{"id":4267,"date":"2019-09-20T20:20:06","date_gmt":"2019-09-20T19:20:06","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4267"},"modified":"2019-09-28T20:32:16","modified_gmt":"2019-09-28T19:32:16","slug":"la-strategie-decoloniale-et-ses-ennemis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4267","title":{"rendered":"La strat\u00e9gie d\u00e9coloniale et ses ennemis"},"content":{"rendered":"<p>Des formules telles que \u00ab\u00a0pens\u00e9e d\u00e9coloniale\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0antiracisme politique\u00a0\u00bb sont d\u2019un usage relativement r\u00e9cent dans l\u2019espace public fran\u00e7ais, puisqu\u2019elles sont aujourd\u2019hui \u00e2g\u00e9es d\u2019environ une d\u00e9cennie. Toutefois, ce \u00e0 quoi elles font r\u00e9f\u00e9rence, l\u2019attitude politique et intellectuelle qu\u2019elles d\u00e9signent, sont beaucoup plus anciennes. Je ne crois pas que l\u2019anciennet\u00e9, ni m\u00eame l\u2019ancestralit\u00e9, suffisent \u00e0 l\u00e9gitimer une politique. Il ne suffit pas de revendiquer une appartenance ou des r\u00e9f\u00e9rences \u00e2g\u00e9es de plusieurs si\u00e8cles pour dire la v\u00e9rit\u00e9. Mais bien pire est le manque d\u2019acc\u00e8s au pass\u00e9, la privation d\u2019histoire, car elle interdit toute possibilit\u00e9 d\u2019atteindre cette v\u00e9rit\u00e9. Certains sociologues et th\u00e9oriciens politiques ont pris l\u2019habitude, \u00e0 partir des \u00ab\u00a0ann\u00e9es 68\u00a0\u00bb, de d\u00e9signer un ensemble de revendications politiques par la formule \u00ab\u00a0nouveaux mouvements sociaux\u00a0\u00bb. Je crois que, pour l\u2019antiracisme politique et le mouvement d\u00e9colonial, cette formule est non seulement fautive mais d\u00e9sastreuse. En sugg\u00e9rant que le mouvement contre le racisme et pour les droits civiques serait quelque chose de \u00ab\u00a0nouveau\u00a0\u00bb, elle coupe les activistes contemporains de l\u2019\u00e9paisseur de leur histoire et les emp\u00eache du m\u00eame coup de consid\u00e9rer leur adversaire, la supr\u00e9matie blanche, dans toute sa port\u00e9e, son \u00e9paisseur et son \u00e9tendue. Les r\u00e9sistances africaines \u00e0 la traite n\u00e9gri\u00e8re, la r\u00e9volution ha\u00eftienne, les batailles contre les conqu\u00eates coloniales du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ne sont que quelques exemples de r\u00e9ponses politiques cons\u00e9quentes \u00e0 la d\u00e9shumanisation recherch\u00e9e et produite par la supr\u00e9matie blanche. \u00ab\u00a0D\u00e9colonial\u00a0\u00bb n\u2019est qu\u2019un mot, qui d\u00e9signe un faisceau de r\u00e9ponses politiques \u00e0 la violence g\u00e9nocidaire et au capitalisme racial qui sont aussi anciennes que la conqu\u00eate du nouveau monde et l\u2019invention de l\u2019\u00c9tat moderne. Autant dire que l\u2019antiracisme politique n\u2019a strictement rien d\u2019un \u00ab\u00a0nouveau mouvement social\u00a0\u00bb, puisqu\u2019il est en r\u00e9alit\u00e9 aussi vieux, sinon plus vieux, que le mouvement ouvrier lui-m\u00eame\u00a0!<!--more--><\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi j\u2019aimerais commencer mon propos d\u2019aujourd\u2019hui en citant un texte assez ancien, puisqu\u2019il est vieux de 84 ans. Il s\u2019intitule <a href=\"https:\/\/letudiant-noir.webs.com\/\">\u00ab\u00a0Conscience raciale et r\u00e9volution sociale\u00a0\u00bb.<\/a> C\u2019est le second article jamais publi\u00e9 par Aim\u00e9 C\u00e9saire. Il a paru dans la revue \u00ab\u00a0L\u2019\u00c9tudiant Noir\u00a0\u00bb, qu\u2019il animait dans le Paris de l\u2019entre-deux-guerres aux c\u00f4t\u00e9s des autres fondateurs du courant litt\u00e9raire et politique de la n\u00e9gritude. La verve du jeune C\u00e9saire est assez \u00e9loign\u00e9e de la parole du sage d\u00e9put\u00e9 fran\u00e7ais que les plus \u00e2g\u00e9s d\u2019entre nous ont certainement en m\u00e9moire. Il \u00e9tait habit\u00e9 d\u2019une furieuse, d\u2019une ardente col\u00e8re politique\u00a0:<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/FRONT-PAGE-LETUDIANT-NOIR-2.png\"><img decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-4268 size-medium\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/FRONT-PAGE-LETUDIANT-NOIR-2-300x182.png\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"182\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/FRONT-PAGE-LETUDIANT-NOIR-2-300x182.png 300w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/FRONT-PAGE-LETUDIANT-NOIR-2-768x466.png 768w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/FRONT-PAGE-LETUDIANT-NOIR-2.png 930w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>\u00ab\u00a0S\u2019il est vrai, que le philosophe r\u00e9volutionnaire est celui qui \u00e9labore les techniques de lib\u00e9ration, s\u2019il est vrai que l\u2019\u0153uvre de la dialectique r\u00e9volutionnaire est de d\u00e9truire \u201ctoutes les perceptions fausses prodigu\u00e9es aux hommes pour voiler leur servitude\u201d, ne devons-nous pas d\u00e9noncer l\u2019endormeuse culture identificatrice et placer sous les prisons qu\u2019\u00e9difia pour nous le capitalisme blanc, chacune de nos valeurs raciales comme autant de bombes lib\u00e9ratrices\u00a0? Ils ont donc oubli\u00e9 le principal ceux qui disent au n\u00e8gre de se r\u00e9volter sans lui faire prendre d\u2019abord conscience de soi [\u2026]. \u00catre r\u00e9volutionnaire, c\u2019est bien\u00a0; mais pour nous autres n\u00e8gres, c\u2019est insuffisant\u00a0; nous ne devons pas \u00eatre des r\u00e9volutionnaires accidentellement noirs, mais proprement des n\u00e8gres r\u00e9volutionnaires\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>C\u00e9saire dit ici quelque chose que l\u2019on a aujourd\u2019hui quelques difficult\u00e9s \u00e0 entendre\u00a0; cela peut m\u00eame passer aux yeux de certains pour un consid\u00e9rable scandale. Il affirme qu\u2019existent, aux c\u00f4t\u00e9s des fameux <em>int\u00e9r\u00eats de classe<\/em> dont parle le marxisme depuis longtemps, des <em>int\u00e9r\u00eats de race<\/em>. \u00catre, par exemple, noir ou arabe en France n\u2019est pas anodin. Cela signifie que l\u2019on est positionn\u00e9 d\u2019une certaine fa\u00e7on dans l\u2019\u00e9conomie du racisme et de la supr\u00e9matie blanche. Les femmes non blanches sont surrepr\u00e9sent\u00e9es dans des emplois pr\u00e9caires et d\u00e9gradants, proie privil\u00e9gi\u00e9es des violences sexuelles. Les hommes non blancs sont surexpos\u00e9s aux contr\u00f4les de police, \u00e0 l\u2019incarc\u00e9ration, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la violence polici\u00e8re en g\u00e9n\u00e9ral. Les personnes trans et <em>queer of color <\/em>sont affect\u00e9es d\u2019une esp\u00e9rance de vie d\u00e9sastreuse. Toutes et tous sont objets de m\u00e9pris aussi bien que de fantasmes n\u00e9grophiles ou arabophiles qui contaminent les rapports interpersonnels autant qu\u2019ils alimentent une production culturelle douteuse mais lucrative. Dans ce contexte, affirmer que nous poss\u00e9dons des int\u00e9r\u00eats sp\u00e9cifiques \u00e9quivaut \u00e0 dire que si nous comprenons bien notre position dans des rapports sociaux, des rapports de d\u00e9sir, des rapports \u00e0 l\u2019\u00c9tat, nous sommes amen\u00e9s \u00e0 formuler des revendications sp\u00e9cifiques\u00a0: des demandes sociales qui concernent l\u2019histoire particuli\u00e8re de la d\u00e9shumanisation raciale.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi une strat\u00e9gie d\u00e9coloniale consiste d\u2019abord dans l\u2019autonomie politique et l\u2019autonomie intellectuelle. Cette autonomie n\u2019est pas synonyme d\u2019isolement, de sectarisme ou de purisme. Elle na\u00eet simplement du constat que l\u2019identification et la compr\u00e9hension de nos positions historiques et sociales et des int\u00e9r\u00eats qui leur correspondent n\u2019est pas une affaire simple. Et qu\u2019elle l\u2019est d\u2019autant moins que les organisations politiques traditionnelles aussi bien que les travaux des sciences humaines et sociales dominantes ou la production culturelle mainstream ne sont pas favorables \u00e0 l\u2019\u00e9closion d\u2019une conscience raciale intelligente et claire.<\/p>\n<p>Au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es, et plus singuli\u00e8rement de ces derniers mois, le mouvement d\u00e9colonial a \u00e9t\u00e9 la cible d\u2019attaques nombreuses, massives et m\u00eames disproportionn\u00e9es quant \u00e0 sa p\u00e9n\u00e9tration, fantasm\u00e9e comme consid\u00e9rable, dans les mondes de la recherche universitaire et des arts. Or, dans le m\u00eame temps, du point de vue des organisations politiques de gauche, c\u2019est une attitude de d\u00e9dain et de n\u00e9gligence qui pr\u00e9domine. Je propose aujourd\u2019hui d\u2019examiner ces attitudes.<\/p>\n<p><strong><em>Le contexte universitaire<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Depuis environ six mois, un nombre consid\u00e9rable de quotidiens, d\u2019hebdomadaires et m\u00eame certaines revues, ont consacr\u00e9 des dossiers sp\u00e9ciaux \u00e0 la question de l\u2019accueil fait \u00e0 la question raciale et \u00e0 la pens\u00e9e d\u00e9coloniale. Si c\u2019est le mensuel d\u2019extr\u00eame droite chauvin et pro-sioniste \u00ab\u00a0Causeur\u00a0\u00bb qui a donn\u00e9 le ton, des publications de tous les bords politiques leur ont emboit\u00e9 le pas (bien que la droite y demeure surrepr\u00e9sent\u00e9e).\u00a0 Je vais tenter de comprendre cette conjoncture et d\u2019expliquer cette panique.<\/p>\n<p>La France est un pays o\u00f9 nommer la race ou employer sans d\u2019infimes pr\u00e9cautions une cat\u00e9gorie comme celle de Noirs expose d\u00e9j\u00e0 \u00e0 des critiques et \u00e0 des attaques. Dire la race, c\u2019est \u00eatre raciste. Aux yeux de nombreux journalistes et universitaires, nommer la diff\u00e9rence historique entre diff\u00e9rentes populations qui s\u2019est cristallis\u00e9e autour du nom race, cela consiste d\u00e9j\u00e0 en une forme de violence raciale. Mais penser ainsi, c\u2019est se montrer incapable de penser simultan\u00e9ment l\u2019\u00e9galit\u00e9 et la diff\u00e9rence. La diff\u00e9rence suffirait, en elle-m\u00eame, \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer le racisme, elle serait n\u00e9cessairement g\u00e9n\u00e9ratrice de hi\u00e9rarchies. Mais en r\u00e9alit\u00e9, le concept de race est un concept essentiellement contest\u00e9 \u00e0 travers l\u2019histoire. Ce n\u2019est pas seulement vrai dans la langue anglaise, comme on le croit souvent. C\u2019est \u00e9galement le cas en langue fran\u00e7aise\u00a0: au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l\u2019avocat et anthropologue ha\u00eftien Ant\u00e9nor Firmin a r\u00e9dig\u00e9 un ouvrage intitul\u00e9 <em>De l\u2019\u00e9galit\u00e9 des races humaines. Anthropologie positive<\/em>, pour r\u00e9pondre aux anthropologues racistes de son temps tels que le farfelu Gobineau ou le plus s\u00e9rieux m\u00e9decin Paul Broca. Firmin n\u2019affirme pas que \u00ab\u00a0les races n\u2019existent pas\u00a0\u00bb, mais il en fait un nom de la diff\u00e9rence <em>compatible avec l\u2019\u00e9galit\u00e9<\/em> et la dignit\u00e9 de tous les peuples. La notion de race en Fran\u00e7ais n\u2019est ni un emprunt au contexte \u00e9tatsunien, ni la r\u00e9habilitation d\u2019un terme abject. C\u2019est, de longue date, un champ de bataille th\u00e9orique. Et avec Firmin, la notion de race est devenue un outil intellectuel au service de l\u2019\u00e9galit\u00e9 sociale.<\/p>\n<p>On le voit dans les \u00ab\u00a0enqu\u00eates\u00a0\u00bb et les tribunes qui se succ\u00e8dent dans la presse (celle des \u00ab\u00a080 intellectuels\u00a0\u00bb notamment), les critiques de la pens\u00e9e d\u00e9coloniale se pr\u00e9valent de la Science, de l\u2019Objectivit\u00e9, de la neutralit\u00e9 de la position du chercheur et autres marottes d\u2019une la pens\u00e9e positiviste bien fran\u00e7aise. D\u2019une part, en philosophie, on sait qu\u2019il est absurde de confondre l\u2019objectivit\u00e9 et la neutralit\u00e9. L\u2019id\u00e9e d\u2019un objet sans sujet est absurde. Mais en plus, \u00e0 y regarder de pr\u00e8s, les valeurs qu\u2019ils pr\u00f4nent ne sont pas du tout celles qu\u2019ils mettent en pratique. En effet, \u00e0 lire les tribunes, le principal danger que repr\u00e9sente le discours d\u00e9colonial et la th\u00e9orie critique de la race, c\u2019est que ces paradigmes s\u2019opposent \u00e0 des f\u00e9tiches\u00a0: la La\u00efcit\u00e9, la R\u00e9publique, etc. On assiste, dans la r\u00e9action intellectuelle fran\u00e7aise, \u00e0 la rencontre d\u2019un affect scientiste et d\u2019une vanit\u00e9 chauvine qui est caract\u00e9ristique des formes dominantes de la science sociale fran\u00e7aise depuis Auguste Comte. Et, comme l\u2019affirme l\u2019historien Claude Nicolet dans <em>L\u2019Id\u00e9e r\u00e9publicaine en France<\/em>, le r\u00e9publicanisme du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle s\u2019est con\u00e7u lui-m\u00eame comme la traduction en politique de l\u2019id\u00e9al philosophique du positivisme de Comte. Pour ces journalistes et \u00e9crivains, le syst\u00e8me politique r\u00e9publicain fran\u00e7ais semble \u00eatre le seul possible, raisonnable, voir m\u00eame vivable. Sans idol\u00e2trie r\u00e9publicaine, sans la croyance en une R\u00e9publique qui incarnerait le Vrai, le Bien et le Beau, aucune pens\u00e9e ni aucune vie ne seraient envisageables. Les intellectuels fran\u00e7ais sont pris dans une approche absolument superstitieuse de la politique, qu\u2019ils confondent avec une noblesse et une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 je ne sais quelle grandeur, et ils nous en veulent de ne pas la partager.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, les cris d\u2019orfraie de ces \u00ab\u00a0lanceurs d\u2019alerte\u00a0\u00bb autoproclam\u00e9s sont tr\u00e8s largement infond\u00e9s. Les chercheurs titulaires qui travaillent explicitement dans une optique d\u00e9coloniale sont rarissimes. J\u2019en ai trois ou quatre en t\u00eate\u00a0; pas davantage. Ce qui ne veut pas dire que les questions raciale ou coloniale ne soient pas travaill\u00e9es du tout, mais elles sont majoritairement \u00e9tudi\u00e9es selon des paradigmes qui ne remettent pas en cause les impens\u00e9s et les superstitions que je viens d\u2019\u00e9voquer. Les intellectuels de la r\u00e9action craignent que la question raciale ne politise l\u2019universit\u00e9 \u00e0 outrance dans un sens \u00ab\u00a0indig\u00e9niste\u00a0\u00bb, puisque ce terme fait aujourd\u2019hui partie de plein droit du lexique politique fran\u00e7ais. Mais en r\u00e9alit\u00e9 cette question est le plus souvent trait\u00e9e \u00e0 travers un prisme largement d\u00e9politisant. Je vois notamment deux tendances.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re consiste \u00e0 transformer le th\u00e8me de la race en objet d\u2019\u00e9rudition. La question centrale est alors celle de l\u2019<em>origine du racisme<\/em>. Il s\u2019agit alors d\u2019insister lourdement sur la race en tant que construit historique, artifice social ou fabrication discursive. Parfois, pour donner \u00e0 ces travaux d\u2019archiviste un semblant de consistance politique, on formule l\u2019hypoth\u00e8se fausse que c\u2019est en comprenant l\u2019origine premi\u00e8re de la race qu\u2019on fera cesser ses manifestations actuelles. Beaucoup de chercheurs fran\u00e7ais semblent croire qu\u2019historiciser \u00e0 tous crins et d\u00e9s-essentialiser la notion de race \u00e0 longueur de paragraphes contribue \u00e0 contester le racisme. En r\u00e9alit\u00e9, cela contribue \u00e0 d\u00e9l\u00e9gitimer la question raciale comme une question de vie ou de mort, comme une question d\u2019int\u00e9r\u00eats sociaux fondamentaux, c\u2019est-\u00e0-dire comme une question mat\u00e9rielle et charg\u00e9e d\u2019une historicit\u00e9 profonde qui exc\u00e8de de loin les constructions discursives r\u00e9vocables qu\u2019on pr\u00e9f\u00e8re y voir.<\/p>\n<p>La seconde tendance d\u00e9politisante de la recherche fran\u00e7aise rel\u00e8ve de ce qu\u2019on pourrait qualifier de pudibonderie m\u00e9thodologique. Cela consiste \u00e0 tenir \u00e0 distance les notions qu\u2019on emploie, si le sens commun chauvin les juge trop pol\u00e9miques. On les mobilise alors comme avec mauvaise foi, par exemple en mettant des guillemets \u00e0 \u00ab\u00a0race\u00a0\u00bb ou \u00e0 \u00ab\u00a0Noirs\u00a0\u00bb, soi-disant pour souligner qu\u2019on ne prend pas ces cat\u00e9gories pour argent comptant, qu\u2019on n\u2019est pas dupe, qu\u2019on sait bien que de telles cat\u00e9gories sont \u00ab\u00a0fausses\u00a0\u00bb. Mais \u00e0-t-on la m\u00eame attitude suspicieuse \u00e0 l\u2019\u00e9gard de cat\u00e9gories comme celle de \u00ab\u00a0genre\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0sexe\u00a0\u00bb par exemple\u00a0? Seraient-elles \u00ab\u00a0vraies\u00a0\u00bb l\u00e0 o\u00f9 la race est fausse\u00a0? Cette mise \u00e0 distance ostentatoire, th\u00e9\u00e2tralis\u00e9e, t\u00e9moigne en r\u00e9alit\u00e9 des fantasmes obsc\u00e8nes dont les chercheurs eux-m\u00eames investissent les concepts, puisqu\u2019ils leur pr\u00eatent une autonomie d\u2019action et une puissance d\u2019influence simplement fabuleuse. \u00ab\u00a0Si j\u2019emploie le mot race sans guillemets, se dit tel sociologue ou tel philosophe, mes lecteurs risquent de croire que la race existe, et devenir racistes\u00a0!\u00a0\u00bb Utiliser le mot race <em>sans guillemets<\/em> pourrait-il causer un g\u00e9nocide\u00a0? Il est en tous cas rassurant de savoir qu\u2019employer les guillemets peut permettre de l\u2019emp\u00eacher\u2026 Un tel raisonnement, atterrant de na\u00efvet\u00e9, est pourtant souvent en arri\u00e8re plan des travaux sur la question raciale.<\/p>\n<p>Toutes ces aberrations th\u00e9oriques ont la m\u00eame source : un manque de pluralisme dans les sciences humaines et sociales fran\u00e7aise. Cette absence de pluralit\u00e9 m\u00e9thodologique (et m\u00eame d\u00e9mographique) est \u00e9rig\u00e9e en gage de qualit\u00e9. Mais en r\u00e9alit\u00e9, il suffit de voyager un peu pour prendre la mesure de l\u2019extr\u00eame arri\u00e9ration de la France sur le plan de la th\u00e9orie. \u00c9norm\u00e9ment de chercheurs se complaisent dans un isol\u00e2t linguistique, incultes quant aux orientations actuelles de leur propre disciple \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du monde. Une fonction structurante des SHS (Sciences Humaines et Sociales) consiste \u00e0 transmettre et \u00e0 faire fructifier les savoirs th\u00e9oriques. Pour les connaissances d\u00e9velopp\u00e9es en Europe et en Am\u00e9rique du Nord, l\u2019universit\u00e9 tient son r\u00f4le. Pour le Sud Global, et plus singuli\u00e8rement encore pour l\u2019Afrique et sa diaspora, ce n\u2019est pas le cas du tout. Les Noirs, les Am\u00e9rindiens ou les Asiatiques sont envisag\u00e9s comme des objets de connaissance, mais pas comme des sujets producteurs de savoirs. Mais une telle attitude repose sur la conviction sous-jacente que la majeure partie du monde ne pense pas ou en tous cas n\u2019a jamais contribu\u00e9 au savoir global de fa\u00e7on significative. L\u2019empire colonial fran\u00e7ais a vu na\u00eetre au cours de son histoire une multitude d\u2019auteurs majeurs. Je pense \u00e0 Ant\u00e9nor Firmin que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 nomm\u00e9, mais aussi \u00e0 beaucoup d\u2019autres. C\u2019est un h\u00e9ritage spectral que presque personne dans l\u2019universit\u00e9 fran\u00e7aise ne revendique, et qu\u2019on n\u2019envisage m\u00eame pas comme faisant partie d\u2019une tradition. Il y a donc encore beaucoup, \u00e9norm\u00e9ment, \u00e0 faire pour que la parano\u00efa des intellectuels et journalistes de la r\u00e9action fran\u00e7aise soit confirm\u00e9e par les faits. Mais gageons que ce n\u2019est qu\u2019une affaire de temps, et que l\u2019engagement intellectuel, le courage et l\u2019inventivit\u00e9 de la jeune g\u00e9n\u00e9ration leur donneront raison d\u2019ici une d\u00e9cennie.<\/p>\n<p><strong><em>Le contexte politique et la question des alliances<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9mergence du courant d\u00e9colonial a \u00e9t\u00e9 diversement accueillie dans la pens\u00e9e et la pratique politique de gauche. Je vais tenter d\u2019en fournir une analyse, n\u00e9cessairement partielle h\u00e2tive. Par commodit\u00e9 et surtout par d\u00e9formation professionnelle, je vais le faire en remontant de la th\u00e9orie \u00e0 la pratique. En prenant pour point de d\u00e9part des livres qui me semblent cristalliser aujourd\u2019hui une attitude repr\u00e9sentative de certains pans du champ politique, il s\u2019agira de discuter certaines strat\u00e9gies politiques actuelles \u00e0 gauche. La question centrale \u00e0 traiter me semble \u00eatre ici la question des alliances. Je vais d\u2019abord parler d\u2019un certain marxisme, en prenant pour exemple un mauvais livre r\u00e9cemment publi\u00e9 par Asad Haider, intitul\u00e9 <em>Mistaken identity <\/em>et qui se veut un brulot contre les <em>identity politics<\/em>. La fa\u00e7on dont cet ouvrage assimile toute r\u00e9flexion politique cons\u00e9quente centr\u00e9e sur la race \u00e0 quelque identitarisme postmoderne et individualiste passe pour un rappel \u00e0 l\u2019ordre salvateur. Malgr\u00e9 sa paresse th\u00e9orique, cet essai (ou plut\u00f4t\u00a0: ce coup marketing) m\u2019int\u00e9resse car son succ\u00e8s relatif prouve que son propos rencontre un \u00e9cho, au point de susciter des acclamations, voire un certain soulagement. Dans un second temps, je vais aborder une strat\u00e9gie plus r\u00e9cente, celle du populisme de gauche. Mon objectif sera alors de d\u00e9crire la position extr\u00eamement inconfortable qu\u2019elle impose aux indig\u00e8nes qui, l\u00e0 aussi, ne sont pas positivement pris en compte dans ses calculs politiques.<\/p>\n<p>Dans <em>Mistaken identity<\/em>, donc, Haider tente de comprendre certaines impasses de la politique de gauche contemporaine. Son axe principal est celui de l\u2019articulation de la question raciale et de la lutte de classes et sa th\u00e8se est que les \u00ab\u00a0politiques de l\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb contemporaines ont une part significative dans l\u2019\u00e9chec des mouvements sociaux r\u00e9cents et la raret\u00e9 relative des perspectives \u00e9mancipatrices actuelles. Haider d\u00e9crit les politiques contemporaines de l\u2019identit\u00e9 comme des qu\u00eates de reconnaissance par l\u2019\u00c9tat dont les cours de justice et la d\u00e9mocratie parlementaire sont les th\u00e9\u00e2tres. Il s\u2019agit, dans ce type d\u2019approche, de faire valoir un tort subi et une souffrance qui, fondement du processus de reconnaissance, fonderont les identit\u00e9s consolid\u00e9es par cette reconnaissance \u00e9tatique. Or selon Haider, ce type de demandes rel\u00e8ve d\u2019une logique individualiste qui, en outre, tient les identit\u00e9s pour donn\u00e9es alors qu\u2019elles sont construites socialement. Chaque identit\u00e9 \u00e9tant singuli\u00e8re, ce processus tendrait \u00e0 saper les possibilit\u00e9s d\u2019organisation collective. Toutefois, Haider peine \u00e0 tenir le fil de sa position. C\u2019est ainsi qu\u2019il critique, notamment dans le cadre des protestations \u00e9tudiantes, les groupes de militants noirs ayant pris le parti de prendre leurs distances avec le gros du mouvement. Pourtant, il n\u2019est pas interdit de penser que leur refus des coalitions h\u00e2tives dont t\u00e9moignent ces activistes noirs n\u2019a rien de commun avec un repli individuel. Il pourrait, au contraire, y avoir l\u00e0 l\u2019amorce d\u2019une nouvelle forme d\u2019organisation collective, fond\u00e9e sur l\u2019autonomie et centr\u00e9e sur les exp\u00e9riences partag\u00e9es de la violence raciale. Face \u00e0 cette \u00e9ventualit\u00e9, troquant l\u2019accusation d\u2019individualisme pour une autre, Haider se croit fond\u00e9 \u00e0 s\u2019insurger contre un \u00ab\u00a0s\u00e9paratisme et un exceptionnalisme noir\u00a0\u00bb<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-strategie-decoloniale-et-ses-ennemis\/#_ftn1\">[1]<\/a>. Entre le Charybde des politiques individualistes de la reconnaissance et le Sylla de l\u2019autonomie politique raciale, condamn\u00e9e \u00e0 s\u2019effondrer en s\u00e9paratisme, il n\u2019y a pas d\u2019autre espace politique pour la condition noire (et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, au traitement politique de la question raciale) que la coalition. C\u2019est l\u2019imp\u00e9ratif coalitionnel. Selon ce cadrage, la propension \u00e0 se pr\u00e9cipiter vers des politiques d\u2019alliance avec la gauche blanche devient l\u2019unique barom\u00e8tre de la pertinence et de la justesse politiques.<\/p>\n<p>Cette critique du s\u00e9paratisme noir et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, de l\u2019essentialisme racial est symptomatique de l\u2019inextricable injonction contradictoire que la gauche radicale blanche fait peser sur la question des alliances avec les groupes autonomes issus des minorit\u00e9s raciales. Ici, pour le dire brutalement, <em>la condition de cette alliance est qu\u2019elle n\u2019en<\/em> <em>soit pas une<\/em>. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle ne soit pas la coalition d\u2019un groupe ayant \u00e9labor\u00e9 une strat\u00e9gie et mesur\u00e9 les int\u00e9r\u00eats collectifs qu\u2019il entendait repr\u00e9senter avec un autre groupe de m\u00eame statut. La seule situation acceptable est que les activistes non blancs <em>s\u2019offrent<\/em> \u00e0 la gauche, en esp\u00e9rant que ce seul acte de passion suffira \u00e0 \u00e9branler le paternalisme, la condescendance et l\u2019ignorance de la question raciale qui rongent souvent ces organisations \u00e0 leur insu. Cette tendance \u00e0 la minoration de la question raciale, omnipr\u00e9sente dans les organisations de gauche, explique la n\u00e9cessit\u00e9 pour certains activistes non blancs de s\u2019organiser de mani\u00e8re autonome afin de la porter, de la penser et de la traiter dans toute son \u00e9paisseur et selon leurs propres termes. Mais elles expliquent \u00e9galement la r\u00e9currence de l\u2019accusation de s\u00e9paratisme ou d\u2019identitarisme dont Haider se fait le porte parole. La critique du s\u00e9paratisme est un outil commode pour \u00e9viter de poser la question des alliances comme une affaire politique et diplomatique exigeante, qui demande une v\u00e9ritable r\u00e9flexion sur la composition d\u2019int\u00e9r\u00eats divergents. Or la tendance dominante de la gauche blanche consiste \u00e0 l\u2019envisager comme un simple phagocytage des \u00e9nergies militantes, un siphonage \u00e9lectoral ou un coup de relations publiques. L\u2019alliance devient une vampirisation pure et simple.<\/p>\n<p>On ne peut que souligner l\u2019incapacit\u00e9 d\u2019une part significative de la gauche \u00e0 admettre que l\u2019organisation antiraciste autonome, c\u2019est-\u00e0-dire une puissance politique des acteurs non blancs, est l\u2019essentielle condition de possibilit\u00e9 d\u2019une v\u00e9ritable politique de coalition. Sans organisation autonome de l\u2019antiracisme politique, sans formulation explicite d\u2019int\u00e9r\u00eats raciaux, on ne s\u2019allie avec <em>rien\u00a0<\/em>: c\u2019est du th\u00e9\u00e2tre, de la supercherie. Une anecdote amusante illustre ce <em>statu quo<\/em>. Elle m\u2019a \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9e par mon ami Nordine Saidi de l\u2019organisation belge Bruxelles Panth\u00e8res ; je me permets de reprendre ici son analyse, que je trouve implacable. Lors d\u2019un scrutin de mai 2019, un \u00ab regroupement de listes \u00bb (une proc\u00e9dure d\u2019alliance propre aux \u00e9lections belges) entre le Parti des Travailleurs de Belgique (PTB) et le parti DierAnimal permet \u00e0 cette formation animaliste d\u2019envoyer son premier d\u00e9put\u00e9 au parlement bruxellois. Or le PTB communiste, si prompt \u00e0 conclure des alliances avec les repr\u00e9sentants d\u2019\u00eatres non dou\u00e9s de parole, a toujours refus\u00e9 de s\u2019associer avec les organisations issues de l\u2019immigration et des minorit\u00e9s raciales de Belgique. En d\u2019autres termes, il n\u2019est pas de meilleur alli\u00e9 pour cette gauche que celui \u00e0 la place duquel il est possible de parler ; celui dans la bouche duquel il est ais\u00e9 de mettre ses propres mots et ses propres revendications. Tous les moyens sont bons pour maintenir le monologue. Dans le contexte \u00e9tatsunien, Haider ne cesse de faire la le\u00e7on au mouvement nationaliste noir, comme si la gauche radicale am\u00e9ricaine avait accompli davantage. Indulgent avec les organisations blanches, il porte un regard impitoyable sur l\u2019h\u00e9ritage politique noir. Ses jugements sont syst\u00e9matiquement emprunts d\u2019un double standard narcissique que les militants indig\u00e8nes familiers de la gauche blanche connaissent bien.<\/p>\n<p>Je vais \u00e0 pr\u00e9sent m\u2019int\u00e9resser \u00e0 un courant de pens\u00e9e qui a tent\u00e9 d\u2019\u00e9branler ce narcissisme en recourant \u00e0 une autre strat\u00e9gie. Il anime aussi bien la th\u00e9orie sociale que la pratique militante, puisque cette la strat\u00e9gie, celle du \u00ab\u00a0populisme de gauche\u00a0\u00bb d\u00e9velopp\u00e9e par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe a \u00e9t\u00e9 reprise par Jean-Luc M\u00e9lenchon \u00e0 l\u2019occasion de sa derni\u00e8re campagne pr\u00e9sidentielle. Il est int\u00e9ressant de r\u00e9fl\u00e9chir au rapport entre la th\u00e9orie de Laclau\/Mouffe, l\u2019interpr\u00e9tation qu\u2019en fait M\u00e9lenchon, et ce que cela r\u00e9v\u00e8le sur l\u2019espace politique allou\u00e9 aux non Blancs. Selon la th\u00e9orie du populisme de Laclau, ce qui agr\u00e8ge un sujet politique, c\u2019est ce qu\u2019il nomme des \u00ab\u00a0signifiants vides\u00a0\u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire des termes qui n\u2019ont pas de contenu bien d\u00e9termin\u00e9 mais qui suscitent l\u2019affect, le d\u00e9sir, et rendent possible une certaine forme d\u2019identification. Des mots d\u2019ordre comme \u00ab\u00a0\u00e9galit\u00e9\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0justice\u00a0\u00bb en sont des arch\u00e9types\u00a0: ils sont flous, mais c\u2019est ce flou qui permet de rassembler de nombreuses personnes pour lesquelles ils ne rev\u00eatent pas exactement la m\u00eame signification<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-strategie-decoloniale-et-ses-ennemis\/#_ftn2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>La pratique politique populiste consiste donc \u00e0 <em>produire un peuple<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire un sujet, \u00e0 partir de signifiants vides. Mais ces signifiants vides sont toutefois porteurs d\u2019une charge agonistique, c\u2019est-\u00e0-dire critique ou oppositionnelle, minimale. Pour le dire autrement, se rassembler autour de certains mots, dans un contexte particulier, c\u2019est aussi se choisir des amis et se d\u00e9signer des ennemis. Et en effet, c\u2019est en majeure partie le contexte qui d\u00e9finit la nature de cette dimension agonistique. Par exemple, avoir l\u2019\u00e9galit\u00e9 pour mot d\u2019ordre, c\u2019est <em>a minima<\/em> d\u00e9signer pour ennemis ceux qui incarnent l\u2019in\u00e9galit\u00e9 de mani\u00e8re \u00e9vidente, \u00e9minente et \u00e9crasante\u00a0: les \u00ab\u00a01%\u00a0\u00bb, la finance internationale, le grand capital, etc. Or l\u2019une des caract\u00e9ristiques les plus frappantes de la \u00ab\u00a0version M\u00e9lenchon\u00a0\u00bb du populisme, c\u2019est d\u2019avoir \u00e9lu pour signifiants vides, visant \u00e0 agr\u00e9ger le peuple de gauche, non pas de tels mots d\u2019ordre, mais le mot \u00ab\u00a0France\u00a0\u00bb et le drapeau bleu blanc rouge. Je ne crois pas que cela fasse basculer d\u2019embl\u00e9e la strat\u00e9gie de M\u00e9lenchon du c\u00f4t\u00e9 du populisme \u00e0 tendance fascisante que Laclau nomme \u00ab\u00a0ethnopopulisme\u00a0\u00bb<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-strategie-decoloniale-et-ses-ennemis\/#_ftn3\">[3]<\/a>. Toutefois, cette strat\u00e9gie ne va pas sans poser des probl\u00e8mes au vu du paysage politique de la France actuelle. Face \u00e0 un centre-droit lib\u00e9ral-r\u00e9publicain, une droite nationale-lib\u00e9rale et une extr\u00eame droite chauviniste, la seule opposition agonistique, le seul tra\u00e7age de l\u2019inimiti\u00e9, la seule ligne de fracture dont est porteur le drapeau fran\u00e7ais, c\u2019est une rupture avec les descendants de l\u2019immigration postcoloniale qui, pour des raisons diverses, ne sont pas totalement l\u00e9gitimes pour habiter ce symbole, ne s\u2019y reconnaissent pas ou pas tout \u00e0 fait, sont partag\u00e9s entre des appartenances nationales et culturelles diverses, etc.<\/p>\n<p>Les non-blancs sont ici constitu\u00e9s comme une victime collat\u00e9rale, voire comme une sorte de \u00ab\u00a0reste\u00a0\u00bb de la strat\u00e9gie populiste bleu-blanc-rouge de M\u00e9lenchon. Et ce n\u2019est \u00e9videmment qu\u2019un sympt\u00f4me des rapports compliqu\u00e9s que, dans la pratique quotidienne, les organisations politiques fran\u00e7aises entretiennent avec les militants issus de l\u2019immigration postcoloniale, d\u00e8s lors qu\u2019ils estiment que cette donn\u00e9e doit peser dans leur engagement. Chantal Mouffe a r\u00e9cemment tent\u00e9 de r\u00e9pondre aux objections selon lesquels le populisme de gauche, visant un sujet politique homog\u00e8ne, nierait toute pluralit\u00e9. Elle \u00e9crivait\u00a0: \u00ab\u00a0une strat\u00e9gie populiste de gauche est d\u00e9termin\u00e9e par une approche anti-essentialiste d\u2019apr\u00e8s laquelle le \u201cpeuple\u201d n\u2019est pas un r\u00e9f\u00e9rent empirique mais une construction politique discursive\u00a0\u00bb<a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-strategie-decoloniale-et-ses-ennemis\/#_ftn4\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p>Mais ce que Mouffe ne voit pas, c\u2019est que cet anti-essentialisme est pr\u00e9cis\u00e9ment le principal vecteur de n\u00e9gation du pluralisme et d\u2019affirmation de l\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9. En effet, c\u2019est une injonction \u00e0 dissoudre toutes les diff\u00e9rences fortes\u00a0: tout ce qui se veut <em>essentiel<\/em>. Par exemple, et pour revenir aux drapeaux fran\u00e7ais de la France Insoumise, certains d\u2019entre nous consid\u00e8rent qu\u2019ils sont encore souill\u00e9s du sang de nos anc\u00eatres. Ils sont loin d\u2019\u00eatre un signifiant vide dont on pourrait faire ce qu\u2019on veut. La strat\u00e9gie populiste oublie que l\u2019histoire existe et qu\u2019elle p\u00e8se de son poids sur le pr\u00e9sent. Chaque groupe accorde une signification diff\u00e9rente \u00e0 un m\u00eame terme ou symbole rassembleur. Mais il demeure la question de ceux que ces symboles excluent. Ceux qui sont trop \u00ab\u00a0essentialistes\u00a0\u00bb et consid\u00e8rent que ces symboles ont une signification historique et ne sont pas des \u00ab\u00a0signifiants vides\u00a0\u00bb. Ceux qui veulent encore se situer dans une histoire plut\u00f4t qu\u2019arpenter sans fin les ch\u00e2teaux de cartes des bricolages discursifs.<\/p>\n<p><strong><em>Conclusion<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Le mouvement d\u00e9colonial travaille sur ces significations historiques et les int\u00e9r\u00eats raciaux auxquels ils sont connect\u00e9s. Les partis, les mouvements, les chercheurs, les artistes d\u00e9coloniaux les identifient, cherchent \u00e0 les incarner. Certaines personnes ont critiqu\u00e9 des initiatives marquantes comme celles des Marches pour la dignit\u00e9, contre les violences polici\u00e8res. On a pu dire qu\u2019elles \u00e9taient partie prenante de politiques de la reconnaissance ou de la respectabilit\u00e9. Mais ceux-l\u00e0 n\u2019en ont pas compris le sens et la port\u00e9e. Bien s\u00fbr il s\u2019agissait de faire savoir \u00e0 l\u2019\u00c9tat que nous avons une voix ; mais il s\u2019agissait d\u2019abord de nous le faire comprendre \u00e0 nous m\u00eames. C\u2019est \u00e0 travers de telles initiatives, au milieu d\u2019une foule consid\u00e9rable, alors que claquent au vent les banni\u00e8res de nombreuses organisations engag\u00e9es \u00e0 d\u00e9fendre nos int\u00e9r\u00eats, que nous prenons la conscience et la mesure de notre force. L\u2019int\u00e9r\u00eat de ces marches n\u2019\u00e9tait pas de qu\u00e9mander quoi que ce soit, mais de produire chez chaque marcheur la conscience de l\u2019existence et du poids d\u2019un mouvement d\u00e9colonial jeune et en expansion. Certes, les non Blancs, dans toute leur vari\u00e9t\u00e9 disposent d\u2019un poids d\u00e9mographique important mais limit\u00e9. Ne nous illusionnons pas, l\u2019impact politique de notre mouvement est encore limit\u00e9 \u00e0 ce jour, comme en t\u00e9moignent les tactiques d\u2019\u00e9vitement de franges non n\u00e9gligeables des organisations de gauche. Mais ce qui ne cesse de me surprendre, comme en attestent les pol\u00e9miques r\u00e9centes sur l\u2019universit\u00e9 et le th\u00e9\u00e2tre, c\u2019est que le mouvement d\u00e9colonial poss\u00e8de un impact culturel qui s\u2019\u00e9tend. Ce travail d\u2019h\u00e9g\u00e9monie culturelle qui fait si peur est d\u2019autant plus cr\u00e9dible que la production culturelle et surtout intellectuelle blanche est aujourd\u2019hui globalement soit teint\u00e9e de fascisme, soit m\u00e9diocre, d\u00e9politis\u00e9e et insignifiante. Qui d\u2019autre que nous-m\u00eames, ses principales cibles, pourra incarner une v\u00e9ritable r\u00e9ponse radicale, nouvelle et inventive \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie culturelle fasciste qui se pr\u00e9pare\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Norman Ajari, membre du PIR<\/strong><\/p>\n<hr class=\"wp-block-separator\" \/>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-strategie-decoloniale-et-ses-ennemis\/#_ftnref1\">[1]<\/a> HAIDER Asad, <em>Mistaken Identity. Race and class in the age of Trump<\/em>, Londres \u2013 Brooklyn, Verso, 2018, p. 35.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-strategie-decoloniale-et-ses-ennemis\/#_ftnref2\">[2]<\/a> LACLAU Ernesto, <em>La Raison populiste<\/em> (2005), trad. Jean-Pierre Ricard, Paris, Seuil, 2008.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-strategie-decoloniale-et-ses-ennemis\/#_ftnref3\">[3]<\/a> LACLAU Ernesto, <em>La Guerre des identit\u00e9s. Grammaire de l\u2019\u00e9mancipation<\/em> (2000), trad. Claude Orsi, Paris, La D\u00e9couverte, 2015.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-strategie-decoloniale-et-ses-ennemis\/#_ftnref4\">[4]<\/a> MOUFFE Chantal, <em>Pour un populisme de gauche<\/em>, trad. Pauline Colonna d\u2019Istria, Paris, Albin Michel, 2018, p. 91.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/indigenes-republique.fr\/la-strategie-decoloniale-et-ses-ennemis\/\">Source<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des formules telles que \u00ab\u00a0pens\u00e9e d\u00e9coloniale\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0antiracisme politique\u00a0\u00bb sont d\u2019un usage relativement r\u00e9cent dans l\u2019espace public fran\u00e7ais, puisqu\u2019elles sont aujourd\u2019hui \u00e2g\u00e9es d\u2019environ une d\u00e9cennie. Toutefois, ce \u00e0 quoi elles font r\u00e9f\u00e9rence, l\u2019attitude politique et intellectuelle qu\u2019elles d\u00e9signent, sont beaucoup plus anciennes. Je ne crois pas que l\u2019anciennet\u00e9, ni m\u00eame l\u2019ancestralit\u00e9, suffisent \u00e0 l\u00e9gitimer une &#8230; <a title=\"La strat\u00e9gie d\u00e9coloniale et ses ennemis\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4267\" aria-label=\"En savoir plus sur La strat\u00e9gie d\u00e9coloniale et ses ennemis\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4269,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[36,7,18,28],"tags":[328],"class_list":["post-4267","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-europe","category-negrophobie","category-resistance-bruxelles","category-racismes","tag-norman-ajari"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4267","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4267"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4267\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4270,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4267\/revisions\/4270"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/4269"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4267"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4267"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4267"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}