{"id":4374,"date":"2020-02-16T16:04:59","date_gmt":"2020-02-16T15:04:59","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4374"},"modified":"2020-02-16T16:04:59","modified_gmt":"2020-02-16T15:04:59","slug":"racisme-et-culture-par-frantz-fanon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4374","title":{"rendered":"Racisme et Culture par Frantz FANON"},"content":{"rendered":"<h3><a href=\"https:\/\/afrodiasporarts.files.wordpress.com\/2012\/05\/fanon2.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-577\" title=\"FANON\" src=\"https:\/\/afrodiasporarts.files.wordpress.com\/2012\/05\/fanon2.jpg?w=640\" sizes=\"(max-width: 284px) 100vw, 284px\" srcset=\"https:\/\/afrodiasporarts.files.wordpress.com\/2012\/05\/fanon2.jpg 284w, https:\/\/afrodiasporarts.files.wordpress.com\/2012\/05\/fanon2.jpg?w=81 81w\" alt=\"\" data-attachment-id=\"577\" data-permalink=\"https:\/\/afrodiasporarts.wordpress.com\/2012\/05\/30\/racisme-et-culture-par-frantz-fanon\/fanon2\/\" data-orig-file=\"https:\/\/afrodiasporarts.files.wordpress.com\/2012\/05\/fanon2.jpg\" data-orig-size=\"284,528\" data-comments-opened=\"1\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;}\" data-image-title=\"FANON\" data-image-description=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/afrodiasporarts.files.wordpress.com\/2012\/05\/fanon2.jpg?w=161\" data-large-file=\"https:\/\/afrodiasporarts.files.wordpress.com\/2012\/05\/fanon2.jpg?w=284\" \/><\/a><\/h3>\n<div>La r\u00e9flexion sur la valeur normative de certaines cultures d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e unilat\u00e9ralement m\u00e9rite de retenir l\u2019attention. L\u2019un des paradoxes rapidement rencontr\u00e9 est le choc en retour de d\u00e9finitions \u00e9gocentristes, sociocentristes.\u00a0Est affirm\u00e9e d\u2019abord l\u2019existence de groupes humains sans culture\u00a0; puis de cultures hi\u00e9rarchis\u00e9es\u00a0; enfin la notion de relativit\u00e9 culturelle.De la n\u00e9gation globale \u00e0 la reconnaissance singuli\u00e8re et sp\u00e9cifique. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette histoire morcel\u00e9e et sanglante qu\u2019il nous faut esquisser au niveau de l\u2019anthropologie culturelle.<\/p>\n<\/div>\n<div>De la n\u00e9gation globale \u00e0 la reconnaissance singuli\u00e8re et sp\u00e9cifique. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette histoire morcel\u00e9e et sanglante qu\u2019il nous faut esquisser au niveau de l\u2019anthropologie culturelle.Il existe, pouvons-nous dire, certaines constellations d\u2019institutions, v\u00e9cues par des hommes d\u00e9termin\u00e9s, dans le cadre d\u2019aires g\u00e9ographiques pr\u00e9cises qui \u00e0 un moment donn\u00e9 ont subi l\u2019assaut direct et brutal de sch\u00e8mes culturels diff\u00e9rents. Le d\u00e9veloppement technique, g\u00e9n\u00e9ralement \u00e9lev\u00e9, du groupe social ainsi apparu l\u2019autorise \u00e0 installer une domination organis\u00e9e. L\u2019entreprise de d\u00e9culturation se trouve \u00eatre le n\u00e9gatif d\u2019un plus gigantesque travail d\u2019asservissement \u00e9conomique voire biologique.<\/p>\n<p>La doctrine de la hi\u00e9rarchie culturelle n\u2019est donc qu\u2019une modalit\u00e9 de la hi\u00e9rarchisation syst\u00e9matis\u00e9e poursuivie de fa\u00e7on implacable.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie moderne de l\u2019absence d\u2019int\u00e9gration corticale des peuples coloniaux en est le versant anatomo-physiologique. L\u2019apparition du racisme n\u2019est pas fondamentalement d\u00e9terminante. Le racisme n\u2019est pas un tout mais l\u2019\u00e9l\u00e9ment le plus visible, le plus quotidien, pour tout dire, \u00e0 certains moments, le plus grossier d\u2019une structure donn\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c9tudier les rapports du racisme et de la culture c\u2019est se poser la question de leur action r\u00e9ciproque. Si la culture est l\u2019ensemble des comportements moteurs et mentaux n\u00e9 de la rencontre de l\u2019homme avec la nature et avec son semblable on doit dire que le racisme est bel et bien un \u00e9l\u00e9ment culturel. \u00a0Il y a donc des cultures avec racisme et des cultures sans racisme.<\/p>\n<\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n<div>\n<p>Cet \u00e9l\u00e9ment culturel pr\u00e9cis ne s\u2019est cependant pas enkyst\u00e9. Le racisme n\u2019a pas pu se scl\u00e9roser. Il lui a fallu se renouveler, se nuancer, changer de physionomie. Il lui a fallu subir le sort de l\u2019ensemble culturel qui l\u2019informait. Le racisme vulgaire, primitif, simpliste pr\u00e9tendait trouver dans le biologique, les Ecritures s\u2019\u00e9tant r\u00e9v\u00e9l\u00e9es insuffisantes la base mat\u00e9rielle de la doctrine. Il serait fastidieux de rappeler les efforts entrepris alors\u00a0: forme compar\u00e9e du cr\u00e2ne, quantit\u00e9 et configuration des sillons de l\u2019enc\u00e9phale, caract\u00e9ristiques des couches cellulaires de l\u2019\u00e9corce, dimensions des vert\u00e8bres, aspect microscopique de l\u2019\u00e9piderme, etc\u2026Le primitivisme intellectuel et \u00e9motionnel apparaissait comme une cons\u00e9quence banale, une reconnaissance d\u2019existence.<\/p>\n<p>De telles affirmations, brutales et massives, c\u00e8dent la place \u00e0 une argumentation plus fine. \u00c7a et l\u00e0 toutefois se font jour quelques r\u00e9surgences. C\u2019est ainsi que la \u00ab\u00a0labilit\u00e9 \u00e9motionnelle du Noir\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0l\u2019int\u00e9gration sous-corticale de l\u2019Arabe\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0la culpabilit\u00e9 quasi g\u00e9n\u00e9rique du Juif\u00a0\u00bb sont des donn\u00e9es que l\u2019on retrouve chez quelques \u00e9crivains contemporains. La monographie de J. Carothers, par exemple, patronn\u00e9e par l\u2019O.M.S. fait \u00e9tat \u00e0 partir d\u2019\u00ab\u00a0arguments scientifiques\u00a0\u00bb d\u2019une lobotomie physiologique du Noir d\u2019Afrique.<\/p>\n<p>Ces positions s\u00e9quellaires tendent en tous cas \u00e0 dispara\u00eetre. Ce racisme qui se veut rationnel, individuel, d\u00e9termin\u00e9 g\u00e9notypique et ph\u00e9notypique se transforme en racisme culturel. L\u2019objet du racisme n\u2019est plus l\u2019homme particulier mais une certaine forme d\u2019exister. A l\u2019extr\u00eame on parle de message, de style culturel. Les \u00ab\u00a0valeurs occidentales\u00a0\u00bb rejoignent singuli\u00e8rement le d\u00e9j\u00e0 c\u00e9l\u00e8bre appel \u00e0 la lutte de la \u00ab\u00a0croix contre le croissant\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Certes l\u2019\u00e9quation morphologique n\u2019a pas disparu totalement, mais les \u00e9v\u00e9nements des trente derni\u00e8res ann\u00e9es ont \u00e9branl\u00e9 les convictions les plus encapsul\u00e9es, boulevers\u00e9 l\u2019\u00e9chiquier, restructur\u00e9 un grand nombre de rapports.\u00a0Le souvenir de nazisme, la commune mis\u00e8re d\u2019hommes diff\u00e9rents, le commun asservissement de groupes sociaux importants, l\u2019apparition de \u00ab\u00a0colonies europ\u00e9ennes\u00a0\u00bb c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019institution d\u2019un r\u00e9gime colonial en pleine terre d\u2019Europe, la prise de conscience des travailleurs des pays colonisateurs et racistes, l\u2019\u00e9volution des techniques, tout cela a modifi\u00e9 profond\u00e9ment l\u2019aspect du probl\u00e8me.\u00a0Il nous faut chercher, au niveau de la culture, les cons\u00e9quences de ce racisme.<\/p>\n<p>Le racisme, nous l\u2019avons vu, n\u2019est qu\u2019un \u00e9l\u00e9ment d\u2019un plus vaste ensemble\u00a0: celui de l\u2019oppression syst\u00e9matis\u00e9e d\u2019un peuple. Comment se comporte un peuple qui opprime\u00a0? Ici des constantes sont retrouv\u00e9es. On assiste \u00e0 la destruction des valeurs culturelles, des modalit\u00e9s d\u2019existence. Le langage, l\u2019habillement, les techniques sont d\u00e9valoris\u00e9es. Comment rendre compte de cette constante\u00a0? Les psychologues qui ont tendance \u00e0 tout expliquer par des mouvements de l\u2019\u00e2me, pr\u00e9tendent retrouver ce comportement au niveau des contacts entre particuliers\u00a0: critique d\u2019un chapeau original, d\u2019une fa\u00e7on de parler, de marcher\u2026<\/p>\n<p>De pareilles tentatives ignorent volontairement le caract\u00e8re incomparable de la situation coloniale. En r\u00e9alit\u00e9 les nations qui entreprennent une guerre coloniale ne se pr\u00e9occupent pas de confronter des cultures. La guerre est une gigantesque affaire commerciale et toute perspective doit \u00eatre ramen\u00e9e \u00e0 cette donn\u00e9e.<\/p>\n<p>L\u2019asservissement, au sens le plus rigoureux, de la population autochtone est la premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9. Pour cela il faut briser ses syst\u00e8mes de r\u00e9f\u00e9rence. L\u2019expropriation, le d\u00e9pouillement, la razzia, le meurtre objectif se doublent d\u2019une mise \u00e0 sac des sch\u00e8mes culturels ou du moins conditionnent cette mise \u00e0 sac. Le panorama social est destructur\u00e9, les valeurs bafou\u00e9es, \u00e9cras\u00e9es, vid\u00e9es.<\/p>\n<p>Les lignes de forces, \u00e9croul\u00e9es, n\u2019ordonnent plus. En face un nouvel ensemble, impos\u00e9, non pas propos\u00e9 mais affirm\u00e9, pesant de tout son poids de canons et de sabres.\u00a0La mise en place du r\u00e9gime colonial n\u2019entra\u00eene pas pour autant la mort de la culture autochtone. Il ressort au contraire de l\u2019observation historique que le but recherch\u00e9 est davantage une\u00a0agonie continu\u00e9e\u00a0qu\u2019une disparition totale de la culture pr\u00e9-existante. Cette culture, autrefois vivante et ouverte sur l\u2019avenir, se ferme, fig\u00e9e dans le statut colonial, prise dans le carcan de l\u2019oppression. A la fois pr\u00e9sente et momifi\u00e9e elle atteste contre ses membres. Elle les d\u00e9finit en effet sans appel. La momification culturelle entra\u00eene une momification de la pens\u00e9e individuelle. L\u2019apathie si universellement signal\u00e9e des peuples coloniaux n\u2019est que la cons\u00e9quence logique de cette op\u00e9ration. Le reproche de l\u2019inertie constamment adress\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019indig\u00e8ne\u00a0\u00bb est le comble de la mauvaise foi. Comme s\u2019il \u00e9tait possible \u00e0 un homme d\u2019\u00e9voluer autrement que dans le cadre d\u2019une culture qui le reconna\u00eet et qu\u2019il d\u00e9cide d\u2019assumer.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que l\u2019on assiste \u00e0 la mise en place d\u2019organismes archa\u00efques, inertes, fonctionnant sous la surveillance de l\u2019oppresseur et calqu\u00e9s caricaturalement sur des institutions autrefois f\u00e9condes\u2026 Ces organismes traduisent apparemment le respect de la tradition, des sp\u00e9cificit\u00e9s culturelles, de la personnalit\u00e9 du peuple asservi. Ce pseudo respect s\u2019identifie en fait au m\u00e9pris le plus cons\u00e9quent, au sadisme le plus \u00e9labor\u00e9. La caract\u00e9ristique d\u2019une culture est d\u2019\u00eatre ouverte, parcourue de lignes de force spontan\u00e9es, g\u00e9n\u00e9reuses, f\u00e9condes. L\u2019installation \u00ab\u00a0d\u2019hommes s\u00fbrs\u00a0\u00bb charg\u00e9s d\u2019ex\u00e9cuter certains gestes est une mystification qui ne trompe personne. C\u2019est ainsi que les djemaas Kabyles nomm\u00e9es par l\u2019autorit\u00e9 fran\u00e7aise ne sont pas reconnues par les autochtones. Elles sont doubl\u00e9es d\u2019une autre djemaa \u00e9lue d\u00e9mocratiquement. Et naturellement la deuxi\u00e8me dicte la plupart du temps sa conduite \u00e0 la premi\u00e8re.<\/p>\n<p>Le souci constamment affirm\u00e9 de \u00ab\u00a0respecter la culture des populations autochtones\u00a0\u00bb ne signifie donc pas la prise en consid\u00e9ration des valeurs port\u00e9es par la culture, incarn\u00e9es par les hommes. Bien plut\u00f4t on devine dans cette d\u00e9marche une volont\u00e9 d\u2019objectiver, d\u2019encapsuler, d\u2019emprisonner, d\u2019enkyster. Des phrases telles que\u00a0: \u00ab\u00a0je les connais\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0ils sont comme cela\u00a0\u00bb traduisent cette objectivation maximum r\u00e9ussie. Ainsi je connais les gestes, les pens\u00e9es qui d\u00e9finissent ces hommes.<\/p>\n<p>L\u2019exotisme est une des formes de cette simplification. D\u00e8s lors, aucune confrontation culturelle ne peut exister. Il y a d\u2019une part une culture \u00e0 qui l\u2019on reconna\u00eet des qualit\u00e9s de dynamisme, d\u2019\u00e9panouissement, de profondeur. Une culture en mouvement, en perp\u00e9tuel renouvellement. En face on trouve des caract\u00e9ristiques, des curiosit\u00e9s, des choses, jamais une structure.<\/p>\n<p>Ainsi dans une premi\u00e8re phase l\u2019occupant installe sa domination, affirme massivement sa sup\u00e9riorit\u00e9. Le groupe social, asservi militairement et \u00e9conomiquement est d\u00e9shumanis\u00e9 selon une m\u00e9thode polydimensionnelle.<\/p>\n<p>Exploitation, tortures, razzias, racisme, liquidations collectives, oppression rationnelle se relayent \u00e0 des niveaux diff\u00e9rents pour litt\u00e9ralement faire de l\u2019autochtone un objet entre les mains de la nation occupante. Cet homme objet, sans moyens d\u2019exister, sans raison d\u2019\u00eatre, est bris\u00e9, au plus profond de sa substance. Le d\u00e9sir de vivre, de continuer, se fait de plus en plus ind\u00e9cis, de plus en plus fantomatique. C\u2019est \u00e0 ce stade qu\u2019appara\u00eet le fameux complexe de culpabilit\u00e9. Wright dans ses premiers romans en donne une description tr\u00e8s d\u00e9taill\u00e9e.<\/p>\n<p>Progressivement cependant, l\u2019\u00e9volution des techniques de production, l\u2019industrialisation, d\u2019ailleurs limit\u00e9e, des pays asservis, l\u2019existence de plus en plus n\u00e9cessaire de collaborateurs, imposent \u00e0 l\u2019occupant une nouvelle attitude. La complexit\u00e9 des moyens de production, l\u2019\u00e9volution des rapports \u00e9conomiques entra\u00eenant bon gr\u00e9 mal gr\u00e9 celle des id\u00e9ologies, d\u00e9s\u00e9quilibrent le syst\u00e8me. Le racisme vulgaire dans sa forme biologique correspond \u00e0 la p\u00e9riode d\u2019exploitation brutale des bras et des jambes de l\u2019homme. La perfection des moyens de production provoque fatalement le camouflage des techniques d\u2019exploitation de l\u2019homme, donc des formes du racisme.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est donc pas \u00e0 la suite d\u2019une \u00e9volution des esprits que le racisme perd de sa virulence. Nulle r\u00e9volution int\u00e9rieure n\u2019explique cette obligation pour le racisme de se nuancer, d\u2019\u00e9voluer. De partout des hommes se lib\u00e8rent bousculant la l\u00e9thargie \u00e0 laquelle oppression et racisme les avaient condamn\u00e9s.<\/p>\n<p>En plein c\u0153ur des \u00ab\u00a0nations civilisatrices\u00a0\u00bb les travailleurs d\u00e9couvrent enfin que l\u2019exploitation de l\u2019homme, base d\u2019un syst\u00e8me, emprunte des visages divers. \u00c0 ce stade le racisme n\u2019ose plus sortir sans fards. Il se conteste. Le raciste dans un nombre de plus en plus grand de circonstances se cache. Celui qui pr\u00e9tendait les \u00ab\u00a0sentir\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0deviner\u00a0\u00bb se d\u00e9couvre vis\u00e9, regard\u00e9, jug\u00e9. Le projet du raciste est alors un projet hant\u00e9 par la mauvaise conscience. Le salut ne peut lui venir que d\u2019un engagement passionnel tel qu\u2019on en rencontre dans certaines psychoses. Et ce n\u2019est pas l\u2019un des moindres m\u00e9rites du Professeur Baruk que d\u2019avoir pr\u00e9cis\u00e9 la s\u00e9miologie de ces d\u00e9lires passionnels.<\/p>\n<p>Le racisme n\u2019est jamais un \u00e9l\u00e9ment surajout\u00e9 d\u00e9couvert au hasard d\u2019une recherche au sein des donn\u00e9es culturelles d\u2019un groupe. La constellation sociale, l\u2019ensemble culturel sont profond\u00e9ment remani\u00e9s par l\u2019existence du racisme.<\/p>\n<p>On dit couramment que le racisme est une plaie de l\u2019humanit\u00e9. Mais il ne faut se satisfaire d\u2019une telle phrase. Il faut inlassablement rechercher les r\u00e9percussions du racisme \u00e0 tous les niveaux de sociabilit\u00e9. L\u2019importance du probl\u00e8me raciste dans la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine contemporaine est significative. Le n\u00e8gre au cin\u00e9ma, le n\u00e8gre et le folklore, le juif et les histoires pour enfants, le juif au bistrot, sont des th\u00e8mes in\u00e9puisables.<\/p>\n<p>Le racisme, pour revenir \u00e0 l\u2019Am\u00e9rique, haute et vicie la culture am\u00e9ricaine. Et cette gangr\u00e8ne dialectique est exacerb\u00e9e par la prise de conscience et la volont\u00e9 de lutte de millions de noirs et de juifs vis\u00e9s par ce racisme. Cette phase passionnelle, irrationnelle, sans justification, pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019examen un visage effrayant. La circulation des groupes, la lib\u00e9ration, dans certaines parties du monde d\u2019hommes ant\u00e9rieurement inf\u00e9rioris\u00e9s, rendent de plus en plus pr\u00e9caire l\u2019\u00e9quilibre. Assez inattend\u00fbment le groupe raciste d\u00e9nonce l\u2019apparition d\u2019un racisme chez les hommes opprim\u00e9s. Le \u00ab\u00a0primitivisme intellectuel\u00a0\u00bb de la p\u00e9riode d\u2019exploitation fait place au \u00ab\u00a0fanatisme moyen-\u00e2geux, voire pr\u00e9historique\u00a0\u00bb de la p\u00e9riode de lib\u00e9ration.<\/p>\n<p>\u00c0 un certain moment on avait pu croire \u00e0 la disparition du racisme. Cette impression euphorisante, d\u00e9r\u00e9elle, \u00e9tait simplement la cons\u00e9quence de l\u2019\u00e9volution des formes d\u2019exploitation. Les psychologues parlent alors d\u2019un pr\u00e9jug\u00e9 devenu inconscient. La v\u00e9rit\u00e9 est que la rigueur du syst\u00e8me rend superflue l\u2019affirmation quotidienne d\u2019une sup\u00e9riorit\u00e9. La n\u00e9cessit\u00e9 de faire appel \u00e0 des degr\u00e9s divers \u00e0 l\u2019adh\u00e9sion, \u00e0 la collaboration de l\u2019autochtone modifie les rapports dans un sens moins brutal, plus nuanc\u00e9, plus \u00ab\u00a0cultiv\u00e9\u00a0\u00bb. Il n\u2019est d\u2019ailleurs pas rare de voir appara\u00eetre \u00e0 ce stade une id\u00e9ologie \u00ab\u00a0d\u00e9mocratique et humaine\u00a0\u00bb. L\u2019entreprise commerciale d\u2019asservissement, de destruction culturelle c\u00e8de le pas progressivement \u00e0 une mystification verbale. L\u2019int\u00e9r\u00eat de cette \u00e9volution c\u2019est que le racisme est pris comme th\u00e8me de m\u00e9ditation, quelquefois m\u00eame comme technique publicitaire.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que le blues \u00ab\u00a0plainte des esclaves noirs\u00a0\u00bb est pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 l\u2019admiration des oppresseurs. C\u2019est un peu d\u2019oppression stylis\u00e9e qui revient \u00e0 l\u2019exploitant et au raciste. Sans oppression et sans racisme pas de blues. La fin du racisme sonnerait le glas de la grande musique noire\u2026<\/p>\n<p>Comme dirait le trop c\u00e9l\u00e8bre Toynbee, le blues est une r\u00e9ponse de l\u2019esclave au d\u00e9fi de l\u2019oppression.<\/p>\n<p>Actuellement encore, pour beaucoup d\u2019hommes, m\u00eame de couleur, la musique d\u2019Armstrong n\u2019a de v\u00e9ritable sens que dans cette perspective.<\/p>\n<p>Le racisme boursouffle et d\u00e9figure le visage de la culture qui le pratique. La litt\u00e9rature, les arts plastiques, les chansons pour midinettes, les proverbes, les habitudes, les patterns, soit qu\u2019ils se proposent d\u2019en faire le proc\u00e8s ou de le banaliser, restituent le racisme. C\u2019est dire qu\u2019un groupe social, un pays, une civilisation, ne peuvent \u00eatre racistes inconsciemment.<\/p>\n<p>Nous le disons encore une fois, le racisme n\u2019est pas une d\u00e9couverte accidentelle. Ce n\u2019est pas un \u00e9l\u00e9ment cach\u00e9, dissimul\u00e9. Il n\u2019est pas exig\u00e9 d\u2019efforts surhumains pour le mettre en \u00e9vidence.<\/p>\n<p>Le racisme cr\u00e8ve les yeux car pr\u00e9cis\u00e9ment il entre dans un ensemble caract\u00e9ris\u00e9\u00a0: celui de l\u2019exploitation \u00e9hont\u00e9 d\u2019un groupe d\u2019hommes par un autre parvenu \u00e0 un stade de d\u00e9veloppement technique sup\u00e9rieur. C\u2019est pourquoi l\u2019oppression militaire et \u00e9conomique pr\u00e9c\u00e8de la plupart du temps, rend possible, l\u00e9gitime le racisme. L\u2019habitude de consid\u00e9rer le racisme comme une disposition de l\u2019esprit, comme une tare psychologique doit \u00eatre abandonn\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais l\u2019homme vis\u00e9 par ce racisme, le groupe social asservi, exploit\u00e9, d\u00e9substantialit\u00e9, comment se comportent-ils\u00a0? Quels sont leurs m\u00e9canismes de d\u00e9fense\u00a0?\u00a0Quelles attitudes d\u00e9couvrons-nous ici\u00a0?<\/p>\n<p>Dans une premi\u00e8re phase on a vu l\u2019occupant l\u00e9gitimer sa domination par des arguments scientifiques, la \u00ab\u00a0race inf\u00e9rieure\u00a0\u00bb se nier en tant que race. Parce que nulle autre solution ne lui est laiss\u00e9e, le groupe social racialis\u00e9 essaie d\u2019imiter l\u2019oppresseur et par l\u00e0 de se d\u00e9racialiser. La \u00ab\u00a0race inf\u00e9rieure\u00a0\u00bb se nie en tant que race diff\u00e9rente. Elle partage avec la \u00ab\u00a0race sup\u00e9rieure\u00a0\u00bb les convictions, doctrines, et autres attendus la concernant. Ayant assist\u00e9 \u00e0 la liquidation de ses syst\u00e8mes de r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9croulement de ses sch\u00e8mes culturels il ne reste plus \u00e0 l\u2019autochtone qu\u2019\u00e0 reconna\u00eetre avec l\u2019occupant que \u00ab\u00a0Dieu n\u2019est pas de son c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb. L\u2019oppresseur, par le caract\u00e8re global et effrayant de son autorit\u00e9 en arrive \u00e0 imposer \u00e0 l\u2019autochtone de nouvelles fa\u00e7ons de voir, singuli\u00e8rement un jugement p\u00e9joratif \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ses formes originales d\u2019exister.<\/p>\n<p>Cet \u00e9v\u00e9nement d\u00e9sign\u00e9 commun\u00e9ment ali\u00e9nation est naturellement tr\u00e8s important. On le trouve dans les textes officiels sous le nom d\u2019assimilation.<\/p>\n<p>Or cette ali\u00e9nation n\u2019est jamais totalement r\u00e9ussie. Soit parce que l\u2019oppresseur quantitativement et qualitativement limite l\u2019\u00e9volution, des ph\u00e9nom\u00e8nes impr\u00e9vus, h\u00e9t\u00e9roclites, font leur apparition. Le groupe inf\u00e9rioris\u00e9 avait admis, la force de raisonnement \u00e9tant implacable, que ses malheurs proc\u00e9daient directement de ses caract\u00e9ristiques raciales et culturelles.<\/p>\n<p>Culpabilit\u00e9 et inf\u00e9riorit\u00e9 sont les cons\u00e9quences habituelles de cette dialectique. L\u2019opprim\u00e9 tente alors d\u2019y \u00e9chapper d\u2019une part en proclamant son adh\u00e9sion totale et inconditionnelle aux nouveaux mod\u00e8les culturels, d\u2019autre part en pronon\u00e7ant une condamnation irr\u00e9versible de son style culturel propre.<\/p>\n<p>Pourtant la n\u00e9cessit\u00e9 pour l\u2019oppresseur, \u00e0 un moment donn\u00e9, de dissimuler les formes d\u2019exploitation, n\u2019entra\u00eene pas la disparition de cette derni\u00e8re. Les rapports \u00e9conomiques plus \u00e9labor\u00e9s, moins grossiers, exigent un rev\u00eatement quotidien mais l\u2019ali\u00e9nation \u00e0 ce niveau demeure \u00e9pouvantable.<\/p>\n<p>Ayant jug\u00e9, condamn\u00e9, abandonn\u00e9 ses formes culturelles, son langage, son alimentation, ses d\u00e9marches sexuelles, sa fa\u00e7on de s\u2019asseoir, de se reposer, de rire, de se divertir, l\u2019opprim\u00e9, avec l\u2019\u00e9nergie et la t\u00e9nacit\u00e9 du naufrag\u00e9 se rue sur la culture impos\u00e9e.<\/p>\n<p>D\u00e9veloppant ses connaissances techniques au contact de machines de plus en plus perfectionn\u00e9es, entrant dans le circuit dynamique de la production industrielle, rencontrant des hommes de r\u00e9gions \u00e9loign\u00e9es dans le cadre de la concentration des capitaux donc des lieux de travail, d\u00e9couvrant la cha\u00eene, l\u2019\u00e9quipe, le \u00ab\u00a0temps\u00a0\u00bb de production, c\u2019est-\u00e0-dire le rendement \u00e0 l\u2019heure, l\u2019opprim\u00e9 constate comme un scandale, le maintien \u00e0 son \u00e9gard, du racisme et du m\u00e9pris.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 ce niveau que l\u2019on fait du racisme une histoire de personnes. \u00ab\u00a0Il existe quelques racistes ind\u00e9crottables mais avouez que dans l\u2019ensemble la population aime\u2026\u00a0\u00bb\u00a0Avec le temps tout cela dispara\u00eetra.Ce pays est le moins raciste\u2026\u00a0Il existe \u00e0 l\u2019O.N.U. une commission charg\u00e9e de lutter contre le racisme. Des films sur le racisme, des po\u00e8mes sur le racisme, des messages sur le racisme\u2026<\/p>\n<p>Les condamnations spectaculaires et inutiles du racisme. La r\u00e9alit\u00e9 est qu\u2019un pays colonial est un pays raciste. Si en Angleterre, en Belgique ou en France, en d\u00e9pit des principes d\u00e9mocratiques affirm\u00e9s par ces nations respectives, il se trouve encore des racistes, ce sont ces racistes qui, contre l\u2019ensemble du pays, ont raison. Il n\u2019est pas possible d\u2019asservir des hommes sans logiquement les inf\u00e9rioriser de part en part. Et le racisme n\u2019est que l\u2019explication \u00e9motionnelle, affective, quelquefois intellectuelle de cette inf\u00e9riorisation.<\/p>\n<p>Le raciste dans une culture avec racisme est donc normal. L\u2019ad\u00e9quation des rapports \u00e9conomiques et de l\u2019id\u00e9ologie est chez lui parfaite. Certes l\u2019id\u00e9e que l\u2019on se fait de l\u2019homme n\u2019est jamais totalement d\u00e9pendante des rapports \u00e9conomiques c\u2019est-\u00e0-dire, ne l\u2019oublions pas, des rapports existant historiquement et g\u00e9ographiquement entre les hommes et les groupes. Des membres de plus en plus nombreux appartenant \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s racistes prennent position. Ils mettent leur vie au service d\u2019un monde o\u00f9 le racisme serait impossible. Mais ce recul, cette abstraction cet engagement solennel ne sont pas \u00e0 la port\u00e9e de tous. On ne peut exiger sans dommage qu\u2019un homme soit contre les \u00ab\u00a0pr\u00e9jug\u00e9s de son groupe\u00a0\u00bb.\u00a0Or, redisons-le, tout groupe colonialiste est raciste.<\/p>\n<p>\u00c0 la fois \u00ab\u00a0accultur\u00e9\u00a0\u00bb et d\u00e9cultur\u00e9 l\u2019opprim\u00e9 continue \u00e0 buter contre le racisme. Il trouve illogique cette s\u00e9quelle. Inexplicable ce qu\u2019il a d\u00e9pass\u00e9, sans motif, inexact. Ses connaissances, l\u2019appropriation de techniques pr\u00e9cises et compliqu\u00e9es, quelquefois sa sup\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle eu \u00e9gard \u00e0 un grand nombre de racistes, l\u2019am\u00e8nent \u00e0 qualifier le monde raciste de passionnel. Il s\u2019aper\u00e7oit que l\u2019atmosph\u00e8re raciste impr\u00e8gne tous les \u00e9l\u00e9ments de la vie sociale. Le sentiment d\u2019une injustice accablante est alors tr\u00e8s vif. Oubliant le racisme-cons\u00e9quence on s\u2019acharne sur le racisme-cause. Des campagnes de\u00a0d\u00e9sintoxication sont entreprises. On fait appel au sens de l\u2019humain, \u00e0 l\u2019amour, au respect des valeurs supr\u00eames\u2026<\/p>\n<p>En fait le racisme ob\u00e9it \u00e0 une logique sans faille. Un pays qui vit, tire sa substance de l\u2019exploitation de peuples diff\u00e9rents, inf\u00e9riorise ces peuples. Le racisme appliqu\u00e9 \u00e0 ces peuples est normal.\u00a0Le racisme n\u2019est donc pas une constante de l\u2019esprit humain.<\/p>\n<p>Il est, nous l\u2019avons vu, une disposition inscrite dans un syst\u00e8me d\u00e9termin\u00e9. Et le racisme juif n\u2019est pas diff\u00e9rent du racisme noir. Une soci\u00e9t\u00e9 est raciste ou ne l\u2019est pas. Il n\u2019existe pas de degr\u00e9s du racisme. Il ne faut pas dire que tel pays est raciste mais qu\u2019on n\u2019y trouve pas de lynchages ou de camps d\u2019extermination. La v\u00e9rit\u00e9 est que tout cela et autre chose existe en horizon. Ces virtualit\u00e9s, ces latences circulent dynamiques, prises dans la vie des relations psycho-affectives, \u00e9conomiques\u2026<\/p>\n<p>D\u00e9couvrant l\u2019inutilit\u00e9 de son ali\u00e9nation, l\u2019approfondissement de son d\u00e9pouillement, l\u2019inf\u00e9rioris\u00e9, apr\u00e8s cette phase de d\u00e9culturation, d\u2019extran\u00e9isation, retrouve ses positions originales.\u00a0Cette culture, abandonn\u00e9e, quitt\u00e9e, rejet\u00e9e, m\u00e9pris\u00e9e, l\u2019inf\u00e9rioris\u00e9 s\u2019y engage avec passion. Il existe une surench\u00e8re tr\u00e8s nette s\u2019apparentant psychologiquement au d\u00e9sir de se faire pardonner.<\/p>\n<p>Mais derri\u00e8re cette analyse simplifiante il y a bel et bien l\u2019intuition par l\u2019inf\u00e9rioris\u00e9 d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 spontan\u00e9e apparue. Cette histoire psychologique d\u00e9bouche sur l\u2019Histoire et sur la V\u00e9rit\u00e9.Parce que l\u2019inf\u00e9rioris\u00e9 retrouve un style autrefois d\u00e9valoris\u00e9 on assiste \u00e0\u00a0une culture de la culture. Une telle caricature de l\u2019existence culturelle signifierait s\u2019il en \u00e9tait besoin que la culture se vit mais ne se morcelle pas. Elle ne se met pas entre lame et lamelle.<\/p>\n<p>Cependant l\u2019opprim\u00e9 s\u2019extasie \u00e0 chaque red\u00e9couverte. L\u2019\u00e9merveillement est permanent. Autrefois \u00e9migr\u00e9 de sa culture, l\u2019autochtone l\u2019explore aujourd\u2019hui avec fougue. Il s\u2019agit alors d\u2019\u00e9pousailles continu\u00e9es. L\u2019ancien inf\u00e9rioris\u00e9 est en \u00e9tat de gr\u00e2ce.<\/p>\n<p>Or, on ne subit pas impun\u00e9ment une domination. La culture du peuple asservi est scl\u00e9ros\u00e9e, agonisante. Aucune vie n\u2019y circule. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment la seule vie existante est dissimul\u00e9e. La population qui normalement assume \u00e7\u00e0 et l\u00e0 quelques morceaux de vie, qui maintient des significatives dynamiques aux institutions est une population anonyme. En r\u00e9gime colonial ce sont les traditionalistes.<\/p>\n<p>L\u2019ancien \u00e9migr\u00e9, par l\u2019ambig\u00fcit\u00e9 soudaine de son comportement introduit le scandale. \u00c0 l\u2019anonymat du traditionaliste il oppose un exhibitionnisme v\u00e9h\u00e9ment et agressif.<\/p>\n<p>\u00c9tat de gr\u00e2ce et agressivit\u00e9 sont deux constantes retrouv\u00e9es \u00e0 ce stade. L\u2019agressivit\u00e9 \u00e9tant le m\u00e9canisme passionnel permettant d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la morsure du paradoxe.<\/p>\n<p>Parce que l\u2019ancien \u00e9migr\u00e9 poss\u00e8de des techniques pr\u00e9cises, parce que son niveau d\u2019action se situe dans le cadre de rapports d\u00e9j\u00e0 complexes, ces retrouvailles rev\u00eatent un aspect irrationnel. Il existe un foss\u00e9, un \u00e9cart entre le d\u00e9veloppement intellectuel, l\u2019appropriation technique, les modalit\u00e9s de pens\u00e9e et de logique hautement diff\u00e9renci\u00e9es et une base \u00e9motionnelle \u00ab\u00a0simple, pure\u00a0\u00bb, etc\u2026<\/p>\n<p>Retrouvant la tradition, la vivant comme m\u00e9canisme de d\u00e9fense, comme symbole de puret\u00e9, comme salut, le d\u00e9cultur\u00e9 laisse l\u2019impression que la m\u00e9diation se venge en se substantialisant. Ce reflux sur des positions archa\u00efques sans rapport avec le d\u00e9veloppement technique est paradoxal. Les institutions ainsi valoris\u00e9es ne correspondent plus aux m\u00e9thodes \u00e9labor\u00e9es d\u2019action d\u00e9j\u00e0 acquises.<\/p>\n<p>La culture encapsul\u00e9e, v\u00e9g\u00e9tative, depuis la domination \u00e9trang\u00e8re est revaloris\u00e9e. Elle n\u2019est pas repens\u00e9e, reprise, dynamis\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur. Elle est clam\u00e9e. Et cette revalorisation d\u2019embl\u00e9e, non structur\u00e9e, verbale, recouvre des attitudes paradoxales.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 ce moment qu\u2019il est fait mention du caract\u00e8re ind\u00e9crottable des inf\u00e9rioris\u00e9s. Les m\u00e9decins arabes dorment par terre, crachent n\u2019importe o\u00f9, etc\u2026<\/p>\n<p>Les intellectuels noirs consultent le sorcier avant de prendre une d\u00e9cision, etc\u2026<br \/>\nLes intellectuels \u00ab\u00a0collaborateurs\u00a0\u00bb cherchent \u00e0 justifier leur nouvelle attitude. Les coutumes, traditions, croyances. autrefois ni\u00e9es et pass\u00e9es sous silence sont violemment valoris\u00e9es et affirm\u00e9es. La tradition n\u2019est plus ironis\u00e9e par le groupe. Le groupe ne se fuit plus. On retrouve le sens du pass\u00e9, le culte des anc\u00eatres\u2026<\/p>\n<p>Le pass\u00e9, d\u00e9sormais constellation de valeurs, s\u2019identifie \u00e0 la V\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette red\u00e9couverte, cette valorisation absolue d\u2019allure quasi d\u00e9r\u00e9elle, objectivement ind\u00e9fendable, rev\u00eat une importance subjective incomparable. Au sortir de ces \u00e9pousailles passionn\u00e9es, l\u2019autochtone aura d\u00e9cid\u00e9, en \u00ab\u00a0connaissance de cause\u00a0\u00bb, de lutter contre toutes les formes d\u2019exploitation et d\u2019ali\u00e9nation de l\u2019homme. Par contre l\u2019occupant \u00e0 cette \u00e9poque multiplie les appels \u00e0 l\u2019assimilation, puis \u00e0 l\u2019int\u00e9gration, \u00e0 la communaut\u00e9.\u00a0Le corps \u00e0 corps de l\u2019indig\u00e8ne avec sa culture est une op\u00e9ration trop solennelle, trop abrupte, pour tol\u00e9rer une quelconque faille. Nul n\u00e9ologisme ne peut masquer la nouvelle \u00e9vidence\u00a0: la plong\u00e9e dans le gouffre du pass\u00e9 est condition et source de libert\u00e9.<\/p>\n<p>La fin logique de cette volont\u00e9 de lutte est la lib\u00e9ration totale du territoire national. Afin de r\u00e9aliser cette lib\u00e9ration l\u2019inf\u00e9rioris\u00e9 met en jeu toutes ses ressources, toutes ses acquisitions, les anciennes et les nouvelles, les siennes et celles de l\u2019occupant.<\/p>\n<p>La lutte est d\u2019embl\u00e9e totale, absolue. Mais alors, on ne voit gu\u00e8re appara\u00eetre de racisme.\u00a0Au moment d\u2019imposer sa domination, pour justifier l\u2019esclavage, l\u2019oppresseur avait fait appel \u00e0 des argumentations scientifiques. Ici rien de pareil.<\/p>\n<p>Un peuple qui entreprend une lutte de lib\u00e9ration, l\u00e9gitime rarement le racisme. M\u00eame au cours des p\u00e9riodes aigu\u00ebs de lutte arm\u00e9e insurrectionnelle on n\u2019assiste jamais \u00e0 la prise en masse de justifications biologiques. La lutte de l\u2019inf\u00e9rioris\u00e9 se situe \u00e0 un niveau nettement plus humain. Les perspectives sont radicalement nouvelles. C\u2019est l\u2019opposition d\u00e9sormais classique des luttes de conqu\u00eate et de lib\u00e9ration.\u00a0En cours de lutte la nation dominatrice essaie de r\u00e9\u00e9diter des arguments racistes mais l\u2019\u00e9laboration du racisme se r\u00e9v\u00e8le de plus en plus inefficace. On parle de fanatisme, d\u2019attitudes primitives en face de la mort mais encore une fois, le m\u00e9canisme d\u00e9sormais effondr\u00e9, ne r\u00e9pond plus. Les anciens immobiles, les l\u00e2ches constitutionnels, les peureux, les inf\u00e9riorises de toujours s\u2019arc-boutent et \u00e9mergent h\u00e9riss\u00e9s.<br \/>\nL\u2019occupant ne comprends plus.<\/p>\n<p>La fin du racisme commence avec une soudaine incompr\u00e9hension.\u00a0La culture spasm\u00e9e et rigide de l\u2019occupant, lib\u00e9r\u00e9e s\u2019ouvre enfin \u00e0 la culture du peuple devenu r\u00e9ellement fr\u00e8re. Les deux cultures peuvent s\u2019affronter, s\u2019enrichir.<\/p>\n<p>En conclusion, l\u2019universalit\u00e9 r\u00e9side dans cette d\u00e9cision de prise en charge du relativisme r\u00e9ciproque de cultures diff\u00e9rentes une fois exclu irr\u00e9versiblement le statut colonial.<\/p>\n<p><strong>(Frantz Fanon<\/strong>,\u00a01<sup>er<\/sup>\u00a0Congr\u00e8s des Ecrivains et Artistes Noirs \u00e0 Paris, septembre 1956.)<\/p>\n<\/div>\n<div>Intervention \u00e0 \u00e9couter\u00a0<a href=\"http:\/\/www.ina.fr\/economie-et-societe\/vie-sociale\/audio\/PH909013001\/conference-de-frantz-fanon-au-congres-international-des-ecrivains-et-artistes-noirs.fr.html\">ici<\/a><\/div>\n<p><iframe src=\"https:\/\/player.ina.fr\/player\/embed\/PH909013001\/1\/1b0bd203fbcd702f9bc9b10ac3d0fc21\/wide\/1\" width=\"100%\" height=\"100%\" frameborder=\"0\" marginwidth=\"0\" marginheight=\"0\" scrolling=\"no\"><\/iframe><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/afrodiasporarts.wordpress.com\/2012\/05\/30\/racisme-et-culture-par-frantz-fanon\/\">Source<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La r\u00e9flexion sur la valeur normative de certaines cultures d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e unilat\u00e9ralement m\u00e9rite de retenir l\u2019attention. L\u2019un des paradoxes rapidement rencontr\u00e9 est le choc en retour de d\u00e9finitions \u00e9gocentristes, sociocentristes.\u00a0Est affirm\u00e9e d\u2019abord l\u2019existence de groupes humains sans culture\u00a0; puis de cultures hi\u00e9rarchis\u00e9es\u00a0; enfin la notion de relativit\u00e9 culturelle.De la n\u00e9gation globale \u00e0 la reconnaissance singuli\u00e8re et &#8230; <a title=\"Racisme et Culture par Frantz FANON\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4374\" aria-label=\"En savoir plus sur Racisme et Culture par Frantz FANON\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4259,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[21,36,4,7,18,28],"tags":[74],"class_list":["post-4374","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-anti-imperialisme","category-europe","category-islamophobie","category-negrophobie","category-resistance-bruxelles","category-racismes","tag-frantz-fanon"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4374","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4374"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4374\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4375,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4374\/revisions\/4375"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/4259"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4374"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4374"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4374"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}