{"id":4997,"date":"2021-12-15T10:42:14","date_gmt":"2021-12-15T09:42:14","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4997"},"modified":"2021-11-26T10:50:57","modified_gmt":"2021-11-26T09:50:57","slug":"fragments-de-la-tradition-afro-critique-pour-les-sciences-sociales","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4997","title":{"rendered":"Fragments de la tradition afro-critique pour les sciences sociales"},"content":{"rendered":"<p><strong>Le d\u00e9centrement<\/strong><\/p>\n<p>\u00c9tats-Unis 1895. Les Blancs sont oblig\u00e9s de consid\u00e9rer s\u00e9rieusement les luttes et les revendications des Noirs. Ils mettent alors en place le Compromis d\u2019Atlanta, une r\u00e9solution tacite des Blancs du Sud qui promettait de d\u00e9velopper les noirs. Ceux-ci doivent d\u00e9sormais b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une \u00e9ducation de base, des opportunit\u00e9s \u00e9conomiques et une \u00e9galit\u00e9 judiciaire. Mais en contrepartie, ces m\u00eames Noirs doivent continuer \u00e0 se soumettre aux discriminations, \u00e0 la s\u00e9gr\u00e9gation, \u00e0 l\u2019exclusion du droit de vote et \u00e0 l\u2019interdiction du travail syndiqu\u00e9 (Harlan, 1972). Ainsi, la promesse de d\u00e9coloniser les Noirs est remplac\u00e9e par celle de les d\u00e9velopper, ce qui a permis de les coloniser davantage et de mani\u00e8re beaucoup moins conflictuelle.<!--more--><\/p>\n<div class=\"texte\">\n<p>La m\u00eame histoire se r\u00e9p\u00e8te en Belgique, lorsqu\u2019en 1904 la pression internationale li\u00e9e \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019affaire des mains coup\u00e9es\u00a0\u00bb oblige le roi L\u00e9opold II \u00e0 mettre en place une commission d\u2019enqu\u00eate sur les exactions commises au Congo. La commission condamne les massacres des Congolais, bien s\u00fbr\u00a0; elle a aussi propos\u00e9 un peu plus de d\u00e9veloppement pour les Congolais (Janssens, Nisco et de Schumacher, 1905). Mais il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 question de mettre fin \u00e0 la colonisation. La d\u00e9shumanisation qu\u2019a incarn\u00e9 le Congo-Belge a remplac\u00e9 les horreurs de l\u2019\u00c9tat ind\u00e9pendant du Congo. Enfin, lorsque les luttes des congolais et des africains obligent la Belgique \u00e0 c\u00e9der l\u2019ind\u00e9pendance du Congo en 1960. La Belgique propose tout d\u2019abord un bonus de trente ann\u00e9es pour pr\u00e9parer la d\u00e9colonisation. Mais face \u00e0 un refus cat\u00e9gorique des Congolais, la Belgique essaie de mettre en place un n\u00e9ocolonialisme qui va aboutir \u00e0 l\u2019assassinat de Lumumba\u00a0et \u00e0 une longue dictature de Mobutu dont les congolais continuent encore aujourd\u2019hui \u00e0 payer les frais (De Witte, 2001\u00a0; 2017).<\/p>\n<p>Ces exp\u00e9riences\u00a0nous rappellent au moins deux choses\u00a0: premi\u00e8rement, \u00e0 chaque fois que le colonisateur a propos\u00e9 de d\u00e9coloniser, c\u2019\u00e9tait pour coloniser encore plus efficacement. A chaque fois que la lutte contre la colonisation a \u00e9t\u00e9 forte, le colonisateur a propos\u00e9 de d\u00e9velopper le colonis\u00e9\u00a0; et jamais de mettre fin \u00e0 la colonisation. Ces exp\u00e9riences rappellent aussi, tristement, que plusieurs critiques d\u2019origine occidentale ne sont jamais incompatibles avec la colonisation et la domination. Au contraire, elles ont souvent \u00e9t\u00e9 la condition de l\u2019adaptation et du renforcement de ces derni\u00e8res.<\/p>\n<p>Ainsi, 60 ans apr\u00e8s les ind\u00e9pendances, lorsque les pays du Nord proposent de d\u00e9coloniser toute une s\u00e9rie de secteurs, les sciences sociales doivent s\u2019interroger sur le sens d\u2019un tel projet et surtout ce qu\u2019il serait en train de consolider. Elles doivent donc se demander ce que veut dire r\u00e9ellement la d\u00e9colonisation d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e \u00e0 partir de l\u2019Occident. Aussi, une telle interrogation pose a priori la question de la positionnalit\u00e9. En d\u2019autres termes, dans cette question \u2013 formul\u00e9e \u00e0 partir d\u2019une exp\u00e9rience sp\u00e9cifique \u2013 r\u00e9side la conviction que le d\u00e9bat sur la d\u00e9colonisation, ou mieux sur le d\u00e9colonial, ne peut se faire qu\u2019\u00e0 partir des ailleurs de l\u2019Occident\u00a0; \u00e0 partir des exp\u00e9riences de la plantation, de la colonie ou encore du ghetto\u00a0postcolonial \u2013 que j\u2019appellerai simple exp\u00e9rience coloniale. On est l\u00e0 face \u00e0 un pr\u00e9alable \u00e0 tout discours sur le d\u00e9colonial dont l\u2019Occident a encore beaucoup de mal \u00e0 capter le sens.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, ces exp\u00e9riences nous rappellent que parler du d\u00e9colonial, c\u2019est aussi pouvoir op\u00e9rer un autre d\u00e9centrement\u00a0: il s\u2019agit de parler \u00e0 partir de connaissances auxquelles cette exp\u00e9rience coloniale localis\u00e9e a donn\u00e9 lieu\u00a0; une exp\u00e9rience r\u00e9elle qui les partage en des \u00eatres diff\u00e9rents, et jamais en \u00eatres humains libres et \u00e9gaux. On le sait, les sciences sociales n\u2019ont pu penser l\u2019\u00e9mancipation \u00e0 partir du discours du bourreau. De m\u00eame, parler du d\u00e9colonial, c\u2019est n\u00e9cessairement op\u00e9rer un retour en Afrique, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 ce que j\u2019appelle ici la tradition afro-critique \u2013 et donc \u00e0 partir de ce champ de recherche qui a pens\u00e9 la question coloniale et d\u00e9coloniale \u00e0 partir de l\u2019Afrique et de ses diasporas. Alors que cette tradition critique est une r\u00e9f\u00e9rence pour beaucoup d\u2019Africains, elle est encore fortement ignor\u00e9e en Occident. Raison pour laquelle on ne parle jamais de la m\u00eame chose lorsqu\u2019on parle du d\u00e9colonial.<\/p>\n<p>Cette pens\u00e9e critique h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne \u00e9merge dans l\u2019entre-deux-guerres mondiales et part d\u2019une matrice constitu\u00e9e par trois concepts\u00a0: la race (Noir et Blanc), la g\u00e9ographie et ses imaginaires (Nord\/Europe et Sud\/Afrique) et la dignit\u00e9 (par rapport \u00e0 l\u2019esclavage, la colonisation, l\u2019apartheid et leurs diff\u00e9rentes formes modernes). Cette pens\u00e9e afro-critique se nourrit aussi de plusieurs courants th\u00e9oriques critiques d\u00e9velopp\u00e9s en Occident, dont principalement le post-structuralisme, l\u2019existentialisme, le marxisme, les \u00e9tudes f\u00e9ministes, les cultural studies, le bergsonisme, etc., mais aussi des luttes politiques diverses. Il ne s\u2019agit pas ici de cette \u00ab\u00a0pens\u00e9e africaine\u00a0\u00bb culturaliste et essentialiste d\u2019origine coloniale qui propose une vision traditionnelle, exotique et coloniale de l\u2019Afrique. Il ne s\u2019agit pas non plus de cette Afrique utopique et sublim\u00e9e de l\u2019Ubuntu o\u00f9 il est possible de penser le monde en ignorant les rapports de forces qui sous-tendent les rapports sociaux. Il s\u2019agit au contraire d\u2019une mise en r\u00e9cit critique de l\u2019exp\u00e9rience coloniale, ainsi que de la violence qui l\u2019a caract\u00e9ris\u00e9e.<\/p>\n<p>De ce point de vue, d\u00e9coloniser c\u2019est tout d\u2019abord admettre d\u2019op\u00e9rer ce d\u00e9centrement\u00a0; c\u2019est aller lire la mani\u00e8re dont les Africains ont pens\u00e9 le d\u00e9colonial et \u00e9viter encore une fois de voir, a priori, les droits de l\u2019homme, la bonne gouvernance, l\u2019antiracisme, l\u2019interculturalit\u00e9 et l\u2019universalisme dans tous les jolis mots de langues africaines. Ensuite, d\u00e9coloniser, c\u2019est se r\u00e9approprier la tradition d\u00e9coloniale, sa critique, ses concepts et ses approches, dans les sciences sociales. C\u2019est apprendre \u00e0 conna\u00eetre le monde \u00e0 partir de cet autre ailleurs de l\u2019Occident. Mais pour cela, il faut comprendre ce que signifie vraiment le d\u00e9colonial, au-del\u00e0 des incantations et de la mode dans lesquelles il est de plus en plus pris.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 pourquoi il para\u00eet aujourd\u2019hui urgent de contribuer \u00e0 la compr\u00e9hension et la vulgarisation de ce que veut dire r\u00e9ellement le d\u00e9colonial en partant de ce point de vue afro-critique. Et, au-del\u00e0 des questions li\u00e9es aux racismes qu\u2019il pose r\u00e9ellement, il est question de recourir au d\u00e9colonial afin de le glisser et l\u2019imposer progressivement dans l\u2019analyse des ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux en sciences sociales. Si un tel projet demande un retour aux textes et aux archives noirs, il ne demande pas moins un travail heuristique de r\u00e9appropriation et un travail p\u00e9dagogique d\u2019\u00e9lucidation, mais sans jamais s\u2019\u00e9loigner de terrains qui font sa particularit\u00e9\u00a0: l\u2019exp\u00e9rience coloniale et ses diff\u00e9rentes reconfigurations contemporaines. Voil\u00e0 pourquoi ce texte offre des fragments de pens\u00e9e oubli\u00e9s dans beaucoup de reprises du d\u00e9colonial dans les sciences sociales et qui sont symptomatiques sinon d\u2019un refus, en tout cas d\u2019une m\u00e9connaissance et d\u2019une incompr\u00e9hension des implications de cette tradition critique qui s\u2019impose aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p><strong>L\u2019encre des savants<\/strong><\/p>\n<p>Lorsqu\u2019on lit attentivement la mani\u00e8re dont des Africains ont pens\u00e9 la question coloniale ou plus largement la question noire, on remarque une volont\u00e9 de distinguer d\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019exploitation \u00e9conomique et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 une forme d\u2019ali\u00e9nation intellectuelle. Par exemple, Fanon montre que la colonisation a consist\u00e9 en une ali\u00e9nation li\u00e9e \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019exploitation d\u2019une certaine race par une autre, sur le m\u00e9pris d\u2019une certaine humanit\u00e9 par une forme de civilisation tenue pour sup\u00e9rieure\u00a0\u00bb (Fanon, 1952). Cette exploitation a produit une \u00ab\u00a0ali\u00e9nation de nature intellectuelle\u00a0\u00bb (Ibid.), c\u2019est-\u00e0-dire un type de Noir qui consid\u00e8re \u00ab\u00a0la culture europ\u00e9enne comme moyen de se d\u00e9prendre de sa race\u00a0\u00bb et de sa culture. Voil\u00e0 pourquoi l\u2019approche afro-critique insiste beaucoup sur le fait que la colonisation \u00e9tait fort pr\u00e9occup\u00e9e par le d\u00e9ploiement de tout un dispositif de pouvoir qui voulait imposer la culture occidentale, alors consid\u00e9r\u00e9e comme sup\u00e9rieure et universelle.<\/p>\n<p>C\u2019est pour cela que les luttes d\u00e9coloniales ont aussi fort affich\u00e9 une volont\u00e9 de d\u00e9sali\u00e9nation bas\u00e9e sur une certaine exaltation et fiert\u00e9 de ce qu\u2019il fallait consid\u00e9rer comme un apport propre des Noirs. Par exemple, en tant que courant de pens\u00e9e, la N\u00e9gritude a fort insist\u00e9 sur cette n\u00e9cessit\u00e9, dans une p\u00e9riode o\u00f9 les Noirs \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme \u00e9tant au stade primitif de l\u2019humanit\u00e9 et devant aller vers la maturation repr\u00e9sent\u00e9e dans l\u2019image de l\u2019Occident. Ils n\u2019avaient rien \u00e0 offrir \u00e0 l\u2019humanit\u00e9, leur disait l\u2019Europe\u00a0; ils n\u2019\u00e9taient jamais assez rentr\u00e9s dans l\u2019histoire comme l\u2019a tristement indiqu\u00e9 un certain pr\u00e9sident fran\u00e7ais. Tout \u00e9tait \u00e0 refaire comme le rappellent souvent les rapports de collaboration nord-sud.<\/p>\n<p>La r\u00e9action de la pens\u00e9e afro-critique a d\u2019abord consist\u00e9 \u00e0 pr\u00e9ciser l\u2019apport de l\u2019Afrique dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9 comme chez Senghor (1992) ou chez Cheikh Anta Diop (1967), ensuite \u00e0 d\u00e9celer le mensonge derri\u00e8re ce narcissisme de l\u2019Occident comme chez C\u00e9saire et enfin \u00e0 formuler des politiques de lib\u00e9ration et de soin des Africains comme chez Fanon (1961).<\/p>\n<p>L\u2019exaltation de l\u2019apport de l\u2019Afrique a tr\u00e8s vite rompu avec toute essentialisation de ce qu\u2019on appelle ici le propre de l\u2019Afrique. C\u2019est pour cela d\u2019ailleurs que, de mani\u00e8re ironique, Fanon disait\u00a0que la \u00ab\u00a0d\u00e9couverte de l\u2019existence d\u2019une civilisation n\u00e8gre au XVe si\u00e8cle\u00a0\u00bb ne lui d\u00e9cernait \u00ab\u00a0pas un brevet d\u2019humanit\u00e9\u00a0\u00bb. Au contraire, le rappel de l\u2019apport de l\u2019Afrique dans la tradition afro-critique part d\u2019une id\u00e9e forte. C\u2019est qu\u2019un peuple tant marginalis\u00e9 dans l\u2019histoire ne peut aller de l\u2019avant que s\u2019il sait qui il est\u00a0; s\u2019il ne laisse personne s\u2019imposer \u00e0 lui comme la r\u00e9f\u00e9rence. Or, c\u2019est exactement une telle attitude que la colonisation a impos\u00e9e aux Noirs\u00a0: l\u2019imposition d\u2019un discours t\u00e9l\u00e9ologique fort incompatible avec des perspectives africaines qui sont celles de la multiplicit\u00e9\u00a0; une pens\u00e9e faite d\u2019emprunts mais qui ne peut \u00eatre possibles qu\u2019\u00e0 partir d\u2019une base solide, reconnue, consid\u00e9r\u00e9e, respect\u00e9e, digne et jamais inf\u00e9rioris\u00e9e.<\/p>\n<p>Il me semble que le malentendu autour de la question d\u00e9coloniale se trouve \u00e0 ce niveau pr\u00e9cis\u00e9ment. Je vais davantage illustrer ce probl\u00e8me \u00e0 partir de deux romans c\u00e9l\u00e8bres qui ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s apr\u00e8s la colonisation et qui expliquent tr\u00e8s bien ce que les Africains appellent \u00ab\u00a0d\u00e9coloniser\u00a0\u00bb et que beaucoup en Occident n\u2019arrivent toujours pas \u00e0 saisir.<\/p>\n<p>Le premier roman est intitul\u00e9 L\u2019aventure ambigu\u00eb\u00a0publi\u00e9 en 1961 par Cheikh Hamidou Kane, un \u00e9crivain s\u00e9n\u00e9galais. Le roman raconte l\u2019histoire d\u2019un jeune homme du nom de Samba Diallo. Il parle surtout du passage du jeune de l\u2019\u00e9cole coranique \u00e0 l\u2019\u00e9cole des Blancs. Le roman revient sur l\u2019un des ma\u00eetres de Samba Diallo qui insiste pour que celui-ci aille \u00e0 l\u2019\u00e9cole nouvelle, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00e9cole des Blancs o\u00f9, je cite, on apprend cet art de \u00ab\u00a0vaincre sans avoir raison\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me roman est intitul\u00e9 Carte d\u2019identit\u00e9, publi\u00e9 plus tard, en 1980, par l\u2019\u00e9crivain ivoirien Jean-Marie Adiaffi. Le roman raconte l\u2019histoire d\u2019Agni, un prince qui est somm\u00e9 de se pr\u00e9senter au bureau d\u2019un commandant pour attester de son identit\u00e9 en raison d\u2019un doute sur un document qu\u2019il avait produit. Comme le prince a oubli\u00e9 sa carte d\u2019identit\u00e9 pour prouver qu\u2019il est celui qu\u2019il pr\u00e9tend \u00eatre, il est molest\u00e9 et jet\u00e9 en prison. Le peuple se r\u00e9volte face au d\u00e9shonneur subi par le prince qui pourtant incarne une autorit\u00e9 et une v\u00e9n\u00e9ration r\u00e9elle dans son milieu. Mais surtout, le peuple ne comprend pas cette nouvelle logique qui veut que l\u2019absence d\u2019un papier (ici la carte d\u2019identit\u00e9) justifie un tel d\u00e9shonneur\u00a0; que la parole d\u2019un homme ne suffise pas \u00e0 justifier un traitement digne.<\/p>\n<p>Ces deux romans parlent de la rencontre de deux mondes, l\u2019Afrique et l\u2019Occident. Mais ils parlent surtout de cette incompr\u00e9hension, pour les Noirs, face \u00e0 un Occident qui s\u2019impose\u00a0; qui est tellement \u00e9pris de lui-m\u00eame qu\u2019il n\u2019arrive pas \u00e0 apprendre de l\u2019autre. L\u2019incompr\u00e9hension vient de cet Occident\u00a0qui veut s\u2019imposer sans comprendre\u00a0; de ce narcissisme qui n\u2019admet aucune n\u00e9gociation. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cet euro-centrisme que r\u00e9side la colonialit\u00e9. Cet euro-centrisme n\u2019est pas seulement \u00e0 consid\u00e9rer comme la g\u00e9n\u00e9ralisation indue des \u00ab\u00a0cat\u00e9gories issues de l\u2019exp\u00e9rience europ\u00e9enne\u00a0\u00bb (Ajari, 2019\u00a0: 88). Il s\u2019agit aussi d\u2019une forme de nombrilisme fortement imbib\u00e9e de m\u00e9galomanie qui r\u00e9duit l\u2019autre au simple r\u00e9cepteur. Or, les penseurs africains ont beaucoup insist\u00e9 sur une forme d\u2019humanit\u00e9 r\u00e9ciproque qui, pour Senghor, consiste en un rendez-vous du donner et du recevoir. Chez Fanon, ce rendez-vous ne peut avoir lieu que si toutes les parties ont retrouv\u00e9 leur dignit\u00e9, m\u00eame si cela exige de recourir \u00e0 la violence\u00a0; une violence r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>L\u2019action occidentale en Afrique a souvent \u00e9t\u00e9 incapable d\u2019une telle attitude qui exige la reconnaissance et la valorisation de l\u2019apport de l\u2019autre\u00a0; l\u2019apprentissage et le respect de l\u2019autre. Or, \u00eatre capable d\u2019une telle compl\u00e9mentarit\u00e9, c\u2019est pouvoir se d\u00e9barrasser de cette infrastructure mentale \u00e0 partir de laquelle nous consid\u00e9rons l\u2019Occident comme le porteur des valeurs et des normes universelles\u00a0; un \u00ab\u00a0universalisme de surplomb\u00a0\u00bb (Diagne et Amselle, 2018). Un tel tournant est d\u00e9sormais n\u00e9cessaire quant \u00e0 la mani\u00e8re dont nous consid\u00e9rons les ph\u00e9nom\u00e8nes en sciences sociales \u00e0 partir de concepts forg\u00e9s \u00e0 partir de l\u2019exp\u00e9rience occidentale.<\/p>\n<p><strong>Viol de l\u2019imaginaire<\/strong><\/p>\n<p>La tradition afro-critique ne se limite pas \u00e0 la critique de cette h\u00e9g\u00e9monie de l\u2019action et de la pens\u00e9e occidentales. Elle critique aussi ses cons\u00e9quences en termes de viol de l\u2019imaginaire et de la dignit\u00e9. En effet, une large partie du discours des sciences sociales sur l\u2019Afrique n\u2019a rien laiss\u00e9 de son exotisme\u00a0; de cette id\u00e9e d\u2019une Afrique vierge, incapable de pens\u00e9e et d\u2019initiative. L\u2019Afrique ici est repr\u00e9sent\u00e9e par ces personnes qui auraient \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvertes par Diego Cao en 1489, civilis\u00e9es gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u0153uvre du g\u00e9nie de L\u00e9opold II, \u00e9mancip\u00e9es par la colonisation belge et d\u00e9velopp\u00e9es par la coop\u00e9ration au d\u00e9veloppement, toujours gr\u00e2ce \u00e0 cette chose d\u2019universellement et d\u2019intemporellement bon et bien dont l\u2019Occident aurait \u00e0 la fois le monopole et le devoir \u00e9thique de diffuser au reste du monde.<\/p>\n<p>Si pour les Africains, durant la colonisation il n\u2019\u00e9tait pas question de c\u00e9der \u00e0 cette h\u00e9g\u00e9monie occidentale, apr\u00e8s les ind\u00e9pendances, il a surtout \u00e9t\u00e9 question de s\u2019en m\u00e9fier. Dans son livre L\u2019Odeur du p\u00e8re le philosophe congolais Mudimbe a r\u00e9ussi \u00e0 immortaliser cette vielle inqui\u00e9tude des penseurs africains de voir le continent prendre pour argent comptant le discours d\u2019origine occidentale sur ce que serait l\u2019Afrique\u00a0(Mudimbe, 1988)\u00a0; ou mieux ce qu\u2019elle ne serait pas (Mbembe, 2001). En suivant Fanon, il propose de penser constamment une r\u00e9appropriation strat\u00e9gique de toutes ces propositions, souvent caract\u00e9ris\u00e9es par la m\u00e9connaissance de l\u2019Afrique. Comme le dit Felwin Sarr, il s\u2019agit de \u00ab\u00a0\uf05b\u2026\uf05d Tous ces discours, tous ces r\u00e9gimes discursifs \uf05bqui\uf05d font de l\u2019Afrique un objet, \uf05bou encore\uf05d un espace dans lequel on projette des id\u00e9es, des fantasmes, des visions\u00a0\u00bb qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec la r\u00e9alit\u00e9 ou les aspirations du continent. Pour Sarr, \u00ab\u00a0l\u2019un des d\u00e9fis pour le continent en tant qu\u2019entit\u00e9 symbolique, c\u2019est de redevenir le sujet de son propre discours, y compris de ses propres repr\u00e9sentations sur elle-m\u00eame et de pouvoir articuler ces discours en sortant d\u2019une dialectique de la r\u00e9ponse, \uf05bet\uf05d de la preuve, et en sortant d\u2019un face \u00e0 face o\u00f9\u00a0\u00bb il s\u2019agirait de r\u00e9pondre \u00ab\u00a0dans les m\u00eames termes que les \u00e9nonc\u00e9s qui lui sont oppos\u00e9s\u00a0\u00bb (Sarr, 2016\u00a0; 2017).<\/p>\n<p>La critique de cette h\u00e9g\u00e9monie occidentale n\u2019a jamais eu pour but de nier les probl\u00e8mes auxquels le continent fait face\u00a0; loin de l\u00e0. Il s\u2019agit au contraire de remarquer que tout discours sur l\u2019Afrique est d\u00e9j\u00e0 fort orient\u00e9 par des r\u00e9f\u00e9rentiels occidentaux dont les modalit\u00e9s sont souvent fort adoss\u00e9es aux int\u00e9r\u00eats occidentaux. Pire, cette h\u00e9g\u00e9monie emp\u00eache de penser en dehors des sentiers battus, car, toute tentative de penser se heurte \u00e0 \u00ab\u00a0un espace d\u00e9j\u00e0 habit\u00e9 et qui est d\u00e9j\u00e0 encombr\u00e9 et satur\u00e9, de sorte qu\u2019il devient difficile de se \u00ab\u00a0frayer un chemin \uf05b\u2026\uf05d pour tenter de dire quelque chose \uf05bde\uf05d juste, \uf05bde\uf05d neuf, et \uf05bde\uf05d f\u00e9cond \u00e0 l\u2019inverse de ce que ce que nous avons l\u2019habitude d\u2019entendre\u00a0\u00bb (Ibid.).<\/p>\n<p>Or, l\u2019Afrique n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un lieu de mim\u00e9tisme, n\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 un certain discours qui, pendant longtemps, a confondu mim\u00e9tisme et r\u00e9appropriation. L\u2019Afrique est surtout ce lieu d\u2019inventivit\u00e9 et de renaissance qui ont rendu possible le maintien en vie des esclaves, des colonis\u00e9s, ou encore des afro-descendants qui ont surv\u00e9cu \u00e0 toutes sortes de violence. Pour les Africains, la d\u00e9colonisation ne peut \u00eatre d\u00e9finie qu\u2019\u00e0 partir de l\u2019Afrique et de ses diasporas.<\/p>\n<p>Comme l\u2019explique Aminata Traor\u00e9, la d\u00e9colonisation passe n\u00e9cessairement par la capacit\u00e9, pour les Africains, \u00ab\u00a0\u00e0 redevenir sujets de leur propre histoire\u00a0\u00bb. Elle \u00ab\u00a0passe par l\u2019affirmation d\u2019une fiert\u00e9 nouvelle et la red\u00e9couverte de valeurs et d\u2019un imaginaire propre\u00a0\u00bb. La r\u00e9habilitation de son imaginaire viol\u00e9 est une question de dignit\u00e9 et un enjeu \u00e0 la fois \u00e9conomique, politique et civilisationnel\u00a0\u00bb. Elle passe par le retour \u00e0 certaines formes de sagesse viol\u00e9es dont les sciences sociales occidentales se sont peut-\u00eatre affranchies mais qui restent des r\u00e9f\u00e9rents qui continuent \u00ab\u00a0de nourrir l\u2019imaginaire de bon nombre de peuples et de conf\u00e9rer \u00e0 l\u2019action humaine une dimension morale\u00a0\u00bb (Traor\u00e9, 2002\u00a0: 13).<\/p>\n<p>Voil\u00e0 donc ce que veut dire le d\u00e9colonial pour l\u2019Afrique. On retrouve cette reformulation du d\u00e9colonial dans les Ateliers de pens\u00e9e de Dakar, au Conseil pour le d\u00e9veloppement de la recherche en sciences sociales en Afrique, au Point Sud du Mali, \u00e0 Acad\u00e9mie\u00a0Pilote Postdoctorale\u00a0Africaine, \u00e0 travers divers discours panafricains, au niveau des groupes sous-r\u00e9gionaux, \u00e0 Kinshasa, \u00e0 Kigali ou encore \u00e0 Bujumbura, dans l\u2019art et l\u2019engagement militant africain et afro-diasporique, etc.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 la pens\u00e9e du d\u00e9colonial, indissociable de celle de la dignit\u00e9, qui pars\u00e8me actuellement le continent africain. Cette dignit\u00e9 signifie Agaciro, qu\u2019il ne faut pas ici comprendre comme la dignit\u00e9 au sens traditionnel du terme, mais comme cette dignit\u00e9 des survivants qui, malgr\u00e9 l\u2019adversit\u00e9 atmosph\u00e9rique (Fanon, 1952), ont r\u00e9ussi \u00e0 rester d\u00e9bout (Ajari, 2019). Certes, comme ailleurs, on retrouve encore beaucoup de probl\u00e8mes dans ces diff\u00e9rents lieux, travers\u00e9s par diverses contradictions. Mais la pens\u00e9e et le discernement de ces probl\u00e8mes et contradictions n\u2019ont jamais cess\u00e9 d\u2019\u00eatre pris en charge par des Africains qui estiment aujourd\u2019hui que les solutions \u00e0 leurs probl\u00e8mes ne viendront jamais d\u2019un ailleurs \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9sincarn\u00e9. Beaucoup d\u2019intellectuels africains revendiquent de plus en plus un tel positionnement dans les sciences sociales (Mbembe et Sarr, 2017).<\/p>\n<p><strong>Agaciro\u00a0: lutte pour la vie<\/strong><\/p>\n<p>La roue tourne. Elle ne s\u2019arr\u00eatera plus\u00a0: l\u2019Occident a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre le centre. Et aujourd\u2019hui, il semble que nous soyons \u00e0 un tournant dans le processus sur le d\u00e9centrement de l\u2019Occident\u00a0; sur la d\u00e9colonisation.\u00a0Nous devons choisir entre deux chemins\u00a0: soit d\u00e9coloniser \u00e0 partir du centre, c\u2019est-\u00e0-dire penser le d\u00e9colonial \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des th\u00e9ories et concepts des sciences sociales d\u00e9finis au nord, soit d\u00e9coloniser \u00e0 partir des p\u00e9riph\u00e9ries, c\u2019est-\u00e0-dire penser le d\u00e9colonial \u00e0 partir des ailleurs de l\u2019Occident. Ces deux options ont des implications diff\u00e9rentes. La premi\u00e8re position, qui propose de d\u00e9coloniser \u00e0 partir du centre, ou de la position Nord est la plus pris\u00e9e actuellement en Europe. Mais elle nous semble aussi la moins ambitieuse. Ce serait passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce moment que nous vivons, o\u00f9 les revendications pour de vraies relations d\u00e9colonis\u00e9es et justes s\u2019expriment clairement et urgemment.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me position, qui propose de d\u00e9coloniser \u00e0 partir des Suds ou encore des p\u00e9riph\u00e9ries, r\u00e9v\u00e8le que ce qui est en r\u00e9alit\u00e9 profond\u00e9ment en jeu, c\u2019est l\u2019introduction en Occident du rapport entre les questions de rationalit\u00e9, de normes, de valeurs et d\u2019ontologie d\u2019une part, et les changements des conditions mat\u00e9rielles des gens d\u2019autres part. C\u2019est repenser compl\u00e8tement la mani\u00e8re dont les sciences sociales abordent et pensent l\u2019alt\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette perspective p\u00e9riph\u00e9rique a souvent \u00e9t\u00e9 appel\u00e9e, de mani\u00e8re \u00e9volutionniste et coloniale, \u00ab\u00a0sp\u00e9cificit\u00e9s culturelles\u00a0\u00bb et a \u00e9t\u00e9 souvent oppos\u00e9e \u00e0 un universalisme \u00e0 int\u00e9grer progressivement par les Suds. Or, elle est la mani\u00e8re par laquelle passe le d\u00e9centrement du Nord, c\u2019est-\u00e0-dire un processus par lequel d\u2019autres visions du monde, d\u2019autres histoires propres et des exp\u00e9riences sp\u00e9cifiques commencent d\u00e9sormais \u00e0 compter, avec une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9gale et digne, dans l\u2019intelligibilit\u00e9 du monde. En d\u2019autres termes, pour la tradition afro-critique, imaginer l\u2019\u00eatre au monde aujourd\u2019hui, c\u2019est le penser \u00e0 partir de l\u2019exp\u00e9rience coloniale, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 partir de ces lieux de violence de la dignit\u00e9, situations pour lesquelles aucun discours universaliste ne peut capter les conditions de possibilit\u00e9 de sortir.<\/p>\n<p>Il faut retourner dans ces lieux, parler avec ceux qui vivent ces situations et apprendre avec eux, tenter de comprendre le monde aussi \u00e0 partir de leur positionnement. Si d\u00e9coloniser c\u2019est avant tout admettre d\u2019op\u00e9rer ce d\u00e9centrement, poser la question du d\u00e9colonial \u00e0 partir du centre ne peut qu\u2019aboutir \u00e0 des effets cosm\u00e9tiques et nous faire rater l\u2019occasion qui se pr\u00e9sente. Voil\u00e0 pourquoi nous proposons d\u2019aborder la question \u00e0 partir de l\u2019autre paradigme, \u00e0 partir des p\u00e9riph\u00e9ries o\u00f9 l\u2019enjeu est celui de la dignit\u00e9. Voil\u00e0 aussi pourquoi nous consid\u00e9rons la question d\u00e9coloniale en g\u00e9n\u00e9ral et afro-critique en particulier comme n\u00e9cessaire aujourd\u2019hui au renouvellement de la tradition critique dans les sciences sociales plus largement.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e de dignit\u00e9 est ici capitale. Elle traverse toutes les r\u00e9flexions sur le d\u00e9colonial (Ajari, 2019). Elle est essentielle dans la mesure o\u00f9 elle permet de repenser l\u2019id\u00e9e de l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans les relations, en consid\u00e9rant que chaque partie doit se voir accorder la possibilit\u00e9 de vivre, de penser et d\u2019exister et d\u2019\u00eatre reconnue dans son existence. Mais ce concept aussi essentiel n\u2019est pas compris de la m\u00eame mani\u00e8re chez les penseurs du Nord et ceux du Sud.<\/p>\n<p>Dans la tradition occidentale, depuis les lumi\u00e8res, la dignit\u00e9 est comprise comme la possibilit\u00e9 pour les \u00eatres humains de ne pas \u00eatre trait\u00e9s comme un moyen, mais bien comme une fin (Kant, 1994), ou comme ce quelque chose d\u00fb \u00e0 l\u2019\u00eatre humain du fait qu\u2019il est humain\u00a0(Ricoeur, 1988). Dans la tradition afro-critique, la dignit\u00e9 est consid\u00e9r\u00e9e comme la lutte pour survivre dans un contexte o\u00f9 les conditions de la mort sont omnipr\u00e9sentes (Fanon, 1961\u00a0; Mbembe, 2013\u00a0; Ajari, 2019). Une telle conception de la mort nous m\u00e8ne \u00e0 penser les conditions de la dignit\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de la lutte dans les p\u00e9riph\u00e9ries.<\/p>\n<p>Les sciences sociales doivent d\u00e9sormais accepter de reconna\u00eetre ces approches incarn\u00e9es. L\u2019id\u00e9e de reconnaissance part ici de la consid\u00e9ration selon laquelle les exp\u00e9riences du Sud dans toutes leurs complexit\u00e9s doivent \u00eatre prises en compte. Les gens eux-m\u00eames l\u2019ont d\u00e9j\u00e0 formul\u00e9 et se sont d\u00e9j\u00e0 battus pour que leur vision du monde et leurs priorit\u00e9s soient consid\u00e9r\u00e9es. Cette reconnaissance ne consiste pas seulement en la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019admettre la l\u00e9gitimit\u00e9 des revendications des Suds. Elle ne consiste pas non plus en une forme d\u2019identification d\u2019exp\u00e9riences sp\u00e9cifiques par analogie \u00e0 quelque chose d\u2019universellement humain (Ric\u0153ur,\u00a02004), ni encore en une d\u00e9marche \u00e9thique, c\u2019est-\u00e0-dire comme l\u2019estime, le respect et l\u2019acceptation de l\u2019autre comme sujet moralement \u00e9gal \u00e0 autrui et \u00e0 m\u00eame de jugements moraux (Honneth, 2004). Cette reconnaissance devrait avant tout \u00eatre fond\u00e9e sur le constat des rapports de force, de la r\u00e9sistance et de l\u2019agency de l\u2019autre \u00e0 la reconnaissance de la question pr\u00e9cise de son humanit\u00e9\u00a0; l\u2019autre qui ne nous laisse pas de choix, \u00e0 la fois politiquement, moralement ou \u00e9thiquement, pour se faire reconna\u00eetre en tant que tel (Fanon, 1961). Une telle perspective de la reconnaissance permet de fonder celle-ci sur les tensions et les conflits in\u00e9vitables qui apparaissent dans les rapports sp\u00e9cifiques qui produisent des effets de n\u00e9gation de l\u2019humanit\u00e9 de l\u2019autre\u00a0; tensions et conflits \u00e0 partir desquels il est possible, pour les sciences sociales, de trouver des bases communes pour penser, de mani\u00e8re alternative, les conditions d\u2019un monde en partage et d\u2019une \u00ab\u00a0mont\u00e9e en humanit\u00e9\u00a0\u00bb (Mbembe, 2013).<\/p>\n<p>Fond\u00e9e sur ces perspectives de dignit\u00e9 et de reconnaissance, les sciences sociales inspir\u00e9es par la tradition afro-critique s\u2019articuleraient aussi sur une pens\u00e9e de la solidarit\u00e9. Celle-ci n\u2019est pas, a priori, \u00e0 consid\u00e9rer dans son acception \u00e9thique, c\u2019est-\u00e0-dire comme un devoir ou une obligation sociale d\u2019aide, d\u2019assistance ou de collaboration b\u00e9n\u00e9vole entre les humains en tant qu\u2019ils sont humains (Morin, 2015). Il s\u2019agit avant tout d\u2019une solidarit\u00e9 inscrite dans l\u2019id\u00e9e de soin et de r\u00e9paration de ceux-l\u00e0 dont nous avons vol\u00e9 une partie de l\u2019humanit\u00e9, en nous d\u00e9shumanisant dans le m\u00eame geste.<\/p>\n<p>Une telle solidarit\u00e9, le soin et la r\u00e9paration qu\u2019elle pr\u00e9suppose ne peuvent \u00eatre possibles que s\u2019il existe une pens\u00e9e de la coh\u00e9rence du point de vue syst\u00e9mique dans la mesure o\u00f9 la colonialit\u00e9 s\u2019articule \u00e0 tout un ensemble de dispositifs politiques, \u00e9conomiques et \u00e9pist\u00e9mologique qui la rendent possible. Ceci suppose que d\u00e9coloniser concerne non seulement le d\u00e9centrement de l\u2019ordre du discours en rapport avec la modernit\u00e9 occidentale et de sa production raciale des hi\u00e9rarchies et des exclusions. Il concerne aussi les questions de domination plus larges qui rendent possible la colonialit\u00e9.<\/p>\n<p>En effet, alors que les syst\u00e8mes de l\u00e9gitimation du vieux monde colonial sont en train de se d\u00e9rober sous nos pieds et qu\u2019il ne sera plus possible d\u2019ignorer ces fragments afro-critiques, les sciences sociales en Occident sont encore tr\u00e8s loin dans la compr\u00e9hension et l\u2019int\u00e9gration de tels regards d\u00e9centr\u00e9s gr\u00e2ces aux exp\u00e9riences coloniales et postcoloniales. Or, pour justement penser les probl\u00e8mes contemporains du racisme, de la colonialit\u00e9, de l\u2019\u00e9cologie, des radicalisations, du capitalisme financier, du n\u00e9olib\u00e9ralisme, des in\u00e9galit\u00e9s, des guerres par procuration, etc. forts nourris par les savoirs occidentaux, les sciences sociales ont besoin d\u2019un d\u00e9centrement que propose aujourd\u2019hui la critique d\u00e9coloniale.<\/p>\n<p>Finalement, pour la tradition afro-critique, ce d\u00e9centrement et la r\u00e9humanisation qu\u2019il implique commencent par une confession symbolique que Fanon a formul\u00e9e dans ces termes\u00a0: \u00ab\u00a0Il nous faut quitter nos r\u00eaves, abandonner nos vieilles croyances [\u2026] Quittons cette Europe qui n\u2019en finit pas de parler de l\u2019homme tout en le massacrant partout o\u00f9 elle le rencontre [\u2026]. Cette Europe qui jamais ne cessa de parler de l\u2019homme, jamais de proclamer qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait inqui\u00e8te que de l\u2019homme, nous savons aujourd\u2019hui de quelles souffrances l\u2019humanit\u00e9 a pay\u00e9 chacune des victoires de son esprit. D\u00e9cidons de ne pas imiter l\u2019Europe et bandons nos muscles et nos cerveaux dans une direction nouvelle. T\u00e2chons d\u2019inventer l\u2019homme total que l\u2019Europe a \u00e9t\u00e9 incapable de faire triompher. [\u2026] Si nous voulons que l\u2019humanit\u00e9 avance d\u2019un cran, si nous voulons la porter \u00e0 un niveau diff\u00e9rent de celui o\u00f9 l\u2019Europe l\u2019a manifest\u00e9e, alors, [\u2026] pour l\u2019Europe, pour nous-m\u00eames et pour l\u2019humanit\u00e9, camarades, il faut faire peau neuve, d\u00e9velopper une pens\u00e9e neuve\u00a0\u00bb (Fanon, 2002\u00a0: 301-305).<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"auteurs\">par\u00a0<a class=\" auteur auteur397\" title=\"0000 \" href=\"http:\/\/www.iteco.be\/auteur\/aymar-nyenyezi-bisoka\">Aymar Nyenyezi Bisoka<\/a><\/div>\n<div class=\"ps\">\n<p><strong><br class=\"autobr\" \/>Bibliographie<\/strong><\/p>\n<p>Traor\u00e9, A.\u00a0Le viol de l\u2019imaginaire. Paris, Actes Sud et Fayard, 2002.<\/p>\n<p>Diop, Ch. A. Ant\u00e9riorit\u00e9 des civilisations n\u00e8gres\u00a0: mythe ou v\u00e9rit\u00e9 historique\u00a0?, Paris, Pr\u00e9sence Africaine, 1967.<\/p>\n<p>De Witte, L. The assassination of Lumumba. London, New York\u00a0: Verso. 2001.<\/p>\n<p>De Witte, L\u2019ascension de Mobutu &#8211; Comment la Belgique et les USA ont fabriqu\u00e9 un dictateur, InvestigAction<\/p>\n<p>Diagne, S.D. et\u00a0Amselle, J.L.\u00a0En qu\u00eate d\u2019Afrique\u00a0: universalisme et pens\u00e9e d\u00e9coloniale. Paris, Albin Michel, 2018.<\/p>\n<p>Kant, E.\u00a0Fondation de la m\u00e9taphysique des m\u0153urs,\u00a0trad. par A. Renault, Paris, Flammarion, 1994 [1785].<\/p>\n<p>Janssens, E. Nisco, G. et de Schumacher, E. \u00ab\u00a0Rapport de la Commission d\u2019enqu\u00eate\u00a0\u00bb,\u00a0Bulletin officiel de l\u2019\u00c9tat ind\u00e9pendant du Congo,\u00a0no\u00a09 et 10, 1905.<\/p>\n<p>Fanon, F.\u00a0Les Damn\u00e9s de la Terre, Paris, La D\u00e9couverte,\u00a02002 [1961].<\/p>\n<p>Sarr, F.\u00a0\u00ab\u00a0Vers l\u2019Afrotopia, avec Felwine Sarr\u00a0\u00bb, interview, 17 Juillet 2017.<\/p>\n<p>Sarr,\u00a0F. Afrotopia, Paris,\u00a0Philippe Rey,\u00a02016.<\/p>\n<p>Fanon, F. Peau noire, masques blancs, Paris, Le Seuil, 1952.<\/p>\n<p>Harlan, L. R. Booker T. Washington\u00a0: The Making of a Black Leader, 1856\u20131901, Oxford University Press, 1972.<\/p>\n<p>Mbembe, A.\u00a0De la postcolonie. Essai sur l\u2019imagination politique dans l\u2019Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2001.<\/p>\n<p>Morin, E. \u00ab\u00a0Les deux humanismes\u00a0\u00bb, le Monde diplomatique, Octobre 2015.<\/p>\n<p>Mudimbe, V. Y. L\u2019odeur du p\u00e8re\u00a0: essai sur des limites de la science et de la vie en Afrique Noire, Paris, Pr\u00e9sence africaine, 1982.<\/p>\n<p>Ajari,\u00a0N. La Dignit\u00e9 ou la mort. \u00c9thique et politique de la race, Paris, La D\u00e9couverte, 2019.<\/p>\n<p>Ric\u0153ur,\u00a0P. Les Enjeux des droits de l\u2019homme (in\u00a0J.-F. de Raymond), Paris, Larousse, 1988,\u00a0p.\u00a0236-237.<\/p>\n<p>Ric\u0153ur, P. Parcours de la reconnaissance,\u00a0Stock, 2004,<\/p>\n<p>Senghor, S. Libert\u00e9 5\u00a0:\u00a0Le Dialogue des cultures, Le Seuil, 1992<\/p>\n<p>Honneth, A. \u00ab\u00a0La th\u00e9orie de la reconnaissance\u00a0: une esquisse\u00a0\u00bb,\u00a0Revue du MAUSS, 2004\/1 (no\u00a023), p. 133-136.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: right;\"><em>[Cet article a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans la<\/em>\u00a0<a href=\"http:\/\/www.iteco.be\/revue-antipodes\/de-la-decolonisation-prelude\/\">Revue Antipodes<\/a>\u00a0<em>ITECO]<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le d\u00e9centrement \u00c9tats-Unis 1895. Les Blancs sont oblig\u00e9s de consid\u00e9rer s\u00e9rieusement les luttes et les revendications des Noirs. Ils mettent alors en place le Compromis d\u2019Atlanta, une r\u00e9solution tacite des Blancs du Sud qui promettait de d\u00e9velopper les noirs. Ceux-ci doivent d\u00e9sormais b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une \u00e9ducation de base, des opportunit\u00e9s \u00e9conomiques et une \u00e9galit\u00e9 judiciaire. Mais &#8230; <a title=\"Fragments de la tradition afro-critique pour les sciences sociales\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4997\" aria-label=\"En savoir plus sur Fragments de la tradition afro-critique pour les sciences sociales\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4998,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,21,25,36,7,18,28],"tags":[440,442],"class_list":["post-4997","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","category-anti-imperialisme","category-enseignement","category-europe","category-negrophobie","category-resistance-bruxelles","category-racismes","tag-aymar-n-bisoka","tag-aymar-nyenyezi-bisoka"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4997","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4997"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4997\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4999,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4997\/revisions\/4999"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/4998"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4997"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4997"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4997"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}