{"id":5000,"date":"2021-12-20T10:50:33","date_gmt":"2021-12-20T09:50:33","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=5000"},"modified":"2021-11-26T10:54:29","modified_gmt":"2021-11-26T09:54:29","slug":"un-agenda-pour-les-decoloniaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=5000","title":{"rendered":"Un agenda pour les d\u00e9coloniaux"},"content":{"rendered":"<p>C\u2019est avec V\u00e9ronique Clette-Gakuba, sociologue \u00e0 l\u2019ULB, que nous avons essay\u00e9 de poser quelques bases, pistes, orientations en vue de cr\u00e9er cet espace r\u00e9dactionnel. ITECO a ensuite sollicit\u00e9 quatre personnes, militant.e.s d\u00e9coloniaux issus des diasporas africaines, et les a invit\u00e9.e.s \u00e0 participer \u00e0 deux rencontres de 3 heures en f\u00e9vrier et en mars 2021. Nous tenons \u00e0 les remercier tr\u00e8s chaleureusement ici. Ces quatre invit\u00e9.e.s \u00e9taient, en plus de V\u00e9ronique Clette-Gakuba, Doum Memd\u00e9 (Collectif Pr\u00e9sences Noires), l\u2019acteur Fran\u00e7ois Makanga, la cin\u00e9aste Monique Mbeka Phoba et l\u2019activiste Nordine Sa\u00efdi (Bruxelles Panth\u00e8res).<!--more--><\/p>\n<div class=\"contenu_texte\">\n<div class=\"texte\">\n<p>Pour ce num\u00e9ro d\u2019Antipodes consacr\u00e9 \u00e0 la d\u00e9colonisation, l\u2019\u00e9quipe d\u2019ITECO a voulu exp\u00e9rimenter un espace r\u00e9dactionnel o\u00f9 des Afro-descendants auraient la possibilit\u00e9 de s\u2019exprimer \u00e0 partir de leurs propres probl\u00e8mes, exp\u00e9riences, enjeux sur la d\u00e9colonisation du Mus\u00e9e de Tervuren.<\/p>\n<p>Cette id\u00e9e est n\u00e9e du constat que pour les diasporas africaines il est difficile de peser de mani\u00e8re significative sur les mani\u00e8res de d\u00e9coloniser le Mus\u00e9e de Tervuren. Toutes les critiques sont absorb\u00e9es par le discours dominant de l\u2019institution. Des initiatives int\u00e9ressantes existent ici et l\u00e0, mais d\u00e8s que l\u2019on passe du c\u00f4t\u00e9 du d\u00e9bat public, le niveau de la discussion rebascule dans le d\u00e9ni et les lieux communs.<br class=\"autobr\" \/>Avec le mouvement BLM et la succession de faits divers racistes impliquant la police tant aux \u00c9tats-Unis qu\u2019en Europe, nous vivons actuellement une p\u00e9riode de bouillonnement au sujet des questions d\u00e9coloniales, et des enjeux d\u00e9coloniaux. Le contexte est radicalement diff\u00e9rent de celui d\u2019il y a \u00e0 peine un an et demi. La crise est \u00e0 pr\u00e9sent ouverte, la crise s\u2019est ouverte \u00e0 nouveau. Nous sortons d\u2019un \u00e9tat de semi-conscience sur ces questions.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, notre intention \u00e9tait de cr\u00e9er un espace r\u00e9dactionnel o\u00f9 les Afro-descendants ne seraient plus dans la posture de celles et ceux qui doivent s\u2019adresser aux Blancs dans la perspective de les convaincre. Un espace o\u00f9 on pourrait parler \u00e0 partir de nos probl\u00e8mes plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 partir de ceux qui nous sont impos\u00e9s par l\u2019ext\u00e9rieur. Un espace o\u00f9 on n\u2019aurait pas \u00e0 baliser la discussion avec des choses allant de soi, o\u00f9 on n\u2019aurait pas \u00e0 anticipativement se d\u00e9fendre d\u2019accusations, d\u2019exag\u00e9rations, de manque de nuances. Un espace o\u00f9 on pourrait dire certaines choses avec plus de libert\u00e9, et donc aussi avec plus de profondeur dans l\u2019analyse des relations postcoloniales, comme par exemple simplement pouvoir parler du Mus\u00e9e de Tervuren comme \u00e9tant le lieu d\u2019un patrimoine blanchi et l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019y trouver une place digne en tant qu\u2019Afro-descendants, ou encore pouvoir parler des liens entre les formes de racisme du Mus\u00e9e et celles notamment de la police. Pouvoir partir de la d\u00e9colonisation du mus\u00e9e et pouvoir la relier \u00e0 d\u2019autres enjeux et probl\u00e8mes en-dehors du mus\u00e9e, mais en relation avec lui (violences polici\u00e8res, racisme, politique, culture, etc.).<\/p>\n<p>C\u2019est avec V\u00e9ronique Clette-Gakuba, sociologue \u00e0 l\u2019ULB, que nous avons essay\u00e9 de poser ces quelques bases, ces pistes, ces orientations en vue de cr\u00e9er cet espace r\u00e9dactionnel. ITECO a ensuite sollicit\u00e9 quatre personnes, militant.e.s d\u00e9coloniaux issus des diasporas africaines, et les a invit\u00e9.e.s \u00e0 participer \u00e0 deux rencontres de 3 heures en f\u00e9vrier et en mars 2021. Nous tenons \u00e0 les remercier tr\u00e8s chaleureusement ici. Ces quatre invit\u00e9.e.s \u00e9taient, en plus de V\u00e9ronique Clette-Gakuba, de Doum Memd\u00e9 (Collectif Pr\u00e9sences Noires), de l\u2019acteur Fran\u00e7ois Makanga, de la cin\u00e9aste Monique Mbeka Phoba et de l\u2019activiste Nordine Sa\u00efdi (Bruxelles Panth\u00e8res).<\/p>\n<p><strong>Et ensuite\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Lors de notre premi\u00e8re rencontre, et contrairement \u00e0 notre intention initiale qui \u00e9tait d\u2019aboutir \u00e0 un texte sur la d\u00e9colonisation du Mus\u00e9e de Tervuren, nous avons pris une toute autre direction.. Elle a consist\u00e9 \u00e0 formuler des propositions d\u2019actions importantes et urgentes \u00e0 mettre en \u0153uvre pour appuyer la construction et le renforcement de la communaut\u00e9 des Afro-descendants en Belgique. Lors de la deuxi\u00e8me soir\u00e9e, nous avons essay\u00e9 d\u2019expliquer en quoi ces propositions ne relevaient ni du luxe, ni d\u2019un caprice des Afro-descendants.<\/p>\n<p>En effet, il \u00e9tait difficile de parler de la d\u00e9colonisation du Mus\u00e9e de Tervuren sans la relier \u00e0 tous les autres enjeux. Le groupe ne d\u00e9sirait pas non plus aborder ces enjeux de mani\u00e8re superficielle, d\u2019autant plus qu\u2019ils sont interd\u00e9pendants. Si la d\u00e9colonisation du Mus\u00e9e de Tervuren est une question s\u00e9rieuse, alors il faut prendre le temps de la d\u00e9plier dans toutes ses dimensions, avec tous les acteurs qui ont lutt\u00e9 pour sa d\u00e9colonisation. Il en va de m\u00eame en ce qui concerne les meurtres policiers, la question de l\u2019espace public, la d\u00e9colonisation de l\u2019art, etc., autant de questions centrales d\u2019un point de vue racial et d\u00e9colonial.<\/p>\n<p>Au niveau de la communication sur nos \u00e9changes en dehors du groupe, lors de notre deuxi\u00e8me soir\u00e9e, nous avons d\u00e9cid\u00e9 de faire la part des choses entre les id\u00e9es qui circuleraient au sein du groupe et de la communaut\u00e9 pour en faire notre propre mati\u00e8re et les id\u00e9es \u00e0 partager avec un public plus large comme celui d\u2019ITECO qui, nous l\u2019esp\u00e9rons, \u00e0 la lecture de cet article, pourra mieux percevoir comment beaucoup de questions qui se posent sont exprim\u00e9es et formul\u00e9es diff\u00e9remment par les Afro-descendants.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Propositions importantes et urgentes \u00e0 mettre \u0153uvre pour la construction et le renforcement de la communaut\u00e9 des Afro-descendants en Belgique<\/h3>\n<h3 class=\"spip\">-#\u00a0<strong>1. Pour la cr\u00e9ation d\u2019un centre culturel panafricain \u00e0 Bruxelles<\/strong><\/h3>\n<p>Lors de nos \u00e9changes, nous avons \u00e9voqu\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises l\u2019importance de cr\u00e9er un Centre Culturel Panafricain. Son objet serait tant la transmission d\u2019un autre rapport \u00e0 l\u2019Afrique, \u00e0 l\u2019histoire, \u00e0 l\u2019africanit\u00e9, \u00e0 la n\u00e9gritude, aux nouvelles g\u00e9n\u00e9rations, mais aussi en r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019exil int\u00e9rieur qu\u2019on rencontre souvent dans la diaspora, surtout chez ceux qui \u00ab\u00a0apr\u00e8s \u00eatre arriv\u00e9s assez loin dans leur carri\u00e8re\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0apr\u00e8s avoir relativement bien gagn\u00e9 leur vie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0apr\u00e8s \u00eatre devenus Blancs sous certains aspects\u00a0\u00bb, finissent dans la solitude d\u2019un exil int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Citons pour exemple cet universitaire congolais, professeur d\u2019universit\u00e9, dont certains de sa g\u00e9n\u00e9ration expliquaient comment ses amis, professeurs universitaires Blancs lui ont pris sa place tout au long de sa carri\u00e8re. D\u00e8s qu\u2019un poste d\u2019assistant s\u2019ouvrait, ce n\u2019\u00e9tait jamais pour lui, et cela pendant toute sa carri\u00e8re. C\u2019est \u00e7a l\u2019exil int\u00e9rieur, il s\u2019agit de processus d\u2019isolement dans sa vie, qui sont profonds et qui datent.<\/p>\n<p>Des processus d\u2019isolement qui remontent pour certains \u00e0 l\u2019enfance quand on pense, dans le contexte colonial, aux promesses d\u2019ascension sociale faites aux enfants par les autorit\u00e9s belges. Ils \u00e9taient envoy\u00e9s dans les \u00e9coles belges, les s\u00e9parant pendant de longs mois de leur famille, de leur village.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9sumer autrement l\u2019id\u00e9e d\u2019exil int\u00e9rieur, l\u2019un de nous expliquait\u00a0: \u00ab\u00a0Pour bien t\u2019int\u00e9grer, tu dois te d\u00e9sint\u00e9grer. Mais tu le sais, et \u00e7a fait des ravages. Tu sais que pendant 25 ans, 30 ans, tu es toujours rel\u00e9gu\u00e9. Tous les postes qui se lib\u00e8rent ne sont pas pour toi. Au regard de cette acculturation, il est important d\u2019avoir des lieux d\u2019ancrage fort, comme un Centre Culturel Panafricain. Il compenserait ces m\u00e9canismes d\u2019exil int\u00e9rieur\u00a0\u00bb. Bien entendu, une s\u00e9rie de lieux existent ou ont exist\u00e9 en Belgique Ils participent \u00e0 la vie d\u2019id\u00e9es d\u00e9coloniales d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, qu\u2019il s\u2019agisse des r\u00e9flexions sur les \u00ab\u00a0tiers espaces\u00a0\u00bb de Caf\u00e9 Congo et du Space \u00e0 Bruxelles, l\u2019Horloge du Sud, les cycles d\u2019\u00e9changes organis\u00e9s par Bruxelles Panth\u00e8res Pianofabriek et surtout \u00e0 la Belgian Kitchen, etc.<\/p>\n<p>Le grand int\u00e9r\u00eat de la cr\u00e9ation d\u2019un Centre Culturel Panafricain \u00e0 Bruxelles r\u00e9side au rassemblement en un m\u00eame lieu de tout le champ d\u00e9colonial, de la diaspora africaine\u00a0; mais pas n\u00e9cessairement en vue d\u2019arriver \u00e0 des ententes ou un consensus\u00a0: \u00ab\u00a0Aujourd\u2019hui, il n\u2019y a pas de raison d\u2019arriver \u00e0 des ententes, mais bien de cr\u00e9er un espace propre, qui casse les codes avec les espaces dans lesquels nous sommes appel\u00e9s \u00e0 intervenir, comme avec telle ou telle association qui fait sa popote, ou une autre qui fait sa popote avec la F\u00e9d\u00e9ration Wallonie Bruxelles. En cons\u00e9quence, nous \u00e9voluons dans des univers fragment\u00e9s. L\u2019enjeu est de rassembler les \u00e9l\u00e9ments du champ, et de les faire se rencontrer par voie indirecte, par le biais de conf\u00e9rences, de d\u00e9bats, d\u2019espaces \u00e9ditoriaux. Il ne faut surtout pas commencer par op\u00e9rer une s\u00e9lection, en disant \u00ab\u00a0\u00e7a c\u2019est d\u00e9colonial\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00e7a, ce n\u2019est pas assez d\u00e9colonial\u00a0\u00bb mais plut\u00f4t d\u2019inviter tous ceux qui, dans les communaut\u00e9s, travaillent pour nous tous. Il s\u2019agirait \u00e9galement d\u2019un lieu de discussions virulentes ou violentes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En France, \u00ab\u00a0La Colonie (barr\u00e9e)\u00a0\u00bb \u00e9tait un de ces lieux qui avait justement pour fonction de rassembler tout le champ d\u00e9colonial (cf. ci-dessous, \u00ab\u00a0La Col). Ce lieu qui existait depuis trois ans et demi a d\u00fb fermer ses portes en juillet 2020 pour des raisons financi\u00e8res suite \u00e0 la crise du Covid-19.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Copie site\u00a0:\u00a0<a class=\"spip_url spip_out auto\" href=\"https:\/\/www.lacolonie.paris\/informations\" rel=\"nofollow external\">https:\/\/www.lacolonie.paris\/informations<\/a><\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Le Projet La Colonie, un lieu de\u00a0Savoir-vivre\u00a0et de\u00a0Faire-savoir. Fond\u00e9 par Kader Attia, Zico Selloum et leur famille. La Colonie\u00a0met au d\u00e9fi les postures amn\u00e9siques et d\u00e9l\u00e9t\u00e8res. C\u2019est un lieu convivial qui engage, en toute ind\u00e9pendance, les chantiers du vivre et du penser ensemble.<\/i><\/p>\n<p>En mettant en \u0153uvre ce projet, l\u2019artiste Kader Attia entend poser au pr\u00e9sent les questions de la d\u00e9colonisation des peuples comme celle des savoirs, des comportements et des pratiques. Situ\u00e9e dans un quartier o\u00f9 se m\u00e9langent populations africaines, indiennes et asiatiques, \u00e0 deux pas de la gare du nord et donc aux carrefours de l\u2019Europe comme du monde,\u00a0La Colonie\u00a0vise \u00e0 r\u00e9unir \u2014 sans exclusion et \u00e0 travers ces formidables tribunes que peuvent \u00eatre la cr\u00e9ation artistique et intellectuelle \u2014 toutes les identit\u00e9s et toutes les histoires, en particulier celles des minorit\u00e9s. Tout \u00e0 la fois rep\u00e8re et refuge,\u00a0La Colonie\u00a0est un espace \u00e0 l\u2019identit\u00e9 bigarr\u00e9e\u00a0: c\u2019est un bar et une agora\u00a0; c\u2019est un laboratoire et un lieu de f\u00eates\u00a0; c\u2019est un lieu de paroles, d\u2019\u00e9coutes, de partages, d\u2019exp\u00e9rimentations et de monstrations.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><i>Il est toutefois difficile de comparer la situation de la Belgique et de la France\u00a0au niveau du mouvement d\u00e9colonial\u00a0: \u00ab\u00a0En France, la tradition de la lutte est peut-\u00eatre plus ancienne, il y a \u00e9galement plus d\u2019archives. La Belgique reste un petit pays, on n\u2019est pas tr\u00e8s nombreux proportionnellement \u00e0 la France. Nous sommes d\u00e9favoris\u00e9s par notre nombre. D\u2019autre part la particularit\u00e9 de la Belgique est d\u2019avoir des institutions qui cherchent tr\u00e8s vite \u00e0 chapeauter les initiatives autonomes (soci\u00e9t\u00e9 civile)\u00a0\u00bb.<\/i><\/p><\/blockquote>\n<p>Ainsi, l\u2019une d\u2019entre nous, a \u00e9t\u00e9 interview\u00e9e par un magazine associatif francophone\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait apr\u00e8s BLM (Black Lives Matter). La personne qui me contacte me dit \u00ab\u00a0ce serait bien d\u2019interviewer un homme noir\u00a0\u00bb pour BLM.\u00a0Je lui propose de rencontrer telle ou telle personne. Elle me r\u00e9pond, \u00ab\u00a0Oui, mais non, parce qu\u2019il est identifi\u00e9 comme \u00e9tant du PTB\u00a0\u00bb. Cet exemple rejoint ce que tu dis. Nous sommes tous \u00e9tiquet\u00e9s, et les Blancs\u00a0ne per\u00e7oivent pas notre autonomie. Ils nous per\u00e7oivent comme \u00e9tant l\u2019instrument de telle ou telle personne ou mouvement. Nous sommes tous situ\u00e9s dans leurs listes. Cette mise sous tutelle ne facilite pas les grandes r\u00e9unions. Nous avons pourtant connu des grands moments d\u2019autonomie. Bruxelles Panth\u00e8res en est l\u2019un des instigateurs, et sans doute que la crainte de d\u00e9loyaut\u00e9 par rapport aux pouvoirs subsidiants, aux partis politiques atomise un peu les groupes.<\/p>\n<p>Ce centre Culturel Panafricain serait \u00ab\u00a0un lieu d\u2019\u00e9changes \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du champ d\u00e9colonial, pour faire vivre les consonances vis-\u00e0-vis des choses, souvent similaires, que nous traversons\u00a0\u00bb. Ce lieu ne serait pas uniquement d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l\u2019organisation de conf\u00e9rences. \u00ab\u00a0Il est essentiel d\u2019y conserver des espaces d\u2019\u00e9changes plus spontan\u00e9s, parce que parler \u00e0 partir de nos v\u00e9cus a toujours \u00e9t\u00e9 quelque chose d\u2019important pour nous. En tout cas, il faut laisser la place \u00e0 plusieurs registres de discours \u00e0 la fois, permettre d\u2019\u00e9changer sur plusieurs plans, \u00e0 partir de plusieurs niveaux d\u2019exp\u00e9riences. Ce centre pourrait remplir ce genre de fonctions\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Un tel lieu serait \u00e9galement tr\u00e8s utile pour soutenir la lutte\u00a0et la mobilisation, \u00ab\u00a0quand il faut aider, quand il faut contribuer, quand il faut rassembler nos esprits pour d\u00e9fendre notre int\u00e9grit\u00e9 physique et morale, et tout simplement d\u00e9fendre notre existence ici\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Dans le cadre de la cr\u00e9ation d\u2019un Centre Culturel Panafricain, et sur base de tentatives \u00e9parses existantes, il faut pr\u00e9voir l\u2019espace pour une \u00c9cole D\u00e9coloniale. Actuellement, le principal blocage \u00e0 la cr\u00e9ation de cette \u00c9cole\u00a0D\u00e9coloniale en Belgique est le manque de \u00ab\u00a0moyens humains\u00a0\u00bb. En effet, une telle \u00e9cole exige \u00e9norm\u00e9ment de travail et d\u2019investissement. Elle pourrait s\u2019int\u00e9grer \u00e0 une universit\u00e9 (l\u2019asbl BAMKO organise d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 des formations d\u00e9coloniales en partenariat avec plusieurs universit\u00e9s belges). \u00c7a se fera un jour au sein des universit\u00e9s, avec des \u00e9tudiants et avec des d\u00e9coloniaux qui veulent suivre ce genre de cursus. \u00ab\u00a0C\u2019est l\u2019\u00e9vidence que \u00e7a va s\u2019amplifier\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">-#\u00a0<strong>2. Pour la constitution d\u2019un fond d\u2019archives d\u00e9coloniales (sur l\u2019histoire de l\u2019Afrique, de la colonisation, de la pr\u00e9sence africaine en Belgique)<\/strong><\/h3>\n<p>Le fait de ne disposer que de peu d\u2019archives retra\u00e7ant \u00ab\u00a0l\u2019historique, l\u2019historicit\u00e9 des luttes actuelles des Afro-descendants par rapport \u00e0 celles que les g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes ont men\u00e9es est un v\u00e9ritable probl\u00e8me. En plus des archives militantes, les archives d\u00e9coloniales devraient rassembler \u00ab\u00a0toutes les autres archives qui sont actuellement aux mains des institutions blanches, des asbl et ONG blanches, des colons, des professeurs d\u2019universit\u00e9, ou de chercheurs comme par exemple Ludo De Witte\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour la communaut\u00e9 congolaise, le journal \u00ab\u00a0Le Soir\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Le Soir Mag\u00a0\u00bb, en couleur, \u00ab\u00a0Le Soir Illustr\u00e9\u00a0\u00bb constituent \u00e9galement des archives. Beaucoup de leurs couvertures sont connues. On peut parfois les trouver sur les march\u00e9s aux puces, dans les bouquineries. \u00ab\u00a0Le Soir illustr\u00e9\u00a0\u00bb \u00e9tait \u00e9dit\u00e9 dans un beau grand format en couleurs. Ses titres ou ses sujets \u00e9taient fameux\u00a0: \u00ab\u00a0Le roi des Belges en visite au Congo\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Sur Patrice Lumumba\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0La mort de Lumumba\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Les Belges ont d\u00fb fuir le Congo\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Enqu\u00eates men\u00e9es aupr\u00e8s des \u00e9tudiants congolais ou des Africains en Belgique\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Sur l\u2019exposition universelle de Bruxelles\u00a0\u00bb, etc.<\/p>\n<p>Ce qui est certain c\u2019est que le mus\u00e9e de Tervuren d\u00e9tient \u00e9norm\u00e9ment de choses que nous devons r\u00e9cup\u00e9rer. Par contre, selon leur point de vue, c\u2019est \u00e0 nous de leur l\u00e9guer des archives. Prenons pour exemple les donations de veuves de colons\u00a0: \u00ab\u00a0Mon mari vient de mourir, je voudrais l\u00e9guer ses souvenirs d\u2019Afrique au Mus\u00e9e\u00a0\u00bb. Le probl\u00e8me, c\u2019est que Tervuren devient le lieu d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la centralisation de toutes les m\u00e9moires\u00a0\u00bb. C\u2019est pour cela que la constitution d\u2019archives africaines ind\u00e9pendantes du mus\u00e9e permettrait la \u00ab\u00a0recentralisation de la m\u00e9moire par rapport aux centres du Pouvoir\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Id\u00e9alement, les institutions qui d\u00e9tiennent des archives devraient les l\u00e9guer \u00e0 un Centre Culturel Panafricain plut\u00f4t qu\u2019au Mus\u00e9e de Tervuren. Nous devons \u00eatre fermes et leur dire\u00a0:\u00a0<i>\u00ab\u00a0Nous,\u00a0<strong>Centre Culturel Panafricain<\/strong>, exigeons, la r\u00e9colte des archives de toute cette p\u00e9riode-l\u00e0, et aller, jusqu\u2019\u00e0 exiger que la Biblioth\u00e8que Nationale nous l\u00e8gue des exemplaires des livres d\u2019auteurs africains&#8230; Il en va de m\u00eame pour tous les m\u00e9moires des \u00e9tudiants africains des ann\u00e9es 60 et 70\u00a0: qui doivent encore \u00eatre dans les universit\u00e9s\u00a0\u00bb<\/i>.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">-#\u00a0<strong>3. Publications<\/strong><\/h3>\n<p>Un autre enjeu consiste \u00e0 se doter de projet \u00e9ditorial d\u00e9colonial. Il s\u2019agit de pouvoir \u00e9diter par nous-m\u00eames des livres qui s\u2019inscrivent dans cette perspective. En lien avec cette proposition, nous pourrions d\u00e9j\u00e0 essayer de publier en autoproduction des livres-livrets-plaquettes sur diff\u00e9rents sujets. Il en existe d\u00e9j\u00e0\u00a0: \u00ab\u00a0Burqa bla bla\u00a0\u00bb, \u00e9dit\u00e9 par Bruxelles Panth\u00e8res a \u00e9t\u00e9 vendu \u00e0 9 euros, il comprend une centaine de pages, et regroupe diff\u00e9rents auteurs. Le livre a \u00e9t\u00e9 imprim\u00e9 \u00e0 150 exemplaires. Tout comme \u00ab\u00a0The Making of Anders B. Breivik\u00a0\u00bb (sur l\u2019islamophobie), 65 pages, 5 euros, aussi publi\u00e9 en autoproduction. D\u2019autres initiatives r\u00e9centes existent\u00a0comme la publication du livre Being Imposed Upon (publication d\u2019une dizaine d\u2019auteures afro-descendantes de Belgique). L\u2019articulation de ces initiatives est un enjeu important.<br class=\"autobr\" \/>Parmi les th\u00e9matiques \u00e0 approfondir dans ces publications, nous avons \u00e9voqu\u00e9 des recherches sur la n\u00e9grophobie dans le prolongement de l\u2019histoire coloniale, sur les relations entre Africains du Nord et Africains Subsahariens\u00a0; sur l\u2019histoire des mouvements des Noirs et des Afro-descendants de ces 20 derni\u00e8res ann\u00e9es\u00a0; sur les crimes policiers\u00a0; sur les politiques migratoires\u00a0; sur les articulations entre islamophobie et n\u00e9grophobie en Belgique, etc.<\/p>\n<p>Lors de la deuxi\u00e8me soir\u00e9e, ces th\u00e9matiques ont donn\u00e9 lieu \u00e0 des \u00e9changes extr\u00eamement riches concernant la th\u00e9matique des relations entre Africains Subsahariens et Africains du Nord. L\u2019un des aspects les plus int\u00e9ressants de ces \u00e9changes \u00e9tait d\u2019expliciter tr\u00e8s clairement certains des pi\u00e8ges \u00e0 \u00e9viter, et les pr\u00e9cautions \u00e0 prendre pour traiter cette th\u00e9matique dans une perspective d\u00e9coloniale.<\/p>\n<p><strong>Extraits de nos discussions\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p><strong>Nordine\u00a0<\/strong>\u00a0: La question de la relation entre les Noirs et les Arabes ne doit pas \u00eatre un sujet tabou. \u00c7a ne devient un probl\u00e8me que quand c\u2019est l\u2019agenda des Blancs qui nous l\u2019impose. En fait, ce type de question se pose \u00e0 diff\u00e9rents niveaux \u00e0 propos du continent africain. Dans les soci\u00e9t\u00e9s majoritairement arabes, le racisme anti-Noirs existe. Par contre, tant au Maroc, qu\u2019en Alg\u00e9rie, ou en Tunisie, il y a des militants d\u00e9coloniaux panafricains qui m\u00e8nent le combat anti-raciste. Une perspective d\u00e9coloniale consiste \u00e0 s\u2019inspirer de ce que font nos fr\u00e8res et nos s\u0153urs activistes sur le continent en la mati\u00e8re. Dans ce d\u00e9bat, il ne faut jamais perdre de vue l\u2019existence d\u2019une communaut\u00e9 de destins. Les Noirs et les Arabes qui sont ici, ne sont pas l\u00e0 par hasard, et ils subissent les m\u00eames types de discriminations (logement, emploi, sant\u00e9, police). Maintenant, si on veut analyser historiquement l\u2019esclavagisme, il faut bien distinguer la Traite, qui a produit extermination et l\u2019importation d\u2019\u00eatres humains d\u2019un c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Atlantique \u00e0 l\u2019autre pour construire une nation europ\u00e9enne, avec d\u2019autres formes d\u2019esclavage incomparables, comme celui des empires ottomans.<\/p>\n<p>En tout cas, ce n\u2019est pas un sujet tabou, mais il faut prendre le temps de l\u2019aborder, parce qu\u2019il y a des gens qui ne sont pas pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 \u00e7a\u2026<\/p>\n<p><strong>V\u00e9ronique<\/strong>\u00a0: Une s\u00e9rie de questions doivent se traiter dans des espaces non mixtes (Noirs\/Arabes). Ainsi, un travail d\u2019analyse entre communaut\u00e9s pour s\u2019op\u00e9rer et aboutir \u00e0 \u00e9tablir des convergences entre ces communaut\u00e9s. Il s\u2019agit \u00e9galement de sujets d\u2019\u00e9tudes, des objets de recherches. Les instincts racistes m\u00e9ritent plusieurs histoires dans le monde. D\u2019autre part,, le fait de se retrouver ici dans des positions minoritaires, exploit\u00e9s, humili\u00e9s, domin\u00e9s, a \u00e9videmment un rapport crucial avec ces histoires-mondes&#8230; Ce n\u2019est pas un sujet facile \u00e0 aborder et il doit avoir son temps et ses autonomies. Le Bozar, par exemple, avait organis\u00e9 un d\u00e9bat sans analyse de la position blanche sur ce sujet avec des associations d\u2019Afro-descendants, et pensait r\u00e9gler la question en 2 heures. C\u2019est impossible, il s\u2019agit de v\u00e9ritables chantiers. Si on ne leur consacre par de temps, on est encore une fois dans le truc moral de faire amende honorable.<\/p>\n<p><strong>Jean Claude<\/strong>\u00a0: Cette histoire \u00e9tait toujours d\u2019actualit\u00e9 en 2017 lors du faux d\u00e9bat \u00ab\u00a0Pour ou contre la colonisation belge\u00a0du Congo\u00a0\u00bb organis\u00e9 \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie Royale d\u2019Art et de litt\u00e9rature de Belgique. Le premier argument utilis\u00e9 par Etienne Davignon pour justifier la colonisation, est le m\u00eame que celui qu\u2019on retrouve sur le monument du Cinquantenaire d\u00e9di\u00e9 aux pionniers belges au Congo\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019h\u00e9ro\u00efsme militaire belge an\u00e9antit l\u2019Arabe esclavagiste\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>V\u00e9ronique<\/strong>\u00a0: En tous les cas, au niveau institutionnel l\u2019histoire coloniale est si peu trait\u00e9e, que nous sommes oblig\u00e9s de la travailler par nous-m\u00eames. C\u2019est un fait, et \u00e7a constitue un vide que l\u2019on doit remplir. Le travail \u00e0 faire, en tant que d\u00e9coloniaux, est gigantesque.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">-#\u00a0<strong>4. D\u00e9coloniser les arts, le th\u00e9\u00e2tre en particulier\u00a0: T\u00e9moignage de Fran\u00e7ois.<\/strong><\/h3>\n<p>Fran\u00e7ois est com\u00e9dien, anthropologue, Congolais, Belge, et guide au Mus\u00e9e de Tervuren.<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois\u00a0<\/strong>\u00a0: J\u2019ai parfois affaire \u00e0 des projets th\u00e9\u00e2traux en lien avec le d\u00e9colonial. J\u2019\u00e9tablis alors prolongement avec ce que je fais d\u2019habitude au Mus\u00e9e, je transmets, et le ou la metteur.e en sc\u00e8ne \u00e9crit. \u00c7a ne me d\u00e9range pas qu\u2019un.e Blanc-he, de temps \u00e0 autre, s\u2019approprie le mus\u00e9e, parce que c\u2019est un mus\u00e9e de la blanchit\u00e9.<br class=\"autobr\" \/>Je ne crois pas qu\u2019il y ait un com\u00e9dien ou un r\u00e9alisateur afro-descendant qui ait envie de faire quelque chose dans ce lieu. Une lassitude s\u2019installe \u00e0 n\u2019entendre que les Afro-descendants parler de ce mus\u00e9e. Il m\u2019arrive d\u2019accepter de participer, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, \u00e0 ces projets en esp\u00e9rant qu\u2019ils soient du m\u00eame niveau que\u00a0<i>\u00ab\u00a0Palimpsest of the Africa Museum\u00a0\u00bb<\/i>\u00a0de\u00a0<strong>Matthias De Groof<\/strong>.<\/p>\n<p>Ces com\u00e9dien.ens ou metteur.euses en sc\u00e8ne disposent souvent de livres, mais le probl\u00e8me est qu\u2019ils ou elles ne les lisent pas. Ils\/Elles utilisent le scientisme du metteur en sc\u00e8ne au m\u00eame titre que le scientisme du scientifique, comme par exemple le sp\u00e9cialiste des pierres et des minerais qui peut se cacher derri\u00e8re la connaissance de la pierre de coltan pour ne pas analyser le contexte politique pr\u00e9sent autour du coltan. C\u2019est pareil quand on utilise le scientisme du metteur en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Le th\u00e9\u00e2tre est un milieu hyper hi\u00e9rarchique, o\u00f9 la subjectivit\u00e9 du metteur en sc\u00e8ne fait avancer le projet th\u00e9\u00e2tral. Et on l\u2019accepte. En tant qu\u2019acteur, tu dois avoir ce genre de consentement. Ce consentement que tu donnes en tant que force de proposition. Mais le mus\u00e9e est comme une bo\u00eete de Pandore.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, tu veux critiquer, \u00e0 juste titre, le mus\u00e9e, mais comme les Afro-descendants l\u2019ont d\u00e9j\u00e0 fait avant toi, ils ont d\u00e9j\u00e0 dit qu\u2019on ne peut pas transformer ou d\u00e9coloniser ce mus\u00e9e. C\u2019est tr\u00e8s bien. Mais il faut interroger le fait d\u2019en faire une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre \u00e0 destination du public Blanc, des abonn\u00e9s du Th\u00e9\u00e2tre du Parc, etc. En r\u00e9inventant l\u2019eau chaude, en traitant des questions de restitution ou en reprenant des mots comme \u00ab\u00a0logique et \u00e9thique communicationnelle\u00a0\u00bb comme si ce vocabulaire \u00e9tait inspir\u00e9 par Moli\u00e8re, Shakespeare, Derrida, Brecht.<\/p>\n<p>A partir de ce scientisme, tout devient possible et pas dans le sens d\u2019une transformation effective. La mati\u00e8re d\u00e9coloniale passe \u00e0 la moulinette du casting et de ce que demande le metteur en sc\u00e8ne pour toucher son public blanc, en \u00e9vin\u00e7ant par exemple ce qu\u2019une actrice afro-descendante pourrait dire d\u2019afro-f\u00e9ministe au profit d\u2019histoires crois\u00e9es avec la Belgique, avec un anc\u00eatre blanc d\u2019un com\u00e9dien noir, etc. Si tu montres \u00e7a \u00e0 un public de Blancs habitu\u00e9s au Th\u00e9\u00e2tre National, \u00e9videmment, il va dire \u00ab\u00a0Quel artiste\u00a0!\u00a0\u00bb, mais \u00e7a ne va pas faire avancer le shmilblick \u00e0 propos de l\u2019\u00e9thique relationnelle&#8230; Tu rencontres aussi des gens qui te font participer \u00e0 un projet tout en en sachant que tu es indig\u00e9niste, que tu kiffes les Indig\u00e8nes de la R\u00e9publique et qui vont te faire un bashing hashtag Bouteldja au quotidien. Et ces gens dans leur subjectivit\u00e9 de metteur en sc\u00e8ne, ils t\u2019en parlent. Dans le pire des cas, cela donne de l\u2019universalisme \u00e0 propos du Mus\u00e9e, alors qu\u2019il s\u2019agissait de d\u00e9noncer.<\/p>\n<p>Comme acteur, je suis parfois le seul homme, et tr\u00e8s souvent le seul homme noir. Cela te renvoie \u00e0 la crainte de \u00ab\u00a0faire le mot de trop\u00a0\u00bb pour ne pas justement rappeler l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, pour ne pas \u00eatre le corps noir qui crie sur ces pauvres femmes, ou qui rappelle \u00e0 chaque fois la misogynie noire suppos\u00e9e que je pourrais avoir.<br class=\"autobr\" \/>Alors, parfois, mon but, c\u2019est de faire pencher la balance sur ce que je sais, ce que j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9, ce qui marcherait pour tel projet. Et aussi de raconter ces histoires o\u00f9 tu h\u00e9sites entre arr\u00eater les projets et intervenir sur les projets.<\/p>\n<p>Ce qui est int\u00e9ressant, c\u2019est qu\u2019il s\u2019agit aussi de collectifs de femmes de la culture qui veulent f\u00e9miniser les th\u00e9\u00e2tres. Ce qui est tr\u00e8s, tr\u00e8s bien. Mais en attendant, il n\u2019y a pas de femme noire r\u00e9alisatrice. J\u2019h\u00e9site souvent entre prendre ma casquette d\u2019anthropologue, je joue encore le maquis, ou prendre ma casquette d\u2019acteur, il y a eu aussi un tr\u00e8s chouette monologue. J\u2019ai pu d\u00e9velopper tout cela \u00e0 partir de ma condition d\u2019\u00e9volu\u00e9, d\u2019un travail sur mes anc\u00eatres. J\u2019ai cr\u00e9\u00e9 une sc\u00e8ne o\u00f9 j\u2019ai rendu hommage \u00e0 mes anc\u00eatres, mais je me dis que dans cette disposition-l\u00e0, mais pas pour le cadre de projets o\u00f9 il y aurait diff\u00e9rentes perspectives sur le mus\u00e9e pour en gros les \u00e9galiser.<\/p>\n<p><strong>V\u00e9ronique\u00a0<\/strong>\u00a0: Cela marche comment ces processus d\u2019\u00e9galisation\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois\u00a0<\/strong>\u00a0: Tu as parfois des lignes dramaturgiques o\u00f9 tu fais jouer les hommes par des femmes, des com\u00e9diens noirs par des com\u00e9diens blancs, des handicap\u00e9s par des personnes \u00ab\u00a0valides\u00a0\u00bb etc. C\u2019est cette volont\u00e9 soi-disant d\u2019\u00eatre inclusif, mais en fait c\u2019est de l\u2019universalisme r\u00e9publicain cach\u00e9. Un jour, on a m\u00eame propos\u00e9 \u00e0 une com\u00e9dienne alg\u00e9ro-italienne, le r\u00f4le d\u2019un petit fils de colon. En m\u00eame temps, la fille est tr\u00e8s talentueuse, mais elle est descendante de Harki. M\u00eame pour elle, en tant qu\u2019actrice, il y a une dissonance cognitive. Mais tout cela, une metteuse en sc\u00e8ne blanche, ne le ressent pas.<br class=\"autobr\" \/>Il y a une colonialit\u00e9 extr\u00eamement pr\u00e9sente dans le milieu culturel et th\u00e9\u00e2tral belge, qui pour le moment se situe dans la reproduction du paternalisme. Le probl\u00e8me r\u00e9side dans le fait que pour tout com\u00e9dien ou com\u00e9dienne racis\u00e9 qui rentre dans ce circuit par les \u00e9coles, il y a d\u2019abord le passage oblig\u00e9 de faire son \u00e9colage dans tous les r\u00f4les st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s, dans les pubs, avant, \u00e0 un moment donn\u00e9, de pouvoir faire son projet libre. \u00c7a me rappelle tout \u00e7a, \u00e7a me rappelle \u00e0 quel point il y a une \u00e9norme colonialit\u00e9, il y a un \u00e9norme chantier au niveau de la culture.<\/p>\n<p><strong>V\u00e9ronique\u00a0<\/strong>\u00a0: C\u2019est violent.<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois\u00a0<\/strong>\u00a0: Oui, c\u2019est violent. Et si on compare avec le mus\u00e9e, gr\u00e2ce \u00e0 la militance, il y a maintenant des leviers. Le mus\u00e9e ne peut plus faire ce qu\u2019il veut. Mais au niveau du th\u00e9\u00e2tre, au niveau du cin\u00e9ma, les gens font ce qu\u2019ils veulent. Ils colportent les imaginaires, se servent de la mati\u00e8re et des histoires, et remplissent un agenda qui n\u2019est pas d\u00e9colonial. Ils d\u00e9cident de ce qui est juste, de ce qu\u2019est de l\u2019ordre du militantisme. On sent bien le paternalisme \u00e0 l\u2019\u00e9gard du public\u00a0; on va lui expliquer, sans jamais l\u2019avoir fait, qu\u2019est-ce que le militantisme, c\u2019est quoi bien militer.<\/p>\n<p><strong>V\u00e9ronique\u00a0<\/strong>\u00a0: J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019on trouve souvent les traits que tu d\u00e9cris chez beaucoup de Blancs qui sont engag\u00e9s. C\u2019est comme si cet engagement leur donnait le droit de r\u00e9genter la mani\u00e8re de se comporter des Noirs. \u00ab\u00a0On d\u00e9fend la cause des Noirs, mais il ne faut pas non plus qu\u2019eux-m\u00eames exag\u00e8rent, il faut qu\u2019on soit ensemble\u2026\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois\u00a0<\/strong>\u00a0: Non, vraiment, je pr\u00e9f\u00e8re encore guider des visites au mus\u00e9e, et travailler sur les monologues de spectacle sur mon p\u00e8re, sur sa musique, plut\u00f4t que de participer \u00e0 des projets qui sont d\u00e9j\u00e0 vieux.<\/p>\n<p><strong>Nordine\u00a0<\/strong>\u00a0: On vit dans un pays de malades. Quand tu observes la culture aujourd\u2019hui\u2026 Ce sont des cingl\u00e9s, \u00e7a me fait penser \u00e0 l\u2019histoire de Mawda, elle a \u00e9t\u00e9 jou\u00e9e au th\u00e9\u00e2tre. L\u2019histoire a \u00e9t\u00e9 li\u00e9e avec cinq autres histoires dont celle d\u2019une fille qui voulait \u00eatre un gar\u00e7on, tout est m\u00e9lang\u00e9, tu ne sais plus de quoi on parle. Des dialogues importants qui sont jou\u00e9s comme \u00e7a, sur un ton de th\u00e9\u00e2tre, avec en arri\u00e8re fond des sons comme des bourdonnements pratiqu\u00e9s pour la m\u00e9ditation zen. Dans une autre pi\u00e8ce, il y avait des textes int\u00e9ressants sur Mawda, mais racont\u00e9s sur un ton\u2026ce sont des cingl\u00e9s. En fait, c\u2019est leur propre th\u00e9rapie, avec des sans papiers mis en miroir avec une personne trans\u00a0; mais \u00e7a ne concerne ni l\u2019un ni l\u2019autre, en fait.<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois\u00a0<\/strong>\u00a0: Ils pensent que l\u2019on pourrait faire mine de croire v\u00e9ritablement qu\u2019on est tous \u00e9gaux. Depuis BLM, on dit \u00ab\u00a0Non, nous ne sommes pas \u00e9gaux, tant que le syst\u00e8me perdure, nous ne serons pas \u00e9gaux, ce n\u2019est pas possible\u00a0\u00bb. George Floyd nous dit que vivre dans sa bulle et ignorer \u00e7a, c\u2019est un choix politique, tu le fais en ton \u00e2me et conscience maintenant.<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois\u00a0<\/strong>\u00a0: Ces exp\u00e9riences montrent bien l\u2019importance d\u2019avoir des espaces o\u00f9 les artistes Afro-descendants peuvent cr\u00e9er en non mixit\u00e9. Parce que sans \u00e7a, tout ce qui se passe l\u00e0, \u00e7a va \u00eatre extrait pour \u00eatre instrumentalis\u00e9, et servir d\u2019autres agendas. C\u2019est vers \u00e7a qu\u2019on se dirige dans les prochaines saisons.<\/p>\n<p><strong>V\u00e9ronique\u00a0<\/strong>\u00a0: En effet. il semble assez clair qu\u2019il y a un mot d\u2019ordre de faire du d\u00e9colonial \u00e0 la faveur du f\u00e9minisme blanc. Avec le droit de pouvoir formuler des critiques sans se remettre en question, parce que la colonisation serait d\u2019abord masculine\u00a0; les femmes n\u2019y auraient pas touch\u00e9, ce n\u2019\u00e9taient pas elles, etc. C\u2019est trop facile de croire qu\u2019on peut critiquer sans avoir \u00e0 prendre en consid\u00e9ration le r\u00f4le qu\u2019on a jou\u00e9 dans cette histoire coloniale, pour ensuite se situer \u00e0 un niveau d\u2019\u00e9quivalence de souffrances.<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois\u00a0<\/strong>\u00a0: J\u2019ai eu envie de devenir com\u00e9dien parce que j\u2019ai vu des com\u00e9diens au th\u00e9\u00e2tre jouer du Aim\u00e9 C\u00e9saire. C\u2019est le genre de pi\u00e8ce o\u00f9 tu sens que m\u00eame si le metteur en sc\u00e8ne essaie d\u2019instrumentaliser le texte, le texte est tellement puissant que le sens te vient directement, quelle que soit la mise en sc\u00e8ne. C\u2019est cette \u00e9cole-l\u00e0 qui m\u2019a donn\u00e9 envie de devenir com\u00e9dien, c\u2019est ce th\u00e9\u00e2tre-l\u00e0 qui se joue en Afrique. Cahier d\u2019un retour au pays natal, c\u2019est jou\u00e9 partout, et c\u2019est d\u2019une violence, et le texte\u2026 C\u00e9saire l\u2019a \u00e9crit avec une telle po\u00e9sie, avec une po\u00e9sie brute, une vitalit\u00e9 africaine, antillaise, que c\u2019est impossible de l\u2019instrumentaliser. C\u2019est l\u00e0 que tu vois les strat\u00e9gies de nos anc\u00eatres, \u00ab\u00a0C\u2019est d\u2019accord, je ma\u00eetrise le fran\u00e7ais mais je vais y mettre plein de doubles sens pour faire en sorte que ce soit impossible d\u2019instrumentaliser\u00a0le texte\u00a0\u00bb. Cahier d\u2019un retour au pays natal, c\u2019est\u00a0\u00ab\u00a0ininstrumentalisable\u00a0\u00bb\u00a0; Tu donnes \u00e7a \u00e0 un Africain, toute la force de la colonisation sort. Une saison au Congo, c\u2019est pareil. Tu peux chipoter tant que tu veux, le texte est tellement limpide que tu ne peux pas te cacher. Il n\u2019y a pas moyen de ne pas voir l\u2019\u00e9l\u00e9ment colonial dedans.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">-#\u00a0<strong>5. Retourner au pays le plus souvent possible<\/strong><\/h3>\n<p>Cette proposition a \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9e en lien avec ce que conseillait Achille Mbembe aux membres de la diaspora africaine lors d\u2019une conf\u00e9rence \u00e0 Bruxelles, il disait en gros \u00ab\u00a0Rentrez au pays\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Il faut rentrer\u00a0\u00bb. C\u2019\u00e9tait \u00e9tonnant comme prise de position\u00a0: \u00ab\u00a0Mais il l\u2019a dit. Personnellement, je demanderais \u00e0 tous les Afro-descendants d\u2019aller plus souvent en Afrique. Si on pouvait mettre en place des moyens collectifs pour rendre \u00e7a possible, pour payer les trajets\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0En tant qu\u2019Afro-europ\u00e9en, on doit \u00eatre dans les deux, tout le temps. Oui, il faut retourner r\u00e9guli\u00e8rement, au moins une fois par an, pour continuer d\u2019\u00eatre au contact de ce continent qui \u00e9volue tr\u00e8s vite. Non pas retourner de mani\u00e8re d\u00e9finitive, et attendre que le monde explose, que les Chinois ach\u00e8tent toutes les parts de terres arables encore disponibles au Congo. Ce serait bien que des Congolais retournent au pays pour cultiver la terre, mais tout en \u00e9tant ici aussi\u00a0\u00bb.<br class=\"autobr\" \/>Cette proposition est d\u2019autant plus envisageable que de nombreuses ONG et associations b\u00e9n\u00e9ficient de ressources publiques pour organiser p\u00e9riodiquement des voyages de sensibilisation en \u00e9ducation \u00e0 la citoyennet\u00e9 mondiale et solidaire (ECMS) dans les pays du Sud.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">-#\u00a0<strong>6. Comm\u00e9morer\/C\u00e9l\u00e9brer les 100 ans du deuxi\u00e8me Congr\u00e8s Panafricain de Bruxelles<\/strong><\/h3>\n<p>Photos de la conf\u00e9rence panafricaine de Bruxelles (cf. \u00e9vocation par le groupe)<br class=\"autobr\" \/>Enfin, lors de la deuxi\u00e8me soir\u00e9e, nous avons appris que le mois de septembre 2021 marquera le centenaire du deuxi\u00e8me Congr\u00e8s Panafricain organis\u00e9 \u00e0 Bruxelles.<br class=\"autobr\" \/>\u00ab\u00a0Parrain\u00e9 par la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), le deuxi\u00e8me Congr\u00e8s Panafricain s\u2019est tenu du 28 ao\u00fbt au 6 septembre 1921 dans trois villes diff\u00e9rentes &#8211; Londres, Bruxelles et Paris &#8211; et il a entra\u00eene l\u2019adoption d\u2019un certain nombre de r\u00e9solutions publi\u00e9es dans le magazine The Crisis. Cette deuxi\u00e8me r\u00e9union accueille 113 d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s et se concentre sur les questions relatives \u00e0 l\u2019in\u00e9galit\u00e9 raciale, aux obstacles \u00e0 l\u2019\u00e9volution de l\u2019Afrique et \u00e0 l\u2019auto-gouvernance africaine. Elle conduit \u00e9galement \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019une organisation politique permanente\u00a0: l\u2019Association Panafricaine\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>V\u00e9ronique\u00a0<\/strong>\u00a0: Il faut organiser quelque chose en septembre \u00e0 Bruxelles, ce n\u2019est pas possible autrement, tenter de r\u00e9unir tous les protagonistes au moins \u00e0 l\u2019\u00e9chelle belge, si on n\u2019a pas la possibilit\u00e9 de le faire \u00e0 un niveau international. En tout cas, il faut faire quelque chose. Et c\u2019est aujourd\u2019hui qu\u2019il faut le pr\u00e9parer. Il y a eu un interstice \u00e0 saisir entre ce Congr\u00e8s et les dynamiques Noires \u00e0 un niveau transnational, cet \u00e9v\u00e9nement, est fondateur de dynamiques Noires.<\/p>\n<p><strong>Nordine\u00a0<\/strong>\u00a0: Mais ils ne pouvaient pas \u00ab\u00a0officiellement\u00a0\u00bb parler du Congo lors du Congr\u00e8s Panafricain. C\u2019\u00e9tait la condition pour pouvoir organiser cette conf\u00e9rence. Pour la conclusion de l\u2019article, on pourrait \u00e9crire\u00a0: On se retrouve en septembre 2021 pour les 100 ans du Congr\u00e8s Panafricain de Bruxelles\u2026<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"auteurs\">par\u00a0<a class=\" auteur auteur4\" title=\"0000 \" href=\"http:\/\/www.iteco.be\/Jean-Claude-Mullens\">Jean Claude Mullens<\/a><\/div>\n<div><em>[Cet article a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans la<\/em>\u00a0<a href=\"http:\/\/www.iteco.be\/revue-antipodes\/de-la-decolonisation-prelude\/\">Revue Antipodes<\/a>\u00a0<em>ITECO]<\/em><\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est avec V\u00e9ronique Clette-Gakuba, sociologue \u00e0 l\u2019ULB, que nous avons essay\u00e9 de poser quelques bases, pistes, orientations en vue de cr\u00e9er cet espace r\u00e9dactionnel. ITECO a ensuite sollicit\u00e9 quatre personnes, militant.e.s d\u00e9coloniaux issus des diasporas africaines, et les a invit\u00e9.e.s \u00e0 participer \u00e0 deux rencontres de 3 heures en f\u00e9vrier et en mars 2021. 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