{"id":3657,"date":"2018-04-05T13:41:23","date_gmt":"2018-04-05T12:41:23","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3657"},"modified":"2018-04-05T13:41:23","modified_gmt":"2018-04-05T12:41:23","slug":"martin-luther-king-heros-tragique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3657","title":{"rendered":"Martin Luther King, h\u00e9ros tragique"},"content":{"rendered":"<p class=\"article-standfirst read-left-padding\">L\u2019unanimisme autour de la\u00a0c\u00e9l\u00e9bration de la mort du\u00a0leader noir revient \u00e0 l\u2019ensevelir une seconde\u00a0fois. Lui, qui \u00e0 la fin de sa vie, d\u00e9non\u00e7ait un syst\u00e8me \u00e9conomique injuste et pas seulement un Sud s\u00e9gr\u00e9gationniste.<\/p>\n<p><span class=\"authors\">Par <span class=\"author\"> Sylvie Laurent, am\u00e9ricaniste, chercheure associ\u00e9e \u00e0 Harvard et Stanford, professeure \u00e0 Sciences-Po <\/span> <\/span> \u2014 <span class=\"date\"> <time datetime=\"2018-04-04T10:11:46\">4 avril 2018 <\/time><\/span><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<figure style=\"width: 590px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/upload\/gal_18335.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"337\" \/><figcaption class=\"wp-caption-text\">Fresque murale sur Junius Street \u00e0 Brooklyn, r\u00e9alis\u00e9e par un groupe de jeunes de l&rsquo;organisation Groundswell encadr\u00e9s par Esteban del Valle et Jose de Jesus Rodriguez dans le cadre du projet intitul\u00e9 P.I.C.T.U.R.E.S, Prison Industrial Complex: Tyranny Undermining Rights, Education, And Society (Le complexe carc\u00e9ro-industriel sape les droits, l&rsquo;\u00e9ducAtion et la soci\u00e9t\u00e9)<\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p id=\"U503773272232CdE\" class=\"lettrine\">Aujourd\u2019hui aux Etats-Unis, dans une unanimit\u00e9 de rigueur, on c\u00e9l\u00e8bre le cinquantenaire de la mort de Martin\u00a0Luther\u00a0King. L\u2019hommage national est l\u2019occasion d\u2019un exercice patriotique dont se d\u00e9lectent le Pr\u00e9sident\u00a0actuel et ceux qui, comme ce dernier, d\u00e9fendent pourtant tout ce que King condamnait, honnissent tout ce qu\u2019il incarnait. Dans le cat\u00e9chisme du jour, King est r\u00eav\u00e9 \u00abpostracial\u00bb. Mais l\u2019histoire se joue du mythe\u200a: il\u00a0y\u00a0a quelques jours \u00e0 peine, les policiers qui avaient tu\u00e9 Alton Sterling, en\u00a02016, p\u00e8re de famille noir de B\u00e2ton-Rouge (Louisiane), ont \u00e9t\u00e9 acquitt\u00e9s. Pour ajouter l\u2019insulte \u00e0 la blessure, le procureur \u00e9voque un <em>\u00abusage raisonn\u00e9 et l\u00e9gitime de la force\u00bb.<\/em> Quelques jours apr\u00e8s, on apprenait la mise \u00e0 mort d\u2019un jeune Noir d\u00e9sarm\u00e9 \u00e0 Sacramento, tu\u00e9 de\u00a020\u00a0balles polici\u00e8res. Un de plus. \u00adDevoir d\u2019hommage national et rituel civique, la comm\u00e9moration de la mort de King permet de ne pas voir ces morts noires de 2018, et de feindre de croire qu\u2019elles n\u2019ont aucun rapport entre elles. Plus encore, \u00e9riger depuis Washington un autel \u00e0 sa gloire, c\u2019est l\u2019ensevelir. Ne plus l\u2019entendre.<\/p>\n<figure style=\"width: 622px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" class=\"shrinkToFit\" src=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/upload\/gal_18336.jpg\" alt=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/upload\/gal_18336.jpg\" width=\"632\" height=\"632\" \/><figcaption class=\"wp-caption-text\">Appel \u00e0 manifester \u00e0 Sacramento contre le meurtre de Stephon Clark par la police<\/figcaption><\/figure>\n<p id=\"U503773272232PGC\">La mise \u00e0 mort de King le 4\u00a0avril\u00a01968 fut une nouvelle \u00e9ruption de la violence tragique de la d\u00e9mocratie am\u00e9ricaine, pour laquelle tomb\u00e8rent sous le feu les pr\u00e9sidents Abraham Lincoln et, peu avant, John Kennedy. King, foudroy\u00e9, les rejoignit alors dans le mythe de fondation de la nation. La trag\u00e9die \u00e9mergea \u00e0 Ath\u00e8nes afin de r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 la Cit\u00e9\u00a0l\u2019existence d\u2019une souillure originelle, d\u2019un d\u00e9chirement interne, d\u2019un dilemme appel\u00e9 \u00e0 \u00eatre r\u00e9solu par la d\u00e9mocratie naissante. Ici, c\u2019est le crime inaugural du racisme qui est dit et l\u2019absolution civique attendue. King fut donc construit comme un h\u00e9ros tragique, une figure sacrificielle, expiatoire, dont la mort \u00e9tait un tribut \u00e0 cette d\u00e9mocratie am\u00e9ricaine que l\u2019on veut providentielle, forc\u00e9ment en marche pour le juste, le bien, l\u2019exemplaire. King est un h\u00e9ros parce que, dit-on, il a donn\u00e9 sa vie pour faire advenir l\u2019id\u00e9al d\u00e9mocratique am\u00e9ricain entrav\u00e9 par les archa\u00efsmes des Etats du Sud. Il est lou\u00e9 pour ce qu\u2019il a r\u00e9ussi\u200a: le vote en\u00a01964 et\u00a01965 des lois mettant fin \u00e0 la s\u00e9gr\u00e9gation raciale et \u00e0 la privation du droit de vote. Hommage et gr\u00e2ces soient donc rendus, a-t-on sugg\u00e9r\u00e9 \u00e0 Washington, \u00e0 ce h\u00e9ros national, figure du courage physique et moral, pour l\u2019avoir emport\u00e9 sur le provincialisme barbare.<\/p>\n<p id=\"U503773272232XCI\">Mais si King m\u00e9rite le nom de h\u00e9ros, ce n\u2019est pas pour ses r\u00e9ussites, mais justement pour ses \u00e9checs, ses initiatives inabouties, son insatisfaction profonde et ses r\u00e9criminations constantes. Le courage de King n\u2019est pas de s\u2019\u00eatre \u00absacrifi\u00e9\u00bb au nom de la libert\u00e9 pour la d\u00e9mocratie am\u00e9ricaine, c\u2019est de s&rsquo;y \u00eatre confront\u00e9 en vain. Dans son cours <em>le Courage de la v\u00e9rit\u00e9, <\/em>Michel Foucault met en avant la figure du parr\u00e8siaste, ce sujet politique conscient, indispensable en d\u00e9mocratie, dont le courage r\u00e9side dans le discours de v\u00e9rit\u00e9. Sa franchise, son \u00abdire vrai\u00bb, au risque de compromettre le dialogue instaur\u00e9 avec celui qui subit le r\u00e9quisitoire et, peut-\u00eatre d\u2019y perdre la vie, font du parr\u00e8siaste la figure m\u00eame de l\u2019\u00e9thique en d\u00e9mocratie.<\/p>\n<p id=\"U503773272232TKI\">King s\u2019est adonn\u00e9 toute sa vie \u00e0 cette <em>parrh\u00easia <\/em>et, avant de lui co\u00fbter la vie, elle lui co\u00fbta la solitude, la disgr\u00e2ce et l\u2019opprobre g\u00e9n\u00e9ral. Lorsqu\u2019il meurt en\u00a01968, son isolement politique et moral est criant. Son \u00abdire- vrai\u00bb est insupportable, d\u00e9j\u00e0 on ne peut plus l\u2019entendre. Sa critique anticapitaliste et sa d\u00e9nonciation visionnaire des in\u00e9galit\u00e9s de richesses n\u00e9es de l\u2019exploitation des Noirs et des institutions au service du march\u00e9 \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 intol\u00e9rables. Il n\u2019est plus re\u00e7u par les organisations r\u00e9formistes les plus en vue, et subit les accusations l\u00e9thales d\u2019antiam\u00e9ricanisme, de communisme, de radicalisation. La gauche le l\u00e2che\u200a: \u00e0 la veille de sa mort, seuls 30\u200a% des Am\u00e9ricains le jugent favorablement. Qu\u2019il condamn\u00e2t publiquement les errements imp\u00e9rialistes am\u00e9ricains au Vietnam \u00e9tait une nouvelle subversion, celle qui acheva de lui ali\u00e9ner ses partisans les plus r\u00e9solus\u200a: le <em id=\"U50377327223229\">New York Times,<\/em> dont la couverture de la lutte des droits civiques au Sud quitta rarement la une, le juge d\u00e9sormais us\u00e9, aigri, nuisible \u00e0 la cause qu\u2019il d\u00e9fend. Mais son impertinence fondamentale, celle qui lui vaut un tel d\u00e9saveu, est ailleurs.<\/p>\n<p id=\"U503773272232NoC\">King n\u2019accuse en effet pas les supr\u00e9macistes blancs d\u2019\u00eatre les principaux ennemis de l\u2019\u00e9galit\u00e9. Ceux qu\u2019il met au d\u00e9fi de partager l\u2019espace, le pouvoir et les richesses avec les Noirs et autres opprim\u00e9s, sont ceux-l\u00e0 m\u00eame qui se disent les amis de la cause. D\u00e9plorant <em>\u00able silence consternant des braves gens\u00bb<\/em> et la complaisance fondamentale des r\u00e9formistes bon teint, il transgresse le grand r\u00e9cit national d\u2019une avanc\u00e9e messianique vers la justice et l\u2019harmonie ralentie par un Sud d\u00e9suet mais relanc\u00e9e par les forces du progr\u00e8s. Il accuse les d\u00e9mocrates des grandes villes du Nord \u2013\u200ala gauche pour le dire vite\u200a\u2013 de freiner le passage \u00e0 un r\u00e9gime d\u2019\u00e9galit\u00e9 <em>r\u00e9elle<\/em> qui supposerait emplois, \u00e9ducation, salaires d\u00e9cents, logements dignes et jouissance du pouvoir politique pour les opprim\u00e9s et d\u00e9munis de toutes races. Au grand mensonge <span id=\"U503773272232UeD\">d<\/span>\u2019un racisme cantonn\u00e9 aux anciens \u00c9tats esclavagistes, King r\u00e9pond qu\u2019il est une partie int\u00e9grante de l\u2019\u00e9conomie politique du pays et l\u00e8ve le voile sur un racisme institutionnel plus redoutable encore dans la Californie des hippies, le Chicago progressiste ou le New\u00a0York des <em>liberals.<\/em><\/p>\n<figure style=\"width: 590px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/upload\/gal_18337.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"448\" \/><figcaption class=\"wp-caption-text\">Los Angeles, 1964 : un groupe d&rsquo;opposantes \u00e0 la proposition 14, \u00ab\u00a0l\u00e9galisant la haine\u00a0\u00bb, entourant le conseiller municipal Tom Bradley, qui sera maire de la ville de 1973 \u00e0 1993<\/figcaption><\/figure>\n<p id=\"U503773272232QfD\">En 1964 par exemple, il se rend en Californie pour lutter contre la perspective d\u2019un r\u00e9f\u00e9rendum local, dit \u00abProposition 14\u00bb, dont le but est de s\u2019opposer \u00e0 une mesure de lutte contre la discrimination au logement. Bien loin du vieux Sud, il se fait huer, et le \u00abGolden State\u00bb obtient, avec 75\u200a% des votes, de sauver sa s\u00e9gr\u00e9gation spatiale, les ghettos ici, et les banlieues bien blanches l\u00e0. Neuf mois plus tard, c\u2019est \u00e0 Los Angeles que l\u2019arrestation arbitraire d\u2019un jeune Noir provoque la r\u00e9bellion urbaine du ghetto de Watts, qui fera 34\u00a0morts.<\/p>\n<figure style=\"width: 590px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/upload\/gal_18338.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"395\" \/><figcaption class=\"wp-caption-text\">En marche pour les droits civiques sur Charles Street, Boston, le 23 avril 1965<\/figcaption><\/figure>\n<p>Dans le tr\u00e8s progressiste Massachussetts, en\u00a01965, il expose ce racisme latent, poli, qui pousse son cher Boston (il y passa sa th\u00e8se et y rencontra son \u00e9pouse) \u00e0 adopter d\u00e8s\u00a01961 des mesures de contournement d\u2019une carte scolaire soumise \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif de mixit\u00e9 raciale. Sans faiblir, il d\u00e9voile encore la pusillanimit\u00e9 des Eglises et l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 des syndicats qui, non contents de privil\u00e9gier les Blancs, se d\u00e9tournent de lui lorsqu\u2019il d\u00e9nonce le siphonnage budg\u00e9taire des politiques sociales au nom de l\u2019imp\u00e9ratif guerrier au Vietnam.<\/p>\n<p id=\"U503773272232LCI\">King a certes \u00e9chou\u00e9 \u00e0 bien des \u00e9gards mais Sisyphe peut-il l\u2019emporter\u200a? Aujourd\u2019hui, ils sont nombreux, les enfants de King, \u00e0 ne pas \u00eatre surpris de la conqu\u00eate de la Maison Blanche par l\u2019id\u00e9ologie de la sup\u00e9riorit\u00e9 blanche. Ils ont h\u00e9rit\u00e9 de son <em>\u00abcourage de la v\u00e9rit\u00e9\u00bb<\/em> et ne sont ni dupes de la r\u00e9cup\u00e9ration opportune de King par l\u2019establishment ni de la commis\u00e9ration ti\u00e8de de la gauche de 2018 face au d\u00e9ni de justice et \u00e0 l\u2019exclusion sociale des Noirs (et qui brille par son absence dans les cort\u00e8ges). King n\u2019est pas mort pour l\u2019Am\u00e9rique mais pour la justice en Am\u00e9rique. C\u2019est cette v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019il faut c\u00e9l\u00e9brer.<\/p>\n<p class=\"note\">Sylvie Laurent est l&rsquo;auteure de\u200a<em> la\u00a0Couleur du march\u00e9,<\/em> Seuil, 2016.<\/p>\n<p><span class=\"authors\"> <span class=\"author\"> <a href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/auteur\/13115-sylvie-laurent\">Sylvie Laurent am\u00e9ricaniste, chercheure associ\u00e9e \u00e0 Harvard et Stanford, professeure \u00e0 Sciences-Po<\/a> <\/span> <\/span><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/debats\/2018\/04\/04\/martin-luther-king-heros-tragique_1640922\"><span class=\"envoi\">Source<\/span><\/a><\/p>\n<p>\u25baLire aussi De Martin Luther King \u00e0 \u00ab Black Lives Matter \u00bb. Entretien avec Sylvie Laurent, par <em>Manuel Cervera-Marzal, Contretemps,\u00a0 janvier 2017<\/em> <iframe src=\"\/\/www.ultimedia.com\/deliver\/generic\/iframe\/mdtk\/01114596\/src\/vpl5x8\/zone\/19\/showtitle\/1\/\" width=\"770\" height=\"435\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p><em>Dans cet entretien avec Manuel Cervera-Marzal, Sylvie Laurent revient sur les questions soulev\u00e9es par ses deux derniers ouvrages : <\/em>Martin Luther King. Une biographie<em> (Seuil, 2015) et <\/em>La couleur du march\u00e9. Racisme et n\u00e9olib\u00e9ralisme aux Etats-Unis<em> (Seuil, 2016). En d\u00e9pit de l\u2019arriv\u00e9e pour la premi\u00e8re fois d\u2019un Noir \u00e0 la Maison blanche, les in\u00e9galit\u00e9s raciales se sont consid\u00e9rablement creus\u00e9es durant les deux mandats d\u2019Obama, venant redoubler des in\u00e9galit\u00e9s de classe qui s\u2019\u00e9taient accrues sous les pr\u00e9sidences de Bill Clinton et George W. Bush. Comment comprendre le tournant n\u00e9olib\u00e9ral du Parti d\u00e9mocrate\u00a0? Et face \u00e0 l\u2019oligarchie bipartisane et financi\u00e8re qui gouverne le pays, o\u00f9 en sont les luttes sociales\u00a0? Et pour commencer, comment r\u00e9inscrire le combat antiraciste port\u00e9 actuellement par \u00ab\u00a0Black Lives Matter\u00a0\u00bb, entre autres, dans l\u2019histoire longue des luttes pour l\u2019\u00e9mancipation aux \u00c9tats-Unis\u00a0? <\/em><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-13780\" src=\"http:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/sylvielaurent-luther-king-310x512.jpg\" sizes=\"(max-width: 264px) 100vw, 264px\" srcset=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/sylvielaurent-luther-king-310x512.jpg 310w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/sylvielaurent-luther-king-155x256.jpg 155w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/sylvielaurent-luther-king.jpg 333w\" alt=\"sylvielaurent-luther-king\" width=\"264\" height=\"436\" \/><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-13781 alignleft\" src=\"http:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/sylvielaurent-couleurmarche-359x512.jpg\" sizes=\"(max-width: 305px) 100vw, 305px\" srcset=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/sylvielaurent-couleurmarche-359x512.jpg 359w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/sylvielaurent-couleurmarche-180x256.jpg 180w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/sylvielaurent-couleurmarche.jpg 421w\" alt=\"sylvielaurent-couleurmarche\" width=\"305\" height=\"435\" \/><\/p>\n<p><strong>MCM\u00a0: Tout le monde conna\u00eet Martin Luther King. Vous avez pourtant \u00e9prouv\u00e9 l\u2019envie de lui consacrer une nouvelle biographie. Pourquoi\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>S.L\u00a0: Pour \u00eatre parfaitement honn\u00eate, au d\u00e9but, je ne voulais pas \u00e9crire une biographie de Martin Luther King. Mon projet \u00e9tait initialement destin\u00e9 \u00e0 un \u00e9diteur am\u00e9ricain. Il s\u2019agissait de faire l\u2019\u00e9tude de la \u00ab\u00a0campagne des pauvres\u00a0\u00bb, qui est le dernier projet de King, celui qu\u2019il menait en 1968, consistant \u00e0 d\u00e9passer la logique des droits civiques pour passer \u00e0 la question des droits humains et d\u2019une union des pauvres, d\u2019un mouvement prol\u00e9tarien par-del\u00e0 la question raciale. Cela me semblait fondamental, d\u2019autant que King a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9 trois semaines avant que la campagne ne soit lanc\u00e9e.<\/p>\n<p>Il se trouve que, pour un lectorat fran\u00e7ais, ce sujet \u00e9tait un peu trop pointu. Mon \u00e9diteur au Seuil a sugg\u00e9r\u00e9 de garder cette trame consistant \u00e0 mettre en avant les convictions socialistes de King \u2013 qui \u00e9taient m\u00e9connues \u2013, tout en \u00e9tendant la perspective, afin de pr\u00e9senter la vie et la pens\u00e9e de King de sa naissance \u00e0 sa mort. Faire une histoire politique et intellectuelle de King consistait \u00e0 mettre l\u2019accent sur ses id\u00e9es, qui s\u2019\u00e9laborent quelque part entre le <em>social gospel<\/em>, la philosophie noire et le marxisme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>MCM\u00a0: Votre ouvrage d\u00e9peint un Martin Luther King plus subversif que celui des manuels d\u2019histoire. Vous soulignez par exemple que son antiracisme \u2013 connu de tous \u2013 \u00e9tait indissociable d\u2019un engagement anticapitaliste et un anti-imp\u00e9rialiste. Comment d\u00e9finir au juste son combat politique\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>SL\u00a0: Il y a tout un d\u00e9bat historiographique sur son parcours et ses \u00e9volutions. Etait-il d\u2019embl\u00e9e profond\u00e9ment marxisant mais contraint de garder sous le boisseau ses convictions anticapitalistes pour se concentrer sur la question des droits civiques\u00a0? Certains disent que Rosa Parks l\u2019a un peu forc\u00e9 \u00e0 se concentrer sur la question des droits formels et que ce n\u2019est qu\u2019une fois ces derniers conquis qu\u2019il est revenu \u00e0 la justice sociale. D\u2019autres soutiennent que ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 \u00e0 partir de la guerre du Vietnam, qu\u2019il d\u00e9nonce en 1967, \u00a0qu\u2019il a vraiment cess\u00e9 de croire dans la capacit\u00e9 de l\u2019Am\u00e9rique \u00e0 s\u2019amender et qu\u2019il a radicalis\u00e9 son combat.<\/p>\n<p>Dans mon livre, j\u2019essaie de r\u00e9concilier les deux th\u00e9ories, de montrer les ruptures et les continuit\u00e9s. Incontestablement c\u2019est quelqu\u2019un dont les premi\u00e8res critiques acerbes du syst\u00e8me capitaliste sont tr\u00e8s anciennes. Il commence d\u00e8s le s\u00e9minaire \u00e0 lire les philosophes du droit et de l\u2019histoire\u00a0; il n\u2019a m\u00eame pas vingt ans lorsqu\u2019il \u00e9crit (en particulier dans ses lettres \u00e0 Coretta) que Marx a raison et qu\u2019un r\u00e9gime in\u00e9galitaire qui donne la majorit\u00e9 du pouvoir et de la richesse \u00e0 une minorit\u00e9 en exploitant les masses est vou\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre. Evidemment ce qui est compliqu\u00e9 pour lui, qui est pasteur, fils de pasteur et petit-fils de pasteur, c\u2019est l\u2019ath\u00e9isme visc\u00e9ral du marxisme. L\u2019autre probl\u00e8me pour King, c\u2019est la contradiction entre le mat\u00e9rialisme historique et le messianisme chr\u00e9tien, de m\u00eame qu\u2019il reproche au marxisme de consid\u00e9rer l\u2019homme comme un moyen et non une fin. Le christianisme social europ\u00e9en, a r\u00e9ussi \u00e0 r\u00e9concilier ces deux philosophies mais aux Etats-Unis, o\u00f9 le socialisme est \u00e9rig\u00e9 en contre-mod\u00e8le diabolique, et o\u00f9 l\u2019on accuse les militants noirs de subversion anti-am\u00e9ricaine, c\u2019est irr\u00e9ductible.<\/p>\n<p>\u00c0 partir du moment o\u00f9 l\u2019\u00e9galit\u00e9 civique a \u00e9t\u00e9 obtenue en 1964-1965 \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire la fin de la s\u00e9gr\u00e9gation institutionnelle et la reconnaissance du droit de vote, en somme la fin des aspects les plus criants et les plus attentatoires aux libert\u00e9s fondamentales, King d\u00e9veloppe l\u2019id\u00e9e d\u2019une seconde phase de la r\u00e9volution des droits des Noirs, celle de la justice \u00e9conomique et sociale. Or le probl\u00e8me est que pour l\u2019Am\u00e9rique la libert\u00e9 formelle qui fut accord\u00e9e aux Afro-Am\u00e9ricains, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 beaucoup, beaucoup trop. Donc de 1965 \u00e0 1968, King passe trois ann\u00e9es \u00e0 pr\u00eacher dans le d\u00e9sert. Pire, cet homme encens\u00e9 en 1964 sombre dans des abysses d\u2019impopularit\u00e9, on le juge ingrat et subversif.<\/p>\n<p>Rappelons que l\u2019Am\u00e9rique est terriblement divis\u00e9e en cette fin des ann\u00e9es 1960. La r\u00e9action droiti\u00e8re se profile avec Nixon. Nous sommes en plein mouvement de la contre-culture, de lutte contre la guerre au Vietnam, d\u2019opposition \u00e0 l\u2019imp\u00e9rialisme et King est lui aussi un dissident. Cet \u00ab\u00a0embarrassant Docteur King\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 effac\u00e9 de la m\u00e9moire nationale parce que ces engagements contreviennent \u00e0 la mythologie nationale, selon laquelle on serait parvenu \u00e0 une r\u00e9conciliation et une r\u00e9demption gr\u00e2ce au vote des droits civiques. Il y a donc ind\u00e9niablement continuit\u00e9 chez King mais il est \u00e9galement soumis aux al\u00e9as de la m\u00e9moire et des r\u00e9cup\u00e9rations id\u00e9ologiques, on c\u00e9l\u00e8bre le pasteur \u00ab\u00a0r\u00eaveur\u00a0\u00bb, non violent, empathique et conciliateur. Mais l\u2019insoumis d\u00e9\u00e7u par les atermoiements de son pays sur la justice n\u2019a d\u00fb qu\u2019au travail r\u00e9cent des historiens de retrouver gr\u00e2ce.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>MCM\u00a0: A vous \u00e9couter et \u00e0 vous lire, on a le sentiment que King a subi le m\u00eame sort que Che Guevara\u00a0: aseptis\u00e9, \u00e9dulcor\u00e9, mercantilis\u00e9\u2026 Comment une figure aussi d\u00e9rangeante a-t-elle fini par \u00eatre c\u00e9l\u00e9br\u00e9e par ceux-l\u00e0 m\u00eame qui, autrefois, \u00e9taient ses adversaires les plus farouches\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p>SL\u00a0: C\u2019est Ronald Reagan qui, en 1983, a institu\u00e9 une journ\u00e9e de c\u00e9l\u00e9bration nationale pour Martin Luther King. Ce n\u2019est pas un hasard. Quand vous m\u00e9morialisez ou que vous panth\u00e9onisez un personnage si r\u00e9volt\u00e9, c\u2019est une fa\u00e7on de la rapatrier dans le giron de la mythologie nationale. Et c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s important pour le Pr\u00e9sident am\u00e9ricain \u2013 celui-l\u00e0 m\u00eame qui consid\u00e9rait que la page de l\u2019\u00e9galit\u00e9 raciale \u00e9tait derri\u00e8re nous, que \u00e7a suffisait comme \u00e7a, que les Noirs ne devaient plus trop en demander \u2013 d\u2019\u00e9riger symboliquement King en p\u00e8re fondateur de la nation, sur le mode \u00ab\u00a0nous avons r\u00e9alis\u00e9 notre id\u00e9al d\u00e9mocratique, King en est t\u00e9moin et garant\u00a0\u00bb. Evidemment cela est un tour de passe-passe m\u00e9moriel tr\u00e8s important.<\/p>\n<p>Pour le reste, l\u2019assassinat de Martin Luther King en avril 68 a conduit \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019alternative non-violente et \u00e9galitaire avait disparu avec lui. Certains ont argu\u00e9 que, puisque sa mort a provoqu\u00e9 l\u2019explosion des ghettos, les r\u00e9voltes urbaines, le passage \u00e0 une forme de radicalisme plus intransigeant, la strat\u00e9gie non-violente de King \u00e9tait inop\u00e9rante. D\u2019autres disent que s\u2019il n\u2019avait \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 alors la version pacifiste, sympathique, conciliante du combat l\u2019aurait emport\u00e9e. C\u2019est tout \u00e0 fait faux puisque lui-m\u00eame s\u2019\u00e9tait largement rapproch\u00e9 de la version radicale. C\u2019est une fa\u00e7on de cr\u00e9er des dichotomies du style \u00ab\u00a0Malcom X le mauvais gar\u00e7on\u00a0\u00bb vs \u00ab\u00a0King le gentil\u00a0\u00bb. Bref, il a servi, depuis l\u2019outre-tombe, aux avocats de la contre-r\u00e9volution pour justifier le retour \u00e0 l\u2019ordre et \u00e0 la conservation du statu quo racial.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>MCM\u00a0: La force de King est aussi d\u2019avoir conjugu\u00e9, ou d\u2019avoir tent\u00e9 de conjuguer, deux traditions souvent tenues pour incompatibles\u00a0: christianisme et marxisme, amour et r\u00e9volution, non-violence et lutte des classes. Comment op\u00e9ra-t-il cette synth\u00e8se\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>SL\u00a0: Le chainon manquant, c\u2019est Gandhi. Il lui a fallu passer par la m\u00e9diation philosophique d\u2019un homme de couleur, non am\u00e9ricain, non blanc, non occidental, pour parvenir \u00e0 l\u2019id\u00e9e que la r\u00e9volution pouvait \u00eatre non-violente.<\/p>\n<p>Il y a six ans j\u2019ai \u00e9crit dans <em>La Vie des id\u00e9es <\/em>un papier qui s\u2019appelle \u00ab\u00a0La non-violence est-elle possible\u00a0?\u00a0\u00bb, dans lequel je montre que Gandhi, nourri de la pens\u00e9e de Thoreau mais aussi de Tolsto\u00ef et du Christ, soutient qu\u2019il existe un tiers espace entre la violence arm\u00e9e et la r\u00e9volte spirituelle. Ce tiers espace est rendu possible gr\u00e2ce \u00e0 une violence inflig\u00e9e \u00e0 soi-m\u00eame. Donc Martin Luther King pense, comme Gandhi, qu\u2019un peuple opprim\u00e9 peut, gr\u00e2ce \u00e0 une \u00e9thique de la <em>satyagraha <\/em>(l\u2019\u00e9treinte<em> (graha) <\/em>de la v\u00e9rit\u00e9<em> (Satya). <\/em>\u00a0red\u00e9finir l\u2019\u00e9mancipation par une \u00e9quation dialectique entre l\u2019opprim\u00e9, l\u2019oppresseur et le spectateur. La strat\u00e9gie consiste \u00e0 produire un sentiment de culpabilit\u00e9 chez celui qui inflige la violence mais aussi chez celui qui en est le t\u00e9moin. C\u2019est extraordinaire.<\/p>\n<p>Gandhi montre que la non-violence, loin de la passivit\u00e9 chr\u00e9tienne consistant \u00e0 tendre l\u2019autre joue par amour, n\u2019est pas qu\u2019une posture \u00e9thico-religieuse. Elle est une strat\u00e9gie politique qui peut \u00eatre agressive. Gandhi articule la non-violence \u00e0 l\u2019id\u00e9e de r\u00e9volution pour parvenir au changement social. La d\u00e9sob\u00e9issance civile, chez Gandhi et King, n\u2019est plus l\u2019acte d\u2019un individu seul, comme chez Thoreau, car pour eux elle doit se d\u00e9ployer \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des masses pour provoquer le changement social. Cette id\u00e9e que les masses ont le pouvoir, c\u2019est profond\u00e9ment marxiste. Mais l\u2019id\u00e9e que les masses peuvent renverser les rapports de force sans avoir recours \u00e0 la violence, Gandhi la trouve dans la philosophie indienne.<\/p>\n<p>D\u00e8s les ann\u00e9es 1930, de nombreux Noirs partent en Inde pour suivre les enseignements du Mahatma et rapatrient sa philosophie dans le sud raciste des Etats-Unis. Au travers de ce cosmopolitisme des opprim\u00e9s se d\u00e9veloppe une fraternit\u00e9 de cause.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>MCM\u00a0: En quoi l\u2019action et la pens\u00e9e de King restent utiles pour les luttes actuelles\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>SL\u00a0: Il y a beaucoup de raisons. Celle qui parle le plus est la question in\u00e9galitaire. Il y a une esp\u00e8ce d\u2019incapacit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s occidentales \u00e0 penser de fa\u00e7on \u00ab\u00a0totale\u00a0\u00bb la question de l\u2019in\u00e9galit\u00e9. Une \u00e9troitesse d\u2019esprit oppose les revendications de reconnaissance \u2013 la reconnaissance des droits, des \u00ab\u00a0minorit\u00e9s\u00a0\u00bb, des femmes, de genre \u2013 \u00e0 la vieille grille de lecture marxiste \u2013 les riches et les pauvres, les poss\u00e9dants et les domin\u00e9s. Or Martin Luther King a r\u00e9ussi \u00e0 montrer qu\u2019il y a une dialectique fondamentale entre reconnaissance des identit\u00e9s et lutte contre l\u2019exploitation capitaliste.<\/p>\n<p>Faute de comprendre cette dialectique, on ne peut vraiment saisir ce qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les rapports de forces qui continuent \u00e0 irriguer nos soci\u00e9t\u00e9s, en particulier la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine, qui se vit comme une soci\u00e9t\u00e9 sans classes, dans son mythe originel de l\u2019\u00e9galit\u00e9 pour tous. Il faut bien dire qu\u2019\u00e0 regarder les Etats-Unis depuis 30 ans, on se rend compte \u00e0 quel point il y a eu une incapacit\u00e9 \u00e0 penser deux choses\u00a0: la persistance de la question de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 raciale, et la fa\u00e7on dont le creusement des in\u00e9galit\u00e9s de richesse a fondamentalement eu partie li\u00e9e avec le sentiment que l\u2019autre l\u2019emportait sur moi, que mon d\u00e9clin se faisait forc\u00e9ment parce que l\u2019autre parvenait \u00e0 s\u2019extraire de sa condition de subalterne.<\/p>\n<p>L\u2019analyse de W.E.B. Du Bois, qui parlait du \u00ab\u00a0salaire symbolique\u00a0\u00bb de l\u2019ouvrier blanc, reste d\u2019une grande actualit\u00e9. Marx avait saisi \u00e0 propos des Irlandais que l\u2019ouvrier blanc, m\u00eame s\u2019il est aussi exploit\u00e9 que le Noir, se voyait conf\u00e9rer par l\u2019\u00e9lite ce petit privil\u00e8ge symbolique consistant \u00e0 \u00eatre blanc et \u00e0 \u00eatre trait\u00e9 comme tel par l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9. C\u2019est fondamental pour comprendre l\u2019\u00e9lection de Trump\u00a0: les gens qui vivent le d\u00e9classement \u2013 qu\u2019il soit fantasm\u00e9 ou r\u00e9el \u2013 le vivent de fa\u00e7on d\u2019autant plus grave qu\u2019ils ont le sentiment d\u2019un d\u00e9clin relatif aux autres groupes sociaux, qu\u2019ils ont perdu en qualit\u00e9 de vie parce que d\u2019autres se gobergent des aides publiques\u00a0! Les immigr\u00e9s ont pris mon emploi et les Noirs, qui sont plus pr\u00e9sents dans l\u2019espace public, ont remis en cause l\u2019image normative de l\u2019Am\u00e9ricain moyen, forc\u00e9ment blanc et h\u00e9t\u00e9rosexuel. Cette id\u00e9e de perte du privil\u00e8ge est essentielle.<\/p>\n<p>Pendant longtemps on a eu une vision ir\u00e9nique de l\u2019\u00e9galit\u00e9\u00a0: on pensait que plus on avancerait vers l\u2019\u00e9galit\u00e9 r\u00e9elle, plus chacun y gagnerait. Mais on se rend compte, et Martin Luther King l\u2019avait dit, que non, on ne peut avancer vers l\u2019\u00e9galit\u00e9 qu\u2019\u00e0 la condition que certains l\u00e2chent un peu de leurs privil\u00e8ges. Et ce n\u2019est que dans l\u2019acceptation de cette perte de privil\u00e8ges que la justice sociale prendra corps. \u00c0 titre d\u2019exemple, la s\u00e9gr\u00e9gation spatiale mine la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine\u00a0; tant que les quartiers blancs proprets et paisibles de banlieues n\u2019accepteront pas les logements sociaux et la pr\u00e9sence de familles de couleur en leur sein, ce qui certes leur co\u00fbte, le pays ne progressera pas. Il n\u2019y a aucune raison qu\u2019ils soient les seuls \u00e0 b\u00e9n\u00e9ficier de bonnes \u00e9coles, de bons transports publics et de tous les privil\u00e8ges aff\u00e9rant \u00e0 une pleine citoyennet\u00e9. \u00c0 cet \u00e9gard, Trump est la voix de ceux qui disent qu\u2019ils ne renonceront pas au moindre de leurs privil\u00e8ges, d\u2019ailleurs ils refusent m\u00eame que ces attributs soient consid\u00e9r\u00e9s comme des \u00ab\u00a0privil\u00e8ges\u00a0\u00bb. Ils se vivent comme des m\u00e9ritants ind\u00fbment mis en cause.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>MCM\u00a0: <em>La couleur du march\u00e9<\/em> (Seuil, 2016) se situe dans le prolongement de la biographie de King, puisque ce livre traite du racisme aux Etats-Unis. Concr\u00e8tement, de quoi s\u2019agit-il\u00a0? De quels maux sont victimes les Noirs aujourd\u2019hui\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>SL\u00a0: D\u2019un c\u00f4t\u00e9, dans la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine, il y a l\u2019id\u00e9e du \u00ab\u00a0postracial\u00a0\u00bb, qui est une aspiration, un horizon, une incantation. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, il y a les m\u00e9tamorphoses du racisme que l\u2019on identifie trop souvent \u00e0 la x\u00e9nophobie la plus grossi\u00e8re, le plus outranci\u00e8re, celle qui avait cours du temps de King. Or, si l\u2019on en croit les sondages d\u2019opinion r\u00e9alis\u00e9s depuis trente ann\u00e9es, ce racisme au sens strict, c\u2019est-\u00e0-dire la d\u00e9fense de la hi\u00e9rarchie des races sur fondement biologique et de la s\u00e9paration des communaut\u00e9s en fonction de leur couleur de peau, n\u2019est plus d\u00e9fendu par personne. Plus personne ne dirait officiellement qu\u2019il ne souhaite pas que sa fille ou son fils \u00e9pouse quelqu\u2019un d\u2019une autre couleur.<\/p>\n<p>Mais entre les d\u00e9clarations et les pratiques sociales il y a \u00e9videmment une grande diff\u00e9rence. Si la diff\u00e9renciation biologique est tomb\u00e9e en d\u00e9su\u00e9tude, la culturalisation des trajectoires sociales a pris le relai\u00a0: si les Noirs sont plus pauvres, c\u2019est parce qu\u2019ils n\u2019auraient pas d\u2019\u00e9thique du travail, s\u2019ils sont massivement incarc\u00e9r\u00e9s, c\u2019est parce qu\u2019ils seraient particuli\u00e8rement enclins \u00e0 la criminalit\u00e9. Ce n\u00e9oracisme est redoutable car il sert \u00e0 normaliser et \u00e0 rationaliser l\u2019in\u00e9gale distribution des richesses et des opportunit\u00e9s.<\/p>\n<p>Pour revenir \u00e0 la s\u00e9gr\u00e9gation, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019in\u00e9gale distribution de l\u2019acc\u00e8s aux biens communs, ce discours sur les comportements de tel ou tel groupe qui se rendrait coupable de sa propre exclusion justifie l\u2019entre-soi des nantis. Ainsi, on se rend compte que moins les Am\u00e9ricains se disaient favorables \u00e0 la s\u00e9gr\u00e9gation pratiqu\u00e9e jadis dans les \u00e9tats du sud, plus en r\u00e9alit\u00e9 ils vivaient dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 les Blancs ont spatialement fait s\u00e9cession\u00a0! Aujourd\u2019hui le niveau de s\u00e9gr\u00e9gation sociale et raciale \u2013 les deux se recoupent \u2013 est plus \u00e9lev\u00e9 que dans les ann\u00e9es 1960. On a vot\u00e9 la fin de la s\u00e9gr\u00e9gation l\u00e9gale en 1964 \u2013 toute loi visant \u00e0 s\u00e9parer strictement les individus en fonction de leur couleur de peau est anticonstitutionnelle \u2013 et on se retrouve quarante ans plus tard avec des blancs qui vivent avec des blancs, des noirs avec les noirs, des enfants blancs qui ne savent pas ce qu\u2019est un autre \u00e9l\u00e8ve noir ou hispanique, et une esp\u00e8ce de schizophr\u00e9nie institutionnelle, dont ne profitent que les blancs.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 que la chose est subtile et que le n\u00e9olib\u00e9ralisme arrive \u00e0 conforter tout \u00e7a\u00a0: l\u2019id\u00e9ologie n\u00e9olib\u00e9rale naturalise les in\u00e9galit\u00e9s, elle pr\u00e9tend que toutes les barri\u00e8res structurelles et syst\u00e9miques ont \u00e9t\u00e9 abolies, et que dor\u00e9navant gr\u00e2ce au march\u00e9 chaque individu a une chance \u00e9gale de r\u00e9ussir, qu\u2019il faut \u00eatre en permanence un entrepreneur de soi-m\u00eame, qu\u2019il faut montrer \u00e0 quel point on est capable, et que par cons\u00e9quent ceux qui n\u2019y parviennent pas ont une inadaptation culturelle \u00e0 la r\u00e9ussite. Aux yeux de la plupart des Am\u00e9ricains, la raison principale selon laquelle les minorit\u00e9s de couleur sont afflig\u00e9es d\u2019un destin social pr\u00e9occupant en comparaison \u00e0 celui des blancs, c\u2019est qu\u2019ils ne sont pas assez durs \u00e0 la t\u00e2che et sont d\u00e9nu\u00e9s d\u2019esprit d\u2019initiative. Autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments de langage du lib\u00e9ralisme contemporain, consistant \u00e0 dire que toutes les mesures de correction des in\u00e9galit\u00e9s servent en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 inhiber l\u2019initiative individuelle.<\/p>\n<p>On est donc dans un n\u00e9oracisme qui nie la r\u00e9alit\u00e9 de la s\u00e9gr\u00e9gation et de la discrimination syst\u00e9mique en tant que ph\u00e9nom\u00e8nes cr\u00e9\u00e9s, entretenus et perp\u00e9tu\u00e9s. L\u2019id\u00e9e est que les in\u00e9galit\u00e9s sont le fruit d\u2019une in\u00e9galit\u00e9 naturelle au march\u00e9, et qu\u2019y contrevenir serait n\u00e9faste pour les int\u00e9ress\u00e9s eux-m\u00eames. Donner des aides sociales ferait des gens des assist\u00e9s\u00a0; cela d\u00e9sinciterait l\u2019initiative, donc il faut forcer ces gens \u00e0 se lever et \u00e0 travailler le matin pour gagner leur pitance.<\/p>\n<p>Ce discours de n\u00e9gation s\u2019applique aussi \u00e0 la police. Jamais la police n\u2019a \u00e9t\u00e9 aussi populaire dans l\u2019histoire des \u00c9tats-Unis. On sort pourtant de trois ans de litanie de meurtres de jeunes hommes d\u00e9sarm\u00e9s, g\u00e9n\u00e9ralement Africains-am\u00e9ricains ou Latinos. L\u2019id\u00e9e est que la police est la derni\u00e8re fronti\u00e8re, qui maintient les hordes sauvages \u00e0 la lisi\u00e8re de notre soci\u00e9t\u00e9 bien r\u00e9gul\u00e9e, bien ordonn\u00e9e. Les classes dangereuses perturbent une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 chacun trouve spontan\u00e9ment sa place.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>MCM\u00a0: Pour d\u00e9finir ce n\u00e9oracisme vous parlez de \u00ab\u00a0racisme sans racistes\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0racisme sans intention\u00a0\u00bb.<\/strong><\/p>\n<p>SL\u00a0: Oui, l\u2019expression vient du sociologue Eduardo Bonilla-Silva. C\u2019est la grande limite du mouvement des droits civiques des ann\u00e9es 1960\u00a0: lorsqu\u2019on va aujourd\u2019hui plaider sa cause devant un tribunal pour une affaire de discrimination, la charge de la preuve p\u00e8se sur les victimes. Pour qu\u2019un employeur ou un propri\u00e9taire par exemple soit condamn\u00e9 pour discrimination, il faut prouver l\u2019intention discriminatoire.<\/p>\n<p>Par exemple, d\u00e9montrer qu\u2019il a \u00e9crit dans un SMS ou un document quelconque \u00ab\u00a0on ne louera pas nos appartements \u00e0 des Noirs\u00a0\u00bb, le juge peut d\u00e9montrer qu\u2019il y a intention raciste. Mais cela n\u2019arrive jamais, on plaide plut\u00f4t le confort du voisinage, la baisse de la valeur du m\u00e8tre carr\u00e9 ou les desiderata de la client\u00e8le, autant d\u2019arguments parfaitement racialis\u00e9s mais qui avancent masqu\u00e9s. Si un restaurateur pr\u00e9f\u00e8re mettre une Noire \u00e0 la plonge plut\u00f4t qu\u2019au service en salle pour ne pas d\u00e9plaire aux clients, aucun juge ne pourra prouver qu\u2019il y a une intention raciste.<\/p>\n<p>Il est par ailleurs difficile pour la justice de l\u00e9gif\u00e9rer dans le priv\u00e9, tant on per\u00e7oit ces interventions en mati\u00e8re de justice raciale comme des intrusions. C\u2019est m\u00eame le point de vue du nouveau ministre de la justice, Jeff Session, ce qui en dit long sur la r\u00e9action qui vient.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>MCM\u00a0: Le livre s\u2019ouvre ce constat\u00a0: <em>\u00ab\u00a0la passion suscit\u00e9e par l\u2019\u00e9lection puis la pr\u00e9sence d\u2019un Noir \u00e0 la Maison Blanche a diverti l\u2019attention et masqu\u00e9 le creusement des in\u00e9galit\u00e9s raciales aux Etats-Unis. <\/em><\/strong><strong><em>[<\/em><\/strong><strong><em>\u2026] Ce qui importe n\u2019est pas la couleur accidentelle d\u2019Obama mais la couleur immuable du march\u00e9\u00a0\u00bb<\/em><\/strong><strong>. Comment rendre compte d\u2019un tel paradoxe\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>SL\u00a0: On pourrait dire que ce n\u2019est pas du tout un paradoxe. L\u2019une des grandes ruses du n\u00e9olib\u00e9ralisme est ce que certains chercheurs ont appel\u00e9 la \u00ab\u00a0diversit\u00e9 n\u00e9olib\u00e9rale\u00a0\u00bb, consistant \u00e0 mettre en avant un ou deux individus exemplaires. Cela permet de dire \u00ab\u00a0si eux ont r\u00e9ussi, c\u2019est bien le signe que \u00ab\u00a0quand on veut on peut\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. On dit aussi qu\u2019une entreprise vantant sa diversit\u00e9 (une femme de couleur ici ou l\u00e0) est \u00ab\u00a0bonne pour le business\u00a0\u00bb, cela rel\u00e8ve de l\u2019image de marque du groupe.<\/p>\n<p>En un sens l\u2019\u00e9lection d\u2019Obama est une p\u00e9rip\u00e9tie. Les p\u00e9rip\u00e9ties en histoire ont de la substance. Mais une p\u00e9rip\u00e9tie est aussi peut-\u00eatre un d\u00e9crochage, un contretemps, un l\u00e9ger d\u00e9calage par rapport \u00e0 des logiques historiques profondes. La citoyennet\u00e9 am\u00e9ricaine comme exclusion des non-Blancs a 250 ans. 2008-2016, c\u2019est assez court au regard de ce temps long. Le fait qu\u2019il y ait eu comme un hoquet de l\u2019histoire avec l\u2019\u00e9lection d\u2019Obama conduit certes \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019une autre repr\u00e9sentation de l\u2019homme noir est possible. C\u2019est assez inou\u00ef. Mais en m\u00eame temps ce qu\u2019on voit aujourd\u2019hui, huit ans plus tard, c\u2019est \u00e0 quel point l\u2019Am\u00e9rique qui a pleur\u00e9 de joie en voyant l\u2019\u00e9lection d\u2019Obama, ne savait pas \u00e0 quel point l\u2019autre Am\u00e9rique grin\u00e7ait des dents.<\/p>\n<p>Progr\u00e8s racial et reculade avancent de concert, on est au-del\u00e0 de la dialectique historique traditionnelle. Trump et Obama sont deux ph\u00e9nom\u00e8nes siamois. Donald Trump a commenc\u00e9 sa campagne pr\u00e9sidentielle lorsqu\u2019il a dit d\u2019Obama\u00a0: \u00ab\u00a0cet homme est ill\u00e9gitime, o\u00f9 est-il n\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb. C\u2019est avant l\u2019histoire des Mexicains violeurs. L\u2019acte fondateur est de dire qu\u2019Obama ne peut pas \u00eatre pr\u00e9sident des Etats-Unis parce qu\u2019il n\u2019est pas des \u00ab\u00a0n\u00f4tres\u00a0\u00bb. Trump a exhum\u00e9 cette vieille croyance que si un Noir a acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la Maison Blanche, c\u2019est forc\u00e9ment par une d\u00e9possession, une imposture.<\/p>\n<p>\u00c0 cela s\u2019ajoute un Parti d\u00e9mocrate incapable de comprendre que ses politiques n\u00e9olib\u00e9rales \u00e0 outrance l\u2019\u00e9loignent d\u2019une partie de sa base. D\u00e9mocrates et R\u00e9publicains ont \u00e9t\u00e9 mis dans le m\u00eame sac de \u00ab\u00a0l\u2019establishment\u00a0\u00bb qui oublierait la r\u00e9alit\u00e9 de la vie de l\u2019Am\u00e9ricain moyen qui se l\u00e8ve t\u00f4t pour aller travailler. Donc Obama est \u00e0 la fois un accident et a suscit\u00e9 une r\u00e9action, un esprit de revanche, qui est un lieu commun de l\u2019histoire am\u00e9ricaine. \u00c0 chaque p\u00e9riode de progr\u00e8s succ\u00e8de une r\u00e9action. Ce pays est malade de la question raciale. C\u2019est sa grande ligne de clivage, son grand malaise.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>MCM\u00a0: L\u2019am\u00e9lioration du sort des Noirs se situe surtout du c\u00f4t\u00e9 de la lutte collective. O\u00f9 en est <em>Black Lives Matter\u00a0<\/em>? La mobilisation a pris une certaine ampleur, a-t-elle obtenu des succ\u00e8s\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>SL\u00a0: Black Lives Matter est le nom g\u00e9n\u00e9rique d\u2019une s\u00e9rie de groupes et de mouvements sociaux qui se d\u00e9ploient aux Etats-Unis depuis cinq ou six ans. Je suis aussi particuli\u00e8rement int\u00e9ress\u00e9e par les Moral Mondays, en Caroline du Nord, men\u00e9s par le pasteur William Barber, qui a commenc\u00e9 \u00e0 rassembler tous les lundis les opposants aux politiques aust\u00e9ritaires de son \u00c9tat, \u00e0 la privatisation des retraites, etc. Il est pasteur et noir. Les questions de brutalit\u00e9 polici\u00e8re, d\u2019oppression des immigr\u00e9s et des minorit\u00e9s sexuelles se sont tr\u00e8s rapidement agr\u00e9g\u00e9es. Finalement on s\u2019est retrouv\u00e9 avec une coalition de dissidents, qui a fait grand bruit.<\/p>\n<p>Il y a aussi le mouvement pour le salaire minimum \u00e0 15 dollars. Ils se battent farouchement aux quatre coins du pays sans que les m\u00e9dias n\u2019en parlent. \u00a0Cela fait toute une s\u00e9rie de mouvements sociaux \u00ab\u00a0grassroots\u00a0\u00bb qui ont une potentialit\u00e9 consid\u00e9rable. <em>Black Lives Matter<\/em> a montr\u00e9 qu\u2019il pouvait y avoir une universalit\u00e9 de la cause noire. Mais comme avec Martin Luther King, c\u2019est un mouvement profond\u00e9ment impopulaire. La majorit\u00e9 des Am\u00e9ricains consid\u00e8re que ce sont des agitateurs qui cherchent des complications inutiles, qui jettent de l\u2019huile sur le feu.<\/p>\n<p>Rudolph Giuliani, qui a un avenir prometteur dans l\u2019administration de Trump, dit que si vous d\u00e9fendez les droits des Noirs \u00e0 ne pas \u00eatre tu\u00e9s dans la rue c\u2019est que vous \u00eates anti-flics. On est dans cette id\u00e9e du jeu \u00e0 somme nulle\u00a0: \u00ab\u00a0si vous d\u00e9fendez les Noirs vous \u00eates contre les Blancs\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0si Obama est \u00e9lu c\u2019est qu\u2019il d\u00e9teste les Blancs\u00a0\u00bb. Cette politique du ressentiment est tr\u00e8s forte.<\/p>\n<p>La question se pose aussi de la cr\u00e9ation d\u2019un mouvement hispanique fort. Et les prisonniers restent \u00e0 la source de plusieurs contestations. On peut esp\u00e9rer que les 14 millions de personnes qui ont vot\u00e9 pour Bernie Sanders se retrouvent dans son mouvement pour une r\u00e9volution \u00e0 venir qui ne se contente pas de pousser la plateforme d\u00e9mocrate \u2013 on se demande bien ce que les D\u00e9mocrates vont faire d\u00e9sormais. Quelque chose se met en place dans la soci\u00e9t\u00e9 civile, pas forc\u00e9ment pour gagner des \u00e9lections mais pour commencer \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur ce que peut faire la gauche am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le temps de la d\u00e9ploration et de la consternation, il faut se mettre au travail. Il y a tout un chantier. Les progressistes am\u00e9ricains vont devoir repenser ce que Martin Luther King avait point\u00e9\u00a0: l\u2019articulation des in\u00e9galit\u00e9s et de la question du pouvoir. Quelles sont les logiques de domination aujourd\u2019hui\u00a0? Et surtout\u00a0: pourquoi ceux qui dominent ont le sentiment d\u2019\u00eatre les domin\u00e9s\u00a0? C\u2019est cela qui est int\u00e9ressant\u00a0: Trump parle au nom de ceux qui se pensent comme les perdants et refusent qu\u2019on leur dise qu\u2019ils sont en r\u00e9alit\u00e9 les poss\u00e9dants.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>MCM\u00a0: Comment comprendre l\u2019\u00e9cho rencontr\u00e9 par Bernie Sanders\u00a0? A-t-il b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de la dynamique impuls\u00e9e par Occupy Wall Street\u00a0? Il y a quelque chose de paradoxal dans le fait que quelqu\u2019un qui a vot\u00e9 9 fois sur 10 comme tous les autres s\u00e9nateurs d\u00e9mocrates prenne le leadership de la contestation.<\/strong><\/p>\n<p>SL\u00a0: Il a un c\u00f4t\u00e9 extr\u00eamement ringard. Il n\u2019a pas adapt\u00e9 son discours \u00e0 l\u2019esprit du temps. Depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, c\u2019est un monomaniaque de la question des in\u00e9galit\u00e9s sociales. Il lui a fallu trente ans pour \u00eatre audible. Mais \u00e7a ne veut pas dire qu\u2019il ait eu tort pendant trente ans. Or comme c\u2019est le seul \u00e0 n\u2019avoir cess\u00e9 de r\u00e9p\u00e9ter qu\u2019il y avait un probl\u00e8me dans la captation des richesses par le 1%, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arriv\u00e9e de Occupy Wall Street, on a red\u00e9couvert la vertu de ne pas \u00eatre dans un discours d\u2019adaptation.<\/p>\n<p>Les in\u00e9galit\u00e9s de revenu ne sont pas un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne marginal mais sont attentatoires \u00e0 tous les aspects de la vie quotidienne. Lorsque vous n\u2019avez pas la possibilit\u00e9 de mettre vos enfants \u00e0 l\u2019universit\u00e9 parce que les droits d\u2019inscription ont explos\u00e9 pour le profit d\u2019une petite poign\u00e9e, c\u2019est un probl\u00e8me. Plus encore lorsque les revenus du 0,1% des mieux lotis s\u2019envolent. Sanders a commenc\u00e9 par s\u2019adresser aux \u00e9tudiants, endett\u00e9s et bien souvent sans perspective d\u2019ascension sociale malgr\u00e9 le dipl\u00f4me, qui sont \u00e9videmment les mieux plac\u00e9s pour comprendre cela. Il pose les enjeux politiques de fa\u00e7on tr\u00e8s simple, presque r\u00e9ductrice, sur la question des in\u00e9galit\u00e9s. Trump est aussi dans une forme d\u2019hyper-simplicit\u00e9\u00a0: c\u2019est \u00ab\u00a0eux\u00a0\u00bb contre \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour Sanders les in\u00e9galit\u00e9s sont la matrice fondamentale qui fait que les Etats-Unis sont un pays malade. Et les gens s\u2019en sont rendus compte avec la crise de 2007, qui a exasp\u00e9r\u00e9 la grande d\u00e9cadence des conditions sociales depuis trente ans. Tout \u00e0 coup, les Am\u00e9ricains ont r\u00e9alis\u00e9 qu\u2019il restait peu de choses de l\u2019id\u00e9e d\u2019Am\u00e9rique apr\u00e8s trente ans de rouleau compresseur n\u00e9olib\u00e9ral. Leur drame, c\u2019est d\u2019avoir choisi comme recours, \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un <em>pharmakon<\/em> (\u00e0 la fois rem\u00e8de et poison), un milliardaire qui n\u2019existe que par l\u2019empire du march\u00e9 total et dont les politiques, mises au service de la caste des riches et des puissants, promet d\u2019achever le processus de d\u00e9composition d\u00e9mocratique et de condamner la nation \u00e0 un individualisme nihiliste et revanchard.<\/p>\n<p><strong>Propos recueillis par Manuel Cervera-Marzal. <\/strong><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/luther-king-black-lives-matter\/\">Source<\/a><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/upload\/gal_18339.jpg\" alt=\"\" width=\"640\" height=\"418\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019unanimisme autour de la\u00a0c\u00e9l\u00e9bration de la mort du\u00a0leader noir revient \u00e0 l\u2019ensevelir une seconde\u00a0fois. Lui, qui \u00e0 la fin de sa vie, d\u00e9non\u00e7ait un syst\u00e8me \u00e9conomique injuste et pas seulement un Sud s\u00e9gr\u00e9gationniste. Par Sylvie Laurent, am\u00e9ricaniste, chercheure associ\u00e9e \u00e0 Harvard et Stanford, professeure \u00e0 Sciences-Po \u2014 4 avril 2018<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2476,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[21,7,8,28,5],"tags":[139],"class_list":["post-3657","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-anti-imperialisme","category-negrophobie","category-prisons","category-racismes","category-violence-policiere","tag-martin-luther-king-jr"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3657","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3657"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3657\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3658,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3657\/revisions\/3658"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2476"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3657"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3657"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3657"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}