{"id":4452,"date":"2013-02-26T18:57:09","date_gmt":"2013-02-26T17:57:09","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4452"},"modified":"2020-06-05T19:05:55","modified_gmt":"2020-06-05T18:05:55","slug":"du-pouvoir-sur-le-malcolm-x-de-sadri-khiari","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4452","title":{"rendered":"Du pouvoir. Sur le \u00ab Malcolm X \u00bb de Sadri Khiari"},"content":{"rendered":"<h3>Les \u00ab\u00a0colonis\u00e9s de l\u2019int\u00e9rieur\u00a0\u00bb\u00a0: une question de strat\u00e9gie<\/h3>\n<p>Lorsqu\u2019il y a quelques mois, a \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9e la publication prochaine d\u2019un essai sur Malcolm X sign\u00e9 Sadri Khiari (MX dans la suite du texte) aux \u00c9ditions Amsterdam, il nous est imm\u00e9diatement apparu qu\u2019il serait opportun de rapporter et confronter cet ouvrage aux th\u00e8ses et positions exprim\u00e9es par le mouvement, n\u00e9 en 2005 et devenu en 2010 parti, des Indig\u00e8nes de la r\u00e9publique (PIR) dont notre auteur est l\u2019un des membres fondateurs et l\u2019une des principales plumes, et dont un recueil d\u2019articles et interventions, accompagn\u00e9 d\u2019un long entretien, a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 par la m\u00eame maison d\u2019\u00e9dition \u00e0 l\u2019automne 2012 sous le titre\u00a0:\u00a0<em>Nous sommes les Indig\u00e8nes de la r\u00e9publique\u00a0<\/em>(NSIR dans la suite du texte). La question qu\u2019il nous paraissait important de soulever \u00e9tait la suivante\u00a0: dans quelle mesure et de quelle mani\u00e8re les mouvements noirs am\u00e9ricains radicaux constituaient-ils une source d\u2019inspiration et de r\u00e9flexion pour le PIR\u00a0? Cette question, simple et en apparence tr\u00e8s convenue, nous semblait n\u00e9anmoins \u00eatre un moyen de donner un peu d\u2019air au pesant d\u00e9bat entourant les Indig\u00e8nes de la r\u00e9publique en lib\u00e9rant, f\u00fbt-ce momentan\u00e9ment, la question de la \u00ab\u00a0France postcoloniale\u00a0\u00bb de la perspective et du langage dans lequel elle est g\u00e9n\u00e9ralement formul\u00e9e, et pour une part enferm\u00e9e.<!--more--><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/9782354801212_0.jpg\" \/><\/p>\n<p>\u00c0 cette question, le recueil des Indig\u00e8nes apportait d\u00e9j\u00e0 des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse quoiqu\u2019il s\u2019agissait alors plut\u00f4t de railler l\u2019appropriation \u00ab\u00a0gauchiste\u00a0\u00bb dont avait pu faire l\u2019objet en France des mouvements tels que celui des Black Panthers (per\u00e7u exclusivement en tant qu\u2019\u00a0\u00ab\u00a0organisation marxiste-l\u00e9niniste, mao\u00efsante\u00a0\u00bb) que de retracer une filiation positive ou indiquer des affinit\u00e9s \u00e9lectives. Reste que cette piste paraissait fort prometteuse. Or, force est d\u2019avouer que la lecture du\u00a0<em>Malcolm X<\/em>\u00a0de Sadri Khiari nous a tout d\u2019abord laiss\u00e9s perplexes quant au bien-fond\u00e9 de cette interrogation\u00a0; non pas parce qu\u2019elle en aurait r\u00e9v\u00e9ler l\u2019inanit\u00e9, mais tout au contraire parce que la corr\u00e9lation \u00e9tait si manifeste, si explicite, que pr\u00e9tendre d\u00e9voiler des \u00ab\u00a0relations cach\u00e9es\u00a0\u00bb \u00e9tait tout simplement absurde. Khiari l\u2019affirme du reste d\u00e8s son introduction\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0Je suis convaincu en effet que l\u2019exp\u00e9rience du mouvement noir am\u00e9ricain et, plus particuli\u00e8rement, les le\u00e7ons et les questionnements qu\u2019en a tir\u00e9s Malcolm, peuvent \u00eatre d\u2019un grand int\u00e9r\u00eat pour nos propres combats en France. Bien plus que l\u2019exp\u00e9rience des luttes anticoloniales dans les anciennes colonies. Avec les Noirs am\u00e9ricains, nous avons en partage une histoire et un pr\u00e9sent, une histoire qui est toujours notre pr\u00e9sent. [\u2026] Nous sommes\u00a0 des \u201ccolonis\u00e9s de l\u2019int\u00e9rieur\u201d, des indig\u00e8nes de la r\u00e9publique, comme nous disons en France\u00a0\u00bb (MX, pp. 13-14).<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Il y a, ajoute Khiari,\u00a0<em>\u00ab\u00a0identit\u00e9 substantielle \u2014 au sens fort du terme \u2014 entre les Noirs am\u00e9ricains et les populations issues de l\u2019immigration. [\u2026] Si ce livre \u00e9choue \u00e0 faire percevoir cette homologie, c\u2019est donc un mauvais livre\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(MX, pp. 15-16). Instaurer un dialogue entre les situations et combats politiques du \u00ab\u00a0monde noir am\u00e9ricain\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0n\u00e9o-indig\u00e9nat fran\u00e7ais\u00a0\u00bb, tel est donc la t\u00e2che que s\u2019assigne Khiari tout au long de son ouvrage\u00a0: mission accomplie. Quant \u00e0 nous, nous pourrions nous arr\u00eater l\u00e0 afin d\u2019\u00e9viter de verser ensuite dans la paraphrase.<\/p>\n<p>S\u2019il nous para\u00eet n\u00e9anmoins utile d\u2019aller un peu plus loin, c\u2019est que le livre de Khiari n\u2019est pas seulement une \u00e9tude des \u00ab\u00a0probl\u00e9matiques strat\u00e9giques d\u00e9velopp\u00e9es par Malcolm X (strat\u00e9gies que l\u2019on pourrait tout au plus \u00ab\u00a0mettre en parall\u00e8le\u00a0\u00bb avec celles mises en \u0153uvre par le PIR), il\u00a0<em>participe<\/em>\u00a0lui-m\u00eame, pour ainsi dire en tant que moment th\u00e9orique, de l\u2019effort de construction d\u2019une strat\u00e9gie politique. De ce point de vue, si cette interpr\u00e9tation est profond\u00e9ment nourrie et inform\u00e9e par les exp\u00e9riences de lutte et les r\u00e9flexions men\u00e9es depuis 2005 par les Indig\u00e8nes de la r\u00e9publique, elle peut \u00e9galement \u00eatre con\u00e7ue comme un \u00ab\u00a0pas en avant\u00a0\u00bb dans le d\u00e9veloppement de la strat\u00e9gie d\u00e9coloniale du PIR. Or, ce pas, il nous semble d\u00e9termin\u00e9 par l\u2019approfondissement et l\u2019aiguisement d\u2019un probl\u00e8me devenu fondamental depuis (au moins) la mutation du mouvement des Indig\u00e8nes de la r\u00e9publique en parti. Ce probl\u00e8me, ce n\u2019est rien d\u2019autre que le probl\u00e8me du\u00a0<em>pouvoir<\/em>, probl\u00e8me \u00e9minemment politique qui ne peut manquer de d\u00e9ranger et de d\u00e9sorienter ceux et celles qui pr\u00e9f\u00e8rent affronter les Indig\u00e8nes sur les seuls terrains culturel, postcolonial et racial\u2026 afin de mieux pouvoir leur reprocher leur \u00ab\u00a0culturalisme\u00a0\u00bb, leur \u00ab\u00a0postcolonialisme\u00a0\u00bb et leur \u00ab\u00a0racialisme\u00a0\u00bb. C\u2019est cette probl\u00e9matisation du pouvoir que nous nous proposons ici d\u2019interroger, afin d\u2019ouvrir une autre r\u00e9flexion et certainement pas pour la clore, ce qui nous reconduira \u00e0 notre question initiale dans la mesure o\u00f9 rendre compte des strat\u00e9gies politiques de Malcolm X, c\u2019est pour Khiari analyser comment ont \u00e9t\u00e9 pens\u00e9es les conditions de la formation d\u2019un\u00a0<em>pouvoir noir<\/em>\u00a0(<em>Black Power<\/em>) afin de contribuer aux r\u00e9flexions strat\u00e9giques sur l\u2019\u00e9mergence et l\u2019organisation d\u2019un\u00a0<em>pouvoir indig\u00e8ne<\/em>\u00a0(d\u00e9colonial).<\/p>\n<h3>La race, c\u2019est le pouvoir<\/h3>\n<p>Le probl\u00e8me du pouvoir n\u2019a en r\u00e9alit\u00e9 jamais \u00e9t\u00e9 absent des pr\u00e9occupations des Indig\u00e8nes de la r\u00e9publique. Au contraire, depuis la naissance du mouvement, ceux-ci n\u2019ont d\u2019une certaine mani\u00e8re cess\u00e9 d\u2019affirmer que \u00ab\u00a0<em>la race, c\u2019est le pouvoir<\/em>\u00a0\u00bb, formule ambivalente qui est la n\u00f4tre et que nous allons t\u00e2cher d\u2019expliciter. Si la race, c\u2019est le pouvoir, c\u2019est avant tout parce que les races ne sont rien d\u2019autre que l\u2019<em>effet\u00a0<\/em>d\u2019un rapport de forces, d\u2019une relation de pouvoir\u00a0; ce sont, comme aiment \u00e0 le rappeler les Indig\u00e8nes, des\u00a0<em>races sociales<\/em>. Lorsque Sartre affirmait il y a plus de soixante ans que \u00ab\u00a0c\u2019est l\u2019antis\u00e9mite qui fait le Juif\u00a0\u00bb, cela signifiait pour lui (et plus g\u00e9n\u00e9ralement pour ceux qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale allait, sous l\u2019\u00e9gide de l\u2019UNESCO, participer \u00e0 la lutte contre le racisme) qu\u2019\u00a0\u00ab\u00a0il n\u2019y a pas de race, il n\u2019y a que du racisme\u00a0\u00bb. Ce que disent les Indig\u00e8nes, ce qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 la position de Fanon, c\u2019est que c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019<em>il y a du racisme, qu\u2019il y a de la race<\/em>. Certes, le \u00ab\u00a0clivage racial\u00a0\u00bb ne pr\u00e9suppose pas les termes qu\u2019il divise\u00a0; mais il les\u00a0<em>produit<\/em>\u00a0bel et bien\u00a0; son mode de production, c\u2019est la racialisation, laquelle ne peut manquer d\u2019affecter, \u00e0 part \u00e9gale et toutes choses \u00e9gales par ailleurs, les deux termes du clivage, en quoi il n\u2019y a aucune raison de s\u2019\u00e9mouvoir que les Indig\u00e8nes utilisent la cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0Blancs\u00a0\u00bb si l\u2019on consid\u00e8re l\u00e9gitime qu\u2019ils parlent d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0Arabes\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0Noirs\u00a0\u00bb \u2014 comme si l\u2019on disait (et on le sous-entend du reste parfois)\u00a0: \u00ab\u00a0oui, parlons des prol\u00e9taires, mais ne pronon\u00e7ons jamais le mot de \u201cbourgeois\u201d\u00a0\u00bb (cela risquerait de choquer). L\u2019on pourrait aller jusqu\u2019\u00e0 affirmer que pour les Indig\u00e8nes de la r\u00e9publique, les races\u00a0<em>sont<\/em>\u00a0le rapport racial de pouvoir lui-m\u00eame\u00a0; car sur le papier, la solution n\u2019est pas compliqu\u00e9e\u00a0: supprimez ce rapport de pouvoir, et le probl\u00e8me de la race dispara\u00eet de lui-m\u00eame\u00a0; ce qui implique n\u00e9gativement, que l\u00e0 o\u00f9 il y a racisme, l\u2019on ne peut pr\u00e9tendre que celui-ci est purement \u00ab\u00a0gratuit\u00a0\u00bb, d\u00e9gag\u00e9 de tout privil\u00e8ge social. Qu\u2019il n\u2019y ait de races qu\u2019<em>au sein<\/em>\u00a0de rapports de pouvoir, la perspective de r\u00e9sistance des indig\u00e8nes en t\u00e9moigne \u00e9galement\u00a0: \u00ab<em>\u00a0Pour le PIR, la race existe, les races sociales existent. La preuve, c\u2019est qu\u2019elles luttent\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(NSIR, p. 379).<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce \u00e0 dire sinon que plut\u00f4t que s\u2019\u00e9terniser sur les m\u00e9andres de l\u2019<em>imaginaire<\/em>\u00a0racial (NSIR, pp.\u00a0282-306), sur l\u2019<em>ambivalence<\/em>\u00a0des repr\u00e9sentations du Noir, de l\u2019Arabe, du (post-)colonis\u00e9 \u00e0 travers l\u2019histoire, il est bien plus urgent d\u2019interroger et de combattre les rapports in\u00e9gaux de pouvoir qui sont leurs conditions d\u2019existence\u00a0? Le probl\u00e8me des approches \u00ab\u00a0spirituelles\u00a0\u00bb de la race, c\u2019est que si elles n\u2019ont le plus souvent gu\u00e8re de difficult\u00e9 \u00e0 accorder que les cat\u00e9gories raciales et leurs attributs puisent leur racines dans des exp\u00e9riences tr\u00e8s concr\u00e8tes de domination (esclavage et colonisation pour le dire simplement), elles pr\u00e9supposent g\u00e9n\u00e9ralement que ces cat\u00e9gories sont susceptibles ensuite de mener une vie ind\u00e9pendante, de cro\u00eetre et de se reproduire d\u2019elles-m\u00eames, de telle mani\u00e8re que l\u2019enjeu premier devient de lutte contre ces \u00ab\u00a0id\u00e9es fausses\u00a0\u00bb, lutte qui elle-m\u00eame doit se situer sur un plan essentiellement id\u00e9el. Or, dire que la race est (l\u2019effet d\u2019un) rapport de pouvoir, c\u2019est tout simplement prendre le contre-pied de cette approche\u00a0; c\u2019est affirmer la primordiale\u00a0<em>mat\u00e9rialit\u00e9 de la race<\/em>, une mat\u00e9rialit\u00e9 qui, faut-il encore le rappeler, n\u2019a rien de biologique-corporelle\u00a0et qui n\u2019est rien d\u2019autre que celle du conflit lui-m\u00eame\u00a0; une mat\u00e9rialit\u00e9 qui, \u00e0 contrecourant des id\u00e9es re\u00e7ues, d\u00e9place le probl\u00e8me de la race sur un terrain\u00a0<em>a priori<\/em>\u00a0bien plus d\u00e9gag\u00e9 de tout fantasme racial que celui qu\u2019investissent les critiques de la \u00ab\u00a0race imaginaire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me, c\u2019est bien s\u00fbr que d\u00e9faire les rapports raciaux de pouvoir (les d\u00e9truire, les renverser, les subvertir, peu importe la formule pour le moment) est une t\u00e2che pour le moins complexe et de longue haleine. C\u2019est que ces rapports de pouvoir sont intrins\u00e8quement des rapports\u00a0<em>entre pouvoirs<\/em>\u00a0; plus pr\u00e9cis\u00e9ment, ce sont, dans un premier temps (qui peut durer tr\u00e8s longtemps), des rapports entre un pouvoir, le\u00a0<em>pouvoir blanc<\/em>, et un non-pouvoir (indig\u00e8ne)\u00a0; des rapports donc de\u00a0<em>domination<\/em>\u00a0en un sens tr\u00e8s classique, et \u00e0 vrai dire peu en vogue dans les milieux acad\u00e9miques. Mais qu\u2019est-ce que le pouvoir blanc et comment s\u2019exerce-t-il\u00a0? Les Indig\u00e8nes le r\u00e9p\u00e8tent \u00e0 l\u2019envi\u00a0: le pouvoir blanc, c\u2019est l\u2019ensemble des privil\u00e8ges statutaires garantis aux Blancs\u00a0<em>en tant que Blancs<\/em>\u00a0et qui leur assurent une sup\u00e9riorit\u00e9 (\u00e9conomique, politique, culturelle, etc.) sur les non-Blancs. C\u2019est un pouvoir qui produit la supr\u00e9matie blanche en reproduisant ind\u00e9finiment la hi\u00e9rarchie raciale (NSIR, p. 274). C\u2019est un pouvoir qui, enfin, ne se perp\u00e9tue qu\u2019en tant qu\u2019il s\u2019incarne dans des structures politiques qui ne sont rien d\u2019autre que les structures \u00e9tatiques, d\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de substituer \u00e0 l\u2019antiracisme \u00ab\u00a0moraliste et humaniste\u00a0\u00bb qui reconduit immanquablement le racisme \u00e0 un probl\u00e8me individuel de \u00ab\u00a0mentalit\u00e9s\u00a0\u00bb, un\u00a0<em>antiracisme politique<\/em>\u00a0en lutte contre ce qu\u2019il faut bel et bien appeler un racisme d\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>N\u2019imaginons cependant pas qu\u2019avec la ruine du pouvoir racial, chacun se jetterait dans les bras de son prochain dans un esprit de r\u00e9conciliation d\u00e9barrass\u00e9 de tout ressentiment. Non, il y a aurait certainement encore et pour un long moment toutes sortes de pr\u00e9jug\u00e9s et de st\u00e9r\u00e9otypes, peut-\u00eatre de la ranc\u0153ur et de la haine\u00a0; mais ce ne serait plus \u00e0 proprement parler du racisme. Pourquoi\u00a0? Tout simplement parce que parler de \u00ab\u00a0racisme sans pouvoir\u00a0\u00bb est une\u00a0<em>contradictio in adjecto<\/em>. C\u2019est pourquoi la notion de\u00a0<em>racisme antiblanc\u00a0<\/em>est priv\u00e9e de toute signification\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0Quand un Arabe dit \u00ab\u00a0les Blancs sont tous des salauds\u00a0\u00bb, on consid\u00e8re \u00e7a comme du racisme au m\u00eame titre qu\u2019un Blanc qui dirait\u00a0: \u00ab\u00a0Tous les Arabes sont des salauds\u00a0\u00bb. Cette mise en parall\u00e8le montre \u00e0 quel point la hi\u00e9rarchisation entre Blancs et non-Blanc est occult\u00e9e. \u00c9videmment, ils ne sont pas du tout \u00e9gaux car l\u2019un a la puissance politique de l\u2019\u00c9tat avec lui, et l\u2019autre n\u2019a que la force de ses petites r\u00e9sistances et col\u00e8res. C\u2019est pour cela qu\u2019il ne peut pas exister de racisme antiblanc\u00a0\u00bb (NSIR, p. 342).\u00a0<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Cette analyse, Sadri Khiari ne manque pas de la prolonger dans son interpr\u00e9tation de Malcolm X, lequel a plus d\u2019une fois essuy\u00e9 les accusations de racisme antiblanc. Certes, jamais n\u2019a-t-il cherch\u00e9 \u00e0 masquer la \u00ab\u00a0haine des Blancs\u00a0\u00bb qui l\u2019animait, mais il ne s\u2019en d\u00e9fendait pas moins\u00a0<em>\u00ab\u00a0de pr\u00f4ner un quelconque racisme anti-Blancs\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(MX, p. 42)\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Malcolm sait qu\u2019interpr\u00e9ter, selon les m\u00eames cat\u00e9gories, le discours de l\u2019oppresseur et le discours de l\u2019opprim\u00e9, m\u00eame quand ils se ressemblent comme deux gouttes d\u2019eau, ne fait sens que du point de vue de l\u2019oppresseur\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(MX, p.\u00a043). S\u2019il y a un racisme noir contre lequel il faut lutter, c\u2019est bien plut\u00f4t celui que produit la\u00a0<em>\u00ab\u00a0haine noire du Noir\u00a0\u00bb<\/em>, la haine du domin\u00e9\u00a0<em>\u00ab\u00a0envers lui-m\u00eame et ses semblables\u00a0\u00bb<\/em>, une haine qui r\u00e9sulte de\u00a0<em>\u00ab\u00a0la m\u00e9diation d\u2019un pouvoir r\u00e9el, celui qu\u2019exerce le Blanc sur lui\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(MX, p. 47). La haine du Blanc, quant \u00e0 elle, n\u2019est, affirme Malcolm X lui-m\u00eame, que<em>\u00a0\u00ab\u00a0la r\u00e9action d\u2019un \u00eatre humain qui cherche \u00e0 se d\u00e9fendre et \u00e0 se prot\u00e9ger\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(MX, p. 43)\u00a0; c\u2019est la r\u00e9action d\u2019un homme qui se d\u00e9bat et maudit celui qui cherche \u00e0 le pendre (MX,\u00a045).\u00a0<em>\u00ab\u00a0J\u2019aimerais savoir, dit-il encore, comment l\u2019homme blanc, qui a le sang du peuple noir sur les mains, peut avoir l\u2019audace de demander aux Noirs s\u2019ils le ha\u00efssent. C\u2019est vraiment gonfl\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(MX, p. 42).<\/p>\n<p>De ce point de vue, la haine du Blanc rel\u00e8ve d\u00e9j\u00e0 bel et bien selon Malcolm X d\u2019un \u00ab\u00a0pouvoir de r\u00e9sistance\u00a0\u00bb, un\u00a0<em>contre-pouvoir<\/em>\u00a0oppos\u00e9 au pouvoir blanc, f\u00fbt-il\u00a0<em>\u00ab\u00a0infect\u00e9, comme tout contre-pouvoir, par le pouvoir auquel il s\u2019oppose\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(p. 45). S\u2019il faut rester prudent et ne pas convertir les affinit\u00e9s (entre les positions des Indig\u00e8nes de la r\u00e9publique et les interpr\u00e9tations propos\u00e9es dans\u00a0<em>Malcolm X<\/em>) en identit\u00e9s, il n\u2019en reste pas moins que le passage d\u2019une\u00a0<em>n\u00e9gation<\/em>\u00a0critique de la notion de racisme antiblanc rejet\u00e9e en tant que non-sens, \u00e0 l\u2019<em>affirmation<\/em>\u00a0d\u2019un (contre-)pouvoir de la haine, institu\u00e9e chez Malcom X en v\u00e9ritable\u00a0<em>\u00ab\u00a0utopie de lib\u00e9ration\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(MX, p. 49\u00a0<em>sq.<\/em>) se r\u00e9v\u00e8le d\u00e9cisive dans la r\u00e9flexion strat\u00e9gique men\u00e9e par les Indig\u00e8nes en vue de la constitution d\u2019un pouvoir d\u00e9colonial.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>Le pouvoir (d\u2019agir) indig\u00e8ne\u00a0: \u00e0 propos de l\u2019autonomie<\/h3>\n<p>Il n\u2019est donc pas suffisant de dire que les \u00ab\u00a0relations raciales\u00a0\u00bb sont le produit de rapports de pouvoir(s)\u00a0; il faut ajouter que, du point de vue des indig\u00e8nes, la lutte des races sociales est d\u2019embl\u00e9e une lutte\u00a0<em>pour le pouvoir<\/em>. Cette lutte, elle n\u2019est n\u00e9anmoins pas lutte pour la conqu\u00eate d\u2019un pouvoir con\u00e7u simplement comme quelque chose que l\u2019on\u00a0<em>a<\/em>\u00a0ou que l\u2019on n\u2019<em>a pas<\/em>, quelque chose qui serait donn\u00e9 et d\u00e9fini par avance et qu\u2019il \u00ab\u00a0suffirait\u00a0\u00bb de prendre (en l\u2019\u00e9tat) et d\u2019exercer. Il ne peut en \u00eatre question dans une situation dans laquelle\u00a0<em>\u00ab\u00a0le caract\u00e8re essentiel de l\u2019indig\u00e9nat, c\u2019est d\u2019\u00eatre d\u00e9sappropri\u00e9 de tout pouvoir politique\u00a0: c\u2019est l\u2019exclusion du champ politique, de ses m\u00e9canismes, de la d\u00e9finition de ses normes et de ses institutions\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(NSIR, p. 224). Le pouvoir, c\u2019est d\u2019abord, pour ceux et celles qui en sont fondamentalement priv\u00e9s, quelque chose qu\u2019il faut\u00a0<em>faire<\/em>\u00a0pour ainsi dire\u00a0<em>ex nihilo<\/em>, qu\u2019il faut construire, qu\u2019il faut m\u00eame (r\u00e9)inventer, en fonction des rapports de force effectifs. C\u2019est pourquoi il ne saurait \u00eatre question de rejeter ses configurations embryonnaires, dussent-elles prendre la forme de la haine, sous pr\u00e9texte que les groupes dont le pouvoir est d\u00e9j\u00e0 bien \u00e9tabli (m\u00eame lorsqu\u2019ils ne sont pas \u00ab\u00a0au pouvoir\u00a0\u00bb), les jugeraient inconvenantes.<\/p>\n<p>C\u2019est donc comme un processus, ou plus exactement comme une\u00a0<em>puissance<\/em>\u00a0susceptible de cro\u00eetre ou de d\u00e9cro\u00eetre, que le pouvoir indig\u00e8ne doit \u00eatre con\u00e7u. Bien plus que substantif, ce pouvoir est d\u2019abord\u00a0<em>verbe\u00a0<\/em>; la strat\u00e9gie du PIR est d\u2019une certaine mani\u00e8re gouvern\u00e9e par une question centrale\u00a0: \u00ab\u00a0que pouvons-nous\u00a0?\u00a0\u00bb. Et la r\u00e9ponse \u00e0 cette question ne peut aller sans la revendication et l\u2019expression d\u2019un\u00a0<em>pouvoir d\u2019agir\u00a0<\/em>en son nom propre, lequel se pr\u00e9sente d\u2019abord comme pouvoir de parler, pouvoir de\u00a0<em>se<\/em>\u00a0dire, pouvoir de\u00a0<em>se\u00a0<\/em>nommer. En t\u00e9moigne l\u2019Appel fondateur du mouvement\u00a0: \u00ab\u00a0Nous sommes les Indig\u00e8nes de la r\u00e9publique\u00a0!\u00a0\u00bb. En t\u00e9moigne \u00e9galement le parcours de Malcolm X lequel, rejoignant la Nation of Islam (NOI), se d\u00e9fait du nom h\u00e9rit\u00e9 du ma\u00eetre blanc pour endosser le\u00a0<em>\u00ab\u00a0fameux \u201cX\u201d anonyme,\u00a0le nom de celui qui n\u2019a pas de nom\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(MX, p. 25)\u00a0; \u00ab\u00a0souci de l\u2019autod\u00e9signation\u00a0\u00bb qui n\u2019en concerne pas moins chez lui \u00ab\u00a0les Noirs comme entit\u00e9 collective\u00a0\u00bb\u00a0: r\u00e9pudiant le terme \u00ab\u00a0N\u00e8gres\u00a0\u00bb (<em>Negroes<\/em>) qu\u2019il r\u00e9serve \u00e0 ceux qu\u2019il d\u00e9signe comme des \u00ab\u00a0Oncle Tom\u00a0\u00bb, Malcolm X\u00a0 lui oppose celui de \u00ab\u00a0Noirs\u00a0\u00bb (<em>Blacks<\/em>) avant de lui substituer \u00e0 son tour celui d\u2019Afro-Am\u00e9ricains (<em>Afro-Americans<\/em>). Or ce qui se joue fondamentalement ici, et plus g\u00e9n\u00e9ralement dans le d\u00e9sir de\u00a0<em>se\u00a0<\/em>conna\u00eetre et\/pour\u00a0<em>se<\/em>\u00a0reconna\u00eetre, c\u2019est la qu\u00eate d\u2019une\u00a0<em>dignit\u00e9<\/em>\u00a0qui est au c\u0153ur du projet politique de Malcolm X et qui s\u2019identifie au pouvoir noir lui-m\u00eame\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0La dignit\u00e9 noire est dans le c\u0153ur des masses noires. Elle est aussi dans leur action. Condition de la r\u00e9sistance noire, elle en est aussi le mobile et la fin. La dignit\u00e9 est un levier pour l\u2019action, elle est un but qui s\u2019accomplit dans l\u2019action, elle est le but de l\u2019action. [\u2026] Si l\u2019on voulait r\u00e9sumer en une phrase le propos de Malcom, on pourrait dire ceci\u00a0: la dignit\u00e9, c\u2019est le pouvoir noir\u00a0\u00bb (MX, p.\u00a037).<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Cette dignit\u00e9 en tant que pouvoir, elle se situe non moins au c\u0153ur des pr\u00e9occupations et des revendications des Indig\u00e8nes de la r\u00e9publique\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0ce qui nous caract\u00e9rise c\u2019est notre d\u00e9termination \u00e0 rester sur le terrain politique et sur celui de la dignit\u00e9 humaine\u00a0\u00bb\u00a0<\/em>(NSIR, p.\u00a0313). Qu\u2019on ne se m\u00e9prenne pas, cette dignit\u00e9 n\u2019est pas, dans les termes de Fanon, la \u00ab\u00a0dignit\u00e9 de la \u201cpersonne humaine\u201d\u00a0\u00bb consid\u00e9r\u00e9e abstraitement (une abstraction qui, singuli\u00e8rement, rev\u00eat tr\u00e8s souvent la couleur blanche). La dignit\u00e9 humaine des indig\u00e8nes, leur \u00ab\u00a0\u00e9gale dignit\u00e9\u00a0\u00bb, doit d\u2019abord \u00eatre une\u00a0<em>dignit\u00e9 indig\u00e8ne,\u00a0<\/em>une dignit\u00e9 qui s\u2019affirme\u00a0<em>\u00e0 partir<\/em>\u00a0m\u00eame de ce que le racisme s\u2019acharne le plus \u00e0 d\u00e9valoriser et \u00e0 diaboliser\u00a0; en ce sens, c\u2019est tr\u00e8s largement\u00a0<em>parce que<\/em>\u00a0l\u2019islamophobie constitue de nos jours l\u2019arme la plus redoutable du racisme, que l\u2019islam est devenu un \u00e9l\u00e9ment proprement central dans la qu\u00eate de dignit\u00e9.<\/p>\n<p>Si les Indig\u00e8nes se r\u00e9v\u00e8lent si s\u00e9v\u00e8res envers l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0antiracisme universel\u00a0\u00bb (l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0antiracisme traditionnel de la gauche\u00a0\u00bb) et les strat\u00e9gies int\u00e9grationnistes qui l\u2019accompagnent comme son double, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que ceux-ci ont sans cesse \u0153uvr\u00e9 \u00e0 contenir le pouvoirdes indig\u00e8nes. L\u2019exemple le plus explicite en est tr\u00e8s certainement celui du fameux slogan de SOS Racisme\u00a0: \u00ab\u00a0Touche pas \u00e0 mon pote\u00a0\u00bb\u00a0:<em>\u00a0\u00ab\u00a0il met en sc\u00e8ne un Blanc qui parle \u00e0 un autre Blanc. C\u2019est un Blanc-pas-raciste qui parle \u00e0 un Blanc raciste et qui lui dit\u00a0: \u201cTu ne touches pas \u00e0 mon pote-l\u2019Arabe ou \u00e0 mon pote-le-Noir.\u201d Dans cette discussion, l\u2019indig\u00e8ne est celui qui n\u2019est pas acteur de sa vie\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(NSIR, p. 128). Ajoutons que si la situation s\u2019envenime, ce \u00ab\u00a0pote\u00a0\u00bb pourra peut-\u00eatre soutenir celui qui le d\u00e9fend\u2026 mais qu\u2019il ne s\u2019avise pas de prendre l\u2019initiative de son autod\u00e9fense, on ne lui pardonnerait pas de s\u2019\u00eatre rendu capable de d\u00e9terminer\u00a0<em>de lui-m\u00eame\u00a0<\/em>ce qui \u00e9tait le mieux\u00a0<em>pour lui-m\u00eame<\/em>. De m\u00eame et sans aucunement d\u00e9nier l\u2019importance de la lutte\u00a0<em>pour<\/em>\u00a0les sans-papiers, les Indig\u00e8nes n\u2019h\u00e9sitent ainsi pas \u00e0 souligner que son \u00ab\u00a0succ\u00e8s\u00a0\u00bb n\u2019est certainement pas \u00e9tranger au fait que cette lutte concerne une population caract\u00e9ris\u00e9e par une extr\u00eame \u00ab\u00a0vuln\u00e9rabilit\u00e9\u00a0\u00bb et qui n\u2019a gu\u00e8re d\u2019autre choix que d\u2019accepter les conditions d\u00e9finies\u00a0<em>par\u00a0<\/em>ceux qui les d\u00e9fendent.<\/p>\n<p>Ce que reprochent les Indig\u00e8nes \u00e0 la gauche et l\u2019extr\u00eame-gauche fran\u00e7aise, c\u2019est donc de n\u2019\u00eatre jamais parvenu \u00e0 d\u00e9passer l\u2019attitude paternaliste faisant des indig\u00e8nes des \u00ab\u00a0victimes\u00a0\u00bb, de n\u2019avoir jamais accept\u00e9 que ceux-ci puissent \u00eatre des\u00a0<em>sujets politiques\u00a0<\/em>\u00e0 part enti\u00e8re\u00a0; c\u2019est d\u2019avoir en somme \u0153uvrer \u00e0 une tr\u00e8s probl\u00e9matique silenciation des luttes indig\u00e8nes ind\u00e9pendantes.\u00a0<em>\u00ab\u00a0Si vous voulez vous battre, nous dit-on, faites-le dans le cadre de la grande maison de la gauche. Nous n\u2019oserons pas ajouter qu\u2019\u00e0 gauche, on nous a toujours r\u00e9serv\u00e9 la chambre de bonne\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(NSIR, p. 351). O\u00f9 l\u2019on en vient \u00e0 la question fondamentale de l\u2019<em>autonomie<\/em>\u00a0des luttes indig\u00e8nes qui est ins\u00e9parablement autonomie du PIR \u00e0 l\u2019\u00e9gard du \u00ab\u00a0champ politique blanc\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p><em>\u00ab\u00a0Il s\u2019agit d\u2019une autonomie politique qu\u2019il faut comprendre comme autonomie de la probl\u00e9matique port\u00e9e par le mouvement en ce qu\u2019elle refl\u00e8te la singularit\u00e9 des discriminations que subissent les postcolonis\u00e9s. L\u2019autonomie renvoie donc \u00e0 l\u2019oppression sp\u00e9cifique qui unifie ces populations et surd\u00e9termine leurs rapports aux autres antagonismes qui les croisent comme ils clivent toute la soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb. (NSIR, p. 73)<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Disons-le ainsi, l\u2019autonomie, c\u2019est \u00e0 la fois la condition de possibilit\u00e9 et l\u2019expression du pouvoir indig\u00e8ne en tant que\u00a0<em>pouvoir d\u2019agir collectif<\/em>\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0notre autonomie consiste \u00e0 nous revendiquer d\u2019abord et avant tout de nos luttes propres\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(NSIR, p. 36). \u00ab\u00a0Autonomie\u00a0\u00bb ne signifie donc rien de moins que\u00a0<em>\u00ab\u00a0conqu\u00eate par les indig\u00e8nes de leur libert\u00e9 de pens\u00e9e, de d\u00e9cision et d\u2019action\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(NSIR, p. 254). \u00c0 cet \u00e9gard, les accusations de \u00ab\u00a0s\u00e9paratisme\u00a0\u00bb qui sont r\u00e9guli\u00e8rement (et tr\u00e8s r\u00e9p\u00e9titivement) venues s\u2019opposer \u00e0 une telle exigence d\u2019autonomie sont pour ainsi dires coupables d\u2019une faute logique\u00a0: elles confondent la\u00a0<em>possibilit\u00e9\u00a0<\/em>(le pouvoir) et le\u00a0<em>fait<\/em>. Car l\u2019autonomie, ce n\u2019est rien d\u2019autre que le pouvoir de se d\u00e9terminer par soi-m\u00eame, le pouvoir de \u00ab\u00a0se s\u00e9parer\u00a0\u00bb\u2026 mais aussi le pouvoir de\u00a0<em>ne pas<\/em>\u00a0le faire. L\u2019autonomie, ce n\u2019est pas la n\u00e9gation de l\u2019alliance, c\u2019est sa\u00a0<em>limite<\/em>\u00a0(NSIR, p. 35).<\/p>\n<p>C\u2019est tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment ce que dit Malcolm X \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le mot de \u00ab\u00a0s\u00e9paratisme\u00a0\u00bb avait une signification bien plus concr\u00e8te qu\u2019aujourd\u2019hui, o\u00f9 il n\u2019est souvent qu\u2019un substitut \u00e0 la vague notion, instrumentalis\u00e9e politiquement, de \u00ab\u00a0communautarisme\u00a0\u00bb. Ce qu\u2019avait d\u2019abord d\u00e9fendu Malcolm X, en tant que membre de la NOI, c\u2019est une strat\u00e9gie s\u00e9paratiste au sens de la conqu\u00eate d\u2019un\u00a0<em>territoire<\/em>\u00a0propre sous la forme d\u2019un \u00c9tat s\u00e9par\u00e9 au sein des \u00c9tats-Unis (s\u00e9paration dont l\u2019id\u00e9e avait \u00e9galement \u00e9t\u00e9 soutenue par le Parti Communiste am\u00e9ricain). Si la s\u00e9paration n\u2019a jamais r\u00e9ellement \u00e9t\u00e9\u00a0<em>\u00ab pens\u00e9e comme une perspective qu\u2019il s\u2019agirait vraiment de r\u00e9aliser\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(MX, p. 76), reste que cette perspective s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e fondamentale pour la gen\u00e8se du \u00ab\u00a0principe de l\u2019autonomie politique noire\u00a0\u00bb. En effet, c\u2019est l\u2019effort pour\u00a0<em>\u00ab\u00a0r\u00e9soudre les apories du s\u00e9paratisme sans renoncer \u00e0 son inspiration lib\u00e9ratrice qui permet [\u00e0 Malcolm] de le d\u00e9passer\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(MX, p. 77). La solution, la \u00ab\u00a0strat\u00e9gie alternative au s\u00e9paratisme\u00a0\u00bb, c\u2019est pour lui la formation d\u2019un\u00a0<em>\u00ab\u00a0pouvoir politique autonome\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0: un\u00a0<em>\u00ab\u00a0pouvoir noir dans le cadre m\u00eame des Etats-Unis\u00a0\u00bb<\/em>. En r\u00e9sulte la d\u00e9finition suivante de l\u2019ind\u00e9pendance\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0Quand vous \u00eates ind\u00e9pendant de quelqu\u2019un, vous pouvez vous s\u00e9parer de lui. Si vous ne pouvez pas vous s\u00e9parez d\u2019eux, \u00e7a veut dire que vous n\u2019\u00eates pas ind\u00e9pendant d\u2019eux\u00a0\u00bb.\u00a0<\/em>Et Khiari d\u2019en conclure par ces mots qui n\u2019en valent pas moins pour les Indig\u00e8nes de la r\u00e9publique<em>\u00a0<\/em>: \u00eatre ind\u00e9pendant, \u00eatre autonome, c\u2019est tout simplement<em>\u00a0\u00ab\u00a0avoir la ma\u00eetrise de son destin collectif\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(MX, p. 78).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>Conclusion\u00a0: un gouvernement d\u00e9colonial<\/h3>\n<p>\u00c0 partir de ces \u00ab\u00a0pr\u00e9misses\u00a0\u00bb, et uniquement \u00e0 partir d\u2019elles, peut se d\u00e9gager l\u2019horizon d\u2019une\u00a0<em>conqu\u00eate du pouvoir<\/em>\u00a0en son sens \u00e0 pr\u00e9sent le plus ordinaire\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0nous ne voulons plus \u00eatre en dehors de la politique, nous ne voulons plus qu\u2019on d\u00e9cide \u00e0 notre place, nous voulons participer au pouvoir pour engager ce pays dans une politique d\u00e9coloniale\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(NSIR, p. 260). Participer au pouvoir, tel est l\u2019enjeu qui a pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 la mutation du mouvement des Indig\u00e8nes de la r\u00e9publique en parti politique. Il s\u2019agit d\u00e8s lors d\u2019\u00a0<em>\u00ab\u00a0aller \u00e0 la conqu\u00eate [\u2026] d\u2019un pouvoir dont nous sommes exclus\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(NSIR, p. 307), d\u2019\u00a0<em>\u00ab\u00a0\u00eatre parties prenantes du pouvoir\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(NSIR, p.\u00a0321), d\u2019\u00eatre\u00a0<em>\u00ab\u00a0au c\u0153ur m\u00eame des centres de pouvoir\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(NSIR, p. 323), de\u00a0<em>\u00ab\u00a0construire une force politique organis\u00e9e, repr\u00e9sentative, puissante, qui soit capable d\u2019acc\u00e9der au pouvoir\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(NSIR, p. 319). Il s\u2019agit en d\u2019autres termes d\u2019\u00eatre dans le pouvoir tout en constituant un\u00a0<em>\u00ab\u00a0contre-pouvoir autonome\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0rompant avec les<em>\u00a0\u00ab\u00a0processus de reproduction des rapports raciaux\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(NSIR, p. 395)\u00a0; \u00eatre dans le pouvoir pour substituer au\u00a0<em>\u00ab\u00a0pouvoir reproducteur de la hi\u00e9rarchie raciale\u00a0\u00bb un \u00ab\u00a0pouvoir qui, au contraire, fissurerait cette hi\u00e9rarchisation raciale\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(NSIR, p. 274)\u00a0;\u00a0<em>\u00eatre dans le pouvoir pour d\u00e9coloniser le pouvoir<\/em>. Cela ne pourra se faire seul, l\u2019horizon ne pouvant qu\u2019\u00eatre le suivant\u00a0:\u00a0<em>\u00ab\u00a0autonomie politique et organisationnelle indig\u00e8ne, et alliance avec les forces non indig\u00e8nes int\u00e9grant la question d\u00e9coloniale et antiraciste\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(NSIR, p. 362). L\u2019objectif, c\u2019est en d\u00e9finitive pour les Indig\u00e8nes de la r\u00e9publique la formation d\u2019un\u00a0<em>gouvernement d\u00e9colonial<\/em>\u00a0(NSIR, p. 320).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Matthieu Renault est docteur en philosophie politique, chercheur postdoctoral \u00e0 la London School of Economics and Political Science et chercheur associ\u00e9 au Centre de Sociologie des Pratiques et des Repr\u00e9sentations Politiques (CSPRP, Universit\u00e9 Paris VII Denis Diderot). Il est l\u2019auteur de :\u00a0<em>Frantz Fanon. De l\u2019anticolonialisme \u00e0 la critique postcoloniale,\u00a0<\/em>Paris, \u00a0Amsterdam, 2011.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/pouvoir\/\">Source<\/a><\/p>\n<p align=\"center\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/9782354801212_0.jpg\" alt=\"\" \/><\/p>\n<p class=\"Standard\">A propos de H. Bouteldja et S. Khiari,\u00a0<em>Nous sommes les Indig\u00e8nes de la r\u00e9publique,<\/em>\u00a0Paris, Amsterdam, 2012 ; S. Khiari,\u00a0<em>Malcolm X. Strat\u00e8ge de la dignit\u00e9 noire,\u00a0<\/em>Paris, Amsterdam, 2013\u00a0.<\/p>\n<p><iframe src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/0VjUjsbVh24\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les \u00ab\u00a0colonis\u00e9s de l\u2019int\u00e9rieur\u00a0\u00bb\u00a0: une question de strat\u00e9gie Lorsqu\u2019il y a quelques mois, a \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9e la publication prochaine d\u2019un essai sur Malcolm X sign\u00e9 Sadri Khiari (MX dans la suite du texte) aux \u00c9ditions Amsterdam, il nous est imm\u00e9diatement apparu qu\u2019il serait opportun de rapporter et confronter cet ouvrage aux th\u00e8ses et positions exprim\u00e9es &#8230; <a title=\"Du pouvoir. Sur le \u00ab Malcolm X \u00bb de Sadri Khiari\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4452\" aria-label=\"En savoir plus sur Du pouvoir. Sur le \u00ab Malcolm X \u00bb de Sadri Khiari\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":799,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[36,4,7,18,28],"tags":[107,100,149],"class_list":["post-4452","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-europe","category-islamophobie","category-negrophobie","category-resistance-bruxelles","category-racismes","tag-malcolm-x","tag-matthieu-renault","tag-sadri-khiari"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4452","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4452"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4452\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4455,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4452\/revisions\/4455"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/799"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4452"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4452"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4452"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}