{"id":5270,"date":"2022-09-17T14:30:54","date_gmt":"2022-09-17T13:30:54","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=5270"},"modified":"2022-09-17T14:32:36","modified_gmt":"2022-09-17T13:32:36","slug":"quatre-heures-a-chatila","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=5270","title":{"rendered":"Quatre heures \u00e0 Chatila"},"content":{"rendered":"<p><strong>Jean Genet<\/strong> \u2013 <em>Note de la r\u00e9daction \u2013 Il y a 40 ans, du 16 au 18 septembre 1982, l\u2019horreur s\u2019est abattue dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila \u00e0 Beyrouth. Durant plus de 40 heures, pr\u00e8s de 3000 Palestiniens ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9cim\u00e9s par des miliciens phalangistes libanais arm\u00e9s et prot\u00e9g\u00e9s par les forces d\u2019occupation isra\u00e9liennes. Un massacre planifi\u00e9 et orchestr\u00e9 par l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne.<br \/>\nEn septembre 1982, Jean Genet accompagne \u00e0 Beyrouth Layla Shahid, devenue pr\u00e9sidente de l\u2019Union des \u00e9tudiants Palestiniens. Le 16 septembre ont lieu les massacres de Sabra et Chatila par les milices libanaises, avec l\u2019active complicit\u00e9 de l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne qui vient d\u2019envahir et d\u2019occuper le Liban.<br \/>\nLe 19 septembre, Genet est un des premiers Europ\u00e9ens \u00e0 pouvoir p\u00e9n\u00e9trer dans le camp de Chatila. Dans les mois qui suivent, il \u00e9crit \u00ab Quatre heures \u00e0 Chatila \u00bb, publi\u00e9 en janvier 1983 dans La Revue d\u2019\u00e9tudes palestiniennes.<\/em><\/p>\n<p><em>Ce texte magnifique, r\u00e9quisitoire implacable contre les responsables de cet acte de barbarie, ne commence pas par \u00e9voquer l\u2019horreur du charnier. Il commence par le souvenir des six mois pass\u00e9s dans les camps palestiniens avec les feddayin, dix ans avant le massacre de Sabra et Chatila.<\/em><!--more--><\/p>\n<figure class=\"entry-thumbnail\"><img decoding=\"async\" title=\"Jean Genet - Photo : archives\" src=\"https:\/\/www.chroniquepalestine.com\/wp-content\/uploads\/2017\/09\/11-17.jpg\" alt=\"Jean Genet - Photo : archives\" \/><figcaption class=\"wp-caption-text\">Jean Genet &#8211; Photo : archives<\/figcaption><\/figure>\n<p>\u00ab A Chatila, \u00e0 Sabra, des non-juifs ont massacr\u00e9 des non-juifs, en quoi cela nous concerne-t-il ? \u00bb \u2013 Menahem Begin (\u00e0 la Knesset)<\/p>\n<p>Personne, ni rien, aucune technique du r\u00e9cit, ne dira ce que furent les six mois pass\u00e9s par les feddayin dans les montagnes de Jerash et d\u2019Ajloun en Jordanie, ni surtout leurs premi\u00e8res semaines. Donner un compte rendu des \u00e9v\u00e9nements, \u00e9tablir la chronologie, les r\u00e9ussites et les erreurs de l\u2019OLP, d\u2019autres l\u2019ont fait. L\u2019air du temps, la couleur du ciel, de la terre et des arbres, on pourra les dire, mais jamais faire sentir la l\u00e9g\u00e8re \u00e9bri\u00e9t\u00e9, la d\u00e9marche au dessus de la poussi\u00e8re, l\u2019\u00e9clat des yeux, la transparence des rapports non seulement entre feddayin, mais entre eux et les chefs. Tous, tous, sous les arbres \u00e9taient fr\u00e9missants, rieurs, \u00e9merveill\u00e9s par une vie si nouvelle pour tous, et dans ces fr\u00e9missements quelque chose d\u2019\u00e9trangement fixe, aux aguets, prot\u00e9g\u00e9, r\u00e9serv\u00e9 comme quelqu\u2019un qui prie sans rien dire. Tout \u00e9tait \u00e0 tous. Chacun en lui-m\u00eame \u00e9tait seul. Et peut-\u00eatre non. En somme souriants et hagards. La r\u00e9gion jordanienne o\u00f9 ils s\u2019\u00e9taient repli\u00e9s, selon un choix politique, \u00e9tait un p\u00e9rim\u00e8tre allant de la fronti\u00e8re syrienne \u00e0 Salt, pour la longueur, d\u00e9limit\u00e9e par le Jourdain et par la route de Jerash \u00e0 Irbid. Cette grande longueur \u00e9tait d\u2019environ soixante kilom\u00e8tres, sa profondeur vingt d\u2019une r\u00e9gion tr\u00e8s montagneuse couverte de ch\u00eanes verts, de petits villages jordaniens et d\u2019une culture assez maigre. Sous les bois et sous les tentes camoufl\u00e9es les feddayin avaient dispos\u00e9 des unit\u00e9s des unit\u00e9s de combattants et des armes l\u00e9g\u00e8res et semi-lourdes. Une fois sur place, l\u2019artillerie, dirig\u00e9e surtout contre d\u2019\u00e9ventuelles op\u00e9rations jordaniennes, les jeunes soldats entretenaient les armes, les d\u00e9montaient pour les nettoyer, les graisser, et les remontaient \u00e0 toute vitesse. Quelques-uns r\u00e9ussissaient l\u2019exploit de d\u00e9monter et de remonter les armes les yeux band\u00e9s afin de pouvoir le r\u00e9ussir la nuit. Entre chaque soldat et son arme s\u2019\u00e9tait \u00e9tabli un rapport amoureux et magique. Comme les feddayin avaient quitt\u00e9 depuis peu l\u2019adolescence, le fusil en tant qu\u2019arme \u00e9tait le signe de la virilit\u00e9 triomphante, et apportait la certitude d\u2019\u00eatre. L\u2019agressivit\u00e9 disparaissait : le sourire montrait les dents.<\/p>\n<p>Pour le reste du temps, les feddayin buvaient du th\u00e9, critiquaient leurs chefs et les gens riches, palestiniens et autres, insultaient Isra\u00ebl, mais parlaient surtout de la r\u00e9volution, de celle qu\u2019ils menaient et de celle qu\u2019ils allaient entreprendre.<br \/>\nPour moi, qu\u2019il soit plac\u00e9 dans le titre, dans le corps d\u2019un article, sur un tract, le mot \u00ab Palestiniens \u00bb \u00e9voque imm\u00e9diatement des feddayin dans un lieu pr\u00e9cis \u2013 la Jordanie \u2013 et \u00e0 une \u00e9poque que l\u2019on peut dater facilement : octobre, novembre, d\u00e9cembre 70, janvier, f\u00e9vrier, mars, avril 1971. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 et c\u2019est l\u00e0 que je connus la R\u00e9volution palestinienne. L\u2019extraordinaire \u00e9vidence de ce qui avait lieu, la force de ce bonheur d\u2019\u00eatre se nomme aussi la beaut\u00e9.<br \/>\nIl se passa dix ans et je ne sus rien d\u2019eux, sauf que les feddayin \u00e9taient au Liban. La presse europ\u00e9enne parlait du peuple palestinien avec d\u00e9sinvolture, d\u00e9dain m\u00eame. Et soudain, Beyrouth-Ouest.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<br \/>\n* * *<\/center>&nbsp;<\/p>\n<p>Une photographie a deux dimensions, l\u2019\u00e9cran du t\u00e9l\u00e9viseur aussi, ni l\u2019un ni l\u2019autre ne peuvent \u00eatre parcourus. D\u2019un mur \u00e0 l\u2019autre d\u2019une rue, arqu\u00e9s ou arc-bout\u00e9s, les pieds poussant un mur et la t\u00eate s\u2019appuyant \u00e0 l\u2019autre, les cadavres, noirs et gonfl\u00e9s, que je devais enjamber \u00e9taient tous palestiniens et libanais. Pour moi comme pour ce qui restait de la population, la circulation \u00e0 Chatila et \u00e0 Sabra ressembla \u00e0 un jeu de saute-mouton. Un enfant mort peut quelquefois bloquer les rues, elles sont si \u00e9troites, presque minces et les morts si nombreux. Leur odeur est sans doute famili\u00e8re aux vieillards : elle ne m\u2019incommodait pas. Mais que de mouches. Si je soulevais le mouchoir ou le journal arabe pos\u00e9 sur une t\u00eate, je les d\u00e9rangeais.<\/p>\n<p>Rendues furieuses par mon geste, elles venaient en essaim sur le dos de ma main et essayaient de s\u2019y nourrir. Le premier cadavre que je vis \u00e9tait celui d\u2019un homme de cinquante ou soixante ans. Il aurait eu une couronne de cheveux blancs si une blessure (un coup de hache, il m\u2019a sembl\u00e9) n\u2019avait ouvert le cr\u00e2ne. Une partie de la cervelle noircie \u00e9tait \u00e0 terre, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la t\u00eate. Tout le corps \u00e9tait couch\u00e9 sur une mare de sang, noir et coagul\u00e9. La ceinture n\u2019\u00e9tait pas boucl\u00e9e, le pantalon tenait par un seul bouton. Les pieds et les jambes du mort \u00e9taient nus, noirs, violets et mauves : peut-\u00eatre avait-il \u00e9t\u00e9 surpris la nuit ou \u00e0 l\u2019aurore ? Il se sauvait ? Il \u00e9tait couch\u00e9 dans une petite ruelle \u00e0 droite imm\u00e9diatement de cette entr\u00e9e du camp de Chatila qui est en face de l\u2019Ambassade du Kowe\u00eft. Le massacre de Chatila se fit-il dans les murmures ou dans un silence total, si les Isra\u00e9liens, soldats et officiers, pr\u00e9tendent n\u2019avoir rien entendu, ne s\u2019\u00eatre dout\u00e9s de rien alors qu\u2019ils occupaient ce b\u00e2timent, depuis le mercredi apr\u00e8s-midi ?<\/p>\n<p>La photographie ne saisit pas les mouches ni l\u2019odeur blanche et \u00e9paisse de la mort. Elle ne dit pas non plus les sauts qu\u2019il faut faire quand on va d\u2019un cadavre \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Si l\u2019on regarde attentivement un mort, il se passe un ph\u00e9nom\u00e8ne curieux : l\u2019absence de vie dans ce corps \u00e9quivaut \u00e0 une absence totale du corps ou plut\u00f4t \u00e0 son recul ininterrompu. M\u00eame si on s\u2019en approche, croit-on, on ne le touchera jamais. Cela si on le contemple. Mais un geste fait en sa direction, qu\u2019on se baisse pr\u00e8s de lui, qu\u2019on d\u00e9place un bras, un doigt, il est soudain tr\u00e8s pr\u00e9sent et presque amical.<\/p>\n<p>L\u2019amour et la mort. Ces deux termes s\u2019associent tr\u00e8s vite quand l\u2019un est \u00e9crit. Il m\u2019a fallu aller \u00e0 Chatila pour percevoir l\u2019obsc\u00e9nit\u00e9 de l\u2019amour et l\u2019obsc\u00e9nit\u00e9 de la mort. Les corps, dans les deux cas, n\u2019ont plus rien \u00e0 cacher : postures, contorsions, gestes, signes, silences m\u00eames appartiennent \u00e0 un monde et \u00e0 l\u2019autre. Le corps d\u2019un homme de trente \u00e0 trente-cinq ans \u00e9tait couch\u00e9 sur le ventre. Comme si tout le corps n\u2019\u00e9tait qu\u2019une vessie en forme d\u2019homme, il avait gonfl\u00e9 sous le soleil et par la chimie de d\u00e9composition jusqu\u2019\u00e0 tendre le pantalon qui risquait d\u2019\u00e9clater aux fesses et aux cuisses. La seule partie du visage que je pus voir \u00e9tait violette et noire. Un peu plus haut que le genou, la cuisse repli\u00e9e montrait une plaie, sous l\u2019\u00e9toffe d\u00e9chir\u00e9e. Origine de la plaie : une ba\u00efonnette, un couteau, un poignard ? Des mouches sur la plaie et autour d\u2019elle. La t\u00eate plus grosse qu\u2019une past\u00e8que \u2013 une past\u00e8que noire. Je demandai son nom, il \u00e9tait musulman.<br \/>\n\u2013 Qui est-ce ?<br \/>\n\u2013 Palestinien, me r\u00e9pondit en fran\u00e7ais un homme d\u2019une quarantaine d\u2019ann\u00e9es. Voyez ce qu\u2019ils ont fait.<\/p>\n<p>Il tira sur la couverture qui couvrait les pieds et une partie des jambes. Les mollets \u00e9taient nus, noirs et gonfl\u00e9s. Les pieds, chauss\u00e9s de brodequins noirs, non lac\u00e9s, et les chevilles des deux pieds \u00e9taient serr\u00e9es, et tr\u00e8s fortement, par le n ?ud d\u2019une corde solide \u2013 sa solidit\u00e9 \u00e9tait visible \u2013 d\u2019environ trois m\u00e8tres de long, que je disposai afin que madame S. (am\u00e9ricaine) puisse photographier avec pr\u00e9cision. Je demandai \u00e0 l\u2019homme de quarante ans si je pouvais voir le visage.<br \/>\n\u2013 Si vous voulez, mais voyez-le vous-m\u00eame. Vous voulez m\u2019aider \u00e0 tourner sa t\u00eate ?<br \/>\n\u2013 Non.<br \/>\n\u2013 L\u2019a-t-on tir\u00e9 \u00e0 travers les rues avec cette corde ?<br \/>\n\u2013 Je ne sais pas, monsieur.<br \/>\n\u2013 Qui l\u2019a li\u00e9 ?<br \/>\n\u2013 Je ne sais pas, monsieur.<br \/>\n\u2013 Les gens du commandant Haddad ?<br \/>\n\u2013 Je ne sais pas.<br \/>\n\u2013 Les Isra\u00e9liens ?<br \/>\n\u2013 Je ne sais pas.<br \/>\n\u2013 Vous le connaissiez ?<br \/>\n\u2013 Oui.<br \/>\n\u2013 Vous l\u2019avez vu mourir ?<br \/>\n\u2013 Oui.<br \/>\n\u2013 Qui l\u2019a tu\u00e9 ?<br \/>\n\u2013 Je ne sais pas.<br \/>\nIl s\u2019\u00e9loigna du mort et de moi assez vite. De loin il me regarda et il disparut dans une ruelle de traverse.<br \/>\nQuelle ruelle prendre maintenant ? J\u2019\u00e9tais tiraill\u00e9 par des hommes de cinquante ans, par des jeunes gens de vingt, par deux vieilles femmes arabes, et j\u2019avais l\u2019impression d\u2019\u00eatre au centre d\u2019une rose des vents, dont les rayons contiendraient des centaines de morts.<\/p>\n<p>Je note ceci maintenant, sans bien savoir pourquoi en ce point de mon r\u00e9cit : \u00ab Les Fran\u00e7ais ont l\u2019habitude d\u2019employer cette expression fade \u201cle sale boulot\u201d, eh bien, comme l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne a command\u00e9 le \u2018sale boulot\u2019 aux Kata\u00ebb, ou aux Haddadistes, les travaillistes ont fait accomplir le \u2018sale boulot\u2019 par le Likoud, Begin, Sharon, Shamir. \u00bb Je viens de citer R., journaliste palestinien, encore \u00e0 Beyrouth, le dimanche 19 septembre.<\/p>\n<p>Au milieu, aupr\u00e8s d\u2019elles, de toutes les victimes tortur\u00e9es, mon esprit ne peut se d\u00e9faire de cette \u00ab vision invisible \u00bb : le tortionnaire comment \u00e9tait-il ? Qui \u00e9tait- il ? Je le vois et je ne le vois pas. Il me cr\u00e8ve les yeux et il n\u2019aura jamais d\u2019autre forme que celle que dessinent les poses, postures, gestes grotesques des morts travaill\u00e9s au soleil par des nu\u00e9es de mouches.<\/p>\n<p>S\u2019ils sont partis si vite (les Italiens, arriv\u00e9s en bateau avec deux jours de retard, s\u2019enfuirent avec des avions Hercul\u00e8s !), les marines am\u00e9ricains, les paras fran\u00e7ais, les <em>bersaglieri<\/em> italiens qui formaient une force de s\u00e9paration au Liban, un jour ou trente-six heures avant leur d\u00e9part officiel, comme s\u2019ils se sauvaient, et la veille de l\u2019assassinat de B\u00e9chir Gemayel, les Palestiniens ont-ils vraiment tort de se demander si Am\u00e9ricains, Fran\u00e7ais, Italiens n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 pr\u00e9venus qu\u2019il faille d\u00e9guerpir \u00e0 toutes pompes pour ne pas para\u00eetre m\u00eal\u00e9s \u00e0 l\u2019explosion de la maison des Kata\u00ebb ?<\/p>\n<p>C\u2019est qu\u2019ils sont partis bien vite et bien t\u00f4t. Isra\u00ebl se vante et vante son efficacit\u00e9 au combat, la pr\u00e9paration de ses engagements, son habilet\u00e9 \u00e0 mettre \u00e0 profit les circonstances, \u00e0 faire na\u00eetre ces circonstances. Voyons : l\u2019OLP quitte Beyrouth en gloire, sur un navire grec, avec une escorte navale. B\u00e9chir, en se cachant comme il peut, rend visite \u00e0 Begin en Isra\u00ebl. L\u2019intervention des trois armes (am\u00e9ricaine, fran\u00e7aise, italienne) cesse le lundi. Mardi B\u00e9chir est assassin\u00e9. Tsahal entre \u00e0 Beyrouth-Ouest le mercredi matin. Comme s\u2019ils venaient du port, les soldats isra\u00e9liens montaient vers Beyrouth le matin de l\u2019enterrement de B\u00e9chir. Du huiti\u00e8me \u00e9tage de ma maison, avec une jumelle, je les vis arriver en file indienne : une seule file. Je m\u2019\u00e9tonnais que rien d\u2019autre ne se passe car un bon fusil \u00e0 lunette aurait d\u00fb les descendre tous. Leur f\u00e9rocit\u00e9 les pr\u00e9c\u00e9dait.<br \/>\nEt les chars derri\u00e8re eux. Puis les jeeps.<br \/>\nFatigu\u00e9s par une si longue et matinale marche, ils s\u2019arr\u00eat\u00e8rent pr\u00e8s de l\u2019ambassade de France. Laissant les tanks avancer devant eux, entrant carr\u00e9ment dans le Hamra. Les soldats, de dix m\u00e8tres en dix m\u00e8tres, s\u2019assirent sur le trottoir, le fusil point\u00e9 devant eux, le dos appuy\u00e9 au mur de l\u2019ambassade. Le torse assez grand, ils me semblaient des boas qui auraient eu deux jambes allong\u00e9es devant eux.<\/p>\n<p>\u00ab Isra\u00ebl s\u2019\u00e9tait engag\u00e9 devant le repr\u00e9sentant am\u00e9ricain, Habib, \u00e0 ne pas mettre les pieds \u00e0 Beyrouth-Ouest et surtout \u00e0 respecter les populations civiles des camps palestiniens. Arafat a encore la lettre par laquelle Reagan lui fait la m\u00eame promesse. Habib aurait promis \u00e0 Arafat la lib\u00e9ration de neuf mille prisonniers en Isra\u00ebl. Jeudi les massacres de Chatila et Sabra commencent. Le \u2018bain sang\u2019 qu\u2019Isra\u00ebl pr\u00e9tendait \u00e9viter en apportant l\u2019ordre dans les camps !\u2026 \u00bb me dit un \u00e9crivain libanais.<\/p>\n<p>\u00ab Il sera tr\u00e8s facile \u00e0 Isra\u00ebl de se d\u00e9gager de toutes les accusations. Des journalistes dans tous les journaux europ\u00e9ens s\u2019emploient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 les innocenter : aucun ne dira que pendant les nuits de jeudi \u00e0 vendredi et vendredi \u00e0 samedi on parla h\u00e9breu \u00e0 Chatila. \u00bb C\u2019est ce que me dit un autre Libanais.<\/p>\n<p>La femme palestinienne \u2013 car je ne pouvais pas sortir de Chatila sans aller d\u2019un cadavre \u00e0 l\u2019autre et ce jeu de l\u2019oie aboutirait fatalement \u00e0 ce prodige : Chatila et Sabra ras\u00e9s avec batailles de l\u2019Immobilier afin de reconstruire sur ce cimeti\u00e8re tr\u00e8s plat \u2013 la femme palestinienne \u00e9tait probablement \u00e2g\u00e9e car elle avait des cheveux gris. Elle \u00e9tait \u00e9tendue sur le dos, d\u00e9pos\u00e9e ou laiss\u00e9e l\u00e0 sur des moellons, des briques, des barres de fer tordues, sans confort. D\u2019abord j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9tonn\u00e9 par une \u00e9trange torsade de corde et d\u2019\u00e9toffe qui allait d\u2019un poignet \u00e0 l\u2019autre, tenant ainsi les deux bras \u00e9cart\u00e9s horizontaux, comme crucifi\u00e9s.<\/p>\n<p>Le visage noir et gonfl\u00e9 tourn\u00e9 vers le ciel, montrait une bouche ouverte, noire de mouches, avec des dents qui me sembl\u00e8rent tr\u00e8s blanches, visage qui paraissait, sans qu\u2019un muscle ne bouge\u00e2t, soit grimacer soit sourire ou hurler d\u2019un hurlement silencieux et ininterrompu. Ses bas \u00e9taient en laine noire, la robe \u00e0 fleurs roses et grises, l\u00e9g\u00e8rement retrouss\u00e9e ou trop courte, je ne sais pas, laissait voir le haut des mollets noirs et gonfl\u00e9s, toujours avec de d\u00e9licates teintes mauves auxquelles r\u00e9pondaient un mauve et un violet semblable aux joues. \u00c9taient-ce des ecchymoses ou le naturel effet du pourrissement au soleil ?<br \/>\n\u2013 Est-ce qu\u2019on l\u2019a frapp\u00e9e \u00e0 coups de crosse ?<br \/>\n\u2013 Regardez, monsieur, regardez ses mains.<br \/>\nJe n\u2019avais pas remarqu\u00e9. Les doigts des deux mains \u00e9taient en \u00e9ventail et les dix doigts \u00e9taient coup\u00e9s comme avec une cisaille de jardinier. Des soldats, en riant comme des gosses et en chantant joyeusement, s\u2019\u00e9taient probablement amus\u00e9s en d\u00e9couvrant cette cisaille et en l\u2019utilisant.<br \/>\n\u2013 Regardez, monsieur.<br \/>\nLes bouts des doigts, les phalangettes, avec l\u2019ongle, \u00e9taient dans la poussi\u00e8re. Le jeune homme qui me montrait, avec naturel, sans aucune emphase, le supplice des morts, remit tranquillement une \u00e9tole sur le visage et sur les mains de la femme palestinienne, et un carton rugueux sur ses jambes. Je ne distinguai plus qu\u2019un amas d\u2019\u00e9toffe rose et gris, survol\u00e9 de mouches.<\/p>\n<p>Trois jeunes gens m\u2019entra\u00eenent dans une ruelle.<br \/>\n\u2013 Entrez, monsieur, nous on vous attend dehors.<br \/>\nLa premi\u00e8re pi\u00e8ce \u00e9tait ce qui restait d\u2019une maison de deux \u00e9tages. Pi\u00e8ce assez calme, accueillante m\u00eame, un essai de bonheur, peut-\u00eatre un bonheur r\u00e9ussi avait \u00e9t\u00e9 fait avec des restes, avec ce qui survit d\u2019une mousse dans un pan de mur d\u00e9truit, avec ce que je crus d\u2019abord \u00eatre trois fauteuils, en fait trois si\u00e8ges d\u2019une voiture (peut-\u00eatre d\u2019une Merc\u00e9d\u00e8s au rebut), un canap\u00e9 avec des coussins taill\u00e9s dans une \u00e9toffe \u00e0 fleurs de couleurs criardes et de dessins stylis\u00e9s, un petit poste de radio silencieux, deux cand\u00e9labres \u00e9teints. Pi\u00e8ce assez calme, m\u00eame avec le tapis de douilles\u2026 Une porte battit comme s\u2019il y avait un courant d\u2019air. J\u2019avan\u00e7ais sur les douilles et je poussai la porte qui s\u2019ouvrait dans le sens de l\u2019autre pi\u00e8ce, mais il me fallut forcer : le talon d\u2019un soulier \u00e0 tige l\u2019emp\u00eachait de me laisser le passage, talon d\u2019un cadavre couch\u00e9 sur le dos, pr\u00e8s de deux autres cadavres d\u2019hommes couch\u00e9s sur le ventre, et reposant tous sur un autre tapis de douilles de cuivre. Je faillis plusieurs fois tomber \u00e0 cause d\u2019elles.<\/p>\n<p>Au fond de cette pi\u00e8ce, une autre porte \u00e9tait ouverte, sans serrure, sans loquet. J\u2019enjambai les morts comme on franchit des gouffres. La pi\u00e8ce contenait, entass\u00e9s sur un seul lit, quatre cadavres d\u2019hommes, l\u2019un sur l\u2019autre, comme si chacun d\u2019eux avait eu la pr\u00e9caution de prot\u00e9ger celui qui \u00e9tait sous lui ou qu\u2019ils aient \u00e9t\u00e9 saisis par un rut \u00e9rotique en d\u00e9composition. Cet amas de boucliers sentait fort, il ne sentait pas mauvais. L\u2019odeur et les mouches avaient, me semblait-il, l\u2019habitude de moi. Je ne d\u00e9rangeais plus rien de ces ruines et de ce calme.<\/p>\n<p>\u2013 Dans la nuit de jeudi \u00e0 vendredi, durant celles de vendredi \u00e0 samedi et samedi \u00e0 dimanche, personne ne les a veill\u00e9s, pensai-je.<br \/>\nEt pourtant il me semblait que quelqu\u2019un \u00e9tait pass\u00e9 avant moi pr\u00e8s de ces morts et apr\u00e8s leur mort. Les trois jeunes gens m\u2019attendaient assez loin de la maison, un mouchoir sur les narines.<\/p>\n<p>C\u2019est alors, en sortant de la maison, que j\u2019eus comme un acc\u00e8s de soudaine et l\u00e9g\u00e8re folie qui me fit presque sourire. Je me dis qu\u2019on n\u2019aurait jamais assez de planches ni de menuisiers pour faire des cercueils. Et puis, pourquoi des cercueils ? Les morts et les mortes \u00e9taient tous musulmans qu\u2019on coud dans des linceuls. Quels m\u00e9trages il faudrait pour ensevelir tant de morts ? Et combien de pri\u00e8res. Ce qui manquait en ce lieu, je m\u2019en rendis compte, c\u2019\u00e9tait la scansion des pri\u00e8res.<br \/>\n\u2013 Venez, monsieur, venez vite.<br \/>\nIl est temps d\u2019\u00e9crire que cette soudaine et tr\u00e8s momentan\u00e9e folie qui me fit compter des m\u00e8tres de tissu blanc donna \u00e0 ma d\u00e9marche une vivacit\u00e9 presque all\u00e8gre, et qu\u2019elle fut peut-\u00eatre caus\u00e9e par la r\u00e9flexion, entendue la veille, d\u2019une amie palestinienne.<br \/>\n\u2013 J\u2019attendais qu\u2019on m\u2019apporte mes cl\u00e9s (quelles cl\u00e9s : de sa voiture, de sa maison, je ne sais plus que le mot cl\u00e9s), un vieil homme est pass\u00e9 en courant.<br \/>\n\u2013 O\u00f9 vas-tu ?<br \/>\n\u2013 Chercher de l\u2019aide. Je suis le fossoyeur. Ils ont bombard\u00e9 le cimeti\u00e8re. Tous les os des morts sont \u00e0 l\u2019air. Il faut m\u2019aider \u00e0 ramasser les os.<\/p>\n<p>Cette amie est, je crois, chr\u00e9tienne. Elle me dit encore : \u00ab Quand la bombe \u00e0 vide \u2013 dite \u00e0 implosion \u2013 a tu\u00e9 deux cent cinquante personnes, nous n\u2019avions qu\u2019une seule caisse. Les hommes ont creus\u00e9 une fosse commune dans le cimeti\u00e8re de l\u2019\u00e9glise orthodoxe. On remplissait la caisse et on allait la vider. On a fait le va-et-vient sous les bombes, en d\u00e9gageant les corps et les membres comme on pouvait. \u00bb<\/p>\n<p>Depuis trois mois les mains avaient une double fonction : le jour, saisir et toucher, la nuit, voir. Les coupures d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 obligeaient \u00e0 cette \u00e9ducation d\u2019aveugles, comme \u00e0 l\u2019escalade, bi ou tri-quotidienne de la falaise de marbre blanc, les huit \u00e9tages de l\u2019escalier. On avait d\u00fb remplir d\u2019eau tous les r\u00e9cipients de la maison Le t\u00e9l\u00e9phone fut coup\u00e9 quand entr\u00e8rent \u00e0 Beyrouth-Ouest, les soldats isra\u00e9liens et avec eux les inscriptions h\u00e9bra\u00efques. Les routes le furent aussi autour de Beyrouth. Les chars Merkeba toujours en mouvement indiquaient qu\u2019ils surveillaient toute la ville et en m\u00eame temps on devinait leurs occupants effray\u00e9s que les chais ne deviennent une cible fixe. Certainement ils redoutaient l\u2019activit\u00e9 de morabitounes et celle des feddayin qui avaient pu rester dans les secteurs de Beyrouth Ouest.<\/p>\n<p>Le lendemain de l\u2019entr\u00e9e de l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne nous \u00e9tions prisonniers, or il m\u2019a sembl\u00e9 que les envahisseurs \u00e9taient moins craints que m\u00e9pris\u00e9s ils causaient moins, d\u2019effroi que de d\u00e9go\u00fbt. Aucun soldat ne riait ni ne souriait. Le temps ici n\u2019\u00e9tait certainement pas aux jets de riz ni de fleurs.<\/p>\n<p>Depuis que les routes \u00e9taient coup\u00e9es, le t\u00e9l\u00e9phone silencieux, priv\u00e9 de communication avec le reste du monde, pour la premi\u00e8re fois de ma vie je me sentis devenir palestinien et ha\u00efr Isra\u00ebl.<\/p>\n<p>A la Cit\u00e9 sportive, pr\u00e8s de la route Beyrouth-Damas, stade d\u00e9j\u00e0 presque d\u00e9truit par les pilonnages des avions, les Libanais livrent aux officiers isra\u00e9liens des amas d\u2019armes, para\u00eet-il, toutes d\u00e9t\u00e9rior\u00e9es volontairement.<\/p>\n<p>Dans l\u2019appartement que j\u2019occupe, chacun a son poste de radio. On \u00e9coute Radio-Kata\u00ebb, Radio-Morabitounes, Radio-Amman, Radio-J\u00e9rusalem (en fran\u00e7ais), Radio-Liban. On fait sans doute la m\u00eame chose dans chaque appartement.<\/p>\n<p>\u00ab Nous sommes reli\u00e9s \u00e0 Isra\u00ebl par de nombreux courants qui nous apportent des bombes, des chars, des soldats, des fruits, des l\u00e9gumes ; ils emportent en Palestine nos soldats, nos enfants\u2026 en un va-et-vient continu qui ne cesse plus, comme, disent-ils, nous sommes reli\u00e9s \u00e0 eux depuis Abraham, dans sa descendance, dans sa langue, dans la m\u00eame origine\u2026 \u00bb (un fedda\u00ef palestinien). \u00ab Bref, ajoute-t-il, ils nous envahissent, ils nous gavent, ils nous \u00e9touffent et voudraient nous embrasser. Ils disent qu\u2019ils sont nos cousins. Ils sont tr\u00e8s attrist\u00e9s de voir qu\u2019on se d\u00e9tourne d\u2019eux. Ils doivent \u00eatre furieux contre nous et contre eux-m\u00eames. \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<br \/>\n* * *<\/center>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019affirmation d\u2019une beaut\u00e9 propre aux r\u00e9volutionnaires pose pas mal de difficult\u00e9s. On sait \u2013 on suppose \u2013 que les enfants jeunes ou des adolescents vivant dans des milieux anciens et s\u00e9v\u00e8res, ont une beaut\u00e9 de visage, de corps, de mouvement, de regards, assez proche de la beaut\u00e9 des feddayin. L\u2019explication est peut \u00eatre celle-ci : en brisant les ordres archa\u00efques, une libert\u00e9 neuve se fraye \u00e0 travers les peaux mortes, et les p\u00e8res et les grand-p\u00e8res auront du mal \u00e0 \u00e9teindre l\u2019\u00e9clat des yeux, le voltage des tempes, l\u2019all\u00e9gresse du sang dans les veines.<\/p>\n<p>Sur les bases palestiniennes, au printemps de 1971, la beaut\u00e9 \u00e9tait subtilement diffuse dans une for\u00eat anim\u00e9e par la libert\u00e9 des feddayin. Dans les camps c\u2019\u00e9tait une beaut\u00e9 encore diff\u00e9rente, un peu plus \u00e9touff\u00e9e, qui s\u2019\u00e9tablissait par le r\u00e8gne des femmes et des enfants. Les camps recevaient une sorte de lumi\u00e8re venue des bases de combat et quant aux femmes, l\u2019explication de leur \u00e9clat n\u00e9cessiterait un long et complexe d\u00e9bat. Plus encore que les hommes, plus que les feddayin au combat, les femmes palestiniennes paraissaient assez fortes pour soutenir la r\u00e9sistance et accepter les nouveaut\u00e9s d\u2019une r\u00e9volution. Elles avaient d\u00e9j\u00e0 d\u00e9sob\u00e9i aux coutumes : regard direct soutenant le regard des hommes, refus du voile, cheveux visibles quelquefois compl\u00e8tement nus, voix sans f\u00ealure. La plus courte et la plus prosa\u00efque de leurs d\u00e9marches \u00e9tait le fragment d\u2019une avanc\u00e9e tr\u00e8s s\u00fbre vers un ordre nouveau, donc inconnu d\u2019elles, mais o\u00f9 elles pressentaient pour elles-m\u00eames la lib\u00e9ration comme un bain et pour les hommes une fiert\u00e9 lumineuse. Elles \u00e9taient pr\u00eates \u00e0 devenir \u00e0 la fois l\u2019\u00e9pouse et la m\u00e8re des h\u00e9ros comme elles l\u2019\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 de leurs hommes.<\/p>\n<p>Dans les bois d\u2019Ajloun, les feddayin r\u00eavaient peut-\u00eatre \u00e0 des filles, il semble plut\u00f4t que chacun dessin\u00e2t sur lui-m\u00eame \u2013 ou model\u00e2t par ses gestes \u2013 une fille coll\u00e9e contre lui, d\u2019o\u00f9 cette gr\u00e2ce et cette force \u2013 avec leurs rires amus\u00e9s \u2013 des feddayin en armes. Nous n\u2019\u00e9tions pas seulement dans l\u2019or\u00e9e d\u2019une pr\u00e9-r\u00e9volution mais dans une indistincte sensualit\u00e9. Un givre raidissant chaque geste lui donnait sa douceur.<\/p>\n<p>Toujours, et tous les jours pendant un mois, \u00e0 Ajloun toujours, j\u2019ai vu une femme maigre mais forte, accroupie dans le froid, mais accroupie comme les Indiens des Andes, certains Africains noirs, les Intouchables de Tokyo, les Tziganes sur un march\u00e9, en position de d\u00e9part soudain, s\u2019il y a danger, sous les arbres, devant le poste de garde \u2013 une petite maison en dur, ma\u00e7onn\u00e9e tr\u00e8s vite. Elle attendait, pieds nus, dans sa robe noire, galonn\u00e9e \u00e0 son rebord et au rebord des manches. Son visage \u00e9tait s\u00e9v\u00e8re mais non hargneux, fatigu\u00e9 mais non lass\u00e9. Le responsable du commando pr\u00e9parait une pi\u00e8ce \u00e0 peu pr\u00e8s nue, puis il lui faisait signe. Elle entrait dans la pi\u00e8ce. Refermait la porte, mais non \u00e0 cl\u00e9. Puis elle sortait, sans dire un mot, sans sourire, sur ses deux pieds nus elle retournait, tr\u00e8s droite, jusqu\u2019\u00e0 Jerash, et au camp de Baq\u2019a. Dans la chambre, r\u00e9serv\u00e9e pour elle dans le poste de garde, j\u2019ai su qu\u2019elle enlevait ses deux jupes noires, d\u00e9tachait toutes les enveloppes et les lettres qui y \u00e9taient cousues, en faisait un paquet, cognait un petit coup \u00e0 la porte. Remettait les lettres au responsable, sortait, partait sans avoir dit un mot. Elle revenait le lendemain.<\/p>\n<p>D\u2019autres femmes, plus \u00e2g\u00e9es que celle-l\u00e0, riaient de n\u2019avoir pour foyer que trois pierres noircies qu\u2019elles nommaient en riant, \u00e0 Djebel Hussein (Amman) : \u00ab notre maison \u00bb. Avec quelle voix enfantine elles me montraient les trois pierres, et quelquefois la braise allum\u00e9e en disant, rieuses : \u00ab D\u00e2rna. \u00bb Ces vieilles femmes ne faisaient partie ni de la r\u00e9volution, ni de la r\u00e9sistance palestinienne : elles \u00e9taient la gaiet\u00e9 qui n\u2019esp\u00e8re plus. Le soleil sur elles, continuait sa courbe. Un bras ou un doigt tendu proposait une ombre toujours plus maigre. Mais quel soleil ? Jordanien par l\u2019effet d\u2019une fiction administrative et politique d\u00e9cid\u00e9e par la France, l\u2019Angleterre, la Turquie, l\u2019Am\u00e9rique\u2026 \u00ab La gaiet\u00e9 qui n\u2019esp\u00e8re plus \u00bb, la plus joyeuse car la plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Elles voyaient encore une Palestine qui n\u2019existait plus quand elles avaient seize ans, mais enfin elles avaient un sol. Elles n\u2019\u00e9taient ni dessous ni dessus, dans un espace inqui\u00e9tant o\u00f9 le moindre mouvement serait un faux mouvement. Sous les pieds nus de ces trag\u00e9diennes octog\u00e9naires et supr\u00eamement \u00e9l\u00e9gantes, la terre \u00e9tait ferme ? C\u2019\u00e9tait de moins en moins vrai. Quand elles avaient fui H\u00e9bron sous les menaces isra\u00e9liennes, la terre ici paraissait solide, chacun s\u2019y faisait l\u00e9ger et s\u2019y mouvait sensuellement dans la langue arabe. Les temps passant, il semblait que cette terre \u00e9prouv\u00e2t ceci : les Palestiniens \u00e9taient de moins en moins supportables en m\u00eame temps que ces Palestiniens, ces paysans, d\u00e9couvraient la mobilit\u00e9, la marche, la course, le jeu des id\u00e9es redistribu\u00e9es presque chaque jour comme des cartes \u00e0 jouer, les armes, mont\u00e9es, d\u00e9mont\u00e9es, utilis\u00e9es. Chacune des femmes, \u00e0 tour de r\u00f4le, prend la parole. Elles rient. On rapporte de l\u2019une d\u2019elles une phrase :<br \/>\n\u2013 Des h\u00e9ros ! Quelle blague. J\u2019en ai fait et fess\u00e9 cinq ou six qui sont au djebel. Je les ai torch\u00e9s. Je sais ce qu\u2019ils valent, et je peux en faire d\u2019autres.<\/p>\n<p>Dans le ciel toujours bleu le soleil a poursuivi sa courbe, mais il est encore chaud. Ces trag\u00e9diennes \u00e0 la fois se souviennent et imaginent. Afin d\u2019\u00eatre plus expressives, elles pointent l\u2019index \u00e0 la fin d\u2019une p\u00e9riode et elles accentuent les consonnes emphatiques. Si un soldat jordanien venait \u00e0 passer, il serait ravi : dans le rythme des phrases il retrouverait le rythme des danses b\u00e9douines. Sans phrases, un soldat isra\u00e9lien, s\u2019il voyait ces d\u00e9esses, leur l\u00e2cherait dans le cr\u00e2ne une rafale de mitraillette.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<br \/>\n* * *<\/center>&nbsp;<\/p>\n<p>Ici, dans ces ruines de Chatila, il n\u2019y a plus rien. Quelques vieilles femmes, muettes, vite referm\u00e9es sur une porte o\u00f9 un chiffon blanc est clou\u00e9. Des feddayin, tr\u00e8s jeunes, j\u2019en rencontrerai quelques-uns \u00e0 Damas.<\/p>\n<p>Le choix que l\u2019on fait d\u2019une communaut\u00e9 privil\u00e9gi\u00e9e, en dehors de la naissance alors que l\u2019appartenance \u00e0 ce peuple est native, ce choix s\u2019op\u00e8re par la gr\u00e2ce d\u2019une adh\u00e9sion non raisonn\u00e9e, non que la justice n\u2019y ait sa part, mais cette justice et toute la d\u00e9fense de cette communaut\u00e9 se font en vertu d\u2019un attrait sentimental, peut-\u00eatre m\u00eame sensible, sensuel ; je suis fran\u00e7ais, mais enti\u00e8rement, sans jugement, je d\u00e9fends les Palestiniens. Ils ont le droit pour eux puisque je les aime. Mais les aimerais-je si l\u2019injustice n\u2019en faisait pas un peuple vagabond ?<\/p>\n<p>Les immeubles de Beyrouth sont \u00e0 peu pr\u00e8s tous touch\u00e9s, dans ce qu\u2019on appelle encore Beyrouth Ouest. Ils s\u2019affaissent de diff\u00e9rentes fa\u00e7ons : comme un mille-feuilles serr\u00e9 par les doigts d\u2019un King-Kong g\u00e9ant, indiff\u00e9rent et vorace, d\u2019autres fois les trois ou quatre derniers \u00e9tages s\u2019inclinent d\u00e9licieusement selon un pliss\u00e9 tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gant, une sorte de drap\u00e9 libanais de l\u2019immeuble. Si une fa\u00e7ade est intacte, faites le tour de la maison, les autres fa\u00e7ades sont canard\u00e9es. Si les quatre fa\u00e7ades restent sans fissures, la bombe l\u00e2ch\u00e9e de l\u2019avion est tomb\u00e9e au centre et a fait un puits de ce qui \u00e9tait la cage d\u2019escalier et de l\u2019ascenseur.<\/p>\n<p>A Beyrouth-Ouest, apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e des Isra\u00e9liens, S. me dit : \u00ab La nuit \u00e9tait tomb\u00e9e, il devait \u00eatre dix-neuf heures. Tout \u00e0 coup un grand bruit de ferrailles, de ferrailles, de ferrailles. Tout le monde, ma soeur, mon beau-fr\u00e8re et moi, nous courons au balcon. Nuit tr\u00e8s noire. Et de temps en temps, comme des \u00e9clairs \u00e0 moins de cent m\u00e8tres. Tu sais que presque en face de chez nous il y a une sorte de P.C. isra\u00e9lien : quatre chars, une maison occup\u00e9e par des soldats et des officiers, et des sentinelles. La nuit. Et le bruit de ferrailles qui se rapproche. Les \u00e9clairs : quelques torches lumineuses. Et quarante ou cinquante gamins d\u2019environ douze \u00e0 treize ans qui frappaient en cadence des petits jerricans de fer, soit avec des pierres, soit avec des marteaux ou autre chose. Ils criaient, en le rythmant tr\u00e8s fort : L\u00e0 il\u00e2h ill\u00e2 Allah, L\u00e2 Kata\u00ebb wa l\u00e2 yahoud. (11 n\u2019est point de Dieu que Dieu, Non aux Kata\u00ebb, non aux juifs.) \u00bb<\/p>\n<p>H. me dit : \u00ab Quand tu es venu \u00e0 Beyrouth et \u00e0 Damas en 1928, Damas \u00e9tait d\u00e9truit. Le g\u00e9n\u00e9ral Gouraud et ses troupes, tirailleurs marocains et tunisiens, avaient tir\u00e9 et nettoy\u00e9 Damas. Qui la population syrienne accusait-elle ?<br \/>\nMoi. \u2013 Les Syriens accusaient la France des massacres et des ruines de Damas.<\/p>\n<p>Lui. \u2013 Nous accusons Isra\u00ebl des massacres de Chatila et de Sabra. Qu\u2019on ne mette pas ces crimes sur le seul dos de leurs suppl\u00e9tifs Kata\u00ebb. Isra\u00ebl est coupable d\u2019avoir fait entrer dans les camps deux compagnies de Kata\u00ebb, de leur avoir donn\u00e9 des ordres, de les avoir encourag\u00e9 durant trois jours et trois nuits, de leur avoir apport\u00e9 \u00e0 boire et \u00e0 manger, d\u2019avoir \u00e9clair\u00e9 les camps de la nuit. \u00bb<\/p>\n<p>Encore H., professeur d\u2019histoire. Il me dit : \u00ab En 1917 le coup d\u2019Abraham est r\u00e9\u00e9dit\u00e9, ou, si tu veux, Dieu \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 la pr\u00e9figuration de lord Balfour. Dieu, disaient et disent encore les juifs, avait promis une terre de miel et de lait \u00e0 Abraham et \u00e0 sa descendance, or cette contr\u00e9e, qui n\u2019appartenait pas au dieu des juifs (ces terres \u00e9taient pleines de dieux), cette contr\u00e9e \u00e9tait peupl\u00e9e des Canan\u00e9ens, qui avaient aussi leurs dieux, et qui se battirent contre les troupes de Josu\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 leur voler cette fameuse arche d\u2019alliance sans laquelle les juifs n\u2019auraient pas eu de victoire. L\u2019Angleterre qui, en 1917, ne poss\u00e9dait pas encore la Palestine (cette terre de miel et de lait) puisque le trait\u00e9 qui lui en accorde le mandat n\u2019avait pas encore \u00e9t\u00e9 sign\u00e9.<br \/>\n\u2013 Begin pr\u00e9tend qu\u2019il est venu dans le pays.<br \/>\n\u2013 C\u2019est le titre d\u2019un film : \u00ab Une si longue absence \u00bb. Ce Polonais, vous le voyez en h\u00e9ritier du roi Salomon ? \u00bb<\/p>\n<p>Dans les camps, apr\u00e8s vingt ans d\u2019exil, les r\u00e9fugi\u00e9s r\u00eavaient de leur Palestine, personne n\u2019osait savoir ni n\u2019osait dire qu\u2019Isra\u00ebl l\u2019avait de fond en comble ravag\u00e9e, qu\u2019\u00e0 la place du champ d\u2019orge il y avait la banque, la centrale \u00e9lectrique au lieu d\u2019une vigne rampante.<br \/>\n\u2013 On changera la barri\u00e8re du champ ?<br \/>\n\u2013 Il faudra refaire une partie du mur pr\u00e8s du figuier.<br \/>\n\u2013 Toutes les casseroles doivent \u00eatre rouill\u00e9es : toile \u00e9meri \u00e0 acheter.<br \/>\n\u2013 Pourquoi ne pas faire mettre aussi l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 dans l\u2019\u00e9curie ?<br \/>\n\u2013 Ah non, les robes brod\u00e9es \u00e0 la main c\u2019est fini : tu me donneras une machine \u00e0 coudre et une \u00e0 broder.<\/p>\n<p>La population \u00e2g\u00e9e des camps \u00e9tait mis\u00e9rable, elle le fut peut-\u00eatre aussi en Palestine mais la nostalgie y fonctionnait d\u2019une fa\u00e7on magique. Elle risque de rester prisonni\u00e8re des charmes malheureux des camps. II n\u2019est pas s\u00fbr que cette fraction palestinienne les quitte avec regret. C\u2019est en ce sens qu\u2019un extr\u00eame d\u00e9nuement est pass\u00e9iste. L\u2019homme qui l\u2019aura connu, en m\u00eame temps que l\u2019amertume aura connu une joie extr\u00eame, solitaire, non communicable. Les camps de Jordanie, accroch\u00e9s \u00e0 des pentes pierreuses sont nus, mais \u00e0 leur p\u00e9riph\u00e9rie il y a des nudit\u00e9s plus d\u00e9sol\u00e9es : baraquements, tentes trou\u00e9es, habit\u00e9es de familles dont l\u2019orgueil est lumineux. C\u2019est ne rien comprendre au coeur humain que nier que des hommes peuvent s\u2019attacher et s\u2019enorgueillir de mis\u00e8res visibles et cet orgueil est possible car la mis\u00e8re visible a pour contrepoids une gloire cach\u00e9e.<\/p>\n<p>La solitude des morts, dans le camp de Chatila, \u00e9tait encore plus sensible parce qu\u2019ils avaient des gestes et des poses dont ils ne s\u2019\u00e9taient pas occup\u00e9s. Morts n\u2019importe comment. Morts laiss\u00e9s \u00e0 l\u2019abandon. Cependant, dans le camp, autour de nous, toutes les affections, les tendresses, les amours flottaient, \u00e0 la recherche des Palestiniens qui n\u2019y r\u00e9pondraient plus.<br \/>\n\u2013 Comment dire \u00e0 leurs parents, qui sont partis avec Arafat, confiants dans les promesses de Reagan, de Mitterrand, de Pertini, qui les avaient assur\u00e9s qu\u2019on ne toucherait pas \u00e0 la population civile des camps ? Comment dire qu\u2019on a laiss\u00e9 massacrer les enfants, les vieillards, les femmes, et qu\u2019on abandonne leurs cadavres sans pri\u00e8res ? Comment leur apprendre qu\u2019on ignore o\u00f9 ils sont enterr\u00e9s ?<\/p>\n<p>Les massacres n\u2019eurent pas lieu en silence et dans l\u2019obscurit\u00e9. \u00c9clair\u00e9es par les fus\u00e9es lumineuses isra\u00e9liennes, les oreilles isra\u00e9liennes \u00e9taient, d\u00e8s le jeudi soir, \u00e0 l\u2019\u00e9coute de Chatila. Quelles f\u00eates, quelles bombances se sont d\u00e9roul\u00e9es l\u00e0 o\u00f9 la mort semblait participer aux joyeuset\u00e9s des soldats ivres de vin, ivres de haine, et sans doute ivres de la joie de plaire \u00e0 l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne qui \u00e9coutait, regardait, encourageait, tan\u00e7ait. Je n\u2019ai pas vu cette arm\u00e9e isra\u00e9lienne \u00e0 l\u2019\u00e9coute et \u00e0 l\u2019 ?il. J\u2019ai vu ce qu\u2019elle a fait.<\/p>\n<p>A l\u2019argument : \u00ab Que gagnait Isra\u00ebl \u00e0 assassiner B\u00e9chir : \u00e0 entrer \u00e0 Beyrouth, r\u00e9tablir l\u2019ordre et \u00e9viter le bain de sang. \u00bb<br \/>\n\u2013 Que gagnait Isra\u00ebl \u00e0 massacrer Chatila ? R\u00e9ponse : \u00ab Que gagnait-il \u00e0 entrer au Liban ? Que gagnait-il \u00e0 bombarder pendant deux mois la population civile : \u00e0 chasser et d\u00e9truire les Palestiniens. Que voulait-il gagner \u00e0 Chatila : d\u00e9truire les Palestiniens. \u00bb<\/p>\n<p>Il tue des hommes, il tue des morts. Il rase Chatila. Il n\u2019est pas absent de la sp\u00e9culation immobili\u00e8re sur le terrain am\u00e9nag\u00e9 : c\u2019est cinq millions anciens le m\u00e8tre carr\u00e9 encore ravag\u00e9. Mais \u00ab propre \u00bb ce sera ?\u2026<\/p>\n<p>Je l\u2019\u00e9cris \u00e0 Beyrouth o\u00f9, peut-\u00eatre \u00e0 cause du voisinage de la mort, encore \u00e0 fleur de terre, tout est plus vrai qu\u2019en France : tout semble se passer comme si, lass\u00e9, accabl\u00e9 d\u2019\u00eatre un exemple, d\u2019\u00eatre intouchable, d\u2019exploiter ce qu\u2019il croit \u00eatre devenu : la sainte inquisitoriale et vengeresse, Isra\u00ebl avait d\u00e9cid\u00e9 de se laisser juger froidement.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 une m\u00e9tamorphose savante mais pr\u00e9visible, le voici tel qu\u2019il se pr\u00e9parait depuis si longtemps : un pouvoir temporel ex\u00e9crable, colonisateur comme on ne l\u2019ose gu\u00e8re, devenu l\u2019Instance D\u00e9finitive qu\u2019il doit \u00e0 sa longue mal\u00e9diction autant qu\u2019\u00e0 son \u00e9lection.<\/p>\n<p>De nombreuses questions restent pos\u00e9es :<br \/>\nSi les Isra\u00e9liens n\u2019ont fait qu\u2019\u00e9clairer le camp, l\u2019\u00e9couter, entendre les coups de feu tir\u00e9s par tant de munitions dont j\u2019ai foul\u00e9 les douilles (des dizaines de milliers), qui tirait r\u00e9ellement ? Qui, en tuant, risquait sa peau ? Phalangistes ? Haddadistes ? Qui ? Et combien ?<br \/>\nO\u00f9 sont pass\u00e9es les armes qui ont fait toutes ces morts ? Et o\u00f9 les armes de ceux i se sont d\u00e9fendus ? Dans la partie du camp que j\u2019ai visit\u00e9e, je n\u2019ai vu que deux armes anti-char non employ\u00e9es.<\/p>\n<p>Comment sont entr\u00e9s les assassins dans les camps ? Les Isra\u00e9liens \u00e9taient-ils \u00e0 toutes les issues commandant Chatila ? En tout cas, le jeudi ils \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de Acca, face \u00e0 une ouverture du camp.<\/p>\n<p>On a \u00e9crit, dans les journaux, que les Isra\u00e9liens sont entr\u00e9s dans le camp de Chatila d\u00e8s qu\u2019ils ont connu les massacres, et qu\u2019ils les ont fait cesser aussit\u00f4t, donc le samedi. Mais qu\u2019ont-ils fait des massacreurs, qui sont partis o\u00f9 ?<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019assassinat de B\u00e9chir Gemayel et de vingt de ses camarades, apr\u00e8s les massacres, quand elle sut que je revenais de Chatila, madame B., de la haute bourgeoisie de Beyrouth, vint me voir. Elle monta \u2013 pas d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 \u2013 les huit \u00e9tages l\u2019immeuble \u2013 je la suppose \u00e2g\u00e9e, \u00e9l\u00e9gante mais \u00e2g\u00e9e.<br \/>\n\u2013 Avant la mort de B\u00e9chir, avant les massacres, vous aviez raison de me dire que le pire \u00e9tait en marche. Je l\u2019ai vu.<br \/>\n\u2013 Ne me dites surtout pas ce que vous avez vu \u00e0 Chatila, je vous en prie. Mes nerfs sont trop fragiles, je dois les m\u00e9nager afin de supporter le pire qui n\u2019est pas encore arriv\u00e9.<br \/>\nElle vit, seule avec son mari (soixante-dix ans) et sa bonne dans un grand appartement \u00e0 Ras Beyrouth. Elle est tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gante. Tr\u00e8s soign\u00e9e. Ses meubles sont de \/le, je crois Louis XVI.<br \/>\n\u2013 Nous savions que B\u00e9chir \u00e9tait all\u00e9 en Isra\u00ebl. Il a eu tort. Quand on est chef d\u2019\u00e9tat \u00e9lu, on ne fr\u00e9quente pas ces gens-l\u00e0. J\u2019\u00e9tais s\u00fbre qu\u2019il lui arriverait malheur. Mais je ne veux rien savoir. Je dois m\u00e9nager mes nerfs pour supporter les coups terribles qui ne sont pas encore venus. B\u00e9chir devait retourner cette lettre o\u00f9 monsieur Begin l\u2019appelait son cher ami.<\/p>\n<p>La haute bourgeoisie, avec ses serviteurs muets, a sa fa\u00e7on de r\u00e9sister. Madame B. et son mari ne \u00ab croient pas tout \u00e0 fait \u00e0 la m\u00e9tempsychose \u00bb. Que se passera-t-il s\u2019ils renaissent en forme d\u2019Isra\u00e9liens ?<\/p>\n<p>Le jour de l\u2019enterrement de B\u00e9chir est aussi le jour de l\u2019entr\u00e9e \u00e0 Beyrouth-Ouest de l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne. Les explosions se rapprochent de l\u2019immeuble o\u00f9 nous sommes ; finalement, tout le monde descend \u00e0 l\u2019abri, dans une cave. Des ambassadeurs, des m\u00e9decins, leurs femmes, les filles, un repr\u00e9sentant de l\u2019ONU au Liban, leurs domestiques.<br \/>\n\u2013 Carlos, apportez-moi un coussin.<br \/>\n\u2013 Carlos, mes lunettes.<br \/>\n\u2013 Carlos, un peu d\u2019eau.<\/p>\n<p>Les domestiques, car eux aussi parlent fran\u00e7ais, sont accept\u00e9s dans l\u2019abri. Il faut peut-\u00eatre aussi les sauvegarder, leurs blessures, leur transport \u00e0 l\u2019h\u00f4pital ou au cimeti\u00e8re, quelle affaire !<\/p>\n<p>Il faut bien savoir que les camps palestiniens de Chatila et de Sabra, c\u2019est des kilom\u00e8tres et des kilom\u00e8tres de ruelles tr\u00e8s \u00e9troites \u2013 car, ici, m\u00eame les ruelles soin si maigres, si squelettiques parfois que deux personnes ne peuvent avancer que si l\u2019une marche de profil \u2013 encombr\u00e9es de gravats, de parpaings, de briques, de guenilles multicolores et sales, et la nuit, sous la lumi\u00e8re des fus\u00e9es isra\u00e9liennes qui \u00e9clairaient les camps, quinze ou vingt tireurs, m\u00eame bien arm\u00e9s, n\u2019auraient pas r\u00e9ussi \u00e0 faire cette boucherie. Les tueurs ont op\u00e9r\u00e9, mais nombreux, et probablement des escouades de tortionnaires qui ouvraient des cr\u00e2nes, tailladaient des cuisses, coupaient des bras, des mains et des doigts, tra\u00eenaient au bout d\u2019une corde des agonisants entrav\u00e9s, des hommes et des femmes vivant encore puisque le sang a longtemps coul\u00e9 des corps, \u00e0 tel point que je ne pus savoir qui, dans le couloir d\u2019une maison, avait laiss\u00e9 ce ruisseau de sang s\u00e9ch\u00e9, du fond du couloir o\u00f9 \u00e9tait la mare jusqu\u2019au seuil o\u00f9 il se perdait dans la poussi\u00e8re. \u00c9tait-ce un Palestinien ? Une femme ? Un phalangiste dont on avait \u00e9vacu\u00e9 le corps ?<\/p>\n<p>De Paris, surtout si l\u2019on ignore la topographie des camps, on peut en effet douter de tout. On peut laisser Isra\u00ebl affirmer que les journalistes de J\u00e9rusalem furent les premiers \u00e0 annoncer le massacre. En direction des pays arabes et en langue arabe comment le dirent-ils ? En langue anglaise et en fran\u00e7ais, comment ? Et pr\u00e9cis\u00e9ment quand ? Quand on songe aux pr\u00e9cautions dont on s\u2019entoure en Occident d\u00e8s qu\u2019on constate un d\u00e9c\u00e8s suspect, les empreintes, l\u2019impact des balles, les autopsies et contre-expertises ! A Beyrouth, \u00e0 peine connu le massacre, l\u2019arm\u00e9e libanaise officiellement prenait en charge les camps et les effa\u00e7ait aussit\u00f4t, les ruines des maisons comme celles des corps. Qui ordonna cette pr\u00e9cipitation ? Apr\u00e8s pourtant cette affirmation qui courut le monde : chr\u00e9tiens et musulmans se sont entre-tu\u00e9s, et apr\u00e8s que les cam\u00e9ras eurent enregistr\u00e9 la f\u00e9rocit\u00e9 de la tuerie.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00f4pital de Acca occup\u00e9 par les Isra\u00e9liens, en face d\u2019une entr\u00e9e de Chatila, n\u2019est pas \u00e0 deux cents m\u00e8tres du camp, mais \u00e0 quarante m\u00e8tres. Rien vu, rien entendu, rien compris ?<\/p>\n<p>Car c\u2019est bien ce que d\u00e9clare Begin \u00e0 la Knesset : \u00ab Des non-juifs ont massacr\u00e9 des non-juifs, en quoi cela nous concerne-t-il ? \u00bb<\/p>\n<p>Interrompue un moment ma description de Chatila doit se terminer. Voici les morts que je vis en dernier, le dimanche, vers deux heures de l\u2019apr\u00e8s-midi, quand la Croix-Rouge internationale entrait avec ses bulldozers. L\u2019odeur cadav\u00e9rique ne sortait ni d\u2019une maison ni d\u2019un supplici\u00e9 : mon corps, mon \u00eatre semblaient l\u2019\u00e9mettre. Dans une rue \u00e9troite, dans un redan de mur en ar\u00eate, j\u2019ai cru voir un boxeur noir assis par terre, rieur, \u00e9tonn\u00e9 d\u2019\u00eatre K.O. Personne n\u2019avait eu le courage de lui fermer les paupi\u00e8res, ses yeux exorbit\u00e9s, de fa\u00efence tr\u00e8s blanche, me regardaient. Il paraissait d\u00e9confit, le bras lev\u00e9, adoss\u00e9 \u00e0 cet angle du mur. C\u2019\u00e9tait un Palestinien, mort depuis deux ou trois jours. Si je l\u2019ai pris d\u2019abord pour un boxeur n\u00e8gre, c\u2019est que sa t\u00eate \u00e9tait \u00e9norme, enfl\u00e9e et noire, comme toutes les t\u00eates et tous les corps, qu\u2019ils soient au soleil ou \u00e0 l\u2019ombre des maisons. Je passai pr\u00e8s de ses pieds. Je ramassai dans la poussi\u00e8re un dentier de m\u00e2choire sup\u00e9rieure que je posai sur ce qui restait des montants d\u2019une fen\u00eatre. Le creux de sa main tendue vers le ciel, sa bouche ouverte, l\u2019ouverture de son pantalon o\u00f9 manquait la ceinture : autant de ruches o\u00f9 les mouches se nourrissaient.<\/p>\n<p>Je franchis un autre cadavre, puis un autre. Dans cet espace de poussi\u00e8re, entre les deux morts, il y avait enfin un objet tr\u00e8s vivant, intact dans ce carnage, d\u2019un rose translucide, qui pouvait encore servir : la jambe artificielle, apparemment en mati\u00e8re plastique, et chauss\u00e9e d\u2019un soulier noir et d\u2019une chaussette grise. En regardant mieux, il \u00e9tait clair qu\u2019on l\u2019avait arrach\u00e9e brutalement \u00e0 la jambe amput\u00e9e, car les courroies qui habituellement la maintenaient \u00e0 la cuisse, toutes \u00e9taient rompues.<\/p>\n<p>Cette jambe artificielle appartenait au deuxi\u00e8me mort. Celui de qui je n\u2019avais vu qu\u2019une jambe et un pied chauss\u00e9 d\u2019un soulier noir et d\u2019une chaussette grise.<\/p>\n<p>Dans la rue perpendiculaire \u00e0 celle o\u00f9 j\u2019ai laiss\u00e9 les trois morts, il y en avait un autre. Il ne bouchait pas compl\u00e8tement le passage, mais il se trouvait couch\u00e9 au d\u00e9but de la rue, de sorte que je dus le d\u00e9passer et me retourner pour voir ce spectacle : assis sur une chaise, entour\u00e9e de femmes et d\u2019hommes encore jeunes qui se taisaient, sanglotait une femme \u2013 v\u00eatements de femme arabe \u2013 qui me parut avoir seize ou soixante ans. Elle pleurait son fr\u00e8re dont le corps barrait presque la rue. Je vins pr\u00e8s d\u2019elle. Je regardai mieux. Elle avait une \u00e9charpe nou\u00e9e sous le cou. Elle pleurait, elle se lamentait sur la mort de son fr\u00e8re, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle. Son visage \u00e9tait rose \u2013 un rose d\u2019enfant, \u00e0 peu pr\u00e8s uniforme, tr\u00e8s doux, tendre \u2013 mais sans cils ni sourcils, et ce que je croyais rose n\u2019\u00e9tait pas l\u2019\u00e9piderme mais le derme bord\u00e9 par un peu de peau grise. Tout le visage \u00e9tait br\u00fbl\u00e9. Je ne puis savoir par quoi, mais je compris par qui.<\/p>\n<p>Aux premiers morts, je m\u2019\u00e9tais efforc\u00e9 de les compter. Arriv\u00e9 \u00e0 douze ou quinze, envelopp\u00e9 par l\u2019odeur, par le soleil, butant dans chaque ruine, je ne pouvais plus, tout s\u2019embrouillait.<\/p>\n<p>Des maisons \u00e9ventr\u00e9es et d\u2019o\u00f9 sortent des \u00e9dredons, des immeubles effondr\u00e9s, j\u2019en ai vu beaucoup, avec indiff\u00e9rence, en regardant ceux de Beyrouth-Ouest, ceux de Chatila je voyais l\u2019\u00e9pouvante. Les mots, qui me sont g\u00e9n\u00e9ralement tr\u00e8s vite familiers, amicaux m\u00eame, en voyant ceux des camps je ne distinguais plus que la haine et la joie de ceux qui les ont tu\u00e9s. Une f\u00eate barbare s\u2019\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9e l\u00e0 : rage, ivresse, danses, chants, jurons, plaintes, g\u00e9missements, en l\u2019honneur des voyeurs qui riaient au dernier \u00e9tage de l\u2019h\u00f4pital de Acca.<\/p>\n<p>Avant la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, en France, les Arabes n\u2019\u00e9taient pas beaux, leur d\u00e9gaine \u00e9tait lourde, tra\u00eenassante, leur gueule de travers, et presque soudainement la victoire les embellit, mais d\u00e9j\u00e0, un peu avant qu\u2019elle soit aveuglante, quand plus d\u2019un demi-million de soldats fran\u00e7ais s\u2019\u00e9reintaient et crevaient dans les Aur\u00e8s et dans toute l\u2019Alg\u00e9rie un curieux ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9tait perceptible, \u00e0 l\u2019oeuvre sur le visage et dans le corps des ouvriers arabes : quelque chose comme l\u2019approche, le pressentiment d\u2019une beaut\u00e9 encore fragile mais qui allait nous \u00e9blouir quand leurs \u00e9cailles seraient enfin tomb\u00e9es de leur peau et de nos yeux. Il fallait accepter l\u2019\u00e9vidence qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient lib\u00e9r\u00e9s politiquement pour appara\u00eetre tels qu\u2019il fallait les voir, tr\u00e8s beaux. De la m\u00eame fa\u00e7on, \u00e9chapp\u00e9s des camps de r\u00e9fugi\u00e9s, \u00e9chapp\u00e9s \u00e0 la morale et \u00e0 l\u2019ordre des camps, \u00e0 une morale impos\u00e9e par la n\u00e9cessit\u00e9 de survivre, \u00e9chapp\u00e9s du m\u00eame coup \u00e0 la honte, les feddayin \u00e9taient tr\u00e8s beaux ; ci comme celte beaut\u00e9 \u00e9tait nouvelle, c\u2019est-\u00e0-dire neuve, c\u2019est-\u00e0-dire na\u00efve, elle \u00e9tait fra\u00eeche, si vive qu\u2019elle d\u00e9couvrait imm\u00e9diatement ce qui la mettait en accord avec toutes les beaut\u00e9s du monde s\u2019arrachant \u00e0 la honte.<\/p>\n<p>Beaucoup de macs alg\u00e9riens, qui traversaient la nuit de Pigalle, utilisaient leurs atouts au profil de la r\u00e9volution alg\u00e9rienne. La vertu \u00e9tait l\u00e0 aussi. C\u2019est, je crois, Hannah Arendt qui distingue les r\u00e9volutions selon qu\u2019elles envisagent la libert\u00e9 ou la vertu \u2013 donc le travail. Il faudrait peut-\u00eatre reconna\u00eetre que les r\u00e9volutions ou les lib\u00e9rations se donnent \u2013 obscur\u00e9ment \u2013 pour fin de trouver ou retrouver la beaut\u00e9, c\u2019est \u00e0 dire l\u2019impalpable, innommable autrement que par ce vocable. Ou plut\u00f4t non par la beaut\u00e9 entendons une insolence rieuse que narguent la mis\u00e8re pass\u00e9e, les syst\u00e8mes et les hommes responsables de la mis\u00e8re et de la honte, mais insolence rieuse qui s\u2019aper\u00e7oit que l\u2019\u00e9clatement, hors de la honte, \u00e9tait facile.<\/p>\n<p>Mais, dans cette page, il devait \u00eatre question surtout de ceci : une r\u00e9volution en est-elle une quand elle n\u2019a pas fait tomber des visages et des corps la peau morte qui les avachissait. Je ne parle pas d\u2019une beaut\u00e9 acad\u00e9mique, mais de l\u2019impalpable \u2013 innommable \u2013 joie des corps, des visages, des cris, des paroles qui cessent d\u2019elle mornes, je veux dire une joie sensuelle et si forte qu\u2019elle veut chasser tout \u00e9rotisme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<br \/>\n* * *<\/center>&nbsp;<\/p>\n<p>Me revoici \u00e0 Ajloun, en Jordanie, puis \u00e0 Irbid. Je retire ce que je crois \u00eatre un de mes cheveux blancs tomb\u00e9 sur mon chandail et je le pose sur un genou de Hamza, assis pr\u00e8s de moi. Il le prend entre le pouce, le majeur, le regarde sourit, le met dans la poche de son blouson noir, y appuie sa main en disant ;<br \/>\n\u2013 Un poil de la barbe du Proph\u00e8te vaut moins que \u00e7a.<\/p>\n<p>Il respire un peu plus large et reprend :<br \/>\n\u2013 Un poil de la barbe du proph\u00e8te ne vaut pas plus que \u00e7a.<br \/>\nIl n\u2019avait que vingt-deux ans, sa pens\u00e9e bondissait \u00e0 l\u2019aise tr\u00e8s au-dessus des Palestiniens de quarante ans, mais il avait d\u00e9j\u00e0 sur lui les signes \u2013 sur lui : sur son corps, dans ses gestes \u2013 qui le rattachaient aux anciens.<br \/>\nAutrefois les laboureurs se mouchaient dans leurs doigts. Un claquement envoyait la morve dans les ronces. Ils se passaient sous le nez leurs manches de velours c\u00f4tel\u00e9 qui, au bout d\u2019un mois, \u00e9tait recouverte d\u2019une l\u00e9g\u00e8re nacre. Ainsi les feddayin. Ils se mouchaient comme les marquis, les pr\u00e9lats prisaient : un peu vo\u00fbt\u00e9s. J\u2019ai fait la m\u00eame chose qu\u2019eux, qu\u2019ils m\u2019ont apprise sans s\u2019en douter.<\/p>\n<p>Et les femmes ? Jour et nuit broder les sept robes (une par jour de la semaine) du trousseau de fian\u00e7ailles offert par un \u00e9poux g\u00e9n\u00e9ralement \u00e2g\u00e9 choisi par la famille, \u00e9veil affligeant. Les jeunes Palestiniennes devinrent tr\u00e8s belles quand elles se r\u00e9volt\u00e8rent contre le p\u00e8re et cass\u00e8rent leurs aiguilles et les ciseaux \u00e0 broder. C\u2019est sur les montagnes d\u2019Ajloun, de Sait et d\u2019Irbid, sur les for\u00eats elles-m\u00eames que s\u2019\u00e9tait d\u00e9pos\u00e9e toute la sensualit\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e par la r\u00e9volte et les fusils, n\u2019oublions pas les fusils : cela suffisait, chacun \u00e9tait combl\u00e9. Les feddayin sans s\u2019en rendre compte \u2013 est-ce vrai ? \u2013 mettaient au point une beaut\u00e9 neuve : la vivacit\u00e9 des gestes et leur lassitude visible, la rapidit\u00e9 de l\u2019oeil et sa brillance, le timbre de la voix plus claire s\u2019alliaient \u00e0 la promptitude de la r\u00e9plique et \u00e0 sa bri\u00e8vet\u00e9. A sa pr\u00e9cision aussi. Les phrases longues, la rh\u00e9torique savante et volubile, ils les avaient tu\u00e9es.<\/p>\n<p>A Chatila, beaucoup sont morts et mon amiti\u00e9, mon affection pour leurs cadavres pourrissants \u00e9tait grande aussi parce que je les avais connus. Noircis, gonfl\u00e9s, pourris par le soleil et la mort, ils restaient des feddayin.<br \/>\nVers les deux heures de l\u2019apr\u00e8s-midi, dimanche, trois soldats de l\u2019arm\u00e9e libanaise, fusil point\u00e9, me conduisirent \u00e0 une jeep o\u00f9 somnolait un officier. Je lui demandai :<br \/>\n\u2013 Vous parlez fran\u00e7ais ?<br \/>\n\u2013 English.<br \/>\nLa voix \u00e9tait s\u00e8che, peut-\u00eatre parce que je venais de la r\u00e9veiller en sursaut.<br \/>\nIl regarda mon passeport. Il dit, en fran\u00e7ais :<br \/>\n\u2013 Vous venez de l\u00e0-bas ? (Son doigt montrait Chatila.)<br \/>\n\u2013 Oui.<br \/>\n\u2013 Et vous avez vu ?<br \/>\n\u2013 Oui.<br \/>\n\u2013 Vous allez l\u2019\u00e9crire ?<br \/>\n\u2013 Oui.<br \/>\nIl me rendit le passeport. Il me fit signe de partir. Les trois fusils s\u2019abaiss\u00e8rent. J\u2019avais pass\u00e9 quatre heures \u00e0 Chatila. Il restait dans ma m\u00e9moire environ quarante cadavres. Tous \u2013 je dis bien tous \u2013 avaient \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9s, probablement dans l\u2019ivresse, dans les chants, les rires, l\u2019odeur de la poudre et d\u00e9j\u00e0 de la charogne.<\/p>\n<p>Sans doute j\u2019\u00e9tais seul, je veux dire seul Europ\u00e9en (avec quelques vieilles femmes palestiniennes s\u2019accrochant encore \u00e0 un chiffon blanc d\u00e9chir\u00e9 ; avec quelques jeunes feddayin sans armes) mais si ces cinq ou six \u00eatres humains n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 l\u00e0 et que j\u2019ai d\u00e9couvert cette ville abattue, les Palestiniens horizontaux, noirs et gonfl\u00e9s, je serais devenu fou. Ou l\u2019ai-je \u00e9t\u00e9 ? Cette ville en miettes et par terre que j\u2019ai vue ou cru voir, parcourue, soulev\u00e9e, port\u00e9e par la puissante odeur de la mort, tout cela avait-il eu lieu ?<\/p>\n<p>Je n\u2019avais explor\u00e9, et mal, que le vingti\u00e8me de Chatila et de Sabra, rien de Bir Hassan, et rien de Bourj et de Barajn\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center>*<br \/>\n* * *<\/center>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas \u00e0 mes inclinaisons que je dois d\u2019avoir v\u00e9cu la p\u00e9riode jordanienne comme une f\u00e9erie. Des Europ\u00e9ens et des Arabes d\u2019Afrique du Nord m\u2019ont parl\u00e9 du sortil\u00e8ge qui les avait tenus l\u00e0-bas. En vivant cette longue pouss\u00e9e de six mois, \u00e0 peine teint\u00e9e de nuit pendant douze ou treize heures, j\u2019ai connu la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, l\u2019exceptionnelle qualit\u00e9 des feddayin, mais je pressentais la fragilit\u00e9 de l\u2019\u00e9difice. Partout, o\u00f9 l\u2019arm\u00e9e palestinienne en Jordanie s\u2019\u00e9tait regroup\u00e9e \u2013 pr\u00e9s du Jourdain \u2013 il y avait des postes de contr\u00f4le o\u00f9 les feddayin \u00e9taient si s\u00fbrs de leurs droits et de leur pouvoir que l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un visiteur, de jour ou de nuit, \u00e0 l\u2019un des postes de contr\u00f4le, \u00e9tait l\u2019occasion de pr\u00e9parer du th\u00e9, de parler avec des \u00e9clats de rire et de fraternels baisers (celui qu\u2019on embrassait partait cette nuit, traversait le Jourdain pour poser des bombes en Palestine, et souvent ne revenait pas). Les seuls \u00eelots de silence \u00e9taient les villages jordaniens : ils la bouclaient. Tous les feddayin paraissaient l\u00e9g\u00e8rement soulev\u00e9s du sol comme par un tr\u00e8s subtil verre de vin ou la goul\u00e9e d\u2019un peu de hachich. C\u2019\u00e9tait quoi ? La jeunesse insouciante de la mort et qui poss\u00e9dait, pour tirer en l\u2019air, des armes tch\u00e8ques et chinoises. Prot\u00e9g\u00e9s par des armes qui p\u00e9taient si haut, les feddayin ne craignaient rien.<\/p>\n<p>Si quelque lecteur a vu une carte g\u00e9ographique de la Palestine et de la Jordanie, il sait que le terrain n\u2019est pas une feuille de papier. Le terrain, au bord du Jourdain, est tr\u00e8s en relief. Toute cette \u00e9quip\u00e9e aurait d\u00fb porter en sous-titre \u00ab Songe d\u2019une nuit d\u2019\u00e9t\u00e9 \u00bb malgr\u00e9 les coups de gueule des responsables de quarante ans. Tout cela \u00e9tait possible \u00e0 cause de la jeunesse, du plaisir d\u2019\u00eatre sous les arbres, de jouer avec des armes, d\u2019\u00eatre \u00e9loign\u00e9 des femmes, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019escamoter un probl\u00e8me difficile, d\u2019\u00eatre le point le plus lumineux parce que le plus aigu de la r\u00e9volution, d\u2019avoir l\u2019accord de la population des camps, d\u2019\u00eatre photog\u00e9nique quoi qu\u2019on fasse, peut-\u00eatre de pressentir que cette f\u00e9erie \u00e0 contenu r\u00e9volutionnaire serait d\u2019ici peu saccag\u00e9e : les feddayin ne voulaient pas le pouvoir, ils avaient la libert\u00e9.<\/p>\n<p>Au retour de Beyrouth, \u00e0 l\u2019a\u00e9roport de Damas, j\u2019ai rencontr\u00e9 de jeunes feddayin, \u00e9chapp\u00e9s de l\u2019enfer isra\u00e9lien. Ils avaient seize ou dix-sept ans : ils riaient, ils \u00e9taient semblables \u00e0 ceux d\u2019Ajloun. Ils mourront comme eux. Le combat pour un pays peut remplir une vie tr\u00e8s riche, mais courte. C\u2019est le choix, on s\u2019en souvient, d\u2019Achille dans l\u2019Iliade.<\/p>\n<p><strong>JEAN GENET<\/strong><\/p>\n<p><em>Revue d\u2019\u00e9tudes Palestiniennes n\u00b06 Hiver 1983 <\/em><\/p>\n<header class=\"entry-header clearfix\">\n<h1 class=\"entry-title\">Sabra et Chatila, au coeur du massacre<\/h1>\n<div class=\"mh-meta entry-meta\"><span class=\"entry-meta-date updated\">21 juillet 2016<\/span><\/div>\n<\/header>\n<div class=\"entry-content clearfix\">\n<figure class=\"entry-thumbnail\"><img decoding=\"async\" title=\"A1\" src=\"https:\/\/www.chroniquepalestine.com\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/A1-28.jpg\" alt=\"\" \/><\/figure>\n<div class=\"mh-social-top\">\n<div class=\"mh-share-buttons clearfix\"><\/div>\n<\/div>\n<p><strong>Jacques-Marie Bourget (Auteur), Marc Simon (Photographies) <\/strong>\u2013 <em>Sabra et Chatila : deux camps palestiniens de Beyrouth-Ouest qui, il y a plus de trente ans, basculaient dans l\u2019horreur. Et qui n\u2019\u00e9voquent plus grand-chose : h\u00e9ro\u00efnes de roman pour les plus jeunes, vague souvenir pour les autres\u2026 Il \u00e9tait temps que J.-M. Bourget et M. Simon secouent les ossuaires gisant dans les m\u00e9moires.<\/em><\/p>\n<p><strong>Nommer l\u2019innommable<\/strong><\/p>\n<p><em>Samy Abtroun<\/em><\/p>\n<p>Sabra et Chatila, au c\u0153ur du massacre (1), qui para\u00eet ce mois-ci, ram\u00e8ne son lecteur, en texte et images, dans ce qui reste l\u2019un des \u00e9pisodes les plus sordides de l\u2019Histoire.<\/p>\n<p>Dans la nuit du 16 septembre 1982 jusqu\u2019au matin du 18 \u2013 plus de quarante heures \u2013, entre 100 et 200 hommes exterminent b\u00e9b\u00e9s, femmes, enfants, vieillards, hommes. Une boucherie, un \u00e9quarrissage m\u00e9thodique avec ce qu\u2019il faut de lames, de haches, de sabres. Ici, rappelle une boutade qui ne fait rire personne, \u00ab un bon Palestinien est un Palestinien mort \u00bb.<\/p>\n<p>Partis au Liban pour le quotidien fran\u00e7ais VSD, le journaliste Jacques-Marie Bourget et le photographe Marc Simon sont les premiers reporters pr\u00e9sents sur les lieux. Nous sommes le 17 septembre, dans l\u2019apr\u00e8s-midi. Ils p\u00e9n\u00e8trent dans les ruelles : sur les visages des r\u00e9fugi\u00e9s, l\u2019incompr\u00e9hension cr\u00e9pite aussi fort que les mitrailleuses.<\/p>\n<p>\u00ab Des femmes, des vieux, des gosses qui semblent tourner dans un labyrinthe invisible. Les yeux sont noirs et les m\u00e2choires serr\u00e9es. \u00c9trangement ces \u00eatres perdus ne cherchent pas \u00e0 nous arr\u00eater, \u00e0 nous parler ou nous demander de l\u2019aide. Ils sont comme ces t\u00e9moins devenus muets apr\u00e8s avoir en avoir trop vu. \u00bb L\u2019horreur est l\u00e0, mais elle se cache derri\u00e8re les murs. Tragique pressentiment.<\/p>\n<p>Car de retour au camp le lendemain, t\u00f4t le matin, ils d\u00e9couvrent les cadavres. Comme tir\u00e9e \u00e0 bout portant, cette barbarie a d\u00e9figur\u00e9 tout ce qui ressemble, de pr\u00e8s ou de loin, \u00e0 de la vie. \u00ab Une femme enceinte \u00e9ventr\u00e9e, un petit gar\u00e7on coup\u00e9 en deux, un lambeau de chair retenant encore l\u2019autre moiti\u00e9 du corps. Nous avan\u00e7ons. Chaque maison a \u00e9t\u00e9 salle de torture avant d\u2019\u00eatre un tombeau. L\u2019\u00e9pouvante ? C\u2019est bien \u00e7a.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9pouvante. Elle nous fait oublier l\u2019odeur, les insectes rest\u00e9s seuls vivants, les liquides et le sang. \u00bb Entre les monceaux de chair qu\u2019ils voient et les autres qui sont d\u00e9j\u00e0 enfouis \u2013 vivants parfois \u2013, les morts se comptent par dizaines, centaines, milliers.<\/p>\n<p>L\u2019abomination est l\u00e0 comme sur un corps nu qui saigne \u00e0 chaque page. \u00ab Le journaliste est le comptable de la mort des autres \u00bb, \u00e9crit pudiquement Bourget. Au bout de 150 feuilles, on a une mare de sang dans les mains. L\u2019Occident s\u2019\u00e9meut poliment, pas m\u00eame ce qu\u2019il faut. Il a la t\u00eate ailleurs : sur le rocher de Monaco, Grace Kelly a succomb\u00e9 le 14 septembre d\u2019un accident de voiture. La princesse \u00e9tait trop belle pour qu\u2019on d\u00e9pense ses larmes ailleurs. Mille, 2 000, 5 000 morts dans les camps ? La belle affaire ! Les records de vente des journaux sont sur la mythique CD 37, la route de La Main au collet, le film d\u2019Hitchcock o\u00f9 la belle Grace est l\u2019h\u00e9ro\u00efne : la Rover de la d\u00e9funte fume encore.<\/p>\n<p>Et puis, \u00e0 Sabra et Chatila, on ne pleure pas. On n\u2019a plus de larmes, plus d\u2019yeux, plus de t\u00eate d\u2019ailleurs.<\/p>\n<p>Bourget prend des notes, \u00e9crit les d\u00e9tails, ce que les rescap\u00e9s lui disent, ce que les morts lui hurlent. Simon confirme photos \u00e0 l\u2019appui, changeant de pellicules comme si elles lui br\u00fblent les doigts \u2013 de peur qu\u2019un soldat lui prenne son appareil. La r\u00e9alit\u00e9 est si limpide qu\u2019on a mal de la lire. \u00ab Les t\u00eates \u00e9clat\u00e9es et \u00e9carlates, violettes du sang inject\u00e9 en h\u00e9matome, semblent s\u2019\u00eatre \u00e9loign\u00e9es du corps comme celles des femmes girafes. \u00c9crites dans la poussi\u00e8re nous voyons les traces de ce qui s\u2019est pass\u00e9 ici. Les tueurs ont tra\u00een\u00e9 leurs victimes, pieds et mains li\u00e9s par du fil de fer, le c\u00e2ble d\u2019acier pass\u00e9 autour des cous. D\u2019une poutre pend un crochet comme celui d\u2019un boucher. \u00bb<\/p>\n<p>Mais qui sont ces bouchers ? Des phalangistes chr\u00e9tiens avides de venger le pr\u00e9sident libanais Bachir Gemayel assassin\u00e9 deux jours plus t\u00f4t, des miliciens des Forces libanaises, des troupes mixtes musulmanes et chr\u00e9tiennes. On parle aussi de l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne, de son unit\u00e9 d\u2019\u00e9lite. Les haines sont bouillantes, on tue comme on respire. Puis la v\u00e9rit\u00e9 appara\u00eet comme sortie d\u2019outre-tombe.<\/p>\n<p>\u00ab Punais\u00e9 sur un mur de l\u2019immeuble qui fut donc le QG de Sharon, nous d\u00e9couvrons \u00e9bahis un plan de EXTRAITSbataille. Une carte de Beyrouth, marqu\u00e9e d\u2019un r\u00e9seau de fl\u00e8ches et d\u2019inscriptions, ne laisse aucune place au doute : l\u2019envahissement de Sabra et Chatila, contrairement \u00e0 ce qu\u2019affirme le gouvernement isra\u00e9lien, a \u00e9t\u00e9 programm\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Sur cette partie d\u00e9chiquet\u00e9e du Liban, l\u2019Occident blanc continue, lui, de marcher droit dans ses bottes, sous la passivit\u00e9 criminelle de la communaut\u00e9 internationale. Ce massacre n\u2019a pu se faire sans la complicit\u00e9 de la Force multinationale, explique le journaliste. Les soldats am\u00e9ricains, fran\u00e7ais et italiens, garants de la s\u00e9curit\u00e9 des populations civiles, se retirent en effet le 11 septembre.<\/p>\n<p>\u00ab En trois semaines de cantonnement \u00e0 Beyrouth [ils] ont totalement d\u00e9mont\u00e9 les d\u00e9fenses de la ville. Les mines ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9samorc\u00e9es, les barricades, les pi\u00e8ges et chevaux de frise \u00e9limin\u00e9s. Un m\u00e9ticuleux m\u00e9nage qui a permis aux Isra\u00e9liens d\u2019investir la ville avec une qui\u00e9tude de p\u00e9cheurs \u00e0 la ligne. \u00bb Le 22 septembre, des dizaines de Palestiniens, attach\u00e9s comme des b\u00eates, sont encore charg\u00e9s sur des camions pour des destinations inconnues. Ces rafles ont lieu devant les b\u00e9rets rouges de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise. En toute qui\u00e9tude.<\/p>\n<p>Dans cette chronologie bouleversante d\u2019authenticit\u00e9, on suit pas \u00e0 pas le p\u00e9riple de ces t\u00e9moins, se cachant presque derri\u00e8re eux pour \u00e9viter de trop regarder : \u00ab les nuits en pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es \u00bb, la peur, une roquette qui tomEXTRAITSbe \u00e0 trois m\u00e8tres et qui oublie d\u2019exploser, la vie en pointill\u00e9, Coco le perroquet qui imite les sifflements d\u2019obus (enlev\u00e9 puis lib\u00e9r\u00e9 sans ran\u00e7on, il livrera la nature de ses ravisseurs en copiant leur accent), les gosses de la rue puis la rue sans gosses, l\u2019effroi, la carte d\u2019identit\u00e9 perdue par un militaire h\u00e9breu, les traces de bulldozer, la cruaut\u00e9 et, pire que tout, cette d\u00e9vastation qui d\u00e9gouline sur les visages horrifi\u00e9s des victimes. \u00ab Ils avaient d\u00fb en faire des saloperies, ces Palestiniens, pour se faire saquer comme \u00e7a \u00bb, l\u00e2che un soldat porteur de l\u2019\u00e9cusson tricolore.<\/p>\n<p>Il aura fallu attendre trente ann\u00e9es, au cours desquelles la \u00ab v\u00e9rit\u00e9 s\u2019est enray\u00e9e comme un mot qui refuse de sortir \u00bb, pour p\u00e9n\u00e9trer les affres d\u2019une trag\u00e9die dont l\u2019ampleur est d\u2019autant plus insupportable que ce massacre est pass\u00e9 dans les oubliettes de l\u2019Histoire. Non sans l\u2019aide d\u2019une presse aveugle qui, prise dans ses \u00e9motions pu\u00e9riles et ses nombrils d\u00e9mesur\u00e9s, estime aussit\u00f4t que ce crime est r\u00e9solu, pointant l\u2019Arm\u00e9e du Liban Sud. Rien de bien m\u00e9chant en somme.<\/p>\n<p>\u00ab La presse n\u2019est pas seulement un m\u00e9tier, mais une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre et de batailler contre l\u2019injustice, veut corriger le journaliste [\u2026] Si d\u00e9noncer ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00e0 Sabra et Chatila, et aussi la traque faite depuis un si\u00e8cle \u00e0 un peuple, conduit \u00e0 \u00eatre injuri\u00e9\u2026 il faut s\u2019en moquer et continuer de montrer et d\u2019\u00e9crire. Laisser les aveugles \u00e0 la s\u00e9cheresse de leurs yeux. \u00bb<\/p>\n<p>Il est des minutes de silence qui comptent. Il faudrait sans doute bien plus d\u2019une minute pour ces morts-l\u00e0. Tant que ce crime imprescriptible restera impuni \u2013 le Liban a interdit toute poursuite des tueurs \u2013 ces morts-l\u00e0 ne pourront pas reposer en paix ni ne devront nous laisser reposer en paix. En convoquant notre m\u00e9moire collective, Jacques-Marie BEXTRAITSourget et Marc Simon nous flanquent leurs pages comme autant de claques. Maintenant qu\u2019elles cinglent contre nos t\u00eates, qu\u2019on ne dise plus jamais qu\u2019il ne s\u2019est rien pass\u00e9 \u00e0 Sabra et Chatila.<\/p>\n<p><em>Article pouvant \u00eatre consult\u00e9<\/em> <a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=818\" rel=\"noopener noreferrer\">ici<\/a>.<br \/>\n<strong>(1) <\/strong>Sabra et Chatila, au c\u0153ur du massacre,<br \/>\nde Jacques-Marie Bourget<br \/>\nPhotographies de Marc Simon<br \/>\nBroch\u00e9 : 148 pages<br \/>\nEditeur : Erick Bonnier (27 septembre 2012)<br \/>\nCollection : Encre d\u2019Orient<br \/>\nLangue : Fran\u00e7ais<br \/>\nISBN-10 : 2367600015<br \/>\nISBN-13 : 978-2367600017<br \/>\nDimensions du produit : 19 x 1 x 14,5 cm<br \/>\nPrix : \u00e0 partir de 19 euros<\/p>\n<p><strong>EXTRAITS<\/strong><\/p>\n<p><strong>Vivants parmi les morts<\/strong><\/p>\n<p>Avec calme et lenteur, sans moteur qui mitraille, Marc prend des photos et moi des notes. Par peur que ne surgissent un soldat ou un milicien qui veuille lui saisir son Nikon, il ne prend que quatre ou cinq vues sur une m\u00eame pellicule avant de la cacher dans son pantalon, et d\u2019en mettre une nouvelle en place. Nous sommes comme ces flics de la police scientifique quand ils s\u2019installent sur la sc\u00e8ne du crime. Surtout bien voir, \u00e9crire les d\u00e9tails, ne rien oublier. Qui va nous croire ? Puis l\u2019esprit s\u2019\u00e9chauffe. Il d\u00e9raille pour laisser place \u00e0 un cerveau qui, pour \u00e9viter de disjoncter, commute sur le mode du pilotage automatique. On se voit maintenant agir comme si l\u2019on \u00e9tait un autre. Je deviens deux pour que l\u2019un t\u00e9moigne pour le compte de son double.<\/p>\n<p>Avec Marc, instinctivement, nous adoptons le comportement prescrit d\u00e8s que l\u2019on p\u00e9n\u00e8tre dans une chapelle ardente, les mots rares et la voix basse : \u00ab \u00c0 droite, \u00e0 gauche, regarde l\u00e0\u2026 \u00bb Le camp semble vide, personne n\u2019appara\u00eet aux portes, rien ne bouge. Nous avan\u00e7ons d\u2019une cinquantaine de m\u00e8tres. C\u2019est une famille qui a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e alors qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 table, sans doute mercredi soir, les corps sont d\u00e9j\u00e0 d\u00e9compos\u00e9s. Le p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9 au couteau, la m\u00e8re aussi, viol\u00e9e et les seins coup\u00e9s. Les adolescents sont morts d\u2019une balle, un b\u00e9b\u00e9 a \u00e9t\u00e9 \u00e9cras\u00e9 \u00e0 coups de marteau, de parpaing ou de crosse.<\/p>\n<p>Quelques m\u00e8tres encore, devant un mur perc\u00e9 d\u2019une fen\u00eatre orn\u00e9e d\u2019une grille de fer forg\u00e9, six hommes ont \u00e9t\u00e9 fusill\u00e9s. La sc\u00e8ne para\u00eet copi\u00e9e du Dos de mayo de Goya, comme si la mani\u00e8re du peloton d\u2019ex\u00e9cution \u00e9tait r\u00e9gie par des r\u00e8gles \u00e9ternelles\u2026 Nous sommes presque soulag\u00e9s, voil\u00e0 des morts ordinaires, ils ont eu le privil\u00e8ge d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la mort par torture. \u00c0 suivre, c\u2019est une femme, viol\u00e9e encore, dont le corps gonfle \u00e0 la chaleur du jour sur le sol de son poulailler. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de sa maison, d\u2019autres morts. Une femme enceinte \u00e9ventr\u00e9e, un petit gar\u00e7on coup\u00e9 en deux, un lambeau de chair retenant encore l\u2019autre moiti\u00e9 du corps.<\/p>\n<p>Nous avan\u00e7ons. Chaque maison a \u00e9t\u00e9 salle de torture avant d\u2019\u00eatre un tombeau. L\u2019\u00e9pouvante ? C\u2019est bien \u00e7a. L\u2019\u00e9pouvante. Elle nous fait oublier l\u2019odeur, les insectes rest\u00e9s seuls vivants, les liquides et le sang.<\/p>\n<p>Au sud de Chatila devait exister une minuscule ferme : deux chevaux blancs ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s dans l\u2019appentis \u00e0 moiti\u00e9 ouvert qui leur servait d\u2019\u00e9curie. Retenue par ses v\u00eatements dans les \u00e9pines d\u2019un fil barbel\u00e9, une vieille femme est morte debout. Tu\u00e9e et accroch\u00e9e comme un Christ sans croix. Par terre, en plusieurs endroits et jusqu\u2019\u00e0 Sabra, qui semble \u00eatre un peu moins martyris\u00e9 que Chatila, nous retrouvons des emballages militaires vides. Ils contiennent tous une br\u00e8ve notice r\u00e9dig\u00e9e en h\u00e9breu.<\/p>\n<p>\u00c0 vingt m\u00e8tres de cette morte debout, encore dress\u00e9e, deux pyramides de corps d\u2019enfants. Les petits gar\u00e7ons d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les petites filles de l\u2019autre, un tri comme la s\u00e9paration des sexes sur les bancs de l\u2019\u00e9glise. \u00c0 leur arri\u00e8re, comme on le fait \u00e0 une noix de coco, les cr\u00e2nes ont \u00e9t\u00e9 ouverts \u00e0 la hache. Mais les bourreaux, pourtant des hommes d\u2019ordre, ont oubli\u00e9 dans la poussi\u00e8re les cadavres de deux petites filles. L\u2019une porte un ruban dans les cheveux, une jolie robe rose en lainage et ses pieds sont nus. Ses yeux sont ouverts vers le ciel auquel elle n\u2019a pas eu le temps de croire.<\/p>\n<p>Nous sommes des mutants, ce que nous voyons d\u00e9truit ce que nous \u00e9tions en arrivant ici alors que nous ne pouvions imaginer l\u2019enfer \u00e0 port\u00e9e de taxi. De compter et de voir sans que nul ne nous d\u00e9range, soldats qui vont \u00ab aux r\u00e9sultats \u00bb apr\u00e8s le tir sur la cible. Comme si ces morts nous appartenaient, qu\u2019ils \u00e9taient les n\u00f4tres\u2026<\/p>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 ce jour, nous n\u2019avions jamais c\u00f4toy\u00e9 d\u2019aussi pr\u00e8s les fronti\u00e8res de ce que les hommes peuvent quand ils d\u00e9cident d\u2019\u00eatre barbares. Quand ils se mettent au crime comme \u00e0 une activit\u00e9 ordinaire, avec la conscience professionnelle et la m\u00e9ticulosit\u00e9 de l\u2019exemplaire travailleur qui va au charbon. Nous croyions impossibles ces images, la mort des camps. Mais nous y sommes. Au centre d\u2019un mal qu\u2019on ne pensait jamais croiser ailleurs que dans les pages de livres d\u2019Histoire. Nous faisons face \u00e0 l\u2019\u0153uvre de tortionnaires syst\u00e9matiques, ayant accompli dans l\u2019all\u00e9gresse le crime comme un devoir. Une \u00e9puration qui doit leur m\u00e9riter le ciel sans m\u00eame passer par la case r\u00e9demption.<\/p>\n<p>Fiers, ces miliciens ont sign\u00e9 leur \u0153uvre comme des artistes en laissant leur griffe sur les murs. \u00ab George, Maroun, Michel sont pass\u00e9s par ici. Vive les Phalanges. \u00bb C\u2019est aussi une succession de phrases o\u00f9 le sexe se m\u00eale \u00e0 la scatologie. Et encore, r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, des \u00ab Bachir est mort et vous vous \u00eates vivants \u00bb.<\/p>\n<p>Au milieu de l\u2019\u00e9quarrissage pour tous, pourquoi ne pas pleurer ? Le seul geste qui appara\u00eet possible et qui a le m\u00e9rite du silence, celui qui accompagne les vraies douleurs. Je vois Marc baisser la t\u00eate et tous les deux partageons une honte qui nous tombe dessus. Honte pour l\u2019humanit\u00e9. Honte pour ces dirigeants, les \u00ab n\u00f4tres \u00bb, qui ont sign\u00e9 la promesse que ce massacre n\u2019arriverait jamais. \u00c0 savoir et \u00e0 se souvenir : martel\u00e9e aux enclumes de Harvard et de l\u2019ENA, la parole du \u00ab Blanc \u00bb ne p\u00e8se que le poids du postillon qui l\u2019accompagne. Accessoire de carnaval, notre masque d\u2019hommes de l\u2019Ouest est un grimage de monstre.<\/p>\n<p><strong>Il ne s\u2019est rien pass\u00e9 \u00e0 Sabra et Chatila<\/strong><\/p>\n<p>Le temps, celui v\u00e9cu au sein d\u2019un massacre, est universel, il ne peut se mesurer, la pendule est p\u00e9trifi\u00e9e. Toujours seuls dans cette ville bricol\u00e9e, une morgue le ventre au soleil, il y a pr\u00e8s de deux heures que nous divaguons dans les camps de Sabra et Chatila. Seuls vivants parmi les morts. Plus bas, aux abords de la Cit\u00e9 sportive, le stade qui borde les camps, nous voyons enfin un homme qui ne soit pas un cadavre. Un machiniste qui porte un uniforme militaire sans \u00e9cusson et une casquette kaki, et qui s\u2019applique aux commandes d\u2019une pelleteuse. Avec la concentration que requiert la ma\u00eetrise de l\u2019engin, le piocheur m\u00e9ticuleux a d\u00e9j\u00e0 creus\u00e9 une fosse dans laquelle il pousse des cadavres.<\/p>\n<p>Notre solitude est si surprenante, et inqui\u00e9tante, qu\u2019une id\u00e9e se fixe dans nos t\u00eates : et si, avec assez de temps et l\u2019absence de t\u00e9moins, il devenait possible \u00e0 ceux qui ont planifi\u00e9 l\u2019\u00e9puration d\u2019effacer la r\u00e9alit\u00e9 de leur massacre ?<\/p>\n<p>Marc me dit : \u00ab Les photos exclusives, on s\u2019en fout. Il faut que le monde entier voie ce que nous avons sous les yeux. \u00bb La r\u00e9alit\u00e9 est que nous ne sommes que des Lilliputiens du journalisme, des riens de la profession. Notre seul t\u00e9moignage n\u2019a aucune chance d\u2019alerter, d\u2019indigner le monde. Stakhanovistes du cadavre, les \u00e9radicateurs peuvent enfouir les corps et affirmer qu\u2019il ne s\u2019est rien pass\u00e9 ici\u2026 Sommes-nous en train d\u2019imaginer des b\u00eatises ?<\/p>\n<p>Je r\u00e9ponds \u00e0 Marc : \u00ab Continue de faire des photos. Je vais aller au milieu de la grande avenue arr\u00eater les gens. Si jamais quelqu\u2019un passe encore l\u00e0. \u00bb Apr\u00e8s un quart d\u2019heure pass\u00e9 en sentinelle, une Renault 4 appara\u00eet sur ce qui reste du macadam napp\u00e9 de gravats. Le conducteur est seul. La trentaine, d\u2019un blond un peu roux, il porte une blouse blanche. Sa petite voiture porte un sigle de l\u2019ONU. Il s\u2019arr\u00eate. Je vois un badge \u00e0 sa poitrine : \u00ab Save the Children \u00bb. Il me dit : \u00ab Je suis danois, j\u2019appartiens \u00e0 l\u2019Unicef. \u2013 Venez. C\u2019est atroce. Le camp est couvert de morts. \u2013 Est-ce qu\u2019il y a des enfants ? \u00bb<\/p>\n<p>Sa r\u00e9flexion est si d\u00e9sarmante qu\u2019elle me donne envie de rire. Ce fonctionnaire exemplaire a si bien int\u00e9gr\u00e9 la norme de son agence, l\u2019essence de sa mission, le sort des enfants, que son arithm\u00e9tique semble incapable de compter autre chose que des corps de gosses. Il me suit et je me sens plus l\u00e9ger : \u00ab \u00c7a y est, l\u2019ONU est au courant\u2026 \u00bb Rien que quelques pas, cinquante m\u00e8tres, et l\u2019homme du Nord est d\u00e9j\u00e0 incapable d\u2019additionner ses victimes. Et des tortur\u00e9s, des d\u00e9pec\u00e9s, des d\u00e9coup\u00e9s. Le sauveur de la jeunesse est en panne de calcul. Subitement, comme l\u2019\u0153il du cyclone enl\u00e8ve la maison tout enti\u00e8re, notre t\u00e9moin, notre arbitre de l\u2019ONU, est aspir\u00e9 par la peur. Voit et ne peut croire. Il balbutie des sons incompr\u00e9hensibles et part, courant et battant des bras comme un oiseau blanc trop lourd pour s\u2019envoler. Sa t\u00eate hoche d\u2019avant en arri\u00e8re selon une m\u00e9canique qui, en temps ordinaire, vous conduit \u00e0 l\u2019asile.<\/p>\n<p>Sur la route, je retourne \u00e0 ma besogne d\u2019indicateur de massacre. Arrive une autre auto. Une am\u00e9ricaine comme il en roule \u00e0 Hollywood. Elle est lourde et noire. Du geste imp\u00e9ratif de l\u2019agent, je fais \u00ab stop \u00bb. De la limousine descendent Alain Mingam, un photographe fran\u00e7ais de l\u2019agence Gamma et une \u00e9quipe d\u2019Antenne 2 compos\u00e9e de Daniel Bilalian et du cameraman Jacques Douay. Bilalian, \u00e7a saute aux yeux, fait la gueule. Sans doute parce qu\u2019\u00e0 Paris il vient d\u2019\u00eatre d\u00e9barqu\u00e9 de la pr\u00e9sentation du journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9. Se sent-il d\u00e9grad\u00e9 par son affectation au service des reportages ? L\u2019air conditionn\u00e9 et les lumi\u00e8res des studios lui manquent-ils ? Cette histoire de massacre semble, pour lui, \u00eatre d\u2019un ennuyeux. Douay est un autre homme. Le massacre, il entend le montrer. Il filme. Au-del\u00e0 des quelques minutes du JT, il enregistre pour la m\u00e9moire. Jusqu\u2019\u00e0 ce que \u00ab Bil \u00bb lance : \u00ab Bon, \u00e7a suffit, on en a assez comme \u00e7a. \u00bb<\/p>\n<p>Depuis la route, toujours attach\u00e9 de presse de l\u2019histoire, je continue de d\u00e9tourner les journalistes, ou t\u00e9moins passant sans rien voir. C\u00e9cit\u00e9 excusable sur cette avenue qui n\u2019est qu\u2019une tranch\u00e9e aveugle traversant le chaos. Dans la cohorte des m\u00e9dias, un Japonais manque de s\u2019\u00e9vanouir en poussant les sobres cris de Mishima \u00e0 l\u2019instant du sabre. Vers midi et demi, Paul-Marc Henry, ambassadeur de France, est le premier diplomate \u00e0 mettre ses escarpins dans la boue d\u2019ici, plut\u00f4t rouge. \u00c0 chaud, il peut rendre compte \u00e0 l\u2019\u00c9lys\u00e9e des cons\u00e9quences d\u2019un abandon, celui des Palestiniens par la France.<\/p>\n<p>Lors d\u2019un de mes allers et venues, retournant vers Marc, je d\u00e9couvre des friches d\u2019o\u00f9 sortent des bras, des troncs, des t\u00eates, des fesses. Des traces de bulldozer indiquent l\u2019origine de ces enterrements h\u00e2tifs. Pour ouvrir des br\u00e8ches dans les maisons, les assassins ont utilis\u00e9 un tractopelle, ensevelissant alors les familles entre les murs. \u00c0 la fois \u00e9cras\u00e9es et enterr\u00e9es vivantes.<\/p>\n<p><em>Mai 2016 \u2013 Documents transmis par Jacques-Marie Bourget<\/em><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean Genet \u2013 Note de la r\u00e9daction \u2013 Il y a 40 ans, du 16 au 18 septembre 1982, l\u2019horreur s\u2019est abattue dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila \u00e0 Beyrouth. Durant plus de 40 heures, pr\u00e8s de 3000 Palestiniens ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9cim\u00e9s par des miliciens phalangistes libanais arm\u00e9s et prot\u00e9g\u00e9s par les forces &#8230; <a title=\"Quatre heures \u00e0 Chatila\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=5270\" aria-label=\"En savoir plus sur Quatre heures \u00e0 Chatila\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5271,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[156,505],"class_list":["post-5270","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-palestine-moyen-orient","tag-jean-genet","tag-sabra-et-chatila"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5270","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5270"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5270\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5273,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5270\/revisions\/5273"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/5271"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5270"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5270"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5270"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}