{"id":3540,"date":"2018-01-22T09:48:18","date_gmt":"2018-01-22T08:48:18","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3540"},"modified":"2018-01-09T20:53:12","modified_gmt":"2018-01-09T19:53:12","slug":"notes-contre-la-prison","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3540","title":{"rendered":"Notes contre la prison"},"content":{"rendered":"<header class=\"entry-header\">\n<h4 class=\"entry-author\">Notes contre la prison<\/h4>\n<h4 class=\"entry-author\"><span class=\"vcard\">Antonin Bernanos <\/span><\/h4>\n<\/header>\n<div class=\"entry-summary\">\n<div class=\"featured-image\"><a title=\"Notes contre la prison\" href=\"http:\/\/revueperiode.net\/notes-contre-la-prison\/\"> <img decoding=\"async\" class=\"attachment-half-width size-half-width wp-post-image alignleft\" src=\"http:\/\/revueperiode.net\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/gilson-mock-riot630_0-1.jpg\" alt=\"\" width=\"280\" height=\"362\" \/> <\/a><\/div>\n<div class=\"excerpt\">\n<p>La prison demeure un impens\u00e9 des mouvements d\u2019\u00e9mancipation, notamment en France. Il s\u2019agit pourtant, par la force des choses, d\u2019un maillon essentiel du capitalisme autoritaire qui progresse de jour en jour, mais aussi de la recomposition des classes subalternes \u00e0 l\u2019heure du n\u00e9olib\u00e9ralisme. C\u2019est ce constat que dresse Antonin Bernanos, militant antifasciste et incarc\u00e9r\u00e9 dans le cadre de l\u2019affaire de la voiture br\u00fbl\u00e9e du Quai de Valmy. \u00c0 partir d\u2019un contexte de r\u00e9pression accrue du mouvement social et depuis son exp\u00e9rience de d\u00e9tention, Bernanos invite les luttes sociales \u00e0 mieux comprendre le r\u00f4le de la prison dans le moment actuel, pour agir de fa\u00e7on d\u00e9cisive en se liant aux franges les plus durement touch\u00e9es du prol\u00e9tariat par l\u2019incarc\u00e9ration de masse.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><em>Cette intervention a \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9e lors de la soir\u00e9e <\/em>Faire front <em>dans le cadre du colloque <\/em>Penser l\u2019\u00e9mancipation<em>, \u00e0 La G\u00e9n\u00e9rale Nord-Est, le 16 septembre 2017. Antonin Bernanos prenait la parole aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019orateurs issus de diverses franges du mouvement social, de l\u2019antiracisme \u00e0 la lutte contre la loi travail. Depuis lors, il a \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 dans le cadre de l\u2019affaire du Quai de Valmy, et incarc\u00e9r\u00e9 \u00e0 Fleury-M\u00e9rogis pour purger une peine de 5 ans de prison dont deux avec sursis. Dans ce texte, il prenait appui sur ses 10 mois de d\u00e9tention provisoire pour engager une r\u00e9flexion sur la prison et sur les strat\u00e9gies de lutte contre la r\u00e9pression.<\/em><\/p>\n<p>Mon intervention se situe dans une conjoncture d\u2019intense r\u00e9pression et de fr\u00e9n\u00e9sie carc\u00e9rale de la part des tribunaux et de l\u2019\u00c9tat, notamment \u00e0 l\u2019\u00e9gard des militants. L\u2019affaire de la voiture br\u00fbl\u00e9e du Quai de Valmy, pour laquelle j\u2019ai \u00e9t\u00e9 mis en examen et suis en passe d\u2019\u00eatre jug\u00e9, est un cas, parmi d\u2019autres, d\u2019une criminalisation g\u00e9n\u00e9rale des mouvements sociaux et des syndicalistes de lutte. Dans un tel contexte, il est plus important que jamais que la prison soit saisie et pens\u00e9e comme institution \u00e0 part enti\u00e8re, et pas seulement, de fa\u00e7on abstraite, comme partie prenante de la \u00ab\u00a0r\u00e9pression\u00a0\u00bb des militants\u00a0; il est par ailleurs essentiel que cette r\u00e9flexion soit men\u00e9e et poursuivie \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur comme \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du syst\u00e8me carc\u00e9ral.<\/p>\n<p>En effet la prison, mise \u00e0 distance au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, revient dans les parcours de lutte des diff\u00e9rents acteurs du mouvement social (militants r\u00e9volutionnaires, anti-autoritaires, antifascistes, syndicalistes, zadistes, ou encore au sein des luttes aux c\u00f4t\u00e9s des migrants ou contre les lois antisquat)\u00a0; la prison est en passe de devenir une m\u00e9thode normalis\u00e9e pour mater la contestation sociale.<\/p>\n<p>Pourtant si les peines de prison semblent se banaliser pour les militants des diff\u00e9rents champs de lutte, la question de sa l\u00e9gitimit\u00e9, de son existence et du combat qui doit lui \u00eatre oppos\u00e9 ne semble pas s\u2019imposer comme une \u00e9vidence.<\/p>\n<p>Dans les franges autonomes les plus \u00ab\u00a0radicales\u00a0\u00bb jusqu\u2019aux organisations r\u00e9formistes les plus l\u00e9galistes, la prison reste mythifi\u00e9e, tenue \u00e0 l\u2019\u00e9cart des luttes et, finalement, quasiment n\u00e9glig\u00e9e. L\u2019objectif de mon intervention consiste en deux point fondamentaux : proposer de mettre le syst\u00e8me carc\u00e9ral en accusation, et mener une r\u00e9flexion sur la fa\u00e7on dont la prison pourrait entrer dans les mots d\u2019ordres des diff\u00e9rentes luttes en cours. L\u2019id\u00e9e \u00e0 travers cette intervention, c\u2019est aussi de poser une critique de la gestion de la r\u00e9pression de la part des diff\u00e9rentes franges du mouvement cibl\u00e9es par l\u2019\u00c9tat, de r\u00e9fl\u00e9chir aux \u00e9cueils mais surtout, de proposer des pistes de travail, non pas \u00e0 interpr\u00e9ter comme un \u00ab\u00a0mode d\u2019emploi\u00a0\u00bb mais bien comme des premi\u00e8res remarques \u00e0 \u00e9laborer et perfectionner collectivement et dans le temps.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019affaire du Quai de Valmy\u00a0\u00bb, par laquelle j\u2019ai \u00e9t\u00e9 incarc\u00e9r\u00e9 10 mois en d\u00e9tention provisoire, renvoie \u00e0 un moment pr\u00e9cis du mouvement social contre la loi travail\u00a0: il s\u2019agit d\u2019un \u00e9v\u00e9nement survenu le 18 mai 2016, en marge d\u2019un rassemblement contre la \u00ab\u00a0haine anti-flic\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019initiative du syndicat de police Alliance. Un contre rassemblement avait \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 par Urgence Notre Police Assassine \u2013 finalement violemment r\u00e9prim\u00e9 par la police\u00a0; une manifestation spontan\u00e9e s\u2019\u00e9tait \u00e9lanc\u00e9e dans les rues de Paris au cours de laquelle une voiture de police a \u00e9t\u00e9 prise \u00e0 partie par la foule, et a fini par br\u00fbler devant les cam\u00e9ras de toutes les cha\u00eenes d\u2019information. Je ne souhaite pas m\u2019attarder ici sur le montage m\u00e9diatico-politique de cette affaire, les nombreuses proc\u00e9dures ill\u00e9gales couvertes par la justice pendant l\u2019instruction ou les diff\u00e9rentes productions et tentatives de falsification de preuves que les pr\u00e9venus et leur d\u00e9fense n\u2019ont eu de cesse de d\u00e9noncer.<\/p>\n<p>Face aux diff\u00e9rentes vagues de r\u00e9pression contre le mouvement, on a vu ressurgir deux lignes politiques sp\u00e9cifiques. Une premi\u00e8re ligne, dont je peux parler car il en a \u00e9t\u00e9 question me concernant, consiste \u00e0 dire \u00ab\u00a0ce sont des militants, ils n\u2019ont rien \u00e0 faire en prison\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ce sont des syndicalistes pas des voyous\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ce sont des \u00e9tudiants\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0des manifestants politiques\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ils sont attaqu\u00e9s pour leur mode de vie, leur fa\u00e7on de penser\u00a0\u00bb \u2013 le sous-entendu est bien souvent aussi simple que\u00a0: \u00ab\u00a0ce sont des petits blancs inoffensifs et pas des d\u00e9linquants noirs et arabes\u00a0\u00bb. Cette ligne peut, \u00e0 mon sens, \u00eatre tenue dans le cadre de la proc\u00e9dure p\u00e9nale, mais devient vraiment probl\u00e9matique lorsqu\u2019elle est utilis\u00e9e dans le cadre de la d\u00e9fense politique, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur des salles d\u2019audience. Face \u00e0 cette premi\u00e8re ligne et \u00e0 ses \u00e9cueils s\u2019oppose une autre ligne, plus radicale, qui consiste au contraire \u00e0 effacer les diff\u00e9rences entre les d\u00e9tenus, qui existent et sont parfois revendiqu\u00e9es (par les \u00ab\u00a0prisonniers politiques\u00a0\u00bb par exemple). Cette ligne consiste \u00e0 affirmer que nous sommes \u00ab\u00a0tous prisonniers de la guerre sociale, quels que soient nos chefs d\u2019inculpation, il n\u2019y a pas de prisonniers politiques, il y a des prisonniers tout court, etc.\u00a0\u00bb Cette opposition entre deux voies, apparemment inconciliables, devrait pouvoir \u00eatre d\u00e9pass\u00e9e en changeant un peu les termes du d\u00e9bat.<\/p>\n<p>Je pense qu\u2019il y a par exemple un travail \u00e0 faire au sein des groupes militants sur la question de l\u2019antir\u00e9pression et notamment de sa d\u00e9clinaison strat\u00e9gique. En effet, la strat\u00e9gie judiciaire n\u2019est pas, et ne peut en toute vraisemblance pas se confondre avec une strat\u00e9gie politique \u00ab\u00a0antirep\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les proc\u00e8s tels qu\u2019ils sont men\u00e9s aujourd\u2019hui ne sont pas des tribunes. Il est donc essentiel de distinguer deux choses\u00a0: la bataille judiciaire et la bataille politique. Certes, les deux doivent \u00eatre men\u00e9es conjointement et d\u00e9pendent de l\u2019une et de l\u2019autre. Mais il faut avant tout comprendre que la justice est \u00ab\u00a0reine\u00a0\u00bb en son royaume, et il est n\u00e9cessaire de savoir d\u00e9cortiquer son fonctionnement. Elle utilise le temps comme une arme redoutable, ralentissant et prolongeant les proc\u00e9dures lorsque les inculp\u00e9s, leur famille et les r\u00e9seaux politiques sont dans la panique (refus de demande de mise en libert\u00e9, proc\u00e9dures p\u00e9nales voire criminelles \u00e0 rallonge, appel du parquet, mandat de d\u00e9p\u00f4t renouvel\u00e9, cours de cassation, cours europ\u00e9enne, etc.), et est soudain capable d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration violentes, mais contr\u00f4l\u00e9es, qui d\u00e9stabilisent la d\u00e9fense (d\u00e9lai d\u2019appel de quelques heures, dates annonc\u00e9es soudainement, proc\u00e8s exp\u00e9di\u00e9s\u2026). J\u2019aurais donc tendance \u00e0 penser qu\u2019il est important de consid\u00e9rer l\u2019antir\u00e9pression dans la dur\u00e9e, et de la d\u00e9couper en plusieurs temps\u00a0: tout d\u2019abord, l\u2019avant proc\u00e8s, avec des sous temps de mobilisation et d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration autour de demande de mises en libert\u00e9, d\u2019interrogatoires, de confrontations. Il y a ensuite le moment du proc\u00e8s. Dans cette s\u00e9quence, les inculp\u00e9s sont concentr\u00e9s sur la strat\u00e9gie judiciaire et, d\u00e8s lors, les forces militantes et le soutien ext\u00e9rieur se doivent d\u2019\u00eatre les acteurs principaux d\u2019une strat\u00e9gie politique \u00e0 la fois large, unitaire et qui accorde une sp\u00e9cificit\u00e9 \u00e0 toutes les traditions politiques qui la constituent. Il y a enfin la phase de l\u2019apr\u00e8s-jugement, \u00e0 partir de laquelle la bataille politique prime d\u00e9finitivement sur la bataille judiciaire.<\/p>\n<p>La justice fonctionne aussi avec l\u2019espace\u00a0: la prison, lieu de torture, sas d\u2019attente d\u2019un temps arrach\u00e9 \u00e0 l\u2019individu, les salles d\u2019audience, la salle de comparution, le bureau du juge d\u2019instruction, celui du juge des libert\u00e9s, du juge d\u2019application des peines, celui des avocats \u2026 Il est donc essentiel de fonctionner de la m\u00eame fa\u00e7on, et de distinguer ce qui se passe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des espaces judiciaires, et ce qui se passe sur nos terrains\u00a0: nos rues, nos espaces de vie, de travail, de lutte \u2026<\/p>\n<p>Ces temporalit\u00e9s sont \u00e9galement importantes \u00e0 distinguer compte tenu de la diversit\u00e9 des fonctions judiciaires et des institutions r\u00e9pressives\u00a0: juge d\u2019instruction, juge des libert\u00e9s, juge de la cour, juge d\u2019ex\u00e9cution des peines, juge d\u2019application des peines\u00a0; et plus encore avec le nombre de fonctions de la magistrature, les experts, la psychiatrie \u2013 leur r\u00f4le consiste \u00e0 enfermer le d\u00e9tenu ou futur d\u00e9tenu dans un dispositif lourd et complexe, tout en construisant un discours sur les faits, leur assignant des \u00ab\u00a0labels\u00a0\u00bb et, par l\u00e0, les transformant (c\u2019est la judiciarisation)\u00a0; du c\u00f4t\u00e9 des institutions, on compte le r\u00f4le de plus en plus intense et crucial des m\u00e9dias, dont les vid\u00e9os sont notamment au service de la construction judiciaire des faits, mais aussi de leur spectacularisation, de leur criminalisation\u00a0; on compte \u00e9videmment avec la police, mais aussi le corps politique (\u00e0 travers les prises de parole, les circulaires des ministres, les instructions du Garde des Sceaux, qui participent \u00e0 renforcer la sentence et le dispositif r\u00e9pressif).<\/p>\n<p>Donc nous, face \u00e0 cette division du travail, de l\u2019int\u00e9rieur du syst\u00e8me carc\u00e9ral comme depuis l\u2019ext\u00e9rieur, nous nous devons d\u2019\u00eatre strat\u00e9giques, de nous organiser aux c\u00f4t\u00e9s de groupes et organisations qui nous sont d\u2019ordinaire \u00e9trangers, et de mobiliser des secteurs vari\u00e9s selon les n\u00e9cessit\u00e9s du moment.<\/p>\n<p>L\u2019espace judiciaire reste un espace de droit, pas un espace politique en tant que tel. Des luttes s\u2019y jouent et doivent s\u2019y jouer, mais pour ce faire il faut accepter une partie des r\u00e8gles du jeu impos\u00e9 par le rapport au droit, et donc penser tactiquement l\u2019antir\u00e9pression, lorsque l\u2019on choisit de ne pas adopter une position de rupture face au syst\u00e8me judiciaire.<\/p>\n<p>Pourtant, je pense qu\u2019il y a des choses essentielles dans cette fameuse ligne \u00ab\u00a0tous prisonniers de la guerre sociale\u00a0\u00bb\u00a0: cela r\u00e9side dans cette volont\u00e9 de constituer un seul camp id\u00e9ologique, une opposition cons\u00e9quente \u00e0 la prison. C\u2019est d\u2019abord refuser d\u2019opposer les prisonniers politiques \u2013 qu\u2019on s\u2019\u00e9vertue \u00e0 pr\u00e9senter comme ind\u00fbment victimes de la r\u00e9pression\u2013 et les prisonniers accus\u00e9s de d\u00e9linquance ordinaire (pour la plupart enfants de l\u2019immigration ouvri\u00e8re postcoloniale). Cette ligne s\u2019av\u00e8re donc pr\u00e9cieuse, f\u00e9conde mais aussi tr\u00e8s insuffisante, en particulier parce qu\u2019elle a tendance \u00e0 d\u00e9sarmer dans la bataille judiciaire et peut-\u00eatre et avant tout parce que qu\u2019elle nie un certains nombres de r\u00e9alit\u00e9s essentielles pour comprendre le monde carc\u00e9ral et l\u2019institution judiciaire \u2013 et donc pour les combattre \u2013, notamment en ce qui concerne les diff\u00e9rences de traitement et de condition d\u2019incarc\u00e9ration des uns et des autres.<\/p>\n<p>En effet, au cours de mon exp\u00e9rience carc\u00e9rale, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s tr\u00e8s diff\u00e9rentes, \u00e0 une diversit\u00e9 de situations qui ne peut se comprendre qu\u2019en terme de facteurs sociaux, dans lesquels la classe sociale joue un r\u00f4le important (parce que la prison sert chaque jour un peu plus \u00e0 enfermer les prol\u00e9taires), au m\u00eame titre que le genre (on enferme principalement de jeunes hommes) ou que la race, au sens social du terme. M\u00eame si ce dernier concept reste pol\u00e9mique dans le monde militant, il est impossible de nier le r\u00f4le essentiel jou\u00e9 par la race quand on se trouve derri\u00e8re les barreaux, prisonnier d\u2019un monde presque exclusivement r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 de jeunes hommes noirs, arabes et musulmans, aupr\u00e8s desquels viennent s\u2019ajouter les rroms et les voyageurs. Nier ces diff\u00e9rences et regrouper tous les prisonniers dans une seule et m\u00eame cat\u00e9gorie, c\u2019est aussi prendre le risque de nier des r\u00e9alit\u00e9s plurielles et d\u2019occulter une construction politique r\u00e9pressive qui s\u2019\u00e9labore depuis des d\u00e9cennies dans les quartiers populaires \u00e0 l\u2019encontre des populations postcoloniales.<\/p>\n<p>Ce qui est essentiel ici, c\u2019est de comprendre que la progression de l\u2019incarc\u00e9ration de masse des classes populaires, et majoritairement non blanches, ne peut se comprendre que dans une progression parall\u00e8le du ch\u00f4mage de long terme pour ces m\u00eames classes, dans ces m\u00eames quartiers. La logique de la Loi travail est bien simple\u00a0: on propose aux classes populaires de faire un choix entre un ch\u00f4mage de long terme (qui conduit bien souvent \u00e0 des incarc\u00e9rations dans les quartiers, parce qu\u2019il est synonyme d\u2019une entr\u00e9e dans la d\u00e9linquance ou la criminalit\u00e9) ou un travail ultra pr\u00e9caris\u00e9 et lib\u00e9ralis\u00e9, d\u00e9pourvu de toute s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019emploi et de s\u00e9curit\u00e9 sociale. C\u2019est en comprenant cette situation que l\u2019on se rend compte que l\u2019incarc\u00e9ration reste la gestion par excellence des populations exc\u00e9dentaires, majoritairement non blanches, pour lesquelles les prisons sont construites, dans les p\u00e9riph\u00e9ries les plus lointaines des centres villes, selon une logique de s\u00e9gr\u00e9gation spatiale impos\u00e9e par l\u2019\u00c9tat depuis la construction des grands ensembles destin\u00e9s \u00e0 ces m\u00eames populations. C\u2019est \u00e0 travers ce choix que le lien entre la r\u00e9pression et la pr\u00e9carisation est limpide\u00a0: pour les classes populaires non blanches qui r\u00e9sident dans les quartiers, il s\u2019agit bien de choisir entre la prison et la mis\u00e8re.<\/p>\n<p>Il faut donc bien garder en t\u00eate que la composition de classe du prol\u00e9tariat des m\u00e9tropoles et de leurs p\u00e9riph\u00e9ries est compl\u00e8tement li\u00e9e au passage par la prison. En r\u00e9alit\u00e9, il y a un continuum entre le travail l\u00e9gal pr\u00e9caris\u00e9, le travail informel, la prison (sans parler du semi-esclavage qu\u2019est le travail en prison). D\u2019ailleurs, \u00e0 travers le contr\u00f4le judiciaire, les bracelets \u00e9lectroniques, les casiers judiciaires, les allers-retours en prison continuent d\u2019accompagner les gens quand ils sont \u00ab\u00a0dehors\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Du coup, cette situation est \u00e0 contraster avec l\u2019emprisonnement des militants, dont nous parlions pr\u00e9c\u00e9demment, qui est \u00e0 consid\u00e9rer dans le cadre de l\u2019escalade autoritaire actuelle. La prison n\u2019est pas partie int\u00e9grante, pour l\u2019instant, du rapport des militants au travail et \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9. Pour l\u2019heure, cette escalade est selon moi principalement li\u00e9e \u00e0 la crise de l\u2019\u00c9tat et des institutions de la Ve R\u00e9publique. Dans les ann\u00e9es 1980-1990, le projet n\u00e9olib\u00e9ral a tent\u00e9 de produire le consentement des classes populaires et des classes moyennes en proc\u00e9dant par cooptation, compromis, int\u00e9gration. C\u2019est par exemple la cr\u00e9ation de SOS Racisme pour coopter une partie de la contestation non blanche\u00a0; ou encore l\u2019institutionnalisation du f\u00e9minisme\u00a0; c\u2019est l\u2019amnistie par Mitterrand des militants de la lutte arm\u00e9e\u00a0; c\u2019est les tentatives de coopter les syndicats, de les faire n\u00e9gocier sur les retraites, sur les contrats de travail, sur la dur\u00e9e l\u00e9gale du temps de travail.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, avec Macron, on sent bien que le bloc au pouvoir veut r\u00e9former dans l\u2019urgence. C\u2019est un pouvoir qui n\u2019a m\u00eame pas la l\u00e9gitimit\u00e9 d\u00e9mocratique de fa\u00e7ade compte tenu qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu sur la base d\u2019un r\u00e9f\u00e9rendum anti-LePen. Macron gouverne \u00e0 base d\u2019ordonnance, d\u2019\u00e9tat d\u2019urgence et pourquoi pas de 49.3. Dans ce contexte, il n\u2019y a plus de place pour la cooptation, pour l\u2019obtention d\u2019un consentement, m\u00eame minimal, \u00e0 la pr\u00e9carisation. Du coup, le pilier de la politique de Macron, ce sont les instances r\u00e9galiennes de l\u2019\u00c9tat\u00a0: la police, l\u2019arm\u00e9e et les juges. Il est d\u00e8s lors \u00e9vident que tout ce qui peut mettre l\u2019\u00c9tat en accusation, tout ce qui remet en cause les formes de contestation balis\u00e9es, tout \u00e7a ne peut aujourd\u2019hui que rencontrer la r\u00e9pression la plus brutale.<\/p>\n<p>Dans cette trajectoire, il n\u2019est pas du tout surprenant que l\u2019extr\u00eame droite prenne une telle place dans le champ politique actuel et notamment au sein des forces de police et de l\u2019arm\u00e9e. Quand l\u2019h\u00e9g\u00e9monie entre en crise, c\u2019est l\u00e0 que l\u2019extr\u00eame droite d\u00e9clar\u00e9e, officielle, peut porter secours \u00e0 un bloc au pouvoir en mal de solutions autoritaires. Les exemples ne manquent pas\u00a0: on peut penser aux diff\u00e9rentes manifestations et agressions \u00e0 l\u2019encontre des musulmans parall\u00e8lement \u00e0 la mise en application de dispositifs judiciaires justifi\u00e9s par les attentats, dans le cadre de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence, ou plus r\u00e9cemment \u00e0 la nouvelle croisade identitaire <em>Defend Europe<\/em>, \u00e0 l\u2019occasion de laquelle les fascistes europ\u00e9ens se mobilisent aux c\u00f4t\u00e9s des grandes puissances europ\u00e9ennes pour d\u00e9fendre l\u2019Europe forteresse. Je pourrais aussi citer les nombreuses menaces d\u2019agression et de mort \u00e0 l\u2019encontre de ma famille depuis l\u2019annonce du proc\u00e8s.<\/p>\n<p>J\u2019ai donc fait \u00e9tat de deux trajectoires bien diff\u00e9rentes de la progression du tout carc\u00e9ral aujourd\u2019hui\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, la pr\u00e9carisation et l\u2019enfermement des populations non blanches\u00a0; d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9craser toute contestation non domestiqu\u00e9e aux \u00ab\u00a0r\u00e9formes\u00a0\u00bb n\u00e9olib\u00e9rales. Ce sont des r\u00e9alit\u00e9s bien diff\u00e9rentes et il est illusoire de les gommer. Pour autant, remettre la prison au centre de notre militance c\u2019est une des mani\u00e8res de construire un vrai \u00ab\u00a0tous ensemble\u00a0\u00bb contre la r\u00e9pression.<\/p>\n<p>Cela implique que nous fassions un travail collectif. On ne peut plus se contenter de se demander\u00a0: comment \u00e9viter d\u2019entrer en prison\u00a0? C\u2019est une question importante parce qu\u2019il faut pr\u00e9server nos vies et nos forces. Mais il faut commencer \u00e0, comme je le disais, d\u00e9mystifier la prison, en commen\u00e7ant par reconna\u00eetre qu\u2019elle est parmi nous et qu\u2019elle p\u00e8se sur nos luttes, directement. Par ailleurs, si on prend au s\u00e9rieux la composition de classe du prol\u00e9tariat de la m\u00e9tropole et de sa p\u00e9riph\u00e9rie, et si on consid\u00e8re que nos luttes sont dirig\u00e9es contre le travail et le salariat, alors on ne peut plus se permettre de parler de prol\u00e9taires sans r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la prison.<\/p>\n<p>On pourrait s\u2019avancer en disant qu\u2019aujourd\u2019hui, une telle centralit\u00e9 de la prison implique de repenser nos campagnes, nos mots d\u2019ordre, dans diff\u00e9rents secteurs du mouvement, \u00e0 partir des technologies r\u00e9pressives. Le mouvement \u00e9cologiste bute, avec brutalit\u00e9, sur ces technologies, quand on pense \u00e0 la mort de R\u00e9mi Fraisse ou encore \u00e0 la bataille de la ZAD. Le f\u00e9minisme, dans son renouvellement radical \u00e0 travers l\u2019intersectionnalit\u00e9, l\u2019afrof\u00e9minisme ou les <em>queers <\/em>non blancs et non blanches, a par exemple, aux \u00c9tats-Unis, investi avec force les luttes anticarc\u00e9rales. On peut le comprendre par la place et la probl\u00e9matique des trans incarc\u00e9r\u00e9s, et par la place des femmes noires dans les luttes contre l\u2019incarc\u00e9ration de masse aux \u00c9tats-Unis. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, les militants anticapitalistes gagneraient \u00e0 renouveler la pratique de l\u2019enqu\u00eate militante, notamment concernant la prison.<\/p>\n<p>Certains trouveront que ces appels \u00e0 enqu\u00eater sur la prison rappellent fortement le Groupe d\u2019information sur les prisons, notamment fr\u00e9quent\u00e9 par Foucault, mais pour \u00e9chapper \u00e0 la mus\u00e9ification des mouvements de lutte qui nous pr\u00e9c\u00e8dent, il faut aussi que ces exp\u00e9riences r\u00e9sonnent avec nos propres pratiques. Je n\u2019ai pas de solution cl\u00e9 en main, mais redonner \u00e0 l\u2019id\u00e9e de l\u2019enqu\u00eate militante un potentiel subversif peut contribuer \u00e0 tisser des liens entre les secteurs militants en dehors de la prison, les militants incarc\u00e9r\u00e9s et tous les prisonniers en g\u00e9n\u00e9ral\u00a0; cela peut favoriser l\u2019\u00e9mergence d\u2019un discours sur la prison qui sorte du simple constat qu\u2019on pourrait qualifier d\u2019humanitaire\u00a0; et \u00e7a peut enfin donner des outils non pas pour r\u00e9former la prison, mais pour penser son abolition, et trouver des formes de lutte, pour les prisonniers comme \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, qui permette de rompre l\u2019isolement, briser la stigmatisation, donner un \u00e9cho aux luttes quotidiennes, individuelles et collectives d\u00e9j\u00e0 men\u00e9es dans les prisons, et faire en sorte que le mouvement social fasse de cette question une priorit\u00e9 de premier ordre.<\/p>\n<p>Antonin Bernanos<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/revueperiode.net\/notes-contre-la-prison\/\">Source<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Notes contre la prison Antonin Bernanos La prison demeure un impens\u00e9 des mouvements d\u2019\u00e9mancipation, notamment en France. 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