{"id":3563,"date":"2018-02-14T06:55:26","date_gmt":"2018-02-14T05:55:26","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3563"},"modified":"2018-02-12T16:00:14","modified_gmt":"2018-02-12T15:00:14","slug":"de-patria-o-muerte-a-allahou-akbar-le-manifeste-decolonial-dhouria-bouteldja","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3563","title":{"rendered":"De \u00ab Patria o muerte \u00bb \u00e0 \u00ab Allahou Akbar \u00bb, le manifeste d\u00e9colonial d\u2019Houria Bouteldja"},"content":{"rendered":"<h4 class=\"entry-title\">De \u00ab\u00a0Patria o muerte\u00a0\u00bb \u00e0 \u00ab\u00a0Allahou Akbar\u00a0\u00bb, le manifeste d\u00e9colonial d\u2019Houria Bouteldja<\/h4>\n<div class=\"entry-meta\"><span class=\"meta-sep\">par<\/span> <span class=\"author vcard\">Ram\u00f3n Grosfoguel<a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/Sans-titre-2-400x304.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-3564 alignleft\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/Sans-titre-2-400x304.jpg\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"304\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/Sans-titre-2-400x304.jpg 400w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2018\/02\/Sans-titre-2-400x304-300x228.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><\/a><\/span><\/div>\n<div class=\"post-thumbnail\"><\/div>\n<p>Pr\u00e9face de l\u2019\u00e9dition en espagnol du livre de Houria Bouteldja \u00ab\u00a0Les Blancs, les Juifs et Nous : Vers une politique de l\u2019Amour R\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb (Akal, Barcelone, 2017)<\/p>\n<div class=\"entry-content\">\n<div class=\"pf-content\">\n<p><em>\u00ab\u00a0\u00c9coute, Blanc !\u00a0\u00bb,\u00a0<\/em>ici tu trouveras les cl\u00e9s de ta propre d\u00e9colonisation et de ta lib\u00e9ration du pi\u00e8ge dans lequel t\u2019a pris la civilisation capitaliste, imp\u00e9rialiste, patriarcale, occidentalocentr\u00e9e, christianocentr\u00e9e, moderne, coloniale, et l\u2019auteure de ce livre te fait une proposition \u00ab\u00a0amoureuse\u00a0\u00bb indispensable (si tu veux vraiment sortir des guerres et de l\u2019enfer o\u00f9 nous nous trouvons). Bien qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un texte \u00e9crit dans le contexte fran\u00e7ais, il pr\u00e9sente des le\u00e7ons implacables pour les espaces m\u00e9tropolitains imp\u00e9rialistes ou pour les espaces p\u00e9riph\u00e9riques n\u00e9ocolonialistes o\u00f9 la supr\u00e9matie blanche s\u2019est mat\u00e9rialis\u00e9e. Si la modernit\u00e9 occidentale comme projet civilisationnel produit des privil\u00e8ges pour les Blancs m\u00e9tropolitains \u2013tandis qu\u2019elle g\u00e9n\u00e8re en m\u00eame temps des g\u00e9nocides, des \u00e9pist\u00e9micides, des \u00e9cocides et de la mort pour le reste des vies (humaines et non humaines) sur la plan\u00e8te-, Houria Bouteldja se demande : <em>\u00ab\u00a0(\u2026) qu\u2019offrir aux Blancs en \u00e9change de leur d\u00e9clin et des guerres qu\u2019il annonce\u00a0? Une seule r\u00e9ponse : la paix, un seul moyen : l\u2019amour r\u00e9volutionnaire. Les lignes qui suivent ne sont qu\u2019une \u00e9ni\u00e8me tentative \u2013s\u00fbrement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e- de susciter cet espoir\u00a0\u00bb.\u00a0<\/em><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pas d\u2019une autre d\u00e9claration typique des faux proph\u00e8tes \u00ab\u00a0new-age\u00a0\u00bb o\u00f9 le mot \u00ab\u00a0amour\u00a0\u00bb entre dans le circuit mercantile du capitalisme et dans les codes de domination raciale de l\u2019imp\u00e9rialisme, sinon d\u2019une d\u00e9claration r\u00e9volutionnaire qui implique la fin de la civilisation actuelle et la fondation d\u2019une nouvelle civilisation \u00e0 travers une r\u00e9volution politique d\u00e9colonisatrice. Pour paraphraser les zapatistes : si la civilisation pr\u00e9sente produit un monde o\u00f9 seul un monde est possible et les autres impossibles, il s\u2019agirait de produire une civilisation o\u00f9 d\u2019autres mondes soient possibles et o\u00f9 ce monde ci devient impossible. Mais l\u2019auteure ne laisse aucune \u00e9chappatoire aux discours \u00ab\u00a0d\u2019innocence\u00a0\u00bb qui ont toujours permis aux Blancs de droite et de gauche d\u2019\u00e9chapper \u00e0 leur responsabilit\u00e9 historique. Pour Houria Bouteldja, le discours \u00ab\u00a0d\u2019innocence\u00a0\u00bb est un des m\u00e9canismes produits par ce qu\u2019elle appelle le <em>champ politique blanc<\/em>\u2013 champ qui va de l\u2019extr\u00eame-droite \u00e0 l\u2019extr\u00eame-gauche, en passant par tous les courants politiques au milieu, constitutifs de ce qu\u2019elle appelle le <em>syst\u00e8me immunitaire blanc\u00a0<\/em>: <em>\u00ab\u00a0Moi je vous vois, je vous fr\u00e9quente, je vous observe. Vous avez tous ce visage d\u2019innocence. C\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side votre derni\u00e8re victoire, avoir r\u00e9ussi \u00e0 vous exon\u00e9rer de toute faute (\u2026) Nous sommes coupables, vous \u00eates innocents (\u2026) Vous \u00eates des anges parce vous avez le pouvoir de vous d\u00e9clarer \u00eatre des anges et celui de faire de nous des barbares. (\u2026) L\u2019indig\u00e8ne spoli\u00e9 est vulgaire, le Blanc spoliateur est raffin\u00e9. \u00c0 un bout de la cha\u00eene se trouve la barbarie, \u00e0 l\u2019autre la civilisation. C\u2019est bon ce truc d\u2019\u00eatre innocent : \u00e7a permet de jouer la candeur, et d\u2019\u00eatre toujours du c\u00f4te aimable\u2026\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Les privil\u00e8ges de la blanchit\u00e9 se construisent sur un syst\u00e8me d\u2019oppression imp\u00e9rialiste qui aveugle la majorit\u00e9 des Blancs quant aux oppressions qu\u2019ils g\u00e9n\u00e8rent dans le reste du monde. Comme dit Houria du philosophe fran\u00e7ais le plus connu du XXe si\u00e8cle -\u00e0 propos de sa complicit\u00e9 envers le racisme g\u00e9nocidaire que le colonialisme sioniste exerce contre le peuple palestinien : <em>\u00ab\u00a0Se r\u00e9soudre \u00e0 la d\u00e9faite ou \u00e0 la mort de l\u2019oppresseur, f\u00fbt-il juif. C\u2019est le pas que Sartre n\u2019a pas su franchir, c\u2019est l\u00e0 sa faillite. Le Blanc r\u00e9siste (\u2026) Sartre mourra anticolonialiste et sioniste. Il mourra Blanc. Sartre n\u2019a pas su \u00eatre radicalement tra\u00eetre \u00e0 sa race. Il n\u2019a pas su \u00eatre Genet\u2026\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pas non plus d\u2019une politique sectaire essentialiste \u00abanti-blanche\u00bb qui ne permettrait pas d\u2019alliances avec la gauche blanche. L\u2019invitation \u00e0 une alliance politique est toujours ouverte dans ce manifeste d\u00e9colonial et dans la pratique politique des mouvements d\u00e9coloniaux. Mais pour avancer vers une alliance politique, il faut auparavant cr\u00e9er des mouvements d\u00e9coloniaux autonomes qui g\u00e9n\u00e8rent la force politique qui permettra de n\u00e9gocier \u00e0 partir d\u2019une position de force. Voil\u00e0 la clef du succ\u00e8s de tout mouvement de sujets racialis\u00e9s. Selon Abdelmalek Sayyad, penseur d\u00e9colonial alg\u00e9rien cit\u00e9 dans ce livre, \u00ab\u00a0exister, c\u2019est exister politiquement\u00bb. Sans politique d\u00e9coloniale autonome, il n\u2019y a pas de r\u00e9volution d\u00e9coloniale, et sans alliances politiques au-del\u00e0 des forces politiques d\u00e9coloniales, la transformation civilisatrice qu\u2019exige le projet politique d\u00e9colonial n\u2019est pas possible. Ceci n\u2019est pas une constatation rh\u00e9torique, c\u2019est essentiel pour la politique d\u00e9coloniale. Faire de la politique ce n\u2019est pas se manifester sur Facebook par des insultes et des attaques quotidiennes contre tout le monde ; Si cela peut servir de th\u00e9rapie individuelle, cela n\u2019a rien \u00e0 voir avec la pratique politique d\u00e9coloniale. La r\u00e9volution d\u00e9coloniale demande une transformation r\u00e9volutionnaire de la subjectivit\u00e9, des paradigmes, de l\u2019\u00e9thique et des structures de domination. Attaquer les autres par des insultes n\u2019a rien \u00e0 voir avec la politique de l\u2019amour r\u00e9volutionnaire dont Houria Bouteldja parle dans ce livre.<\/p>\n<p>Une mise au point: la \u00ab\u00a0gauche blanche\u00a0\u00bb existe aussi bien en Europe, aux \u00c9tats-Unis, en Australie, en Nouvelle-Z\u00e9lande et au Canada, qu\u2019en Am\u00e9rique latine, en Afrique, en Asie et dans les Cara\u00efbes, parce que n\u2019est pas une couleur de peau qui est en jeu, mais une \u00e9pist\u00e9mologie, une pratique politique, une mani\u00e8re eurocentr\u00e9e de voir, de penser et d\u2019\u00eatre dans le monde. On peut \u00eatre noir, m\u00e9tis, indig\u00e8ne ou asiatique et faire partie de la gauche blanche. Mais le point crucial ici c\u2019est qu\u2019il ne peut pas y avoir d\u2019alliance politique dans la dignit\u00e9 sans critique de l\u2019eurocentrisme, du colonialisme et du racisme que produit le paternalisme condescendant de la gauche blanche envers les sujets racialement inf\u00e9rioris\u00e9s. Par exemple, nous assistons aujourd\u2019hui au conflit en Bolivie et en \u00c9quateur entre les mouvements indig\u00e8nes du \u00ab\u00a0Bien Vivre\u00a0\u00bb (Buen vivir) et la gauche occidentalis\u00e9e qui g\u00e8re les \u00c9tats dont l\u2019horizon de lutte est le \u00ab\u00a0d\u00e9veloppementisme\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0l\u2019extractivisme\u00a0\u00bb (des minerais et richesses du sous-sol). La gauche blanche, confront\u00e9e \u00e0 ce choc de projets politiques se comporte de mani\u00e8re condescendante et paternaliste face aux revendications du mouvement indig\u00e8ne et elle va parfois m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9pression. De la m\u00eame mani\u00e8re, nous observons les difficult\u00e9s de la gauche blanche dans ses rapports avec les sujets racialis\u00e9s dans leurs propres territoires. En m\u00eame temps, l\u2019alliance avec la gauche blanche est plus que fondamentale, elle est indispensable. Sans racialis\u00e9s d\u00e9coloniaux il n\u2019y a pas de r\u00e9volution d\u00e9coloniale, mais sans Blancs d\u00e9coloniaux non plus. Sadri Khiari, th\u00e9oricien et militant du PIR, le Parti des Indig\u00e8nes de la R\u00e9publique, l\u2019un des auteurs les plus cit\u00e9s dans ce livre affirme ainsi que: <em>\u00ab\u00a0Parce qu\u2019elle est la partenaire indispensable des indig\u00e8nes, la gauche est leur premier adversaire\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mais pareillement nous pouvons affirmer que ce livre nous dit aussi : \u00ab\u00a0\u00c9coute colonis\u00e9!\u00a0\u00bb ; \u00ab\u00a0\u00c9coute Indig\u00e8ne !\u00a0\u00bb ; \u00ab\u00a0\u00c9coute Noir !\u00a0\u00bb ; \u00ab\u00a0\u00c9coute Gitan !\u00a0\u00bb ; \u00ab\u00a0\u00c9coute Arabe !\u00a0\u00bb ; \u00ab\u00a0\u00c9coute Juif ! \u00bb ;\u00a0\u00ab\u00a0\u00c9coute \u2026 !\u00a0\u00bb. Ici se trouvent aussi les cl\u00e9s de leur lib\u00e9ration. Ne manquez pas de lire ce manifeste d\u00e9colonial pour le XXIe si\u00e8cle dans la meilleure tradition de Frantz Fanon, Sylvia Wynter, Aim\u00e9e C\u00e9saire, Kwame Nkruma, Leila Khaled, Amilcar Cabral, Angela Davis, Gloria Anzald\u00faa, Ali Shariati, Malcom X, Audre Lorde, James Baldwin, Jean Genet, Ella Shohat et tous les combattantes et combattants d\u00e9coloniaux du XXe si\u00e8cle. L\u2019auteure ne m\u00e9nage pas non plus les sujets colonis\u00e9s et elle d\u00e9nonce l\u2019absurdit\u00e9 et la limitation des multiples subterfuges et chemins du leurre (de soi) que produit la strat\u00e9gie qui consiste \u00e0 essayer de se blanchir. Il n\u2019y a rien \u00e0 gagner -et beaucoup \u00e0 perdre- dans les projets mim\u00e9tiques du blanchissement mental, existentiel, politique et\/ou \u00e9pist\u00e9mique : imitation des mod\u00e8les occidentalocentriques, assimilation culturelle aux valeurs occidentales ou internalisation de l\u2019eurocentrisme \u00e9pist\u00e9mique de gauche ou de droite.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre devrait-on dire : \u00ab\u00a0\u00c9coute <em>occidentalis\u00e9<\/em>\u00a0! \u00bb pour parler des Blancs et non-Blancs, tous ceux d\u2019entre nous qui avons internalis\u00e9 l\u2019occidentalisation dans nos corps et nos esprits. En effet, dans ce livre, personne n\u2019est \u00e9pargn\u00e9 : ni la gauche blanche, ni le f\u00e9minisme, ni le mouvement LGBT, ni les sujets colonis\u00e9s eux-m\u00eames, ni les populations racialement inf\u00e9rioris\u00e9es dans les m\u00e9tropoles, qu\u2019elle appelle \u00ab\u00a0indig\u00e8nes aristocrates\u00a0\u00bb; ni les mouvements de lib\u00e9ration nationale du XXe si\u00e8cle, ni le socialisme du XXe si\u00e8cle, ni les Juifs qui ayant \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l\u2019Holocauste allemand\/occidental recherchent leur salvation dans le sionisme contemporain, ni l\u2019islamisme politique, ni la social-d\u00e9mocratie, ni les n\u00e9ofascistes, ni la droite classique, ni les anarchistes, etc. Enfin, les versions de droite ou de gauche de la modernit\u00e9 occidentale ne trompent pas l\u2019auteure, ni les multiples mensonges imp\u00e9riaux de cette civilisation tels que les discours de \u00ab\u00a0d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0libert\u00e9\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0droits humains\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0civilisation\u00a0\u00bb avec lesquels on justifie l\u2019assassinat de millions d\u2019\u00eatres humains \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire. Personne n\u2019a une position commode parce que dans cette trame complexe que constitue la domination occidentale du monde, personne n\u2019est innocent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pour l\u2019auteure, ni les opprim\u00e9s ni les oppresseurs ne s\u2019en tirent \u00e0 bon compte. Nous avons tous divers degr\u00e9s de responsabilit\u00e9, entre autres celle consistant \u00e0 ne pas reproduire le relativisme imp\u00e9rialiste blanc qui dit que \u00ab\u00a0tout se vaut \u00bb ou que \u00ab\u00a0nous sommes tous \u00e9galement des opprim\u00e9s\u00a0\u00bb en essayant d\u2019effacer les privil\u00e8ges de la blanchit\u00e9 produits par les hi\u00e9rarchies de domination, ni les universalismes occidentalocentriques coloniaux qui font des valeurs blanches des valeurs \u00ab\u00a0universellement\u00a0\u00bb sup\u00e9rieures pour justifier les hi\u00e9rarchies entre les opprim\u00e9s et les oppresseurs. Le \u00ab\u00a0relativisme\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0l\u2019universalisme\u00a0\u00bb sont des strat\u00e9gies d\u2019\u00e9vasion qui constituent les deux c\u00f4t\u00e9s de la m\u00eame pi\u00e8ce du syst\u00e8me immunitaire blanc. Le pluriversalisme en tant qu\u2019universalisme d\u00e9colonial constituerait une issue \u00e0 ce dilemme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mais il ne s\u2019agit pas non plus d\u2019un livre qui critique sans laisser d\u2019alternatives. La proposition que nous soumet l\u2019auteure est d\u2019une importance fondamentale. Pour sortir de la blanchit\u00e9 et de sa civilisation moderne occidentale compos\u00e9e par de multiples hi\u00e9rarchies de domination \u00e0 \u00e9chelle plan\u00e9taire, Houria Bouteldja propose un projet qui est simultan\u00e9ment antiraciste politique, f\u00e9ministe d\u00e9colonial, anti-imp\u00e9rialiste radical, \u00e9pist\u00e9miquement anti-eurocentrique, antisioniste et en m\u00eame temps critique et intransigeant envers l\u2019antis\u00e9mitisme, et d\u00e9fenseur de l\u2019amour r\u00e9volutionnaire comme projet qui nous permettra la construction d\u2019une nouvelle civilisation au-del\u00e0 des logiques civilisationnelles de mort de la modernit\u00e9 occidentale. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il s\u2019agit de construire un projet politique anti-syst\u00e9mique pour la fondation d\u2019une nouvelle civilisation plus juste, plus d\u00e9mocratique et respectueuse de la vie du point de vue \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Il ne suffit plus de dire que \u00ab\u00a0Nous sommes anticapitalistes\u00a0\u00bb. Si le capitalisme est raciste, g\u00e9nocidaire, patriarcal, epist\u00e9micidaire, \u00e9cocidaire, eurocentr\u00e9, etc. c\u2019est parce qu\u2019il est organis\u00e9 et travers\u00e9 de l\u2019int\u00e9rieur par les logiques civilisationnelles de la modernit\u00e9 occidentale. Le capitalisme n\u2019est pas le fondement du syst\u00e8me comme le dit la gauche blanche. Le capitalisme historique est la structure \u00e9conomique de quelque chose de plus fondamental : la civilisation moderne occidentale et ses multiples hi\u00e9rarchies de domination. La civilisation-monde moderne occidentale est le fondement du capitalisme historique et non pas l\u2019inverse. Dans le tournant d\u00e9colonial, c\u2019est la modernit\u00e9 et ses multiples hi\u00e9rarchies de domination \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale qui constituent le fondement de la civilisation-monde dans laquelle nous sommes plong\u00e9s et qui est devenue plan\u00e9taire en d\u00e9truisant toutes les autres civilisations. Comme dit l\u2019auteure, si la gauche blanche \u00abnous parle d\u2019expansion capitaliste, par cons\u00e9quent de lutte de classes sociales, nous r\u00e9pondons: expansion coloniale, par cons\u00e9quent lutte de races sociales\u00bb.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s plusieurs si\u00e8cles d\u2019expansion coloniale europ\u00e9enne \u00e0 partir de 1492, toutes les civilisations existantes avec leurs diff\u00e9rentes formes d\u2019\u00e9conomie, d\u2019autorit\u00e9 politique, d\u2019id\u00e9ologies, de cosmovisions, de mani\u00e8re d\u2019\u00eatre en rapport avec d\u2019autres formes de vie, de technologies plus \u00e9cologiques, de mani\u00e8res plus \u00e9galitaires dans les relations de classe, de genre et de sexualit\u00e9, etc. ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truites et la civilisation de mort qui est la n\u00f4tre aujourd\u2019hui s\u2019est impos\u00e9e. C\u2019est pourquoi dans la perspective du tournant d\u00e9colonial cela ne fait aucun sens de parler de \u00abchoc de civilisations\u00bb (projet de la droite pro-imp\u00e9rialiste blanche), de \u00ab\u00a0lutte anticapitaliste\u00a0\u00bb (projet de la gauche radicale blanche), ni de \u00ab\u00a0lutter pour plus de modernit\u00e9\u00a0\u00bb (projet de la social-d\u00e9mocratie blanche).<\/p>\n<p>Le \u00ab\u00a0choc de civilisations\u00a0\u00bb est une grande fiction parce qu\u2019aujourd\u2019hui il n\u2019existe qu\u2019une seule civilisation plan\u00e9taire. Il n\u2019y a aucun sens non plus \u00e0 parler d\u2019une \u00ablutte anticapitaliste\u00bb exclusive qui ne remettrait pas en question le projet civilisationnel de la modernit\u00e9 parce qu\u2019on finirait par reproduire \u00e0 nouveau tout ce contre quoi on lutte. C\u2019est ce qu\u2019a montr\u00e9 l\u2019\u00e9chec du socialisme et des mouvements de lib\u00e9ration du XXe si\u00e8cle qui finirent par \u00eatre des projets eurocentriques qui reproduisirent le paradigme de la gauche occidentalis\u00e9e en proposant une lutte centr\u00e9e contre le capitalisme sans remettre en question les hi\u00e9rarchies de domination raciales, patriarcales, eurocentriques, cart\u00e9siennes, \u00e9cologiques, p\u00e9dagogiques, \u00e9pist\u00e9mologiques, christianocentriques, etc. de la modernit\u00e9. Il s\u2019agissait de projets \u00ab\u00a0anticapitalistes modernes\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0anticapitalistes eurocentriques\u00a0\u00bb qui se battaient pour un grand mensonge appel\u00e9 \u00ab\u00a0modernit\u00e9 anticapitaliste\u00a0\u00bb. Je dis \u00ab\u00a0mensonge\u00a0\u00bb parce que la modernit\u00e9 produit le capitalisme historique r\u00e9ellement existant et si on ne d\u00e9veloppe pas une lutte anti-syst\u00e9mique contre les hi\u00e9rarchies de domination de la modernit\u00e9, on finit par reproduire les m\u00eames hi\u00e9rarchies contre lesquelles on se bat, y compris le capitalisme historique dans sa forme de capitalisme d\u2019\u00c9tat, comme cela est arriv\u00e9 avec le socialisme du XXe si\u00e8cle. La modernit\u00e9 n\u2019existe pas sans capitalisme historique, et il n\u2019y a pas de lutte anticapitaliste qui puisse sauver la modernit\u00e9. En fin de compte, la lutte de la droite classique pour \u00ab\u00a0plus de modernit\u00e9\u00a0\u00bb ne nous est pas n\u00e9cessaire parce que la modernit\u00e9 n\u2019est pas un projet d\u2019\u00e9mancipation, mais un projet de civilisation responsable du d\u00e9sastre plan\u00e9taire actuel. Par cons\u00e9quent, on n\u2019a pas besoin de cette modernit\u00e9, ni de postmodernit\u00e9 parce que les deux constituent des projets qui sont une critique eurocentrique \u00e0 l\u2019eurocentrisme qui maintient intact le syst\u00e8me civilisationnel de la modernit\u00e9 occidentale.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pas non plus d\u2019avoir une vision romantique du pass\u00e9 et de retourner dans un pass\u00e9 idyllique pr\u00e9moderne, ce qui est impossible\u2026 Ce qui est propos\u00e9 est un projet politique au-del\u00e0 de la modernit\u00e9 ou comme le dit Enrique Dussel, philosophe de la lib\u00e9ration latino-am\u00e9ricain, un projet vers la \u00ab\u00a0transmodernit\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 partir de la diversit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique du monde. Voil\u00e0 l\u2019invitation que nous font tous les penseurs d\u00e9coloniaux hommes et femmes y compris l\u2019auteure de ce livre. Ce projet n\u2019est pas un projet sur quelques ann\u00e9es, ni m\u00eame quelques d\u00e9cennies. Il s\u2019agit d\u2019un projet \u00e0 long terme, sur un ou deux si\u00e8cles. Si le projet civilisationnel de la modernit\u00e9 a eu besoin de plusieurs si\u00e8cles pour se former et se consolider, la transmodernit\u00e9 prendra \u00e9galement quelques si\u00e8cles \u00e0 se former et \u00e0 se consolider. La politique d\u00e9coloniale a aujourd\u2019hui la transmodernit\u00e9 comme horizon de lutte \u00e0 long terme et la lutte contre les hi\u00e9rarchies de domination de la modernit\u00e9 occidentale comme horizon de lutte \u00e0 moyen et court terme. Tant et si bien que si la transmodernit\u00e9 est un projet dont la temporalit\u00e9 est de longue dur\u00e9e, elle demande comme condition la lutte anti-syst\u00e9mique aujourd\u2019hui, dont la temporalit\u00e9 est de moyenne dur\u00e9e.<\/p>\n<p>Houria Bouteldja est une des activistes et penseuses d\u00e9coloniales les plus importantes de notre temps. Elle est porte-parole du Parti des indig\u00e8nes de la R\u00e9publique (PIR) en France. Le PIR est un mouvement d\u00e9colonial autonome qui lutte pour la d\u00e9colonisation de la France en appelant au plan national \u00e0 un \u00ab\u00a0internationalisme domestique\u00a0\u00bb et au plan international \u00e0 un \u00ab\u00a0internationalisme d\u00e9colonial\u00a0\u00bb. Le cri musulman <em>Allahou Akbar<\/em> avec lequel se termine le livre est une critique du mythe s\u00e9culier\/religieux de la modernit\u00e9 et a pour signification : Allah est le\/la plus grande parce que c\u2019est la force cr\u00e9atrice de vie dot\u00e9e d\u2019intelligence qui est au-del\u00e0 de tout ce monde terrestre \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et contingent. C\u2019est une force qui se trouve plus haut que ce que n\u2019importe quel \u00eatre humain peut atteindre. Cette invocation est un appel \u00e0 l\u2019humilit\u00e9 contre l\u2019arrogance des \u00e9gos conqu\u00e9rants occidentalis\u00e9s et surtout un appel \u00e0 n\u2019idol\u00e2trer\/f\u00e9tichiser\/sacraliser aucun pouvoir terrestre. C\u2019est une critique de l\u2019idol\u00e2trie et du f\u00e9tichisme que les pouvoirs terrestres produisent en se sacralisant. <em>Allahou Akbar<\/em> est un appel \u00e0 d\u00e9sacraliser tous les rapports de domination qui nous entourent -des pharaons aux empires et \u00e0 l\u2019\u00c9tat-nation moderne. Comme dit Enrique Dussel dans sa th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration, la condition de possibilit\u00e9 de la critique radicale c\u2019est d\u2019\u00eatre ath\u00e9e face \u00e0 tout pouvoir terrestre. Si on sacralise l\u2019Empire, on est un croyant du dieu des oppresseurs. La critique de la modernit\u00e9 est aussi une critique radicale du faux s\u00e9cularisme qui tente de nous \u00e9loigner d\u2019Allah, de la Pacha ou de l\u2019Ubuntu comme principes cosmologiques holistiques de la production et reproduction de la vie, pour les remplacer par les faux dieux de la modernit\u00e9, comme le capital, l\u2019\u00c9tat moderne, l\u2019Empire, l\u2019homme blanc, le dualisme cart\u00e9sien, la science moderne, la culture\/valeurs\/\u00e9pist\u00e9mologie occidentales et le dollar\/euro, toutes divinit\u00e9s destructrices de la vie. La critique d\u00e9coloniale est surtout une critique aux dieux de la religion plan\u00e9taire la moins reconnue : le culte de la modernit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La modernit\u00e9 cr\u00e9e toujours l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0peuples \u00e0 probl\u00e8mes\u00a0\u00bb \u2013 \u00ab\u00a0le probl\u00e8me juif\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le probl\u00e8me indien\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le probl\u00e8me noir\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le probl\u00e8me musulman\u00a0\u00bb, tandis que les dieux de la modernit\u00e9 sont propos\u00e9s comme \u00ab\u00a0solution\u00a0\u00bb. Houria Bouteldja nous rappelle que le probl\u00e8me, c\u2019est la modernit\u00e9 elle-m\u00eame et non les peuples qu\u2019elle rend inf\u00e9rieurs. On ne peut pas \u00eatre d\u00e9colonial si on idol\u00e2tre encore la modernit\u00e9 et si on la consid\u00e8re comme un projet \u00e0 imiter dans l\u2019illusion qu\u2019elle est un projet d\u2019\u00e9mancipation. La modernit\u00e9 est avant tout un projet civilisationnel colonial de mort. Le mode binaire s\u00e9culier\/religieux est le mythe impos\u00e9 par la civilisation moderne occidentale dans ses projets coloniaux pour d\u00e9truire les spiritualit\u00e9s\/savoirs\/\u00e9pist\u00e9mologies des peuples dans le but de faciliter l\u2019imposition des faux dieux de la modernit\u00e9. Si la modernit\u00e9 dans son expansion coloniale a d\u00e9senchant\u00e9 le monde, la d\u00e9colonisation transmoderne veut dire le r\u00e9-enchanter.<\/p>\n<p>Une autre mise au point : <em>indig\u00e8ne<\/em> dans ce livre est le terme qui fut utilis\u00e9 par l\u2019empire fran\u00e7ais pour nommer tous les peuples domin\u00e9s et exploit\u00e9s dans les colonies. Si bien que le terme ne fait pas uniquement r\u00e9f\u00e9rence aux peuples originaires, sinon \u00e0 tous les peuples colonis\u00e9s par l\u2019empire fran\u00e7ais, des Vietnamiens aux Antillais. En espagnol, il serait plus ad\u00e9quat de traduire \u00ab\u00a0indig\u00e8nes\u00a0\u00bb tel qu\u2019il est utilis\u00e9 dans ce livre comme l\u2019\u00e9quivalent des \u00ab\u00a0sujets coloniaux\u00a0\u00bb. Le PIR emploie le mot \u00ab\u00a0indig\u00e8ne\u00a0\u00bb comme une identit\u00e9 politique pour nommer toutes les populations qui, bien que n\u00e9es et\/ou \u00e9lev\u00e9es en France, sont encore racialement inf\u00e9rioris\u00e9es. Les indig\u00e8nes d\u2019aujourd\u2019hui vivent dans des conditions indignes semblables \u00e0 celles de l\u2019\u00e9poque du colonialisme fran\u00e7ais quand les lois racistes de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0indig\u00e9nat\u00a0\u00bb \u00e9taient en vigueur. Le slogan du PIR c\u2019est \u00ab\u00a0nous sommes les indig\u00e8nes de la r\u00e9publique fran\u00e7aise\u00a0\u00bb pour d\u00e9noncer que nous continuons \u00e0 vivre sous le joug du racisme colonial, m\u00eame si les administrations coloniales ont disparu sur la plus grande partie de la plan\u00e8te et m\u00eame si nous vivons \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la R\u00e9publique fran\u00e7aise qui se r\u00e9clame de la d\u00e9fense des droits humains, de la libert\u00e9 individuelle et des droits civiques. L\u2019hypocrisie de ces discours est \u00e9vidente. Ces droits sont reconnus aux populations blanches de la r\u00e9publique et sont quotidiennement mis \u00e0 mal chez les non-blancs. C\u2019est-\u00e0-dire que pour le PIR la cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0indig\u00e8ne\u00a0\u00bb d\u00e9signe une identit\u00e9 politique et non une identit\u00e9 essentialiste\/culturaliste. Les sujets raciaux\/coloniaux \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur (n\u00e9ocolonialisme) et \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur (colonialisme interne) des centres m\u00e9tropolitains continuent \u00e0 vivre sous le joug du racisme de la colonialit\u00e9 du pouvoir.<\/p>\n<p>Si l\u2019exploitation de classes produit la lutte de classes sociales et la domination de genre produit la lutte de genres sociaux, la domination raciale produit une lutte de races sociales. Qu\u2019importe le nombre de fois o\u00f9 Houria Bouteldja a expliqu\u00e9 que les \u00ab\u00a0races\u00a0\u00bb sont des constructions politiques\/sociales et que des cat\u00e9gories identitaires comme \u00ab\u00a0Blanc\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Noir\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Indig\u00e8ne\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Indien\u00a0\u00bb, etc. font partie int\u00e9grante d\u2019un syst\u00e8me de domination raciale, encore aujourd\u2019hui il se trouve des gens qui par erreur ou par mauvaise foi continuent \u00e0 lire dans ses \u00e9crits un r\u00e9ductionnisme \u00e9pidermique ou un essentialisme r\u00e9ductionniste. L\u2019antiracisme qui est d\u00e9fendu dans ce livre n\u2019est pas un antiracisme moral, mais un antiracisme politique parce que le racisme est toujours institutionnel, structurellement imbriqu\u00e9 dans des hi\u00e9rarchies de domination de genre, de classe, \u00e9pist\u00e9mologiques, p\u00e9dagogiques, spatiales, \u00e9cologiques, religieuses, etc.<\/p>\n<p>L\u2019emploi de \u00ab\u00a0d\u00e9colonialit\u00e9\u00a0\u00bb aujourd\u2019hui n\u2019est pas r\u00e9ductible \u00e0 un projet d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0ind\u00e9pendance\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0souverainet\u00e9\u00a0\u00bb face \u00e0 une administration coloniale comme on l\u2019entendait aux XIXe et XXe si\u00e8cles. C\u2019est cela et beaucoup plus parce que la <em>colonialit\u00e9<\/em> \u00e9tant le c\u00f4t\u00e9 sombre de la modernit\u00e9, elle poss\u00e8de une multiplicit\u00e9 de hi\u00e9rarchies de dominations qui ne se r\u00e9duisent pas au colonialisme. <em>D\u00e9colonialit\u00e9<\/em> n\u2019est plus le cri s\u00e9culier\/moderne de \u00ab\u00a0<em>Patria o muerte\u00a0<\/em>\u00bb pour la cr\u00e9ation d\u2019un \u00c9tat-nation. Cr\u00e9er des \u00c9tats-nations c\u2019est r\u00e9p\u00e9ter l\u2019autorit\u00e9 politique de la modernit\u00e9 dont la pr\u00e9tention est de produire une correspondance parfaite entre l\u2019identit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat et l\u2019identit\u00e9 des populations sur son territoire. Cette fiction n\u2019existe nulle part et elle a cr\u00e9\u00e9 plus de probl\u00e8mes que de solutions l\u00e0 o\u00f9 elle s\u2019est impos\u00e9e. D\u2019o\u00f9 la lutte d\u00e9colonisatrice des peuples indig\u00e8nes des Am\u00e9riques pour constituer des \u00c9tats plurinationaux comme r\u00e9ponse aux probl\u00e8mes des \u00c9tats-nations. Mais si le \u00ab\u00a0plurinationalisme\u00a0\u00bb s\u2019oppose bien radicalement \u00e0 l\u2019assimilationnisme, il n\u2019est pas non plus l\u2019\u00e9quivalent du \u00ab\u00a0multiculturalisme lib\u00e9ral\u00a0\u00bb o\u00f9 le pouvoir central de la nation blanche dominante laisse quelques miettes aux groupes inf\u00e9rioris\u00e9s racialement ou aux nations sans \u00c9tat pour qu\u2019ils sautent et dansent dans leur \u00ab\u00a0carnaval\u00a0\u00bb \u00e0 condition qu\u2019ils ne remettent pas en question qui commande. Le \u00ab\u00a0multiculturalisme lib\u00e9ral\u00a0\u00bb est une reconnaissance culturaliste superficielle des identit\u00e9s opprim\u00e9es, mais sans changer les hi\u00e9rarchies de domination. Le concept de <em>plurinationalit\u00e9<\/em> des mouvements indig\u00e8nes latino-am\u00e9ricains est tr\u00e8s diff\u00e9rent : c\u2019est la reconnaissance horizontale et sans hi\u00e9rarchies du fait que nous sommes des nations multiples qui coexistent dans un seul \u00c9tat qui doit alors se structurer comme un \u00c9tat plurinational. Il s\u2019agit d\u2019une reconnaissance de l\u2019autod\u00e9termination et de la souverainet\u00e9 populaire de chaque nation sans que l\u2019une ne s\u2019impose \u00e0 l\u2019autre. Pour cela il est fondamental de partir de la diff\u00e9rence \u00e9pist\u00e9mique de chaque nation pour, au-del\u00e0, construire des possibilit\u00e9s de vivre ensemble, en respectant les diff\u00e9rences. La reconnaissance de la souverainet\u00e9 populaire peut r\u00e9sulter en la cr\u00e9ation d\u2019\u00c9tats ind\u00e9pendants qui ne reproduisent pas \u00e0 nouveau le concept moderne\/colonial d\u2019\u00c9tat-nation ou qui r\u00e9sulte en la d\u00e9colonisation des \u00c9tats-nations actuels vers des structures plurinationales sur leur territoire o\u00f9 tous commandent en ob\u00e9issant \u00e0 leurs communaut\u00e9s respectives. En r\u00e9sum\u00e9, l\u2019\u00c9tat-nation dans son volet assimilationniste ou multiculturel lib\u00e9ral est la structure par excellence d\u2019autorit\u00e9 politique de la modernit\u00e9 o\u00f9 celui qui commande, commande sans ob\u00e9ir aux communaut\u00e9s. D\u00e9coloniser l\u2019autorit\u00e9 politique de la modernit\u00e9 signifie organiser des \u00c9tats plus communautaires, plus communaux, plus d\u00e9mocratiques et participatifs, au-del\u00e0 de la prison de l\u2019\u00c9tat-nation.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, Houria Bouteldja nous rappelle aussi que si tous les anti-imp\u00e9rialismes et anticolonialismes ne sont pas d\u00e9coloniaux, tout d\u00e9colonial doit \u00eatre avant tout radicalement anti-imp\u00e9rialiste et anticolonialiste. Cependant, le \u00ab\u00a0d\u00e9colonial\u00a0\u00bb devient une mode. Il y a aujourd\u2019hui des \u00ab\u00a0d\u00e9coloniaux\u00a0\u00bb mal nomm\u00e9s qui sont tr\u00e8s coloniaux dans la mesure o\u00f9 ils ne sont pas radicalement anti-imp\u00e9rialistes ni anticolonialistes, comme le montre le d\u00e9bat sur le Venezuela. Ils r\u00e9p\u00e8tent les th\u00e8ses coloniales de la droite n\u00e9olib\u00e9rale pro-imp\u00e9riale mais de mani\u00e8re plus perverse parce qu\u2019ils le font au nom d\u2019une vision faussement \u00ab\u00a0d\u00e9coloniale\u00a0\u00bb. Mais il existe aussi des \u00ab\u00a0d\u00e9coloniaux\u00a0\u00bb qui tentent d\u2019\u00e9liminer l\u2019antiracisme politique radical de la vision d\u00e9coloniale. La d\u00e9colonialit\u00e9 sans antiracisme politique, c\u2019est comme le caf\u00e9 sans caf\u00e9ine ou des rayons sans miel. Au fond, ces manifestations \u00ab\u00a0d\u00e9coloniales-coloniales\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0colonialistes-d\u00e9coloniales\u00a0\u00bb sont le fait de lib\u00e9raux qui pensent \u00e0 partir de cat\u00e9gories comme l\u2019individu atomis\u00e9, la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale et les libert\u00e9s individuelles dont jouissent les Blancs sur la base de la domination et de l\u2019exploitation du reste de l\u2019humanit\u00e9. R\u00e9duire des identit\u00e9s et des groupes, qui se sont toujours constitu\u00e9s dans la r\u00e9alit\u00e9 sociale comme des collectifs, en individus atomis\u00e9s est un des grands mythes du lib\u00e9ralisme comme id\u00e9ologie dominante de la civilisation-monde moderne occidentale.<\/p>\n<p>Dans ce livre, Houria Bouteldja d\u00e9clare la guerre ouverte au lib\u00e9ralisme en tant que l\u2019un des m\u00e9canismes par excellence de l\u2019imp\u00e9rialisme pour rendre invisible la domination raciale \u00e1 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire. Le syst\u00e8me imp\u00e9rial est organis\u00e9 \u00e0 travers la supr\u00e9matie blanche. Si la domination raciale imbriqu\u00e9e dans le syst\u00e8me imp\u00e9rialiste mondial produit d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les \u00ab\u00a0damn\u00e9s de la terre\u00a0\u00bb, de l\u2019autre elle produit simultan\u00e9ment les \u00ab\u00a0fortun\u00e9s de la terre\u00a0\u00bb. Les privil\u00e8ges raciaux des uns sont produits par la violence et la d\u00e9possession des autres. La richesse pour les uns signifie la pauvret\u00e9 pour les autres. La d\u00e9mocratie pour les uns se fabrique \u00e0 travers la violence, le vol et le despotisme exerc\u00e9s sur les autres. Les libert\u00e9s et droits individuels lib\u00e9raux qu\u2019octroient les privil\u00e8ges de la blanchit\u00e9 pour quelques-uns sur la plan\u00e8te sont produits \u00e0 travers l\u2019autoritarisme et le saccage exerc\u00e9 sur les autres majoritaires. Les \u00c9tats lib\u00e9raux occidentaux ne sont pas des d\u00e9mocraties mais des ploutocraties qui vivent du vol \u00e0 \u00e9chelle plan\u00e9taire. Il n\u2019y pas de demi-mesures ni de fausses solutions dans ce livre. S\u2019il provoque r\u00e9pugnance et indignation chez le lecteur, si ce dernier est scandalis\u00e9 par ce qu\u2019il dit, s\u2019il provoque la naus\u00e9e, alors que le lecteur ne se trompe pas, c\u2019est la voix du Blanc qu\u2019il porte en lui qui proteste. Et, face \u00e0 cette voix int\u00e9rieure, j\u2019entends Houria Bouteldja qui nous dit\u00a0: pour une politique de l\u2019amour r\u00e9volutionnaire qui donne priorit\u00e9 au bien de l\u2019humanit\u00e9, trahissez-la\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Par Ram\u00f3n Grosfoguel<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Traduit par <span class=\"_5yl5\">Laurent Cohen Medina<\/span><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/desde-elmargen.net\/el-manifiesto-decolonial-de-houria-bouteldja-del-grito-secular-moderno-occidental-patria-o-muerte-a-la-innovacion-sagrada-allahau-akbar\/\">Source<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De \u00ab\u00a0Patria o muerte\u00a0\u00bb \u00e0 \u00ab\u00a0Allahou Akbar\u00a0\u00bb, le manifeste d\u00e9colonial d\u2019Houria Bouteldja par Ram\u00f3n Grosfoguel Pr\u00e9face de l\u2019\u00e9dition en espagnol du livre de Houria Bouteldja \u00ab\u00a0Les Blancs, les Juifs et Nous : Vers une politique de l\u2019Amour R\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb (Akal, Barcelone, 2017) \u00ab\u00a0\u00c9coute, Blanc !\u00a0\u00bb,\u00a0ici tu trouveras les cl\u00e9s de ta propre d\u00e9colonisation et de ta &#8230; <a title=\"De \u00ab Patria o muerte \u00bb \u00e0 \u00ab Allahou Akbar \u00bb, le manifeste d\u00e9colonial d\u2019Houria Bouteldja\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3563\" aria-label=\"En savoir plus sur De \u00ab Patria o muerte \u00bb \u00e0 \u00ab Allahou Akbar \u00bb, le manifeste d\u00e9colonial d\u2019Houria Bouteldja\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2851,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,35,21,36,42,4,7,6,8,18,28,37,39],"tags":[147,155],"class_list":["post-3563","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","category-amerique-du-sud","category-anti-imperialisme","category-europe","category-homophobie","category-islamophobie","category-negrophobie","category-palestine-moyen-orient","category-prisons","category-resistance-bruxelles","category-racismes","category-romophobie","category-sans-papier","tag-houria-bouteldja","tag-ramon-grosfoguel"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3563","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3563"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3563\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3565,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3563\/revisions\/3565"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2851"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3563"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3563"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3563"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}