pens\u00e9e politique du PIR \u2014 et notamment du concept de \u00ab\u2009lutte des races sociales\u2009\u00bb, d\u00e9velopp\u00e9 par Sadri Khiari dans La contre-r\u00e9volution coloniale en France (La Fabrique, 2009). En effet, le militantisme d\u00e9colonial implique \u00e9galement d\u2019avoir des d\u00e9bats et des hypoth\u00e8ses strat\u00e9giques \u2013 d\u00e9coulant d\u2019une analyse plus globale des contradictions raciales. Comme l\u2019\u00e9crit, en substance, Sadri Khiari dans Malcolm X. Strat\u00e8ge de la dignit\u00e9 noire (Amsterdam, 2013), le syst\u00e8me est une abstraction et dans la lutte on ne s\u2019oppose pas \u00e0 des abstractions, mais \u00e0 la forme concr\u00e8te que rev\u00eat imm\u00e9diatement le syst\u00e8me. C\u2019est \u00e0 cette forme concr\u00e8te que nous allons nous int\u00e9resser \u2014 afin de ne pas d\u00e9battre, de mani\u00e8re abstraite, du syst\u00e8me raciste. Cette communication, forc\u00e9ment incompl\u00e8te, se propose d\u2019amorcer une discussion autour de la place de l\u2019\u00c9tat dans les contradictions raciales afin de re-poser quelque peu la question de la politisation de la lutte indig\u00e8ne en France.<\/p>\n<div class=\"entry-content\">\n<div class=\"pf-content\">\n<p><strong>I.<\/strong><\/p>\n<p>En premier lieu, il me semble important de revenir rapidement sur les enjeux politiques que pose la popularisation croissante du terme de \u00ab\u2009race\u2009\u00bb dans certaines sph\u00e8res du milieu militant fran\u00e7ais ces derni\u00e8res ann\u00e9es (bien que celui-ci soit tr\u00e8s loin d\u2019\u00eatre accept\u00e9 au niveau national). Alors que le concept de \u00ab\u00a0race\u2009\u00bb commence, peu \u00e0 peu, \u00e0 s\u2019imposer dans des cercles militants et\/ou acad\u00e9miques de gauche, nous pourrions nous en r\u00e9jouir et penser que le travail d\u2019analyse politique men\u00e9 par des intellectuels organiques de l\u2019indig\u00e9nat fran\u00e7ais porte (enfin) ses fruits. Loin s\u2019en faut. Car si l\u2019on veut bien admettre l\u2019existence de la race, de mani\u00e8re assez abstraite, on se garde bien de s\u2019interroger sur ses effets r\u00e9els, et sur l\u2019int\u00e9r\u00eat politique pour les non-blancs de mobiliser ce concept. Pour nous, parler de \u00ab\u2009la race\u2009\u00bb au singulier n\u2019a pas de sens, car cela revient \u00e0 occulter l\u2019existence de deux p\u00f4les raciaux qui s\u2019affrontent. L\u2019un n\u2019existe \u00e9videmment pas sans l\u2019autre. C\u2019est pourquoi nous disons, au PIR, que la race est un <em>rapport<\/em> social et politique, et non un objet sociologique abstrait ou une cat\u00e9gorie immuable. En v\u00e9rit\u00e9, si le terme de \u00ab\u2009race\u2009\u00bb fait de moins en moins peur, c\u2019est autour du terme \u00ab\u2009lutte\u2009\u00bb que se cristallisent les craintes. Qu\u2019entendons-nous par \u00ab\u2009lutte des races\u2009\u00bb\u2009? La \u00ab\u2009lutte\u2009\u00bb signifie qu\u2019il existe deux p\u00f4les raciaux dont les int\u00e9r\u00eats respectifs s\u2019opposent. Au fond, si l\u2019expression \u00ab\u2009lutte des races\u2009\u00bb fait peur \u00e0 certains militants et sociologues de la gauche radicale, c\u2019est parce qu\u2019elle pose la question du pouvoir comme une question centrale. Une lutte entre groupes sociaux aux int\u00e9r\u00eats antagonistes implique n\u00e9cessairement d\u2019aborder la question du pouvoir. La lutte des races sociales se d\u00e9cline (principalement) en deux volets\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol>\n<li>Un rapport social racial li\u00e9 aux structures de l\u2019\u00c9tat et aux conditions objectives d\u2019existence des colonis\u00e9s de l\u2019int\u00e9rieur en France \u2013 donc \u00e9galement aux rapports de classes. Ce rapport se fait notamment par les antagonismes sociaux entre ces deux p\u00f4les raciaux. Bien que ce rapport racial soit constant, il atteint parfois des points culminants, comme ce fut le cas avec les r\u00e9voltes de 2005 dans les quartiers populaires fran\u00e7ais. C\u2019est, en partie, \u00e0 partir de l\u2019analyse de ces conditions objectives dans lesquelles vivent les non-blancs qu\u2019il est possible d\u2019\u00e9laborer une strat\u00e9gie capable d\u2019amener l\u2019indig\u00e9nat \u00e0 la seconde phase de la lutte des races.<\/li>\n<li>L\u2019organisation de p\u00f4les raciaux en forces politiques (et plus uniquement en forces sociales). Autrement dit, le degr\u00e9 de conscience politique ind\u00e9pendante de chaque groupe social. La conscience d\u2019appartenir \u00e0 une race sociale, ayant des int\u00e9r\u00eats convergents, pose la question de l\u2019organisation politique. C\u2019est ici que, d\u2019elle-m\u00eame, s\u2019impose la lutte en termes de pouvoir. A ce propos, les ann\u00e9es\u00a02004 et 2005 ont \u00e9t\u00e9 relativement int\u00e9ressantes de ce point de vue, avec la cr\u00e9ation du CCIF, de la BAN, de la Voix des Rroms et du MIR (puis PIR \u00e0 partir de 2010).<\/li>\n<\/ol>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ainsi, contrairement \u00e0 la lutte des classes qui, <u>dans sa forme primaire<\/u>, \u0153uvre au niveau du lieu d\u2019exploitation (autour des rapports ouvriers\/patron, des conditions d\u2019exploitation des\u00a0 ouvriers, etc.), la lutte des races, sous sa forme \u00e9l\u00e9mentaire, se dirige, elle, directement contre l\u2019\u00c9tat (ex.\u00a0: r\u00e9voltes indig\u00e8nes de 2005, Marches silencieuses suite \u00e0 des crimes policiers, etc.). Elle comporte donc d\u00e8s le d\u00e9but, un aspect politique, m\u00eame si celui-ci ne s\u2019exprime pas en tant que tel \u2013 ici nous s\u00e9parons artificiellement les rapports raciaux des rapports de classe par souci de simplicit\u00e9, mais il est \u00e9vident que ceux-ci sont co-constitutifs et profond\u00e9ment imbriqu\u00e9s.<\/p>\n<p>C\u2019est parce que le pouvoir blanc est institutionnalis\u00e9 qu\u2019il est le p\u00f4le dominant de la lutte des races sociales. Ce qui ne veut pas dire qu\u2019il faille occulter les r\u00e9sistances que le pouvoir blanc a toujours rencontr\u00e9 sur son chemin, souvent plus spontan\u00e9es que r\u00e9ellement structur\u00e9es il est vrai. La passivit\u00e9 des indig\u00e8nes est un mythe (le \u00ab\u2009mythe du n\u00e8gre docile est un mythe\u2009\u00bb \u00e9crivait CLR James en 1938). N\u00e9anmoins, il faut admettre notre faiblesse principale\u00a0: la quasi-absence d\u2019une organisation politique capable de lutter sur le m\u00eame plan que le p\u00f4le blanc. Paradoxalement, les sociologues et militants de gauche qui ne rechignent plus \u00e0 user du terme \u00ab\u2009race\u2009\u00bb permettent justement de maintenir notre lutte aux confins du politique. Vid\u00e9e de sa substance politique, la lutte des races est trop vite associ\u00e9e au concept bourdieusien de \u00ab\u2009domination\u2009\u00bb. Ce qui est un rapport dynamique qui oppose deux p\u00f4les raciaux antagonistes est d\u00e9crit alors comme un simple \u00e9tat de domination\u00a0: la simple distribution asym\u00e9trique des positions sociales occup\u00e9es par les individus.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La repolitisation du concept de \u00ab\u2009domination\u2009\u00bb est donc un enjeu central pour les indig\u00e8nes. Le fait que l\u2019on utilise le terme de \u00ab\u2009racis\u00e9s\u2009\u00bb pour d\u00e9signer uniquement les indig\u00e8nes prouve d\u2019ailleurs que la race est souvent pens\u00e9e en dehors de tout rapport social. Or, si les indig\u00e8nes sont racis\u00e9s, les blancs le sont \u00e9galement. Ils repr\u00e9sentent une race sociale, dot\u00e9e de privil\u00e8ges sociaux. Il n\u2019y a donc pas de \u00ab\u2009racis\u00e9s\u2009\u00bb, mais plut\u00f4t des processus de racialisation qui constituent les indig\u00e8nes et les blancs.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ainsi, notre condition raciale est ins\u00e9parable de la question du pouvoir, donc de celle de l\u2019\u00c9tat qui d\u00e9termine politiquement l\u2019existence de privil\u00e8ges raciaux. Ceci dit, pour nous, l\u2019\u00c9tat n\u2019est pas un bloc homog\u00e8ne qui serait un \u00ab\u2009simple\u2009\u00bb outil de la race sociale dominante. Il est un champ strat\u00e9gique, l\u2019organisateur du p\u00f4le racial blanc. C\u2019est un espace conflictuel, o\u00f9 s\u2019organisent, se recomposent, s\u2019\u00e9laborent les strat\u00e9gies du bloc au pouvoir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>II.<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00c9tat est l\u2019instance oppressive principale des indig\u00e8nes et c\u2019est pourquoi il occupe une place si importante pour nous. La stratification raciale est constitutive de l\u2019\u00c9tat-nation. L\u2019histoire de la formation des \u00c9tats-nations est intimement li\u00e9e \u00e0 l\u2019apparition et \u00e0 l\u2019\u00e9volution de la lutte des races sociales. Selon David Theo Goldberg, \u00ab\u2009les \u00c9tats modernes sont raciaux dans leur modernit\u00e9 et modernes dans leur racialit\u00e9\u2009\u00bb (<em>The Racial State<\/em>, Blackwell Publishing, Oxford, 2002). Avec l\u2019expansion europ\u00e9enne qui d\u00e9bute au XV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, on assiste \u00e0 la production des races. Non plus seulement des ethnies ou des peuples, mais des races sociales. La transformation des cit\u00e9s-\u00c9tats en \u00c9tats modernes a amen\u00e9, avec elle, une stratification raciale. L\u2019esclavage a, bien s\u00fbr, jou\u00e9 un r\u00f4le primordial dans la naissance des races sociales. Dans <em>The Invention of the White Race<\/em>, Theodore W. Allen \u00e9crit que lorsque le premier Africain posa le pied en Virginie, vers 1619, il n\u2019y avait pas de \u00ab\u2009blancs\u2009\u00bb. La cat\u00e9gorie raciale de \u00ab\u2009blancs\u2009\u00bb a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9e en tant qu\u2019instrument de contr\u00f4le de la classe dominante en r\u00e9ponse \u00e0 la solidarit\u00e9 entre les \u00ab\u2009esclaves-contractuels\u2009\u00bb blancs et les esclaves noirs (le d\u00e9bat entre certains historiens \u2013 notamment entre Theodor Allen et Noel Ignatiev par exemple \u2013 a surtout port\u00e9 sur le degr\u00e9 de conscience d\u2019instauration de tels privil\u00e8ges). La mise en place de cette stratification raciale permit donc de couper court \u00e0 toute volont\u00e9 d\u2019union entre les esclaves noirs et blancs, afin de conserver le syst\u00e8me esclavagiste. Mais cela a \u00e9galement permis aux travailleurs blancs de ne plus d\u00e9fendre leurs int\u00e9r\u00eats de classes. Le syst\u00e8me-monde moderne qui s\u2019est mis en place ne se limitait pas uniquement aux \u00c9tats-Unis, mais s\u2019\u00e9tendait aussi \u00e0 certaines capitales europ\u00e9ennes. Ainsi, d\u00e8s le XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, des villes comme Londres ou Amsterdam ont vu leur population se diversifier racialement. \u00c0 Londres, les premiers Noirs arriv\u00e8rent en 1555. Il s\u2019agissait de cinq Africains de l\u2019Est, venus en Angleterre afin d\u2019apprendre l\u2019anglais pour faciliter le commerce des esclaves. Certaines villes europ\u00e9ennes doubl\u00e8rent de population. Entre 1600 \u00e0 1700, la population de Londres passa de 200\u2009000 \u00e0 575\u2009000 habitants. C\u2019est en se cr\u00e9ant, puis en se modernisant que les \u00c9tats europ\u00e9ens particip\u00e8rent de la stratification raciale qui avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9but\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Atlantique. Finalement, le racisme scientifique du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ne consistait qu\u2019\u00e0 justifier de mani\u00e8re \u00ab\u2009scientifique\u2009\u00bb l\u2019existence de races sociales et n\u2019a aucunement \u00ab\u2009cr\u00e9\u00e9\u2009\u00bb le racisme. Cette justification a d\u2019ailleurs largement particip\u00e9 aux conqu\u00eates coloniales. C\u2019est par son entreprise coloniale que l\u2019\u00c9tat s\u2019est en effet retrouv\u00e9 face \u00e0 d\u2019importantes populations indig\u00e8nes, qui d\u00e9velopp\u00e8rent alors des dispositifs de gestion et de r\u00e9pression des diff\u00e9rences culturelles, des syst\u00e8mes \u00e9conomiques existants, etc. Le traitement d\u2019exception dont est victime le \u00ab\u2009n\u00e9o-indig\u00e9nat\u2009\u00bb aujourd\u2019hui n\u2019est donc pas simplement une tradition de la R\u00e9publique fran\u00e7aise. Il est constitutif des \u00c9tats modernes europ\u00e9ens (voir \u00e0 ce propos cet excellent texte d\u2019Houria Bouteldja : <a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/pouvoir-politique-et-races-sociales\/\"><em>Pouvoir politique et races sociales<\/em><\/a>).<\/p>\n<p>La question de l\u2019\u00c9tat est donc essentielle et ne peut \u00eatre occult\u00e9e lorsque l\u2019on entend parler des antagonismes raciaux. Tout indig\u00e8ne se repr\u00e9sente l\u2019\u00c9tat \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019il fait de sa violence physique organis\u00e9e\u00a0: la police ! Les non-blancs sont les victimes principales des violences et des meurtres policiers. En enfermant les non-blancs, en les r\u00e9primant lorsqu\u2019ils manifestent, en les contr\u00f4lant sans cesse dans la rue, l\u2019\u00c9tat remplit son r\u00f4le de coercition et fait peser sur les indig\u00e8nes une menace permanente qui entend les immobiliser politiquement. Le r\u00f4le d\u2019une organisation politique doit donc \u00eatre de faire sortir les indig\u00e8nes de cet immobilisme politique, en partie cons\u00e9quence de la constante r\u00e9pression d\u2019\u00c9tat\u00a0; non seulement \u00e0 travers une plus grande dynamisation politique, mais \u00e9galement par des alliances politiques avec des forces politiques blanches que l\u2019on rencontre sur le terrain des luttes anti-racistes, qui d\u00e9fendent des positions anti-imp\u00e9rialistes. La derni\u00e8re grande initiative politique, qui a r\u00e9ellement constitu\u00e9 une sorte de pr\u00e9misse \u00e0 un \u00e9ventuel bloc contre-h\u00e9g\u00e9monique d\u00e9colonial regroupant indig\u00e8nes et militants de la gauche radicale blanche, fut sans aucun doute, la Marche pour la Justice et la Dignit\u00e9 du 19 Mars dernier, \u00e0 Paris.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>III.<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9tat ne se limite pourtant pas \u00e0 son r\u00f4le r\u00e9pressif. L\u2019id\u00e9ologie est un autre aspect qui organise la lutte des races sociales. Par \u00ab\u2009id\u00e9ologie\u2009\u00bb, nous n\u2019entendons pas de simples id\u00e9es abstraites, mais bien des pratiques mat\u00e9rielles qui, en passant par des appareils id\u00e9ologiques d\u2019\u00c9tat, interpellent les individus en sujets. En effet, afin d\u2019asseoir les privil\u00e8ges raciaux dont jouissent les blancs, l\u2019\u00c9tat ne peut se contenter de faire uniquement appel aux forces r\u00e9pressives, mais se doit \u00e9galement de mobiliser une id\u00e9ologie. Celle-ci, en devenant h\u00e9g\u00e9monique, participe ainsi totalement de l\u2019exclusion des indig\u00e8nes du champ politique blanc, de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019emploi, de la d\u00e9l\u00e9gitimation de tout discours indig\u00e8ne prenant le contre-pied de l\u2019adoration de l\u2019\u00c9tat-nation fran\u00e7ais, etc. Mais cette id\u00e9ologie a \u00e9galement une autre fonction dans la lutte des races sociales\u00a0: faire barrage \u00e0 toute solidarit\u00e9 non seulement entre les blancs pauvres et les indig\u00e8nes, mais \u00e9galement entre les diff\u00e9rentes communaut\u00e9s indig\u00e8nes. Car exercer une h\u00e9g\u00e9monie sur un groupe suppose de prendre en consid\u00e9ration, et m\u00eame parfois d\u2019assouvir, les int\u00e9r\u00eats mat\u00e9riels du groupe subalterne. Ainsi, pour paraphraser David Roediger (\u00ab\u2009\u00a0\u00bbLabor in White Skin\u00a0\u00bb\u00a0: Race and Working Class History\u2009\u00bb, in\u00a0: David Roediger, <em>Towards the Abolition of Whiteness<\/em>, Verso, London-New-York, 1994), s\u2019il est vrai que le racisme \u00e9volue dans un contexte de rapports de classes, la classe se d\u00e9finit \u00e9galement partiellement en termes raciaux. C\u2019est un aspect essentiel pour saisir le r\u00f4le du racisme dans la lutte des classes. Alors que l\u2019\u00c9tat se d\u00e9sengage de plus en plus, au lieu de consid\u00e9rer le racisme d\u2019une frange du prol\u00e9tariat blanc comme un simple manque d\u2019\u00e9ducation (ou une sorte de \u00ab\u2009fausse conscience\u2009\u00bb), il faudrait plut\u00f4t voir celui-ci comme la d\u00e9fense de ses suppos\u00e9s int\u00e9r\u00eats de classe \u00e0 court terme et la d\u00e9fense r\u00e9elle de ses int\u00e9r\u00eats raciaux (qui vont parfois m\u00eame \u00e0 l\u2019encontre de ses int\u00e9r\u00eats de classe). Une bonne illustration de cela est ce que l\u2019on a appel\u00e9 \u00ab\u2009les gr\u00e8ves de la haine\u2009\u00bb dans les ann\u00e9es\u00a01940 aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 des ouvriers blancs refus\u00e8rent de travailler avec des ouvriers noirs dans des usines de D\u00e9troit et Baltimore, mais aussi des manifestations de conducteurs (blancs) de tramway, \u00e0 Philadelphie, pendant l\u2019\u00e9t\u00e9\u00a01944, qui manifestaient contre l\u2019am\u00e9lioration des conditions de travail de leurs coll\u00e8gues noirs. C\u2019est donc via l\u2019id\u00e9ologie d\u2019\u00c9tat notamment que peuvent se passer des alliances ponctuelles entre la bourgeoisie blanche et le prol\u00e9tariat blanc lorsqu\u2019il s\u2019agit de d\u00e9fendre leurs privil\u00e8ges raciaux. C\u2019est aussi cela qui participe \u00e0 la cr\u00e9ation de ce que nous nommons \u00ab\u00a0l\u2019int\u00e9grationnisme\u2009\u00bb ou ce que les militants noirs am\u00e9ricains nomment les \u00ab\u2009Oncles Tom\u2009\u00bb.<\/p>\n<p>Si l\u2019on reprend l\u2019analyse, d\u00e9velopp\u00e9e par Sadri Khiari, selon laquelle le \u00ab\u2009racisme n\u2019est qu\u2019une modalit\u00e9 \u2014 <em>id\u00e9ologique<\/em> \u2014 d\u2019existence de la lutte des races sociales\u2009\u00bb, celui-ci ne devient h\u00e9g\u00e9monique qu\u2019en passant par des appareils d\u2019\u00c9tat. La lutte contre l\u2019\u00c9tat passe donc \u00e9galement par une lutte pour b\u00e2tir une contre-h\u00e9g\u00e9monie id\u00e9ologique et politique \u2014 qui peut passer par l\u2019usage de la contrainte, mais pas uniquement\u00a0; pour renverser une fameuse formule de Gramsci, notre lutte contre-h\u00e9g\u00e9monique aussi doit pouvoir se cuirasser de coercition.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Id\u00e9ologie et r\u00e9pression travaillent donc main dans la main. La lutte des races sociales ne peut se r\u00e9duire \u00e0 une lutte abstraite contre l\u2019\u00c9tat. Celui-ci organise les privil\u00e8ges raciaux et c\u2019est un r\u00f4le qu\u2019il assume totalement. L\u2019\u00c9tat explique ainsi ouvertement qu\u2019il entend r\u00e9primer les femmes voil\u00e9es, les \u00e9meutiers, etc., pouvant gagner un large soutien de la population blanche. L\u2019\u00c9tat est cr\u00e9ateur de pouvoir, organisateur id\u00e9ologique, non seulement au niveau institutionnel, mais plus largement au niveau de la population blanche. Comme l\u2019\u00e9crit Sadri Khiari, \u00ab\u2009[l]a violence, m\u00eame quand elle n\u2019a pas le go\u00fbt de la matraque, est inh\u00e9rente aussi aux rapports postcoloniaux.\u2009\u00bb (<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/un-livre-de-sadri-khiari-la-contre-revolution-coloniale-en-france-de-de-gaulle-a-sarkozy\/\"><em>La contre-r\u00e9volution coloniale en France<\/em><\/a>, La Fabrique, 2009).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pour r\u00e9sumer\u00a0: le pouvoir se mat\u00e9rialise \u00e0 travers des appareils d\u2019\u00c9tat, mais ne s\u2019y r\u00e9duit pas.\u00a0 Cependant, puisque le fondement de ce pouvoir racial appara\u00eet clairement s\u2019incarner dans des institutions d\u2019\u00c9tat, il semble important d\u2019insister sur la prise du pouvoir d\u2019\u00c9tat comme horizon strat\u00e9gique n\u00e9cessaire, ind\u00e9pendamment de sa signification concr\u00e8te \u2013 sur laquelle il para\u00eet pr\u00e9matur\u00e9 de proposer une quelconque formulation dans l\u2019\u00e9tat des rapports de force actuel. N\u00e9anmoins, si nombre d\u2019antiracistes reconnaissent aujourd\u2019hui que la lutte pour le pouvoir est n\u00e9cessaire, il importe de rappeler que cette lutte s\u2019inscrit dans un cadre plus large, tel que l\u2019a th\u00e9oris\u00e9 Sadri Khiari en 2009\u00a0: la lutte des races sociales dont la pertinence est plus actuelle que jamais.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em><strong>Selim Nadi<\/strong>, membre du PIR<\/em><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/quest-ce-que-la-lutte-des-races-sociales\/\">Source<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Intervention de Selim Nadi lors de la table ronde \u00ab\u2009Conditions noires et politique : de la n\u00e9cessit\u00e9 de la violence\u2009\u00bb, organis\u00e9e \u00e0 Sciences Po le 13 Avril 2017. Tout d\u2019abord, je souhaiterais remercier l\u2019Association Sciences Po pour l\u2019Afrique d\u2019avoir invit\u00e9 le Parti des Indig\u00e8nes de la R\u00e9publique (PIR) \u00e0 participer \u00e0 cette table ronde. Je &#8230; <a title=\"Qu\u2019est-ce que la lutte des races sociales ?\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3412\" aria-label=\"En savoir plus sur Qu\u2019est-ce que la lutte des races sociales ?\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":47,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[36,4,7,18,28,37,39,5],"tags":[162,102,107,149,150],"class_list":["post-3412","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-europe","category-islamophobie","category-negrophobie","category-resistance-bruxelles","category-racismes","category-romophobie","category-sans-papier","category-violence-policiere","tag-clr-james","tag-decolonial","tag-malcolm-x","tag-sadri-khiari","tag-selim-nadi"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3412","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3412"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3412\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3413,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3412\/revisions\/3413"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/47"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3412"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3412"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3412"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}