{"id":3837,"date":"2018-08-25T21:08:32","date_gmt":"2018-08-25T20:08:32","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3837"},"modified":"2018-08-25T21:08:32","modified_gmt":"2018-08-25T20:08:32","slug":"la-lutte-contre-le-terrorisme-et-la-fabrique-de-populations-indefendables","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3837","title":{"rendered":"La lutte contre le terrorisme et la fabrique de populations ind\u00e9fendables."},"content":{"rendered":"<h5>\u00a0par Chedia Leroij<\/h5>\n<p>Dans <em>Se d\u00e9fendre. <\/em><em>Une<\/em> <em>Philosophie de la violence<\/em>, Elsa Dorlin ouvre son histoire des \u00e9thiques martiales avec le r\u00e9cit du passage \u00e0 tabac de Rodney King par des policiers en mars 1991. Rodney King, jeune chauffeur de taxi afro-am\u00e9ricain est arr\u00eat\u00e9 sur une autoroute de Los Angeles pour exc\u00e8s de vitesse. Il est \u00ab\u00a0tas\u00e9\u00a0\u00bb par les policiers alors qu\u2019il est \u00e0 terre, frapp\u00e9 \u00e0 coup de matraque lorsqu\u2019il essaie de se relever pour se prot\u00e9ger, laiss\u00e9 inconscient, ligot\u00e9 au sol, cr\u00e2ne et m\u00e2choire fractur\u00e9es en plusieurs endroits, visage en partie lac\u00e9r\u00e9, cheville cass\u00e9e\u2026 \u00a0une vid\u00e9o amateur de la sc\u00e8ne provoque un scandale dans le monde entier. Un an plus tard,\u00a0 l\u2019acquittement des policiers d\u00e9clenche six jours d\u2019\u00e9meutes \u00e0 Los Angeles.<\/p>\n<p>Par ce prologue Dorlin nous invite \u00e0 une r\u00e9flexion sur les conditions qui ont rendu possible pour les policiers de plaider, avec succ\u00e8s, la l\u00e9gitime d\u00e9fense. Par quels processus historiques et sociaux le champ de visibilit\u00e9 nord-am\u00e9ricain, ce que les am\u00e9ricains per\u00e7oivent de la r\u00e9alit\u00e9, en est arriv\u00e9 \u00e0 \u00eatre \u00ab\u00a0racialement satur\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0? Comment s\u2019est construite cette \u00ab\u00a0parano\u00efa blanche\u201d vis-\u00e0-vis du corps des Africains Am\u00e9ricains per\u00e7us spontan\u00e9ment comme un\u00a0corps agresseur? Et surtout, si cette perception de la violence polici\u00e8re qui inverse les responsabilit\u00e9s entre agresseurs et agress\u00e9 s\u2019ancre dans un cadre d\u2019intelligibilit\u00e9 produit de l\u2019histoire, quelles sont aujourd\u2019hui les\u00a0 techniques de pouvoir\u00a0 mat\u00e9rielles et discursives qui actualisent ce cadre?[1]<!--more--><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"img-responsive center-block wp-post-image\" src=\"http:\/\/supermax.be\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/Witch-scene4-1160x480.jpg\" alt=\"Witch-scene4\" width=\"1160\" height=\"480\" \/><\/p>\n<p>Bruxelles et Los Angeles ont des trajectoires historiques distinctes, mais les questions que soul\u00e8ve l\u2019ouvrage d\u2019Elsa Dorlin sont particuli\u00e8rement pertinentes quand on se penche sur le traitement m\u00e9diatique et politique des \u00e9v\u00e9nements qualifi\u00e9s d\u2019\u00e9meutes \u00e0 Bruxelles en novembre 2017. D\u2019abord ceux qui ont accompagn\u00e9 la victoire du Maroc face la C\u00f4te d\u2019ivoire\u00a0lors du match de qualification pour le Mondial 2018\u00a0; suivis quelques jours plus tard de la destruction de mobilier urbain suite \u00e0 l\u2019intervention de la police dans un rassemblement \u00e0 la Monnaie appel\u00e9 par le blogueur fran\u00e7ais Vargasss92\u00a0; et enfin la destruction de quelques vitrines de l\u2019avenue Louise, art\u00e8re commerciale de luxe, ainsi que la d\u00e9gradation d\u2019une voiture de police apr\u00e8s le rassemblement contre l\u2019esclavage en Libye.<\/p>\n<p>Ces \u00e9v\u00e9nements ont fait l\u2019objet d\u2019une surm\u00e9diatisation nourrie par de nombreuses sorties politiques muscl\u00e9es. Au niveau f\u00e9d\u00e9ral, il a ainsi \u00e9t\u00e9 question de <em>tol\u00e9rance z\u00e9ro<\/em> <em>contre les jeunes<\/em>, (Jan Jambon, ministre f\u00e9d\u00e9ral de l\u2019Int\u00e9rieur, et Didier Reynders, ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res).[2] Au niveau Bruxellois, il a \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9, sur base de la supposition qu\u2019une partie des auteurs des faits \u00e9taient mineurs, la possibilit\u00e9 de <em>modifier la loi sur la protection de la jeunesse<\/em> (Alain Destexhe, d\u00e9put\u00e9 bruxellois)[3], et de prononcer des <em>peines exemplaires<\/em> \u00e0 l\u2019encontre des <em>multir\u00e9cidivistes <\/em>suppos\u00e9s (Charles Picqu\u00e9, pr\u00e9sident du Parlement bruxellois)[4].<\/p>\n<p>A un premier niveau d\u2019analyse, il est \u00e9vident que ces d\u00e9clarations font partie de l\u2019attirail classique de la strat\u00e9gie qui vise \u00e0 l\u00e9gitimer l\u2019application d\u2019une s\u00e9rie de mesures de contr\u00f4le. Ainsi, les agents de la zone de police Bruxelles-Capitale-Ixelles ont pu pendant plusieurs jours contr\u00f4ler l\u2019identit\u00e9 et <em>photographier<\/em> des hommes jeunes, issus de l\u2019immigration, dans le quartier Anneessens du centre-ville.[5] De m\u00eame, lorsque le ministre de l\u2019Int\u00e9rieur Jan Jambon avance, sans autres \u00e9l\u00e9ments \u00e0 l\u2019appui que sa conviction personnelle, l\u2019hypoth\u00e8se selon laquelle ces \u00e9v\u00e8nements auraient \u00e9t\u00e9 maniganc\u00e9s par un r\u00e9seau organis\u00e9, cela l\u2019autorise \u00e0 sugg\u00e9rer le transfert d\u2019un logiciel d\u2019analyse des r\u00e9seaux sociaux issu de la matrice de l\u2019antiterrorisme \u00e0 la surveillance de la d\u00e9linquance.[6]<\/p>\n<p>Mais l\u2019essentiel n\u2019est pas (que) l\u00e0. Pour en revenir \u00e0 Dorlin, ce qui frappe ici c\u2019est le cadre d\u2019intelligibilit\u00e9 que ce type d\u2019op\u00e9ration politique reconduit et participe \u00e0 produire. Quand Picqu\u00e9 d\u00e9clare\u00a0: \u00ab\u00a0Il n\u2019y a pas d\u2019insertion sociale possible pour ces casseurs\u00bb[7], il pr\u00e9pare les esprits \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une population ind\u00e9fendable, parce qu\u2019ontologiquement violente. Quelques vitrines bris\u00e9es mont\u00e9es en \u00e9pingle deviennent des actes de violence <em>incompr\u00e9hensibles <\/em>comme surgis de nulle part. Cette lecture des \u00e9v\u00e8nements, qui \u00e9vacue tout \u00e9l\u00e9ment de contexte social et politique, et singuli\u00e8rement du contexte de violence syst\u00e9mique v\u00e9cu par une partie de la population, constitue une v\u00e9ritable entreprise de pathologisation des auteurs. Per\u00e7us au regard de leur monstruosit\u00e9 suppos\u00e9e, jug\u00e9s irr\u00e9cup\u00e9rables, <em>hors-la-soci\u00e9t\u00e9<\/em>, il devient alors l\u00e9gitime d\u2019utiliser tous les moyens de d\u00e9fense \u00e0 leur encontre.<\/p>\n<p>La m\u00e9canique n\u2019est pas nouvelle et, comme tente de l\u2019illustrer la section qui suit, elle n\u2019est pas non plus le sympt\u00f4me d\u2019une d\u00e9rive au sein de l\u2019\u00c9tat de droit, mais s\u2019inscrit plut\u00f4t dans le prolongement de vieilles pratiques. Ce sont ces pratiques que cet article interroge et plus particuli\u00e8rement leur actualisation et leur intensification dans le cadre de la\u00a0 lutte contre le terrorisme et le radicalisme.<\/p>\n<p><strong>\u00c9tat de non droit<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019invocation de l\u2019\u00c9tat de droit est un ressort argumentatif et affectif sur lequel s\u2019appuie une partie du monde juridique et associatif pour tenter de contrer les mauvaises id\u00e9es que le gouvernement pr\u00e9sente chaque mois dans les champs de la s\u00e9curit\u00e9 et des politiques migratoires. L\u2019argument est affectif dans le sens o\u00f9 il en appelle \u00e0 un attachement du destinataire \u00e0 une certaine repr\u00e9sentation de ce qu\u2019est le mode l\u00e9gitime de gouvernement d\u2019un \u00c9tat. Notamment cette notion est sous-tendue par l\u2019id\u00e9e que l\u2019emploi de la force par le Souverain fait l\u2019objet d\u2019un encadrement strict. S\u2019il en est reconnu \u00e0 ce dernier monopole l\u00e9gitime, la force ne peut \u00eatre utilis\u00e9e qu\u2019en ultime recours et dans le but de d\u00e9fendre l\u2019existence m\u00eame de l\u2019Etat ou celle de ses citoyens.<\/p>\n<p>Si l\u2019appel \u00e0 ce principe est un outil important et utile dans un pr\u00e9toire, sur le plan historique il rel\u00e8ve plus du mythe que de la r\u00e9alit\u00e9 des pratiques des \u00c9tats. Les \u00c9tats de droit sont constitu\u00e9s par l\u2019exercice plus ou moins arbitraire et d\u00e9complex\u00e9 d\u2019une violence dans des espaces et sur des cat\u00e9gories de populations sans droit ou de moindre droits.<\/p>\n<p>En premier lieu, il est utile de rappeler que l\u2019espace de l\u2019\u00c9tat de droit a toujours \u00e9t\u00e9 parsem\u00e9 de ces lieux \u00ab\u00a0en dehors\u00a0\u00bb, ces <em>h\u00e9t\u00e9rotopies<\/em> o\u00f9 pr\u00e9valent d\u2019autres r\u00e8gles que celles en cours dans le reste de la soci\u00e9t\u00e9. Prisons, asiles psychiatriques, camps des guerres coloniales et contre-insurrectionnelles, camps pour \u00e9trangers sur le sol europ\u00e9en, maisons de travail forc\u00e9 \u2026 les h\u00e9t\u00e9rotopies carc\u00e9rales se caract\u00e9risent par le pouvoir en grande partie discr\u00e9tionnaire des autorit\u00e9s qui les administrent.<\/p>\n<p>En second lieu, on ne peut oublier que la prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e9conomique des puissances occidentales s\u2019est b\u00e2tie en partie sur l\u2019exclusion partielle ou totale du statut de sujet de droit \u2013 voire hors du champ d\u2019une humanit\u00e9 con\u00e7ue \u00e0 partir de l\u2019\u00e9talon de l\u2019homme europ\u00e9en blanc \u2013 de pans entiers de l\u2019humanit\u00e9: femmes, esclaves, peuples colonis\u00e9s \u2026 R\u00e9duites au rang d\u2019objet ou de possession du mari, du ma\u00eetre, du colon, du blanc, des populations enti\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 soumises \u00e0 des r\u00e9gimes et des traitements d\u2019exception qui se sont traduits par la possibilit\u00e9 toujours\/d\u00e9j\u00e0 l\u00e9gitim\u00e9e d\u2019une violence crasse \u00e0 leur \u00e9gard.<\/p>\n<p>Cette violence a \u00e9t\u00e9 ent\u00e9rin\u00e9e par l\u2019adoption de r\u00e9gimes d\u2019exception encadr\u00e9s par des lois et des r\u00e8glements, et\/ou implicitement cautionn\u00e9e par les \u00c9tats et leurs diff\u00e9rents appareils, notamment administratifs et judiciaire. Comme l\u2019illustre en partie le tabassage de Rodney King, lorsque l\u2019impunit\u00e9 est acquise pour les agresseurs, qu\u2019ils agissent en tant qu\u2019agent de l\u2019\u00c9tat ou de citoyens priv\u00e9s, elle revient \u00e0 leur octroyer de v\u00e9ritables<em> permis de torturer, de violer, de tuer\u2026<\/em><\/p>\n<p>Le dispositif de la race, originellement la hi\u00e9rarchisation de l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 partir de crit\u00e8res pr\u00e9tendument biologiques, et qui se prolonge dans ses versions culturelle et religieuse, a \u00e9t\u00e9 dans l\u2019histoire coloniale, et perdure en situation post-coloniale, le marqueur central l\u00e9gitimant cette acc\u00e8s diff\u00e9renci\u00e9 \u00e0 la violence. Il fonde la mise en place de formes de gouvernement duel des populations qu\u2019appuie la distinction entre \u00ab\u00a0blancs\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0racis\u00e9s\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0sujets de droit\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0objets de droit\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La pratique du lynchage de noirs dans les \u00c9tats du Sud des \u00c9tats-Unis illustre cette ligne de partage. Rappelons que le lynchage, une activit\u00e9 qui au tournant du XIX\u00e8me et du XX\u00e8me si\u00e8cle se pratiquait en famille, a perdur\u00e9 jusque dans les ann\u00e9es 1960. Comme le souligne Dorlin, loin d\u2019\u00eatre la cons\u00e9quence d\u2019acc\u00e8s de folie de foules d\u00e9cha\u00een\u00e9es, le lynchage incarnait un v\u00e9ritable \u00ab\u00a0droit d\u2019ex\u00e9cution\u00a0\u00bb accord\u00e9 aux blancs par le laxisme voire la collaboration active de l\u2019institution judiciaire qui en prot\u00e9gea les auteurs.[8]<\/p>\n<p>Plus proche de nous, une discrimination similaire autant dans le droit \u00e0 la violence que dans ses cibles fonde l\u2019histoire coloniale belge. Au cours de l\u2019entre-deux-guerre, en m\u00e9tropole, les ouvriers ont progressivement acc\u00e9d\u00e9 au statut de sujets politiques par l\u2019obtention d\u2019une s\u00e9rie de droits syndicaux et politiques. Dans la m\u00eame p\u00e9riode, les congolais, eux, exclus de toute forme de droits civils et politiques, eurent \u00e0 subir la violence de l\u2019administration coloniale et des entreprises priv\u00e9es avec lesquelles l\u2019administration partageait la pr\u00e9rogative r\u00e9galienne d\u2019exercer la force.<\/p>\n<p>Les indig\u00e8nes furent soumis au travail forc\u00e9 dans les mines de cuivre du Katanga, les mines aurif\u00e8res du Haut-Ituri, et les plantations des agriculteurs blancs. Vendus par les chefs de village ou captur\u00e9s par les recruteurs, les hommes, encord\u00e9s les uns aux autres par le cou, furent d\u00e9port\u00e9s dans des camps d\u2019ouvriers. L\u00e0, ils y moururent par milliers de maladies dues aux mauvaises conditions d\u2019hygi\u00e8ne, au manque de nourriture ou aux accidents de travail. Des villages entiers furent d\u00e9plac\u00e9s du jour au lendemain pour les besoins des entreprises. Les villages r\u00e9sistants furent br\u00fbl\u00e9s, les r\u00e9calcitrants tu\u00e9s\u2026 L\u2019ampleur de la \u00ab\u00a0consommation\u00a0\u00bb d\u2019hommes fut telle que certains administrateurs coloniaux s\u2019inqui\u00e9t\u00e8rent des risques de manque de main d\u2019\u0153uvre \u00e0 court terme, de nombreux villages n\u2019\u00e9tant plus\u00a0 peupl\u00e9s que de femmes et de vieillards.[9]<\/p>\n<p>La possibilit\u00e9 de cette violence des colons blancs s\u2019appuyait en partie sur un syst\u00e8me l\u00e9gal.\u00a0 Ainsi, l\u2019usage des ch\u00e2timents corporels, la peine de chicotte \u00e9tant le plus connus, fut autoris\u00e9 l\u00e9galement jusqu\u2019en 1922, mais perdura bien apr\u00e8s son abrogation l\u00e9gale pour les agents des mines contre leurs \u00ab\u00a0mauvais travailleurs\u00a0\u00bb. Mais surtout elle fut rendue possible par l\u2019impunit\u00e9 totale dont jouissaient les colons.[10]<\/p>\n<p>Outre l\u2019impunit\u00e9 des agresseurs, ces zones d\u2019ombre de l\u2019histoire des \u00c9tats dits de droit sont caract\u00e9ris\u00e9es par le d\u00e9ni m\u00e9moriel impos\u00e9 par les autorit\u00e9s. Les exemples sont multipliables \u00e0 l\u2019envie\u00a0: des\u00a0 enjeux actuels autour de la m\u00e9moire coloniale de la Belgique aux \u00e9v\u00e8nements plus proches de nous dans le temps.<\/p>\n<p>Souvenons-nous de la sauvagerie de l\u2019automne 1961 \u00e0 Paris quand on retrouvait dans la Seine les cadavres de \u00ab\u00a0Fran\u00e7ais musulmans d\u2019Alg\u00e9rie\u00a0\u00bb comme les avaient nomm\u00e9s les autorit\u00e9s. Conna\u00eetra-t-on un jour le nombre de disparus, de bless\u00e9s, et de morts tout au long de cet automne o\u00f9 fut impos\u00e9 des couvre-feux sp\u00e9cifiques aux Alg\u00e9riens, p\u00e9riode culminant en octobre 61 avec la r\u00e9pression sanglante de la manifestation pacifique organis\u00e9e par le FLN \u00e0 Paris\u00a0?[11]<\/p>\n<p>De m\u00eame, quelle m\u00e9moire demeure de la r\u00e9pression subie par les\u00a0 immigr\u00e9s marocains et turcs dans les ann\u00e9es 1970, lors de la chasse aux travailleurs clandestins\u00a0? Dans quel cours d\u2019histoire \u00e9voque-t-on les brimades, les rafles dans les caf\u00e9s, et les passages \u00e0 tabac dans les commissariats\u00a0? Qui comm\u00e9more l\u2019assassinat en pleine rue d\u2019un jeune marocain par la police sur une place de Schaerbeek en 1974\u00a0? Qui se rappelle que ce fut la m\u00e9diatisation de la r\u00e9pression de la mobilisation de travailleurs immigr\u00e9s qui avait permis \u00e0 une partie de la population belge d\u2019ouvrir les yeux sur le contexte de violence dont faisaient l\u2019exp\u00e9rience les Marocains et Turcs?[12]<\/p>\n<p>Avec ces quelques exemples \u00e9pars dans le temps et l\u2019espace, la violence brutale appara\u00eet comme une\u00a0 partie int\u00e9grante du fonctionnement des \u00c9tats de droit\u00a0; une violence qui ne se distribue pas de la m\u00eame mani\u00e8re, avec la m\u00eame intensit\u00e9, et sur les m\u00eames groupes cibles selon les p\u00e9riodes historiques. En outre, ces exemples auxquels on pourrait ajouter la longue liste des violences polici\u00e8res \u00e0 l\u2019\u00e9gard des populations issues de l\u2019immigration, attestent de la constance de la racialisation (colorim\u00e9trique, culturelle ou religieuse) comme ligne de partage entre les corps sur lesquels peut s\u2019exercer, ou non, la brutalit\u00e9 des agents de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>James Baldwin affirme que l\u2019histoire ne fait pas le r\u00e9cit du pass\u00e9, mais qu\u2019elle est ce dont on h\u00e9rite dans le pr\u00e9sent.[13] Si tel est le cas, comment h\u00e9ritons-nous aujourd\u2019hui de cette histoire de violence, de ces corps massacr\u00e9s\u00a0? Quelles marques laisse-t-elle dans les esprits et les corps de ceux qui l\u2019ont v\u00e9cue, leur entourage, leurs descendants et de tous ceux qui peuvent se reconna\u00eetre dans une communaut\u00e9 d\u2019exp\u00e9rience\u00a0? Et r\u00e9ciproquement, quels sont aujourd\u2019hui, au sein des institutions, les discours et pratiques qui h\u00e9ritent et actualisent cette histoire\u00a0marqu\u00e9e par la brutalit\u00e9? C\u2019est en partie ce que nous abordons dans cette derni\u00e8re section.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4><strong>L\u2019antiterrorisme\u00a0: une forme de gouvernement\u00a0?\u00a0<\/strong><\/h4>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1980 en Belgique, \u00e0 l\u2019image d\u2019autres pays occidentaux, on a pu observer un int\u00e9r\u00eat nouveau des m\u00e9dias quant \u00e0 la confession des populations immigr\u00e9es. Dans le sillage de la r\u00e9volution iranienne, l\u2019islam \u00e9merge comme un objet suspect. De nouvelles questions apparaissent\u00a0: les musulmans ne seraient-ils pas la cinqui\u00e8me colonne de puissances ext\u00e9rieures\u00a0? L\u2019islam est-il int\u00e9grable dans la d\u00e9mocratie\u00a0?[14] Les travaux de Nadia Fadil, professeur \u00e0 la KUL, qui travaille notamment sur la trajectoire de la notion de radicalisation, montrent qu\u2019au cours des ann\u00e9es 1990 les services de renseignement n\u00e9erlandais se sont appropri\u00e9s la question de l\u2019int\u00e9gration des communaut\u00e9 musulmanes. Pour les services de renseignement, il ne s\u2019agissait plus uniquement de suivre les activit\u00e9s de groupes politiques connus, mais aussi de surveiller la \u00ab\u00a0communaut\u00e9 musulmane\u00a0\u00bb, pr\u00e9sent\u00e9e comme un terreau potentiel pour le radicalisme. Cette approche va fortement influencer la notion de radicalisme et les politiques corr\u00e9latives adopt\u00e9es en Belgique.<\/p>\n<p>En consid\u00e9rant a priori les musulmans comme suspects, ces discours et les politiques corr\u00e9latives dessinent les nouveaux traits de la figure d\u2019un ennemi int\u00e9rieur, figure qui l\u00e9gitime toutes les mesures qui vont \u00eatre prises \u00e0 l\u2019encontre des populations issues de l\u2019immigration. Aujourd\u2019hui en Belgique, la multiplication de ces mesures et leur gravit\u00e9 n\u2019indique-t-elle pas l\u2019\u00e9mergence d\u2019une forme de gestion duelle de la population qui s\u2019inscrit dans la continuit\u00e9 des syst\u00e8mes coloniaux\u00a0? C\u2019est une hypoth\u00e8se que nous empruntons \u00e0 Nadia Fadil \u00e0 l\u2019appui de laquelle nous pr\u00e9sentons ci-apr\u00e8s quelques \u00e9l\u00e9ments.<\/p>\n<h3><\/h3>\n<p><strong><em>Permis de torture\u00a0<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L\u2019ampleur \u2013 plusieurs centaines de perquisitions, ainsi que des arrestations, contr\u00f4les et des fouilles \u2013 et la violence des descentes de polices qui ont vis\u00e9 les musulmans, ou d\u00e9sign\u00e9s tels, de Belgique apr\u00e8s les attentats de Paris et Bruxelles serait un premier indice \u00e0 l\u2019appui de cette hypoth\u00e8se. Peu de personnes ont os\u00e9 t\u00e9moigner de la brutalit\u00e9 des forces de l\u2019ordre \u00e0 l\u2019occasion de ces descentes. Certaines rapportent avoir \u00e9t\u00e9 menac\u00e9es de repr\u00e9sailles par des agents.[15]\u00a0 Une vingtaine de r\u00e9cits ont n\u00e9anmoins ont pu \u00eatre collect\u00e9s par Human Rights Watch (HRW) et publi\u00e9s dans son rapport de 2016.[16]<\/p>\n<p>Le rapport \u00e9voque des portes d\u00e9fonc\u00e9es au petit matin, des parents menott\u00e9s au sol devant leurs enfants, un p\u00e8re frapp\u00e9 d\u2019un coup de fusil d\u2019assaut devant son fils, des insultes telles que <em>sale arabe<\/em>, <em>sale terroriste<\/em>, des passages \u00e0 tabac r\u00e9p\u00e9t\u00e9s au commissariat. Qu\u2019est-ce concr\u00e8tement qu\u2019un tabassage\u00a0? Il est question notamment d\u2019un homme les yeux band\u00e9s, tenu par un policier tandis qu\u2019un autre lui enfonce les doigts dans les yeux, puis frapp\u00e9 contre un mur, et laiss\u00e9 tomb\u00e9 dans les escaliers. Toujours les yeux band\u00e9s, ce m\u00eame homme est plus tard d\u00e9shabill\u00e9 et tabass\u00e9 nu, puis assis sur une chaise et frapp\u00e9 \u00e0 coups r\u00e9p\u00e9t\u00e9s dans le ventre.<\/p>\n<p>Le sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 Fay\u00e7al Cheffou donne un aper\u00e7u de l\u2019hyst\u00e9rie qui s\u2019est empar\u00e9e des forces de l\u2019ordre dans la suite des attentats de Paris et Bruxelles. Fay\u00e7al Cheffou a \u00e9t\u00e9 confondu avec le troisi\u00e8me homme des attentats de Zaventem, rapidement nomm\u00e9 par la presse \u00ab\u00a0l\u2019homme au chapeau\u00a0\u00bb. Arr\u00eat\u00e9 par des policiers mena\u00e7ant de le tuer, il est tabass\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises au commissariat, laiss\u00e9 nu et bless\u00e9 \u00e0 m\u00eame le sol de sa cellule pendant une nuit enti\u00e8re sans couverture, sans nourriture ni eau. Amen\u00e9 en d\u00e9tention pr\u00e9ventive, il est rel\u00e2ch\u00e9 au bout de 5 jours,\u00a0 le juge s\u2019\u00e9tant rendu compte qu\u2019il n\u2019avait aucune ressemblance physique avec \u00ab\u00a0l\u2019homme au chapeau.\u00a0\u00bb<\/p>\n<h3><\/h3>\n<p><strong><em>Suspicion de terrorisme\u00a0: une maladie contagieuse\u00a0<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00a0\u00ab\u00a0erreur\u00a0\u00bb dont a \u00e9t\u00e9 victime Fay\u00e7al Cheffou n\u2019est pas un cas exceptionnel. Selon HRW, \u00e0 l\u2019issue de ces actions massives, 49 personnes ont \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9es et 72 autres inculp\u00e9es pour des faits en lien avec le terrorisme. Parmi les cas recens\u00e9s par l\u2019association, l\u2019une des personnes tortur\u00e9es par la police avait \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9e pour le simple fait d\u2019avoir appartenu \u00e0 une \u00e9quipe embauch\u00e9e en 2015 par Ibrahim Abdeslam, le fr\u00e8re de Salah Abdeslam, pour r\u00e9nover un caf\u00e9 \u00e0 Molenbeek-Saint-Jean\u00a0;\u00a0 une autre parce qu\u2019elle avait fr\u00e9quent\u00e9 le m\u00eame club de boxe qu\u2019une personne suspect\u00e9e de <em>participation \u00e0 un groupe terroriste<\/em>; pour une autre encore, il s\u2019est av\u00e9r\u00e9 qu\u2019il y avait tout simplement eu \u00ab\u00a0erreur sur la personne\u00a0\u00bb.[17]<\/p>\n<p>Arr\u00eatons-nous un instant sur cette infraction qui revient r\u00e9guli\u00e8rement dans les affaires de terrorisme\u00a0: la <em>participation \u00e0 un groupe terroriste,<\/em> un des \u00e9l\u00e9ments constitutifs de la premi\u00e8re loi belge de 2003 p\u00e9nalisant le terrorisme. Cette infraction sanctionne un <em>d\u00e9lit d\u2019appartenance<\/em>. Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019avoir commis un acte ill\u00e9gal pour en \u00eatre inculp\u00e9, les actes cibl\u00e9s peuvent \u00eatre en soi l\u00e9gaux, mais condamn\u00e9s parce que suspect\u00e9s d\u2019\u00eatre r\u00e9alis\u00e9s avec un mobile terroriste. Aujourd\u2019hui des personnes sont inculp\u00e9es sur base de cette infraction parce qu\u2019elles ont dans leur r\u00e9seau des connaissances identifi\u00e9es comme suspectes;\u00a0 ou parce qu\u2019elles ont h\u00e9berg\u00e9 ou encore conduit \u00e0 l\u2019a\u00e9roport des personnes suspect\u00e9es de partir en Syrie, etc.[18]<\/p>\n<p>Un nouveau d\u00e9tour par les m\u00e9saventures de Fay\u00e7al Cheffou et de son entourage permet de cerner les situations potentiellement vis\u00e9es par cette infraction. Fay\u00e7al Cheffou, dont les accusations en lien avec le terrorisme n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 formellement abandonn\u00e9es, continue \u00e0 faire l\u2019objet d\u2019un harc\u00e8lement policier qui se traduit sous la forme de filatures, de perquisitions, de convocations, d\u2019amendes sous des pr\u00e9textes divers, et d\u2019arrestations \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition qui ne semblent avoir d\u2019autres raisons qu\u2019un acharnement des autorit\u00e9s. Lors de l\u2019une de ces arrestations, il est en voiture avec des amis. Ceux-ci pour le simple fait qu\u2019ils sont dans la m\u00eame voiture que lui sont inculp\u00e9s pour <em>participation \u00e0 un groupe terroriste<\/em>. L\u2019un d\u2019entre eux, selon Fay\u00e7al Cheffou pour l\u2019unique motif que les agents (qui rappelons-le menacent les passagers de l\u2019habitacle avec des armes) ont trouv\u00e9 son comportement suspect, est plac\u00e9 trois mois et demi en d\u00e9tention pr\u00e9ventive \u00e0 la prison de Lantin.[19]<\/p>\n<h3><\/h3>\n<p><strong><em>Traitement d\u2019exception\u00a0<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me indice, une s\u00e9rie de mesures administratives semblent attester aujourd\u2019hui l\u2019hypoth\u00e8se de la mise en place d\u2019un traitement d\u2019exception ciblant en particulier les musulmans ou assimil\u00e9s. Certaines personnes d\u00e9couvrent par exemple qu\u2019elles sont fich\u00e9es sans en conna\u00eetre les motifs. Il suffit parfois qu\u2019un membre de leur famille soit impliqu\u00e9 dans une enqu\u00eate en antiterrorisme, pour se voir refuser l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un m\u00e9tier, ou licenci\u00e9es sans justification. Nicolas Cohen, avocat au cabinet Jus Cogens et observateur des prisons, rapporte des cas de personnes en possession d\u2019un passeport marocain et belge \u00e0 qui l\u2019administration communale refuse le renouvellement du passeport belge leur sugg\u00e9rant implicitement de retourner au Maroc. Il recense aussi le cas d\u2019une m\u00e8re \u00e0 qui l\u2019administration refuse de d\u00e9livrer les cartes d\u2019identit\u00e9 de ses enfants pour l\u2019emp\u00eacher de voyager alors qu\u2019elle n\u2019a jamais fait l\u2019objet d\u2019une proc\u00e9dure judiciaire. Des personnes d\u00e9couvrent la fermeture de leur compte en banque du jour au lendemain sans que la banque ait \u00e0 en argumenter le motif.\u00a0 La liste est extensible <em>ad nauseam <\/em>et les recours contre ces mesures auxquelles sont confront\u00e9s en particulier les Belgo-Marocains sont extr\u00eamement difficiles, voire impossibles.<em>\u00a0<\/em><\/p>\n<h3><\/h3>\n<p><strong><em>Le sort des \u00ab\u00a0terros\u00a0\u00bb en prison[20]\u00a0<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Un troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment \u00e0 l\u2019appui est le sort r\u00e9serv\u00e9 aujourd\u2019hui aux d\u00e9tenus \u00e9tiquet\u00e9s \u00ab\u00a0terros\u00a0\u00bb par l\u2019administration p\u00e9nitentiaire. Il faut rappeler que les prisons belges sont connues pour leur conditions de d\u00e9tention d\u00e9plorables, et le pouvoir discr\u00e9tionnaire de l\u2019administration p\u00e9nitentiaire. Une loi de principe adopt\u00e9e en 2005, cens\u00e9e accorder des droits aux d\u00e9tenus relatifs \u00e0 leurs conditions de d\u00e9tention, est rest\u00e9e en grande partie lettre morte. Aujourd\u2019hui la situation \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des prisons est le miroir exacerb\u00e9 du sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur \u00e0 ceux d\u00e9sign\u00e9s comme\u00a0 \u00ab\u00a0ennemi\u00a0int\u00e9rieur\u00bb .<\/p>\n<p>La cat\u00e9gorisation \u00ab\u00a0terros\u00a0\u00bb concerne non seulement toutes les personnes inculp\u00e9es ou condamn\u00e9es pour des faits en lien avec le terrorisme, mais aussi tout d\u00e9tenu pr\u00e9sentant selon l\u2019administration un risque s\u00e9rieux sur le plan de la radicalisation,<em> quel que soit le motif de son incarc\u00e9ration<\/em>. La d\u00e9cision de l\u2019administration p\u00e9nitentiaire de faire basculer certains d\u00e9tenus dans la cat\u00e9gorie des \u00ab\u00a0terros\u00a0\u00bb se fonde sur des indicateurs aussi flous que la pri\u00e8re, le type de lecture, les croyances, l\u2019id\u00e9ologie, ou le rejet des valeurs occidentales. Un cas rapport\u00e9 par Thomas Assaker, avocat au cabinet Jus Cogens, permet de saisir l\u2019arbitraire de cette d\u00e9cision. Un de ses client alg\u00e9rien a eu le malheur d\u2019\u00eatre condamn\u00e9 pour cambriolage avec quatre autres complices dont l\u2019un avait, par le pass\u00e9, s\u00e9journ\u00e9 bri\u00e8vement \u00e0 Guantanamo. Cela suffit \u00e0 l\u2019administration p\u00e9nitentiaire pour le classer \u00ab\u00a0terro\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Tous les d\u00e9tenus \u00ab\u00a0terros\u00a0\u00bb font l\u2019objet d\u2019un r\u00e9gime d\u2019exception particuli\u00e8rement grave. Ce r\u00e9gime \u00e0 deux formes\u00a0: l\u2019une l\u00e9gale, l\u2019autre qui ne dit pas son nom. Le R\u00e9gime de S\u00e9curit\u00e9 particulier individuel (RSPI) consiste en la mise \u00e0 l\u2019isolement, l\u2019interdiction de prendre part aux activit\u00e9s communes de la prisons (quand elles existent), le contr\u00f4le syst\u00e9matique de la correspondance, l\u2019interdiction de la visite de la famille (lorsqu\u2019elles sont autoris\u00e9es, ces\u00a0 visites sont \u00ab\u00a0\u00e0 carreau\u00a0\u00bb ou avec la pr\u00e9sence d\u2019un agent), les fouilles syst\u00e9matiques de la cellule, les fouilles syst\u00e9matiques \u00e0 nu, la surveillance continue donc aussi la nuit, ce qui signifie concr\u00e8tement que toutes les deux heures un agent allume la lumi\u00e8re de la cellule et r\u00e9veille le d\u00e9tenu.<\/p>\n<p>Dans les fait les possibilit\u00e9s d\u2019un recours effectif sont minimes dans ce premier r\u00e9gime d\u2019isolement qui fait l\u2019objet de la d\u00e9cision d\u2019un juge tous les deux mois. Les psychiatres dont l\u2019avis est cens\u00e9 importer dans la d\u00e9cision de maintenir les d\u00e9tenus en isolement, se contentent de s\u2019entretenir avec le d\u00e9tenu \u00e0 travers le loquet de la cellule. Les avocats constatent qu\u2019ils s\u2019abstiennent de rendre des avis contrevenant la d\u00e9cision de l\u2019administration p\u00e9nitentiaire, alors m\u00eame que parfois les d\u00e9tenus pr\u00e9sentent des signes \u00e9vident de grave d\u00e9gradation de leur sant\u00e9 mentale provoqu\u00e9es par cette forme de torture blanche. Toutes les mesures ne sont pas forc\u00e9ment appliqu\u00e9es, mais dans les faits certains d\u00e9tenus passent plus de 10 mois en isolement alors m\u00eame qu\u2019ils n\u2019ont pas encore \u00e9t\u00e9 jug\u00e9s.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me r\u00e9gime d\u2019isolement ce sont les ailes D-Radex d\u2019une capacit\u00e9 d\u2019une quinzaine de places chacune, ouvertes dans le climat post-attentats en avril 2016 dans les prisons d\u2019Ittre et d\u2019Hasselt. Outre les mesures pr\u00e9-cit\u00e9es dans le cas du premier r\u00e9gime, les d\u00e9tenus de ces quartiers d\u2019isolement sortent dans une cage o\u00f9 ils sont s\u00e9par\u00e9s du ciel par une \u00e9paisse couche de grillage. La mise \u00e0 l\u2019isolement y est \u00e0 dur\u00e9e ind\u00e9finie, soumise totalement \u00e0 l\u2019arbitraire de l\u2019administration p\u00e9nitentiaire, et les recours contre cette mesure sont en pratique impossibles.<em>\u00a0<\/em><\/p>\n<h3><\/h3>\n<p><strong><em>Se d\u00e9barrasser de l\u2019\u00e9tranger\u00a0<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Comme quatri\u00e8me \u00e9l\u00e9ment \u00e0 l\u2019appui, il faut \u00e9voquer une s\u00e9rie de l\u00e9gislations qui ont \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9es au nom de la lutte contre le terrorisme mais qui s\u2019appliquent pour des cas qui n\u2019ont pas besoin d\u2019\u00eatre en lien avec des faits de terrorisme. Les deux lois les plus embl\u00e9matiques \u00e0 cet \u00e9gard sont le retrait de la nationalit\u00e9 et la modification de la loi relative \u00e0 l\u2019acc\u00e8s au territoire.<\/p>\n<p>La d\u00e9ch\u00e9ance de nationalit\u00e9, qui existe en droit belge depuis 1919, a \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9e r\u00e9cemment \u00e0 deux reprises, en 2012 et 2015, pour en faciliter l\u2019application dans les condamnations pour terrorisme ou pour toute condamnation \u00e0 une peine d\u2019emprisonnement d\u2019au moins 5 ans sans sursis. Aujourd\u2019hui cette mesure est appliqu\u00e9e notamment pour des personnes qui ont acquis la nationalit\u00e9 belge et qui ont purg\u00e9 leur peine de prison.[21]<\/p>\n<p>La seconde concerne la modification de la loi du 15 d\u00e9cembre 1980 sur l\u2019acc\u00e8s au territoire, le s\u00e9jour, l\u2019\u00e9tablissement et l\u2019\u00e9loignement des \u00e9trangers. Cette modification marque le retour de la double peine qui faisait partie des mesures administratives comprises dans la loi du 15d\u00e9cembre 1980 et dont la port\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 amoindrie par une s\u00e9rie de circulaires dans les ann\u00e9es 1990. D\u00e9sormais toutes les personnes qui ont un titre de s\u00e9jour en Belgique \u2013 qu\u2019elles soient n\u00e9es ou non sur le territoire et qu\u2019elles y aient ou non toutes leurs attaches \u2013 peuvent faire l\u2019objet d\u2019un retrait de s\u00e9jour sur simple soup\u00e7on de trouble \u00e0 l\u2019ordre public.[22]<\/p>\n<p>En pratique, selon des avocats, tous les d\u00e9tenus qui ont un titre de s\u00e9jour font l\u2019objet d\u2019un <em>screening<\/em> de la part de l\u2019Office des \u00c9trangers qui leur donne un questionnaire et 15 jours pour rassembler des arguments qui justifieraient leur attache au pays. Les premi\u00e8res d\u00e9cisions sont en train de tomber\u00a0: aujourd\u2019hui on retire leur titre de s\u00e9jour \u00e0 des personnes qui sont n\u00e9es et\/ou ont grandi en Belgique, qui y ont toutes leurs attaches familiales, et ont \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9e pour des faits tels que le vol ou le trafic de stup\u00e9fiants.[23]<\/p>\n<h3><\/h3>\n<h4><em>En guise de conclusion\u00a0<\/em><\/h4>\n<p>Agression l\u00e9gitim\u00e9e des agents de l\u2019\u00c9tat dans les commissariats ou les prisons, traitement d\u2019exception, pr\u00e9carisation de la nationalit\u00e9 belge, pr\u00e9carisation du titre de s\u00e9jour\u00a0: comment ces\u00a0 mesures et pratiques sont-elles v\u00e9cue par ceux qui en sont la cible\u00a0?<\/p>\n<p>Cette anecdote permet de se faire une id\u00e9e\u00a0:\u00a0 en automne 2016, alors que Fay\u00e7al Cheffou discutait avec des amis qui connaissent son histoire, il leur pr\u00e9sente le programme d\u2019un s\u00e9minaire auquel il est invit\u00e9 \u00e0 parler. Son ami prend le programme en main et lui demande de quoi il s\u2019agit. Fay\u00e7al lui annonce qu\u2019il va y parler de la confusion entre lui et \u00ab\u00a0l\u2019homme au chapeau\u00a0\u00bb. L\u2019ami repose pr\u00e9cipitamment le programme <em>et l\u2019essuie avec sa manche<\/em> de crainte d\u2019y laisser des empreintes\u00a0. Cet acte illustre la peur qui \u00e9treint aujourd\u2019hui une partie des musulmans de Belgique, et comme le prouve l\u2019ensemble des situations pr\u00e9sent\u00e9es ici, il ne s\u2019agit pas d\u2019une peur irrationnelle\u00a0: en Belgique, les musulmans ou d\u00e9sign\u00e9s tels ont des raisons objectives de se m\u00e9fier des institutions.<\/p>\n<p>Au regard de tous ces \u00e9l\u00e9ments, l\u2019enjeu principal de notre \u00e9poque n\u2019est peut-\u00eatre pas de d\u00e9fendre les principes d\u2019un \u00c9tat de droit qui a peu de consistance historique m\u00eame si tout outil est bon \u00e0 prendre pour lutter contre les politiques naus\u00e9abondes. Aujourd\u2019hui une des urgence est de d\u00e9monter la m\u00e9canique qui produit, au mieux, l\u2019indiff\u00e9rence et l\u2019apathie d\u2019une partie des belges vis-\u00e0-vis du sort des populations qui subissent la violence des institutions, au pire, leur adh\u00e9sion enthousiaste aux politiques qui peinent \u00e0 cacher leur racisme, leur x\u00e9nophobie, et leur islamophobie. Il est rassurant de constater que la m\u00e9canique est un peu gripp\u00e9e lorsqu\u2019il s\u2019agit des politiques anti-migratoires, comme le prouve des initiatives telle que la plateforme citoyenne d\u2019h\u00e9bergement des migrants. Mais il serait salutaire de voir la m\u00eame volont\u00e9 animer un refus d\u2019accepter la fabrication de populations ind\u00e9fendables sous pr\u00e9texte de lutte contre le terrorisme et le radicalisme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Notes<\/p>\n<p>[1]Dorlin, Elsa. 2017. <em>Se d\u00e9fendre: une philosophie de la violence<\/em>. Paris: Zones.<\/p>\n<p>[2]Belga, \u00ab\u00a0\u00abTol\u00e9rance z\u00e9ro\u00bb: le monde politique r\u00e9agit avec fermet\u00e9 apr\u00e8s les incidents \u00e0 Louise\u00a0\u00bb, <em>Le Soir<\/em>, 25 novembre 2017<\/p>\n<p>[3]Belga, <em>idem<\/em><\/p>\n<p>[4]Belga, <em>idem<\/em><\/p>\n<p>[5]Belga, \u00ab\u00a0Prise de photos lors des contr\u00f4les pour identifier les \u00e9meutiers de Bruxelles, une pratique peu habituelle\u00a0\u00bb, <em>La Libre Belgique<\/em>, 24 novembre 2017<\/p>\n<p>[6]Belga, \u00ab\u00a0\u00c9meutes \u00e0 Bruxelles: pour le ministre Jambon, tous les d\u00e9bordements sont li\u00e9s\u00a0\u00bb, <em>Le Soir<\/em>, 26 novembre 2017<\/p>\n<p>[7]C.Bk., \u00ab\u00a0Charles Picqu\u00e9 sur les \u00e9meutes \u00e0 Bruxelles: \u00abIl n\u2019y a pas d\u2019insertion sociale possible pour ces casseurs\u00bb\u00a0\u00bb, <em>Le <\/em>Soir, 27 novembre 2017<\/p>\n<p>[8] Dorlin, Elsa. 2017. <em>Se d\u00e9fendre: une philosophie de la violence<\/em>. Paris: Zones, p.105-118<\/p>\n<p>[9]Voir l\u2019 ouvrage de Jules Marchal, <em>Travail forc\u00e9 pour le Cuivre et pour l\u2019or, L\u2019Histoire du Congo 1910-1945-Tome 1,<\/em> \u00e9d.Paula Bellings, Borgloon (Belgique), 1999<\/p>\n<p>[10]<em>idem<\/em><\/p>\n<p>[11]Voir le documentaire de Philip Brooks et Alan Hayling , <em>Une Journ\u00e9e port\u00e9e disparue.<\/em><\/p>\n<p>[12]Hanotiaux, G\u00e9rald, \u00ab\u00a0Une action charni\u00e8re pour l\u2019immigration en Belgique\u00a0\u00bb, <em>Bruxelles en mouvements<\/em>, n. 291, novembre\/d\u00e9cembre 2017, pp. 4-6<\/p>\n<p>[13]Voir le film de Raoul Peck \u00e0 partir des \u00e9crits de James Baldwin\u00a0: <em>I\u2019m not your negro<\/em>.<\/p>\n<p>[14]Intervention de Nouria Ouali au meeting contre l\u2019\u00c9tat d\u2019urgence,\u00a0 Bruxelles 14 F\u00e9vrier 2016 URL\u00a0: https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=OTJEYSpDq9E<\/p>\n<p>[15]Paroles recueillies par Radio Rivewest lors d\u2019un rassemblement appel\u00e9 par le Comit\u00e9 des parents contre les violences polici\u00e8res en d\u00e9cembre 2015 sur la place de la maison communale de Molenbeek-Saint-Jean. URL\u00a0: https:\/\/soundcloud.com\/radiorivewest\/zapping_2dec2015<\/p>\n<p>[16]Human Rights Watch, \u00ab\u00a0Sources d\u2019inqui\u00e9tudes. Les r\u00e9ponses antiterroristes de la Belgique aux attaques de Paris et de Bruxelles\u00a0\u00bb , <em>Human Rights Watch<\/em>, \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique, 2016.<\/p>\n<p>[17] Human Rights Watch, \u00ab\u00a0Sources d\u2019inqui\u00e9tudes. Les r\u00e9ponses antiterroristes de la Belgique aux attaques de Paris et de Bruxelles\u00a0\u00bb, <em>Human Rights Watch<\/em>, \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique, 2016<\/p>\n<p>[18]Ces exemples sont tir\u00e9s d\u2019entretiens avec des avocats<\/p>\n<p>[19]Intervention de Fay\u00e7al Cheffou lors du s\u00e9minaire \u00ab\u00a0gouverner 3.0\u00a0\u00bb, ERG, novembre 2017. URL\u00a0: www.lesteki.be<\/p>\n<p>[20]La plupart des \u00e9l\u00e9ments repris dans cette partie sont issus de l\u2019intervention de Thomas Assaker dans le cadre du s\u00e9minaire \u00ab\u00a0gouverner 3.0\u00a0\u00bb, \u00e0 l\u2019ERG, novembre 2017<\/p>\n<p>[21]http:\/\/www.liguedh.be\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/rapport_comite_t_2017.pdf<\/p>\n<p>[22]Selma Benkhelifa, \u00ab\u00a0Le retour de la double peine\u00a0\u00bb, <em>La Revue Nouvelle<\/em>, n\u00b06, 2017<\/p>\n<p>[23]Voire les d\u00e9cisions du Conseil du Contentieux des \u00c9trangers\u00a0: http:\/\/www.rvv-cce.be\/fr\/actua\/droit-sejour-par-rapport-execution-des-peines<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Cet article a \u00e9t\u00e9\u00a0originellement publi\u00e9 dans la Revue Nouvelle, num\u00e9ro 3 \/ 2018 \u2013 73\u00b0 ann\u00e9e Les questions de soci\u00e9t\u00e9 en d\u00e9bat.\u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0par Chedia Leroij Dans Se d\u00e9fendre. Une Philosophie de la violence, Elsa Dorlin ouvre son histoire des \u00e9thiques martiales avec le r\u00e9cit du passage \u00e0 tabac de Rodney King par des policiers en mars 1991. Rodney King, jeune chauffeur de taxi afro-am\u00e9ricain est arr\u00eat\u00e9 sur une autoroute de Los Angeles pour exc\u00e8s de vitesse. Il &#8230; <a title=\"La lutte contre le terrorisme et la fabrique de populations ind\u00e9fendables.\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3837\" aria-label=\"En savoir plus sur La lutte contre le terrorisme et la fabrique de populations ind\u00e9fendables.\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3201,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[21,24,36,4,18,28,5],"tags":[31,14,23,371,372,38,54,29,49],"class_list":["post-3837","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-anti-imperialisme","category-belgique-maroc","category-europe","category-islamophobie","category-resistance-bruxelles","category-racismes","category-violence-policiere","tag-belgique","tag-bruxelles","tag-discrimination","tag-elsa-dorlin","tag-faycal-cheffou","tag-guerre","tag-police","tag-torture","tag-usa"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3837","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3837"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3837\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3838,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3837\/revisions\/3838"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3201"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3837"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3837"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3837"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}