{"id":4095,"date":"2019-03-09T14:35:25","date_gmt":"2019-03-09T13:35:25","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4095"},"modified":"2019-03-09T14:36:16","modified_gmt":"2019-03-09T13:36:16","slug":"un-dialogue-critique-sur-la-colonisation-est-il-possible-avec-la-nouvelle-generation-dhistoriens-belges","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4095","title":{"rendered":"Un dialogue critique sur la colonisation est-il possible avec la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019historiens belges ?"},"content":{"rendered":"<p>Un dialogue critique sur la colonisation est-il possible avec la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019historiens belges ?<\/p>\n<p>Martin Vander Elst\u00b7Samedi 9 mars 2019<\/p>\n<blockquote><p>\u201cThe great force of history comes from the fact that we carry it within us, are unconsciously controlled by it in many ways, and history is literally present in all that we do\u2026 And it is with great pain and terror that one begins to assess the history that has placed one where one is, and formed one\u2019s point of view\u201d<\/p>\n<p>\u2013 James Baldwin Collectif<\/p><\/blockquote>\n<p>La carte blanche publi\u00e9e dans Le Soir ( lire ci dessous )\u00a0 par Amandine Lauro (chercheuse qualifi\u00e9e FRS-FNRS \u00e0 l\u2019ULB) et Beno\u00eet Henriet (professeur assistant \u00e0 la VUB) permet d\u2019instruire un certain nombre de controverses qui jusque-l\u00e0 \u00e9taient demeur\u00e9es fig\u00e9es sans autres r\u00e9ponses que la continuation de la propagande coloniale. Cette carte blanche aura le m\u00e9rite de pr\u00e9senter \u00e0 l\u2019opinion publique une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019historiens plus engag\u00e9s dans leurs pratiques et plus conscients des enjeux contemporains. Une position qui aura au moins le m\u00e9rite de ne pas clore le d\u00e9bat, de permettre que s\u2019\u00e9laborent des controverses qui fassent droit \u00e0 une complexit\u00e9 v\u00e9cue et pas \u00e0 une pseudo-complexit\u00e9 agit\u00e9e pour faire taire les souffrances et les continuit\u00e9s. Je me propose ici d\u2019essayer l\u2019exercice d\u2019un dialogue critique.<!--more--><\/p>\n<figure id=\"attachment_3909\" aria-describedby=\"caption-attachment-3909\" style=\"width: 991px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Manu-Scordia.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-3909 size-full\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Manu-Scordia.jpg\" alt=\"\" width=\"1001\" height=\"707\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Manu-Scordia.jpg 1001w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Manu-Scordia-300x212.jpg 300w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Manu-Scordia-768x542.jpg 768w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Manu-Scordia-600x424.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 1001px) 100vw, 1001px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-3909\" class=\"wp-caption-text\">@Manu Scordia<\/figcaption><\/figure>\n<p>C\u2019est une bonne chose qu\u2019une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019historiens commence \u00e0 se faire entendre, j\u2019y vois un des signes d\u2019un rapport de force d\u00e9colonial dans le champ de l\u2019histoire. La rupture \u00e9pist\u00e9mologique n\u00e9cessaire avec l\u2019histoire coloniale (dont l\u2019ombre des travaux de Jean Stengers p\u00e8se cependant encore de tout son poids dans le d\u00e9bat) est l\u2019appr\u00e9hension du colonialisme comme un syst\u00e8me. L\u2019\u00e9tude de son historicit\u00e9 vise \u00e0 \u00ab mettre en lumi\u00e8re les structures et les m\u00e9canismes de la domination coloniale \u00bb. C\u2019est un acquis ind\u00e9niable et une avanc\u00e9e th\u00e9orique d\u00e9cisive. Il est cependant politiquement regrettable que la g\u00e9n\u00e9alogie de cette rupture soit occult\u00e9e, qu\u2019elle se trouve en quelque sorte blanchie. C\u2019est dommage que cette nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019historiens engag\u00e9s dans leurs pratiques de recherche ne reconnaisse pas le legs important du Discours sur le colonialisme de C\u00e9saire par exemple. De fait, il est impossible sur base de la biblioth\u00e8que coloniale (selon l\u2019expression de Valentin Mudimbe) et des travaux des historiens belges d\u2019effectuer une telle rupture \u00e9pist\u00e9mologique. Pour effectuer cette rupture, il faut justement changer de g\u00e9n\u00e9alogie, changer de bibliographie, il faut commencer par lire des auteurs non blancs comme C\u00e9saire et Fanon. Des auteurs qui ont \u00e9t\u00e9 volontairement retir\u00e9s des enseignements universitaires dans les ann\u00e9es 1980. La diff\u00e9rence significative entre la pratique de l\u2019histoire de cette nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019historiens et celle des penseurs d\u00e9coloniaux passe justement dans le fait d\u2019assumer cet h\u00e9ritage th\u00e9orique, de ne pas se poser comme les rentiers ingrats de l\u2019immense apport th\u00e9orique de la pens\u00e9e anticoloniale. Une anecdote historique peut ici \u00eatre rappel\u00e9e, en 1927 se tient \u00e0 Bruxelles le Congr\u00e8s fondateur de la Ligue contre l\u2019Imp\u00e9rialisme et l\u2019Oppression Coloniale : \u00ab Bruxelles a \u00e9t\u00e9 choisie parce qu\u2019elle \u00e9tait et est toujours au centre de l\u2019imp\u00e9rialisme (\u2026 ) \u00bb (Cf. Entretien avec Luc Vervaet dans BEM n\u00b0297). \u00c9mile Vandervelde, dirigeant socialiste et ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res avait donn\u00e9 son accord pour que cette conf\u00e9rence puisse avoir lieu au palais d\u2019Egmont, mais \u00e0 l\u2019unique condition qu\u2019aucune critique ne soit formul\u00e9e \u00e0 l\u2019encontre de la politique belge au Congo. Toute l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la relation de la gauche belge \u00e0 l\u2019antiimp\u00e9rialisme se tient dans cette attitude de Vandervelde. Ce qu\u2019apport la pens\u00e9e d\u00e9coloniale pour appr\u00e9hender notre pr\u00e9sent politique c\u2019est justement la violence coloniale comme dimension intrins\u00e8que de la modernit\u00e9. Pour saisir correctement des ph\u00e9nom\u00e8nes comme le racisme post-colonial, comme la n\u00e9grophobie syst\u00e9mique, comme le refoulement des migrants au-del\u00e0 de la M\u00e9diterran\u00e9e, comme le plan Canal, comme la criminalisation des jeunes descendants d\u2019immigr\u00e9s postcoloniaux, les contr\u00f4les au faci\u00e8s, etc., il faut postuler un continuum colonial, ou du moins la continuit\u00e9 de la logique coloniale par-del\u00e0 les ind\u00e9pendances. C\u2019est l\u2019apport fondamental d\u2019une notion comme celle de \u00ab colonialit\u00e9 du pouvoir \u00bb que de rendre perceptible les continuit\u00e9s structurales d\u2019un rapport de force Nord\/Sud de type colonial dans le pr\u00e9sent post-colonial.<\/p>\n<p>Cependant Amandine Lauro et Beno\u00eet Henriet ont raison d\u2019en appeler \u00e0 mettre fin \u00e0 la structure du d\u00e9bat du type \u00ab pour ou contre \u00bb. Cela fait longtemps que les associations et collectifs militants afro-descendants demandent \u00e0 ce que leurs paroles et expertises puissent \u00eatre entendues dans toute sa positivit\u00e9, dans toute sa complexit\u00e9, sans devoir sans cesse se confronter aux pires paroles racistes et r\u00e9visionnistes des anciens colons, tout le monde n\u2019a pas la force in\u00e9branlable d\u2019une Mireille-Tsheusi Robert ou d\u2019un Kalvin Soiresse. C\u2019est d\u2019ailleurs sur ce point que le rapport interm\u00e9diaire remis par les rapporteurs de l\u2019ONU innove le plus sur le plan m\u00e9thodologique. En effet, le rapport donne cr\u00e9dit et \u00e9paisseur \u00e0 l\u2019expertise et \u00e0 la parole des victimes de la n\u00e9grophobie. On ne s\u2019\u00e9tonnera donc pas que ce soit \u00e9galement sur ce point que les d\u00e9fenseurs du supr\u00e9matisme blanc dans ce pays aient le plus frapp\u00e9 : l\u2019absence des suppos\u00e9s \u00ab sp\u00e9cialistes \u00bb et \u00ab experts \u00bb, suppos\u00e9ment neutres. C\u2019est \u00e9galement ce qu\u2019on dit les signataires de la carte blanche \u00ab La Belgique est \u00e0 la traine sur la restitution des tr\u00e9sors coloniaux \u00bb, le d\u00e9bat n\u2019est plus pour ou contre la restitution, mais celui du processus de restitution lui-m\u00eame, sur ses conditions, sur la question de la restauration de la relation et des r\u00e9parations des blessures et des torts subis par la colonisation.<\/p>\n<p>Le geste qui consiste \u00e0 \u00e9lever la pratique historienne au-dessus des controverses pose cependant probl\u00e8mes et pr\u00e9sage d\u2019une difficult\u00e9 persistante des historiens \u00e0 s\u2019engager dans une recherche transdisciplinaire, recherche pourtant indispensable pour appr\u00e9hender un ph\u00e9nom\u00e8ne aussi complexe que la colonisation dont les formes d\u2019expressions et de r\u00e9manences sont \u00e0 la fois psychiques, juridiques, \u00e9conomiques, politiques, anthropologiques, ontologiques, cosmologiques, etc. Ce qu\u2019apporte la m\u00e9thode g\u00e9n\u00e9alogique que Foucault conceptualise \u00e0 partir de Nietzsche c\u2019est une pratique de l\u2019histoire qui ne fait pas du pr\u00e9sent un donn\u00e9 d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9, le g\u00e9n\u00e9alogiste part d\u2019un pr\u00e9sent comme issue incertaine, comme champ de force, comme devenir et retrouve un pass\u00e9 lui-m\u00eame en tension, bourr\u00e9 de conflits. Si le pass\u00e9 colonial fait sens au pr\u00e9sent en terme de colonialit\u00e9 ce n\u2019est certes pas de fa\u00e7on utilitaire, mais bien parce que le pass\u00e9 n\u2019est pas une trame narrative r\u00e9solue et lin\u00e9aire. Et quoi de plus incertain, de plus tendu que la question de la restitution. Pr\u00e9cis\u00e9ment la question de la restitution permet une approche g\u00e9n\u00e9alogique qui vient d\u00e9faire les certitudes du pr\u00e9sent et qui permet de retrouver, de reconstruire un pass\u00e9 qui n\u2019est pas encore advenu.<\/p>\n<p>Les historiens se plaignent du peu de diffusion de l\u2019\u00e9tat des connaissances sur la colonisation vers le grand public, mais plut\u00f4t que d\u2019en accuser un peu complaisamment les m\u00e9dias et la classe politique, ne faudrait-il pas d\u2019abord commencer par interroger sa propre responsabilit\u00e9. En effet, lorsque les collectifs afro-descendants ont commenc\u00e9 \u00e0 poser dans l\u2019espace public belge la question de la d\u00e9colonisation de l\u2019espace public, de l\u2019enseignement de l\u2019histoire coloniale et de la n\u00e9grophobie, les journaux mainstream leur ont syst\u00e9matiquement oppos\u00e9 des contradicteurs qui se sont pr\u00e9sent\u00e9s comme des \u00ab historiens \u00bb pour d\u00e9fendre des th\u00e8ses supr\u00e9matistes. On n\u2019a pas beaucoup entendu les nouveaux historiens dans ces d\u00e9bats. On attend toujours un compte rendu critique de la nouvelle exposition de r\u00e9f\u00e9rence de Tervuren du point de vue de cette nouvelle histoire. Je suis convaincu qu\u2019une pratique plus situ\u00e9e de l\u2019histoire ne pourra que faire progresser la diffusion des connaissances produites par les historiens. Ce que je comprends de cette carte blanche, c\u2019est que le temps de nouvelles alliances, comme auraient dit Isabelle Stengers et Prigogine, est peut-\u00eatre advenu.<\/p>\n<p>Il est tr\u00e8s heureux que des historiens travaillent \u00e0 en finir avec cette strat\u00e9gie du d\u00e9douanement et du r\u00e9visionnisme. Encore dans la nouvelle exposition de r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Tervuren On pr\u00e9sente l\u2019imp\u00e9rialisme belge dans le cadre plus vaste des traites, en ce compris la traite arabe, ce qui a comme cons\u00e9quence de favoriser une vision comparatiste anhistorique et profond\u00e9ment d\u00e9responsabilisante. Par exemple, \u00e9tudier le r\u00e9gime d\u2019apartheid belge, le travail forc\u00e9 ou la politique de la race au Congo permet de sortir de ce trop long sommeil post-colonial. Pour le cas pr\u00e9cis de Lusinga, d\u2019un point de vue historique, on ne dispose que des archives de Storms, le croisement critique de ces archives coloniales avec la m\u00e9moire des populations tabwa laiss\u00e9es n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9 pour la simple raison que la question de la restitution se trouve au centre de l\u2019\u00e9criture de cette histoire. La persistance de la propagande coloniale sur \u00ab Lusinga esclavagiste \u00bb ne d\u00e9pend donc pas du peu de diffusion des connaissances historiques, mais du blocage produit par une politique entretenue de la non-restitution et du statu quo qui en d\u00e9coule.<\/p>\n<p>Il est tr\u00e8s important que les historiens puissent d\u00e9faire ce second mythe coloniale de la reprise du Congo par la Belgique et de la \u00ab coloniale mod\u00e8le \u00bb. En effet, la focalisation sur le personnage de L\u00e9opold II emp\u00eache de penser comment la colonisation fait syst\u00e8me. De fait, il faut pouvoir revenir sur la conjoncture de la Conf\u00e9rence de Berlin et notamment sur le r\u00f4le que joue l\u2019EIC dans l\u2019\u00e9tablissement des \u00ab soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 chartes \u00bb au Congo comme ce qui deviendra l\u2019Union Mini\u00e8re du Haut Katanga. Le r\u00e9gime d\u2019apartheid ne disparait pas avec la \u00ab reprise \u00bb du Congo par la Belgique, au contraire de nouvelles formes de racialisation en rapport avec de nouveaux enjeux \u00e9conomiques voient le jour, notamment pour tenter de contenir l\u2019\u00e9mergence d\u2019un \u00ab prol\u00e9tariat noire \u00bb au Congo. Il faudrait davantage travailler autour de cette notion de \u00ab travail forc\u00e9 \u00bb. Le r\u00e9cent documentaire diffus\u00e9 sur les ondes de la VRT \u00ab Enfants de la colonisation \u00bb montre des t\u00e9moignages directs de personnes ayant v\u00e9cu ce r\u00e9gime sp\u00e9cifique d\u2019exploitation qui est une continuit\u00e9 des modes de gouvernementalit\u00e9 esclavagistes. Si le travail forc\u00e9 se met en place au Congo \u00e0 partir de 1880 et sera progressivement l\u00e9galis\u00e9 au cours des deux d\u00e9cennies suivantes, sous la forme du \u00ab travail d\u2019utilit\u00e9 publique \u00bb, mais aussi sous la forme du \u00ab travail forc\u00e9 organis\u00e9 par les compagnies concessionnaires \u00bb, contrairement \u00e0 ce que pr\u00e9tendent Amandine Lauro et Beno\u00eet Henriet, des historiens, comme Elikia M\u2019Bokolo, montrent qu\u2019avec la \u00ab reprise du Congo par la Belgique \u00bb, le travail forc\u00e9 ne disparait pas, au contraire de nouvelles formes de travail forc\u00e9 sont mises en place et demeurent g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es jusqu\u2019au moins apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale et ont subsist\u00e9 au Congo jusqu\u2019apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance et dans certaines circonstances jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. En terme de comparatisme, il serait int\u00e9ressant de montrer comment le syst\u00e8me du \u00ab travail forc\u00e9 \u00bb mis en place par l\u2019EIC va servir de mod\u00e8le dans la mise en place du syst\u00e8me concessionnaire fran\u00e7ais, mais aussi pour l\u2019action coloniale allemande en Afrique de l\u2019Est et du Sud-Ouest ainsi qu\u2019anglaise en Rhod\u00e9sie.<\/p>\n<p>Le faux d\u00e9bat sur le g\u00e9nocide ne devrait pas cacher celui sur les crimes contre l\u2019humanit\u00e9, car c\u2019est bien de cela qu\u2019il s\u2019agit, de la qualification du colonialisme comme crime contre l\u2019humanit\u00e9 : avec le caract\u00e8re massif des violences d\u2019Etat, le travail forc\u00e9, l\u2019extraction contrainte de ressources, des brutalit\u00e9s en tous genres, des viols, mais aussi des massacres et des r\u00e9pressions militaires. Le crime contre l\u2019humanit\u00e9 peut \u00eatre d\u00e9fini comme \u00ab la privation du droit \u00ab naturel \u00bb \u00e0 la libert\u00e9 et la propri\u00e9t\u00e9 de soi qui constitue le crime contre l\u2019humanit\u00e9 de l\u2019individu asservi \u00bb (Verg\u00e8s, La M\u00e9moire encha\u00een\u00e9e. 2006, p. 144). L\u2019histoire de la colonisation belge du Congo et ses crimes et violences extr\u00eames devraient nous contraindre \u00e0 ne plus consid\u00e9rer l\u2019histoire des violences de masses \u00e0 travers le seul prisme du g\u00e9nocide. Sortir de l\u2019impasse sur le nombre de morts pour les historiens pourrait commencer par instruire cette notion de crimes contre l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>On retrouve ce m\u00eame geste de retrait \u00ab ni \u2026 ni \u2026 \u00bb quand commence \u00e0 se poser la n\u00e9cessaire question des responsabilit\u00e9s. Or l\u2019\u00e9criture de l\u2019histoire ne se s\u00e9pare pas \u00e0 si bon compte de la question de la justice, on peut m\u00eame dire qu\u2019elle lui est consubstantielle. En effet, on pense \u00e9videmment \u00e0 la Commission V\u00e9rit\u00e9 et R\u00e9conciliation ou aux diff\u00e9rentes cessions du Tribunal Russel ou encore aux enjeux de r\u00e9paration qui ont \u00e9t\u00e9 trait\u00e9s devant les tribunaux anglais, mais aussi \u00e9videmment \u00e0 la commission Lumumba. L\u2019exemple le plus frappant est peut-\u00eatre celui du proc\u00e8s intent\u00e9 par des combattants Mau Mau pour obtenir r\u00e9paration des crimes commis par le gouvernement britannique sous le contexte de l\u2019Op\u00e9ration Legacy. En effet, ce proc\u00e8s a permis de d\u00e9classifier un certain nombre de documents importants concernant cette p\u00e9riode et poser la question de l\u2019acc\u00e8s et du traitement des archives dans une politique de r\u00e9paration. L\u2019histoire est un champ de bataille. Tant que les historiens penseront pouvoir continuer \u00e0 travailler sans prise en compte des rapports de force contemporains et historiques qui font la politique de l\u2019histoire, ils demeureront extr\u00eamement vuln\u00e9rables \u00e0 l\u2019instrumentalisation des leurs appels \u00e0 la nuance et \u00e0 la complexit\u00e9 par les r\u00e9visionnistes de tous poils. C\u2019est un probl\u00e8me qui leur appartient de traiter en historien, mais la politique du \u00ab ni \u2026 ni \u2026 \u00bb et la s\u00e9paration caricaturale des questions d\u2019historicit\u00e9 et de justice ne fera que renforcer l\u2019usage utilitariste de leurs positions publiques par les r\u00e9visionnistes et les d\u00e9fenseurs du supr\u00e9matisme blanc.<\/p>\n<p>Amandine Lauro et Beno\u00eet Henriet ent\u00e9rinent une \u00e9trange manipulation en confondant la relation coloniale entre oppresseurs et opprim\u00e9s et la puissance d\u2019agir des colonis\u00e9s. Restituer les r\u00e9sistances \u00e0 la colonisation et au travail forc\u00e9 (que ce soit sur le mod\u00e8le de la fuite, du marronnage, d\u2019insurrections ininterrompues, de gu\u00e9rillas larv\u00e9es, etc.) ce n\u2019est pas confondre et dilu\u00e9 les rapports de domination historiques. Donner \u00e0 voir la capacit\u00e9 \u00e0 n\u00e9gocier, \u00e0 contester, \u00e0 renverser les alliances permet de rendre compte d\u2019une historicit\u00e9 profondedes colonis\u00e9s, mais ne signifie pas produire un r\u00e9gime d\u2019indistinction des rapports de domination qui visera au final \u00e0 renverser le rapport des responsabilit\u00e9s.<\/p>\n<p>Le d\u00e9samor\u00e7age de la rh\u00e9torique apolog\u00e9tique des bons et des mauvais c\u00f4t\u00e9s de la colonisation est vraiment pertinent : \u00ab Les infrastructures servaient \u00e0 transporter du minera plut\u00f4t que des passages \u00bb. Le rappel est important, le centre de l\u2019analyse doit \u00eatre \u00ab la nature intrins\u00e8quement raciste et exploitative de la situation coloniale \u00bb. Et de fait les travaux historiques devraient s\u2019attacher aux \u00ab intersections des rapports sociaux de race et de classe (et de genre), rapports qui s\u2019articulent (de la colonie \u00e0 la m\u00e9tropole) bien plus qu\u2019ils ne s\u2019opposent \u00bb. On est d\u00e8s lors en droit d\u2019attendre un travail plus sp\u00e9cifique sur les liens entre constitution de la race et \u00ab d\u00e9fense sociale \u00bb, sur les liens historiques entre colonisation et racisme d\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>Sur la question de ladite ind\u00e9pendance, je regrette qu\u2019il ne soit pas fait mention de travaux sp\u00e9cifiques qui travaillent cette question \u00e9pineuse du contentieux belgo-congolais, sur la table ronde \u00e9conomique, sur l\u2019inventaire du patrimoine, sur la charte coloniale, mais aussi sur la pr\u00e9sence et l\u2019interventionnisme n\u00e9o-colonial de la Belgique et des Etats-Unis au Congo. \u00c0 part le travail d\u2019un historien militant comme Ludo De Witte qui travaille s\u00e9rieusement cette question ?<\/p>\n<p>Il est n\u00e9cessaire et bienvenu que Amandine Lauro et Beno\u00eet Henriet finissent par se positionner : \u00ab Nous pouvons certes contribuer au d\u00e9bat par nos travaux, en rappelant que l\u2019histoire coloniale est, en son c\u0153ur, l\u2019histoire d\u2019une violence raciste. Et en faisant le constat objectif de ses h\u00e9ritages, complexes et fragment\u00e9s, et des discriminations dont les Afrodescendants sont victimes en Europe \u00bb.<\/p>\n<p>Les controverses sont \u00e0 peine commenc\u00e9es !<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.facebook.com\/notes\/martin-vander-elst\/un-dialogue-critique-sur-la-colonisation-est-il-possible-avec-la-nouvelle-g%C3%A9n%C3%A9ra\/2332689703633845\/\">Source<\/a><\/p>\n<h4>Carte blanche: \u00abDix id\u00e9es re\u00e7ues sur la colonisation belge\u00bb<\/h4>\n<div class=\"gr-article-infos\">\n<div class=\"gr-article-infos-group\">\n<div class=\"gr-article-infos-content gr-social-links is-sticky js-social-links-sticky\">\n<div class=\"gr-article-infos-content\">\n<p><time class=\" pubdate updated\" datetime=\"2019-03-08T14:07:52\">Mis en ligne le 8\/03\/2019 \u00e0 14:07<\/time><\/p>\n<p class=\"gr-meta gr-meta-author\"><i class=\"fa fa-pencil\"> <\/i> <span class=\"gr-prefix\">Par<\/span> Amandine Lauro, chercheuse qualifi\u00e9e FRS-FNRS \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Libre de Bruxelles; Beno\u00eet Henriet, professeur assistant \u00e0 la Vrije Universiteit Brussel.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<header class=\"gr-article-header\">\n<div class=\"lead gr-article-teaser\">\n<p>\u00ab\u00a0On n\u2019\u00e9tudie pas l\u2019histoire coloniale en Belgique\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0L\u00e9opold II, roi g\u00e9nocidaire\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Aujourd\u2019hui les Congolais regrettent les Belges\u00a0\u00bb\u2026 Alors que la question coloniale fait l\u2019objet d\u2019une actualit\u00e9 br\u00fblante, les m\u00eames arguments et pol\u00e9miques semblent encore et toujours revenir dans des d\u00e9bats publics. Deux historiens apportent leurs r\u00e9ponses \u00e0 dix points contentieux de ce pass\u00e9 complexe.<\/p>\n<\/div>\n<\/header>\n<div class=\"gr-media-wrapper-pepite\">\n<div class=\"gr-media gr-media-image gr-main-media\">\n<div class=\"thumbnail embed-responsive embed-responsive-16by9\"><img decoding=\"async\" class=\"embed-responsive-item gr-content-image gr-main-image img-responsive aligncenter\" src=\"https:\/\/plus.lesoir.be\/sites\/default\/files\/dpistyles_v2\/ena_16_9_extra_big\/2019\/03\/08\/node_211032\/26180382\/public\/2019\/03\/08\/B9718828558Z.1_20190308140752_000+GORD4OITG.1-0.jpg?itok=I9uvrQ2v\" alt=\"Carte blanche: \u00abDix id\u00e9es re\u00e7ues sur la colonisation belge\u00bb\" data-width=\"\" data-height=\"\" \/><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"gr-article-content\">\n<div class=\"gr-article-tools\">\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<p><span class=\"drop-cap\">E<\/span>n Belgique comme ailleurs en Europe, le refoul\u00e9 de la m\u00e9moire coloniale op\u00e8re un retour fracassant sur la place publique. Restitutions, excuses, sort \u00e0 r\u00e9server aux monuments coloniaux\u2026 sont autant de sujets \u00e2prement d\u00e9battus et politiquement instrumentalis\u00e9s. Militant.e.s d\u00e9coloniaux et nostalgiques \u00ab\u00a0du Congo de papa\u00a0\u00bb sont projet\u00e9s dans des ar\u00e8nes m\u00e9diatiques, o\u00f9 leurs visions oppos\u00e9es du pass\u00e9 sont plac\u00e9es au m\u00eame niveau.<\/p>\n<p>Dans ces forums brefs et superficiels, il n\u2019y a que peu de place pour l\u2019analyse longue des historien.ne.s, qui tentent de mettre en lumi\u00e8re les structures et les m\u00e9canismes de la domination coloniale. Il est certes fondamental que cette histoire soit mieux connue du grand public.<\/p>\n<p>En tant qu\u2019historien.ne.s, nous devons aussi reconna\u00eetre nos \u00e9checs en la mati\u00e8re. Mais c\u2019est aussi parce qu\u2019elle est essentielle que cette histoire m\u00e9rite mieux que les quelques slogans ou formules \u00e0 l\u2019emporte-pi\u00e8ce auxquels m\u00e9dias et politiques la r\u00e9duisent souvent. L\u2019histoire reste un processus de v\u00e9rit\u00e9\u00a0: si elle peut faire l\u2019objet d\u2019interpr\u00e9tations divergentes, et si elle a depuis longtemps renonc\u00e9 \u00e0 ses fantasmes de neutralit\u00e9 absolue, la voir s\u2019incarner dans des joutes politiques en forme de \u00ab\u00a0pour ou contre\u00a0\u00bb pose question.<\/p>\n<p>Depuis notre position d\u2019historien.ne.s, et sans oublier que les appels \u00ab\u00a0\u00e0 la d\u00e9marche scientifique\u00a0\u00bb peuvent aussi \u00eatre instrumentalis\u00e9s pour (d\u00e9)l\u00e9gitimer certaines revendications politiques ayant au final peu \u00e0 voir avec l\u2019histoire, nous aimerions d\u00e9placer la discussion en donnant \u00e0 voir un pass\u00e9 complexe, dont l\u2019\u00e9paisseur ne peut s\u2019appr\u00e9hender ni en slogans, ni en proc\u00e8s, ni en visions utilitaristes d\u2019une histoire qui n\u2019aurait de sens qu\u2019\u00e0 l\u2019aune de ses effets dans le pr\u00e9sent. C\u2019est pourquoi nous proposons de faire le point sur dix id\u00e9es re\u00e7ues qui structurent les conversations sur le pass\u00e9 colonial de la Belgique.<\/p>\n<h4>1. \u00ab\u00a0L\u2019histoire de la colonisation belge, ce sujet m\u00e9connu sur lequel il faudrait faire la lumi\u00e8re\u00a0\u00bb<\/h4>\n<p>Il y a ici malentendu. Le probl\u00e8me est moins dans l\u2019\u00e9tat des connaissances sur le sujet que dans leur faible diffusion vers le grand public. Contrairement \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019un \u00ab\u00a0grand tabou\u00a0\u00bb, la recherche sur l\u2019histoire de la colonisation belge est riche et dynamique. Les historien.ne.s de tous bords et de toutes nationalit\u00e9s n\u2019ont certainement pas attendu les pol\u00e9miques r\u00e9centes pour travailler sur ce pass\u00e9.<\/p>\n<p>Il est interpellant pour nous de voir la classe politique appeler au d\u00e9bat et au \u00ab\u00a0d\u00e9voilement\u00a0\u00bb sur des \u00e9pisodes de cette histoire qui font depuis longtemps consensus parmi une majorit\u00e9 d\u2019historien.ne.s. A bien des \u00e9gards, la recherche n\u2019en est plus l\u00e0\u00a0; les grandes man\u0153uvres de L\u00e9opold II ou les grandes orientations de la politique coloniale belge sont bien connues. L\u2019essentiel des recherches s\u2019int\u00e9ressent aujourd\u2019hui \u00e0 la fois \u00e0 l\u2019exercice de la domination coloniale dans toutes ses dimensions (pas seulement politique et \u00e9conomique mais aussi culturelle, sociale et environnementale) autant qu\u2019aux exp\u00e9riences africaines de cette p\u00e9riode (de contestations, de r\u00e9appropriations, d\u2019accommodements). On fait aussi mine de croire, dans certains milieux politiques, qu\u2019il existerait un \u00ab\u00a0camp\u00a0\u00bb d\u2019historien.ne.s belges et un \u00ab\u00a0camp\u00a0\u00bb d\u2019historien.ne.s congolais qui porteraient diff\u00e9rents points de vue qu\u2019il s\u2019agirait donc d\u2019arbitrer.<\/p>\n<p>On ne sait ce qui est pire, dans cette vision des choses. La m\u00e9connaissance des dynamiques profond\u00e9ment internationales de la recherche scientifique d\u2019aujourd\u2019hui\u00a0? Ou la vision essentialisante dont cette id\u00e9e t\u00e9moigne\u00a0? Cette histoire ne s\u2019\u00e9crit pas dans le face-\u00e0-face, mais bien dans une polyphonie de voix, issues d\u2019universit\u00e9s africaines, am\u00e9ricaines et europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p>C\u2019est aussi faire insulte au travail de nombreux coll\u00e8gues congolais.e.s que de penser qu\u2019ils attendent qu\u2019on ne sait quelle commission politique belge, quelque \u00ab\u00a0d\u00e9coloniale\u00a0\u00bb soit-elle, vienne l\u00e9gitimer leur parole. Nous nous r\u00e9jouissons de voir nos repr\u00e9sentant.e.s politiques s\u2019int\u00e9resser \u00e0 cette histoire, apr\u00e8s des ann\u00e9es d\u2019indiff\u00e9rence et dans un contexte de sous-financement chronique de la recherche\u00a0; mais ne serait-il pas int\u00e9ressant de pousser l\u2019int\u00e9r\u00eat jusqu\u2019\u00e0 prendre connaissance des travaux r\u00e9cents sur le sujet avant d\u2019en d\u00e9battre\u00a0?<\/p>\n<h4>2. \u00ab\u00a0Oui mais les autres pays critiquaient la Belgique parce qu\u2019ils voulaient le Congo pour eux et d\u2019ailleurs la colonisation belge n\u2019\u00e9tait pas pire que les autres\u00a0\u00bb<\/h4>\n<p>Cet argument du \u00ab\u00a0complot britannique\u00a0\u00bb est fond\u00e9 sur un double constat\u00a0: les d\u00e9nonciations internationales du r\u00e9gime de l\u2019Etat Ind\u00e9pendant du Congo de L\u00e9opold II (1885-1908) venaient en grande partie d\u2019acteurs britanniques, et elles ont parfois \u00e9t\u00e9 instrumentalis\u00e9es par les puissances rivales de la Belgique (qui n\u2019auraient pas d\u00e9daign\u00e9 de voir le Congo tomber dans leur escarcelle). Il ne s\u2019agit pas de nier cet \u00e9tat de fait. Il s\u2019agit de souligner qu\u2019il ne suffit en aucun cas \u00e0 d\u00e9l\u00e9gitimer la pertinence des critiques formul\u00e9es, comme de nombreux travaux l\u2019ont d\u00e9montr\u00e9. Il faut ici rappeler que cet argument a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 par la diplomatie belge d\u00e8s la \u00ab\u00a0reprise\u00a0\u00bb du Congo en 1908 (alors que le Congo devient une colonie \u00ab\u00a0nationale\u00a0\u00bb), au service d\u2019une strat\u00e9gie officielle de la d\u00e9n\u00e9gation de ce qu\u2019on cherchait d\u00e9sormais \u00e0 pr\u00e9senter comme quelques \u00ab\u00a0abus\u00a0\u00bb marginaux grossis par des calomniateurs int\u00e9ress\u00e9s. Qu\u2019un si\u00e8cle plus tard, cette rh\u00e9torique coloniale du d\u00e9douanement, pourtant d\u00e9mont\u00e9e dans de nombreux travaux, soit toujours mobilis\u00e9e est sid\u00e9rant.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame ordre d\u2019esprit, le recours \u00e0 la comparaison (\u00ab\u00a0les autres pays colonisateurs ont aussi commis des violences\u00a0\u00bb) comme strat\u00e9gie de disculpation t\u00e9moigne d\u2019une vision a minima du raisonnement historique. Si la r\u00e9flexion sur l\u2019articulation des caract\u00e9ristiques communes du fait colonial et des sp\u00e9cificit\u00e9s de chaque situation particuli\u00e8re ont \u00e9t\u00e9 au c\u0153ur du renouvellement des \u00e9tudes sur la colonisation, il ne s\u2019agit pas de raisonner dans la perspective d\u2019un classement au \u00ab\u00a0palmar\u00e8s du pire\u00a0\u00bb des diff\u00e9rents empires coloniaux. Pour les historien.ne.s, une telle d\u00e9marche repr\u00e9sente une impasse intellectuelle qui n\u2019\u00e9claire en rien la compr\u00e9hension des violences coloniales. Quoi qu\u2019on pense du r\u00e9cent rapport des experts de l\u2019ONU, il est d\u2019ailleurs \u00e0 souligner qu\u2019il n\u2019\u00e9pingle pas la Belgique comme un colonisateur \u00ab\u00a0pire\u00a0\u00bb que les autres. Il l\u2019\u00e9pingle pour l\u2019ampleur de son refoulement face \u00e0 ce pass\u00e9 et de son incapacit\u00e9 \u00e0 le regarder en face.<\/p>\n<h4>3. \u00ab\u00a0Il ne faut pas confondre le Congo de L\u00e9opold II et le Congo belge. De plus, le roi n\u2019est pas directement responsable des abus commis \u00e0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019Etat Ind\u00e9pendant\u00a0\u00bb<\/h4>\n<p>Continuit\u00e9s et responsabilit\u00e9s restent bien souvent au c\u0153ur des d\u00e9bats sur le pass\u00e9 colonial. Beaucoup d\u2019attention est port\u00e9e \u00e0 la question des responsabilit\u00e9s individuelles, particuli\u00e8rement \u00e0 la figure de L\u00e9opold II, au d\u00e9triment de r\u00e9flexions sur la mani\u00e8re dont la colonisation fait syst\u00e8me. \u00ab\u00a0Roi-b\u00e2tisseur\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0dictateur sanguinaire\u00a0\u00bb\u00a0: quel que soit le \u00ab\u00a0camp\u00a0\u00bb du d\u00e9bat, l\u2019ombre royale domine encore les m\u00e9moires.<\/p>\n<p>Le r\u00e9gime d\u2019exploitation mis en place par L\u00e9opold II \u00e0 la fin du 19e si\u00e8cle fut certes particuli\u00e8rement violent. Cette violence \u00e9tait inscrite dans la conception m\u00eame de ce r\u00e9gime. Que le Roi ait ou n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 au courant de tel ou tel massacre dans tel ou tel village n\u2019att\u00e9nue en rien sa responsabilit\u00e9. L\u00e9opold n\u2019\u00e9tait cependant qu\u2019un acteur dans un processus global, celui de l\u2019expansion de nations europ\u00e9ennes sur d\u2019autres continents. Une expansion justifi\u00e9e par l\u2019arrogante certitude en la sup\u00e9riorit\u00e9 des \u00ab\u00a0Blancs\u00a0\u00bb, exerc\u00e9e par la force et soutenue par l\u2019exploitation des ressources locales.<\/p>\n<p>Ces dynamiques traversent les diff\u00e9rents acteurs et les diff\u00e9rents temps de la colonisation. Dans ce cadre, \u00e9valuer le caract\u00e8re plus ou moins \u00ab\u00a0l\u00e9gitime\u00a0\u00bb du Congo belge en rapport au Congo l\u00e9opoldien est peu pertinent. En se focalisant sur les \u00ab\u00a0mains coup\u00e9es\u00a0\u00bb comme exemple d\u2019un colonialisme du \u00ab\u00a0pire\u00a0\u00bb, on att\u00e9nue en comparaison la violence structurelle du colonialisme \u00ab\u00a0en soi\u00a0\u00bb. Enfin, il faut rappeler que tout ne change pas du jour au lendemain lors de la \u00ab\u00a0reprise\u00a0\u00bb (en 1908) du Congo par la Belgique. Un nouveau cadre l\u00e9gal voit le jour, mais ne modifie pas radicalement l\u2019exercice du pouvoir. Par exemple, si le travail forc\u00e9 est officiellement aboli au Congo belge, hommes, femmes et enfants sont encore enr\u00f4l\u00e9s de force au service d\u2019entreprises europ\u00e9ennes. Ce type d\u2019\u00e9cart entre les principes et les pratiques est aussi un objet d\u2019\u00e9tude pour les historien.ne.s du temps colonial.<\/p>\n<h4>4. \u00ab\u00a0G\u00e9nocide ou pas g\u00e9nocide\u00a0? Et les 10 millions de morts du colonialisme belge\u00a0?\u00a0\u00bb<\/h4>\n<p>Le terme de g\u00e9nocide renvoie \u00e0 la fois \u00e0 un concept juridique \u00e9tabli par le droit international et \u00e0 une notion morale. Juridiquement, cette notion ne peut pas s\u2019appliquer au cas du Congo colonial, notamment parce que la volont\u00e9 d\u2019extermination d\u2019une population dont les colonisateurs avaient besoin en tant que main-d\u2019\u0153uvre n\u2019est pas d\u00e9montr\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour autant, ce constat n\u2019\u00e9puise pas la port\u00e9e morale de cette question, pas plus qu\u2019il n\u2019implique de minimiser le caract\u00e8re massif des violences de l\u2019Etat Ind\u00e9pendant du Congo. Travail forc\u00e9, extraction contrainte de ressources, brutalit\u00e9s en tous genres, viols mais aussi massacres et r\u00e9pressions militaires ont \u00e9maill\u00e9 les premi\u00e8res ann\u00e9es de colonisation au Congo, dans un contexte de racisme et d\u2019impunit\u00e9 institutionnalis\u00e9s. Ceci ne fait plus d\u00e9bat pour une majorit\u00e9 d\u2019historien.ne.s. Le d\u00e9clin d\u00e9mographique important qui s\u2019en est suivi non plus. L\u2019estimation du nombre exact de victimes demeure certes incertaine en l\u2019absence de chiffres pr\u00e9cis sur la d\u00e9mographie de l\u2019Afrique centrale \u00e0 la fin du 19e si\u00e8cle. Plusieurs hypoth\u00e8ses existent (allant jusqu\u2019aux fameux \u00ab\u00a010 millions de morts de L\u00e9opold II\u00a0\u00bb), <a href=\"http:\/\/www.standaard.be\/cnt\/dmf20190222_04198722\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">mais il reste difficile de se prononcer<\/a>.<\/p>\n<p>On voit comment les historien.ne.s sont ici \u00ab\u00a0mal pris\u00a0\u00bb. Si les querelles de chiffres comme les enjeux de qualification posent des questions importantes, ils ne nous aident pas \u00e0 comprendre la complexit\u00e9 de cette histoire. Si nous savons que nous n\u2019avons pas besoin d\u2019y r\u00e9pondre pour affirmer le caract\u00e8re incontestable et massif des atrocit\u00e9s commises sous le r\u00e9gime de L\u00e9opold II, les m\u00e9dias et les affrontements m\u00e9moriels utilisent eux abondamment ces questions pour cliver et\/ou disqualifier les positions des un.e.s et des autres. Pour les historien.ne.s, c\u2019est alors l\u2019impasse\u00a0: vous \u00eates un.e \u00ab\u00a0n\u00e9gationniste\u00a0\u00bb si vous dites ne pas avoir de certitude quant aux 10 millions de morts, un.e \u00ab\u00a0repentant.e\u00a0\u00bb si vous affirmez qu\u2019il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019\u00e9lucider ces m\u00eames querelles de chiffres pour reconna\u00eetre la violence du r\u00e9gime d\u2019exploitation mis en place par L\u00e9opold II. En tant que scientifiques, notre r\u00f4le est peut-\u00eatre de rappeler qu\u2019il ne peut y avoir de bonne r\u00e9ponse \u00e0 des questions mal pos\u00e9es.<\/p>\n<h4>5. \u00ab\u00a0Oui mais il faut contextualiser\u00a0\u00bb<\/h4>\n<p>La mise en contexte et la distanciation sont au c\u0153ur du travail des historien.ne.s. En histoire, il ne s\u2019agit pas de distribuer les bons et les mauvais points ni de juger les acteurs du pass\u00e9 \u00e0 l\u2019aune des valeurs morales du pr\u00e9sent. C\u2019est en ce sens que les historien.ne.s ne peuvent pas se reconna\u00eetre dans des appels \u00e0 instruire les \u00ab\u00a0crimes coloniaux\u00a0\u00bb dans un simulacre de tribunal. C\u2019est aussi en ce sens que l\u2019instrumentalisation de nos appels \u00e0 la nuance et \u00e0 la complexit\u00e9 (au \u00ab\u00a0contexte\u00a0\u00bb) par des interlocuteurs cherchant \u00e0 diluer les responsabilit\u00e9s des autorit\u00e9s coloniales est particuli\u00e8rement difficile \u00e0 contrecarrer.<\/p>\n<p>Ici encore, nous sommes \u00ab\u00a0mal pris\u00a0\u00bb. Expliquer n\u2019est pas excuser, en histoire comme en sciences sociales. On doit reconna\u00eetre que la colonisation fut un processus d\u2019appropriation, par la force, d\u2019un territoire et de ses habitants, fond\u00e9 sur un racisme syst\u00e9mique. Penser les interactions entre colonisateurs et colonis\u00e9s au prisme unique de la polarit\u00e9 \u00ab\u00a0bourreau vs. victime\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0r\u00e9sistance vs. collaboration\u00a0\u00bb est cependant r\u00e9ducteur et, paradoxalement, tr\u00e8s\u2026 colonial. Les Africain.e.s furent aussi autre chose que des victimes passives et sans d\u00e9fense. Donner \u00e0 voir leur capacit\u00e9 \u00e0 n\u00e9gocier, contester, s\u2019approprier, contourner et utiliser les injonctions coloniales est aussi rompre avec une grille de lecture \u00ab\u00a0coloniale\u00a0\u00bb de l\u2019histoire qui a longtemps r\u00e9duit les colonis\u00e9.e.s \u00e0 des objets d\u2019histoire plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 des sujets agissants. Tous les travaux r\u00e9cents montrent qu\u2019en d\u00e9pit de son pouvoir de coercition, le pouvoir colonial ne fut pas omnipotent partout et tout le temps. R\u00e9duire les interm\u00e9diaires africains \u00e0 des figures de coupables collaborateurs en les opposant \u00e0 celles d\u2019h\u00e9ro\u00efques r\u00e9sistants est \u00e9galement simplificateur.<\/p>\n<p>Rendre aux soci\u00e9t\u00e9s africaines leur complexit\u00e9 et leur autonomie historique passe aussi par une rupture avec les visions, certes bien intentionn\u00e9es mais primitivistes, d\u2019une Afrique pr\u00e9coloniale paisible, vivant dans l\u2019harmonie politique et sociale. Les acteurs africains ont aussi compos\u00e9 avec la nouvelle donne coloniale au regard de leurs propres rivalit\u00e9s et ambitions, dans des marges de man\u0153uvre variables et souvent limit\u00e9es. Leurs agendas politiques et sociaux ne se con\u00e7oivent pas uniquement par rapport au pouvoir colonial, mais aussi par rapport aux dynamiques, riches et complexes, des soci\u00e9t\u00e9s africaines.<\/p>\n<p>On voit \u00e0 nouveau comment ces constats peuvent \u00eatre instrumentalis\u00e9s. Ce risque ne devrait toutefois pas nous faire renoncer au r\u00e9cit de la complexit\u00e9 de cette histoire. Le fait que certaines r\u00e9gions du Congo \u00e9taient au 19e si\u00e8cle travers\u00e9es par des conflits militaires li\u00e9s \u00e0 des affrontements politiques complexes et \u00e0 des circuits de traite esclavagiste en expansion ne rend pas \u00ab\u00a0moins pires\u00a0\u00bb les violences de l\u2019Etat Ind\u00e9pendant du Congo par exemple. Au contraire, l\u2019articulation de ces r\u00e9cits permet de d\u00e9montrer que non seulement l\u2019Etat Ind\u00e9pendant de L\u00e9opold II est venu amplifier cette violence \u00e0 une \u00e9chelle in\u00e9dite, mais aussi qu\u2019il s\u2019approprie et d\u00e9tourne \u00e0 son propre profit les pratiques violentes des \u00ab\u00a0esclavagistes\u00a0\u00bb et autres autorit\u00e9s traditionnelles contre lesquels il pr\u00e9tend lutter. Quelle meilleure d\u00e9monstration du fait que la \u00ab\u00a0lutte contre l\u2019esclavage\u00a0\u00bb ne fut qu\u2019un alibi\u00a0?<\/p>\n<h4>6. \u00ab\u00a0Bien s\u00fbr, la colonisation avait des aspects n\u00e9gatifs. Mais il y a eu aussi de bonnes choses pour les Congolais.es\u00a0: les soins de sant\u00e9, l\u2019\u00e9ducation, les infrastructures par exemple. En plus, tous les Europ\u00e9ens n\u2019\u00e9taient pas racistes\u00a0\u00bb<\/h4>\n<p>L\u2019ordre colonial repose sur la proclamation d\u2019une suppos\u00e9e \u00ab\u00a0hi\u00e9rarchie raciale\u00a0\u00bb. Les \u00ab\u00a0Blancs\u00a0\u00bb \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme \u00e9tant biologiquement et culturellement appel\u00e9s \u00e0 dominer les \u00ab\u00a0non-Blancs\u00a0\u00bb. Dans ce cadre, dresser un bilan comptable de la colonisation est une fois encore un exercice dangereux. Combien de routes et d\u2019\u00e9coles faudrait-il construire dans une colonie pour en \u00ab\u00a0compenser\u00a0\u00bb la violence raciste\u00a0? Aucune \u00e9chelle de valeur ne peut \u00eatre utilis\u00e9e pour mettre en balance \u00ab\u00a0exploitation\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement\u00a0\u00bb, a fortiori lorsque ce dernier p\u00f4le \u00e9tait intrins\u00e8quement li\u00e9 \u00e0 l\u2019exploitation des ressources et de la main-d\u2019\u0153uvre de la colonie.<\/p>\n<p>Les infrastructures servaient \u00e0 transporter du minerai plut\u00f4t que des passagers. La limitation des opportunit\u00e9s de formation offertes aux Africain.e.s \u00e9tait un \u00e9vitement conscient de l\u2019\u00e9mergence d\u2019une \u00e9lite potentiellement contestataire. Bien s\u00fbr, la colonie \u00e9tait aussi le fait des Europ\u00e9en.ne.s qui y ont v\u00e9cu et travaill\u00e9. Comme partout et toujours, il existait au sein de ces communaut\u00e9s un large \u00e9ventail d\u2019attitudes et de comportements\u00a0; des amiti\u00e9s, de l\u2019affection sinc\u00e8re ont pu \u00e9merger entre les un.e.s et les \u00ab\u00a0autres\u00a0\u00bb. Cependant, ces affects ne compensent pas pour autant la nature intrins\u00e8quement raciste et exploitative de la situation coloniale. Ces deux dynamiques se situent sur un plan diff\u00e9rent. Des rapports individuels de toutes formes ont \u00e9merg\u00e9 au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur une diff\u00e9rentiation raciste, sans en att\u00e9nuer la violence structurelle.<\/p>\n<h4>7. \u00ab\u00a0Oui mais le sort des Congolais.es n\u2019\u00e9tait pas diff\u00e9rent de celui des ouvriers belges\u00a0\u00bb<\/h4>\n<p>Au 19e si\u00e8cle, la d\u00e9mocratie belge n\u2019est nulle part fid\u00e8le \u00e0 elle-m\u00eame. Sur le sol europ\u00e9en, les classes laborieuses restent dans leur majorit\u00e9 exclues du droit de vote et les conditions de travail du monde ouvrier demeurent \u00e9pouvantables (journ\u00e9es de 14h, travail des enfants, maigres salaires, etc.). La question des continuit\u00e9s entre le paternalisme bourgeois (de \u00ab\u00a0classe\u00a0\u00bb) de la m\u00e9tropole et celui (de \u00ab\u00a0race\u00a0\u00bb) de la colonie est d\u2019ailleurs un sujet tr\u00e8s travaill\u00e9 par les historien.ne.s.<\/p>\n<p>Bien que pertinente, la comparaison a n\u00e9anmoins ses limites. D\u2019une part parce que la mani\u00e8re dont la \u00ab\u00a0race\u00a0\u00bb segmente la soci\u00e9t\u00e9 coloniale demeure sp\u00e9cifique, notamment en ce qu\u2019elle est ent\u00e9rin\u00e9e dans un r\u00e9gime l\u00e9gal qui conditionne de mani\u00e8re absolue les droits politiques des uns et des autres, le r\u00e9gime de contrainte disciplinaire auquel ils sont soumis (en mati\u00e8re de \u00ab\u00a0travail obligatoire\u00a0\u00bb ou de s\u00e9gr\u00e9gation raciale par exemple) et un traitement judiciaire diff\u00e9renci\u00e9 (\u00e9tablissant notamment des d\u00e9lits et peines sp\u00e9cifiques aux \u00ab\u00a0indig\u00e8nes\u00a0\u00bb). Et d\u2019autre part parce que cette comparaison ne tient plus \u00e0 mesure qu\u2019on avance dans le 20e si\u00e8cle, alors que le d\u00e9calage entre l\u2019extension des droits d\u00e9mocratiques en Europe et leur n\u00e9gation persistante dans les colonies se fait de plus en plus criant.<\/p>\n<p>Enfin, ce recours opportuniste \u00e0 l\u2019analogie nous prive de penser les intersections des rapports sociaux de race et de classe, rapports qui s\u2019articulent bien plus qu\u2019ils ne s\u2019opposent (et ne sont donc ni concurrents, ni mutuellement exclusifs).<\/p>\n<h4>8. \u00ab\u00a0Quand on regarde l\u2019histoire du Congo apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance, la colonisation ce n\u2019\u00e9tait finalement pas si mal\u00a0\u00bb<\/h4>\n<p>La p\u00e9riode post-coloniale est exploit\u00e9e comme un contre-exemple cens\u00e9 mettre en lumi\u00e8re les \u00ab\u00a0bienfaits\u00a0\u00bb de la colonisation\u00a0: soins de sant\u00e9, \u00e9coles, r\u00e9seaux de transports, seraient autant de marqueurs d\u2019un paternalisme bienveillant dont les colonis\u00e9.e.s auraient \u00e9t\u00e9 avant tout b\u00e9n\u00e9ficiaires. L\u2019Etat post-colonial serait, quant \u00e0 lui, marqu\u00e9 par violence, corruption et dictature. Cependant, l\u2019\u00e9tude des archives met en lumi\u00e8re les continuit\u00e9s entre une colonisation qui se voulait \u00ab\u00a0mod\u00e8le\u00a0\u00bb et une ind\u00e9pendance jug\u00e9e \u00ab\u00a0d\u00e9faillante\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les r\u00e9gimes postcoloniaux ont r\u00e9prim\u00e9 des mouvements de contestation dans le sang, mais l\u2019Etat colonial s\u2019est lui aussi montr\u00e9 brutal plus qu\u2019\u00e0 son tour. Quand des Congolais.e.s se rebellent en 1931 au Kwango, se mettent en gr\u00e8ve au Katanga en 1941 ou manifestent \u00e0 L\u00e9opoldville en 1959, l\u2019Etat recourt \u00e0 toute sa force r\u00e9pressive.<\/p>\n<p>La corruption \u00ab\u00a0end\u00e9mique\u00a0\u00bb des r\u00e9gimes postcoloniaux est souvent \u00e9pingl\u00e9e. A la p\u00e9riode coloniale aussi, de grandes entreprises ont pay\u00e9 des dessous-de-table \u00e0 des fonctionnaires belges pour qu\u2019ils taisent les abus perp\u00e9tr\u00e9s sur leurs travailleurs, voire qu\u2019ils y participent activement. La d\u00e9mocratie congolaise est imparfaite et vacillante, mais la colonie n\u2019\u00e9tait pas un mod\u00e8le de bonne gouvernance. \u00ab\u00a0Sujets\u00a0\u00bb de la Belgique et non citoyens, les Congolais.es ont \u00e9t\u00e9 exclus de participation politique jusqu\u2019aux derniers jours de la colonie.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pas de faire porter tous les \u00ab\u00a0maux\u00a0\u00bb de l\u2019ind\u00e9pendance \u00e0 la seule colonisation, ce qui reviendrait en un sens \u00e0 reproduire le discours st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 d\u2019une Afrique \u00ab\u00a0victime\u00a0\u00bb incapable d\u2019agir pour elle-m\u00eame. Il s\u2019agit de constater qu\u2019\u00e0 des niveaux fondamentaux, colonisation et ind\u00e9pendance partagent de nombreux caract\u00e8res communs, le second \u00e9tant bien plus une continuit\u00e9 du premier que l\u2019on ne peut le penser.<\/p>\n<h4>9. \u00ab\u00a0Les Congolais eux-m\u00eames disent qu\u2019ils regrettent les Belges\u00a0\u00bb<\/h4>\n<p>La \u00ab\u00a0nostalgie coloniale\u00a0\u00bb est un argument souvent entendu dans les d\u00e9bats m\u00e9moriels. Il existerait un \u00ab\u00a0regret\u00a0\u00bb de la colonisation chez les Africains, regret explicable entre autres par une chute brutale et constante du niveau de vie d\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance. Certains opposent donc cette \u00ab\u00a0nostalgie\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019anticolonialisme d\u2019Europ\u00e9ens bien-pensants, dont la repentance serait en d\u00e9calage avec les \u00ab\u00a0vraies\u00a0\u00bb aspirations des Africains.<\/p>\n<p>Cet argument repose souvent sur des citations \u00e9parses, tir\u00e9es de leur contexte, utilis\u00e9es sans distance critique. Recourir \u00e0 des opinions personnelles et en faire le reflet d\u2019un constat largement partag\u00e9 \u00ab\u00a0en Afrique\u00a0\u00bb est intellectuellement paresseux, et rel\u00e8ve de l\u2019essentialisme\u00a0: \u00ab\u00a0<em>si un Noir le pense, tous les Noirs doivent donc penser la m\u00eame chose<\/em>\u00a0\u00bb. De plus, la nostalgie est souvent une critique adress\u00e9e au pr\u00e9sent plut\u00f4t qu\u2019un reflet fid\u00e8le du pass\u00e9. Mettre en lumi\u00e8re ce que l\u2019on \u00ab\u00a0n\u2019a plus\u00a0\u00bb est essentiellement critiquer la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine, compar\u00e9e \u00e0 un souvenir id\u00e9alis\u00e9. La colonisation est un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9j\u00e0 lointain, dont peu de Congolais.es ont encore une exp\u00e9rience directe, ce qui peut renforcer l\u2019id\u00e9alisation d\u2019un Congo belge imagin\u00e9 plut\u00f4t que v\u00e9cu. Parler de \u00ab\u00a0regret\u00a0\u00bb de la colonie est donc inappropri\u00e9. C\u2019est g\u00e9n\u00e9raliser des propos individuels qui parlent moins d\u2019un pass\u00e9 v\u00e9cu que d\u2019un pr\u00e9sent imparfait.<\/p>\n<h4>10. \u00ab\u00a0D\u00e9boulonner ou ne pas d\u00e9boulonner les statues de L\u00e9opold II\u00a0?\u00a0\u00bb<\/h4>\n<p>Pour un.e historien.ne, l\u2019enjeu n\u2019est pas dans le d\u00e9boulonnage-ou-pas-d\u00e9boulonnage de ces monuments. Il est dans la compr\u00e9hension de la cristallisation des tensions m\u00e9morielles autour de ces vestiges patrimoniaux. Il est donc essentiel de rappeler que la plupart des monuments \u00e9rig\u00e9s \u00e0 la gloire de L\u00e9opold II ne l\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 pour c\u00e9l\u00e9brer L\u00e9opold-II-le-roi-b\u00e2tisseur, mais bien pour c\u00e9l\u00e9brer L\u00e9opold-II-le-roi-colonisateur. Ils ont donc \u00e9t\u00e9 investis d\u00e8s leur cr\u00e9ation d\u2019une charge symbolique \u00e9troitement associ\u00e9e \u00e0 la colonisation. Comment s\u2019\u00e9tonner d\u00e8s lors que ces m\u00eames statues cristallisent aujourd\u2019hui les pol\u00e9miques par rapport au pass\u00e9 colonial, et que la figure de L\u00e9opold II, mythifi\u00e9e par la propagande coloniale, soit \u00e9rig\u00e9e en symbole de la violence coloniale\u00a0?<\/p>\n<p>Cette charge symbolique, qu\u2019on la d\u00e9plore ou pas, existe dans le pass\u00e9 comme dans le pr\u00e9sent\u00a0; elle ne peut pas \u00eatre disqualifi\u00e9e comme le produit d\u2019une quelconque hyst\u00e9rie \u00e9motionnelle. Rappelons \u00e9galement que la plupart des militant.e.s d\u00e9coloniaux ne revendiquent pas un d\u00e9boulonnage pur et simple, comme certains font mine de le croire. Ils appellent \u00e0 une r\u00e9flexion plus large sur la place de ces vestiges coloniaux dans l\u2019espace public (projets de contextualisation, interventions artistiques, etc.).<\/p>\n<h4>Contre les instrumentalisations de l\u2019histoire, en d\u00e9fense des savoirs longs et compliqu\u00e9s<\/h4>\n<p>Alors, excuses ou pas excuses\u00a0? R\u00e9parations ou pas r\u00e9parations\u00a0? En tant qu\u2019historien.ne.s, il ne nous revient pas de nous prononcer sur des choix politiques. A ce niveau, Il n\u2019y a pas de \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 d\u00e9fendre, <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/politique\/article\/2017\/02\/16\/peut-on-dire-comme-emmanuel-macron-que-la-colonisation-est-un-crime-contre-l-humanite_5080715_823448.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">comme le rappelait r\u00e9cemment une cons\u0153ur<\/a>. Ce sont aussi les limites de notre expertise. Nous pouvons certes contribuer au d\u00e9bat par nos travaux, en rappelant que l\u2019histoire coloniale est, en son c\u0153ur, l\u2019histoire d\u2019une violence raciste. Et en faisant le constat objectif de ses h\u00e9ritages, complexes et fragment\u00e9s, et des discriminations dont les Afrodescendants sont victimes en Europe.<\/p>\n<p>L\u2019histoire peut donc beaucoup. Mais elle ne peut pas tout. Croire qu\u2019un r\u00e9cit plus juste de ce que fut l\u2019histoire coloniale suffira \u00e0 balayer ces discriminations est illusoire. On enseigne beaucoup et bien l\u2019histoire de la Shoah, et il n\u2019emp\u00eache que l\u2019antis\u00e9mitisme est aujourd\u2019hui plus fort qu\u2019il ne l\u2019a \u00e9t\u00e9 en des d\u00e9cennies. Le rapport du groupe d\u2019experts de l\u2019ONU n\u2019\u00e9voque que marginalement la question du pass\u00e9\u00a0; c\u2019est pourtant ce sur quoi le d\u00e9bat politique a choisi de se focaliser. Esp\u00e9rons donc que l\u2019histoire ne serve pas cette fois \u00e0 faire diversion\u2026<\/p>\n<p>L\u2019histoire de la colonisation est charg\u00e9e d\u2019\u00e9motions, ses acteurs ont parfois \u00e9t\u00e9 nos proches. L\u2019envie de maintenir leur honneur ou de souligner leurs souffrances est compr\u00e9hensible, mais l\u2019historien.ne ne peut \u00eatre ni le juge du pass\u00e9, ni l\u2019arbitre des m\u00e9moires en conflit. S\u2019agirait-il d\u00e8s lors de se replier sur la tour d\u2019ivoire et sur le pass\u00e9\u00a0? Bien au contraire. C\u2019est parce que nous sommes convaincus que la transmission de cette histoire est essentielle, qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 trop longtemps n\u00e9glig\u00e9e, et qu\u2019elle permet aussi de penser au pr\u00e9sent, que nous trouvons qu\u2019elle doit \u00eatre racont\u00e9e dans toute son \u00e9paisseur et sa complexit\u00e9. Face aux instrumentalisations du pass\u00e9, aux injonctions \u00e0 faire simple, aux appels \u00e0 une histoire \u00e9difiante, aux interpr\u00e9tations d\u2019une \u00ab\u00a0demande sociale\u00a0\u00bb o\u00f9 l\u2019expertise historique ne serait utile que pour d\u00e9signer les \u00ab\u00a0responsables\u00a0\u00bb, r\u00e9affirmons l\u2019importance de l\u2019histoire comme discipline critique et d\u2019une complexit\u00e9 parfois d\u00e9rangeante.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/plus.lesoir.be\/211032\/article\/2019-03-08\/carte-blanche-dix-idees-recues-sur-la-colonisation-belge\">Source<\/a><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un dialogue critique sur la colonisation est-il possible avec la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019historiens belges ? Martin Vander Elst\u00b7Samedi 9 mars 2019 \u201cThe great force of history comes from the fact that we carry it within us, are unconsciously controlled by it in many ways, and history is literally present in all that we do\u2026 And &#8230; <a title=\"Un dialogue critique sur la colonisation est-il possible avec la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019historiens belges ?\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4095\" aria-label=\"En savoir plus sur Un dialogue critique sur la colonisation est-il possible avec la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration d\u2019historiens belges ?\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3974,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,21,36,7,18,28],"tags":[80,306],"class_list":["post-4095","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","category-anti-imperialisme","category-europe","category-negrophobie","category-resistance-bruxelles","category-racismes","tag-congo","tag-martin-vander-elst"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4095","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4095"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4095\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4097,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4095\/revisions\/4097"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3974"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4095"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4095"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4095"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}