{"id":4785,"date":"2021-05-12T18:26:30","date_gmt":"2021-05-12T17:26:30","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4785"},"modified":"2021-05-12T18:30:10","modified_gmt":"2021-05-12T17:30:10","slug":"pour-nos-vies-en-morceaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4785","title":{"rendered":"\u00ab POUR NOS VIES EN MORCEAUX \u00bb"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\">Crimes &amp; Peines &#8211; Penser l\u2019abolitionnisme p\u00e9nal<br class=\"autobr\" \/><i>Gwenola Ricordeau<\/i><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/167565701_458617775483117_6365610131010311708_n.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-4787 aligncenter\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/167565701_458617775483117_6365610131010311708_n.jpg\" alt=\"\" width=\"518\" height=\"803\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/167565701_458617775483117_6365610131010311708_n.jpg 518w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/167565701_458617775483117_6365610131010311708_n-194x300.jpg 194w\" sizes=\"(max-width: 518px) 100vw, 518px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Lorsque l\u2019on parle de crime, de prison, de police, de leur abolition, on se place le plus souvent sur le plan de l\u2019argumentation, de la d\u00e9monstration, de la raison. Il s\u2019agit de convaincre, de\u00a0<i>prouver<\/i>\u00a0que ces institutions sont absurdes, mauvaises voire contre-productives. Le texte de Gwenola Ricordeau que nous publions cette semaine propose un pas d\u2019\u00e9cart. Il part de l\u2019exp\u00e9rience, du visc\u00e9ral, il parle de ce que la prison et la police nous font\u00a0<i>sensiblement<\/i>. Il introduit \u00ab\u00a0Crimes et Peines. Penser l\u2019abolitionnisme\u00a0\u00bb, un livre autour de trois textes \u00ab\u00a0classiques\u00a0\u00bb de la pens\u00e9e abolitionniste (Nils Christie, Ruth Morris et Louk Hulsman) qui sont traduits pour la premi\u00e8re fois en fran\u00e7ais (par Pauline Picot et Lydia Amarouche). Le livre, publi\u00e9 par les \u00e9ditions Grevis, sort en librairie le 14\u00a0mai.<!--more--><\/p>\n<p>Pour le petit bout de soi qui s\u2019en va lorsque des policiers viennent t\u2019arracher \u00e0 tes proches, \u00e0 tes amours, \u00e0 ta vie. Lorsqu\u2019un juge t\u2019enl\u00e8ve ton fils, ta s\u0153ur, ton p\u00e8re ou ton amante. Lorsque tu essaies de serrer contre toi un \u00eatre cher \u00e0 travers des grilles.<\/p>\n<p>Pour le petit bout de soi qui s\u2019en va lorsqu\u2019il te faut \u00eatre convaincante et m\u00eame \u00ab\u00a0cr\u00e9dible\u00a0\u00bb, alors que tu voudrais seulement qu\u2019on t\u2019\u00e9coute et qu\u2019on te croie. Lorsqu\u2019ils ne prennent m\u00eame pas la peine d\u2019essayer de comprendre. Lorsque c\u2019est ton histoire, mais qu\u2019on te reproche d\u2019en faire \u00ab\u00a0toute une histoire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour le petit bout de soi qui s\u2019en va lorsqu\u2019ils mettent ton nom ou celui d\u2019un autre sur un dossier et que ton histoire n\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus vraiment la tienne, ou la n\u00f4tre. Lorsqu\u2019ils font de toi ou de nous leur \u00ab\u00a0affaire\u00a0\u00bb \u2014 une petite affaire de rien du tout, ou une belle affaire.<\/p>\n<p>Pour le petit bout de soi qui s\u2019en va lorsque, entre les murs de leurs tribunaux, ils diss\u00e8quent nos existences \u00e0 coups de scalpel. Lorsque leurs procureurs nous parlent en hommes et que leurs juges prennent \u00e0 t\u00e9moin la soci\u00e9t\u00e9 comme si celle-ci n\u2019avait pas d\u00e9j\u00e0 prononc\u00e9 sa sentence. Lorsque c\u2019est la plus grande des solitudes sur le ban des accus\u00e9s, et la grande ronde de ceux r\u00e9unis l\u00e0 pour nous passer \u00e0 la moulinette.<\/p>\n<p>Pour le petit bout de soi qui s\u2019en va pendant qu\u2019ils d\u00e9filent \u00e0 la barre, ceux qu\u2019on a convi\u00e9s au festin de nos entrailles, ceux qui sont pay\u00e9s pour nous examiner sous toutes les coutures et pour donner leur avis sur notre \u00e2me et sur nos faits. Pendant que les t\u00e9moins de moralit\u00e9 font ce qu\u2019ils peuvent et que le public chuchote et se repa\u00eet du spectacle.<\/p>\n<p>Pour le petit bout de soi qui s\u2019en va lorsque rien ne sera plus comme avant et qu\u2019on sait que cela recommencera de nouveau \u2014 que cela est en train d\u2019arriver \u00e0 l\u2019instant pr\u00e9cis o\u00f9 on y pense. Que rien ne sera plus comme avant parce qu\u2019il est des balises de d\u00e9tresse que personne ne veut voir, mais qu\u2019il restera la col\u00e8re comme bou\u00e9e de sauvetage et la peur avec laquelle il faudra apprendre \u00e0 vivre.<\/p>\n<p>Pour le petit bout de soi qui s\u2019en est all\u00e9 malgr\u00e9 la tendresse qui nous relie en retour \u00e0 la s\u0153ur, \u00e0 l\u2019amie, \u00e0 l\u2019inconnue \u2014 \u00e0 elles toutes qui savent la col\u00e8re et la peur. La tendresse qui nous relie aussi \u00e0 toutes celles et \u00e0 tous ceux qui connaissent le tranchant de leurs scalpels.<\/p>\n<p>Parce qu\u2019il y a le souvenir de tous ces petits bouts de soi qui s\u2019en sont all\u00e9s, ce trop-plein de souvenirs, et ces vides \u00e0 jamais. Les blessures encore ouvertes, la justice jamais vraiment rendue, les promesses faites que c\u2019\u00e9tait pour notre bien. Parce que les parloirs, ce n\u2019est pas une vie. Parce que les grilles se referment sur les innocents et sur les coupables. Parce que les morts des mitards et des quartiers d\u2019isolement.<\/p>\n<p>Pour nos vies en morceaux. Pour nos morceaux de vie dont ils font leur affaire. Pour leurs s\u00e9ances de dissection. Pour les peines qu\u2019ils prononcent sans remords.<\/p>\n<p>Parce que les flics blessent, mutilent et tuent. Parce que les procureurs n\u2019ont jamais \u00e0 la bouche que le droit et les juges qu\u2019un code p\u00e9nal \u00e0 la place du c\u0153ur. Parce qu\u2019on ne demande aux jur\u00e9s rien de plus que leur intime conviction quand on nous demande rien de moins que d\u2019\u00e9taler nos tripes devant eux. Parce que les matons nous regardent nous aimer et nous d\u00e9chirer au parloir. Et qu\u2019ensuite il y a toujours quelques travailleurs sociaux et des b\u00e9n\u00e9voles pour venir, la main sur le c\u0153ur, se rassasier de l\u2019histoire de nos malheurs.<\/p>\n<p>Parce que c\u2019est la justice des hommes, des bons p\u00e8res de famille, de ceux qui sont dans leur droit et qui, s\u2019ils n\u2019ont pas d\u00e9j\u00e0 tous les droits, nous disent quand m\u00eame sans fr\u00e9mir leur \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9 judiciaire\u00a0\u00bb. Parce que c\u2019est la justice de ceux pour qui les lois ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crites, de ceux que la police prot\u00e8ge et qui savent que la prison est faite pour les autres.<\/p>\n<p>Parce qu\u2019ils se servent de nos blessures et de nos corps comme d\u2019un \u00e9tendard, l\u00e0-bas pour leurs guerres et leur mission de civilisation, ici pour designer et punir leurs monstres, leurs pauvres, leurs arabes, leurs noirs. Parce qu\u2019ils nous reprochaient de parler, et qu\u2019aujourd\u2019hui ils nous reprochent encore de nous taire ou de ne pas parler comme il le faudrait. Puisque, lorsqu\u2019ils rendent justice, c\u2019est un dossier qu\u2019ils referment. C\u2019est comme le mot \u00ab\u00a0fin\u00a0\u00bb prononc\u00e9 apr\u00e8s une histoire un peu triste. Un \u0153il pour un \u0153il, sa peine pour ma peine. Parce que leur justice, c\u2019est leur lot de consolation pour notre impuissance organis\u00e9e. Parce que notre camp, c\u2019est celui des victimes, de celles qui parlent et de celles qui ne disent rien.<\/p>\n<p>Parce que la prison, \u00e7a peut arriver \u00e0 n\u2019importe qui, mais que c\u2019est toujours les m\u00eames qui y vont. Ceux qu\u2019hier on envoyait au bagne et pour qui on \u00e9levait des potences et pour qui aujourd\u2019hui on b\u00e2tit des prisons, des centres de d\u00e9tention et des camps. Parce qu\u2019on nous demande de croire encore en la justice de notre pays, et peut-\u00eatre m\u00eame de lui \u00eatre reconnaissante. Parce qu\u2019ils s\u2019octroient un suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me \u00e0 chaque fois qu\u2019ils nous font la charit\u00e9 ou qu\u2019ils parlent de r\u00e9insertion. Comme si dans leur soci\u00e9t\u00e9, on pouvait s\u2019arranger pour qu\u2019il y ait de la place au soleil pour tout le monde. Parce que notre camp, c\u2019est celui du peuple qui croupit \u00e0 l\u2019ombre en attendant les lundis au soleil, c\u2019est le camp de ceux et celles qui grandissent et vivent \u00e0 l\u2019ombre des murs.<\/p>\n<p>Puisque leur soif de pouvoir et d\u2019argent ont fait du monde notre cauchemar et qu\u2019ils n\u2019aspirent qu\u2019\u00e0 recouvrir la terre de prisons. Parce que nous ne voulons pas de leur lot de consolation, parce qu\u2019il n\u2019y aura pas d\u2019arrangements. Ni avec leur justice, ni avec leur charit\u00e9. Ni avec leurs policiers, leurs juges et leurs matons. Parce que notre camp, c\u2019est celui des emp\u00eacheurs de condamner-en-rond et d\u2019enfermer-en-paix, c\u2019est celui de ceux et celles qui r\u00eavent un monde sans commissariats, ni tribunaux, ni prisons.<\/p>\n<p>Prendre le parti de notre camp, c\u2019est ouvrir des br\u00e8ches dans leurs murs et construire des solidarit\u00e9s, avec ceux et celles qui luttent, dedans et dehors, et avec ceux et celles qui n\u2019ont parfois plus la force de se battre. Prendre le parti de notre camp, c\u2019est tenir t\u00eate \u00e0 leurs chim\u00e8res d\u2019une police qui nous prot\u00e8gerait et d\u2019une justice qui pourrait \u00eatre juste. Prendre le parti de notre camp, c\u2019est refuser qu\u2019on punisse au nom de notre \u00e9mancipation. Parce que ni le racisme, ni le capitalisme, ni le patriarcat n\u2019ont jamais trembl\u00e9 devant leurs tribunaux et leurs prisons. Prendre le parti de notre camp, c\u2019est faire front avec ceux et celles qui attaquent. Parce que les murs ne tomberont pas tous seuls et qu\u2019il faut souffler sur la braise pour que l\u2019incendie se propage.<\/p>\n<p>Prendre le parti de notre camp, c\u2019est s\u2019engager sur le chemin de l\u2019abolition de leurs prisons et de leur justice. Un chemin dont la destination est encore incertaine. Parce qu\u2019on ne sait pas encore bien \u00e0 quoi ressemblera le monde sans police, ni tribunaux, ni prisons<strong>\u00a0<\/strong>qu\u2019il nous reste \u00e0 construire. Mais c\u2019est un chemin sur lequel on avance \u00e0 coups de r\u00eaves et il nous faut r\u00eaver fort pour avancer encore. C\u2019est un chemin que l\u2019on prend avec pour seule boussole que de savoir que nous ne voulons \u00ab\u00a0la prison pour personne\u00a0\u00bb et avec pour seuls bagages nos doutes, nos peurs, nos col\u00e8res et nos espoirs. C\u2019est un chemin escarp\u00e9, mais on met ses pas dans les pas de ceux et celles qui nous y ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et qui ont laiss\u00e9 sur le bord du chemin quelques pierres qui t\u00e9moignent de leur passage et qui nous rappellent qu\u2019on ne va jamais loin si on fait seuls le chemin. C\u2019est un chemin escarp\u00e9, mais il r\u00e9sonne de ce qu\u2019on s\u2019y raconte. On y dit nos blessures, nos deuils, nos gu\u00e9risons et nos bricolages pour vivre, aimer et rire malgr\u00e9 tout.<\/p>\n<p>Sur le chemin de l\u2019abolition, nous parvient le brouhaha des sarcasmes de ceux qui croient qu\u2019il en a toujours \u00e9t\u00e9 ainsi, de ceux qui esp\u00e8rent qu\u2019il en sera toujours ainsi car ils ont encore quelque chose \u00e0 gagner ou \u00e0 sauver et de ceux qui nous accusent de na\u00efvet\u00e9, alors qu\u2019ils trouvent si pratique de faire comme s\u2019il n\u2019y avait toujours que des victimes et que des coupables. Le brouhaha que font aussi ceux qui moquent nos r\u00eaves alors que les leurs sont remplis de prisons et de miradors, de nos gestes \u00e9pluch\u00e9s par des cam\u00e9ras de surveillance et de nos chevilles et nos poignets entour\u00e9s de bracelets \u00e9lectroniques.<\/p>\n<p>Sur le chemin de l\u2019abolition, on avance remplies par nos doutes, nos peurs, nos col\u00e8res et nos espoirs. Hant\u00e9es par le souvenir du froid des grilles, de nos d\u00e9faites, de nos entrailles hurlantes sous leurs scalpels, et par le sentiment que l\u2019histoire marche parfois contre nous. Habit\u00e9es par le vide laiss\u00e9 par celles et ceux qui nous ont laiss\u00e9 continuer seules le chemin, mais habit\u00e9es aussi par la chaleur de nos r\u00eaves et les br\u00fblures laiss\u00e9es par l\u2019esp\u00e9rance.<\/p>\n<p>Car un soir viendra o\u00f9 on dansera sur les cendres de leurs commissariats, de leurs tribunaux et de leurs prisons.<\/p>\n<p>Et puis arrivera enfin le jour o\u00f9 on visitera les ruines de leur monde en frissonnant tristement \u00e0 la pens\u00e9e des temps anciens. Au milieu des tournesols qui auront pouss\u00e9 dans les anciennes cours de promenade. Dans la poussi\u00e8re qui aura recouvert leurs registres, leurs menottes et leurs cl\u00e9s. On honorera ceux et celles qui ont souffert entre les murs de leurs prisons et le courage de ceux et celles qui les ont fait tomber. On s\u2019y recueillera et on se souviendra de nos malheurs et de nos larmes, mais aussi de nos bonheurs vol\u00e9s \u00e0 tous les enfermeurs.<\/p>\n<p><i>Gwenola Ricordeau<\/i>\u00a0est professeure de criminologie \u00e0 l\u2019universit\u00e9 d\u2019\u00c9tat de Californie (Chico). Elle travaille notamment sur l\u2019abolitionnisme p\u00e9nal et la prison.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Crimes &amp; Peines &#8211; Penser l\u2019abolitionnisme p\u00e9nalGwenola Ricordeau Lorsque l\u2019on parle de crime, de prison, de police, de leur abolition, on se place le plus souvent sur le plan de l\u2019argumentation, de la d\u00e9monstration, de la raison. Il s\u2019agit de convaincre, de\u00a0prouver\u00a0que ces institutions sont absurdes, mauvaises voire contre-productives. 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