{"id":5582,"date":"2023-06-12T09:05:48","date_gmt":"2023-06-12T08:05:48","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=5582"},"modified":"2023-06-22T13:47:26","modified_gmt":"2023-06-22T12:47:26","slug":"de-lart-nouveau-au-modernisme-tropical-problematiser-la-notion-de-patrimoine-architectural-colonial","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=5582","title":{"rendered":"DE L\u2019ART NOUVEAU AU MODERNISME TROPICAL : PROBL\u00c9MATISER LA NOTION DE PATRIMOINE ARCHITECTURAL COLONIAL"},"content":{"rendered":"<p>par Toma Muteba Luntumbue<\/p>\n<p>Existe-t-il des r\u00e9alisations architecturales de l\u2019\u00e9poque coloniale qui ne soient pas impr\u00e9gn\u00e9es de l\u2019id\u00e9ologie coloniale ? L\u2019int\u00e9r\u00eat r\u00e9cent port\u00e9 sur les vestiges architecturaux du Congo des Belges nous pousse \u00e0 questionner le processus de leur \u00ab patrimonialisation \u00bb, entendu comme construction d\u2019un rapport aux objets du pass\u00e9. Quels sont les enjeux symboliques de la qualification de \u00ab patrimoine \u00bb attribu\u00e9 aux reliquats de la pr\u00e9sence belge pour ceux qui y sont confront\u00e9s quotidiennement ? Ces vestiges peuvent-ils ouvrir aux Congolais les portes d\u2019une compr\u00e9hension de leur pass\u00e9 ?<!--more--><\/p>\n<div class=\"image is-fullwidth block\">\n<p><a class=\"lity-enabled hasbox\" href=\"https:\/\/ieb.be\/IMG\/jpg\/3_elephant.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/ieb.be\/IMG\/jpg\/3_elephant.jpg\" \/><\/a><\/p>\n<div class=\"hero-foot mx-1 has-text-right has-text-grey-lighter is-size-8\">\u00a9 Calmeyn, Maurice &#8211; 2023<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"block content\">\n<p>\u00c0 Kinshasa, capitale de la R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo, la r\u00e9plique de la statue \u00e9questre du roi L\u00e9opold II a \u00e9t\u00e9 d\u00e9boulonn\u00e9e d\u00e8s 1966, dans une perspective de d\u00e9colonisation de l\u2019espace public, sans que cette purification ne s\u2019\u00e9tende massivement \u00e0 tous les reliquats de l\u2019architecture coloniale, \u00e0 l\u2019image des processus de d\u00e9sovi\u00e9tisation dans l\u2019ancien bloc de l\u2019Est ou de la d\u00e9nazification en Allemagne, apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale. Au contraire, les b\u00e2timents repr\u00e9sentatifs du pouvoir colonial ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9affect\u00e9s directement, \u00e0 l\u2019instar de l\u2019imposante r\u00e9sidence du gouverneur g\u00e9n\u00e9ral, achev\u00e9e en 1961, apr\u00e8s l\u2019accession du pays \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance, convertie en palais de la Nation. Contrairement aux monuments qui symbolisaient l\u2019oppression coloniale, les Congolais se sentaient les d\u00e9positaires l\u00e9gitimes des b\u00e2timents r\u00e9galiens construits avec l\u2019argent tir\u00e9 du pillage des ressources naturelles de leur pays.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>L\u2019urbanisme colonial respirait l\u2019ambiance d\u2019un \u00e9tat de si\u00e8ge permanent.<\/p><\/blockquote>\n<h2 id=\"La-zairianisation-le-pouvoir-semantique-de-l-espace\" class=\"spip\">La za\u00efrianisation\u00a0: le pouvoir s\u00e9mantique de l\u2019espace<\/h2>\n<p>Le \u00ab\u00a0recours \u00e0 l\u2019authenticit\u00e9\u00a0\u00bb, une r\u00e9volution culturelle lanc\u00e9e par le pr\u00e9sident Mobutu, en 1971, voulait en finir avec l\u2019ali\u00e9nation mentale int\u00e9rioris\u00e9e durant l\u2019\u00e9poque coloniale. La doctrine du parti unique, le MPR, Mouvement populaire de la r\u00e9volution, imposait \u00e0 tous les citoyens de vivre d\u00e9sormais au Za\u00efre selon des standards culturels, politiques, \u00e9conomiques, sociaux authentiquement locaux. Diriger le pays selon un mod\u00e8le politique \u00ab\u00a0con\u00e7u et pens\u00e9 par nous-m\u00eames\u00a0\u00bb, situ\u00e9 \u00ab\u00a0ni \u00e0 gauche ni \u00e0 droite ni m\u00eame au centre\u00a0\u00bb\u00a0: les slogans du MPR voulaient modifier la perception que les Congolais, devenus Za\u00efrois, avaient d\u2019eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>Sous l\u2019\u00e9gide du MPR, le r\u00e9gime mobutiste va \u00e9difier de nombreux b\u00e2timents ambitieux dans leur taille et leur style, d\u00e9baptiser les noms des rues et des places \u00e0 consonance coloniale, dans un geste d\u2019affirmation nationaliste et de purification symbolique de l\u2019espace public urbain. Le verticalisme des nouvelles constructions, sur le boulevard du 30 Juin, art\u00e8re principale du centreville, donnera \u00e0 la capitale les allures d\u2019un grand centre moderne des affaires au c\u0153ur de l\u2019Afrique. Cette volont\u00e9 de r\u00e9\u00e9criture de l\u2019espace public se heurtera malgr\u00e9 tout \u00e0 la pr\u00e9gnance du plan d\u2019urbanisme qui mat\u00e9rialise la brutalit\u00e9 du syst\u00e8me colonial et sa capacit\u00e9 \u00e0 utiliser le pouvoir s\u00e9mantique de l\u2019am\u00e9nagement urbain comme un espace d\u2019action et de propagande.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s centralis\u00e9e, l\u2019administration coloniale avait, par sa structure et son esprit, conserv\u00e9 un aspect militaire. Les gouverneurs et les fonctionnaires \u00e9taient souvent des soldats ou d\u2019anciens soldats. Assur\u00e9e par la Force publique, post\u00e9e aux points strat\u00e9giques, \u00e0 proximit\u00e9 des infrastructures vitales, a\u00e9rodromes, zones commerciales, industrielles, TSF, la s\u00e9curisation de la ville \u00e9tait une priorit\u00e9 absolue. L\u2019urbanisme colonial respirait l\u2019ambiance d\u2019un \u00e9tat de si\u00e8ge permanent. Il \u00e9tait r\u00e9solument con\u00e7u et pens\u00e9 en fonction des int\u00e9r\u00eats coloniaux au m\u00e9pris de ceux des Congolais.<\/p>\n<h2 id=\"Modalites-de-la-domination-du-territoire-congolais\" class=\"spip\">Modalit\u00e9s de la domination du territoire congolais<\/h2>\n<p>Les modalit\u00e9s de la domination du territoire congolais sont d\u00e9termin\u00e9es par le d\u00e9cret d\u2019\u00c9tat belge de 1885, par lequel presque toutes les terres congolaises \u00e9taient confisqu\u00e9es pour \u00eatre utilis\u00e9es ou vendues par l\u2019administration coloniale ou donn\u00e9es en concessions \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s commerciales. En toute logique, la toute premi\u00e8re r\u00e9alisation des colonisateurs fut de construire une ligne de chemin de fer dont la vocation \u00e9tait exclusivement exportatrice, c\u2019est-\u00e0-dire servait \u00e0 l\u2019\u00e9vacuation vers l\u2019Europe des ressources fournies par le sol et le sous-sol. La structure du syst\u00e8me ferroviaire contribuera \u00e0 la destruction des infrastructures socio-\u00e9conomiques locales, \u00e0 la d\u00e9vastation des syst\u00e8mes agricoles, de distribution et de commerce pr\u00e9existants, au d\u00e9boisement des for\u00eats et, en d\u00e9finitive, \u00e0 l\u2019asservissement du territoire entier par le capitalisme colonial.<\/p>\n<p>L\u2019histoire de l\u2019\u00e9tablissement europ\u00e9en est aussi d\u00e9termin\u00e9e par l\u2019adaptation d\u2019un environnement r\u00e9put\u00e9 hostile \u00e0 l\u2019homme blanc et \u00e0 sa transformation pour le conformer \u00e0 ses m\u0153urs, modes de vie et go\u00fbts esth\u00e9tiques. La perception de l\u2019espace colonial est pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e par les fantasmes et les peurs d\u2019ordre sanitaire des occupants.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1920, les n\u00e9cessit\u00e9s de contr\u00f4le des populations vont inspirer une s\u00e9gr\u00e9gation raciale, spatiale et hygi\u00e9niste rel\u00e9guant les colonis\u00e9s dans des \u00ab\u00a0cit\u00e9s indig\u00e8nes\u00a0\u00bb, tandis que les Blancs occupaient de vastes zones les mettant \u00e0 l\u2019abri de toute promiscuit\u00e9 d\u00e9rangeante, qu\u2019elle soit naturelle ou humaine. La m\u00eame logique pr\u00e9vaudra lorsque les grandes entreprises coloniales, voulant stabiliser la main-d\u2019\u0153uvre, pr\u00e9texteront une politique sociale en construisant des quartiers planifi\u00e9s \u00e0 destination de leurs travailleurs noirs. La doctrine des entreprises adoptera un caract\u00e8re exclusivement paternaliste autoritaire et qui profitera d\u2019ailleurs, d\u2019abord et essentiellement, \u00e0 l\u2019entreprise plus qu\u2019au travailleur local. Plus tard, un plan d\u00e9cennal sera \u00e9labor\u00e9, pour la p\u00e9riode 1950-1959, dans le but de soutenir l\u2019expansion \u00e9conomique et d\u00e9mographique de la colonie. Dans ce cadre, l\u2019Office des cit\u00e9s africaines (OCA) cr\u00e9era, sur le mod\u00e8le des cit\u00e9s-jardins en Europe, des logements dot\u00e9s d\u2019\u00e9quipements (\u00e9coles, foyers, dispensaires, terrains de sport), qui constitueront autant de moyens de r\u00e9genter et contr\u00f4ler la vie des familles congolaises.<\/p>\n<h2 id=\"La-ville-un-champ-de-forces-imprevisibles\" class=\"spip\">La ville, un champ de forces impr\u00e9visibles<\/h2>\n<p>Il est actuellement hasardeux de caract\u00e9riser, nommer ou interpr\u00e9ter les mutations de la ville de Kinshasa, constamment d\u00e9bord\u00e9e par sa propre expansion. Un regard classique pourrait d\u00e9celer, depuis la p\u00e9riode coloniale et l\u2019ind\u00e9pendance, la coexistence de deux grands mod\u00e8les dans la production de l\u2019espace urbain. Le premier serait compos\u00e9 d\u2019un ensemble de quartiers planifi\u00e9s, correspondant au territoire de l\u2019ancienne ville europ\u00e9enne, portant un habitat r\u00e9sidentiel, de qualit\u00e9. Cette sch\u00e9matisation n\u00e9glige de prendre en compte la pr\u00e9carit\u00e9 de la gestion des infrastructures urbaines, les caniveaux et \u00e9gouts bouch\u00e9s, les embarras de circulation qui affectent l\u2019ensemble de la ville. Le deuxi\u00e8me, informel, serait constitu\u00e9 de quartiers populaires de construction spontan\u00e9e, \u00e0 forte densit\u00e9 de population, autog\u00e9r\u00e9s par les habitants, avec des logements exigus. Priv\u00e9s d\u2019\u00e9quipements de sant\u00e9, d\u2019\u00e9ducation et de services urbains \u00e9l\u00e9mentaires, les populations y subsistent en \u00e9prouvant les inconv\u00e9nients de la d\u00e9gradation du cadre de vie\u00a0: insalubrit\u00e9, amoncellement d\u2019ordures, inondations fr\u00e9quentes, \u00e9rosion des sols\u2026<\/p>\n<p>Mais la r\u00e9alit\u00e9 contraste cependant avec cette repr\u00e9sentation binaire, car ces deux syst\u00e8mes urbains entretiennent des liens de d\u00e9pendance r\u00e9ciproque. Kinshasa reste un champ de forces impr\u00e9visibles en constante recomposition. Les quartiers populaires de la p\u00e9riph\u00e9rie, consid\u00e9r\u00e9s comme en voie de \u00ab\u00a0villagisation\u00a0\u00bb, constituent un r\u00e9servoir de main-d\u2019\u0153uvre pour les quartiers du centre-ville et ils les approvisionnent en produits vivriers tir\u00e9s d\u2019une activit\u00e9 intense de mara\u00eechage semi-urbain. La conception qui consiste \u00e0 penser qu\u2019une ville ne peut \u00eatre comprise que dans l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 de ses formes architecturales ou sa morphologie est inop\u00e9rante.<\/p>\n<h2 id=\"Lubumbashi-vision-d-un-etat-du-monde\" class=\"spip\">Lubumbashi, vision d\u2019un \u00e9tat du monde<\/h2>\n<p>La ville de Lubumbashi, seconde agglom\u00e9ration du pays, doit sa cr\u00e9ation et son d\u00e9veloppement \u00e0 la d\u00e9couverte d\u2019importants gisements de cuivre et \u00e0 leur mise en exploitation par l\u2019Union mini\u00e8re du Haut-Katanga. B\u00e2tie, en 1910, sur un plan quadrill\u00e9 \u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine, tout y a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u et construit en fonction de l\u2019industrie mini\u00e8re\u00a0: les routes, les usines, les cit\u00e9s modernes faciliteront le d\u00e9veloppement des entreprises coloniales (UMHK, CSK, G\u00e9omines, etc.). Les concessions accord\u00e9es \u00e0 l\u2019Union mini\u00e8re du Haut-Katanga s\u2019\u00e9tendent sur 34 000 kilom\u00e8tres carr\u00e9s, soit plus que la superficie de la Belgique et du Luxembourg r\u00e9unis. Depuis l\u2019ind\u00e9pendance du pays en 1960, la ville va conna\u00eetre des transformations profondes. En r\u00e9alit\u00e9, des d\u00e9cennies de marasme \u00e9conomique, de violences politiques et sociales. De juillet 1960 \u00e0 janvier 1963, la s\u00e9cession katangaise, foment\u00e9e par l\u2019Union mini\u00e8re, en fera l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re capitale de la r\u00e9publique fantoche dirig\u00e9e par Mo\u00efse Tshomb\u00e9. Lubumbashi gardera les s\u00e9quelles d\u2019un des \u00e9pisodes les plus sinistres de l\u2019histoire du pays et, dans la m\u00e9moire collective, le souvenir tenace de la malheureuse intervention des troupes de l\u2019ONU.<\/p>\n<p>En novembre 1973, l\u2019\u00e9chec d\u2019une vaste op\u00e9ration de nationalisations et de confiscations des entreprises d\u00e9tenues par les \u00e9trangers, la za\u00efrianisation, inaugure un d\u00e9but d\u2019effondrement de l\u2019\u00e9conomie de la ville. D\u2019avril 1990 \u00e0 avril 1997 suit une longue p\u00e9riode de transition politique avec son cort\u00e8ge de violences, \u00e0 savoir les incidents meurtriers sur le campus de l\u2019universit\u00e9 de Lubumbashi en mai 1990, les pillages de la ville de Lubumbashi en octobre 1991, les violences communautaires entre Katangais et ressortissants de la province du Kasa\u00ef en 1991-1994, la guerre de lib\u00e9ration et l\u2019av\u00e8nement de l\u2019AFDL de Laurent D\u00e9sir\u00e9 Kabila en 1996-1997, la guerre d\u2019agression des troupes rwandaises, ougandaises et burundaises \u00e0 partir de 1998. En 2003, apr\u00e8s une d\u00e9cennie dans la tourmente, le licenciement de 1 000 agents de la soci\u00e9t\u00e9 mini\u00e8re G\u00e9camines, gigantesque entreprise \u00e9tatique, dans le cadre du projet de lib\u00e9ralisation du secteur minier con\u00e7u par la Banque mondiale, provoque un v\u00e9ritable s\u00e9isme social. Si Lubumbashi a beaucoup perdu de son ancienne identit\u00e9, son urbanisme offre la vision d\u2019un \u00e9tat du monde et de la d\u00e9gradation des infrastructures et de l\u2019\u00e9conomie du pays, cons\u00e9quence de facteurs internes et externes.<\/p>\n<h2 id=\"Defiguration-d-un-vestige\" class=\"spip\">D\u00e9figuration d\u2019un vestige<\/h2>\n<p>Situ\u00e9 en plein centre-ville, l\u2019ancien h\u00f4tel de poste de Lubumbashi est un b\u00e2timent embl\u00e9matique, un rep\u00e8re visuel, construit dans le style Art d\u00e9co. Au-del\u00e0 de son int\u00e9r\u00eat architectural, il caract\u00e9rise la condition urbaine et illustre les antagonismes et divergences d\u2019int\u00e9r\u00eats des acteurs en lutte pour asseoir leur h\u00e9g\u00e9monie sur la ville. Nous nous attardons sur ce b\u00e2timent en raison des travaux de r\u00e9novation qui ont totalement d\u00e9truit son identit\u00e9 architecturale et l\u2019ont litt\u00e9ralement fait dispara\u00eetre du paysage de la ville, dissimul\u00e9 sous d\u2019hideuses plaques m\u00e9talliques, comme emprisonn\u00e9 dans un sarcophage. Depuis la disparition des services postaux, les r\u00e9affections du b\u00e2timent ont \u00e9t\u00e9 nombreuses. Il a notamment servi comme march\u00e9 couvert pour les vendeurs de t\u00e9l\u00e9phones mobiles.<\/p>\n<p>Comme c\u2019est souvent le cas, les r\u00e9affectations motiv\u00e9es par des raisons essentiellement \u00e9conomiques restent aveugles \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique originelle des b\u00e2timents. Il n\u2019est jamais question de leur restituer le lustre d\u2019antan, bien au contraire. Les interventions sont des v\u00e9ritables attentats esth\u00e9tiques qui utilisent l\u2019ouvrage dans sa plus simple expression. Tout se passe comme si, par une action concert\u00e9e, il s\u2019agissait de faire porter un masque drolatique aux vestiges de l\u2019ancienne ville coloniale. Bien souvent, ils sont ripolin\u00e9s aux couleurs du drapeau national quand il s\u2019agit d\u2019un b\u00e2timent officiel. Ils peuvent, simplement, le plus souvent, \u00eatre recouverts enti\u00e8rement de gigantesques b\u00e2ches publicitaires qui aveuglent totalement leur fa\u00e7ade. Les b\u00e2timents nouveaux, que ce soit ceux qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent anarchiquement au m\u00e9pris des normes urbanistiques ou ceux \u00e9difi\u00e9s \u00e0 l\u2019initiative de l\u2019autorit\u00e9 publique, engendrent les plus vives critiques. D\u2019aucuns s\u2019indignent de la laideur et du manque de caract\u00e8re des nouvelles constructions qui font perdre en coh\u00e9rence le paysage architectural du centre-ville.<\/p>\n<h2 id=\"Enrayer-les-effets-du-recit-colonialiste\" class=\"spip\">Enrayer les effets du r\u00e9cit colonialiste<\/h2>\n<p>Que peut recouvrir la notion de \u00ab\u00a0patrimoine\u00a0\u00bb, sachant que le processus de \u00ab\u00a0patrimonialisation\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la reconnaissance par un groupe social \u00e0 un monument, un objet ou un site ayant perdu sa \u00ab\u00a0valeur d\u2019usage\u00a0\u00bb d\u2019une valeur patrimoniale ou en tant que lieu de m\u00e9moire. Les pratiques, les expressions, les savoir-faire, les espaces qui leur sont associ\u00e9s constituent ce que les communaut\u00e9s, les groupes et les individus reconnaissent comme faisant partie de leur h\u00e9ritage culturel. Une telle reconnaissance ne renvoie pas aux m\u00eames cadres, aux m\u00eames ressentis, aux m\u00eames valeurs pour les uns et pour les autres. Ce patrimoine est transmissible aux futures g\u00e9n\u00e9rations, mais il peut en permanence \u00eatre fabriqu\u00e9 ou r\u00e9invent\u00e9 par les communaut\u00e9s elles-m\u00eames selon leurs besoins, leur contexte, leur histoire et leur procurer un sentiment d\u2019identit\u00e9 et de continuit\u00e9. Avec le recours \u00e0 l\u2019authenticit\u00e9, l\u2019architecture au Congo fut charg\u00e9e du r\u00f4le de reformuler de fa\u00e7on mat\u00e9rielle un nouveau paradigme spatial susceptible de supplanter le r\u00e9cit colonial.<\/p>\n<p>Le patrimoine ne peut \u00eatre le fruit d\u2019une lecture s\u00e9lective des faits historiques, qui n\u2019en mettrait en lumi\u00e8re qu\u2019une partie pour en occulter d\u2019autres. L\u2019inventaire des vestiges architecturaux de l\u2019\u00e9poque coloniale ne saurait rester innocent par rapport\u00e0 la situation de domination qui a \u00e9t\u00e9 celle de leur construction. Les noms d\u2019architectes connus ou plus confidentiels ayant exerc\u00e9 leurs talents sous les auspices des pouvoirs coloniaux (gouvernement, soci\u00e9t\u00e9s et \u00e9glises confondus) sont insignifiants pour les usagers de l\u2019espace public d\u2019aujourd\u2019hui. Quelle compr\u00e9hension avaient-ils du monde\u00a0? Quels que soient leurs int\u00e9r\u00eats sur le plan artistique et technique, l\u2019exploitation patrimoniale des b\u00e2timents coloniaux qui ignore qui sont les commanditaires, b\u00e2tisseurs et b\u00e9n\u00e9ficiaires initiaux, \u00e9quivaut \u00e0 une l\u00e9gitimation de l\u2019id\u00e9ologie coloniale. L\u2019absence de mesures de protection et de sauvegarde, l\u2019imminence de la d\u00e9gradation des b\u00e2timents et sites qui constituent l\u2019h\u00e9ritage urbain de la colonisation, ne saurait justifier le regard historiciste, charg\u00e9 de nostalgie ou de remords. C\u2019est se rendre otage du mod\u00e8le de la ville coloniale historique et des syst\u00e8mes de jugements \u00e0 partir desquels l\u2019Europe a pens\u00e9 ses propres villes.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>L\u2019exploitation patrimoniale des b\u00e2timents coloniaux qui ignore qui sont les commanditaires, b\u00e2tisseurs et b\u00e9n\u00e9ficiaires initiaux, \u00e9quivaut \u00e0 une l\u00e9gitimation de l\u2019id\u00e9ologie coloniale.<\/p><\/blockquote>\n<\/div>\n<div class=\"block has-text-right\">par\u00a0<a class=\"has-text-black-bis is-size-5 has-text-weight-bold\" href=\"https:\/\/ieb.be\/_Toma-Muteba-Luntumbue_\">Toma Muteba Luntumbue<\/a><\/div>\n<div class=\"section has-background-white-bis mt-6\">\n<div class=\"columns\">\n<div class=\"column is-narrow\"><a href=\"https:\/\/ieb.be\/-Art-nouveau-Art-Congo-\"><img decoding=\"async\" class=\"is-bordered\" src=\"https:\/\/ieb.be\/local\/cache-gd2\/f0\/1de6e26ec01757849a660f848c2114.jpg?1681303166\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" \/><\/a><\/div>\n<div class=\"column\">\n<p class=\"menu-label\">BRUXELLES EN MOUVEMENTS, AVRIL 2023<\/p>\n<h3 class=\"title is-3\"><a href=\"https:\/\/ieb.be\/-Art-nouveau-Art-Congo-\">Art nouveau &#8211; Art Congo<\/a><\/h3>\n<div class=\"content block\">\n<ul class=\"mt-0 mb-1\">\n<li>\u00ab\u00a0<a class=\"is-italic on is-underlined\" href=\"https:\/\/ieb.be\/De-l-art-nouveau-au-modernisme-tropical-problematiser-la-notion-de-patrimoine\">De l\u2019art nouveau au modernisme tropical\u00a0: probl\u00e9matiser la notion de patrimoine architectural colonial<\/a>\u00a0\u00bb,\u00a0<span class=\"subtitle is-6 has-text-grey\">par\u00a0<a class=\"has-text-grey\" href=\"https:\/\/ieb.be\/_Toma-Muteba-Luntumbue_\">Toma Muteba Luntumbue<\/a>\u00a0\u2013 12.04.23<\/span><\/li>\n<\/ul>\n<h1 class=\"title is-1 is-uppercase\">CONGO &amp; EXTRACTIVISME<i class=\"fa fa-calendar fa-fw\" aria-hidden=\"true\"><\/i><\/h1>\n<p><i class=\"fa fa-user fa-fw\" aria-hidden=\"true\"><\/i>par Martin Rosenfeld,\u00a0Toma Muteba Luntumbue<\/p>\n<div class=\"chapo is-size-5 my-5\">\n<p>Alors que plusieurs articles de ce num\u00e9ro se sont attach\u00e9s \u00e0 d\u00e9crire les liens entre la volont\u00e9 de promouvoir l\u2019entreprise coloniale et l\u2019\u00e9mergence de l\u2019Art nouveau tel qu\u2019il s\u2019est \u00e9panoui en Belgique, il est n\u00e9cessaire de revenir sur les conditions mat\u00e9rielles dans lesquelles \u00e9taient \u2013 et continuent \u00e0 \u00eatre \u2013 exploit\u00e9es les richesses du Congo.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"image is-fullwidth block\">\n<p><a class=\"lity-enabled hasbox\" href=\"https:\/\/ieb.be\/IMG\/png\/5_extractivisme.png\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/ieb.be\/IMG\/png\/5_extractivisme.png\" \/><\/a><\/p>\n<div class=\"hero-foot mx-1 has-text-right has-text-grey-lighter is-size-8\">\u00a9 Andreas Stathopoulos &#8211; 2023<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"block content\">\n<p>Une interview de Toma Muteba Luntumbue par Martin Rosenfeld (IEB).<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable pillage organis\u00e9 des richesses \u00e9tait doubl\u00e9 d\u2019une exploitation extraordinairement violente des populations \u00e0 l\u2019\u00e9poque coloniale. Mais le regard aiguis\u00e9 de Toma Muteba Luntumbue montre que les choses n\u2019ont pas fondamentalement chang\u00e9 aujourd\u2019hui. Revenons sur les diff\u00e9rentes modalit\u00e9s de cet extractivisme d\u2019alors et d\u2019aujourd\u2019hui dans une interview entrecoup\u00e9e d\u2019encarts th\u00e9matiques o\u00f9 Lucas Catherine d\u00e9crit les grands produits phares d\u2019exportation du Congo colonial utilis\u00e9s par les artistes de l\u2019Art nouveau.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Le r\u00e9gime criminel de L\u00e9opold II d\u00e9cimera de fa\u00e7on violente beaucoup plus d\u2019habitants qu\u2019il n\u2019en aura soustrait \u00e0 l\u2019esclavagisme des Arabes.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Aujourd\u2019hui, comme il y a plus d\u2019un si\u00e8cle d\u00e9j\u00e0, pendant la p\u00e9riode de domination coloniale de la Belgique sur le Congo, nous semblons avoir une id\u00e9e tr\u00e8s impr\u00e9cise de la valeur des mat\u00e9riaux que nous utilisons. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les conditions dans lesquelles \u00e9taient exploit\u00e9s les produits phares de l\u2019exportation \u00e0 l\u2019\u00e9poque coloniale \u2013 caoutchouc, mais aussi ivoire, bois et m\u00e9taux pr\u00e9cieux \u2013 ainsi que de nos jours\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Toma Muteba Luntumbue<\/strong>\u00a0: \u00c0 la suite d\u2019un d\u00e9cret d\u00e9pos\u00e9 par L\u00e9opold II, en 1891, la plus grande partie du territoire du Congo fut d\u00e9clar\u00e9e soit \u00ab\u00a0domaine priv\u00e9 de l\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb, soit \u00ab\u00a0domaine de la Couronne\u00a0\u00bb. Ce d\u00e9cret rendait le roi des Belges d\u00e9positaire de toutes \u00ab\u00a0terres vacantes\u00a0\u00bb, grossi\u00e8rement tout espace non-cultiv\u00e9, non revendiqu\u00e9 et situ\u00e9 en dehors des zones habit\u00e9es de fa\u00e7on permanente par les populations. Les cons\u00e9quences de ces mesures seront terribles \u00e9tant donn\u00e9 que les populations utilisaient ces terres accapar\u00e9es arbitrairement pour tout ce qui \u00e9tait n\u00e9cessaire \u00e0 leur subsistance. Avant l\u2019occupation europ\u00e9enne, les techniques agricoles locales consistaient \u00e0 laisser la terre au repos apr\u00e8s quelques ann\u00e9es de culture et \u00e0 se d\u00e9placer pour \u00e9viter l\u2019\u00e9puisement du sol. Des op\u00e9rations militaires seront men\u00e9es pour r\u00e9primer dans le sang les soul\u00e8vements des r\u00e9gions r\u00e9fractaires \u00e0 la p\u00e9n\u00e9tration coloniale. Les populations seront forc\u00e9es de s\u2019\u00e9tablir d\u00e9finitivement dans des espaces de plus en plus \u00e9troits, soumises \u00e0 toutes sortes de r\u00e9quisitions, dont un imp\u00f4t obligatoire en nature. Dans beaucoup de r\u00e9gions, les cultures vivri\u00e8res seront n\u00e9glig\u00e9es, la chasse et la p\u00eache abandonn\u00e9es, et l\u2019alimentation des populations s\u2019en trouvera consid\u00e9rablement r\u00e9duite.<\/p>\n<p>Le r\u00e9gime l\u00e9opoldien instaure une \u00e9conomie de pillage intensif des mati\u00e8res premi\u00e8res ou des produits agricoles. \u00c0 ce titre, L\u00e9opold II est une sorte de pr\u00e9curseur\u00a0: des arrangements juridico-mafieux lui assuraient le monopole absolu de l\u2019ivoire, du caoutchouc, etc. Cette politique d\u2019exploitation recourait \u00e0 la terreur, en imposant le travail forc\u00e9 et des corv\u00e9es aux habitants. Une milice arm\u00e9e menait des exp\u00e9ditions punitives, des enl\u00e8vements d\u2019enfants et de femmes, sans parler des mutilations atroces dont les images ont fait le tour du monde. Les produits r\u00e9colt\u00e9s dans ces conditions repr\u00e9sentaient jusqu\u2019\u00e0 98\u00a0% des exportations.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas exag\u00e9r\u00e9 d\u2019affirmer que L\u00e9opold II avait organis\u00e9 \u00e0 son profit, mais sur une plus grande \u00e9chelle et de fa\u00e7on plus m\u00e9thodique, les conditions d\u2019esclavage des Congolais. Son r\u00e9gime criminel d\u00e9cimera de fa\u00e7on violente beaucoup plus d\u2019habitants qu\u2019il n\u2019en aura soustrait \u00e0 l\u2019esclavagisme des Arabes.<\/p>\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1915-16, l\u2019exportation des produits min\u00e9raux va constituer l\u2019axe et le pivot d\u2019une \u00e9conomie pr\u00e9dative. Pendant plusieurs d\u00e9cennies les grandes soci\u00e9t\u00e9s mini\u00e8res et d\u2019autres soci\u00e9t\u00e9s capitalistes mettront en coupe r\u00e9gl\u00e9e le territoire congolais, en se concentrant sur les ressources susceptibles de procurer le plus de profits. Les b\u00e9n\u00e9fices tir\u00e9s d\u00e9passaient largement ceux que ces soci\u00e9t\u00e9s pouvaient obtenir en Belgique. Les cons\u00e9quences directes du syst\u00e8me d\u2019exploitation coloniale sont la d\u00e9composition de l\u2019\u00e9conomie traditionnelle, les destructions d\u2019ordre \u00e9cologique et l\u2019\u00e9puisement des forces de travail. En fait, les communaut\u00e9s locales ont \u00e9t\u00e9 projet\u00e9es artificiellement dans un syst\u00e8me \u00e9conomique qui leur restait totalement \u00e9tranger. Aujourd\u2019hui, les anciens territoires colonis\u00e9s sont \u00e9trangl\u00e9s par une \u00e9conomie d\u2019exportation de mati\u00e8res premi\u00e8res assujettie aux fluctuations de prix des march\u00e9s mondiaux fix\u00e9s de mani\u00e8re abusive.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Les cons\u00e9quences directes du syst\u00e8me d\u2019exploitation coloniale sont la d\u00e9composition de l\u2019\u00e9conomie traditionnelle, les destructions d\u2019ordres \u00e9cologiques et l\u2019\u00e9puisement des forces de travail.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Il est aujourd\u2019hui de plus en plus admis que le projet colonial mis en place par L\u00e9opold II au Congo \u00e9tait avant tout une entreprise capitaliste\u00a0: l\u2019investissement massif dans une s\u00e9rie d\u2019infrastructures de transport en vue de l\u2019exploitation de ressources naturelles. Alors que c\u2019est bien toute la force de l\u2019\u00c9tat qui \u00e9tait mis au service d\u2019un tel projet, l\u2019objectif premier \u00e9tait le retour sur investissement, et ce quel qu\u2019en soit le co\u00fbt social et humain.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Si l\u2019indignation li\u00e9e au projet colonial, et aux souffrances qui l\u2019ont accompagn\u00e9, est de nos jours largement partag\u00e9e, ne retrouve-t-on pas aujourd\u2019hui le m\u00eame genre de pratiques dans les formes d\u2019extractivismes li\u00e9es, par exemple, \u00e0 l\u2019exploitation des m\u00e9taux rares au Congo\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>T. M.\u00a0L.<\/strong>\u00a0: Alors qu\u2019elle se trouvait pratiquement en faillite au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, la RDC a \u00e9t\u00e9 forc\u00e9e par la Banque mondiale et le FMI de lib\u00e9raliser son secteur minier dans l\u2019espoir d\u2019attirer les investissements \u00e9trangers. Ces mesures avaient pour but d\u2019\u00e9viter d\u2019augmenter la dette de l\u2019\u00c9tat et d\u2019apporter les capitaux n\u00e9cessaires au financement des infrastructures dans l\u2019ensemble du pays. N\u2019ayant plus les moyens de maintenir et d\u00e9velopper ses actifs miniers, l\u2019\u00c9tat congolais consent \u00e0 les c\u00e9der \u00e0 des partenaires techniques et financiers internationaux ayant les moyens et les comp\u00e9tences pour les d\u00e9velopper \u00e0 sa place. On consid\u00e8re aujourd\u2019hui que ce fut une erreur fatale. Car d\u2019importants gisements de minerais ont \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 disposition de soci\u00e9t\u00e9s priv\u00e9es dans des conditions opaques, accompagn\u00e9es d\u2019exon\u00e9rations fiscales, douani\u00e8res et autres facilit\u00e9s administratives. C\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 cinq ou six entreprises \u00e9trang\u00e8res (telles que TFM, KCC, Rwashi, Sicomines) qui vont exporter \u00e0 elles seules plus d\u2019un million de tonnes de cuivre et 100 000 tonnes de cobalt.<\/p>\n<p>Les contrats de coentreprises pass\u00e9s entre ces soci\u00e9t\u00e9s \u00e9trang\u00e8res et les entreprises d\u2019\u00c9tat, \u00e0 la faveur du code minier de 2002, se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s d\u00e9savantageux pour le Congo. L\u2019entreprise de l\u2019\u00c9tat, la G\u00e9camines, qui a la charge de la gestion des ressources mini\u00e8res du pays, n\u2019\u00e9tant dans les faits qu\u2019un partenaire minoritaire qui n\u2019a pratiquement rien \u00e0 dire.<\/p>\n<p>La m\u00e9gestion du portefeuille minier par les entreprises d\u2019\u00c9tat congolaises et la corruption \u00e0 diff\u00e9rents \u00e9chelons, les royalties non vers\u00e9es au tr\u00e9sor public, le soup\u00e7on de surfacturation des travaux et l\u2019absence de tout contr\u00f4le parlementaire t\u00e9moignent de la d\u00e9faillance end\u00e9mique de la gouvernance de tout ce qui touche au secteur minier. Nous sommes toujours dans un syst\u00e8me de mines h\u00e9rit\u00e9 de la colonisation qui ne b\u00e9n\u00e9ficie pas \u00e0 la population congolaise. Jadis, l\u2019\u00e9conomie coloniale \u00e9tait aux mains de quatre soci\u00e9t\u00e9s qui se subdivisaient en succursales pour \u00e9chapper \u00e0 l\u2019imp\u00f4t en Belgique et maximiser leurs profits. Aujourd\u2019hui, cette \u00e9conomie pr\u00e9datrices profite de la faiblesse de l\u2019\u00c9tat et de l\u2019absence de transparence dans l\u2019octroi des licences, dans la mise en \u0153uvre de mesures fiscales, et dans la lutte contre la corruption.<\/p>\n<p>Le bilan est accablant apr\u00e8s quinze-vingt ans, car les dividendes promis par la G\u00e9camines, les imp\u00f4ts devant permettre \u00e0 l\u2019\u00c9tat de se reconstruire, n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 vers\u00e9s. La v\u00e9rit\u00e9 est que ces entreprises ont utilis\u00e9 les gisements pour les donner en garantie \u00e0 des banques \u00e9trang\u00e8res afin d\u2019emprunter au lieu d\u2019apporter des capitaux. Ce sont des pr\u00eats qu\u2019elles ont apport\u00e9s \u00e0 la place des capitaux promis. Comme \u00e0 l\u2019\u00e9poque coloniale, ce sont des entreprises \u00e9trang\u00e8res et leurs filiales \u2013 si pas occidentales, aussi d\u00e9sormais chinoises \u2013 qui d\u00e9tiennent les richesses du Congo. Richesses qui ne profitent pas aux Congolais dont l\u2019immense majorit\u00e9 vit avec moins de 2,15 dollars par jour. On s\u2019est par exemple aper\u00e7u que la Sicomines, coentreprise, entre la G\u00e9camines et plusieurs soci\u00e9t\u00e9s chinoises, vendait les minerais congolais \u00e0 moiti\u00e9 prix aux entreprises chinoises.<\/p>\n<p>Lorsque l\u2019\u00c9tat congolais \u00e9tait le seul actionnaire, il produisait 500 000 tonnes de cuivre par an, la G\u00e9camines survenait alors \u00e0 pr\u00e8s de 70\u00a0% des besoins budg\u00e9taires de l\u2019\u00c9tat. Aujourd\u2019hui, avec plus d\u2019un million de tonnes export\u00e9es, les entreprises ne contribuent m\u00eame pas \u00e0 17\u00a0% des revenus de l\u2019\u00c9tat. Victime de d\u00e9cennies de conflits, de fragilit\u00e9 et de d\u00e9veloppement contrari\u00e9, la RDC est devenue l\u2019un des cinq pays les plus pauvres du monde.<\/p>\n<blockquote class=\"spip\"><p>Du fait des contrats l\u00e9onins sign\u00e9s avec les op\u00e9rateurs \u00e9trangers, l\u2019\u00c9tat congolais est oblig\u00e9 de se rabattre sur le maigre secteur des mines artisanales qu\u2019il peut encore contr\u00f4ler.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Alors que la Belgique et le reste de l\u2019Europe d\u00e9couvraient, d\u00e8s la fin du xix e si\u00e8cle, la richesse des produits du Congo \u00e0 l\u2019occasion des expositions coloniales, tr\u00e8s peu \u00e9tait connu des conditions de production impos\u00e9es aux populations locales. N\u2019y a-t-il pas aujourd\u2019hui le m\u00eame genre de c\u00e9cit\u00e9, au moins partiellement volontaire, vis-\u00e0-vis des conditions actuelles d\u2019exploitation des ressources du Congo, notamment en ce qui concerne les m\u00e9taux rares\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>T. M.\u00a0L.<\/strong>\u00a0: La RDC produit 60\u00a0% du cobalt mondial, intrant principal dans la fabrication des batteries de v\u00e9hicules \u00e9lectriques et des syst\u00e8mes de stockage dont la demande croissante suit la progression des march\u00e9s de l\u2019\u00e9nergie. Mais on estime \u00e9galement \u00e0 un quart la production de cobalt passant par le march\u00e9 noir. La soci\u00e9t\u00e9 australienne AVZ Minerals a mis au jour un gisement de lithium d\u2019excellente qualit\u00e9 estim\u00e9e \u00e0 400 millions de tonnes, soit la plus importante ressource non exploit\u00e9e au monde. Le lithium est indispensable pour les batteries \u00e9lectriques. La Chine \u00e9tant le seul pays ayant actuellement la capacit\u00e9 industrielle de transformer ce lithium en batteries, 90\u00a0% y sont export\u00e9s ou alors il est achet\u00e9\/commercialis\u00e9 de fa\u00e7on opaque sur place.<\/p>\n<p>Depuis la lib\u00e9ralisation du secteur minier, les mines artisanales \u00e0 ciel ouvert pullulent dans le Sud et l\u2019Est du Congo. Des femmes et des hommes travaillent \u00e0 mains nues ou creusent avec de simples pieux pour trouver les minerais de coltan, de cobalt ou de cassit\u00e9rite, un minerai contenant de l\u2019\u00e9tain. Les creuseurs artisanaux, qui peuvent \u00eatre structur\u00e9s en coop\u00e9ratives, sont contraints de vendre sur place \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s qui leur ach\u00e8tent au rabais, car l\u2019\u00c9tat leur interdit d\u00e9sormais d\u2019acheminer la marchandise en ville. Du fait des contrats l\u00e9onins sign\u00e9s avec les op\u00e9rateurs \u00e9trangers, l\u2019\u00c9tat congolais est oblig\u00e9 de se rabattre sur le maigre secteur des mines artisanales qu\u2019il peut encore contr\u00f4ler.<\/p>\n<p>Les conditions d\u2019exploitation des m\u00e9taux rares portent les stigmates du syst\u00e8me colonial qui les a fait na\u00eetre. Le mod\u00e8le de coop\u00e9ration apport\u00e9 par la Chine en Afrique, m\u00eame s\u2019il conna\u00eet des rat\u00e9s, a la vertu d\u2019\u00eatre en rupture avec ces pratiques brutalistes d\u2019antan en s\u2019appuyant sur l\u2019extraction des mati\u00e8res premi\u00e8res en \u00e9change d\u2019infrastructures\u00a0: construction de routes, ports, barrages, h\u00f4pitaux, stades, \u00e9coles. M\u00eame si ces travaux sont int\u00e9gralement pris en charge par des entreprises chinoises et r\u00e9alis\u00e9s par des ouvriers chinois.<\/p>\n<p><strong>Qu\u2019entend-on lorsque l\u2019on parle d\u2019extractivisme \u00e0 propos du Congo, que ce soit \u00e0 l\u2019\u00e9poque coloniale ou aujourd\u2019hui\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>T. M.\u00a0L.<\/strong>\u00a0: Lorsqu\u2019on \u00e9voque le r\u00e9gime colonial, on se rend effectivement compte qu\u2019il n\u2019y a rien de nouveau sous le soleil, que l\u2019extractivisme n\u2019est pas une pratique r\u00e9cente. Nous sommes dans la continuit\u00e9 d\u2019un syst\u00e8me aux contours mafieux, dont le principe consiste \u00e0 exploiter des ressources naturelles, d\u2019en tirer profit par une commercialisation, en g\u00e9n\u00e9ral sur le march\u00e9 global, au m\u00e9pris de la r\u00e9alit\u00e9 locale, des droits humains et environnementaux. Ce qui diff\u00e8re toutefois de l\u2019\u00e9poque coloniale, c\u2019est l\u2019ampleur et l\u2019intensit\u00e9 avec lesquelles la surexploitation des ressources naturelles s\u2019effectue aujourd\u2019hui et, surtout, l\u2019exacerbation de notre sensibilit\u00e9 face aux cons\u00e9quences brutales et incontr\u00f4lables sur le plan environnemental, telles que le changement climatique et la disparition en temps r\u00e9el des esp\u00e8ces. Les effets de l\u2019extractivisme pour le Congo, c\u2019est principalement la guerre, la violence inou\u00efe, les dommages caus\u00e9s par l\u2019exploitation mini\u00e8re, la d\u00e9forestation, l\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9 de la population d\u2019un pays consid\u00e9r\u00e9 comme potentiellement le plus riche d\u2019Afrique ou, du point de vue de ses ressources naturelles, comme un des plus riches du monde. L\u2019extractivisme, c\u2019est aussi la trop longue c\u00e9cit\u00e9 ou l\u2019indiff\u00e9rence internationale devant le nombre de victimes directes et indirectes de ce syst\u00e8me.<\/p>\n<p>La question qui se pose lorsqu\u2019on en a pris la mesure, ou qu\u2019on en subit directement les effets, c\u2019est comment attirer l\u2019attention du monde sur les limites et l\u2019\u00e9puisement de nos \u00e9cosyst\u00e8mes\u00a0? Faire appel \u00e0 une autre vision du monde, r\u00e9solument anticapitaliste qui bannit l\u2019extractivisme comme syst\u00e8me productif et mod\u00e8le de d\u00e9veloppement. L\u2019am\u00e9lioration des conditions de vie des Congolais passe par le retour aux fondamentaux d\u2019une gouvernance responsable et transparente. Une transition sociale-\u00e9cologique qui privil\u00e9gie une d\u00e9marche holistique qui profite davantage \u00e0 la population.<\/p>\n<p>\u2014\u00a0&#8211;<\/p>\n<h2 id=\"L-histoire-cachee-des-bois-preferes-de-l-art-nouveau\" class=\"spip\">L\u2019histoire cach\u00e9e des bois pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s de l\u2019art nouveau<\/h2>\n<p>D\u00e8s la fin du XIXe si\u00e8cle, le bois tropical devient un produit d\u2019exportation tr\u00e8s rentable pour l\u2019\u00c9tat libre du Congo. Il provient principalement de la r\u00e9gion du Mayumbe, dans le Sud-Ouest. La premi\u00e8re concession pour l\u2019exploitation de bois tropicaux a \u00e9t\u00e9 c\u00e9d\u00e9e par L\u00e9opold II \u00e0 la maison des Fr\u00e8res Fichefet. Une premi\u00e8re cargaison arrive \u00e0 Anvers le 27 avril 1894, \u00e0 temps pour que ce bois puisse \u00eatre expos\u00e9 durant l\u2019Exposition universelle d\u2019Anvers qui ouvre ses portes \u00e0 la fin de cette ann\u00e9e-l\u00e0.<\/p>\n<p>Les fr\u00e8res Fichefet vont cr\u00e9er un v\u00e9ritable empire avec quatre entreprises, mais aussi la construction d\u2019une scierie et d\u2019un entrep\u00f4t pr\u00e8s de Grand-Tilleul, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du palais royal de Laeken. Le trait\u00e9 conclu avec l\u2019\u00c9tat congolais de L\u00e9opold II pr\u00e9voit de leur fournir au minimum 1 000 m\u00e8tres cube de bois par an, pay\u00e9 au prix minimum de 80 francs par m\u00e8tre cube. Ce bois provient d\u2019une concession situ\u00e9e le long de la rivi\u00e8re Shiloango. Dans un premier temps, le bois est transport\u00e9 en le laissant d\u00e9river vers le sud le long de la rivi\u00e8re, mais de nombreux troncs sont perdus de cette fa\u00e7on. C\u2019est pourquoi est lanc\u00e9, d\u00e8s 1898, le projet des Chemins de fer vicinaux du Mayumbe auquel participe Eug\u00e8ne Fichefet via sa soci\u00e9t\u00e9 La Luki qui faisait, en plus du bois, le commerce du cacao et du caoutchouc. Suite \u00e0 une s\u00e9rie de difficult\u00e9s et \u00e0 un scandale financier, le chemin de fer ne sera finalement enti\u00e8rement achev\u00e9 qu\u2019\u00e0 l\u2019aube de la Premi\u00e8re Guerre mondiale.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019approche de l\u2019exposition coloniale de Tervuren, le bois tropical du Congo commercialis\u00e9 par les Fichefet est encore abondant et est gratuitement mis \u00e0 disposition des artistes d\u2019un Art nouveau naissant. On le retrouve dans toutes les salles de l\u2019exposition \u2013 du Salon d\u2019honneur \u00e0 la Salle des exportations \u2013 ainsi que dans les voitures du tramway conduisant les visiteurs les plus fortun\u00e9s \u00e0 Tervuren. Le bois congolais commercialis\u00e9 par les Fichefet est utilis\u00e9 dans des b\u00e2timents aussi prestigieux que le Palais royal, le ch\u00e2teau d\u2019Andenne, la villa royale de Ciergnon ou encore le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Pour ce dernier, c\u2019est Henry Le B\u0153uf, alors directeur de quatre compagnies coloniales, qui prend l\u2019initiative de commander le b\u00e2timent \u00e0 Victor Horta.<\/p>\n<p>C\u2019est donc avec l\u2019exposition de Tervuren que d\u00e9bute la gloire de certains parmi les plus recherch\u00e9s des bois du Congo. Le plus connu, aux d\u00e9buts de l\u2019Art nouveau, est le ngulu maza\u00a0: l\u2019acajou jaune du Congo. Omnipr\u00e9sent dans le Salon des cultures de l\u2019exposition de Tervuren, ce bois jaune flamboyant provient d\u2019un arbre qui pouvait atteindre 60 m\u00e8tres de haut pour un diam\u00e8tre de 2 m\u00e8tres. Le nom\u00a0<i>ngulu maza<\/i>\u00a0signifie cochon d\u2019eau en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la texture de son \u00e9corce qui rappelle celle de l\u2019animal. Les Congolais l\u2019utilisaient principalement pour construire des cano\u00ebs.<\/p>\n<p>Le\u00a0<i>senia mazi<\/i>, utilis\u00e9 entre autres dans les voitures de tramway expos\u00e9es par la soci\u00e9t\u00e9 Fichefet \u00e0 Tervuren, est \u00e9galement une forme d\u2019acajou.<\/p>\n<p>Le\u00a0<i>limba<\/i>, utilis\u00e9 \u00e0 Tervuren pour d\u00e9corer le Salon des importations, est un bois rose provenant d\u2019un arbre pouvant atteindre 50 m\u00e8tres de haut.<\/p>\n<p>Enfin, le\u00a0<i>sekegna<\/i>, une autre vari\u00e9t\u00e9 d\u2019acajou, est d\u2019un rouge intense qui explique son utilisation, par les Congolais, pour teindre leurs pagaies, paniers et tissus. Son fruit, appel\u00e9 mugoria, est \u00e9galement un mets tr\u00e8s convoit\u00e9.<\/p>\n<p>Et puis il y a l\u2019\u00e9b\u00e8ne\u00a0:\u00a0<i>bota<\/i>\u00a0ou\u00a0<i>mbota mazi<\/i>, rendu tr\u00e8s populaire pour la sculpture de petits objets tels que des pi\u00e9destaux dont le noir intense tranche avec la blancheur des pi\u00e8ces d\u2019ivoire amen\u00e9s \u00e0 y prendre place.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019arr\u00eat quasi total de l\u2019approvisionnement en bois tropical congolais, des strat\u00e9gies de remplacement sont mises en place. Notamment en utilisant du \u00ab\u00a0faux bois\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire des peintures en trompe-l\u2019\u0153il, mais aussi des carrelages d\u00e9coratifs aux motifs Art nouveau. Ceux-ci proviennent d\u2019Allemagne, de France, ainsi que de Belgique, notamment via la c\u00e9l\u00e8bre soci\u00e9t\u00e9 Boch de La Louvi\u00e8re.<\/p>\n<p><strong>Lucas Catherine<\/strong><\/p>\n<p>\u2014\u00a0&#8211;<\/p>\n<h2 id=\"L-art-nouveau-et-l-ivoire\" class=\"spip\">L\u2019art (nouveau) et l\u2019ivoire<\/h2>\n<p>C\u2019est \u00e0 nouveau \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019exposition coloniale de Tervuren que l\u2019ivoire fait son apparition dans l\u2019Art nouveau. Notamment via Philippe Wolfers, le bijoutier bruxellois, qui remet \u00e0 l\u2019honneur la sculpture chrys\u00e9l\u00e9phantine. Il s\u2019agit d\u2019\u0153uvres combinant l\u2019ivoire (l\u2019\u00e9l\u00e9phantine) avec des m\u00e9taux pr\u00e9cieux tels que l\u2019argent. Le catalogue de l\u2019exposition de Tervuren consacre un chapitre entier \u00e0 cette sculpture chrys\u00e9l\u00e9phantine et fait remonter ses origines aux Gaulois, aux Grecs et aux Romains de l\u2019Antiquit\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019ivoire, avec les bois tropicaux, \u00e9tait alors le produit d\u2019exportation le plus important du Congo. Tout l\u2019ivoire congolais \u00e9tait commercialis\u00e9 \u00e0 Anvers, qui a ainsi d\u00e9tr\u00f4n\u00e9 Londres pour devenir le plus grand march\u00e9 mondial de l\u2019ivoire. L\u2019ing\u00e9nieur Van Wincxtenhoven, fonctionnaire du minist\u00e8re de l\u2019Agriculture, \u00e9crit dans son rapport pour l\u2019exposition de 1894 \u00e0 Anvers\u00a0: \u00ab\u00a0<i>L\u2019ivoire a permis des entreprises hardies, telles que des voyages de reconnaissance, l\u2019occupation de territoires les plus \u00e9loign\u00e9s<\/i>\u00a0[\u2026]\u00a0<i>et la cr\u00e9ation de grandes routes de transports, entreprises qui sans l\u2019existence au Congo de cet article pr\u00e9cieux n\u2019auraient pas \u00e9t\u00e9 possibles.<\/i>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Alors que l\u2019ivoire rencontre un succ\u00e8s grandissant en Europe, notamment pour sa facilit\u00e9 de sculpture, les d\u00e9fenses d\u2019\u00e9l\u00e9phant n\u2019\u00e9taient pas particuli\u00e8rement recherch\u00e9es par les Congolais. Pour eux, un \u00e9l\u00e9phant \u00e9tait avant tout de la viande, beaucoup de viande. Au cours de la premi\u00e8re grande r\u00e9volte contre la colonisation, la r\u00e9volte des Batetela, le chef Mulamba d\u00e9clare d\u2019ailleurs \u00e0 un missionnaire pris en otage\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Nous ne tuons les \u00e9l\u00e9phants que pour la viande, pas pour l\u2019ivoire.<\/i>\u00a0\u00bb Il lib\u00e8re ensuite le pr\u00eatre et lui remet une grande d\u00e9fense d\u2019\u00e9l\u00e9phant en commentant\u00a0: \u00ab\u00a0<i>comme \u00e7a, vous ne pourrez pas dire en Europe que nous vous avons vol\u00e9<\/i>\u00a0\u00bb. Parmi la chair d\u2019\u00e9l\u00e9phant, le morceau le plus appr\u00e9ci\u00e9 par les Congolais est la trompe. En swahili, celle-ci se dit tembo, un terme souvent utilis\u00e9 pour d\u00e9signer l\u2019\u00e9l\u00e9phant en entier. L\u2019une des plus c\u00e9l\u00e8bres bi\u00e8res coloniales, brass\u00e9es au Katanga, s\u2019appelle d\u2019ailleurs la Tembo. Au cours du voyage d\u2019inauguration du premier chemin de fer au Congo, en 1898, le journaliste Camille Verh\u00e9, envoy\u00e9 par Het Laatste Nieuws, \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0<i>Entre autres choses, nous avons mang\u00e9 de la trompe d\u2019\u00e9l\u00e9phant dont, non inform\u00e9, on aurait dit que c\u2019\u00e9tait de la langue de b\u0153uf.<\/i>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La d\u00e9fense d\u2019\u00e9l\u00e9phant est commercialis\u00e9e en trois parties. La partie la plus pr\u00e9cieuse est la pointe, car elle est pleine. C\u2019est ce qui permet d\u2019en faire, entre autres, des boules de billard. Les deux autres morceaux \u00e9tant creux, leur valorisation est plus difficile. Pour les Congolais, la pointe de la d\u00e9fense est le seul morceau utile. Notamment pour la construction de marteaux utilis\u00e9s dans la transformation de l\u2019\u00e9corce d\u2019arbres tropicaux en fibres textiles. L\u2019\u00e9corce est d\u2019abord tremp\u00e9e dans l\u2019eau pendant plusieurs jours, avant que les fibres ne soient d\u00e9tach\u00e9es au marteau. Celles-ci sont ensuite tiss\u00e9es. Ce processus a tr\u00e8s largement disparu avec l\u2019importation massive de textiles europ\u00e9ens.<\/p>\n<p>Le commerce de l\u2019ivoire en provenance du Congo va atteindre des proportions gigantesques. Durant la p\u00e9riode 1897-1907, il a par exemple \u00e9t\u00e9 vendu 2 333 tonnes d\u2019ivoire congolais \u00e0 Anvers. Avec un poids moyen de pr\u00e8s de 8 kg par d\u00e9fense, et en comptant deux d\u00e9fenses par \u00e9l\u00e9phant, on arrive au chiffre \u00e9norme de 13 255 b\u00eates tu\u00e9es en moyenne chaque ann\u00e9e sur la p\u00e9riode\u00a0! Ce n\u2019est que depuis 1989 que le commerce de l\u2019ivoire est interdit dans le monde entier. En 1979, on comptait encore pr\u00e8s de 1,2 million d\u2019\u00e9l\u00e9phants en Afrique. Dix ans plus tard, ce chiffre avait diminu\u00e9 de moiti\u00e9. Aujourd\u2019hui, l\u2019\u00e9l\u00e9phant est d\u2019ailleurs menac\u00e9 d\u2019extinction au Congo et si un Congolais veut voir un \u00e9l\u00e9phant, il a sans doute plus de chances de le voir au zoo d\u2019Anvers qu\u2019au zoo de Kinshasa, qui ne poss\u00e8de plus aucun sp\u00e9cimen\u2026<\/p>\n<p><strong>Lucas Catherine<\/strong><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"block has-text-right\">par\u00a0<a class=\"has-text-black-bis is-size-5 has-text-weight-bold\" href=\"https:\/\/ieb.be\/_Martin-Rosenfeld_\">Martin Rosenfeld<\/a>,\u00a0<a class=\"has-text-black-bis is-size-5 has-text-weight-bold\" href=\"https:\/\/ieb.be\/_Toma-Muteba-Luntumbue_\">Toma Muteba Luntumbue<\/a><\/div>\n<div class=\"section has-background-white-bis mt-6\">\n<div class=\"columns\">\n<div class=\"column is-narrow\"><a href=\"https:\/\/ieb.be\/-Art-nouveau-Art-Congo-\"><img decoding=\"async\" class=\"is-bordered\" src=\"https:\/\/ieb.be\/local\/cache-gd2\/f0\/1de6e26ec01757849a660f848c2114.jpg?1681303166\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" \/><\/a><\/div>\n<div class=\"column\">\n<p class=\"menu-label\">BRUXELLES EN MOUVEMENTS, JUIN 2023<\/p>\n<h3 class=\"title is-3\"><a href=\"https:\/\/ieb.be\/-Art-nouveau-Art-Congo-\">Art nouveau &#8211; Art Congo<\/a><\/h3>\n<div class=\"content block\">\n<ul class=\"mt-0 mb-1\">\n<li>\u00ab\u00a0<a class=\"is-italic on is-underlined\" href=\"https:\/\/ieb.be\/Congo-extractivisme\">Congo &amp; extractivisme<\/a>\u00a0\u00bb,\u00a0<span class=\"subtitle is-6 has-text-grey\">par\u00a0<a class=\"has-text-grey\" href=\"https:\/\/ieb.be\/_Martin-Rosenfeld_\">Martin Rosenfeld<\/a>,\u00a0<a class=\"has-text-grey\" href=\"https:\/\/ieb.be\/_Toma-Muteba-Luntumbue_\">Toma Muteba Luntumbue<\/a>\u00a0\u2013 12.04.23<\/span><\/li>\n<\/ul>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Toma Muteba Luntumbue Existe-t-il des r\u00e9alisations architecturales de l\u2019\u00e9poque coloniale qui ne soient pas impr\u00e9gn\u00e9es de l\u2019id\u00e9ologie coloniale ? L\u2019int\u00e9r\u00eat r\u00e9cent port\u00e9 sur les vestiges architecturaux du Congo des Belges nous pousse \u00e0 questionner le processus de leur \u00ab patrimonialisation \u00bb, entendu comme construction d\u2019un rapport aux objets du pass\u00e9. Quels sont les enjeux &#8230; <a title=\"DE L\u2019ART NOUVEAU AU MODERNISME TROPICAL : PROBL\u00c9MATISER LA NOTION DE PATRIMOINE ARCHITECTURAL COLONIAL\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=5582\" aria-label=\"En savoir plus sur DE L\u2019ART NOUVEAU AU MODERNISME TROPICAL : PROBL\u00c9MATISER LA NOTION DE PATRIMOINE ARCHITECTURAL COLONIAL\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":5583,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,21,36],"tags":[102,428],"class_list":["post-5582","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","category-anti-imperialisme","category-europe","tag-decolonial","tag-toma-muteba-luntumbue"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5582","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5582"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5582\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5599,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5582\/revisions\/5599"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/5583"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5582"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5582"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5582"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}