{"id":3793,"date":"2018-06-12T15:02:14","date_gmt":"2018-06-12T14:02:14","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3793"},"modified":"2018-06-05T15:14:50","modified_gmt":"2018-06-05T14:14:50","slug":"la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3793","title":{"rendered":"La n\u00e9grophobie arabe et la question du pouvoir"},"content":{"rendered":"<div class=\"entry-meta\"><span class=\"meta-sep\">par<\/span> <span class=\"author vcard\">Norman Ajari, membre du PIR<\/span><\/div>\n<div class=\"post-thumbnail\"><\/div>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2018\/06\/12_44-400x275.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-3794\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2018\/06\/12_44-400x275.jpg\" alt=\"\" width=\"400\" height=\"275\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2018\/06\/12_44-400x275.jpg 400w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2018\/06\/12_44-400x275-300x206.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><\/a><\/p>\n<div class=\"entry-content\">\n<p>De nombreux activistes ou membres d\u2019ONG connaissaient de longue date l\u2019existence d\u2019un trafic d\u2019esclaves subsahariens dans la Libye actuelle. Ce qui a chang\u00e9 avec la diffusion d\u2019un reportage par CNN le 13 novembre 2017, c\u2019est que personne n\u2019a plus la possibilit\u00e9 de faire semblant de l\u2019ignorer. L\u2019\u00e9thique commande de prendre en compte cette situation et de tenter d\u2019en comprendre les ressorts, en \u00e9vitant les facilit\u00e9s de l\u2019antiracisme moral. Pour ce faire, il importe de pr\u00eater attention \u00e0 deux niveaux. Premi\u00e8rement, rappeler que ce qui r\u00e9pond aujourd\u2019hui au nom de \u00ab\u00a0Libye\u00a0\u00bb n\u2019est plus un \u00c9tat. Depuis l\u2019intervention imp\u00e9rialiste que l\u2019on sait, elle a perdu toute souverainet\u00e9\u00a0; elle est devenu un pays fantomatique ou zombie, incapable d\u2019assurer le monopole de la violence l\u00e9gitime sur son propre territoire. Pire, elle s\u2019est mu\u00e9e en un vulgaire prestataire de service pour l\u2019Union Europ\u00e9enne. En f\u00e9vrier 2017, \u00e0 la faveur du Plan d\u2019action de la Valette, 200 millions d\u2019euros sont d\u00e9bloqu\u00e9s en vue de financer le contr\u00f4le de ses fronti\u00e8res. En juillet s\u2019y ajoutent 43 millions de plus. Aux yeux des institutions europ\u00e9ennes, peu importe que la Libye soit un \u00c9tat, une nation. Elle doit \u00eatre une fronti\u00e8re, et la plus infranchissable possible. Que leur importe si, au-del\u00e0, r\u00e8gnent l\u2019esclavage, le meurtre, le viol, la destruction et l\u2019abaissement de tout ce qui fonde l\u2019humain. L\u2019histoire r\u00e9cente du continent Africain et du Moyen-Orient nous le rappellent inlassablement\u00a0: la dissolution des \u00c9tats laisse souvent le champ libre \u00e0 la r\u00e9surgence de formes d\u00e9brid\u00e9es et sid\u00e9rantes de violence sociale ou politique. L\u2019esclavagisme en est une des d\u00e9clinaisons.<\/p>\n<\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Mais on ne saurait s\u2019arr\u00eater h\u00e2tivement \u00e0 ce seul diagnostic de contexte. Il n\u2019explique pas tout. C\u2019est pourquoi je voudrais examiner un second niveau. Le cadre imp\u00e9rialiste europ\u00e9en n\u2019explique pas pourquoi les principales victimes de cet \u00e9tat de chaos permanent sont des hommes noirs\u00a0; pourquoi, au beau milieu de la mis\u00e8re end\u00e9mique et des d\u00e9bris de la civilisation, ce sont les migrants subsahariens qui subissent la d\u00e9shumanisation la plus radicale \u2013 puisqu\u2019ils se trouvent r\u00e9duits \u00e0 l\u2019\u00e9tat de marchandises monnay\u00e9es \u00e0 vil prix. On a beaucoup glos\u00e9 sur l\u2019histoire de l\u2019esclavagisme arabe. \u00c0 mes yeux, c\u2019est un \u00e9l\u00e9ment de contexte, mais il n\u2019est pas plus d\u00e9cisif que l\u2019influence de l\u2019Union Europ\u00e9enne pour expliquer la n\u00e9grophobie. En effet\u00a0: c\u2019est partout que le Noir est r\u00e9duit \u00e0 la sous-humanit\u00e9. Son abjection ne conna\u00eet pas de fronti\u00e8res. Les heurts n\u00e9grophobes les plus brutaux que j\u2019ai pu conna\u00eetre ont eu lieu dans un ancien pays sovi\u00e9tique dont l\u2019historique des contacts avec l\u2019Afrique est \u00e0 peu pr\u00e8s inexistant. Dans toute l\u2019Asie, l\u2019\u00eatre noir est \u00e9galement synonyme d\u2019inhumanit\u00e9.<\/p>\n<p>La traite transatlantique fut un moment d\u00e9cisif dans la gen\u00e8se de cet \u00e9tat de fait. Non pas parce qu\u2019elle aurait initi\u00e9 l\u2019asservissement des Africains, mais parce qu\u2019elle a transform\u00e9 les mots \u00ab\u00a0esclave\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Noir\u00a0\u00bb en de parfaits synonymes. Le subsaharien est devenu le Noir et, par l\u00e0 m\u00eame, il est devenu un \u00eatre universellement destin\u00e9 \u00e0 l\u2019esclavage\u00a0: c\u2019est une assimilation exclusive et sans r\u00e9serve du corps noir \u00e0 un \u00eatre vou\u00e9 \u00e0 l\u2019asservissement. Aux Am\u00e9riques, <em>ne pas \u00eatre noir<\/em> \u00e9tait la seule condition n\u00e9cessaire pour acqu\u00e9rir des esclaves. Le continent africain s\u2019est ainsi transform\u00e9 en un vaste r\u00e9servoir. Depuis l\u2019\u00e9mergence de la modernit\u00e9, comme l\u2019\u00e9crit Frank Wilderson, \u00ab\u00a0il y a un consensus global quant au fait que l\u2019Afrique est peupl\u00e9e d\u2019\u00eatre sensibles qui sont en-dehors de la communaut\u00e9 mondiale, qui sont socialement morts\u00a0\u00bb<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. La longue histoire de ce qu\u2019on appelle la \u00ab\u00a0traite transsaharienne\u00a0\u00bb explique les <em>formes<\/em> que prend la n\u00e9grophobie dans les pays arabes, mais elle ne dit pas grand chose sur son <em>existence actuelle<\/em> elle-m\u00eame, comme manifestation d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne mondial qui transcende les exp\u00e9riences historiques nationales et m\u00eame les aires g\u00e9ographiques.<\/p>\n<p>Il serait extr\u00eamement pr\u00e9somptueux, presque obsc\u00e8ne, de vouloir apporter des r\u00e9ponses \u00e0 cette situation tragique depuis le confort d\u2019une estrade, quelque part dans une capitale europ\u00e9enne. Je chercherai plut\u00f4t \u00e0 questionner ce qu\u2019elle nous force \u00e0 penser quant \u00e0 la situation raciale de la France d\u2019aujourd\u2019hui. L\u2019innommable spectacle de la traite des Noirs libyenne nous met en demeure de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la relation complexe entre les Noirs et les Arabes ici m\u00eame, \u00e0 la lumi\u00e8re de la position structurelle qu\u2019occupe le corps de l\u2019homme noir \u00e0 l\u2019\u00e9chelle internationale. Mais, pour y parvenir, permettez-moi d\u2019emprunter un d\u00e9tour, en citant un dialogue suggestif extrait du roman <em>Un fusil dans la main, un po\u00e8me dans la poche<\/em> de l\u2019\u00e9crivain congolais Emmanuel Dongala. Il met en sc\u00e8ne deux maquisards noirs, engag\u00e9s dans une lutte de lib\u00e9ration nationale, qui d\u00e9battent de l\u2019h\u00e9ritage de l\u2019esclavagisme arabe\u00a0: \u00ab\u00a0Si tu veux venger tous les affronts que t\u2019as caus\u00e9 l\u2019histoire, ta vie d\u2019homme n\u2019y suffira pas et je te plains sinc\u00e8rement. Avant d\u2019accuser ceux qui vendent vos parents partis pour la Mecque y conqu\u00e9rir le titre de Hadj, il faudrait d\u2019abord \u00e9voquer la responsabilit\u00e9 de ceux de vos parents ou amis qui y vont tout en sachant ce qu\u2019ils risquent. Aie le courage de reconna\u00eetre que peut-\u00eatre, je dis bien peut-\u00eatre, l\u2019esclavage n\u2019aurait pas pris cet essor sans la cupidit\u00e9 de certains potentats africains. Mais en ce moment, tout cela n\u2019est que broutilles\u00a0: l\u2019histoire nous oblige \u00e0 \u00eatre du m\u00eame c\u00f4t\u00e9 que les Arabes, parce que le nationalisme arabe actuel est lib\u00e9rateur. Alors tes rappels st\u00e9riles du pass\u00e9s\u2026\u00a0\u00bb Son ami l\u2019interrompt\u00a0: \u00ab\u00a0Les rappels du pass\u00e9 ne sont jamais st\u00e9riles\u2026\u00a0\u00bb, mais l\u2019autre reprend\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c0 condition qu\u2019ils ne soient autre chose qu\u2019un miroir fascinant comme un grand lac calme et pur dans lequel on risque de se noyer. Nous ne combattons pas les Blancs en Afrique pour ce qu\u2019ils nous ont fait hier, mais pour ce qu\u2019ils sont en train de nous faire aujourd\u2019hui\u00a0\u00bb<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>J\u2019ai, bien s\u00fbr, envie de croire \u00e0 cet enthousiaste plaidoyer pour l\u2019unit\u00e9 anticoloniale n\u00e9gro-arabe. Mais la probit\u00e9 intellectuelle comme l\u2019horreur du contexte que je viens de rappeler poussent \u00e0 la prudence, pour ne pas dire \u00e0 la circonspection. D\u00e9plions les arguments de Dongala. Tout d\u2019abord, la lib\u00e9ration de tout esprit de vengeance \u00e0 laquelle il nous invite semble salutaire. Les injustices du pass\u00e9 n\u2019existent qu\u2019\u00e0 travers les cons\u00e9quences qu\u2019elles font peser sur le pr\u00e9sent. Mais pr\u00e9cis\u00e9ment\u00a0: nous savons que l\u2019esclavage des Noirs n\u2019appartient pas \u00e0 une \u00e9poque lointaine. Nous nous heurtons \u00e0 sa persistance et \u00e0 son actualit\u00e9<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Cependant, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de cette ranc\u0153ur \u00e0 l\u2019\u00e9gard du pass\u00e9, je pense que Dongala nous met \u00e0 raison en garde contre le narcissisme historique qui nous invite \u00e0 consid\u00e9rer le pass\u00e9 noir \u00ab\u00a0comme un grand lac calme et pur\u00a0\u00bb. Certaines vari\u00e9t\u00e9s d\u2019afro-centrisme s\u2019apparentent \u00e0 un tel \u00e9tourdissement, \u00e0 une telle fascination pour une image de soi grandie et purifi\u00e9e. Leur erreur est de penser qu\u2019il nous serait profitable de nous doter d\u2019une culture exclusive, sp\u00e9cifiquement vou\u00e9e \u00e0 valoriser la personnalit\u00e9 afrodescendante<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. L\u2019autoc\u00e9l\u00e9bration snob des formes culturelles noires comporte certes une louable dimension th\u00e9rapeutique, mais elle est en derni\u00e8re instance inoffensive contre la n\u00e9grophobie structurelle. Les valeurs issues de l\u2019existence noire, la culture politique noire, la th\u00e9orie sociale noire, ne deviennent mena\u00e7antes que lorsqu\u2019elles s\u2019attaquent de front aux id\u00e9ologies dominantes, sur leur terrain, en leur disputant l\u2019h\u00e9g\u00e9monie. Elles sont inoffensives quand elles se contentent d\u2019exalter l\u2019originalit\u00e9 n\u00e8gre, en parfait accord avec un multiculturalisme \u00e9cul\u00e9. La pens\u00e9e politique noire n\u2019a aucune bonne raison de renoncer \u00e0 expliquer la totalit\u00e9 sociale, en se transformant en une sorte de folklore \u00e0 destination des seuls afrodescendants.<\/p>\n<p>L\u2019histoire des id\u00e9es comporte bon nombre de tentatives satisfaisantes de saisir ce fonctionnement de la totalit\u00e9 depuis la \u00ab\u00a0positionnalit\u00e9\u00a0\u00bb noire. Concernant sa r\u00e9ception, la situation fran\u00e7aise se pr\u00e9sente comme un bien \u00e9trange hiatus qui est sans doute \u00e0 la source de certains conflits entre Noirs et Arabes qui \u00e9clatent p\u00e9riodiquement dans les cercles activistes. Je le d\u00e9signerai comme un \u00e9cart\u00e8lement entre la <em>th\u00e9orie noire<\/em> et l\u2019<em>exp\u00e9rience arabe<\/em>. En effet, force est de constater que les principales r\u00e9f\u00e9rences th\u00e9oriques sur lequel se b\u00e2tit l\u2019antiracisme politique fran\u00e7ais, toutes tendances confondues, proviennent d\u2019afrodescendants. Ils peuvent \u00eatre d\u2019expression fran\u00e7aise (je pense \u00e9videmment \u00e0 Fanon et \u00e0 C\u00e9saire, mais aussi \u00e0 Glissant ou L\u00e9onora Miano). Ils peuvent \u00eatre anglophones (Malcolm X, le Black Panther Party, Angela Davis, James Baldwin, bell hooks, Kimberl\u00e9 Crenshaw, C.L.R. James et j\u2019en passe). Toute cette archive intellectuelle qui alimente les d\u00e9bats fran\u00e7ais est une archive noire. Et il en va de m\u00eame d\u2019une certaine esth\u00e9tique ou d\u2019une imagerie du Black Power qui infuse une grande partie de la culture visuelle antiraciste fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>En revanche, les exp\u00e9riences politiques qui informent la conscience collective sont majoritairement issues de l\u2019histoire des nord-africains. Qu\u2019on compare seulement la surabondance des r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la guerre d\u2019Alg\u00e9rie dans l\u2019espace public<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> avec la quasi-inexistence de toute \u00e9vocation militante de la lutte de lib\u00e9ration camerounaise. Rien n\u2019a marqu\u00e9 les m\u00e9moires comme la Marche pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 et contre le racisme de 1983, dite \u00ab\u00a0des Beurs\u00a0\u00bb, ou le sinistre 17 octobre 1961. L\u2019influence de travaux issus des sciences sociales comme ceux d\u2019Abdelmalek Sayad ou plus r\u00e9cemment de Nacira Gu\u00e9nif contribue \u00e9galement cette centralit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience arabe. Le caract\u00e8re incontournable de la figure de Fanon dans l\u2019antiracisme et le mouvement d\u00e9colonial fran\u00e7ais actuels est certainement d\u00fb, au-del\u00e0 des seules qualit\u00e9s de son \u0153uvre, \u00e0 son statut de trait d\u2019union entre th\u00e9orie noire et exp\u00e9rience arabe. Les deux niveaux biographiques de son antillanit\u00e9 et de son engagement sans r\u00e9serve pour la r\u00e9volution alg\u00e9rienne le transformant m\u00eame parfois en un f\u00e9tiche ou un troph\u00e9e que Maghr\u00e9bins et Noirs se disputent. Enfin, participe \u00e9galement de cette tendance la place \u00e9minente de la question palestinienne dans l\u2019antiracisme fran\u00e7ais, que je trouve l\u00e9gitime, mais qui m\u00e9riterait de plus longs d\u00e9veloppements<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p>Comme, en politique, l\u2019exp\u00e9rience sociale fournit la r\u00e8gle d\u2019usage et de transformation de la th\u00e9orie, l\u2019archive intellectuelle noire semble parfois domin\u00e9e, voire \u00e9cras\u00e9e par la pr\u00e9\u00e9minence des exp\u00e9riences nord-africaines. Si bien qu\u2019on peut parfois avoir l\u2019impression d\u2019une instrumentalisation des \u0153uvres et de l\u2019h\u00e9ritage politique noirs au service de causes qui ne tiennent pas explicitement compte de la vie des Noirs dans ce pays, et se focalisent davantage sur la condition arabe. Cette situation proc\u00e8de en partie d\u2019un oubli des causes du caract\u00e8re incontournable du discours noir. Si les afrodescendants ont \u00e9crit de fa\u00e7on si p\u00e9n\u00e9trante sur les questions raciale, coloniale, imp\u00e9riale, esclavagiste, c\u2019est qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 depuis un demi-mill\u00e9naire, cibles d\u2019innombrables affronts auxquels ils durent r\u00e9pondre. Ce sont, comme l\u2019\u00e9crit C\u00e9saire, des \u00ab\u00a0groupes humains qui ont subi les pires violences de l\u2019histoire, des groupes qui ont souffert et souvent souffrent encore d\u2019\u00eatre marginalis\u00e9s et opprim\u00e9s\u00a0\u00bb<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Ils ont donc eu beaucoup \u00e0 en dire. Et il en va ainsi car, pour revenir \u00e0 ce que j\u2019avan\u00e7ais plus haut, la n\u00e9grophobie est la langue universelle du racisme. M\u00eame la violence qui se d\u00e9cha\u00eene r\u00e9guli\u00e8rement en Afrique du Sud contre les immigr\u00e9s congolais ou nig\u00e9rians trouve l\u2019une de ses sources dans l\u2019introjection de cette n\u00e9grophobie. Elle prend alors la forme du rejet des \u00ab\u00a0moins \u00e9volu\u00e9s\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0moins d\u00e9velopp\u00e9s\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire des plus profond\u00e9ment enfonc\u00e9s dans leur propre noirceur. Face au Blanc, comme face \u00e0 l\u2019Arabe, face \u00e0 l\u2019Asiatique ou face \u00e0 son semblable, <em>l\u2019homme noir est l\u2019universelle valeur refuge de la x\u00e9nophobie<\/em>. \u00c0 ce titre, je crois que <em>ne pas combattre la n\u00e9grophobie, c\u2019est ne pas combattre le racisme du tout<\/em>. Car m\u00eame en envisageant une utopie o\u00f9 la supr\u00e9matie blanche aurait tout \u00e0 fait d\u00e9p\u00e9ri, la n\u00e9grophobie demeurerait le racisme le plus \u00ab\u00a0d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire le plus accessible \u00e0 toutes et \u00e0 tous.<\/p>\n<p>En cons\u00e9quence, il me semblerait l\u00e9gitime de faire perdre de sa centralit\u00e9 \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience arabe dans le discours de l\u2019antiracisme politique fran\u00e7ais. Je ne dis pas qu\u2019elle devrait dispara\u00eetre, ni m\u00eame qu\u2019elle devrait devenir p\u00e9riph\u00e9rique. Mais sans une prise en compte s\u00e9rieuse de l\u2019exp\u00e9rience noire qui sous-tend la th\u00e9orie, il n\u2019y aura jamais qu\u2019un changement de teinte de la logique esclavagiste, mais non sa remise en cause v\u00e9ritable. Le tire de ce panel comporte la formule suivante\u00a0: \u00ab\u00a0construire une alliance strat\u00e9gique entre les communaut\u00e9s\u00a0\u00bb. Au vu de l\u2019argumentaire que je viens de d\u00e9velopper, il n\u2019est pas certain que le probl\u00e8me puisse se poser en ces termes traditionnels. En effet, l\u2019id\u00e9e d\u2019<em>alliance<\/em> implique une certaine \u00e9galit\u00e9 entre les \u00e9l\u00e9ments qu\u2019elle met en relation. Or cette \u00e9galit\u00e9 n\u2019est ici pas acquise. Je propose donc de reformuler le probl\u00e8me \u00e0 partir de deux autres concepts, qui pr\u00e9sentent l\u2019avantage d\u2019\u00eatre tout aussi familiers\u00a0: le concept d\u2019int\u00e9r\u00eats et le concept d\u2019h\u00e9g\u00e9monie.<\/p>\n<p>Pour en revenir au passage d\u2019Emmanuel Dongala cit\u00e9 plus t\u00f4t, il me semble incontestable que pour l\u2019heure \u00ab\u00a0l\u2019histoire nous oblige \u00e0 \u00eatre du m\u00eame c\u00f4t\u00e9 que les Arabes\u00a0\u00bb. Nous partageons une m\u00eame vuln\u00e9rabilit\u00e9, une m\u00eame pr\u00e9carit\u00e9 face au racisme d\u2019\u00c9tat, aux violences polici\u00e8res, aux discriminations. L\u2019islamophobie elle-m\u00eame concerne de nombreux Noirs issus des anciennes colonies d\u2019Afrique de l\u2019ouest. En France, les Noirs et les Arabes ont aujourd\u2019hui beaucoup plus d\u2019int\u00e9r\u00eats en commun qu\u2019ils n\u2019ont de points de divergence significatifs. Mais la convergence de ces int\u00e9r\u00eats ne va pas de soi et doit donc \u00eatre travaill\u00e9e. \u00ab\u00a0H\u00e9g\u00e9monie\u00a0\u00bb est le nom d\u2019un tel travail. Or, comme je l\u2019ai pr\u00e9c\u00e9demment \u00e9voqu\u00e9, la parole noire, la pens\u00e9e noire, l\u2019esth\u00e9tique noire sont d\u00e9j\u00e0 h\u00e9g\u00e9moniques dans le champ de l\u2019antiracisme politique. Ce sont celles de nos grands anc\u00eatres\u00a0: Fanon, la n\u00e9gritude, les panth\u00e8res, le Black Power, la Harlem renaissance, le hip-hop\u2026 Une politique de lib\u00e9ration qui ne m\u00e9nage pas une place de choix aux Noirs morts, \u00e0 ces g\u00e9nies litt\u00e9raires, artistiques, philosophiques, aussi bien qu\u2019aux Noirs vivants, ne m\u00e9rite pas ce nom. Car l\u2019imp\u00e9rialisme a toujours la n\u00e9grophobie pour point n\u00e9vralgique. Comme le souligne avec acuit\u00e9 le th\u00e9oricien africain-am\u00e9ricain Jared Sexton\u00a0: \u00ab\u00a0Toute analyse qui tenterait de comprendre les complexit\u00e9s de la domination raciale et les machinations de l\u2019\u00c9tat racial sans int\u00e9grer l\u2019existence noire dans son cadre analytique \u2013 ce qui ne revient pas simplement \u00e0 la lister au beau milieu d\u2019une cha\u00eene d\u2019\u00e9quivalence ou \u00e0 y revenir apr\u00e8s-coup \u2013 se condamne \u00e0 manquer l\u2019essentiel de cette situation\u00a0\u00bb<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>. C\u2019est pour cette raison que la position h\u00e9g\u00e9monique qu\u2019occupent d\u00e9j\u00e0 les cultures noires dans l\u2019effort d\u00e9colonial est notre d\u00fb. Soyons-en davantage conscients\u00a0: revendiquons-l\u00e0\u00a0; approfondissons-l\u00e0\u00a0; enrichissons-l\u00e0. Nourrissons-l\u00e0 des exp\u00e9riences vivantes sans laquelle aucune politique n\u2019est possible.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Norman Ajari, membre du PIR<\/strong><\/p>\n<p><em>Conf\u00e9rence prononc\u00e9e le 5 Mai 2018 au <a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/le-bandung-du-nord-du-4-au-6-mai-a-la-bourse-du-travail-de-saint-denis\/\">Bandung du Nord<\/a>, lors du Forum \u00ab\u00a0Racismes intra-communautaires : comment les combattre et construire une alliance strat\u00e9gique entre les communaut\u00e9s ?\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Notes<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Wilderson Frank B., \u00ab\u00a0Blacks and the master\/slave relation\u00a0\u00bb (2015), in\u00a0: Wilderson Frank B., <em>et al.<\/em>, <em>Afro-Pessimism\u00a0: An introduction<\/em>, Minneapolis, Racked &amp; Dispatched, 2017, pp. 20-21.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Dongala Emmanuel, <em>Un Fusil dans la main, un po\u00e8me dans la poche <\/em>(1973), Paris, Le Serpent \u00e0 plumes, 2003, pp. 89-90.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Lubin Vitally, \u00ab\u00a0Libye, Mauritanie, partout dans le monde\u2026 Stop \u00e0 l\u2019esclavage des Noirs\u00a0\u00bb, <em>Negus<\/em>, n\u00b0 4, d\u00e9cembre 2017, pp. 9-10.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> \u00ab\u00a0L\u2019afrocentrisme populiste \u00e9tait la th\u00e9orie sociale parfaite pour une petite bourgeoisie noire en cours d\u2019ascension sociale. Il lui fournit un sens de vague sup\u00e9riorit\u00e9 ethnique et d\u2019originalit\u00e9 culturelle, sans exiger d\u2019elles la difficile \u00e9tude critique des r\u00e9alit\u00e9s historiques. Il leur offrit un programme philosophique pour \u00e9viter les luttes concr\u00e8tes dans le monde r\u00e9el\u00a0\u00bb. Marable Manning, \u00ab\u00a0Beyond racial identity politics\u00a0\u00bb, <em>Beyond Black and White. From civil rights to Barack Obama<\/em>, Londres, Verso, 2016, p. 194.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Il ne faut \u00e9videmment pas sous-estimer, d\u2019une part, que l\u2019Alg\u00e9rie a subi un type de colonialisme bien particulier, puisqu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 d\u00e9finie administrativement comme un groupe de d\u00e9partements fran\u00e7ais. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance, d\u2019autre part, d\u2019une donn\u00e9e d\u00e9mographique li\u00e9e au dit \u00ab\u00a0rapatriement\u00a0\u00bb en 1962 du million de pieds-noirs, de Juifs et de harkis.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Malgr\u00e9 la n\u00e9grophobie d\u00e9brid\u00e9e de l\u2019\u00c9tat sioniste, il n\u2019en demeure pas moins que les Falashas b\u00e9n\u00e9ficient de droits relatifs \u00e0 la citoyennet\u00e9 isra\u00e9lienne qui sont refus\u00e9s aux Palestiniens. Toutefois, il importe de ne pas rabattre simplement la cat\u00e9gorie de \u00ab\u00a0Palestiniens\u00a0\u00bb sur celle d\u2019\u00ab\u00a0Arabes\u00a0\u00bb. Des figures afro-palestiniennes comme celle de la r\u00e9volutionnaire Fatima Bernawi, qui commis la premi\u00e8re tentative d\u2019attentat antisioniste en 1967, sont l\u00e0 pour le rappeler.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> C\u00e9saire Aim\u00e9, <em>Discours sur le colonialisme <\/em>suivi du<em> Discours sur la n\u00e9gritude<\/em>, Paris, Pr\u00e9sence Africaine, 2004, p. 81.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Sexton Jared, <a href=\"https:\/\/read.dukeupress.edu\/social-text\/article-abstract\/28\/2%20%28103%29\/31\/33601\/People-of-Color-BlindnessNotes-on-the-Afterlife-of\">\u00ab\u00a0People-of-color-blindness. Notes on the afterlife of slavery\u00a0\u00bb<\/a>, <em>Social Text<\/em>, vol. 28, n\u00b0 2, 2010, p. 48.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-negrophobie-arabe-et-la-question-du-pouvoir\/\">Source<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Norman Ajari, membre du PIR De nombreux activistes ou membres d\u2019ONG connaissaient de longue date l\u2019existence d\u2019un trafic d\u2019esclaves subsahariens dans la Libye actuelle. Ce qui a chang\u00e9 avec la diffusion d\u2019un reportage par CNN le 13 novembre 2017, c\u2019est que personne n\u2019a plus la possibilit\u00e9 de faire semblant de l\u2019ignorer. L\u2019\u00e9thique commande de &#8230; <a title=\"La n\u00e9grophobie arabe et la question du pouvoir\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3793\" aria-label=\"En savoir plus sur La n\u00e9grophobie arabe et la question du pouvoir\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3651,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,21,7],"tags":[52,65,356,116,91,74,120,357,107,328],"class_list":["post-3793","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","category-anti-imperialisme","category-negrophobie","tag-aime-cesaire","tag-angela-davis","tag-bell-hooks","tag-black-panther-party","tag-c-l-r-james","tag-frantz-fanon","tag-james-baldwin","tag-kimberle-crenshaw","tag-malcolm-x","tag-norman-ajari"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3793","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3793"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3793\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3795,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3793\/revisions\/3795"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3651"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3793"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3793"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3793"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}