{"id":5441,"date":"2023-05-04T05:26:24","date_gmt":"2023-05-04T04:26:24","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=5441"},"modified":"2023-01-04T15:37:06","modified_gmt":"2023-01-04T14:37:06","slug":"henri-curiel-citoyen-du-tiers-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=5441","title":{"rendered":"Henri Curiel, citoyen du tiers-monde"},"content":{"rendered":"<p class=\"crayon article-surtitre-3642 surtitre\">Quand l\u2019internationalisme soutenait les mouvements de lib\u00e9ration nationale<\/p>\n<div class=\"crayon article-chapo-3642 chapo\">\n<p>Il y a vingt ans, le 4\u00a0mai 1978, deux hommes abattaient Henri Curiel \u00e0 son domicile parisien. Aujourd\u2019hui, les assassins courent toujours et le dossier est officiellement class\u00e9. N\u00e9 en Egypte en\u00a01914, fondateur du mouvement communiste dans ce pays, Henri Curiel fut exil\u00e9 par le roi Farouk en\u00a01950. Il s\u2019installa alors en France o\u00f9 il consacra ses efforts \u00e0 l\u2019aide aux mouvements de lib\u00e9ration du tiers-monde ainsi qu\u2019\u00e0 la paix entre Isra\u00ebl, les pays arabes et les Palestiniens. D\u00e9nonc\u00e9 comme \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>le patron des r\u00e9seaux d\u2019aide aux terroristes<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb, il avait, en r\u00e9alit\u00e9, invent\u00e9 une forme d\u2019internationalisme qui correspondait aux formidables luttes anticoloniales qui ont marqu\u00e9 la seconde moiti\u00e9 du si\u00e8cle.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"dates_auteurs crayon article-metadonnees-3642 \">par\u00a0<span class=\"auteurs\">Gilles Perrault<\/span><\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n<div class=\"crayon article-texte-3642 texte colore\">\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/henri-8.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-5443 size-large\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/henri-8-1024x759.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"759\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/henri-8-1024x759.jpg 1024w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/henri-8-300x222.jpg 300w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/henri-8-768x569.jpg 768w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/henri-8-1320x978.jpg 1320w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/henri-8.jpg 1358w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/a><\/p>\n<p><span class=\"mot-lettrine\">Il<\/span>\u00a0na\u00eet et mourra \u00e9gyptien. C\u2019est le choix de son c\u0153ur\u00a0: le hasard de son lieu de naissance n\u2019en faisait pas une n\u00e9cessit\u00e9. Car si Henri Curiel voit le jour au Caire le 13\u00a0septembre 1914, c\u2019est-\u00e0-dire au dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, sa famille juive poss\u00e8de la nationalit\u00e9 italienne, quoique aucun de ses membres ne parle un mot d\u2019italien. Grandissant dans un pays occup\u00e9 par les Britanniques et dont il ne comprend pas la langue, il fait ses \u00e9tudes dans un coll\u00e8ge de j\u00e9suites fran\u00e7ais. Cette vie ne sera pas simple.<\/p>\n<p>Chass\u00e9s d\u2019Espagne par l\u2019Inquisition, pass\u00e9s probablement par le Portugal et l\u2019Italie, les Curiel auraient d\u00e9barqu\u00e9 en Egypte dans le sillage de Bonaparte. Le grand-p\u00e8re d\u2019Henri \u00e9tait usurier. Son p\u00e8re, \u00e9largissant les op\u00e9rations sans gu\u00e8re en modifier la nature, acc\u00e8de \u00e0 la dignit\u00e9 de banquier. La famille habite dans l\u2019\u00eele tr\u00e8s chic de Zamalek une immense maison meubl\u00e9e moiti\u00e9 Louis XVI, moiti\u00e9 modern style. Sans \u00eatre aust\u00e8re, le train de vie se veut \u00e0 l\u2019\u00e9cart de l\u2019ostentatoire\u00a0: dix domestiques seulement. Chaque jour, table ouverte pour les amis qui passent et s\u2019assoient sans fa\u00e7on. Ils sont toujours une dizaine et, sauf exception rarissime, appartiennent \u00e0 la communaut\u00e9 juive.<\/p>\n<p>Le passeport italien (ou grec, fran\u00e7ais, anglais, etc.) est de pure commodit\u00e9\u00a0: il permet de b\u00e9n\u00e9ficier du r\u00e9gime capitulaire et de jouir du privil\u00e8ge de juridiction. Ces \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00e9trangers<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb dont des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019anc\u00eatres reposent dans les cimeti\u00e8res du Caire ont des int\u00e9r\u00eats en Egypte et aucun int\u00e9r\u00eat pour elle. Leur patrie d\u2019\u00e9lection, c\u2019est la France. Les parents d\u2019Henri Curiel et leurs amis la voient \u00e0 la fa\u00e7on du jeune Charles de Gaulle, leur contemporain,\u00a0<i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vou\u00e9e \u00e0 une destin\u00e9e \u00e9minente et exceptionnelle<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb.<\/i>\u00a0Chaque soir, le banquier Daniel Curiel, aveugle depuis l\u2019\u00e2ge de trois ans, se fait lire\u00a0<i>Le Temps<\/i>\u00a0par son \u00e9pouse. Henri et son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 Raoul \u00e2nonneront au coll\u00e8ge \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Nos anc\u00eatres les Gaulois<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb et n\u2019apprendront de l\u2019histoire \u00e9gyptienne que la p\u00e9riode pharaonique, inscrite au programme de 6e.<\/p>\n<p>Chaque \u00e9t\u00e9, un voyage en France. Mais cette passion, dont on a peine aujourd\u2019hui \u00e0 concevoir l\u2019intensit\u00e9, entra\u00eene \u00e9ventuellement, apr\u00e8s des engagements volontaires, \u00e0 des s\u00e9jours plus \u00e2pres et parfois d\u00e9finitifs dans la boue sanglante de Verdun. Un an avant son assassinat, \u00e9voquant sa jeunesse, Henri Curiel dira\u00a0:\u00a0<i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>La seule patrie \u00e0 laquelle je me sentais rattach\u00e9 \u00e9tait la France.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i><\/p>\n<h3 class=\"spip\">Irr\u00e9pressible aspiration \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance<\/h3>\n<p>Tandis que son fr\u00e8re Raoul re\u00e7oit la permission de poursuivre des \u00e9tudes sup\u00e9rieures \u00e0 Paris (il deviendra un tr\u00e8s \u00e9minent arch\u00e9ologue), Henri se voit d\u00e9sign\u00e9 pour travailler avec son p\u00e8re et lui succ\u00e9der un jour. Le coup du sort l\u2019accable. On le prive de la France, o\u00f9 filent l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre ses parents et amis, pour le river au banc de la gal\u00e8re bancaire. D\u00e9fil\u00e9 quotidien et crasseux de paysans aux abois venus hypoth\u00e9quer la future moisson. Mais comment se rebeller contre un p\u00e8re aveugle<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>? Henri se console avec les livres et les filles. Il se partage \u00e9quitablement entre jeunes bourgeoises et putains. Aux premi\u00e8res, il fait lire Proust<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; aux secondes, Dosto\u00efevski.<\/p>\n<p>Son exquise sensibilit\u00e9 lui vaut le surnom de \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Lilas foudroy\u00e9<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb. Une d\u00e9gaine d\u2019\u00e9pouvantail \u00e0 moineaux\u00a0: 50 kg pour 1,82 m. Il sombre dans un \u00e9tat pr\u00e9tuberculeux. Les piq\u00fbres prescrites lui sont administr\u00e9es par une jeune infirmi\u00e8re de son milieu qui a des pr\u00e9occupations sociales. Elle le convainc d\u2019aller soigner avec elle les paysans qui travaillent sur la propri\u00e9t\u00e9 des Curiel (100\u00a0hectares dans le delta du Nil<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; la plupart des familles de fellahs vivent sur 2 ou 3\u00a0ares). Aux c\u00f4t\u00e9s de Rosette Aladjem, qui deviendra sa femme, Henri Curiel d\u00e9couvre l\u2019insondable mis\u00e8re du peuple \u00e9gyptien.<\/p>\n<p>Tous ceux d\u2019Egypte qui l\u2019accompagneront dans la militance jusqu\u2019\u00e0 sa mort ont \u00e9prouv\u00e9 ce choc initiatique, la r\u00e9v\u00e9lation bouleversante d\u2019un insoutenable malheur. Un \u00e2ne se loue plus cher qu\u2019un homme. Dans les usines de coton poss\u00e9d\u00e9es par leurs familles, les ouvriers sont des enfants de sept \u00e0 treize ans travaillant sous les coups de fouet des contrema\u00eetres europ\u00e9ens<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; seuls les contrema\u00eetres portent des masques pour se prot\u00e9ger de la poussi\u00e8re suffocante<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; en moyenne, un tiers des enfants meurent de phtisie dans l\u2019ann\u00e9e. La malaria emporte des villages entiers<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; 95<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>% des paysans sont atteints de bilharzioze. Le trachome donne \u00e0 l\u2019Egypte le record mondial des aveugles. La long\u00e9vit\u00e9 moyenne est de vingt-sept ans \u2014 encore ne compte-t-on pas les enfants morts dans leur premi\u00e8re ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Comme les jeunes gens d\u2019Europe, ils lisent Malraux, Nizan, le Gide des allers-retours, et r\u00f4dent autour du marxisme. A leur diff\u00e9rence, ils n\u2019entrent pas en politique au terme d\u2019une d\u00e9marche intellectuelle\u00a0: ils y sont pr\u00e9cipit\u00e9s par une r\u00e9vulsion-pulsion de tout l\u2019\u00eatre. Ce qui distingue et distinguera toujours leur petite cohorte de l\u2019arm\u00e9e militante europ\u00e9enne, c\u2019est d\u2019\u00eatre n\u00e9 au sein de ce qu\u2019on ne nomme pas encore le tiers-monde, dans un syst\u00e8me de production r\u00e9alisant avec un cynisme ind\u00e9passable les conditions optimales de l\u2019exploitation de l\u2019homme par l\u2019homme. Cette r\u00e9v\u00e9lation n\u2019est point abstraite, tir\u00e9e de quelque ouvrage doctrinal, d\u00e9duite d\u2019un calcul de plus-value, mais physique, visc\u00e9rale, inscrite \u00e0 jamais dans leur sensibilit\u00e9.<\/p>\n<p>D\u2019Henri Curiel, son camarade Joseph Hazan dira\u00a0:\u00a0<i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Il n\u2019a jamais oubli\u00e9 que c\u2019est la mis\u00e8re du peuple \u00e9gyptien qui l\u2019a conduit \u00e0 la politique.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i>\u00a0Comment ne deviendraient-ils pas communistes quand la grille d\u2019interpr\u00e9tation marxiste s\u2019applique si exactement \u00e0 la situation qu\u2019ils d\u00e9couvrent<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>? Probl\u00e8me\u00a0: il n\u2019existe pas de parti communiste \u00e9gyptien.<\/p>\n<p>Vou\u00e9 \u00e0 consacrer sa vie \u00e0 la solidarit\u00e9 internationale, Henri Curiel commen\u00e7a par rencontrer son apparent contraire\u00a0: la puissance \u00e9go\u00efste du sentiment national.<\/p>\n<p>Comme tous les siens, il est \u00e9videmment antifasciste. En septembre 1939, il tente vainement, avec son fr\u00e8re Raoul, de s\u2019engager dans l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise. Il milite \u00e0 l\u2019Union d\u00e9mocratique, qu\u2019il a cr\u00e9\u00e9e avec ses amis pour promouvoir la cause alli\u00e9e, et participe \u00e0 la fondation des Amiti\u00e9s fran\u00e7aises, qui soutiennent l\u2019aventure gaulliste.<\/p>\n<p>En 1942, quand Le Caire semble sur le point de tomber aux mains de l\u2019Afrikakorps de Rommel, la communaut\u00e9 juive ais\u00e9e s\u2019entasse dans des trains \u00e0 destination de J\u00e9rusalem. Henri Curiel d\u00e9cide de rester. Il veut organiser la r\u00e9sistance \u00e0 une \u00e9ventuelle occupation nazie. La police \u00e9gyptienne l\u2019arr\u00eate \u00e0 l\u2019insu des autorit\u00e9s anglaises. Elle s\u2019emploie \u00e0 rafler les juifs demeur\u00e9s sur place pour les offrir en cadeau de bienvenue au vainqueur. La prison est peupl\u00e9e d\u2019agents \u00e9gyptiens au service du Reich arr\u00eat\u00e9s par le contre-espionnage britannique. De sa cellule, Curiel entend des milliers de manifestants scander le nom de Rommel. D\u00e9couverte bouleversante\u00a0: l\u2019Egypte, dans sa masse, joue Hitler contre Churchill. Ceux qu\u2019on appellera plus tard les \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>officiers libres<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb, Anouar El Sadate en t\u00eate, fricotent avec l\u2019espionnage allemand et s\u2019engagent \u00e0 poignarder les Britanniques dans le dos. Connivence id\u00e9ologique avec le nazisme<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>? Evidemment, les patriotes \u00e9gyptiens sont pr\u00eats \u00e0 s\u2019allier avec le diable. Henri Curiel retiendra la le\u00e7on\u00a0: l\u2019aspiration d\u2019un peuple \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance est irr\u00e9pressible.<\/p>\n<p>Aussi fonde-t-il d\u00e8s 1943 le Mouvement \u00e9gyptien de lib\u00e9ration nationale (MELN), que suivra la cr\u00e9ation du Parti communiste soudanais.\u00a0<i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Qu\u2019est-ce qu\u2019\u00eatre communiste aujourd\u2019hui en Egypte<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>? C\u2019est \u00eatre anti-imp\u00e9rialiste.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb\u00a0<\/i>Servie par un militantisme d\u2019une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 sans bornes, l\u2019organisation est rapidement en mesure de pr\u00e9senter un bilan substantiel\u00a0: traduction et diffusion des textes communistes fondamentaux, cr\u00e9ation d\u2019une \u00e9cole de cadres, participation active aux conflits sociaux qui secouent le pays et, naturellement, au mouvement de lib\u00e9ration nationale, avec les grandes manifestations de f\u00e9vrier 1946 qui aboutissent \u00e0 l\u2019\u00e9vacuation des villes par les Britanniques.<\/p>\n<p>De lourds handicaps ob\u00e8rent n\u00e9anmoins l\u2019avenir. La p\u00e9nurie de cadres entrave le d\u00e9veloppement. Les ouvriers, plus accessibles que les paysans \u00e0 un travail de masse, ne repr\u00e9sentent en 1945 que 3<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>% de la population. Rude concurrence aussi avec la floraison d\u2019organisations qui aspirent \u00e0 devenir \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>le<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb Parti communiste \u00e9gyptien. Trois \u00e9mergeaient du lot\u00a0: le MELN d\u2019Henri Curiel, Iskra d\u2019Hillel Schwartz et Lib\u00e9ration du peuple de Marcel Isra\u00ebl. Les trois dirigeants sortaient du ghetto dor\u00e9 de la bourgeoisie juive. Cette origine commune avivait encore les querelles inh\u00e9rentes \u00e0 l\u2019action politique. Surtout, elle ne facilitait pas le contact avec les larges masses, comme on disait \u00e0 l\u2019\u00e9poque, malgr\u00e9 la volont\u00e9 unanime d\u2019\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00e9gyptianiser<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb le mouvement. Henri Curiel avait pris la nationalit\u00e9 \u00e9gyptienne lors de l\u2019abrogation du r\u00e9gime des capitulations et s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 l\u2019\u00e9tude de l\u2019arabe sans parvenir \u00e0 le ma\u00eetriser. Imagine-t-on L\u00e9nine baragouinant le russe<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>? Trente ans plus tard, un vieux militant, Sa\u00efd Soliman Rifa\u00ef, constatera avec tristesse\u00a0:\u00a0<i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Si Henri \u00e9tait n\u00e9 \u00e9gyptien, la carte du Moyen-Orient aurait \u00e9t\u00e9 chang\u00e9e.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i><\/p>\n<h3 class=\"spip\">Politiquement mort<\/h3>\n<p>Une fusion des principaux mouvements intervient en mai 1947. Durable, elle aurait pu accoucher de ce parti communiste dont chacun r\u00eavait. Les zizanies intestines eurent t\u00f4t fait de fracasser l\u2019unit\u00e9. Un an plus tard, le regroupement \u00e9tait op\u00e9r\u00e9 dans un camp d\u2019internement.<\/p>\n<p>Henri Curiel et ses amis avaient approuv\u00e9 la cr\u00e9ation d\u2019Isra\u00ebl. Les Fr\u00e8res musulmans mis \u00e0 part, le peuple \u00e9gyptien ne se passionnait pas pour l\u2019affaire. Mais la d\u00e9faite essuy\u00e9e au terme de la premi\u00e8re guerre isra\u00e9lo-arabe fut ressentie comme une intol\u00e9rable humiliation. Des centaines de militants communistes avaient \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s d\u00e8s la proclamation de l\u2019\u00e9tat de si\u00e8ge. Parmi eux, les juifs virent leur destin scell\u00e9. Raymond Stambouli, compagnon de Curiel\u00a0:\u00a0<i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>La guerre signifiait la fin de ce que nous avions r\u00eav\u00e9 et commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9aliser. Nous nous consid\u00e9rions comme des Egyptiens, m\u00eame si nous admettions que les Egyptiens nous consid\u00e8rent comme des \u00e9trangers. C\u2019\u00e9tait fini. Nous n\u2019\u00e9tions plus seulement des \u00e9trangers, mais des juifs, donc des ennemis, une possible cinqui\u00e8me colonne. Lequel d\u2019entre nous aurait pu pr\u00e9voir cela<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>?<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Avec toutes les maladresses et les insuffisances qu\u2019on voudra, ils avaient mis au service du peuple \u00e9gyptien un d\u00e9vouement militant qui e\u00fbt ahuri par son intensit\u00e9 leurs homologues europ\u00e9ens. La r\u00e9pression ne les avait pas \u00e9pargn\u00e9s et beaucoup, Curiel en t\u00eate, \u00e9taient pass\u00e9s par la prison \u00e0 la suite de gr\u00e8ves ou de manifestations qui avaient \u00e9branl\u00e9 le pouvoir. Une guerre impr\u00e9vue jetait tout \u00e0 bas. Ils se retrouvaient incarc\u00e9r\u00e9s dans leur jud\u00e9it\u00e9.<\/p>\n<p>Henri Curiel fut d\u00e9tenu dix-huit mois au camp d\u2019Huckstep. Le pouvoir lib\u00e9rait ses amis moyennant leur d\u00e9part d\u00e9finitif d\u2019Egypte. Comme il s\u2019obstinait \u00e0 vouloir rester, une mascarade judiciaire le priva de la nationalit\u00e9 \u00e9gyptienne, ouvrant la voie \u00e0 l\u2019expulsion. Mis de force sur un bateau, il quitta le 26\u00a0ao\u00fbt 1950 une Egypte qu\u2019il ne devait jamais revoir et jamais oublier.<\/p>\n<p>C\u2019est assur\u00e9ment un communiste qui d\u00e9barque en Europe mais un communiste atypique. N\u00e9 dix ou quinze ans plus t\u00f4t, il aurait probablement ralli\u00e9 le Komintern et ses \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>commis voyageurs de la r\u00e9volution<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb. Les temps avaient chang\u00e9. Apr\u00e8s le stalinisme, la guerre froide avait d\u00e9finitivement gel\u00e9 le flux r\u00e9volutionnaire. Est et Ouest s\u2019affrontaient en Europe dans une guerre de tranch\u00e9es o\u00f9 aucune perc\u00e9e n\u2019\u00e9tait concevable. Contraste inou\u00ef avec une Egypte o\u00f9 tout demeurait possible<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>! L\u2019Union sovi\u00e9tique<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>? Sans remettre en cause son r\u00f4le dirigeant, voire m\u00eame son exemplarit\u00e9, Curiel la consid\u00e9rait moins comme le paradis socialiste advenu que comme une nation du tiers-monde ayant joliment r\u00e9ussi un d\u00e9collage prometteur.<\/p>\n<p>D\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 G\u00eanes, il prit langue avec la direction du Parti communiste italien. L\u2019accueil fut glacial. Il passa clandestinement en France, o\u00f9 Andr\u00e9 Marty lui fit meilleure figure. Ils se connaissaient depuis 1943. Marty, parti de Moscou pour rejoindre Alger, avait fait une escale de quatre jours au Caire. Obs\u00e9d\u00e9 par l\u2019Intelligence Service, il avait accept\u00e9 avec soulagement d\u2019\u00eatre h\u00e9berg\u00e9 par Henri et Rosette Curiel. Le rayonnement de la France en Egypte \u00e9tait tel que le PCF, \u00e0 travers son bureau colonial, s\u2019\u00e9tait vu confier la tutelle id\u00e9ologique et politique du pays. Mais les permanents du bureau, staliniens granitiques, consid\u00e9raient d\u2019un \u0153il plus que r\u00e9serv\u00e9 ces jeunes bourgeois juifs qui pr\u00e9tendaient conduire un peuple arabe sur le chemin du socialisme. Exasp\u00e9r\u00e9s par les querelles et scissions qui ne cessaient de d\u00e9chirer le mouvement communiste \u00e9gyptien, ils s\u2019\u00e9taient toujours refus\u00e9s \u00e0 choisir entre les organisations.<\/p>\n<p>Henri Curiel perdit toutes chances d\u2019\u00eatre adoub\u00e9 apr\u00e8s le putsch des \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>officiers libres<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb qui, le 23\u00a0juillet 1952, d\u00e9posa le roi Farouk. Le monde communiste d\u00e9non\u00e7a sans tarder le \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>coup militaro-fasciste<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb d\u2019officiers dont il devait bient\u00f4t glorifier l\u2019impeccable progressisme. En Egypte m\u00eame, les organisations communistes surench\u00e9rirent dans l\u2019anath\u00e8me. Seul le mouvement cr\u00e9\u00e9 par Henri Curiel, qu\u2019il continuait d\u2019influencer de Paris, applaudit \u00e0 l\u2019op\u00e9ration. Curiel rencontrait depuis plus de dix ans les militaires progressistes. Plusieurs des \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>officiers libres<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb, et non des moindres, appartenaient \u00e0 son organisation. Il savait aussi l\u2019enthousiasme suscit\u00e9 dans tout le pays par l\u2019av\u00e8nement du nouveau pouvoir, dont le programme annon\u00e7ait des r\u00e9formes (redistribution des terres, d\u00e9mocratisation de l\u2019enseignement, justice sociale) rarement propos\u00e9es par des putschistes fascistes. Mais puisque les augures communistes avaient parl\u00e9, le d\u00e9bat \u00e9tait clos, et l\u2019organisation d\u2019Henri Curiel se voyait d\u00e9nonc\u00e9e comme\u00a0<i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>supp\u00f4t de la dictature fasciste<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb.<\/i><\/p>\n<p>Quant \u00e0 son dirigeant en exil, l\u2019affaire Marty allait le mettre au ban du mouvement communiste. Faisant fl\u00e8che de tout bois pour accabler le vieil homme parano\u00efaque, le PCF lui reprocha d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 h\u00e9berg\u00e9 en 1943 par\u00a0<i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>un couple d\u2019Egyptiens douteux<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb. L\u2019Humanit\u00e9<\/i>\u00a0ajoutait\u00a0:\u00a0<i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Ces Egyptiens sont li\u00e9s avec un de leurs parents<\/i>\u00a0(sic)<i>\u00a0qui n\u2019est autre qu\u2019un trotskiste accus\u00e9 d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 un<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bbdonneur\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>pendant la clandestinit\u00e9.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i><\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait condenser en quelques lignes la l\u00e2chet\u00e9, l\u2019erreur et la diffamation. La l\u00e2chet\u00e9 consistait \u00e0 ne pas nommer les Curiel tout en les rendant parfaitement identifiables. Leur cousin Andr\u00e9 Weil-Curiel n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 trotskiste, et encore moins un \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>donneur<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb pendant la R\u00e9sistance.<\/p>\n<p>Devenu un paria, Henri Curiel \u00e9tait politiquement mort.<\/p>\n<p>Son intuition majeure est d\u2019avoir pressenti d\u00e8s les ann\u00e9es 40 la puissance de la volont\u00e9 de lib\u00e9ration nationale. C\u2019\u00e9tait pr\u00e9voir le fait politique marquant de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. Cette clairvoyance restait peu partag\u00e9e. Le bureau colonial conseillait la patience \u00e0 ses ouailles colonis\u00e9es et leur r\u00e9p\u00e9tait que l\u2019\u00e9mancipation ne pouvait r\u00e9sulter que de la victoire \u00e0 venir du prol\u00e9tariat \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>grand fr\u00e8re<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb. Pour avoir compris que la lame de fond de la revendication nationale allait d\u00e9ferler, m\u00ealant le pur et l\u2019impur, mais gigantesque, irr\u00e9sistible, et qu\u2019il fallait la chevaucher ou se condamner \u00e0 rester sur le sable, Henri Curiel, juif apatride mis au ban du mouvement communiste, allait devenir l\u2019un des grands citoyens du tiers-monde.<\/p>\n<p>En 1957, quand il rencontre Robert Barrat, journaliste engag\u00e9 contre la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, vieille de trois ans, Henri Curiel ne s\u2019int\u00e9resse toujours qu\u2019\u00e0 l\u2019Egypte. Elle s\u2019\u00e9loigne. Ses proches s\u2019inqui\u00e8tent d\u2019un \u00e9tat d\u00e9pressif chronique qui n\u2019est pas son genre. Robert Barrat le ressuscite en lui ouvrant un nouveau champ d\u2019action. En novembre 1957, il le pr\u00e9sente \u00e0 Francis Jeanson, responsable d\u2019un r\u00e9seau d\u2019aide au FLN qui existe depuis un an mais ne s\u2019est v\u00e9ritablement structur\u00e9 qu\u2019un mois plus t\u00f4t. Pendant trois ans, Henri Curiel met au service de ce r\u00e9seau son sens de l\u2019organisation et son exceptionnelle capacit\u00e9 militante. Sa femme Rosette travaille avec lui, et aussi Joyce Blau et Didar Fawzi Rossano, toutes deux venues d\u2019Egypte. Apr\u00e8s un coup de filet de la DST, les Alg\u00e9riens demandent \u00e0 Francis Jeanson, grill\u00e9, de passer la direction des op\u00e9rations \u00e0 Henri Curiel.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Aide aux r\u00e9seaux antifascistes<\/h3>\n<p>Il voulut \u00e9largir le r\u00e9seau et le p\u00e9renniser au-del\u00e0 de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie en cr\u00e9ant le Mouvement anticolonialiste fran\u00e7ais (MAF). Ce fut un rude \u00e9chec. Son pragmatisme heurte les illusions lyriques de maints porteurs de valises qui croient que, par une r\u00e9action en cha\u00eene, la \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>r\u00e9volution alg\u00e9rienne<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb peut embraser l\u2019Europe (plus tard, ce seront Cuba, la Chine, le Vietnam&#8230;). Fort de son exp\u00e9rience \u00e9gyptienne, Henri Curiel ne voit dans le FLN qu\u2019un mouvement de lib\u00e9ration nationale. Ahmed Ben Bella repr\u00e9sente une \u00e9tape in\u00e9luctable dans le destin de la nation alg\u00e9rienne, mais il ne sera pas L\u00e9nine. Quant \u00e0 exporter d\u2019Alg\u00e9rie en France la flamme r\u00e9volutionnaire, c\u2019est \u00e0 ses yeux pure billeves\u00e9e.<\/p>\n<p>Le 20\u00a0octobre 1960, Henri Curiel est arr\u00eat\u00e9. Dix-huit mois \u00e0 Fresnes. La paix sign\u00e9e, l\u2019arr\u00eat\u00e9 d\u2019expulsion pris au moment de son arrestation devrait \u00eatre logiquement mis \u00e0 ex\u00e9cution. Il y \u00e9chappe gr\u00e2ce \u00e0 des relations anciennes et puissantes. Au Caire, en 1943, ses Amiti\u00e9s fran\u00e7aises avaient rendu de grands services \u00e0 des Fran\u00e7ais libres dont certains si\u00e9geaient au conseil des ministres de De Gaulle.<\/p>\n<p>Sortant de Fresnes \u00e0 quarante-huit ans, il sait que la marginalit\u00e9 sera d\u00e9sormais sa loi. Faute de s\u2019ins\u00e9rer quelque part, il peut \u00eatre un homme charni\u00e8re. De par sa formation intellectuelle et gr\u00e2ce \u00e0 ses immenses lectures, il est d\u00e9positaire de l\u2019exp\u00e9rience r\u00e9volutionnaire accumul\u00e9e en Europe. Il c\u00f4toie depuis des ann\u00e9es des militants qui ont appris la clandestinit\u00e9 sous l\u2019occupation nazie ou dans l\u2019aide au FLN. Pourquoi ne pas mettre ces acquis au service des mouvements de lib\u00e9ration nationale d\u2019un tiers-monde dont il conna\u00eet depuis l\u2019Egypte les difficult\u00e9s \u00e0 organiser la lutte<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>?<\/p>\n<p>Ce sera Solidarit\u00e9. Une centrale de prestation de services. Quelques dizaines de militants, pour la plupart fran\u00e7ais, venus de tous les milieux et de toutes les sensibilit\u00e9s (pasteurs protestants, syndicalistes, pr\u00eatres catholiques, membres du Parti communiste agissant \u00e0 titre individuel, etc.), se mettent avec modestie au service d\u2019autres militants venus du monde entier. Il ne s\u2019agit point de jouer les guides politiques, mais plus simplement d\u2019enseigner les techniques salvatrices. Rep\u00e9rage et rupture d\u2019une filature<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; impression de tracts et de brochures gr\u00e2ce \u00e0 un mat\u00e9riel l\u00e9ger<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; fabrication de faux papiers<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; chiffrement et \u00e9criture invisible<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; soins m\u00e9dicaux et premiers secours<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; \u00e9ventuellement, maniement d\u2019armes et utilisation des explosifs<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; cartographie et topographie&#8230; Beaucoup de moniteurs improvis\u00e9s doutaient de l\u2019utilit\u00e9 d\u2019un enseignement forc\u00e9ment sommaire. La tragique inexp\u00e9rience des stagiaires eut t\u00f4t fait de les convaincre du contraire. Des militants expos\u00e9s \u00e0 la r\u00e9pression la plus cruelle et la plus sophistiqu\u00e9e, tels ceux de l\u2019ANC sud-africain, ignoraient les r\u00e8gles \u00e9l\u00e9mentaires de la clandestinit\u00e9.<\/p>\n<p>Ax\u00e9e sur le tiers-monde, l\u2019aide fut naturellement \u00e9tendue aux r\u00e9seaux antifascistes existant dans l\u2019Espagne de Franco, le Portugal de Salazar et de Caetano, la Gr\u00e8ce des colonels, le Chili de Pinochet.<\/p>\n<p>Les militants arrivaient en France par petits groupes pour des stages de dur\u00e9e variable. Ils choisissaient les th\u00e8mes les plus appropri\u00e9s aux probl\u00e8mes rencontr\u00e9s sur le terrain. Quant au financement, il fut d\u2019abord assur\u00e9 par l\u2019Alg\u00e9rie de Ben Bella, qui remboursait ainsi une sorte de dette. Apr\u00e8s l\u2019av\u00e8nement de Houari Boumediene, en 1965, les mouvements eux-m\u00eames r\u00e9gl\u00e8rent les frais de stage, au demeurant minimes gr\u00e2ce au b\u00e9n\u00e9volat.<\/p>\n<p>Cette initiative sans pr\u00e9c\u00e9dent ne pouvait \u00eatre con\u00e7ue et r\u00e9alis\u00e9e que par Henri Curiel. Elle repr\u00e9sentait la somme de ses \u00e9checs et de ses r\u00e9ussites. Un parcours difficile, ponctu\u00e9 de s\u00e9v\u00e8res d\u00e9convenues, lui avait permis d\u2019inventer la solidarit\u00e9 internationale la mieux adapt\u00e9e \u00e0 ces ann\u00e9es 60 et 70 qui virent tant de nations du tiers-monde s\u2019engager sur le chemin de la souverainet\u00e9.<\/p>\n<p>Organisation clandestine, Solidarit\u00e9 tenait cependant congr\u00e8s annuel, \u00e9lisait un comit\u00e9 directeur et un secr\u00e9tariat. La diversit\u00e9 des origines et des opinions entretenait des tensions permanentes. Si l\u2019autorit\u00e9 du p\u00e8re fondateur en aga\u00e7ait certains, la plupart des membres lui vouaient une affection profonde. Il s\u2019attacha toujours \u00e0 ne pas r\u00e9duire ceux qui le rejoignaient \u00e0 leur efficacit\u00e9 militante. Leur \u00e9panouissement humain \u00e9tait sa pr\u00e9occupation constante. La rencontre avec lui modifia beaucoup de vies pour le meilleur.<\/p>\n<p>Cela dura quinze ans. Bien s\u00fbr, l\u2019usure finissait par avoir raison des volont\u00e9s les mieux tremp\u00e9es. Les fr\u00e8res de Wangen, piliers de Solidarit\u00e9, prirent d\u2019autres engagements. Henri Curiel lui-m\u00eame revint \u00e0 la fin \u00e0 un probl\u00e8me qui le hantait depuis 1948\u00a0: le conflit isra\u00e9lo-palestinien. Convaincu que le dialogue ouvrirait la seule issue possible, il avait organis\u00e9, avec ses amis d\u2019origine \u00e9gyptienne exil\u00e9s en France, des contacts clandestins entre \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>colombes<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb isra\u00e9liennes et palestiniennes. Sans cesse, une guerre ou un attentat meurtrier d\u00e9chirait la trame patiemment tiss\u00e9e. Inaccessible au d\u00e9couragement, il renouait les fils rompus. Il avait r\u00e9ussi \u00e0 faire se rencontrer \u00e0 Paris Matti Peled, g\u00e9n\u00e9ral de r\u00e9serve isra\u00e9lien, et Issam Sartaoui, ancien terroriste ralli\u00e9 \u00e0 la paix et proche de Yasser Arafat, quand l\u2019hebdomadaire\u00a0<i>Le Point,\u00a0<\/i>dans son num\u00e9ro du 21\u00a0juin 1976 et sous la plume de Georges Suffert, l\u2019accusa d\u2019\u00eatre\u00a0<i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>le patron des r\u00e9seaux d\u2019aide aux terroristes<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb.<\/i><\/p>\n<h3 class=\"spip\">Un dossier officiellement class\u00e9<\/h3>\n<p>L\u2019accusation \u00e9tait \u00e0 la fois frivole et meurtri\u00e8re. Henri Curiel ha\u00efssait le terrorisme, qu\u2019il consid\u00e9rait comme une sottise politique et une monstruosit\u00e9 humaine. Mais dans un temps o\u00f9 l\u2019Europe \u00e9tait confront\u00e9e aux violences de la Fraction arm\u00e9e rouge allemande (dite \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>bande \u00e0 Baader<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb) et \u00e0 celles des Brigades rouges italiennes (qu\u2019Henri Curiel r\u00e9prouvait totalement), l\u2019accusation port\u00e9e par Georges Suffert \u00e9quivalait \u00e0 une condamnation capitale. L\u2019offensive de presse fit n\u00e9anmoins long feu. Elle fut relay\u00e9e par des mesures administratives (une assignation \u00e0 r\u00e9sidence \u00e0 Digne) qu\u2019on dut lever quand le dossier se r\u00e9v\u00e9la vide. Il ne restait plus aux ennemis d\u2019Henri Curiel que le recours au terrorisme. Deux tueurs l\u2019abattirent dans l\u2019ascenseur de son immeuble, le 4\u00a0mai 1978.<\/p>\n<p>Son action pour la paix au Proche-Orient d\u00e9rangeait les \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>faucons<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb des deux camps, qui ne r\u00e9pugnent pas aux proc\u00e9d\u00e9s exp\u00e9ditifs. Les services sud-africains le tenaient pour l\u2019un de leurs pires adversaires car Solidarit\u00e9, jusqu\u2019au bout, apporta une aide tr\u00e8s active aux militants de l\u2019ANC. On a appris depuis que les services secrets de ce pays n\u2019h\u00e9sitaient pas \u00e0 envoyer leurs tueurs en Europe. L\u2019enqu\u00eate polici\u00e8re a \u00e9chou\u00e9 \u00e0 identifier les instigateurs et les ex\u00e9cutants du crime, le dossier Curiel est aujourd\u2019hui officiellement class\u00e9.<\/p>\n<p>Ni id\u00e9ologue ni th\u00e9oricien, il \u00e9tait un exceptionnel analyste des situations. Europ\u00e9en de culture, citoyen du tiers-monde par la naissance et l\u2019exp\u00e9rience, il est sans doute, de tous ceux qui se sont voulus internationalistes dans la seconde moiti\u00e9 du si\u00e8cle, celui qui a invent\u00e9, non pas les conduites les plus spectaculaires, mais les interventions les plus efficaces en raison m\u00eame de leur intelligente modestie.<\/p>\n<p>Les temps ont chang\u00e9. La mondialisation \u00e9conomique s\u2019accomplit au m\u00eame rythme que s\u2019ext\u00e9nue la solidarit\u00e9 politique entre les peuples. Il serait vain de chercher chez Henri Curiel des recettes adapt\u00e9es au troisi\u00e8me mill\u00e9naire. Mais cet homme qui v\u00e9cut pour ses id\u00e9es, et en mourut, laisse en h\u00e9ritage l\u2019ardente exigence d\u2019inventer un nouvel internationalisme.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"lesauteurs\">\n<div class=\"unauteur\">\n<p class=\"nom\">Gilles Perrault<\/p>\n<div class=\"crayon auteur-bio-115 bio\">Auteur de\u00a0<i>Go!<\/i>, Fayard, Paris, 2002. A noter la r\u00e9\u00e9dition, en poche, du\u00a0<i>Gar\u00e7on aux yeux gris<\/i>, LGF, Paris, 2003.<\/div>\n<div><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/1998\/04\/PERRAULT\/3642\">SOURCE\u00a0<\/a><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div><\/div>\n<div class=\"lesauteurs\">\n<div>\n<div class=\"cartouche\">\n<h3 class=\"crayon article-titre-3648 h1\" style=\"text-align: center;\">L\u2019id\u00e9aliste silencieux<\/h3>\n<div class=\"dates_auteurs crayon article-metadonnees-3648 \">par\u00a0<span class=\"auteurs\">Uri Avnery<\/span><\/div>\n<\/div>\n<div class=\"bandeautitre\">\n<div class=\"letitre\"><\/div>\n<\/div>\n<div class=\"crayon article-texte-3648 texte colore\">\n<p><span class=\"mot-lettrine\"><span class=\"lettrine\">E<\/span>n<\/span>\u00a0pensant \u00e0 Henri Curiel, la premi\u00e8re image qui me vient \u00e0 l\u2019esprit m\u2019am\u00e8ne \u00e0 sourire. C\u2019\u00e9tait au plus fort de la guerre d\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Alg\u00e9rie. J\u2019avais rencontr\u00e9 Henri dans un petit bistrot parisien, o\u00f9 nous avions parl\u00e9 jusque tr\u00e8s tard dans la nuit. Vers 3\u00a0heures du matin, il proposa de me ramener \u00e0 mon h\u00f4tel, pr\u00e8s de l\u2019Etoile.<\/p>\n<p>Dans sa petite voiture caboss\u00e9e \u2014 une deux-chevaux ou une Volkswagen, je ne sais plus\u00a0\u2014, il fon\u00e7a dans la nuit. Paris, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, avait l\u2019air d\u2019une ville en \u00e9tat de si\u00e8ge\u00a0: il y avait des cars pleins de policiers partout qui faisaient retentir des sir\u00e8nes \u00e0 vous glacer le sang. Place de l\u2019Etoile, une voiture surgit soudainement d\u2019une rue adjacente. Nous fr\u00f4l\u00e2mes de peu l\u2019accident. Curiel l\u00e2cha\u00a0:\u00a0<i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Heureusement qu\u2019il ne s\u2019est rien pass\u00e9. Ma voiture est pleine de tracts du FLN\u00a0<\/i>[Front de lib\u00e9ration nationale alg\u00e9rien].\u00a0<i><small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i>\u00a0Sur le moment, je ne mesurais pas compl\u00e8tement l\u2019humour de la situation. Une collision aurait amen\u00e9 la police \u00e0 intervenir, Curiel aurait \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 et tortur\u00e9, et sans doute aurais-je partag\u00e9 son sort. Mais il semblait rester serein. C\u2019\u00e9tait son travail quotidien.<\/p>\n<p>Henri Curiel \u00e9tait unique. Lorsque j\u2019appris son assassinat, je repensais aux paroles d\u2019Hamlet\u00a0:\u00a0<i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>He was a man, take him for all in all, I shall not look upon his like again\u00a0<\/i><span class=\"spip_note_ref\">\u00a0(<a id=\"nh1\" class=\"spip_note\" title=\"\" href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/1998\/04\/AVNERY\/3648#nb1\" rel=\"appendix\">1<\/a>)<\/span><i>.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i>\u00a0En le voyant assis attabl\u00e9 dans un caf\u00e9, on ne l\u2019aurait pas devin\u00e9. Un homme maigre, plut\u00f4t asc\u00e9tique, les yeux cach\u00e9s derri\u00e8re les verres \u00e9pais de ses lunettes, sans pr\u00e9tention, presque effac\u00e9, il avait l\u2019air d\u2019un professeur de litt\u00e9rature plus que d\u2019un r\u00e9volutionnaire professionnel. Un observateur fortuit n\u2019aurait jamais suspect\u00e9 que cet homme \u00e9tait engag\u00e9 dans une douzaine de luttes de lib\u00e9ration, qu\u2019il \u00e9tait ha\u00ef et menac\u00e9 par une douzaine de services secrets.<\/p>\n<p>Son id\u00e9alisme ne s\u2019exprimait jamais. Il allait tellement de soi que Curiel paraissait ne pas en avoir conscience. Il n\u2019\u00e9levait jamais la voix. Il comptait sur la clart\u00e9 presque informatique de son intelligence plut\u00f4t que sur des effets d\u00e9magogiques. Il ne d\u00e9sesp\u00e9rait jamais. Il n\u2019abandonnait jamais. Apr\u00e8s chacune de ses innombrables d\u00e9ceptions, il continuait simplement, essayant \u00e0 nouveau. Il ne laissait jamais l\u2019\u00e9motion interf\u00e9rer dans la logique, ni les affaires personnelles obscurcir son jugement. C\u2019\u00e9tait le mod\u00e8le presque parfait de l\u2019id\u00e9aliste politique combattant. Par son exemple personnel, il m\u2019a enseign\u00e9 la d\u00e9termination, la patience, la pers\u00e9v\u00e9rance.<\/p>\n<p>Je l\u2019avais rencontr\u00e9 pour la premi\u00e8re fois \u00e0 la fin des ann\u00e9es\u00a050. La sanglante guerre d\u2019Alg\u00e9rie faisait rage. Le gouvernement isra\u00e9lien, domin\u00e9 par David Ben Gourion, \u00e9tait alli\u00e9 avec la France, qui lui donnait des armes modernes ainsi que son savoir-faire nucl\u00e9aire, en \u00e9change de sa politique antiarabe militante. L\u2019ennemi commun, c\u2019\u00e9tait le mouvement national arabe, et en particulier le pr\u00e9sident \u00e9gyptien Gamal Abdel Nasser. Incapables de se r\u00e9soudre \u00e0 voir l\u2019\u00e9vidence (qu\u2019il y avait une nation alg\u00e9rienne en lutte pour son ind\u00e9pendance), les Fran\u00e7ais pensaient que Nasser \u00e9tait l\u2019instigateur des troubles. D\u2019o\u00f9 leurs embrassades avec les Isra\u00e9liens, qui, eux aussi, ne pouvaient admettre l\u2019\u00e9vidence (qu\u2019il y avait une nation palestinienne, qui refusait le statut de r\u00e9fugi\u00e9s) et estimaient \u00e9galement que Nasser \u00e9tait \u00e0 l\u2019origine de tous les maux. C\u2019\u00e9tait une alliance fond\u00e9e sur l\u2019ignorance et la mauvaise volont\u00e9 communes, joliment d\u00e9crite par M.\u00a0Shimon P\u00e9r\u00e8s, alors principal assistant de David Ben Gourion, comme\u00a0<i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>une alliance fond\u00e9e sur des id\u00e9aux partag\u00e9s plut\u00f4t que sur des int\u00e9r\u00eats mutuels<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb.<\/i><\/p>\n<h3 class=\"spip\">L\u2019id\u00e9e d\u2019une connexion isra\u00e9lo-alg\u00e9rienne<\/h3>\n<p>Henri Curiel et moi, nous pensions exactement l\u2019inverse. Profond\u00e9ment attach\u00e9 \u00e0 la cause de la libert\u00e9, il consid\u00e9rait comme son devoir de soutenir par tous les moyens le mouvement national alg\u00e9rien. Et, comme \u00e9diteur d\u2019un magazine isra\u00e9lien,\u00a0<i>Haolam Hazeh,\u00a0<\/i>je r\u00e9pandais l\u2019id\u00e9e h\u00e9r\u00e9tique qu\u2019Isra\u00ebl devait s\u2019int\u00e9grer dans la r\u00e9gion o\u00f9 nous vivons et soutenir les aspirations nationales des nations arabes, que ce soit l\u2019Egypte, l\u2019Alg\u00e9rie ou l\u2019Irak. Dans ce but, mes amis et moi-m\u00eame avions cr\u00e9\u00e9 un nouveau centre politique, l\u2019Action s\u00e9mite, pour protester contre l\u2019aventure franco-britannico-isra\u00e9lienne de 1956.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait par cons\u00e9quent naturel que nous trouvions, Henri Curiel et moi, un langage commun d\u00e8s notre premi\u00e8re conversation. Lorsque je lui fis part de notre activit\u00e9 en Isra\u00ebl, il insista pour que je donne une conf\u00e9rence de presse \u00e0 Paris, de mani\u00e8re \u00e0 montrer \u00e0 l\u2019opinion europ\u00e9enne \u2014 mais aussi arabe \u2014 qu\u2019il y avait un autre Isra\u00ebl, encore inconnu \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p>Cette proposition me parut irr\u00e9aliste. Je ne connaissais pratiquement personne \u00e0 Paris, je n\u2019avais pas d\u2019argent et je ne savais pas comment m\u2019y prendre. Curiel sourit \u00e0 sa mani\u00e8re, timide. Il suffit de quarante-huit heures pour que le miracle se produise\u00a0: une salle fut lou\u00e9e dans un h\u00f4tel, des invitations furent envoy\u00e9es et la plupart des journalistes sp\u00e9cialis\u00e9s dans les affaires proche-orientales vinrent m\u2019\u00e9couter.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e d\u2019une connexion isra\u00e9lo-alg\u00e9rienne paraissait totalement utopique. En Alg\u00e9rie, l\u2019organisation juive clandestine, mise sur pied par des agents isra\u00e9liens sous le couvert de l\u2019autod\u00e9fense, devenait de plus en plus un instrument entre les mains des colons les plus extr\u00e9mistes. Les juifs alg\u00e9riens avaient, de longue date, obtenu la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0(<a id=\"nh2\" class=\"spip_note\" title=\"\" href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/1998\/04\/AVNERY\/3648#nb2\" rel=\"appendix\">2<\/a>)<\/span>\u00a0et s\u2019identifiaient compl\u00e8tement avec le r\u00e9gime fran\u00e7ais. Partout dans le monde, les juifs soutenaient la propagande colonialiste fran\u00e7aise, comme le faisaient tous les m\u00e9dias isra\u00e9liens \u2014 \u00e0 l\u2019exception de mon journal. Malgr\u00e9 tout, de nombreux combattants alg\u00e9riens de la libert\u00e9 cherchaient le moyen de gagner \u00e0 leur cause les juifs autochtones. Ils croyaient en une nation alg\u00e9rienne la\u00efque, rassemblant juifs et chr\u00e9tiens aux c\u00f4t\u00e9s des musulmans. Ils craignaient un exode massif des juifs accompagnant celui des colons, et voulaient le pr\u00e9venir. Et le soutien d\u2019une fraction significative de l\u2019opinion juive comme isra\u00e9lienne les aurait \u00e9videmment aid\u00e9s \u00e0 rallier, \u00e0 travers le monde, des sympathies \u00e0 leur cause.<\/p>\n<p>Henri Curiel \u00e9tait d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 soutenir cet effort. Il y avait l\u00e0, m\u2019expliqua-t-il, une grande chance pour Isra\u00ebl, alors boycott\u00e9 par toutes les nations arabes, qui le consid\u00e9raient comme une cr\u00e9ation ill\u00e9gitime de l\u2019imp\u00e9rialisme. En aidant les Alg\u00e9riens lorsqu\u2019ils en avaient le plus besoin, poursuivit-il, Isra\u00ebl pourrait b\u00e2tir un premier pont en direction du monde arabe. Apr\u00e8s leur in\u00e9vitable victoire, les Alg\u00e9riens deviendraient un puissant facteur dans le monde arabe, et leur alliance avec Isra\u00ebl am\u00e8nerait tous les Arabes \u00e0 r\u00e9viser leur attitude envers notre Etat.<\/p>\n<p>Je mis sur pied le Comit\u00e9 isra\u00e9lien pour une Alg\u00e9rie libre. Nombre d\u2019intellectuels y adh\u00e9r\u00e8rent, notamment des membres de l\u2019Action s\u00e9mite et des lecteurs de\u00a0<i>Haolam Hazeh.\u00a0<\/i>Quand les Alg\u00e9riens apprirent, par Curiel, que, parmi les fondateurs du comit\u00e9, figuraient des dirigeants de l\u2019ex-organisation clandestine Lehi<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0(<a id=\"nh3\" class=\"spip_note\" title=\"\" href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/1998\/04\/AVNERY\/3648#nb3\" rel=\"appendix\">3<\/a>)<\/span>, ils nous demand\u00e8rent de les aider mat\u00e9riellement\u00a0: ils souhaitaient que nous envoyions des instructeurs en mati\u00e8re de sabotage, qui pourraient former leurs cadres en Yougoslavie ou en Tunisie. Nous avons essay\u00e9, mais nous n\u2019avons pas r\u00e9ussi \u00e0 \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>embaucher<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb des ex-terroristes qualifi\u00e9s&#8230;<\/p>\n<p>Nos efforts ne port\u00e8rent pas de fruits. Certes, nous nous rapproch\u00e2mes de la direction du FLN, et plusieurs d\u2019entre nous rencontr\u00e8rent des membres du gouvernement provisoire mis en place pendant la derni\u00e8re phase du combat. Je fus m\u00eame invit\u00e9 par l\u2019observateur alg\u00e9rien \u00e0 l\u2019ONU \u00e0 une soir\u00e9e organis\u00e9e par les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s arabes \u2014 j\u2019\u00e9tais \u00e9videmment le seul Isra\u00e9lien pr\u00e9sent. Mais notre faible voix ne pouvait pas compenser la folie sans fin de notre gouvernement, qui atteint des proportions incroyables. Par exemple, Isra\u00ebl vota \u2014 seul<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>! \u2014 contre une r\u00e9solution des Nations unies demandant un traitement humain pour les prisonniers politiques alg\u00e9riens en France. Les machinations de l\u2019infatigable Shimon P\u00e9r\u00e8s, la politique stupide de Golda Meir, les atrocit\u00e9s commises par l\u2019aile juive de l\u2019Organisation arm\u00e9e secr\u00e8te (OAS) en Alg\u00e9rie \u2014 tout cela pesa bien plus lourd que notre activit\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>Ainsi travaillait Henri Curiel. Il joua aussi un r\u00f4le important dans le d\u00e9veloppement des contacts secrets entre Isra\u00e9liens et Palestiniens, ce que l\u2019on appela les \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>conversations de Paris<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb. Il devait ainsi contribuer \u00e0 frayer le long, tr\u00e8s long chemin vers la reconnaissance mutuelle et la r\u00e9conciliation, qui devinrent en 1993 la base des accords d\u2019Oslo&#8230; Mais cela est une autre histoire, sans doute plus connue.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"lesauteurs\">\n<div class=\"unauteur\">\n<p class=\"nom\">Uri Avnery<\/p>\n<div class=\"crayon auteur-bio-788 bio\">Journaliste isra\u00e9lien, ancien d\u00e9put\u00e9, responsable du Gush Shalom\u00a0(Bloc de la paix). Auteur de\u00a0<i>Mon fr\u00e8re, l\u2019ennemi. Un Isra\u00e9lien dialogue avec les Palestiniens<\/i>, Liana Levi, Paris, 1986.<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand l\u2019internationalisme soutenait les mouvements de lib\u00e9ration nationale Il y a vingt ans, le 4\u00a0mai 1978, deux hommes abattaient Henri Curiel \u00e0 son domicile parisien. Aujourd\u2019hui, les assassins courent toujours et le dossier est officiellement class\u00e9. N\u00e9 en Egypte en\u00a01914, fondateur du mouvement communiste dans ce pays, Henri Curiel fut exil\u00e9 par le roi Farouk &#8230; <a title=\"Henri Curiel, citoyen du tiers-monde\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=5441\" aria-label=\"En savoir plus sur Henri Curiel, citoyen du tiers-monde\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5442,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,35,21,36],"tags":[523],"class_list":["post-5441","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","category-amerique-du-sud","category-anti-imperialisme","category-europe","tag-henri-curiel"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5441","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5441"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5441\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5444,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5441\/revisions\/5444"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/5442"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5441"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5441"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5441"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}