{"id":605,"date":"2013-01-17T18:20:46","date_gmt":"2013-01-17T17:20:46","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=605"},"modified":"2013-11-10T18:28:38","modified_gmt":"2013-11-10T17:28:38","slug":"hommage-a-patrice-lumumba-assassine-le-17-janvier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=605","title":{"rendered":"Hommage \u00e0 Patrice Lumumba, assassin\u00e9 le 17 janvier"},"content":{"rendered":"<p><iframe src=\"http:\/\/www.dailymotion.com\/embed\/video\/xacs7t\" height=\"270\" width=\"480\" frameborder=\"0\"><\/iframe><br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.dailymotion.com\/video\/xacs7t_lumumba-et-les-aspirations-du-congo_news\" target=\"_blank\">Lumumba et les aspirations du Congo (Octobre 1960)<\/a> <i>par <a href=\"http:\/\/www.dailymotion.com\/Nzwamba\" target=\"_blank\">Nzwamba<\/a><\/i><\/p>\n<p><a title=\"Permanent Link to Patrice Lumumba : devoir de m\u00e9moire, droit \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 et soif de justice !\" href=\"http:\/\/www.egalite.be\/?p=656\" rel=\"bookmark\">Patrice Lumumba : devoir de m\u00e9moire, droit \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 et soif de justice !<\/a><\/p>\n<p>Le 17\u00a0janvier 1961, l\u2019ancien Premier ministre congolais Patrice Lumumba \u00e9tait assassin\u00e9. Une mort tragique orchestr\u00e9e depuis L\u00e9opoldville, Bruxelles et Washington.<img decoding=\"async\" class=\"alignright\" alt=\"http:\/\/mikeely.files.wordpress.com\/2011\/01\/patrice_lumumba2.jpg\" src=\"http:\/\/mikeely.files.wordpress.com\/2011\/01\/patrice_lumumba2.jpg\" \/><\/p>\n<p>La famille de Patrice Lumumba a d\u00e9pos\u00e9 plainte devant la justice bruxelloise en juin 2011 en s\u2019appuyant sur la loi de comp\u00e9tence universelle qui autorise les poursuites en cas de crimes de guerre ou crimes contre l\u2019humanit\u00e9 commis hors du territoire, \u00e0 condition que les plaignants ou les pr\u00e9venus aient un lien avec la Belgique.<\/p>\n<p>Les constitutions de partie civile visaient douze personnalit\u00e9s, dont huit sont encore en vie. Des hauts fonctionnaires, mais aussi des hommes politiques, des militaires et des policiers.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.egalite.be\/?p=5271\">La Belgique n\u2019en a d\u00e9cid\u00e9ment pas encore fini avec son pass\u00e9 colonial.<!--more--><\/a><\/p>\n<p>\u00c9GALIT\u00c9 se joint \u00e0 ces exigences de m\u00e9moire, de v\u00e9rit\u00e9 et de justice et apportera tout le soutien possible \u00e0 cette cause urgente. \u00c9GALIT\u00c9 rappelle \u00e0 cette occasion que son programme r\u00e9clame l\u2019enseignement de l\u2019histoire de la colonisation et de l\u2019immigration \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Le discours de Patrice Lumuba, qui signa son arr\u00eat de mort, doit \u00eatre \u00e9tudi\u00e9 par la jeunesse de notre pays.<\/p>\n<p>Rencontre avec Ludo De Witte autour du film<br \/>\n\u201d Une mort de style colonial : l\u2019assassinat de Patrice Lumumba \u201c<br \/>\nLe Vendredi 18 Janvier 2013 de 19h00 \u00e0 22h00<br \/>\nRue du Chevreuil, 4 \u00e0 1000 Bruxelles<br \/>\nInfo : 0476\/84.19.69 et\/ou info.egalite@gmail.com<br \/>\nPrix: 2 euro<br \/>\nRendez-vous au local d\u2019 \u00c9GALIT\u00c9 \u00e0 partir de 18h30.<\/p>\n<p><strong>La proclamation d\u2019ind\u00e9pendance du Congo<\/strong><\/p>\n<p><strong>par Patrice Lumumba<\/strong><\/p>\n<p>Nous sommes le 15 novembre. Il y a cent ans, jour pour jour, le Congo qui \u00e9tait jusque-l\u00e0 propri\u00e9t\u00e9 personnelle du roi L\u00e9opold II, est devenue officiellement une colonie belge. A cette occasion, nous mettons en ligne un extrait du discours prononc\u00e9 par Patrice Lumumba lors de la proclamation de l\u2019ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p>\u00ab Cette ind\u00e9pendance du Congo est proclam\u00e9e aujourd\u2019hui dans l\u2019entente avec la Belgique, pays ami que nous traitons d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal\u2026 C\u2019est par la lutte qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 conquise, une lutte de tous les jours, une lutte dans laquelle nous n\u2019avons m\u00e9nag\u00e9 ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang\u2026 Ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin \u00e0 l\u2019humiliant esclavage qui nous \u00e9tait impos\u00e9 par la force.<\/p>\n<p>Ce que fut notre sort en 80 ans de r\u00e9gime colonialiste, nos blessures sont trop fra\u00eeches et trop douloureuses pour que nous puissions les chasser de notre m\u00e9moire. Nous avons connu le travail harassant exig\u00e9 en \u00e9change de salaires qui ne nous permettaient ni de manger \u00e0 notre faim, ni de nous v\u00eatir ou loger d\u00e9cemment, ni d\u2019\u00e9lever nos enfants comme des \u00eatres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous \u00e9tions des n\u00e8gres. Qui oubliera qu\u2019\u00e0 un noir on disait \u00ab Tu \u00bb, non certes comme \u00e0 un ami, mais parce que le \u00ab Vous \u00bb honorable \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9 aux seuls blancs ?<\/p>\n<p>Nous avons connu nos terres spoli\u00e9es au nom de textes pr\u00e9tendument l\u00e9gaux, qui ne faisaient que reconna\u00eetre le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n\u2019\u00e9tait jamais la m\u00eame, selon qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un blanc ou d\u2019un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des rel\u00e9gu\u00e9s pour opinions politiques ou, croyances religieuses : exil\u00e9s dans leur propre patrie, leur sort \u00e9tait vraiment pire que la mort m\u00eame. Nous avons connu qu\u2019il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs : qu\u2019un noir n\u2019\u00e9tait admis ni dans les cin\u00e9mas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits europ\u00e9ens, qu\u2019un noir voyageait \u00e0 m\u00eame la coque des p\u00e9niches au pied du blanc dans sa cabine de luxe.<\/p>\n<p>Qui oubliera, enfin, les fusillades o\u00f9 p\u00e9rirent tant de nos fr\u00e8res, ou les cachots o\u00f9 furent brutalement jet\u00e9s ceux qui ne voulaient pas se soumettre \u00e0 un r\u00e9gime d\u2019injustice ?<\/p>\n<p>Tout cela, mes fr\u00e8res, nous en avons profond\u00e9ment souffert, mais tout cela aussi, nous, que le vote de vos repr\u00e9sentants \u00e9lus a agr\u00e9\u00e9s pour diriger notre cher pays, nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre c\u0153ur de l\u2019oppression colonialiste, nous vous le disons, tout cela est d\u00e9sormais fini.<\/p>\n<p>La R\u00e9publique du Congo a \u00e9t\u00e9 proclam\u00e9e et notre cher pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants (\u2026) \u00bb.<\/p>\n<p>Patrice Lumumba<br \/>\n<iframe src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/bN3rM0cCcps\" height=\"315\" width=\"560\" allowfullscreen=\"\" frameborder=\"0\"><\/iframe><\/p>\n<div>\n<div>\n<div>\n<div id=\"id_50f7f404c11f19415508484\"><strong>La pens\u00e9e politique de Patrice Emery Lumumba, Jean-Paul Sartre<\/strong><\/div>\n<div>\n<p>Lumumba, Fanon : ces deux grands morts repr\u00e9sentent l\u2019Afrique. Non pas seulement leur nation, tout leur continent. A lire leurs \u00e9crits, \u00e0 d\u00e9chiffrer leurs vies, on pourrait les prendre pour deux adversaires acharn\u00e9s. Fanon, Martiniquais, arri\u00e8re-petit-fils d\u2019esclave, quitte un pays qui n\u2019a pas, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, pris conscience de la personnalit\u00e9 antillaise et de ses exigences. Il \u00e9pouse la r\u00e9volte alg\u00e9rienne et combat, Noir, au milieu des musulmans blancs : entra\u00een\u00e9 avec eux dans une guerre atroce et n\u00e9cessaire, il adopte le radicalisme de ses nouveaux fr\u00e8res, se fait le th\u00e9oricien de la violence r\u00e9volutionnaire et souligne dans ses livres la vocation socialiste de l\u2019Afrique : sans r\u00e9forme agraire et sans nationalisation des entreprises coloniales l\u2019ind\u00e9pendance est un vain mot.Lumumba, victime du paternalisme belge \u2013 pas d\u2019\u00e9lite, pas d\u2019ennui \u2013 ne poss\u00e8de pas, en d\u00e9pit de sa vaste intelligence, la culture de Fanon; par contre, il para\u00eet, \u00e0 premi\u00e8re vue, avoir sur celui-ci l\u2019avantage de travailler sur son propre sol \u00e0 l\u2019\u00e9mancipation de ses fr\u00e8res de couleur et de son pays natal. Le mouvement qu\u2019il organise et dont il devient le chef incontest\u00e9, il a mille fois dit qu\u2019il serait violent et, en d\u00e9pit des provocations ou de quelques initiatives locales qu\u2019il a toujours d\u00e9sapprouv\u00e9es, c\u2019est par la non-violence que le MNC s\u2019est impos\u00e9.<\/p>\n<p>Quant aux probl\u00e8mes de structure, Lumumba a d\u00e9fini clairement sa position, lors de ses conf\u00e9rences \u00e0 \u00ab Pr\u00e9sence Africaine \u00bb : \u00ab Nous n\u2019avons pas d\u2019option \u00e9conomique \u00bb. Il entendait par-l\u00e0 que les questions politiques \u2013 ind\u00e9pendance, centralisme, \u2013 passaient les premi\u00e8res, qu\u2019il fallait r\u00e9ussir la d\u00e9colonisation politique pour cr\u00e9er les instruments de la d\u00e9colonisation \u00e9conomique et sociale.<\/p>\n<p>Or, ces deux hommes, loin de se combattre, se connaissaient et s\u2019aimaient. Fanon m\u2019a souvent parl\u00e9 de Lumumba; lui, si vite en \u00e9veil quand un parti africain se montrait vague ou r\u00e9ticent sur le chapitre des remaniements de structure, il n\u2019a jamais reproch\u00e9 \u00e0 son ami congolais de se faire, m\u00eame involontairement, l\u2019homme de paille du n\u00e9o-colonialisme. Bien au contraire, il voyait en lui l\u2019adversaire intransigeant de toutes les restaurations d\u2019un imp\u00e9rialisme d\u00e9guis\u00e9. Il ne lui reprochait \u2013 et l\u2019on devine avec quelle tendresse \u2013 que cette inalt\u00e9rable confiance en l\u2019homme qui fit sa perte et sa grandeur.<\/p>\n<p>\u00ab On lui donnait, m\u2019a dit Fanon, les preuves qu\u2019un de ses ministres et le trahissait \u00bb. Il allait le trouver, lui montrait les documents, les rapports et lui disait : \u00ab Es-tu un tra\u00eetre ? Regarde-moi dans les yeux et r\u00e9pond \u00bb. Si l\u2019autre niait en soutenant son regard, Lumumba concluait : \u00ab C\u2019est bien, je te crois \u00bb. \u2013 Mais, cette immense bont\u00e9 que des Europ\u00e9ens ont appel\u00e9 na\u00efvet\u00e9, Fanon la jugeait n\u00e9faste en l\u2019occasion : \u00e0 la prendre en elle-m\u00eame, il en \u00e9tait fier, il y voyait un trait fondamental de l\u2019Africain.<\/p>\n<p>Plusieurs fois, l\u2019homme de la violence m\u2019a dit : \u00ab Nous, les Noirs, nous sommes bons; la cruaut\u00e9 nous fait horreur. J\u2019ai cru longtemps que les hommes d\u2019Afrique ne se battraient pas entre eux. H\u00e9las, le sang noir coule, des Noirs le font couler, il coulera longtemps encore; les Blancs s\u2019en vont, mais leurs complices sont parmi nous, arm\u00e9s par eux; la derni\u00e8re bataille du colonis\u00e9 contre le colon, ce sera souvent celle des colonis\u00e9s, entre eux \u00bb. Je le sais : le doctrinaire, en lui, voyait dans la violence l\u2019in\u00e9luctable destin d\u2019un monde en train de se lib\u00e9rer; mais l\u2019homme, en profondeur, la ha\u00efssait. Les divergences et l\u2019amiti\u00e9 de ces deux hommes marquent tout \u00e0 la fois les contradictions qui ravagent l\u2019Afrique et le besoin commun de les d\u00e9passer dans l\u2019unit\u00e9 pan-africaine. Et chacun d\u2019eux retrouvait en lui-m\u00eame ces probl\u00e8mes d\u00e9chirants et la volont\u00e9 de les r\u00e9soudre.<\/p>\n<p>Sur Fanon, tout est encore \u00e0 dire. Mais, Lumumba, mieux connu, garde, malgr\u00e9 tout, maint secret. Nul n\u2019a tent\u00e9 vraiment de d\u00e9couvrir les causes de son \u00e9chec ni pourquoi le grand capital et la banque se sont acharn\u00e9s contre un gouvernement dont le chef n\u2019a jamais cess\u00e9 de r\u00e9p\u00e9ter qu\u2019il ne toucherait pas aux capitaux investis ni de solliciter des investissements nouveaux. C\u2019est \u00e0 cela que serviront les discours qu\u2019on va lire : ils permettront de comprendre pourquoi, malgr\u00e9 la mod\u00e9ration de son programme \u00e9conomique, le leader du MNC \u00e9tait tenu pour un fr\u00e8re d\u2019armes par le r\u00e9volutionnaire Fanon, pour un ennemi mortel par la Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>On lui a reproch\u00e9 de jouer double, triple jeu. Devant un public exclusivement congolais, il se d\u00e9cha\u00eenait; il savait se calmer s\u2019il d\u00e9couvrait des Blancs dans l\u2019assistance et souffler habilement le chaud et le froid; \u00e0 Bruxelles, devant des auditeurs belges, il devenait prudent, charmeur et son premier souci \u00e9tait de rassurer. Cela n\u2019est point faux, mais on peut en dire autant de tous les grands orateurs : ils jugent vite leur public et savent jusqu\u2019o\u00f9 ils peuvent aller. Le lecteur verra d\u2019ailleurs que si la forme varie d\u2019un discours \u00e0 l\u2019autre, le fond ne change pas. Sans doute, Lumumba a \u00e9volu\u00e9 : la pens\u00e9e politique du jeune auteur de \u00ab Le Congo, terre d\u2019avenir, est-il menac\u00e9 ? \u00bb \u2013 \u00e9crit en 1956 \u2013 n\u2019est pas celle de l\u2019homme jeune et m\u00fbri qui fonde le MNC. Il a pu r\u00eaver un moment \u2013 nous saurons pourquoi \u2013 d\u2019une communaut\u00e9 belgo-congolaise; \u00e0 partir du 10 octobre 1958, son opinion est faite et d\u00e9clar\u00e9e, il n\u2019en changera plus, l\u2019ind\u00e9pendance devient son unique objectif.<\/p>\n<p>Ce qui varie le plus \u2013 en fonction du public \u2013 c\u2019est son appr\u00e9ciation de la colonisation belge. Souvent, il insiste sur ses aspects positifs \u2013 avec tant de complaisance, parfois, qu\u2019on croirait entendre un colon : mise en valeur du sol et du sous-sol, oeuvre \u00e9ducatrice des missions, assistance m\u00e9dicale, hygi\u00e8ne, etc. Ne va-t-il pas une fois, jusqu\u2019\u00e0 remercier les soldats de L\u00e9opold II d\u2019avoir d\u00e9livr\u00e9 les Congolais des \u00ab Sauvages Arabes \u00bb qui faisaient la traite des Noirs ? Dans ces cas-l\u00e0, il glisse sur la surexploitation, le travail forc\u00e9, les expropriations fonci\u00e8res, les cultures obligatoires, l\u2019analphab\u00e9tisme d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment maintenu, les r\u00e9pressions sanglantes, le racisme des colons : il se contente de d\u00e9plorer les abus de certains administrateurs ou des petits Blancs.<\/p>\n<p>Et d\u2019autres fois, le ton change, comme dans le discours enregistr\u00e9 du 28 octobre 1959 et, surtout, le 30 juin 1960, dans la fameuse r\u00e9ponse au roi Baudouin : \u00ab Ce que fut notre sort en 80 ans de r\u00e9gime colonialiste, nos blessures sont trop fra\u00eeches et trop douloureuses encore pour que nous puissions le chasser de notre m\u00e9moire\u2026, etc \u00bb. Est-ce le m\u00eame homme qui parle ? Assur\u00e9ment. Ment-il ? Certainement pas. Mais, ces deux conceptions oppos\u00e9es de l\u2019oeuvre \u00ab civilisatrice \u00bb, de la Belgique, s\u2019il nous en d\u00e9couvre tant\u00f4t l\u2019une et tant\u00f4t l\u2019autre, c\u2019est qu\u2019elles coexistent en lui et traduisent la contradiction profonde de ce qu\u2019il faut bien appeler sa classe.<\/p>\n<p>L\u2019exploitation coloniale, en d\u00e9pit d\u2019elle-m\u00eame, a dot\u00e9 le Congo de structures nouvelles. Pour user des mots admis, on compte dans les ann\u00e9es cinquante, 78% de coutumiers, paysans soumis aux chefferies, aux luttes tribales, contre 22% d\u2019extra-coutumiers dont la plupart habite les villes. L\u2019administration a beau mettre son z\u00e8le \u00e0 maintenir la population dans l\u2019ignorance, elle ne peut emp\u00eacher l\u2019exode rural ni la prolif\u00e9ration urbaine, ni la prol\u00e9tarisation ni, au sein des extra-coutumiers, une certaine diff\u00e9renciation n\u00e9e des besoins de l\u2019\u00e9conomie : une petite bourgeoisie congolaise d\u2019employ\u00e9s, de fonctionnaires et de commer\u00e7ants est en voie de formation.<\/p>\n<p>Cette mince \u00ab \u00e9lite \u00bb \u2013 cent cinquante mille personnes sur quatorze millions \u2013 s\u2019oppose aux ruraux but\u00e9s sur leurs rivalit\u00e9s et leurs traditions, command\u00e9s par des \u00ab chefs \u00bb vendus \u00e0 l\u2019administration, et aux ouvriers, violents parfois mais qui, sans v\u00e9ritable organisation r\u00e9volutionnaire, n\u2019ont qu\u2019une conscience de classe encore embryonnaire. La position de la \u00ab petite bourgeoisie \u00bb noire est fort ambigu\u00eb, au d\u00e9part, puisqu\u2019elle croit tirer profit de la colonisation, et que ce profit la met \u00e0 m\u00eame de mesurer l\u2019iniquit\u00e9 du syst\u00e8me. En v\u00e9rit\u00e9, ses membres \u2013 la plupart fort jeunes, puisqu\u2019elle est, elle-m\u00eame, un produit r\u00e9cent de l\u2019\u00e9volution coloniale \u2013 sont recrut\u00e9s par les grandes soci\u00e9t\u00e9s ou l\u2019administration; il n\u2019en est pas encore qui soient, \u00e0 trente ans, petit-bourgeois par naissance.<\/p>\n<p>Le p\u00e8re de Lumumba est un paysan catholique; d\u00e8s six ans, il l\u2019emm\u00e8ne aux champs, ce sont les p\u00e8res passionnistes qui d\u00e9cident que l\u2019enfant ira \u00e0 l\u2019\u00e9cole; plus tard, \u00e0 treize ans, ce sont les missionnaires protestants qui le leur souffleront. En tout cela, le r\u00f4le du p\u00e8re et de l\u2019enfant semble nul. Emile Lumumba a d\u00e9sapprouv\u00e9 son fils quand, \u00e0 treize ans, il est pass\u00e9 \u00e0 la mission su\u00e9doise, mais que pouvait-il faire ? Tout s\u2019est d\u00e9cid\u00e9 en dehors d\u2019eux; les \u00ab Monp\u00e8s \u00bb voulaient en faire un cat\u00e9chiste, les Su\u00e9dois plus pratiques veulent lui donner un m\u00e9tier qui lui permette de quitter la paysannerie pour le salariat et de vivre sur son propre sol, dans une des agglom\u00e9rations que les Blancs ont fait na\u00eetre, en auxiliaire des colons.<\/p>\n<p>Patrice a pass\u00e9 son enfance dans la brousse : on conna\u00eet l\u2019abominable mis\u00e8re des paysans noirs; sans les organisations religieuses qui l\u2019ont pris en charge, cette mis\u00e8re serait son lot, son unique horizon. A-t-il tout de suite compris que les Missions sont les agents recruteurs du colonat ? Non, sans doute. A-t-il vu que la condition de vie rurale est, directement ou indirectement, le produit de l\u2019exploitation coloniale ? Non plus : aux environs de sa naissance, l\u2019administration mesure les d\u00e9savantages de la contrainte trop visible et du travail forc\u00e9. Elle cherche \u00e0 int\u00e9resser le paysan \u00e0 la production, encourage la propri\u00e9t\u00e9 individuelle. Patrice prend la mis\u00e9rable ind\u00e9pendance de son p\u00e8re dans la solitude du paysage congolais pour un Etat de nature : loin d\u2019en \u00eatre responsables, les Blancs sont les bons messieurs qui vont l\u2019en tirer. On a d\u00fb, vers ce moment, lui donner d\u2019\u00e9tranges lumi\u00e8res sur sa situation : la foi chr\u00e9tienne est la redevance que les jeunes congolais paient aux Eglises qui leur apprennent \u00e0 lire.; Les p\u00e8res lui donnaient une ambition farouche de conna\u00eetre sa mis\u00e8re par les causes et, simultan\u00e9ment, l\u2019envie de s\u2019y r\u00e9signer. Il a not\u00e9 cette contradiction, plus tard dans un po\u00e8me :<\/p>\n<p>\u00ab Pour te faire oublier que tu \u00e9tais un homme.<\/p>\n<p>\u00ab On t\u2019apprit \u00e0 chanter les louanges de Dieu<\/p>\n<p>\u00ab Et ces divers cantiques, en rythmant ton calvaire<\/p>\n<p>\u00ab Te donnaient l\u2019esprit en un monde meilleur<\/p>\n<p>\u00ab Mais, en ton coeur de cr\u00e9ature humaine, tu ne demandais gu\u00e8re<\/p>\n<p>\u00ab Que ton droit \u00e0 la vie et ta part de bonheur \u00bb<\/p>\n<p>La religion protestante en m\u00eame temps qu\u2019elle \u00e9mancipe. Et puis, elle offre le salut : le monde meilleur n\u2019est qu\u2019un alibi, mais on est bien forc\u00e9 d\u2019enseigner qu\u2019on y entrera par le m\u00e9rite et non pas en fonction de la couleur. Quel que soit l\u2019effort de nombreux pr\u00eatres pour le masquer, l\u2019\u00e9galitarisme de l\u2019Evangile garde sa valeur dissolvante aux colonies. Il ne s\u2019agit pas seulement sur les cat\u00e9chum\u00e8nes, mais sur le missionnaire lui-m\u00eame, parfois : soit qu\u2019ils aient voulu pr\u00e9venir un congr\u00e8s du Parti socialiste de m\u00e9tropole, soit par conviction, soit par les deux raisons ensemble, les Missionnaires de Scheut ont approuv\u00e9 en 1956, le manifeste d\u2019Il\u00e9o, un \u00e9volu\u00e9 de trente-sept ans qui r\u00e9clamait l\u2019ind\u00e9pendance \u2013 long terme \u2013 du Congo.<\/p>\n<p>Quand Patrice, \u00e0 dix-huit ans, quitte la brousse pour Kindu o\u00f9 la compagnie SYMAF l\u2019embauche \u00e0 titre de \u00ab commis aux \u00e9critures \u00bb, il s\u2019agit, en m\u00eame temps, d\u2019un fait tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019exode rural et de l\u2019\u00e9tape capitale d\u2019une \u00ab prise de conscience \u00bb. Un jeune paysan qui a lu Rousseau et Victor Hugo rencontre tout \u00e0 coup la ville; son niveau de vie se transforme radicalement : il allait \u00e0 l\u2019\u00e9cole en pagne, il se rend au travail en complet veston; il vivait dans une case, il habite une maison et gagne assez d\u2019argent pour acheter et faire venir Pauline, sa fianc\u00e9e Mutetela, qui devient sa femme. Il travaille fr\u00e9n\u00e9tiquement. Les Blancs se pr\u00e9tendent surpris de son z\u00e8le : les Congolais, disent-ils, sont \u00e0 l\u2019ordinaire des paresseux. Mais, ces colons obtus ne comprennent pas que la fameuse \u00ab paresse de l\u2019indig\u00e8ne \u00bb, mythe entretenu dans toutes les colonies, est une forme de sabotage, la r\u00e9sistance passive d\u2019un paysan, d\u2019un man\u0153uvre surexploit\u00e9.<\/p>\n<p>La fr\u00e9n\u00e9sie de Patrice, au contraire, le classe pour un temps, dans la cat\u00e9gorie de ceux qu\u2019il appellera plus tard des \u00ab collabos \u00bb. Ce fils de paysan est, \u00e0 pr\u00e9sent, un \u00ab \u00e9volu\u00e9 \u00bb ; il postule une \u00ab carte d\u2019immatriculation \u00bb et l\u2019obtint difficilement \u2013 ils sont 150 immatricul\u00e9s sur tout le territoire \u2013 gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intervention des Blancs : cela veut dire qu\u2019il parie pour eux; il a pris conscience de son importance, de celle de la jeune \u00ab \u00e9lite \u00bb, qui se forme partout. Les \u00ab \u00e9volu\u00e9s \u00bb forment une couche sociale qui s\u2019apaisait lentement et qui est l\u2019indispensable auxiliaire de grandes compagnies et de l\u2019administration. Noir, Patrice Lumumba tient son puissant orgueil de ses fonctions, de l\u2019instruction re\u00e7ue, des livres lus, de la m\u00e9fiance vaguement d\u00e9f\u00e9rente dont les Blancs l\u2019entourent. C\u2019est \u00e0 cette extraordinaire et commune m\u00e9tamorphose qu\u2019il pense quant il expose, plus tard, les bienfaits de la colonisation.<\/p>\n<p>Mais, sa prise de conscience est double et contradictoire: en m\u00eame temps qu\u2019il jouit de son ascension, de l\u2019estime bienveillante de ses chefs, il conna\u00eet qu\u2019il a, d\u00e8s vingt ans, atteint son z\u00e9nith. Au-dessus de tous les Noirs, il restera pour toujours au-dessous de tous les Blancs. Bien s\u00fbr, il peut gagner davantage, devenir, apr\u00e8s un apprentissage, postier de troisi\u00e8me classe, \u00e0 Stanleyville. Mais quoi ? A valeur \u00e9gale et pour le m\u00eame travail, un commis belge touchera le double de son salaire; en outre, Lumumba sait apr\u00e8s ce foudroyant d\u00e9part, que le li\u00e8vre s\u2019est soudain chang\u00e9 en tortue : il lui faudra vingt-quatre ans pour atteindre la premi\u00e8re classe, apr\u00e8s quoi il y demeurera jusqu\u2019\u00e0 la retraite.<\/p>\n<p>Or, ce rang subalterne est occup\u00e9 d\u2019embl\u00e9e par l\u2019Europ\u00e9en qui peut esp\u00e9rer, de l\u00e0, s\u2019\u00e9lever aux plus hauts emplois. Dans la Force publique, il en est de m\u00eame : un \u00ab N\u00e8gre \u00bb ne peut monter plus haut que le grade de sergent. De m\u00eame aussi dans le secteur priv\u00e9. Les Blancs l\u2019ont \u00e9lev\u00e9 au niveau qu\u2019ils ont souhait\u00e9 et puis ils l\u2019y maintiennent : son destin est aux mains des autres. Il \u00e9prouve sa condition dans l\u2019orgueil et dans l\u2019ali\u00e9nation. Il entrevoit, par del\u00e0 sa situation personnelle, la lutte de classe nue; il \u00e9crira, \u00e0 trente-et-un ans : \u00ab Un v\u00e9ritable duel existe entre les employeurs et les employ\u00e9s au sujet des salaires \u00bb.<\/p>\n<p>Mais, le salariat des \u00e9volu\u00e9s n\u2019est pas le prol\u00e9tariat : les revendications de Lumumba se fondent sur la conscience de sa valeur professionnelle \u2013 comme celles des anarchosyndicalistes en Europe, \u00e0 la fin du si\u00e8cle dernier \u2013 et non sur le besoin qui fonde en tout lieu les exigences des prol\u00e9taires et du sous-prol\u00e9tariat. Vers le m\u00eame temps, il conna\u00eet \u2013 surtout \u00e0 L\u00e9opoldville \u2013 qu\u2019on l\u2019a mystifi\u00e9; son \u00ab immatriculation \u00bb, si p\u00e9niblement obtenue, le d\u00e9tache des Noirs, sans l\u2019assimiler aux Blancs. Par plus que les non-\u00e9volu\u00e9s, l\u2019immatricul\u00e9 n\u2019a le droit d\u2019entrer dans la ville europ\u00e9enne, \u00e0 moins d\u2019y travailler, pas plus qu\u2019eux, il n\u2019\u00e9chappe au couvre-feu; il les retrouve, quand il fait ses achats, au guichet sp\u00e9cial qu\u2019on r\u00e9serve aux Noirs; il est victime comme eux, en toute occasion, en tout lieu, des pratiques s\u00e9gr\u00e9gationnistes.<\/p>\n<p>Or, il faut le noter, le racisme et la s\u00e9gr\u00e9gation sont, pour lui, une exp\u00e9rience nouvelle : on fait, dans la brousse, celle du malheur et de la sous-alimentation, on peut deviner la v\u00e9rit\u00e9 des colonies qui est la surexploitation; mais le racisme n\u2019appara\u00eet gu\u00e8re, faute de contact entre les Noirs et les Blancs : le paternalisme doucereux des Missionnaires a pu lui faire illusion; les pratiques de discrimination se d\u00e9couvrent dans les villes, ce sont elles qui constituent la vie quotidienne du colonis\u00e9. Encore faut-il s\u2019entendre : le prol\u00e9tariat \u00e9reint\u00e9, sous-pay\u00e9, souffre beaucoup plus de la surexploitation que de la discrimination raciste qui en est la cons\u00e9quence.<\/p>\n<p>Quand Lumumba d\u00e9nonce, le 30 juin 1960 : \u00ab le travail harassant exige en \u00e9change de salaires qui ne nous permettaient ni de manger \u00e0 notre faim ni de nous v\u00eatir ou nous loger d\u00e9cemment ni d\u2019\u00e9lever nos enfants\u2026 \u00bb, il parle au nom de tous. Mais, lorsqu\u2019il ajoute : \u00ab Nous avons connu qu\u2019il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les Blancs et des paillotes croulantes pour les Noirs, qu\u2019un Noir n\u2019\u00e9tait jamais admis dans les cin\u00e9mas ni dans les restaurants \u00e0 m\u00eame la coque des p\u00e9niches, aux pieds du Blanc dans sa cabine de luxe \u00bb, c\u2019est la classe des \u00e9volu\u00e9s qui s\u2019exprime par sa voix. Et quand il \u00e9crit en 1956, que \u00ab l\u2019immatriculation devait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme la derni\u00e8re \u00e9tape d\u2019int\u00e9gration \u00bb, il d\u00e9fend les int\u00e9r\u00eats d\u2019une poign\u00e9e d\u2019hommes qu\u2019il contribue par l\u00e0-m\u00eame \u00e0 couper de la masse. De fait, les int\u00e9r\u00eats de cette \u00e9lite, cr\u00e9\u00e9e par les Belges de toute pi\u00e8ce, exigent une assimilation chaque jour plus pouss\u00e9e : \u00e9galit\u00e9 des Blancs et des Noirs sur le march\u00e9 du travail, acc\u00e8s des Africains \u00e0 tous les postes dans la mesure o\u00f9 ils ont les capacit\u00e9s requises.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas, comme on voit, l\u2019africanisation des cadres qu\u2019il revendique, mais leur semi-africanisation. N\u2019est-il pas \u00e0 craindre, en ce cas, que les Noirs admis aux postes sup\u00e9rieurs soient des complices de l\u2019oppression coloniale ou tout au moins des otages ? Lumumba n\u2019est pas encore conscient du probl\u00e8me. De fait, l\u2019ann\u00e9e m\u00eame o\u00f9 Il\u00e9o, dans son manifeste, exige l\u2019ind\u00e9pendance \u00e0 terme, Patrice en est encore \u00e0 tracer l\u2019esquisse d\u2019une \u00ab communaut\u00e9 belgo-congolaise \u00bb. A l\u2019int\u00e9rieur de cette communaut\u00e9, il demande l\u2019\u00e9galit\u00e9 des citoyens. Mais, cette \u00e9galit\u00e9, d\u2019ici longtemps, ne jouera qu\u2019en faveur des \u00e9volu\u00e9s : \u00ab Nous croyons qu\u2019il serait possible d\u2019accorder dans un avenir relativement proche, des droits politiques aux \u00e9lites congolaises et aux Belges du Congo, suivant certains crit\u00e8res qui seront \u00e9tablis par le gouvernement \u00bb.<\/p>\n<p>Cependant, Lumumba, d\u00e8s cette \u00e9poque, est le contraire de ceux qu\u2019il nommera plus tard des \u00ab collabos \u00bb. C\u2019est qu\u2019il \u00e9prouve jusqu\u2019au bout la contradiction de sa classe : cr\u00e9\u00e9e de toute pi\u00e8ce du capitalisme belge l\u2019ont coup\u00e9e des masses et qu\u2019elle n\u2019a d\u2019autre avenir que dans le syst\u00e8me colonial, mais, dans le m\u00eame moment, il a conclu de son exp\u00e9rience urbaine que cet avenir lui est d\u00e9finitivement refus\u00e9 par les colons et l\u2019administration. La \u00ab communaut\u00e9 belgo-congolaise \u00bb, dans le moment m\u00eame qu\u2019il la propose, il n\u2019y croit plus : la rigidit\u00e9 du syst\u00e8me qui l\u2019a suscit\u00e9e pour mieux l\u2019exploiter, il l\u2019a d\u00e9couverte enfin; aucune r\u00e9forme n\u2019est concevable par cette seule raison que le colonialisme se maintient par la contrainte et dispara\u00eet quand il fait des concessions. La seule solution sera r\u00e9volutionnaire : la rupture, l\u2019ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p>Il\u00e9o, nous venons de le voir, l\u2019avait r\u00e9clam\u00e9e avant lui. Et Kasa-Vubu, chef de la puissante Abako. Lumumba n\u2019a pas \u00ab invent\u00e9 \u00bb l\u2019ind\u00e9pendance; d\u2019autres lui en ont d\u00e9couvert la n\u00e9cessit\u00e9. S\u2019il en fut pourtant le promoteur et le martyr, c\u2019est qu\u2019il la voulait compl\u00e8te et pl\u00e9ni\u00e8re sans que les \u00e9v\u00e9nements lui aient donn\u00e9 la possibilit\u00e9 de la r\u00e9aliser. De fait, la plupart des organisations nationales se forment n\u00e9cessairement dans un cadre r\u00e9gional : le PSA s\u2019\u00e9tablit au Kwango Kwilu, le CEREA au Kivu : ils parviennent difficilement \u00e0 concilier les ethnies, mais par cette raison m\u00eame, ils ont du mal \u00e0 s\u2019\u00e9tendre au-del\u00e0 des provinces. Leur nationalisme quand il existe est, en fait, un f\u00e9d\u00e9ralisme : ils r\u00eavent d\u2019un pouvoir central tr\u00e8s limit\u00e9 dont la principale fonction serait d\u2019unir des provinces autonomes.<\/p>\n<p>A L\u00e9opoldville, les choses vont plus loin encore : la sup\u00e9riorit\u00e9 num\u00e9rique des Bakongo permet \u00e0 l\u2019Abako d\u2019\u00eatre tout \u00e0 la fois un parti r\u00e9gional et ethnique. Pour ne consid\u00e9rer que ce dernier cas, il r\u00e9sulte de l\u00e0 une double cons\u00e9quence : l\u2019Abako est un mouvement puissant mais archa\u00efque; soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te et parti de masse, tout ensemble, ses principaux chefs sont des \u00e9volu\u00e9s, mais qui ne sont pas coup\u00e9s du peuple parce qu\u2019ils en ont repris la revendication fondamentale : ind\u00e9pendance imm\u00e9diate pour le Bas-Congo. Kasa- Vubu, le premier d\u2019entre eux, est un personnage ambigu, secret, dont on pourrait dire tout \u00e0 la fois qu\u2019il a su, bien que recrut\u00e9 par l\u2019administration, rester en contact direct avec sa base ethnique et qu\u2019il n\u2019a jamais eu ni les moyens ni l\u2019occasion ni la volont\u00e9 de s\u2019\u00e9lever jusqu\u2019\u00e0 la conscience claire de sa classe : s\u00e9minaire sans la foi puis instituteur, il est uni au Bakongo par un lien obscur, messianique; il est leur chef religieux, leur roi, la preuve vivante qu\u2019ils sont le peuple \u00e9lu.<\/p>\n<p>Elu pr\u00e9sident du Congo ind\u00e9pendant, il vivra tout \u00e0 coup dans la contradiction la plus enti\u00e8re : son office lui commande de pr\u00e9server l\u2019unit\u00e9 nationale, en particulier contre la s\u00e9cession katangaise qui risque de ruiner le Congo, son peuple r\u00e9clame de lui qu\u2019il soit luim\u00eame s\u00e9cessionniste et restaure en reprenant au Congo fran\u00e7ais quelques territoires \u2013 l\u2019antique royaume Kongo. Incapable de dominer la situation, il oscillera d\u2019un f\u00e9d\u00e9ralisme anarchique \u00e0 un centralisme dictatorial, appuy\u00e9 sur la force militaire. Surtout, il fera le jeu de l\u2019imp\u00e9rialisme, inconsciemment d\u2019abord et puis tr\u00e8s consciemment : il ne s\u2019agit point ici de psychologie, mais de d\u00e9termination objective : s\u00e9paratiste en son essence, l\u2019Abako, apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance, devait ruiner l\u2019oeuvre des nationalistes au profit des puissances \u00e9trang\u00e8res.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 Lumumba s\u2019\u00e9veille \u00e0 la conscience nationale, par contre, avant l\u2019ind\u00e9pendance, ce mouvement confus, \u00e0 la fois obscurantiste et r\u00e9volutionnaire, a fait plus qu\u2019aucun parti pour la lib\u00e9ration du Congo. D\u00e8s 56, il r\u00e9pondait au manifeste d\u2019Il\u00e9o, aux r\u00e9flexions de Lumumba sur \u00ab la communaut\u00e9 \u00bb en r\u00e9clamant l\u2019ind\u00e9pendance imm\u00e9diate et la nationalisation des grandes entreprises. On aurait pu croire qu\u2019il avait un programme r\u00e9volutionnaire et socialiste ou, \u00e0 tout le moins, que les revendications de la base parvenaient jusqu\u2019au sommet : mais non, la suite l\u2019a bien prouv\u00e9. Il ne s\u2019agissait que d\u2019une surench\u00e8re : il fallait que l\u2019Abako fut le plus radical des partis. En v\u00e9rit\u00e9, il l\u2019\u00e9tait : en ce sens que les Bakongo repr\u00e9sentent 50% de la population noire, \u00e0 L\u00e9opoldville, et qu\u2019ils fournissent la ville de sa main d\u2019oeuvre non-qualifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Disciplin\u00e9s, on peut les mobiliser \u00e0 chaque instant, par des mots d\u2019ordre clandestins : ce sont eux qui font les gr\u00e8ves, les campagnes de d\u00e9sob\u00e9issance; que leurs chefs interdisent de voter, pas un n\u2019approche des urnes. Ce sont eux aussi qui \u2013 sur des ordres pr\u00e9cis ou malgr\u00e9 des interdits rigoureux ? La question reste dans r\u00e9ponse \u2013 ont fait les \u00e9meutes de janvier 1959. Les \u00e9volu\u00e9s n\u2019avaient aucun pouvoir sur les masses \u2013 sauf au Bas-Congo \u2013 leur nombre et leur mode de vie les rendaient incapables de passer \u00e0 l\u2019action directement. Il faut reconna\u00eetre qu\u2019ils ont eu peu de poids dans les \u00e9v\u00e9nements de janvier 59. En v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est la crise \u00e9conomique, cette r\u00e9cession coloniale qui touche durement la m\u00e9tropole, et l\u2019agitation des masses prol\u00e9taris\u00e9es dont le niveau de vie se d\u00e9t\u00e9riore sensiblement, c\u2019est cela \u2013 joint aux maladresses de l\u2019administration \u2013 qui a d\u00e9cid\u00e9 le gouvernement m\u00e9tropolitain \u00e0 donner brusquement au Congo son ind\u00e9pendance, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 troquer \u2013 avec l\u2019approbation des grandes compagnies \u2013 le r\u00e9gime colonial contre un n\u00e9o-colonialisme.<\/p>\n<p>Lumumba n\u2019a pas fait la r\u00e9volution congolaise; sa situation d\u2019\u00e9volu\u00e9 coup\u00e9 du prol\u00e9tariat urbain et davantage encore des campagnes lui interdisait de recourir \u00e0 la violence : sa r\u00e9solution \u2013 il s\u2019y tient jusqu\u2019\u00e0 la mort \u2013 d\u2019\u00eatre un \u00ab non-violent \u00bb a pour origine, beaucoup plus qu\u2019un principe ou qu\u2019un trait de caract\u00e8re, une reconnaissance lucide de ses pouvoirs. D\u00e8s 56, il est \u00e0 Stanleyville, l\u2019idole des foules. Mais, une idole n\u2019est pas un leader, \u00e0 la fa\u00e7on de N\u2019Krumah qu\u2019il admire, et moins encore un sorcier comme ce Kasa-Vubu qui l\u2019inqui\u00e8te. Il le sait : il sait qu\u2019il peut convaincre un auditoire, avec ce don qu\u2019il a de parler n\u2019importe o\u00f9, \u00e0 n\u2019importe qui et cette culture qu\u2019il a re\u00e7ue des Belges et qui se retourne contre eux; mais il faut d\u2019autres dons que la parole pour donner le pouvoir de lancer des hommes, les mains nues, contre des mitraillettes.<\/p>\n<p>Pourtant, c\u2019est lui qui va capter la r\u00e9volution au passage, la marquer de son sceau, l\u2019orienter. Pourquoi ? Parce que sa condition d\u2019assimil\u00e9 et la nature de son travail lui permettent de s\u2019\u00e9lever jusqu\u2019\u00e0 l\u2019universalit\u00e9. Il a connu la brousse, les petites agglom\u00e9rations urbaines, les grandes villes de province et la capitale : il a, d\u00e8s dix-huit ans, \u00e9chapp\u00e9 au provincialisme. Ses lectures et l\u2019enseignement chr\u00e9tien lui ont donn\u00e9 une image de l\u2019homme, encore abstraite mais d\u00e9gag\u00e9e du racisme; il est frappant que, dans ses discours, il explique la situation du Congo par des r\u00e9f\u00e9rences constantes \u00e0 la R\u00e9volution fran\u00e7aise, \u00e0 la lutte des Pays- Bas contre les Espagnols. Et, bien entendu, il y a, dans ces allusions, quelque chose comme un argument ad hominem : comment pourriez-vous, Blancs, emp\u00eacher les Noirs de faire ce que vous avez fait ?<\/p>\n<p>Mais, au-del\u00e0 de ces intentions pol\u00e9miques, il se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 un humanisme de principe qui ne peut pas ne pas \u00eatre l\u2019id\u00e9ologie des \u00e9volu\u00e9s : c\u2019est au nom de l\u2019homo faber, en effet, que ceux-ci r\u00e9clament l\u2019\u00e9galit\u00e9 des Belges et des Congolais sur le march\u00e9 du travail. Ce concept universel place Lumumba d\u2019embl\u00e9e au-dessus des ethnies et du tribalisme : il permet \u00e0 cet errant de profiter de ses voyages et de d\u00e9chiffrer les probl\u00e8mes locaux en fonction de l\u2019universel. C\u2019est sous cet angle de vue qu\u2019il saisira \u2013 par-del\u00e0 les diversit\u00e9s des coutumes, les rivalit\u00e9s et les discordes \u2013 l\u2019unit\u00e9 des besoins, des int\u00e9r\u00eats, des souffrances.<\/p>\n<p>L\u2019administration l\u2019a plac\u00e9 au-dessus du niveau commun : c\u2019est l\u2019isoler, sans aucun doute, mais c\u2019est aussi lui permettre de comprendre la condition du Congolais dans sa g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9. D\u00e9sormais, quel que soit l\u2019auditoire, il ne cesse d\u2019affirmer l\u2019unit\u00e9 de sa patrie : ce qui divise les hommes, ce sont des vestiges d\u2019un pass\u00e9 pr\u00e9-colonial soigneusement conserv\u00e9s par l\u2019administration; ce qui les unit, n\u00e9gativement aujourd\u2019hui, c\u2019est un certain malheur commun, plus profond que les traditions et les coutumes puisqu\u2019il les attaque aux sources de la vie par le surtravail et la sous-alimentation; bref, c\u2019est la colonisation belge qui cr\u00e9e la nation congolaise par une agression perp\u00e9tuelle et omnipr\u00e9sente.<\/p>\n<p>C\u2019est vrai et c\u2019est faux. La colonisation unifie, mais elle divise au moins autant : non seulement par calcul et machiav\u00e9lisme \u2013 ce ne serait rien \u2013 mais par la division du travail qu\u2019elle introduit et les couches sociales qu\u2019elle cr\u00e9e et stratifie. Les liens socio-professionnels tendent \u00e0 l\u2019emporter dans les villes, sur les liens tribaux, mais \u00e0 mieux regarder, les divisions selon l\u2019emploi, le niveau de vie et l\u2019instruction se surajoutent aux divisions ethniques \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des quartiers noirs. A quoi, il faut ajouter les conflits qui opposent les premiers en date des urbanis\u00e9s aux derniers. Le prol\u00e9tariat des camps n\u2019est pas celui des villes et surtout, les \u00ab coutumiers \u00bb ruraux dirig\u00e9s par une chefferie conservatrice et, le plus souvent, vendue aux Europ\u00e9ens n\u2019entrent pas dans les vues des citadins \u00e9volu\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais, la petite bourgeoisie fran\u00e7aise au temps de la R\u00e9volution : en face d\u2019un prol\u00e9tariat sans organisation, aux revendications confuses et d\u2019une paysannerie dont elle est issue et dont elle croit conna\u00eetre les aspirations, elle se prend pour la classe universelle; la seule diff\u00e9renciation dont elle veut tenir compte ne ressortit pas de l\u2019\u00e9conomie : les \u00e9volu\u00e9s se d\u00e9finissent eux-m\u00eames, selon le voeu de l\u2019administration coloniale, par leur degr\u00e9 d\u2019instruction; la culture qu\u2019ils ont re\u00e7ue, c\u2019est leur orgueil et leur substance la plus intime : elle leur impose, pensent les meilleurs, le devoir rigoureux de conduite leurs fr\u00e8res analphab\u00e8tes des camps et de la brousse vers l\u2019autonomie ou l\u2019ind\u00e9pendance. Je dis que cette illusion est in\u00e9vitable : comment Lumumba \u2013 qui allait \u00e0 l\u2019\u00e9cole des \u00ab Monp\u00e8s \u00bb en pagne et qui gardera jusqu\u2019\u00e0 sa mort des attaches paysannes \u2013 pourrait-il se tenir vraiment pour le repr\u00e9sentant d\u2019une classe nouvelle; s\u2019il vit mieux, c\u2019est par son m\u00e9rite, tout simplement.<\/p>\n<p>Le mot abject et fort adroitement choisi d\u2019\u00e9volu\u00e9 masque la v\u00e9rit\u00e9 : une petite couche de privil\u00e9gi\u00e9s se prend pour l\u2019aile avanc\u00e9e des colonis\u00e9s. Tout conspire \u00e0 tromper Lumumba : en ao\u00fbt 56, les revendications des \u00e9volu\u00e9s furent soutenues, lors de l\u2019assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019A.PI.C. par l\u2019unanimit\u00e9 des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s. Il voit dans cet accord des masses et de l\u2019\u00e9lite un signe de l\u2019unit\u00e9 profonde des Congolais. A la lumi\u00e8re des \u00e9v\u00e9nements, nous comprenons aujourd\u2019hui qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une entente abstraite : les masses indig\u00e8nes sont fi\u00e8res de leurs \u00ab \u00e9volu\u00e9s \u00bb qui font la preuve pour tous qu\u2019un Noir, pourvu qu\u2019on lui en offre l\u2019occasion, peut \u00e9galer ou surpasser un Blanc; elles appuient les exigences de l\u2019\u00e9lite privil\u00e9gi\u00e9e \u2013 surtout en paroles et par des applaudissements \u2013 parce qu\u2019elles y voient une prise de position radicale de l\u2019exploit\u00e9 en face de l\u2019employeur : c\u2019est un exemple et un symbole, \u00e0 partir de-l\u00e0, les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s peuvent envisager une radicalisation des revendications ouvri\u00e8res. Mais celle-ci, quand les circonstances la produiront, aura pour effet de briser net l\u2019alliance des masses et de la petite bourgeoisie.<\/p>\n<p>Lumumba s\u2019y est tromp\u00e9, mais cette in\u00e9vitable erreur a eu des cons\u00e9quences positives; pour tout dire, il a eu raison, historiquement, de la commettre. C\u2019est elle qui lui a permis d\u2019affirmer avec tant de force que l\u2019unit\u00e9 seule permettrait au Congo d\u2019obtenir l\u2019ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p>Cette formule, si souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, est d\u2019ailleurs parfaitement juste \u00e0 la condition d\u2019ajouter que le mouvement unitaire doit venir de la base et d\u00e9ferler sur le pays en ras de mar\u00e9e. Pour le malheur du Congo, les divisions sociales, la timidit\u00e9 des revendications, l\u2019absence d\u2019appareil r\u00e9volutionnaire issu des masses et contr\u00f4l\u00e9 par elles ont rendu, rendent encore ce d\u00e9ferlement impossible : ce sera l\u2019histoire de la d\u00e9cade prochaine. Lumumba, \u00e9cout\u00e9 partout dans l\u2019enthousiasme, pouvait croire que les masses suivraient les \u00e9volu\u00e9s jusqu\u2019au bout. Cette unit\u00e9 qu\u2019il tenait \u00e0 la fois pour d\u00e9j\u00e0 r\u00e9alis\u00e9e et toute \u00e0 faire, \u00e0 demi moyen, fin supr\u00eame \u00e0 demi, c\u2019\u00e9tait \u00e0 ses yeux la Nation elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>La Nation : le Congo s\u2019unifiant par la lutte qu\u2019il m\u00e8nerait pour son ind\u00e9pendance. Mais, le futur Premier ministre ne pousse pas la na\u00efvet\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 croire que ce rassemblement se ferait dans la spontan\u00e9it\u00e9. Il pose simplement ce principe n\u00e9gatif : l\u2019administration divise pour r\u00e9gner, le seul moyen de lui faire perdre sa puissance est de supprimer partout les divisions qu\u2019elle a cr\u00e9\u00e9es. Il faut en finir avec le tribalisme, avec le provincialisme, avec les conflits artificiels et les cloisons \u00e9tanches qu\u2019elle maintient. La d\u00e9mocratie, oui. Mais qu\u2019on n\u2019aille pas la confondre, comme Il\u00e9o, avec un f\u00e9d\u00e9ralisme. Quelle que soit l\u2019intention, si minime que soit l\u2019autonomie r\u00e9gionale qu\u2019un parti r\u00e9clame, c\u2019est le ver dans le fruit, elle g\u00e2tera tout, l\u2019imp\u00e9rialisme l\u2019exploitera sur-le champ.<\/p>\n<p>Lumumba comprend que l\u2019Abako sera pendant quelques temps un remarquable outil pour renverser le colonialisme et qu\u2019elle risquera plus tard d\u2019\u00eatre le meilleur instrument pour le restaurer. Postier, son travail l\u2019int\u00e8gre \u00e0 l\u2019administration coloniale et lui permet d\u2019en d\u00e9couvrir le caract\u00e8re principal : la centralisation. Cette d\u00e9couverte lui est d\u2019autant plus facile que le hasard a fait de lui un rouage du syst\u00e8me centralis\u00e9 des communications. Les postes \u00e9tendent leur r\u00e9seau \u00e0 toutes les provinces, \u00e0 la brousse m\u00eame; par elles, les ordres du gouvernement sont transmis aux gendarmeries locales, \u00e0 la Force publique. La nation congolaise, si elle doit un jour exister, devra sa coh\u00e9sion \u00e0 un pareil centralisme : Patrice r\u00eave d\u2019un pouvoir synth\u00e9tique de rassemblement, agissant partout, imposant partout la concorde, la communaut\u00e9 d\u2019action, recevant des informations des bourgs les plus lointains, les concentrant, basant sur elles l\u2019orientation de sa politique et renvoyant par le m\u00eame chemin, jusque dans les hameaux les informations et les ordres \u00e0 ses repr\u00e9sentants.<\/p>\n<p>Le gouvernement atomise est au niveau qu\u2019ils unifie de l\u2019ext\u00e9rieur, en tant que sujets du roi. L\u2019ind\u00e9pendance ne sera qu\u2019un mot si l\u2019on ne substitue \u00e0 cette coh\u00e9sion par le dehors une totalisation par l\u2019int\u00e9rieur. L\u2019administration belge ne peut \u00eatre remplac\u00e9e que par un parti de masse, omnipr\u00e9sent, comme elle, d\u00e9mocratique \u2013 cela veut dire issu du peuple et contr\u00f4l\u00e9 par lui. Mais d\u2019autant plus autoritaire que \u2013 aussi longtemps du moins que le Congo libre ne se sera pas donn\u00e9 ses institutions \u2013 lui seul sera la charge de d\u00e9fendre la Nation contre les effets encore virulents d\u2019une atomisation pratique pendant quatre-vingts ans. Lumumba est si conscient des p\u00e9rils qu\u2019il souhaite remplacer l\u2019inutile multiplicit\u00e9 des mouvements nationalistes par un parti unique. Sur ce projet, nous avons peu de renseignements. On sait toutefois qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un parti \u00e0 l\u2019africaine : non pas, comme le PC d\u2019Urss, un organe restreint qui coopte ses nouveaux membres, mais la population enti\u00e8re, hommes et femmes, chacun devenant en m\u00eame temps citoyen et militant.<\/p>\n<p>Il craignait que l\u2019opposition, si elle devait rester \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du Parti, ne conduisit \u00e0 quelque s\u00e9paratisme, donc \u00e0 la mort du Congo. A l\u2019int\u00e9rieur, il ne l\u2019e\u00fbt pas refus\u00e9e. Il a souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9 que les discussions y seraient franches et libres. Ce qu\u2019il n\u2019a pas dit, mais qui va de soi, comme en tous les cas d\u2019extr\u00eame urgence, c\u2019est que les minorit\u00e9s, apr\u00e8s les votes, seraient contraintes d\u2019adopter le point de vue des majorit\u00e9s et que l\u2019opposition, chaque fois dissoute pour rena\u00eetre ailleurs, \u00e0 propos d\u2019autres probl\u00e8mes, ne repr\u00e9senterait, en somme, que le libre exercice du jugement de chacun dans la circonstance pr\u00e9sente et serait priv\u00e9e de moyens de se constituer une m\u00e9moire, de se structurer comme un parti dans le parti.<\/p>\n<p>Il attachait moins d\u2019importance \u2013 en tout cas pour les premiers temps de l\u2019ind\u00e9pendance \u2013 l\u2019\u00e9laboration d\u2019un programme \u00e9conomique et social qu\u2019\u00e0 cette fonction primordiale du parti, griffe \u00e9treignant le Congo \u00e0 la place de la vieille serre coloniale : emp\u00eacher \u00e0 tout prix l\u2019effritement du pays. Mais, ce souci m\u00eame avait des motifs \u00e9conomiques : il n\u2019ignorait rien des manoeuvres de la Conakat et n\u2019avait aucun doute sur ce qui r\u00e9sulterait de la s\u00e9cession katangaise. Ainsi, ce jacobinisme politique s\u2019inspirait, au fond, d\u2019une connaissance pratique des r\u00e9alit\u00e9s congolaises. Tout ce qui s\u2019est pass\u00e9 par la suite, ses discours prouvent qu\u2019il le pr\u00e9voyait : sa seule erreur fut de croire qu\u2019on pouvait conjurer le d\u00e9sastre par la cr\u00e9ation d\u2019un grand parti moderne qui rempla\u00e7\u00e2t en temps voulu la force coercitive de l\u2019occupant.<\/p>\n<p>On sait que la m\u00e9tropole servit, bien malgr\u00e9 elle, de lieu de rencontre \u00e0 des Congolais d\u2019ethnies diff\u00e9rentes. Ce fut \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019Exposition universelle. L\u2019unit\u00e9 de leurs oppresseurs blancs fait d\u00e9couvrir n\u00e9gativement \u00e0 ces Noirs isol\u00e9s dans Bruxelles leur unit\u00e9 d\u2019opprim\u00e9s, plus forte, croient-ils, que leurs divisions. De fait, en Belgique, les Congolais n\u2019ont conscience que de ce qui les rapproche. Au retour, ils conservent l\u2019abstraite esp\u00e9rance de souder les colonis\u00e9s, d\u2019o\u00f9 qu\u2019ils viennent en un parti supra-ethnique. Ce parti, Lumumba, seul, est qualifi\u00e9 pour le fonder. Ce sera le MNC. Mais, la composition du mouvement r\u00e9v\u00e8le bient\u00f4t sa nature : il est universaliste, par del\u00e0 les ethnies et les fronti\u00e8res, parce que ses militants sont des universalit\u00e9s, en un mot c\u2019est le mouvement des \u00e9volu\u00e9s; on lui trouvera des militants un peu partout et sans trop de peine \u2013 au moins dans les villes \u2013 parce que l\u2019administration et les grandes compagnies ont r\u00e9parti partout les fonctionnaires et les employ\u00e9s qu\u2019elles ont forg\u00e9s. Mais, le r\u00eave de faire un parti de masse s\u2019effondre : c\u2019est tout au plus un parti de cadres et d\u2019agitateurs. La faute n\u2019en est \u00e0 personne : il n\u2019en pouvait \u00eatre autrement; le MNC c\u2019est la petite bourgeoisie congolaise en train de d\u00e9couvrir son id\u00e9ologie de classe.<\/p>\n<p>Lumumba est le plus radical : lucide et aveugle, tout ensemble, s\u2019il ne voit pas le conditionnement social et l\u2019impossibilit\u00e9 pr\u00e9sente de son unitarisme, il comprend fort bien au contraire que les probl\u00e8mes s\u2019il gagne, qu\u2019il formera le premier gouvernement. Mais, son intelligence et son d\u00e9vouement profond \u00e0 la cause africaine font de lui un Robespierre noir. Son entreprise est \u00e0 la fois limit\u00e9e \u2013 politique, d\u2019abord, le reste viendra en son temps \u2013 et universelle. Les \u00ab Monp\u00e8s \u00bb l\u2019ont arrach\u00e9 au monde coutumier des non-\u00e9volu\u00e9s; il s\u2019est m\u00eame, au d\u00e9part, gris\u00e9 par son jeune savoir, fait le porte-parole de l\u2019\u00e9lite, il a r\u00e9clam\u00e9 pour elle l\u2019int\u00e9gration compl\u00e8te. Mais, l\u2019universalisme, en lui, a fini par tout emporter. Sans doute, est-ce un principe id\u00e9ologique de sa classe. Et, nous l\u2019avons vu, une illusion d\u2019optique. Mais, cet humanisme qui, chez les autres, masque la particularit\u00e9 des int\u00e9r\u00eats de classe, il en a fait sa passion personnelle; il s\u2019y d\u00e9voue tout entier, il veut rendre aux sous-hommes de la surexploitation coloniale leur humanit\u00e9 natale.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, cela ne se fait pas sans un remaniement de toutes les structures, bref sans r\u00e9forme agraire et sans nationalisation : sa formation de d\u00e9mocrate bourgeois l\u2019emp\u00eache de discerner la n\u00e9cessit\u00e9 de cette restructuration fondamentale. Ce n\u2019est pas si grave : comment l\u2019e\u00fbt-il d\u00e9couverte en l\u2019absence d\u2019organisations politiques ? Eut-il gard\u00e9 plus longtemps le pouvoir, les hommes et les circonstances l\u2019eussent mis au pied du mur : n\u00e9o-colonialisme ou socialisme africain. N\u2019ayons aucun doute sur le choix qu\u2019il e\u00fbt fait. Malheureusement, en fondant le MNC, en prenant des contacts avec les leaders des autres partis \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire avec d\u2019autres \u00e9volu\u00e9s \u2013 il mettait en place, sans le moindre soup\u00e7on, les \u00e9l\u00e9ments les plus actifs de sa propre classe, c\u2019est-\u00e0-dire des hommes que leurs int\u00e9r\u00eats communs et particuliers disposaient depuis longtemps \u00e0 le trahir, qui d\u00e8s les premiers jours de juin 60, consid\u00e9r\u00e8rent qu\u2019il les avait trahis.<\/p>\n<p>De fait, le conflit qui l\u2019opposa \u00e0 ses ministres, \u00e0 la minorit\u00e9 du Parlement, n\u2019a pas d\u2019autre origine : ces petits bourgeois voulaient constituer la petite bourgeoisie en classe dirigeante \u2013 ce qui revenait objectivement \u00e0 se rapprocher des puissances imp\u00e9rialistes; il se voulait guide, ne se croyait d\u2019aucune classe, refusait, dans son z\u00e8le centralisateur, de prendre au s\u00e9rieux les diff\u00e9renciations d\u2019origine \u00e9conomique ni plus ni moins que les divisions tribales : le parti unique ferait sauter ces barri\u00e8res comme les autres et concilierait tous les int\u00e9r\u00eats. Il se peut d\u2019ailleurs qu\u2019il ait eu, plus ou moins clairement, le projet de r\u00e9organiser l\u2019\u00e9conomie par \u00e9tapes et qu\u2019il ait, par prudence, tenu ses intentions secr\u00e8tes.<\/p>\n<p>On l\u2019en soup\u00e7onnait en tout cas : et ce n\u2019est pas seulement l\u2019affaire des avions russes qui l\u2019a fait taxer brusquement de communisme. Les plus avis\u00e9s des parlementaires et des ministres craignaient certainement que son jacobinisme ne s\u2019achev\u00e2t en socialisme par la vertu m\u00eame de son humanisme unitaire. Ce qui importe, en tout cas, c\u2019est qu\u2019il a mis sa classe au pouvoir et qu\u2019il se disposait \u00e0 gouverner contre elle. Pouvait-il en \u00eatre autrement ? Non : le prol\u00e9tariat, pendant les derni\u00e8res ann\u00e9es de la colonisation, n\u2019a pas fait un acte qui p\u00fbt l\u2019imposer \u00e0 ces petits bourgeois comme un interlocuteur valable.<br \/>\nA son retour d\u2019Accra, le leader du futur Parti unique devient en fait l\u2019homme de la conciliation : sous son influence, le MNC tenta de s\u2019allier aux principaux mouvements nationalistes. Le Front commun qu\u2019il a mis sur pied gagnera les \u00e9lections de 60. Mais, la victoire l\u00e9galiste de ce cartel ne doit pas nous en masquer la fragilit\u00e9 : tant qu\u2019il s\u2019est agi d\u2019une simple propagande commune, d\u2019un accord limit\u00e9 \u00e0 ce seul mot d\u2019ordre, l\u2019ind\u00e9pendance, on a, pour un instant, mis les particularismes de c\u00f4t\u00e9; mais si les vainqueurs gouvernent \u2013 et qui d\u2019autre gouvernerait ? \u2013 le Front \u00e9clatera pour les deux raisons d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9es que la base r\u00e9elle des partis alli\u00e9s est, pour chacun, provinciale \u2013 m\u00eame le \u00ab MNC\/Lumumba \u00bb est avant tout soutenu par les extra-coutumiers de Stanleyville \u2013 et que l\u2019universalisme culturel cache mal le d\u00e9sir, chez les leaders, de constituer avec leurs troupes la nouvelle classe dirigeante.<\/p>\n<p>D\u00e8s ce moment, la puret\u00e9 et l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de Lumumba le condamnaient : l\u2019histoire se faisait par lui, mais contre lui. Leader incontest\u00e9 du centralisme, ses ennemis se d\u00e9clarent aussit\u00f4t qu\u2019il a montr\u00e9 son pouvoir d\u2019orateur et son adresse de n\u00e9gociateur. Il y aura d\u2019abord Tshombe et les membres de la Conakat : ces Katangais pr\u00e9tendent que leur province nourrit \u00e0 elle seule tous les Congolais; si l\u2019on coupait les liens qui la rattachent \u00e0 des r\u00e9gions ingrates et besogneuses, elle jouirait seule de sa richesse. Il y aura l\u2019in\u00e9vitable scission du parti centralisateur : Kalonji fondera le \u00ab MNC\/Kalonji \u00bb qui s\u2019implantera dans le Sud-Kasa\u00ef; ici, les rivalit\u00e9s politiques, au contraire de ce qui se passe pour les autres groupements, d\u00e9termineront le s\u00e9paratisme ethnique.<\/p>\n<p>Enfin, l\u2019Abako demeure irr\u00e9ductible : Lumumba multiplie les avances \u00e0 Kasa-Vubu qui n\u2019y r\u00e9pond pas. Quand l\u2019ind\u00e9pendance est acquise et qu\u2019il faut constituer un gouvernement, deux grandes forces restent face-\u00e0-face : l\u2019Abako, toujours intransigeant, le Bloc nationaliste (MNC et partis alli\u00e9s) souple et d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 trouver un compromis durable. La Conakat qui se dit, elle, f\u00e9d\u00e9raliste, accepte la premi\u00e8re d\u2019entrer, sous conditions, dans un gouvernement central : ce n\u2019est qu\u2019une man\u0153uvre, dont le sens n\u2019\u00e9chappera pas. Entre les deux mouvements, le ministre belge Ganshof h\u00e9site : Lumumba a contribu\u00e9, lors de r\u00e9centes \u00e9meutes, \u00e0 maintenir l\u2019ordre public. Ses d\u00e9clarations sont mod\u00e9r\u00e9es, il n\u2019a pas de programme \u00e9conomique, cent fois il a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 qu\u2019il garantissait les propri\u00e9t\u00e9s des colons. Et puis, consid\u00e9ration de d\u00e9tail, son groupe a obtenu aux \u00e9lections la majorit\u00e9 des voix. Mais, son centralisme effraie.<\/p>\n<p>Les colons sont contre lui. Kasa-Vubu est plus dangereux peut-\u00eatre, c\u2019est le ma\u00eetre de la violence : mais c\u2019est aussi le ma\u00eetre de la discorde; son f\u00e9d\u00e9ralisme recouvre le s\u00e9paratisme passionn\u00e9 de son ethnie. Le ministre commence par charger Lumumba d\u2019une \u00ab mission d\u2019information en vue de la constitution d\u2019un gouvernement congolais \u00bb. La longueur et la lourdeur de cette formule trahit assez l\u2019embarras de son auteur. Lumumba fait preuve d\u2019un parfait r\u00e9alisme en la simplifiant comme suit : \u00ab Je suis charg\u00e9 de constituer le gouvernement \u00bb. Mais, d\u00e8s le 17, Ganshof d\u00e9clare qu\u2019il lui retire sa mission d\u2019informateur pour la confier \u00e0 Kasa-Vubu. Nouvelles consultations : vaines. Le 21, la Chambre d\u00e9signe son bureau : la Majorit\u00e9 est au Bloc Nationaliste. Imm\u00e9diatement, le pauvre Ganshof retire \u00e0 Kasa-Vubu sa mission pour la rendre \u00e0 Lumumba. Les n\u00e9gociations reprennent, mais Kasavubu n\u2019a rien perdu de son intransigeance : le 22 juin, l\u2019Abako r\u00e9clame encore \u00ab la constitution d\u2019une province autonome Bakongo souveraine dans une conf\u00e9d\u00e9ration d\u2019un Congo uni \u00bb.<\/p>\n<p>On sait le compromis final : l\u2019Abako fournira le chef d\u2019Etat et des ministres; le Bloc nationaliste fournit le Premier ministre et le reste de l\u2019\u00e9quipe gouvernementale en exceptant les si\u00e8ges qu\u2019on r\u00e9serve \u00e0 la Conakat. Ce p\u00e9nible accouchement met en lumi\u00e8re deux faits de grande importance. Le premier, c\u2019est que les n\u00e9gociations ont eu lieu sous la menace d\u2019un soul\u00e8vement bakongo. La force de Lumumba \u00e9tait parlementaire; celle de Kasa-vubu \u00e9tait r\u00e9elle et massive. Tant que la Belgique restait pr\u00e9sente au Congo, Ganshof \u00e9tait bien oblig\u00e9 de prendre en consid\u00e9ration la majorit\u00e9 \u00e9lue : la Belgique ne pouvait moins faire que d\u2019installer dans son ancienne colonie une caricature de la d\u00e9mocratie bourgeoise.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le d\u00e9part des Belges, les votes perdirent leur importance : Lumumba fut d\u00e9mis et arr\u00eat\u00e9 sans avoir jamais \u00e9t\u00e9 mis en minorit\u00e9. En d\u2019autres termes, la d\u00e9mocratie fut simplement rejet\u00e9e : on en garda l\u2019apparence mais le pouvoir s\u2019appuya sur la force. Rien ne montre mieux que le tragique destin de Lumumba \u00e9tait arr\u00eat\u00e9 d\u2019avance. Premier ministre, il devait s\u2019\u00e9tablir dans la capitale du nouvel Etat. Mais, par une rare infortune, il se trouvait que la capitale \u00e9tait s\u00e9paratiste : \u00e0 L\u00e9opoldville, les masses n\u2019ont qu\u2019un chef : Kasa-Vubu. Entre un chef d\u2019Etat qui r\u00e8gne en ma\u00eetre sur l\u2019Abako et une population qui n\u2019a d\u2019autre objectif que la s\u00e9cession, un Premier ministre centraliste ne peut jouer qu\u2019un r\u00f4le : celui d\u2019otage. Il a des partisans dans toutes les provinces mais, pour communiquer avec eux, il lui faut passer par l\u2019administration belge encore en place et qui lui oppose sa force d\u2019inertie ou par les fonctionnaires noirs de L\u00e9opoldville qui sont en majorit\u00e9 contre lui.<\/p>\n<p>D\u00e8s le premier juillet 1960, le centralisme devient le r\u00eave abstrait d\u2019un prisonnier d\u2019honneur qui a perdu toute prise sur le pays. On s\u2019en apercevra dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 de septembre quand Lumumba, d\u00e9mis, parcourt les rues de L\u00e9opoldville dans une auto munie de haut-parleurs : ses harangues ne convaincront personne. Visages ferm\u00e9s, public indiff\u00e9rent ou hostile : la population de L\u00e9opoldville se moque du centralisme. Il suffit au contraire d\u2019un mot chuchot\u00e9 par Kasa-Vubu pour lancer par milliers dans la cit\u00e9 des \u00e9meutiers anti-lumumbistes : peu \u00e0 peu les parlementaires s\u2019inqui\u00e8tent et d\u00e9sertent l\u2019Assembl\u00e9e; le pouvoir l\u00e9gislatif s\u2019incline de lui-m\u00eame devant l\u2019ill\u00e9galit\u00e9. Pour les d\u00e9put\u00e9s, comme pour le chef de l\u2019ex\u00e9cutif, la capitale s\u00e9cessionniste est une prison. C\u2019est au point que, plus tard, \u00e0 bout d\u2019efforts, reconnaissant enfin qu\u2019il a perdu la partie \u00e0 L\u00e9opoldville, Lumumba s\u2019enfuit et devient s\u00e9paratiste \u00e0 son tour en s\u2019effor\u00e7ant de gagner Stanleyville, son fief.<\/p>\n<p>J\u2019entends : il s\u2019agissait d\u2019une s\u00e9cession provisoire, n\u00e9gation de la n\u00e9gation; il comptait rassembler ses forces, entreprendre, \u00e0 partir de Stan, la reconqu\u00eate, pacifique ou violente, du Congo et sa r\u00e9unification. Mais, e\u00fbt-il rejoint, sans coup f\u00e9rir la capitale bakongo ? Avec quelles forces ? Le plus vraisemblable est que Lumumba se fut maintenu \u00e0 Stanleyville sans gagner ni perdre et que Kasa-vubu se fut donn\u00e9 les gants de baptiser s\u00e9cession provinciale ce retour du centralisme \u00e0 ses origines; objectivement, en effet, l\u2019entreprise, faute de moyens suffisants pour la mener \u00e0 bout, e\u00fbt augment\u00e9 la division des Congolais et le morc\u00e8lement de leur sol. Cependant, il faut reconna\u00eetre, il n\u2019y avait pour Lumumba, en ce moment, qu\u2019une alternative : accepter la f\u00e9d\u00e9ration et l\u2019autonomie du Bas-Congo ou s\u2019enfuir \u00e0 Stanleyville pour y pr\u00e9parer la reconqu\u00eate; dans les deux cas, le f\u00e9d\u00e9ralisme gagnait la partie.<\/p>\n<p>En v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est qu\u2019elle \u00e9tait gagn\u00e9e d\u2019avance. En politique, le n\u00e9cessaire n\u2019est pas toujours le possible. L\u2019unit\u00e9, id\u00e9e force du MNC, parti moderne et con\u00e7u \u00e0 l\u2019image des mouvements europ\u00e9ens, \u00e9tait n\u00e9cessaire au Congo : sans elle, l\u2019ind\u00e9pendance \u00e9tait lettre morte; mais, \u00e0 ce moment de son histoire, la formule europ\u00e9enne correspondait mal aux besoins des Congolais; des liens plus frustes et plus solides les rattachaient au sol natal, \u00e0 l\u2019\u00e9thnie. La centralisation ne repr\u00e9sentait que la conscience de classe des centralis\u00e9s, c\u2019est-\u00e0 dire des \u00e9volu\u00e9s.<\/p>\n<p>Ces remarques nous ram\u00e8nent au deuxi\u00e8me caract\u00e8re de l\u2019ind\u00e9pendance congolaise : elle a \u00e9t\u00e9 octroy\u00e9e. De fait, il serait inconcevable, si les Congolais l\u2019eussent conquise, que le Belge Ganshof e\u00fbt choisi de sa propre autorit\u00e9 le Congolais le plus apte \u00e0 former un minist\u00e8re.<\/p>\n<p>Lumumba le savait, il en souffrait : plusieurs fois, avant le 30 juin, il a r\u00e9clam\u00e9 le d\u00e9part du ministre m\u00e9tropolitain. Il d\u00e9clare dans une conf\u00e9rence de presse : \u00ab On n\u2019a vu nulle part au monde l\u2019ancienne puissance organiser et diriger les \u00e9lections qui consacrent l\u2019ind\u00e9pendance d\u2019un pays. Cela n\u2019a pas de pr\u00e9c\u00e9dent en Afrique. Quand la Belgique avait conquis son ind\u00e9pendance en 1830, ce sont les Belges eux-m\u00eames qui avaient d\u2019abord constitu\u00e9 un gouvernement provisoire\u2026 \u00bb, etc.<\/p>\n<p>\u00ab Avait conquis \u00bb : c\u2019est moi qui souligne, parce que tout est l\u00e0. C\u2019est ce qui explique le ton paternaliste de l\u2019allocution du roi Baudouin, prononc\u00e9 le 30 juin : on vous fait cadeau d\u2019un beau joujou, ne le cassez pas. Et aussi l\u2019apathie de Kasa-Vubu qui, ayant connaissance du discours, se borne \u00e0 supprimer du sien une p\u00e9roraison trop servile. Pour cette raison, Lumumba, indign\u00e9, prend subitement possession du micro. On conna\u00eet l\u2019admirable \u00ab expos\u00e9 d\u2019amertume \u00bb qu\u2019il d\u00e9veloppe en r\u00e9ponse \u00e0 la suffisance du jeune roi. Mais l\u2019essentiel n\u2019est pas l\u00e0; je le trouve, quant \u00e0 moi, dans ces lignes qui pr\u00e9c\u00e8dent imm\u00e9diatement : \u00ab Cette ind\u00e9pendance du Congo, si elle est proclam\u00e9e aujourd\u2019hui dans l\u2019entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier que c\u2019est par la lutte que nous l\u2019avons conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et id\u00e9aliste, une lutte dans laquelle nous n\u2019avons m\u00e9nag\u00e9 ni nos forces ni nos privations ni nos souffrances \u00bb.<\/p>\n<p>Ici, le compte-rendu note \u00ab applaudissements \u00bb ce qui prouve assez que l\u2019orateur touchait une fibre sensible. Les Congolais qui participaient \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie, quel que f\u00fbt leur parti, ne voulaient pas d\u2019un cadeau : la libert\u00e9 ne se donne pas, elle se prend. A retourner les termes, on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019une ind\u00e9pendance conc\u00e9d\u00e9e n\u2019est qu\u2019un am\u00e9nagement de la servitude. Les Congolais avaient souffert pendant pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle, ils s\u2019\u00e9taient souvent battus, les gr\u00e8ves et les \u00e9meutes s\u2019\u00e9taient multipli\u00e9es pendant ces derniers temps, malgr\u00e9 la cruaut\u00e9 des r\u00e9pressions. Tout r\u00e9cemment, les journ\u00e9es de janvier 59 avaient \u00e9t\u00e9 sinon la cause du moins l\u2019occasion de la nouvelle politique coloniale du gouvernement belge.<\/p>\n<p>On ne pouvait contester ni le courage du prol\u00e9tariat ou des guerriers paysans ni le profond, l\u2019invincible refus que chaque colonis\u00e9 opposait, parfois en d\u00e9pit de lui-m\u00eame, \u00e0 la colonisation. Reste que les circonstances n\u2019avaient ni permis ni sollicit\u00e9 le recours \u00e0 la lutte organis\u00e9e. Au Vietnam, en Angola, en Alg\u00e9rie, l\u2019organisation est arm\u00e9e, c\u2019est la guerre populaire : au Ghana, N\u2019Krumah a pr\u00e9tendu lutter par des moyens politiques; en fait, les gr\u00e8ves qu\u2019il a organis\u00e9es sont des violences non sanglantes. De toute mani\u00e8re, la lutte s\u2019organise \u00e0 chaud et clandestinement; l\u2019union des combattants devient le moyen imm\u00e9diat de toute action avant d\u2019en \u00eatre la fin lointaine : on s\u2019unit pour r\u00e9ussir un coup de main, mais aussi pour \u00e9chapper au p\u00e9ril de mort : les repr\u00e9sailles du colon scellent les pactes secrets : la violence de l\u2019oppresseur suscite une contre-violence qui s\u2019exerce en m\u00eame temps contre l\u2019ennemi et contre les particularismes qui font son jeu; si l\u2019organisation est arm\u00e9e, elle fait sauter les verrous, les charni\u00e8res, liquident les ca\u00efds, les \u00ab chefferies \u00bb, les privil\u00e8ges f\u00e9odaux, substituant partout, au cours de la lutte, ses propres cadres politiques \u00e0 ceux qu\u2019a implant\u00e9s l\u2019administration; en m\u00eame temps la guerre populaire implique l\u2019unit\u00e9 de l\u2019arm\u00e9e et du peuple, donc l\u2019unification du peuple lui-m\u00eame : le tribalisme doit dispara\u00eetre ou l\u2019insurrection sera noy\u00e9e dans le sang; la liquidation de ces vestiges se fait \u00e0 chaud, par la persuasion, l\u2019\u00e9ducation politique et, s\u2019il le faut, par la terreur.<\/p>\n<p>Ainsi, la lutte m\u00eame, \u00e0 proportion qu\u2019elle s\u2019\u00e9tend d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du pays, en poursuit l\u2019unification; et s\u2019il arrive, au d\u00e9part, que deux mouvements insurrectionnels coexistent et ne fusionnent point, on peut \u00eatre s\u00fbr qu\u2019ils seront tous deux massacr\u00e9s par l\u2019arm\u00e9e coloniale ou que l\u2019un des deux an\u00e9antira l\u2019autre. Vainqueurs, les chefs sont \u00e0 la fois militaires et politiques; ils ont bris\u00e9 les anciennes structures, tout est \u00e0 refaire mais n\u2019importe; ils cr\u00e9eront des infrastructures populaires; leurs institutions ne seront pas copi\u00e9es sur celles de l\u2019Europe : provisoires, elles tenteront de parer aux dangers qui menacent le jeune Etat, en renfor\u00e7ant l\u2019unit\u00e9 aux d\u00e9pens des libert\u00e9s traditionnelles.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la force de l\u2019Ex\u00e9cutif, elle est irr\u00e9sistible. Dans cette perspective, on peut dire que, pour le Vietnam, pour l\u2019Alg\u00e9rie \u2013 quelles que soient ses difficult\u00e9s actuelles \u2013 l\u2019unit\u00e9 et la centralisation ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 l\u2019ind\u00e9pendance et qu\u2019elles en sont la garantie. Au Congo, c\u2019est le contraire qui s\u2019est produit. La r\u00e9cession \u00e9conomique, l\u2019\u00e9volution du Congo ex-fran\u00e7ais, la guerre d\u2019Alg\u00e9rie ont chang\u00e9 les esprits et provoqu\u00e9 des troubles. Mais ceux-ci n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 orchestr\u00e9s : ils n\u2019avaient ni la m\u00eame origine ni les m\u00eames raisons ni les m\u00eames objectifs. Ils ont servi de signes au gouvernement belge. Celui-ci est inform\u00e9 par quelques administrateurs lucides : aujourd\u2019hui, on n\u2019en est pas aux actes de terrorisme; on y sera demain si la m\u00e9tropole ne d\u00e9finit pas clairement sa politique. Ces renseignements viennent au moment o\u00f9 l\u2019imp\u00e9rialisme a tir\u00e9 des le\u00e7ons des guerres coloniales o\u00f9 s\u2019est \u00e9puis\u00e9e la France et des exp\u00e9riences britanniques de fausse d\u00e9colonisation.<\/p>\n<p>La Belgique ne veut pas transformer le Congo en une Alg\u00e9rie noire, elle refuse d\u2019y engloutir des milliards et des vies humaines. Ce pays, avec ses cent mille Blancs, peut difficilement passer pour une colonie de peuplement : le rapatriement, s\u2019il doit avoir lieu, ne g\u00eanera pas l\u2019\u00e9conomie m\u00e9tropolitaine. Quant aux grandes compagnies, elles sont d\u2019accord pour tenter le coup : qu\u2019on les fasse prot\u00e9ger par un gouverneur blanc ou par un \u00ab collabo \u00bb n\u00e8gre, leurs int\u00e9r\u00eats ne souffriront pas; il semble m\u00eame, \u00e0 bien observer le d\u00e9veloppement des nouveaux Etats africains, que l\u2019ind\u00e9pendance soit la solution la plus rentable. Bref, on la donnera au Congo.<\/p>\n<p>On dit aujourd\u2019hui que le gouvernement belge fut d\u2019un machiav\u00e9lisme criminel. Il me semble plut\u00f4t qu\u2019il fut criminellement imb\u00e9cile. Les Fran\u00e7ais ne l\u00e2chent rien sans se battre, ils s\u2019accrochent jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on tranche leurs mains : c\u2019est, involontairement, forger des cadres chez l\u2019adversaire; la guerre cr\u00e9e ses \u00e9lites. Les Anglais planifient leur d\u00e9colonisation truqu\u00e9e : les cadres, ils les forment longtemps d\u2019avance; ce seront des collabos mais capables. La Belgique n\u2019a rien fait : pas de guerre coloniale, pas de transition progressive. A vrai dire, en 1959, il \u00e9tait trop tard pour pr\u00e9parer l\u2019\u00e9mancipation congolaise : les colonis\u00e9s r\u00e9clamaient l\u2019ind\u00e9pendance imm\u00e9diate. Mais, l\u2019erreur du gouvernement remonte beaucoup plus haut : elle r\u00e9side dans son acharnement \u00e0 maintenir ce pays conquis dans l\u2019ignorance et l\u2019analphab\u00e9tisme; dans sa volont\u00e9 de conserver les f\u00e9odalit\u00e9s; les rivalit\u00e9s, les \u00ab structures traditionnelles \u00bb, le droit coutumier.<\/p>\n<p>Pendant quatre-vingts ans, la Belgique s\u2019est employ\u00e9e \u00e0 congoliser le Congo. Et apr\u00e8s l\u2019avoir atomis\u00e9, elle d\u00e9cide tout \u00e0 coup de le laisser tomber, s\u00fbre que l\u2019absence de cadres et l\u2019\u00e9miettement des pouvoirs le mettront \u00e0 sa merci. Pour cette raison, Lumumba se trouve en m\u00eame temps d\u00e9sign\u00e9 par la masse, et tout \u00e0 la fois, mis au pouvoir par Ganshof au nom du roi des Belges. Situation inconfortable surtout si l\u2019on songe que Ho-Chi-Minh ou Ben Bella ont pris le pouvoir malgr\u00e9 la m\u00e9tropole, port\u00e9s par un irr\u00e9sistible mouvement et que leur souverainet\u00e9 \u2013 entendons, cela revient au m\u00eame, la souverainet\u00e9 nationale \u2013 vient de l\u00e0. Au lieu que l\u2019ind\u00e9pendance soit \u2013 comme au Vitenam, en Alg\u00e9rie \u2013 un moment d\u2019une praxis commenc\u00e9e longtemps auparavant et que les actes pass\u00e9s servent de tremplin aux entreprises futures, au Congo, un point mort, le degr\u00e9 z\u00e9ro de l\u2019histoire congolaise, le moment o\u00f9 les Blancs ne commandent plus, mais continuent d\u2019administrer, o\u00f9 les Noirs sont au pouvoir, mais ne commandent pas encore.<\/p>\n<p>En cet instant contradictoire, Lumumba, quelle que soit sa popularit\u00e9, ne tire pas son autorit\u00e9 de son geste pass\u00e9 mais d\u2019une l\u00e9galit\u00e9 import\u00e9e d\u2019Europe et que \u2013 hormis les \u00e9volu\u00e9s \u2013 les Congolais ne reconnaissent pas. Certes, on admire son courage, on sait qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 plusieurs fois arr\u00eat\u00e9, battu, jet\u00e9 en prison : cela ne suffit pas. Pour \u00eatre souverain dans un nouvel Etat, il faut l\u2019avoir \u00e9t\u00e9 du temps de l\u2019oppression comme chef incontest\u00e9 de l\u2019arm\u00e9e de lib\u00e9ration ou poss\u00e9der de longue date un pouvoir charismatique, religieux. Ce pouvoir, malheureusement, c\u2019est Kasa-Vubu qui le d\u00e9tient \u00e0 L\u00e9opoldville. Il faut le comprendre : jouirait pas d\u2019une ind\u00e9pendance pl\u00e9ni\u00e8re tant que les postes-cl\u00e9s resteraient aux mains des Blancs. Mais, faute d\u2019une urgence imm\u00e9diate, il envisageait une transformation progressive. Il est frappant que, dans ses discours, il ait parl\u00e9 tr\u00e8s souvent de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur, presque jamais de l\u2019instruction primaire. N\u2019y voyons pas une pr\u00e9occupation de classe. Simplement, il a une conscience aigu\u00eb du probl\u00e8me : le Congo enverra des \u00e9tudiants en Europe d\u00e8s qu\u2019il en sera capable; ils reviendront au pays et chacun prendra la place d\u2019un Belge; plus nombreux ils seront, plus vite la d\u00e9pendance technique, administrative et militaire du pays prendra fin. Solution raisonnable, comme on voit, mais r\u00e9formiste telle que peut le concevoir \u00e0 froid l\u2019homme d\u2019Etat qui p\u00e8se le pour et le contre et prend des risques calcul\u00e9s.<\/p>\n<p>Au moment, les masses donnaient des conclusions r\u00e9volutionnaires \u00e0 la r\u00e9volution qui n\u2019avait pas eu lieu. Elles se charg\u00e8rent de l\u2019africanisation des cadres et chass\u00e8rent les Europ\u00e9ens en un tournemain. Cela commen\u00e7a par la Force publique. Les officiers et les adjudants venaient de Belgique; les Congolais n\u2019acc\u00e9daient, en fin de carri\u00e8re, qu\u2019au grade de sergent. Ils avaient fait savoir, plusieurs mois avant l\u2019ind\u00e9pendance, qu\u2019ils exigeaient la suppression de ce privil\u00e8ge des Blancs : un Noir, apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance, devait pouvoir, selon son m\u00e9rite, \u00eatre fait lieutenant ou g\u00e9n\u00e9ral. Lumumba ne prit pas la chose au s\u00e9rieux : sans doute l\u2019envisageait-il du point de vue de l\u2019utilit\u00e9 nationale; on formerait des officiers peu \u00e0 peu. Mais, il eut tort : il ne s\u2019agissait pas d\u2019une revendication g\u00e9n\u00e9rale touchant la condition des soldats futurs : c\u2019\u00e9taient ces soldats-ci qui voulaient devenir sergents, ces sergents qui briguaient le grade de capitaine.<\/p>\n<p>En un mot, l\u2019exigence \u00e9tait concr\u00e8te et imm\u00e9diate. Il semble qu\u2019un politique l\u2019e\u00fbt satisfaite du premier jour et qu\u2019il eut repris et capt\u00e9 le mouvement r\u00e9volutionnaire en faisant lui-m\u00eame ce coup de force : le limogeage de Janssens. C\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 se gagner l\u2019arm\u00e9e, l\u2019unique instrument dont disposait cet ex\u00e9cutif sans pouvoir. Surtout les soldats de la Force publique avaient un tour d\u2019esprit inqui\u00e9tant : du temps des Belges, c\u2019est-\u00e0-dire jusqu\u2019au 30 juin, ils avaient fait r\u00e9gner l\u2019ordre colonial; ces Congolais se battaient contre des Congolais exclusivement; ils r\u00e9primaient les \u00e9meutes, occupaient les villages, vivaient sur les habitants. Objectivement complices de la caste coloniale, fort influenc\u00e9s par leurs officiers, ils semblaient par \u00e9tat des contre-r\u00e9voluntionnaires. Et sans aucun doute, c\u2019est ce qu\u2019ils \u00e9taient jusqu\u2019au fond d\u2019eux-m\u00eames, \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019ils enrageaient d\u2019\u00eatre maintenus dans les grades inf\u00e9rieurs comme les roturiers de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise avant 89.<\/p>\n<p>Cette revendication, \u00e0 leur insu, r\u00e9sumait les aspirations du Congo \u00e0 la souverainet\u00e9 totale puisqu\u2019elle ne pouvait se r\u00e9aliser que par une d\u00e9cision souveraine. En m\u00eame temps, le conflit de classes se profilait derri\u00e8re le conflit de race : les pauvres en avaient assez du luxe des riches et voulaient se mettre \u00e0 leur place. Le gouvernement, en prenant l\u2019initiative, e\u00fbt fait des forces de l\u2019ordre des complices de la R\u00e9volution; il les en e\u00fbt rendues solidaires. Lumumba h\u00e9sita : la pression de l\u2019arm\u00e9e noire risquait, pensait-il, de le pousser trop t\u00f4t au radicalisme; peut-\u00eatre eut-il, en d\u00e9pit de lui-m\u00eame, un r\u00e9flexe de classe. Et qui, se demandait-il, serait capable aujourd\u2019hui de commander l\u2019arm\u00e9e congolaise ? Il eut le tort de r\u00e9clamer une demi-mesure : on ferait passer tous les Noirs au grade imm\u00e9diatement sup\u00e9rieur, le deuxi\u00e8me classe passerait premi\u00e8re classe et le sergent, sergent-chef. Janssens sut jouer jusqu\u2019au bout son r\u00f4le de provocateur; il r\u00e9pondit aux soldats : \u00ab Vous n\u2019obtiendrez rien. Ni aujourd\u2019hui, ni jamais \u00bb. On sait la suite, la mutinerie des soldats, les officiers chass\u00e9s, Janssens filant, vers de peur \u00e0 Brazzaville. Cette insurrection pouvait \u00eatre positive : elle n\u2019eut, en d\u00e9finitive, que des cons\u00e9quences n\u00e9gatives. Les soldats se rebell\u00e8rent \u00e0 la fois contre Janssens et contre Lumumba qui avait attendu la r\u00e9volte pour le destituer. Cela veut dire : \u00e0 la fois contre le paternalisme colonial et contre la jeune d\u00e9mocratie congolaise. Confus, accoutum\u00e9s \u00e0 imposer l\u2019ordre par la force, r\u00e9volt\u00e9s pourtant contre les privil\u00e8ges militaires des Belges, ils vers\u00e8rent pour la plupart dans une sorte de bonapartisme pour affirmer leur caste nouvelle et marquer leur m\u00e9pris pour le r\u00e9gime qui les avait trahis.<\/p>\n<p>L\u2019africanisation des cadres administratifs commen\u00e7a par la d\u00e9b\u00e2cle des Europ\u00e9ens. Les fonctionnaires s\u2019enfuirent, les entreprises priv\u00e9es ferm\u00e8rent leurs portes. Lumumba fit ce qu\u2019il put pour les retenir. Mais, dans le m\u00eame temps des troupes belges a\u00e9roport\u00e9es arrivaient au Congo; il dut rompre avec la Belgique, ce qui acheva d\u2019affoler la population blanche. Les masses, cependant, voulaient chasser les Belges et leur reprochaient de partir. Lumumba restait impuissant : on lui fit grief de n\u2019avoir pas pris la t\u00eate du mouvement. Les ouvriers r\u00e9clamaient une augmentation de salaire. Revendication juste, mais que le jacobin Lumumba jugea inopportune. Des gr\u00e8ves \u00e9clat\u00e8rent. Non plus contre les Belges : contre lui. Il les fit r\u00e9primer : il fallait sauver l\u2019\u00e9conomie congolaise, maintenir le niveau de la production. Et surtout, dans les agitations confuses et sporadiques qui r\u00e9alis\u00e8rent l\u2019africanisation des cadres, radicalement mais catastrophiquement, il ne reconnaissait ni sa praxis politique, ni sa r\u00e9volution ni son personnel : ces gens-l\u00e0, pensait-il, n\u2019ont rien fait jusqu\u2019ici; \u00e0 pr\u00e9sent que nous avons gagn\u00e9,<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div>\n<div data-cropped=\"1\">\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div><img decoding=\"async\" alt=\"Photo\u00a0: La pens\u00e9e politique de Patrice Emery Lumumba, Jean-Paul Sartre Lumumba, Fanon : ces deux grands morts repr\u00e9sentent l\u2019Afrique. Non pas seulement leur nation, tout leur continent. A lire leurs \u00e9crits, \u00e0 d\u00e9chiffrer leurs vies, on pourrait les prendre pour deux adversaires acharn\u00e9s. Fanon, Martiniquais, arri\u00e8re-petit-fils d\u2019esclave, quitte un pays qui n\u2019a pas, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, pris conscience de la personnalit\u00e9 antillaise et de ses exigences. Il \u00e9pouse la r\u00e9volte alg\u00e9rienne et combat, Noir, au milieu des musulmans blancs : entra\u00een\u00e9 avec eux dans une guerre atroce et n\u00e9cessaire, il adopte le radicalisme de ses nouveaux fr\u00e8res, se fait le th\u00e9oricien de la violence r\u00e9volutionnaire et souligne dans ses livres la vocation socialiste de l\u2019Afrique : sans r\u00e9forme agraire et sans nationalisation des entreprises coloniales l\u2019ind\u00e9pendance est un vain mot. Lumumba, victime du paternalisme belge - pas d\u2019\u00e9lite, pas d\u2019ennui - ne poss\u00e8de pas, en d\u00e9pit de sa vaste intelligence, la culture de Fanon; par contre, il para\u00eet, \u00e0 premi\u00e8re vue, avoir sur celui-ci l\u2019avantage de travailler sur son propre sol \u00e0 l\u2019\u00e9mancipation de ses fr\u00e8res de couleur et de son pays natal. Le mouvement qu\u2019il organise et dont il devient le chef incontest\u00e9, il a mille fois dit qu\u2019il serait violent et, en d\u00e9pit des provocations ou de quelques initiatives locales qu\u2019il a toujours d\u00e9sapprouv\u00e9es, c\u2019est par la non-violence que le MNC s\u2019est impos\u00e9. Quant aux probl\u00e8mes de structure, Lumumba a d\u00e9fini clairement sa position, lors de ses conf\u00e9rences \u00e0 \u00ab Pr\u00e9sence Africaine \u00bb : \u00ab Nous n\u2019avons pas d\u2019option \u00e9conomique \u00bb. Il entendait par-l\u00e0 que les questions politiques - ind\u00e9pendance, centralisme, - passaient les premi\u00e8res, qu\u2019il fallait r\u00e9ussir la d\u00e9colonisation politique pour cr\u00e9er les instruments de la d\u00e9colonisation \u00e9conomique et sociale. Or, ces deux hommes, loin de se combattre, se connaissaient et s\u2019aimaient. Fanon m\u2019a souvent parl\u00e9 de Lumumba; lui, si vite en \u00e9veil quand un parti africain se montrait vague ou r\u00e9ticent sur le chapitre des remaniements de structure, il n\u2019a jamais reproch\u00e9 \u00e0 son ami congolais de se faire, m\u00eame involontairement, l\u2019homme de paille du n\u00e9o-colonialisme. Bien au contraire, il voyait en lui l\u2019adversaire intransigeant de toutes les restaurations d\u2019un imp\u00e9rialisme d\u00e9guis\u00e9. Il ne lui reprochait - et l\u2019on devine avec quelle tendresse - que cette inalt\u00e9rable confiance en l\u2019homme qui fit sa perte et sa grandeur. \u00ab On lui donnait, m\u2019a dit Fanon, les preuves qu\u2019un de ses ministres et le trahissait \u00bb. Il allait le trouver, lui montrait les documents, les rapports et lui disait : \u00ab Es-tu un tra\u00eetre ? Regarde-moi dans les yeux et r\u00e9pond \u00bb. Si l\u2019autre niait en soutenant son regard, Lumumba concluait : \u00ab C\u2019est bien, je te crois \u00bb. - Mais, cette immense bont\u00e9 que des Europ\u00e9ens ont appel\u00e9 na\u00efvet\u00e9, Fanon la jugeait n\u00e9faste en l\u2019occasion : \u00e0 la prendre en elle-m\u00eame, il en \u00e9tait fier, il y voyait un trait fondamental de l\u2019Africain. Plusieurs fois, l\u2019homme de la violence m\u2019a dit : \u00ab Nous, les Noirs, nous sommes bons; la cruaut\u00e9 nous fait horreur. J\u2019ai cru longtemps que les hommes d\u2019Afrique ne se battraient pas entre eux. H\u00e9las, le sang noir coule, des Noirs le font couler, il coulera longtemps encore; les Blancs s\u2019en vont, mais leurs complices sont parmi nous, arm\u00e9s par eux; la derni\u00e8re bataille du colonis\u00e9 contre le colon, ce sera souvent celle des colonis\u00e9s, entre eux \u00bb. Je le sais : le doctrinaire, en lui, voyait dans la violence l\u2019in\u00e9luctable destin d\u2019un monde en train de se lib\u00e9rer; mais l\u2019homme, en profondeur, la ha\u00efssait. Les divergences et l\u2019amiti\u00e9 de ces deux hommes marquent tout \u00e0 la fois les contradictions qui ravagent l\u2019Afrique et le besoin commun de les d\u00e9passer dans l\u2019unit\u00e9 pan-africaine. Et chacun d\u2019eux retrouvait en lui-m\u00eame ces probl\u00e8mes d\u00e9chirants et la volont\u00e9 de les r\u00e9soudre. Sur Fanon, tout est encore \u00e0 dire. Mais, Lumumba, mieux connu, garde, malgr\u00e9 tout, maint secret. Nul n\u2019a tent\u00e9 vraiment de d\u00e9couvrir les causes de son \u00e9chec ni pourquoi le grand capital et la banque se sont acharn\u00e9s contre un gouvernement dont le chef n\u2019a jamais cess\u00e9 de r\u00e9p\u00e9ter qu\u2019il ne toucherait pas aux capitaux investis ni de solliciter des investissements nouveaux. C\u2019est \u00e0 cela que serviront les discours qu\u2019on va lire : ils permettront de comprendre pourquoi, malgr\u00e9 la mod\u00e9ration de son programme \u00e9conomique, le leader du MNC \u00e9tait tenu pour un fr\u00e8re d\u2019armes par le r\u00e9volutionnaire Fanon, pour un ennemi mortel par la Soci\u00e9t\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale. On lui a reproch\u00e9 de jouer double, triple jeu. Devant un public exclusivement congolais, il se d\u00e9cha\u00eenait; il savait se calmer s\u2019il d\u00e9couvrait des Blancs dans l\u2019assistance et souffler habilement le chaud et le froid; \u00e0 Bruxelles, devant des auditeurs belges, il devenait prudent, charmeur et son premier souci \u00e9tait de rassurer. Cela n\u2019est point faux, mais on peut en dire autant de tous les grands orateurs : ils jugent vite leur public et savent jusqu\u2019o\u00f9 ils peuvent aller. Le lecteur verra d\u2019ailleurs que si la forme varie d\u2019un discours \u00e0 l\u2019autre, le fond ne change pas. Sans doute, Lumumba a \u00e9volu\u00e9 : la pens\u00e9e politique du jeune auteur de \u00ab Le Congo, terre d\u2019avenir, est-il menac\u00e9 ? \u00bb - \u00e9crit en 1956 - n\u2019est pas celle de l\u2019homme jeune et m\u00fbri qui fonde le MNC. Il a pu r\u00eaver un moment - nous saurons pourquoi - d\u2019une communaut\u00e9 belgo-congolaise; \u00e0 partir du 10 octobre 1958, son opinion est faite et d\u00e9clar\u00e9e, il n\u2019en changera plus, l\u2019ind\u00e9pendance devient son unique objectif. Ce qui varie le plus - en fonction du public - c\u2019est son appr\u00e9ciation de la colonisation belge. Souvent, il insiste sur ses aspects positifs - avec tant de complaisance, parfois, qu\u2019on croirait entendre un colon : mise en valeur du sol et du sous-sol, oeuvre \u00e9ducatrice des missions, assistance m\u00e9dicale, hygi\u00e8ne, etc. Ne va-t-il pas une fois, jusqu\u2019\u00e0 remercier les soldats de L\u00e9opold II d\u2019avoir d\u00e9livr\u00e9 les Congolais des \u00ab Sauvages Arabes \u00bb qui faisaient la traite des Noirs ? Dans ces cas-l\u00e0, il glisse sur la surexploitation, le travail forc\u00e9, les expropriations fonci\u00e8res, les cultures obligatoires, l\u2019analphab\u00e9tisme d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment maintenu, les r\u00e9pressions sanglantes, le racisme des colons : il se contente de d\u00e9plorer les abus de certains administrateurs ou des petits Blancs. Et d\u2019autres fois, le ton change, comme dans le discours enregistr\u00e9 du 28 octobre 1959 et, surtout, le 30 juin 1960, dans la fameuse r\u00e9ponse au roi Baudouin : \u00ab Ce que fut notre sort en 80 ans de r\u00e9gime colonialiste, nos blessures sont trop fra\u00eeches et trop douloureuses encore pour que nous puissions le chasser de notre m\u00e9moire..., etc \u00bb. Est-ce le m\u00eame homme qui parle ? Assur\u00e9ment. Ment-il ? Certainement pas. Mais, ces deux conceptions oppos\u00e9es de l\u2019oeuvre \u00ab civilisatrice \u00bb, de la Belgique, s\u2019il nous en d\u00e9couvre tant\u00f4t l\u2019une et tant\u00f4t l\u2019autre, c\u2019est qu\u2019elles coexistent en lui et traduisent la contradiction profonde de ce qu\u2019il faut bien appeler sa classe. L\u2019exploitation coloniale, en d\u00e9pit d\u2019elle-m\u00eame, a dot\u00e9 le Congo de structures nouvelles. Pour user des mots admis, on compte dans les ann\u00e9es cinquante, 78% de coutumiers, paysans soumis aux chefferies, aux luttes tribales, contre 22% d\u2019extra-coutumiers dont la plupart habite les villes. L\u2019administration a beau mettre son z\u00e8le \u00e0 maintenir la population dans l\u2019ignorance, elle ne peut emp\u00eacher l\u2019exode rural ni la prolif\u00e9ration urbaine, ni la prol\u00e9tarisation ni, au sein des extra-coutumiers, une certaine diff\u00e9renciation n\u00e9e des besoins de l\u2019\u00e9conomie : une petite bourgeoisie congolaise d\u2019employ\u00e9s, de fonctionnaires et de commer\u00e7ants est en voie de formation. Cette mince \u00ab \u00e9lite \u00bb - cent cinquante mille personnes sur quatorze millions - s\u2019oppose aux ruraux but\u00e9s sur leurs rivalit\u00e9s et leurs traditions, command\u00e9s par des \u00ab chefs \u00bb vendus \u00e0 l\u2019administration, et aux ouvriers, violents parfois mais qui, sans v\u00e9ritable organisation r\u00e9volutionnaire, n\u2019ont qu\u2019une conscience de classe encore embryonnaire. La position de la \u00ab petite bourgeoisie \u00bb noire est fort ambigu\u00eb, au d\u00e9part, puisqu\u2019elle croit tirer profit de la colonisation, et que ce profit la met \u00e0 m\u00eame de mesurer l\u2019iniquit\u00e9 du syst\u00e8me. En v\u00e9rit\u00e9, ses membres - la plupart fort jeunes, puisqu\u2019elle est, elle-m\u00eame, un produit r\u00e9cent de l\u2019\u00e9volution coloniale - sont recrut\u00e9s par les grandes soci\u00e9t\u00e9s ou l\u2019administration; il n\u2019en est pas encore qui soient, \u00e0 trente ans, petit-bourgeois par naissance. Le p\u00e8re de Lumumba est un paysan catholique; d\u00e8s six ans, il l\u2019emm\u00e8ne aux champs, ce sont les p\u00e8res passionnistes qui d\u00e9cident que l\u2019enfant ira \u00e0 l\u2019\u00e9cole; plus tard, \u00e0 treize ans, ce sont les missionnaires protestants qui le leur souffleront. En tout cela, le r\u00f4le du p\u00e8re et de l\u2019enfant semble nul. Emile Lumumba a d\u00e9sapprouv\u00e9 son fils quand, \u00e0 treize ans, il est pass\u00e9 \u00e0 la mission su\u00e9doise, mais que pouvait-il faire ? Tout s\u2019est d\u00e9cid\u00e9 en dehors d\u2019eux; les \u00ab Monp\u00e8s \u00bb voulaient en faire un cat\u00e9chiste, les Su\u00e9dois plus pratiques veulent lui donner un m\u00e9tier qui lui permette de quitter la paysannerie pour le salariat et de vivre sur son propre sol, dans une des agglom\u00e9rations que les Blancs ont fait na\u00eetre, en auxiliaire des colons. Patrice a pass\u00e9 son enfance dans la brousse : on conna\u00eet l\u2019abominable mis\u00e8re des paysans noirs; sans les organisations religieuses qui l\u2019ont pris en charge, cette mis\u00e8re serait son lot, son unique horizon. A-t-il tout de suite compris que les Missions sont les agents recruteurs du colonat ? Non, sans doute. A-t-il vu que la condition de vie rurale est, directement ou indirectement, le produit de l\u2019exploitation coloniale ? Non plus : aux environs de sa naissance, l\u2019administration mesure les d\u00e9savantages de la contrainte trop visible et du travail forc\u00e9. Elle cherche \u00e0 int\u00e9resser le paysan \u00e0 la production, encourage la propri\u00e9t\u00e9 individuelle. Patrice prend la mis\u00e9rable ind\u00e9pendance de son p\u00e8re dans la solitude du paysage congolais pour un Etat de nature : loin d\u2019en \u00eatre responsables, les Blancs sont les bons messieurs qui vont l\u2019en tirer. On a d\u00fb, vers ce moment, lui donner d\u2019\u00e9tranges lumi\u00e8res sur sa situation : la foi chr\u00e9tienne est la redevance que les jeunes congolais paient aux Eglises qui leur apprennent \u00e0 lire.; Les p\u00e8res lui donnaient une ambition farouche de conna\u00eetre sa mis\u00e8re par les causes et, simultan\u00e9ment, l\u2019envie de s\u2019y r\u00e9signer. Il a not\u00e9 cette contradiction, plus tard dans un po\u00e8me : \u00ab Pour te faire oublier que tu \u00e9tais un homme. \u00ab On t\u2019apprit \u00e0 chanter les louanges de Dieu \u00ab Et ces divers cantiques, en rythmant ton calvaire \u00ab Te donnaient l\u2019esprit en un monde meilleur \u00ab Mais, en ton coeur de cr\u00e9ature humaine, tu ne demandais gu\u00e8re \u00ab Que ton droit \u00e0 la vie et ta part de bonheur \u00bb La religion protestante en m\u00eame temps qu\u2019elle \u00e9mancipe. Et puis, elle offre le salut : le monde meilleur n\u2019est qu\u2019un alibi, mais on est bien forc\u00e9 d\u2019enseigner qu\u2019on y entrera par le m\u00e9rite et non pas en fonction de la couleur. Quel que soit l\u2019effort de nombreux pr\u00eatres pour le masquer, l\u2019\u00e9galitarisme de l\u2019Evangile garde sa valeur dissolvante aux colonies. Il ne s\u2019agit pas seulement sur les cat\u00e9chum\u00e8nes, mais sur le missionnaire lui-m\u00eame, parfois : soit qu\u2019ils aient voulu pr\u00e9venir un congr\u00e8s du Parti socialiste de m\u00e9tropole, soit par conviction, soit par les deux raisons ensemble, les Missionnaires de Scheut ont approuv\u00e9 en 1956, le manifeste d\u2019Il\u00e9o, un \u00e9volu\u00e9 de trente-sept ans qui r\u00e9clamait l\u2019ind\u00e9pendance - long terme - du Congo. Quand Patrice, \u00e0 dix-huit ans, quitte la brousse pour Kindu o\u00f9 la compagnie SYMAF l\u2019embauche \u00e0 titre de \u00ab commis aux \u00e9critures \u00bb, il s\u2019agit, en m\u00eame temps, d\u2019un fait tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019exode rural et de l\u2019\u00e9tape capitale d\u2019une \u00ab prise de conscience \u00bb. Un jeune paysan qui a lu Rousseau et Victor Hugo rencontre tout \u00e0 coup la ville; son niveau de vie se transforme radicalement : il allait \u00e0 l\u2019\u00e9cole en pagne, il se rend au travail en complet veston; il vivait dans une case, il habite une maison et gagne assez d\u2019argent pour acheter et faire venir Pauline, sa fianc\u00e9e Mutetela, qui devient sa femme. Il travaille fr\u00e9n\u00e9tiquement. Les Blancs se pr\u00e9tendent surpris de son z\u00e8le : les Congolais, disent-ils, sont \u00e0 l\u2019ordinaire des paresseux. Mais, ces colons obtus ne comprennent pas que la fameuse \u00ab paresse de l\u2019indig\u00e8ne \u00bb, mythe entretenu dans toutes les colonies, est une forme de sabotage, la r\u00e9sistance passive d\u2019un paysan, d\u2019un man\u0153uvre surexploit\u00e9. La fr\u00e9n\u00e9sie de Patrice, au contraire, le classe pour un temps, dans la cat\u00e9gorie de ceux qu\u2019il appellera plus tard des \u00ab collabos \u00bb. Ce fils de paysan est, \u00e0 pr\u00e9sent, un \u00ab \u00e9volu\u00e9 \u00bb ; il postule une \u00ab carte d\u2019immatriculation \u00bb et l\u2019obtint difficilement - ils sont 150 immatricul\u00e9s sur tout le territoire - gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019intervention des Blancs : cela veut dire qu\u2019il parie pour eux; il a pris conscience de son importance, de celle de la jeune \u00ab \u00e9lite \u00bb, qui se forme partout. Les \u00ab \u00e9volu\u00e9s \u00bb forment une couche sociale qui s\u2019apaisait lentement et qui est l\u2019indispensable auxiliaire de grandes compagnies et de l\u2019administration. Noir, Patrice Lumumba tient son puissant orgueil de ses fonctions, de l\u2019instruction re\u00e7ue, des livres lus, de la m\u00e9fiance vaguement d\u00e9f\u00e9rente dont les Blancs l\u2019entourent. C\u2019est \u00e0 cette extraordinaire et commune m\u00e9tamorphose qu\u2019il pense quant il expose, plus tard, les bienfaits de la colonisation. Mais, sa prise de conscience est double et contradictoire: en m\u00eame temps qu\u2019il jouit de son ascension, de l\u2019estime bienveillante de ses chefs, il conna\u00eet qu\u2019il a, d\u00e8s vingt ans, atteint son z\u00e9nith. Au-dessus de tous les Noirs, il restera pour toujours au-dessous de tous les Blancs. Bien s\u00fbr, il peut gagner davantage, devenir, apr\u00e8s un apprentissage, postier de troisi\u00e8me classe, \u00e0 Stanleyville. Mais quoi ? A valeur \u00e9gale et pour le m\u00eame travail, un commis belge touchera le double de son salaire; en outre, Lumumba sait apr\u00e8s ce foudroyant d\u00e9part, que le li\u00e8vre s\u2019est soudain chang\u00e9 en tortue : il lui faudra vingt-quatre ans pour atteindre la premi\u00e8re classe, apr\u00e8s quoi il y demeurera jusqu\u2019\u00e0 la retraite. Or, ce rang subalterne est occup\u00e9 d\u2019embl\u00e9e par l\u2019Europ\u00e9en qui peut esp\u00e9rer, de l\u00e0, s\u2019\u00e9lever aux plus hauts emplois. Dans la Force publique, il en est de m\u00eame : un \u00ab N\u00e8gre \u00bb ne peut monter plus haut que le grade de sergent. De m\u00eame aussi dans le secteur priv\u00e9. Les Blancs l\u2019ont \u00e9lev\u00e9 au niveau qu\u2019ils ont souhait\u00e9 et puis ils l\u2019y maintiennent : son destin est aux mains des autres. Il \u00e9prouve sa condition dans l\u2019orgueil et dans l\u2019ali\u00e9nation. Il entrevoit, par del\u00e0 sa situation personnelle, la lutte de classe nue; il \u00e9crira, \u00e0 trente-et-un ans : \u00ab Un v\u00e9ritable duel existe entre les employeurs et les employ\u00e9s au sujet des salaires \u00bb. Mais, le salariat des \u00e9volu\u00e9s n\u2019est pas le prol\u00e9tariat : les revendications de Lumumba se fondent sur la conscience de sa valeur professionnelle - comme celles des anarchosyndicalistes en Europe, \u00e0 la fin du si\u00e8cle dernier - et non sur le besoin qui fonde en tout lieu les exigences des prol\u00e9taires et du sous-prol\u00e9tariat. Vers le m\u00eame temps, il conna\u00eet - surtout \u00e0 L\u00e9opoldville - qu\u2019on l\u2019a mystifi\u00e9; son \u00ab immatriculation \u00bb, si p\u00e9niblement obtenue, le d\u00e9tache des Noirs, sans l\u2019assimiler aux Blancs. Par plus que les non-\u00e9volu\u00e9s, l\u2019immatricul\u00e9 n\u2019a le droit d\u2019entrer dans la ville europ\u00e9enne, \u00e0 moins d\u2019y travailler, pas plus qu\u2019eux, il n\u2019\u00e9chappe au couvre-feu; il les retrouve, quand il fait ses achats, au guichet sp\u00e9cial qu\u2019on r\u00e9serve aux Noirs; il est victime comme eux, en toute occasion, en tout lieu, des pratiques s\u00e9gr\u00e9gationnistes. Or, il faut le noter, le racisme et la s\u00e9gr\u00e9gation sont, pour lui, une exp\u00e9rience nouvelle : on fait, dans la brousse, celle du malheur et de la sous-alimentation, on peut deviner la v\u00e9rit\u00e9 des colonies qui est la surexploitation; mais le racisme n\u2019appara\u00eet gu\u00e8re, faute de contact entre les Noirs et les Blancs : le paternalisme doucereux des Missionnaires a pu lui faire illusion; les pratiques de discrimination se d\u00e9couvrent dans les villes, ce sont elles qui constituent la vie quotidienne du colonis\u00e9. Encore faut-il s\u2019entendre : le prol\u00e9tariat \u00e9reint\u00e9, sous-pay\u00e9, souffre beaucoup plus de la surexploitation que de la discrimination raciste qui en est la cons\u00e9quence. Quand Lumumba d\u00e9nonce, le 30 juin 1960 : \u00ab le travail harassant exige en \u00e9change de salaires qui ne nous permettaient ni de manger \u00e0 notre faim ni de nous v\u00eatir ou nous loger d\u00e9cemment ni d\u2019\u00e9lever nos enfants... \u00bb, il parle au nom de tous. Mais, lorsqu\u2019il ajoute : \u00ab Nous avons connu qu\u2019il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les Blancs et des paillotes croulantes pour les Noirs, qu\u2019un Noir n\u2019\u00e9tait jamais admis dans les cin\u00e9mas ni dans les restaurants \u00e0 m\u00eame la coque des p\u00e9niches, aux pieds du Blanc dans sa cabine de luxe \u00bb, c\u2019est la classe des \u00e9volu\u00e9s qui s\u2019exprime par sa voix. Et quand il \u00e9crit en 1956, que \u00ab l\u2019immatriculation devait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme la derni\u00e8re \u00e9tape d\u2019int\u00e9gration \u00bb, il d\u00e9fend les int\u00e9r\u00eats d\u2019une poign\u00e9e d\u2019hommes qu\u2019il contribue par l\u00e0-m\u00eame \u00e0 couper de la masse. De fait, les int\u00e9r\u00eats de cette \u00e9lite, cr\u00e9\u00e9e par les Belges de toute pi\u00e8ce, exigent une assimilation chaque jour plus pouss\u00e9e : \u00e9galit\u00e9 des Blancs et des Noirs sur le march\u00e9 du travail, acc\u00e8s des Africains \u00e0 tous les postes dans la mesure o\u00f9 ils ont les capacit\u00e9s requises. Ce n\u2019est pas, comme on voit, l\u2019africanisation des cadres qu\u2019il revendique, mais leur semi-africanisation. N\u2019est-il pas \u00e0 craindre, en ce cas, que les Noirs admis aux postes sup\u00e9rieurs soient des complices de l\u2019oppression coloniale ou tout au moins des otages ? Lumumba n\u2019est pas encore conscient du probl\u00e8me. De fait, l\u2019ann\u00e9e m\u00eame o\u00f9 Il\u00e9o, dans son manifeste, exige l\u2019ind\u00e9pendance \u00e0 terme, Patrice en est encore \u00e0 tracer l\u2019esquisse d\u2019une \u00ab communaut\u00e9 belgo-congolaise \u00bb. A l\u2019int\u00e9rieur de cette communaut\u00e9, il demande l\u2019\u00e9galit\u00e9 des citoyens. Mais, cette \u00e9galit\u00e9, d\u2019ici longtemps, ne jouera qu\u2019en faveur des \u00e9volu\u00e9s : \u00ab Nous croyons qu\u2019il serait possible d\u2019accorder dans un avenir relativement proche, des droits politiques aux \u00e9lites congolaises et aux Belges du Congo, suivant certains crit\u00e8res qui seront \u00e9tablis par le gouvernement \u00bb. Cependant, Lumumba, d\u00e8s cette \u00e9poque, est le contraire de ceux qu\u2019il nommera plus tard des \u00ab collabos \u00bb. C\u2019est qu\u2019il \u00e9prouve jusqu\u2019au bout la contradiction de sa classe : cr\u00e9\u00e9e de toute pi\u00e8ce du capitalisme belge l\u2019ont coup\u00e9e des masses et qu\u2019elle n\u2019a d\u2019autre avenir que dans le syst\u00e8me colonial, mais, dans le m\u00eame moment, il a conclu de son exp\u00e9rience urbaine que cet avenir lui est d\u00e9finitivement refus\u00e9 par les colons et l\u2019administration. La \u00ab communaut\u00e9 belgo-congolaise \u00bb, dans le moment m\u00eame qu\u2019il la propose, il n\u2019y croit plus : la rigidit\u00e9 du syst\u00e8me qui l\u2019a suscit\u00e9e pour mieux l\u2019exploiter, il l\u2019a d\u00e9couverte enfin; aucune r\u00e9forme n\u2019est concevable par cette seule raison que le colonialisme se maintient par la contrainte et dispara\u00eet quand il fait des concessions. La seule solution sera r\u00e9volutionnaire : la rupture, l\u2019ind\u00e9pendance. Il\u00e9o, nous venons de le voir, l\u2019avait r\u00e9clam\u00e9e avant lui. Et Kasa-Vubu, chef de la puissante Abako. Lumumba n\u2019a pas \u00ab invent\u00e9 \u00bb l\u2019ind\u00e9pendance; d\u2019autres lui en ont d\u00e9couvert la n\u00e9cessit\u00e9. S\u2019il en fut pourtant le promoteur et le martyr, c\u2019est qu\u2019il la voulait compl\u00e8te et pl\u00e9ni\u00e8re sans que les \u00e9v\u00e9nements lui aient donn\u00e9 la possibilit\u00e9 de la r\u00e9aliser. De fait, la plupart des organisations nationales se forment n\u00e9cessairement dans un cadre r\u00e9gional : le PSA s\u2019\u00e9tablit au Kwango Kwilu, le CEREA au Kivu : ils parviennent difficilement \u00e0 concilier les ethnies, mais par cette raison m\u00eame, ils ont du mal \u00e0 s\u2019\u00e9tendre au-del\u00e0 des provinces. Leur nationalisme quand il existe est, en fait, un f\u00e9d\u00e9ralisme : ils r\u00eavent d\u2019un pouvoir central tr\u00e8s limit\u00e9 dont la principale fonction serait d\u2019unir des provinces autonomes. A L\u00e9opoldville, les choses vont plus loin encore : la sup\u00e9riorit\u00e9 num\u00e9rique des Bakongo permet \u00e0 l\u2019Abako d\u2019\u00eatre tout \u00e0 la fois un parti r\u00e9gional et ethnique. Pour ne consid\u00e9rer que ce dernier cas, il r\u00e9sulte de l\u00e0 une double cons\u00e9quence : l\u2019Abako est un mouvement puissant mais archa\u00efque; soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te et parti de masse, tout ensemble, ses principaux chefs sont des \u00e9volu\u00e9s, mais qui ne sont pas coup\u00e9s du peuple parce qu\u2019ils en ont repris la revendication fondamentale : ind\u00e9pendance imm\u00e9diate pour le Bas-Congo. Kasa- Vubu, le premier d\u2019entre eux, est un personnage ambigu, secret, dont on pourrait dire tout \u00e0 la fois qu\u2019il a su, bien que recrut\u00e9 par l\u2019administration, rester en contact direct avec sa base ethnique et qu\u2019il n\u2019a jamais eu ni les moyens ni l\u2019occasion ni la volont\u00e9 de s\u2019\u00e9lever jusqu\u2019\u00e0 la conscience claire de sa classe : s\u00e9minaire sans la foi puis instituteur, il est uni au Bakongo par un lien obscur, messianique; il est leur chef religieux, leur roi, la preuve vivante qu\u2019ils sont le peuple \u00e9lu. Elu pr\u00e9sident du Congo ind\u00e9pendant, il vivra tout \u00e0 coup dans la contradiction la plus enti\u00e8re : son office lui commande de pr\u00e9server l\u2019unit\u00e9 nationale, en particulier contre la s\u00e9cession katangaise qui risque de ruiner le Congo, son peuple r\u00e9clame de lui qu\u2019il soit luim\u00eame s\u00e9cessionniste et restaure en reprenant au Congo fran\u00e7ais quelques territoires - l\u2019antique royaume Kongo. Incapable de dominer la situation, il oscillera d\u2019un f\u00e9d\u00e9ralisme anarchique \u00e0 un centralisme dictatorial, appuy\u00e9 sur la force militaire. Surtout, il fera le jeu de l\u2019imp\u00e9rialisme, inconsciemment d\u2019abord et puis tr\u00e8s consciemment : il ne s\u2019agit point ici de psychologie, mais de d\u00e9termination objective : s\u00e9paratiste en son essence, l\u2019Abako, apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance, devait ruiner l\u2019oeuvre des nationalistes au profit des puissances \u00e9trang\u00e8res. Au moment o\u00f9 Lumumba s\u2019\u00e9veille \u00e0 la conscience nationale, par contre, avant l\u2019ind\u00e9pendance, ce mouvement confus, \u00e0 la fois obscurantiste et r\u00e9volutionnaire, a fait plus qu\u2019aucun parti pour la lib\u00e9ration du Congo. D\u00e8s 56, il r\u00e9pondait au manifeste d\u2019Il\u00e9o, aux r\u00e9flexions de Lumumba sur \u00ab la communaut\u00e9 \u00bb en r\u00e9clamant l\u2019ind\u00e9pendance imm\u00e9diate et la nationalisation des grandes entreprises. On aurait pu croire qu\u2019il avait un programme r\u00e9volutionnaire et socialiste ou, \u00e0 tout le moins, que les revendications de la base parvenaient jusqu\u2019au sommet : mais non, la suite l\u2019a bien prouv\u00e9. Il ne s\u2019agissait que d\u2019une surench\u00e8re : il fallait que l\u2019Abako fut le plus radical des partis. En v\u00e9rit\u00e9, il l\u2019\u00e9tait : en ce sens que les Bakongo repr\u00e9sentent 50% de la population noire, \u00e0 L\u00e9opoldville, et qu\u2019ils fournissent la ville de sa main d\u2019oeuvre non-qualifi\u00e9e. Disciplin\u00e9s, on peut les mobiliser \u00e0 chaque instant, par des mots d\u2019ordre clandestins : ce sont eux qui font les gr\u00e8ves, les campagnes de d\u00e9sob\u00e9issance; que leurs chefs interdisent de voter, pas un n\u2019approche des urnes. Ce sont eux aussi qui - sur des ordres pr\u00e9cis ou malgr\u00e9 des interdits rigoureux ? La question reste dans r\u00e9ponse - ont fait les \u00e9meutes de janvier 1959. Les \u00e9volu\u00e9s n\u2019avaient aucun pouvoir sur les masses - sauf au Bas-Congo - leur nombre et leur mode de vie les rendaient incapables de passer \u00e0 l\u2019action directement. Il faut reconna\u00eetre qu\u2019ils ont eu peu de poids dans les \u00e9v\u00e9nements de janvier 59. En v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est la crise \u00e9conomique, cette r\u00e9cession coloniale qui touche durement la m\u00e9tropole, et l\u2019agitation des masses prol\u00e9taris\u00e9es dont le niveau de vie se d\u00e9t\u00e9riore sensiblement, c\u2019est cela - joint aux maladresses de l\u2019administration - qui a d\u00e9cid\u00e9 le gouvernement m\u00e9tropolitain \u00e0 donner brusquement au Congo son ind\u00e9pendance, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 troquer - avec l\u2019approbation des grandes compagnies - le r\u00e9gime colonial contre un n\u00e9o-colonialisme. Lumumba n\u2019a pas fait la r\u00e9volution congolaise; sa situation d\u2019\u00e9volu\u00e9 coup\u00e9 du prol\u00e9tariat urbain et davantage encore des campagnes lui interdisait de recourir \u00e0 la violence : sa r\u00e9solution - il s\u2019y tient jusqu\u2019\u00e0 la mort - d\u2019\u00eatre un \u00ab non-violent \u00bb a pour origine, beaucoup plus qu\u2019un principe ou qu\u2019un trait de caract\u00e8re, une reconnaissance lucide de ses pouvoirs. D\u00e8s 56, il est \u00e0 Stanleyville, l\u2019idole des foules. Mais, une idole n\u2019est pas un leader, \u00e0 la fa\u00e7on de N\u2019Krumah qu\u2019il admire, et moins encore un sorcier comme ce Kasa-Vubu qui l\u2019inqui\u00e8te. Il le sait : il sait qu\u2019il peut convaincre un auditoire, avec ce don qu\u2019il a de parler n\u2019importe o\u00f9, \u00e0 n\u2019importe qui et cette culture qu\u2019il a re\u00e7ue des Belges et qui se retourne contre eux; mais il faut d\u2019autres dons que la parole pour donner le pouvoir de lancer des hommes, les mains nues, contre des mitraillettes. Pourtant, c\u2019est lui qui va capter la r\u00e9volution au passage, la marquer de son sceau, l\u2019orienter. Pourquoi ? Parce que sa condition d\u2019assimil\u00e9 et la nature de son travail lui permettent de s\u2019\u00e9lever jusqu\u2019\u00e0 l\u2019universalit\u00e9. Il a connu la brousse, les petites agglom\u00e9rations urbaines, les grandes villes de province et la capitale : il a, d\u00e8s dix-huit ans, \u00e9chapp\u00e9 au provincialisme. Ses lectures et l\u2019enseignement chr\u00e9tien lui ont donn\u00e9 une image de l\u2019homme, encore abstraite mais d\u00e9gag\u00e9e du racisme; il est frappant que, dans ses discours, il explique la situation du Congo par des r\u00e9f\u00e9rences constantes \u00e0 la R\u00e9volution fran\u00e7aise, \u00e0 la lutte des Pays- Bas contre les Espagnols. Et, bien entendu, il y a, dans ces allusions, quelque chose comme un argument ad hominem : comment pourriez-vous, Blancs, emp\u00eacher les Noirs de faire ce que vous avez fait ? Mais, au-del\u00e0 de ces intentions pol\u00e9miques, il se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 un humanisme de principe qui ne peut pas ne pas \u00eatre l\u2019id\u00e9ologie des \u00e9volu\u00e9s : c\u2019est au nom de l\u2019homo faber, en effet, que ceux-ci r\u00e9clament l\u2019\u00e9galit\u00e9 des Belges et des Congolais sur le march\u00e9 du travail. Ce concept universel place Lumumba d\u2019embl\u00e9e au-dessus des ethnies et du tribalisme : il permet \u00e0 cet errant de profiter de ses voyages et de d\u00e9chiffrer les probl\u00e8mes locaux en fonction de l\u2019universel. C\u2019est sous cet angle de vue qu\u2019il saisira - par-del\u00e0 les diversit\u00e9s des coutumes, les rivalit\u00e9s et les discordes - l\u2019unit\u00e9 des besoins, des int\u00e9r\u00eats, des souffrances. L\u2019administration l\u2019a plac\u00e9 au-dessus du niveau commun : c\u2019est l\u2019isoler, sans aucun doute, mais c\u2019est aussi lui permettre de comprendre la condition du Congolais dans sa g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9. D\u00e9sormais, quel que soit l\u2019auditoire, il ne cesse d\u2019affirmer l\u2019unit\u00e9 de sa patrie : ce qui divise les hommes, ce sont des vestiges d\u2019un pass\u00e9 pr\u00e9-colonial soigneusement conserv\u00e9s par l\u2019administration; ce qui les unit, n\u00e9gativement aujourd\u2019hui, c\u2019est un certain malheur commun, plus profond que les traditions et les coutumes puisqu\u2019il les attaque aux sources de la vie par le surtravail et la sous-alimentation; bref, c\u2019est la colonisation belge qui cr\u00e9e la nation congolaise par une agression perp\u00e9tuelle et omnipr\u00e9sente. C\u2019est vrai et c\u2019est faux. La colonisation unifie, mais elle divise au moins autant : non seulement par calcul et machiav\u00e9lisme - ce ne serait rien - mais par la division du travail qu\u2019elle introduit et les couches sociales qu\u2019elle cr\u00e9e et stratifie. Les liens socio-professionnels tendent \u00e0 l\u2019emporter dans les villes, sur les liens tribaux, mais \u00e0 mieux regarder, les divisions selon l\u2019emploi, le niveau de vie et l\u2019instruction se surajoutent aux divisions ethniques \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des quartiers noirs. A quoi, il faut ajouter les conflits qui opposent les premiers en date des urbanis\u00e9s aux derniers. Le prol\u00e9tariat des camps n\u2019est pas celui des villes et surtout, les \u00ab coutumiers \u00bb ruraux dirig\u00e9s par une chefferie conservatrice et, le plus souvent, vendue aux Europ\u00e9ens n\u2019entrent pas dans les vues des citadins \u00e9volu\u00e9s. Mais, la petite bourgeoisie fran\u00e7aise au temps de la R\u00e9volution : en face d\u2019un prol\u00e9tariat sans organisation, aux revendications confuses et d\u2019une paysannerie dont elle est issue et dont elle croit conna\u00eetre les aspirations, elle se prend pour la classe universelle; la seule diff\u00e9renciation dont elle veut tenir compte ne ressortit pas de l\u2019\u00e9conomie : les \u00e9volu\u00e9s se d\u00e9finissent eux-m\u00eames, selon le voeu de l\u2019administration coloniale, par leur degr\u00e9 d\u2019instruction; la culture qu\u2019ils ont re\u00e7ue, c\u2019est leur orgueil et leur substance la plus intime : elle leur impose, pensent les meilleurs, le devoir rigoureux de conduite leurs fr\u00e8res analphab\u00e8tes des camps et de la brousse vers l\u2019autonomie ou l\u2019ind\u00e9pendance. Je dis que cette illusion est in\u00e9vitable : comment Lumumba - qui allait \u00e0 l\u2019\u00e9cole des \u00ab Monp\u00e8s \u00bb en pagne et qui gardera jusqu\u2019\u00e0 sa mort des attaches paysannes - pourrait-il se tenir vraiment pour le repr\u00e9sentant d\u2019une classe nouvelle; s\u2019il vit mieux, c\u2019est par son m\u00e9rite, tout simplement. Le mot abject et fort adroitement choisi d\u2019\u00e9volu\u00e9 masque la v\u00e9rit\u00e9 : une petite couche de privil\u00e9gi\u00e9s se prend pour l\u2019aile avanc\u00e9e des colonis\u00e9s. Tout conspire \u00e0 tromper Lumumba : en ao\u00fbt 56, les revendications des \u00e9volu\u00e9s furent soutenues, lors de l\u2019assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019A.PI.C. par l\u2019unanimit\u00e9 des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s. Il voit dans cet accord des masses et de l\u2019\u00e9lite un signe de l\u2019unit\u00e9 profonde des Congolais. A la lumi\u00e8re des \u00e9v\u00e9nements, nous comprenons aujourd\u2019hui qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une entente abstraite : les masses indig\u00e8nes sont fi\u00e8res de leurs \u00ab \u00e9volu\u00e9s \u00bb qui font la preuve pour tous qu\u2019un Noir, pourvu qu\u2019on lui en offre l\u2019occasion, peut \u00e9galer ou surpasser un Blanc; elles appuient les exigences de l\u2019\u00e9lite privil\u00e9gi\u00e9e - surtout en paroles et par des applaudissements - parce qu\u2019elles y voient une prise de position radicale de l\u2019exploit\u00e9 en face de l\u2019employeur : c\u2019est un exemple et un symbole, \u00e0 partir de-l\u00e0, les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s peuvent envisager une radicalisation des revendications ouvri\u00e8res. Mais celle-ci, quand les circonstances la produiront, aura pour effet de briser net l\u2019alliance des masses et de la petite bourgeoisie. Lumumba s\u2019y est tromp\u00e9, mais cette in\u00e9vitable erreur a eu des cons\u00e9quences positives; pour tout dire, il a eu raison, historiquement, de la commettre. C\u2019est elle qui lui a permis d\u2019affirmer avec tant de force que l\u2019unit\u00e9 seule permettrait au Congo d\u2019obtenir l\u2019ind\u00e9pendance. Cette formule, si souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, est d\u2019ailleurs parfaitement juste \u00e0 la condition d\u2019ajouter que le mouvement unitaire doit venir de la base et d\u00e9ferler sur le pays en ras de mar\u00e9e. Pour le malheur du Congo, les divisions sociales, la timidit\u00e9 des revendications, l\u2019absence d\u2019appareil r\u00e9volutionnaire issu des masses et contr\u00f4l\u00e9 par elles ont rendu, rendent encore ce d\u00e9ferlement impossible : ce sera l\u2019histoire de la d\u00e9cade prochaine. Lumumba, \u00e9cout\u00e9 partout dans l\u2019enthousiasme, pouvait croire que les masses suivraient les \u00e9volu\u00e9s jusqu\u2019au bout. Cette unit\u00e9 qu\u2019il tenait \u00e0 la fois pour d\u00e9j\u00e0 r\u00e9alis\u00e9e et toute \u00e0 faire, \u00e0 demi moyen, fin supr\u00eame \u00e0 demi, c\u2019\u00e9tait \u00e0 ses yeux la Nation elle-m\u00eame. La Nation : le Congo s\u2019unifiant par la lutte qu\u2019il m\u00e8nerait pour son ind\u00e9pendance. Mais, le futur Premier ministre ne pousse pas la na\u00efvet\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 croire que ce rassemblement se ferait dans la spontan\u00e9it\u00e9. Il pose simplement ce principe n\u00e9gatif : l\u2019administration divise pour r\u00e9gner, le seul moyen de lui faire perdre sa puissance est de supprimer partout les divisions qu\u2019elle a cr\u00e9\u00e9es. Il faut en finir avec le tribalisme, avec le provincialisme, avec les conflits artificiels et les cloisons \u00e9tanches qu\u2019elle maintient. La d\u00e9mocratie, oui. Mais qu\u2019on n\u2019aille pas la confondre, comme Il\u00e9o, avec un f\u00e9d\u00e9ralisme. Quelle que soit l\u2019intention, si minime que soit l\u2019autonomie r\u00e9gionale qu\u2019un parti r\u00e9clame, c\u2019est le ver dans le fruit, elle g\u00e2tera tout, l\u2019imp\u00e9rialisme l\u2019exploitera sur-le champ. Lumumba comprend que l\u2019Abako sera pendant quelques temps un remarquable outil pour renverser le colonialisme et qu\u2019elle risquera plus tard d\u2019\u00eatre le meilleur instrument pour le restaurer. Postier, son travail l\u2019int\u00e8gre \u00e0 l\u2019administration coloniale et lui permet d\u2019en d\u00e9couvrir le caract\u00e8re principal : la centralisation. Cette d\u00e9couverte lui est d\u2019autant plus facile que le hasard a fait de lui un rouage du syst\u00e8me centralis\u00e9 des communications. Les postes \u00e9tendent leur r\u00e9seau \u00e0 toutes les provinces, \u00e0 la brousse m\u00eame; par elles, les ordres du gouvernement sont transmis aux gendarmeries locales, \u00e0 la Force publique. La nation congolaise, si elle doit un jour exister, devra sa coh\u00e9sion \u00e0 un pareil centralisme : Patrice r\u00eave d\u2019un pouvoir synth\u00e9tique de rassemblement, agissant partout, imposant partout la concorde, la communaut\u00e9 d\u2019action, recevant des informations des bourgs les plus lointains, les concentrant, basant sur elles l\u2019orientation de sa politique et renvoyant par le m\u00eame chemin, jusque dans les hameaux les informations et les ordres \u00e0 ses repr\u00e9sentants. Le gouvernement atomise est au niveau qu\u2019ils unifie de l\u2019ext\u00e9rieur, en tant que sujets du roi. L\u2019ind\u00e9pendance ne sera qu\u2019un mot si l\u2019on ne substitue \u00e0 cette coh\u00e9sion par le dehors une totalisation par l\u2019int\u00e9rieur. L\u2019administration belge ne peut \u00eatre remplac\u00e9e que par un parti de masse, omnipr\u00e9sent, comme elle, d\u00e9mocratique - cela veut dire issu du peuple et contr\u00f4l\u00e9 par lui. Mais d\u2019autant plus autoritaire que - aussi longtemps du moins que le Congo libre ne se sera pas donn\u00e9 ses institutions - lui seul sera la charge de d\u00e9fendre la Nation contre les effets encore virulents d\u2019une atomisation pratique pendant quatre-vingts ans. Lumumba est si conscient des p\u00e9rils qu\u2019il souhaite remplacer l\u2019inutile multiplicit\u00e9 des mouvements nationalistes par un parti unique. Sur ce projet, nous avons peu de renseignements. On sait toutefois qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un parti \u00e0 l\u2019africaine : non pas, comme le PC d\u2019Urss, un organe restreint qui coopte ses nouveaux membres, mais la population enti\u00e8re, hommes et femmes, chacun devenant en m\u00eame temps citoyen et militant. Il craignait que l\u2019opposition, si elle devait rester \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du Parti, ne conduisit \u00e0 quelque s\u00e9paratisme, donc \u00e0 la mort du Congo. A l\u2019int\u00e9rieur, il ne l\u2019e\u00fbt pas refus\u00e9e. Il a souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9 que les discussions y seraient franches et libres. Ce qu\u2019il n\u2019a pas dit, mais qui va de soi, comme en tous les cas d\u2019extr\u00eame urgence, c\u2019est que les minorit\u00e9s, apr\u00e8s les votes, seraient contraintes d\u2019adopter le point de vue des majorit\u00e9s et que l\u2019opposition, chaque fois dissoute pour rena\u00eetre ailleurs, \u00e0 propos d\u2019autres probl\u00e8mes, ne repr\u00e9senterait, en somme, que le libre exercice du jugement de chacun dans la circonstance pr\u00e9sente et serait priv\u00e9e de moyens de se constituer une m\u00e9moire, de se structurer comme un parti dans le parti. Il attachait moins d\u2019importance - en tout cas pour les premiers temps de l\u2019ind\u00e9pendance - l\u2019\u00e9laboration d\u2019un programme \u00e9conomique et social qu\u2019\u00e0 cette fonction primordiale du parti, griffe \u00e9treignant le Congo \u00e0 la place de la vieille serre coloniale : emp\u00eacher \u00e0 tout prix l\u2019effritement du pays. Mais, ce souci m\u00eame avait des motifs \u00e9conomiques : il n\u2019ignorait rien des manoeuvres de la Conakat et n\u2019avait aucun doute sur ce qui r\u00e9sulterait de la s\u00e9cession katangaise. Ainsi, ce jacobinisme politique s\u2019inspirait, au fond, d\u2019une connaissance pratique des r\u00e9alit\u00e9s congolaises. Tout ce qui s\u2019est pass\u00e9 par la suite, ses discours prouvent qu\u2019il le pr\u00e9voyait : sa seule erreur fut de croire qu\u2019on pouvait conjurer le d\u00e9sastre par la cr\u00e9ation d\u2019un grand parti moderne qui rempla\u00e7\u00e2t en temps voulu la force coercitive de l\u2019occupant. On sait que la m\u00e9tropole servit, bien malgr\u00e9 elle, de lieu de rencontre \u00e0 des Congolais d\u2019ethnies diff\u00e9rentes. Ce fut \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019Exposition universelle. L\u2019unit\u00e9 de leurs oppresseurs blancs fait d\u00e9couvrir n\u00e9gativement \u00e0 ces Noirs isol\u00e9s dans Bruxelles leur unit\u00e9 d\u2019opprim\u00e9s, plus forte, croient-ils, que leurs divisions. De fait, en Belgique, les Congolais n\u2019ont conscience que de ce qui les rapproche. Au retour, ils conservent l\u2019abstraite esp\u00e9rance de souder les colonis\u00e9s, d\u2019o\u00f9 qu\u2019ils viennent en un parti supra-ethnique. Ce parti, Lumumba, seul, est qualifi\u00e9 pour le fonder. Ce sera le MNC. Mais, la composition du mouvement r\u00e9v\u00e8le bient\u00f4t sa nature : il est universaliste, par del\u00e0 les ethnies et les fronti\u00e8res, parce que ses militants sont des universalit\u00e9s, en un mot c\u2019est le mouvement des \u00e9volu\u00e9s; on lui trouvera des militants un peu partout et sans trop de peine - au moins dans les villes - parce que l\u2019administration et les grandes compagnies ont r\u00e9parti partout les fonctionnaires et les employ\u00e9s qu\u2019elles ont forg\u00e9s. Mais, le r\u00eave de faire un parti de masse s\u2019effondre : c\u2019est tout au plus un parti de cadres et d\u2019agitateurs. La faute n\u2019en est \u00e0 personne : il n\u2019en pouvait \u00eatre autrement; le MNC c\u2019est la petite bourgeoisie congolaise en train de d\u00e9couvrir son id\u00e9ologie de classe. Lumumba est le plus radical : lucide et aveugle, tout ensemble, s\u2019il ne voit pas le conditionnement social et l\u2019impossibilit\u00e9 pr\u00e9sente de son unitarisme, il comprend fort bien au contraire que les probl\u00e8mes s\u2019il gagne, qu\u2019il formera le premier gouvernement. Mais, son intelligence et son d\u00e9vouement profond \u00e0 la cause africaine font de lui un Robespierre noir. Son entreprise est \u00e0 la fois limit\u00e9e - politique, d\u2019abord, le reste viendra en son temps \u2013 et universelle. Les \u00ab Monp\u00e8s \u00bb l\u2019ont arrach\u00e9 au monde coutumier des non-\u00e9volu\u00e9s; il s\u2019est m\u00eame, au d\u00e9part, gris\u00e9 par son jeune savoir, fait le porte-parole de l\u2019\u00e9lite, il a r\u00e9clam\u00e9 pour elle l\u2019int\u00e9gration compl\u00e8te. Mais, l\u2019universalisme, en lui, a fini par tout emporter. Sans doute, est-ce un principe id\u00e9ologique de sa classe. Et, nous l\u2019avons vu, une illusion d\u2019optique. Mais, cet humanisme qui, chez les autres, masque la particularit\u00e9 des int\u00e9r\u00eats de classe, il en a fait sa passion personnelle; il s\u2019y d\u00e9voue tout entier, il veut rendre aux sous-hommes de la surexploitation coloniale leur humanit\u00e9 natale. Bien s\u00fbr, cela ne se fait pas sans un remaniement de toutes les structures, bref sans r\u00e9forme agraire et sans nationalisation : sa formation de d\u00e9mocrate bourgeois l\u2019emp\u00eache de discerner la n\u00e9cessit\u00e9 de cette restructuration fondamentale. Ce n\u2019est pas si grave : comment l\u2019e\u00fbt-il d\u00e9couverte en l\u2019absence d\u2019organisations politiques ? Eut-il gard\u00e9 plus longtemps le pouvoir, les hommes et les circonstances l\u2019eussent mis au pied du mur : n\u00e9o-colonialisme ou socialisme africain. N\u2019ayons aucun doute sur le choix qu\u2019il e\u00fbt fait. Malheureusement, en fondant le MNC, en prenant des contacts avec les leaders des autres partis - c\u2019est-\u00e0-dire avec d\u2019autres \u00e9volu\u00e9s - il mettait en place, sans le moindre soup\u00e7on, les \u00e9l\u00e9ments les plus actifs de sa propre classe, c\u2019est-\u00e0-dire des hommes que leurs int\u00e9r\u00eats communs et particuliers disposaient depuis longtemps \u00e0 le trahir, qui d\u00e8s les premiers jours de juin 60, consid\u00e9r\u00e8rent qu\u2019il les avait trahis. De fait, le conflit qui l\u2019opposa \u00e0 ses ministres, \u00e0 la minorit\u00e9 du Parlement, n\u2019a pas d\u2019autre origine : ces petits bourgeois voulaient constituer la petite bourgeoisie en classe dirigeante - ce qui revenait objectivement \u00e0 se rapprocher des puissances imp\u00e9rialistes; il se voulait guide, ne se croyait d\u2019aucune classe, refusait, dans son z\u00e8le centralisateur, de prendre au s\u00e9rieux les diff\u00e9renciations d\u2019origine \u00e9conomique ni plus ni moins que les divisions tribales : le parti unique ferait sauter ces barri\u00e8res comme les autres et concilierait tous les int\u00e9r\u00eats. Il se peut d\u2019ailleurs qu\u2019il ait eu, plus ou moins clairement, le projet de r\u00e9organiser l\u2019\u00e9conomie par \u00e9tapes et qu\u2019il ait, par prudence, tenu ses intentions secr\u00e8tes. On l\u2019en soup\u00e7onnait en tout cas : et ce n\u2019est pas seulement l\u2019affaire des avions russes qui l\u2019a fait taxer brusquement de communisme. Les plus avis\u00e9s des parlementaires et des ministres craignaient certainement que son jacobinisme ne s\u2019achev\u00e2t en socialisme par la vertu m\u00eame de son humanisme unitaire. Ce qui importe, en tout cas, c\u2019est qu\u2019il a mis sa classe au pouvoir et qu\u2019il se disposait \u00e0 gouverner contre elle. Pouvait-il en \u00eatre autrement ? Non : le prol\u00e9tariat, pendant les derni\u00e8res ann\u00e9es de la colonisation, n\u2019a pas fait un acte qui p\u00fbt l\u2019imposer \u00e0 ces petits bourgeois comme un interlocuteur valable. A son retour d\u2019Accra, le leader du futur Parti unique devient en fait l\u2019homme de la conciliation : sous son influence, le MNC tenta de s\u2019allier aux principaux mouvements nationalistes. Le Front commun qu\u2019il a mis sur pied gagnera les \u00e9lections de 60. Mais, la victoire l\u00e9galiste de ce cartel ne doit pas nous en masquer la fragilit\u00e9 : tant qu\u2019il s\u2019est agi d\u2019une simple propagande commune, d\u2019un accord limit\u00e9 \u00e0 ce seul mot d\u2019ordre, l\u2019ind\u00e9pendance, on a, pour un instant, mis les particularismes de c\u00f4t\u00e9; mais si les vainqueurs gouvernent \u2013 et qui d\u2019autre gouvernerait ? - le Front \u00e9clatera pour les deux raisons d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9es que la base r\u00e9elle des partis alli\u00e9s est, pour chacun, provinciale - m\u00eame le \u00ab MNC\/Lumumba \u00bb est avant tout soutenu par les extra-coutumiers de Stanleyville - et que l\u2019universalisme culturel cache mal le d\u00e9sir, chez les leaders, de constituer avec leurs troupes la nouvelle classe dirigeante. D\u00e8s ce moment, la puret\u00e9 et l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de Lumumba le condamnaient : l\u2019histoire se faisait par lui, mais contre lui. Leader incontest\u00e9 du centralisme, ses ennemis se d\u00e9clarent aussit\u00f4t qu\u2019il a montr\u00e9 son pouvoir d\u2019orateur et son adresse de n\u00e9gociateur. Il y aura d\u2019abord Tshombe et les membres de la Conakat : ces Katangais pr\u00e9tendent que leur province nourrit \u00e0 elle seule tous les Congolais; si l\u2019on coupait les liens qui la rattachent \u00e0 des r\u00e9gions ingrates et besogneuses, elle jouirait seule de sa richesse. Il y aura l\u2019in\u00e9vitable scission du parti centralisateur : Kalonji fondera le \u00ab MNC\/Kalonji \u00bb qui s\u2019implantera dans le Sud-Kasa\u00ef; ici, les rivalit\u00e9s politiques, au contraire de ce qui se passe pour les autres groupements, d\u00e9termineront le s\u00e9paratisme ethnique. Enfin, l\u2019Abako demeure irr\u00e9ductible : Lumumba multiplie les avances \u00e0 Kasa-Vubu qui n\u2019y r\u00e9pond pas. Quand l\u2019ind\u00e9pendance est acquise et qu\u2019il faut constituer un gouvernement, deux grandes forces restent face-\u00e0-face : l\u2019Abako, toujours intransigeant, le Bloc nationaliste (MNC et partis alli\u00e9s) souple et d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 trouver un compromis durable. La Conakat qui se dit, elle, f\u00e9d\u00e9raliste, accepte la premi\u00e8re d\u2019entrer, sous conditions, dans un gouvernement central : ce n\u2019est qu\u2019une man\u0153uvre, dont le sens n\u2019\u00e9chappera pas. Entre les deux mouvements, le ministre belge Ganshof h\u00e9site : Lumumba a contribu\u00e9, lors de r\u00e9centes \u00e9meutes, \u00e0 maintenir l\u2019ordre public. Ses d\u00e9clarations sont mod\u00e9r\u00e9es, il n\u2019a pas de programme \u00e9conomique, cent fois il a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 qu\u2019il garantissait les propri\u00e9t\u00e9s des colons. Et puis, consid\u00e9ration de d\u00e9tail, son groupe a obtenu aux \u00e9lections la majorit\u00e9 des voix. Mais, son centralisme effraie. Les colons sont contre lui. Kasa-Vubu est plus dangereux peut-\u00eatre, c\u2019est le ma\u00eetre de la violence : mais c\u2019est aussi le ma\u00eetre de la discorde; son f\u00e9d\u00e9ralisme recouvre le s\u00e9paratisme passionn\u00e9 de son ethnie. Le ministre commence par charger Lumumba d\u2019une \u00ab mission d\u2019information en vue de la constitution d\u2019un gouvernement congolais \u00bb. La longueur et la lourdeur de cette formule trahit assez l\u2019embarras de son auteur. Lumumba fait preuve d\u2019un parfait r\u00e9alisme en la simplifiant comme suit : \u00ab Je suis charg\u00e9 de constituer le gouvernement \u00bb. Mais, d\u00e8s le 17, Ganshof d\u00e9clare qu\u2019il lui retire sa mission d\u2019informateur pour la confier \u00e0 Kasa-Vubu. Nouvelles consultations : vaines. Le 21, la Chambre d\u00e9signe son bureau : la Majorit\u00e9 est au Bloc Nationaliste. Imm\u00e9diatement, le pauvre Ganshof retire \u00e0 Kasa-Vubu sa mission pour la rendre \u00e0 Lumumba. Les n\u00e9gociations reprennent, mais Kasavubu n\u2019a rien perdu de son intransigeance : le 22 juin, l\u2019Abako r\u00e9clame encore \u00ab la constitution d\u2019une province autonome Bakongo souveraine dans une conf\u00e9d\u00e9ration d\u2019un Congo uni \u00bb. On sait le compromis final : l\u2019Abako fournira le chef d\u2019Etat et des ministres; le Bloc nationaliste fournit le Premier ministre et le reste de l\u2019\u00e9quipe gouvernementale en exceptant les si\u00e8ges qu\u2019on r\u00e9serve \u00e0 la Conakat. Ce p\u00e9nible accouchement met en lumi\u00e8re deux faits de grande importance. Le premier, c\u2019est que les n\u00e9gociations ont eu lieu sous la menace d\u2019un soul\u00e8vement bakongo. La force de Lumumba \u00e9tait parlementaire; celle de Kasa-vubu \u00e9tait r\u00e9elle et massive. Tant que la Belgique restait pr\u00e9sente au Congo, Ganshof \u00e9tait bien oblig\u00e9 de prendre en consid\u00e9ration la majorit\u00e9 \u00e9lue : la Belgique ne pouvait moins faire que d\u2019installer dans son ancienne colonie une caricature de la d\u00e9mocratie bourgeoise. Apr\u00e8s le d\u00e9part des Belges, les votes perdirent leur importance : Lumumba fut d\u00e9mis et arr\u00eat\u00e9 sans avoir jamais \u00e9t\u00e9 mis en minorit\u00e9. En d\u2019autres termes, la d\u00e9mocratie fut simplement rejet\u00e9e : on en garda l\u2019apparence mais le pouvoir s\u2019appuya sur la force. Rien ne montre mieux que le tragique destin de Lumumba \u00e9tait arr\u00eat\u00e9 d\u2019avance. Premier ministre, il devait s\u2019\u00e9tablir dans la capitale du nouvel Etat. Mais, par une rare infortune, il se trouvait que la capitale \u00e9tait s\u00e9paratiste : \u00e0 L\u00e9opoldville, les masses n\u2019ont qu\u2019un chef : Kasa-Vubu. Entre un chef d\u2019Etat qui r\u00e8gne en ma\u00eetre sur l\u2019Abako et une population qui n\u2019a d\u2019autre objectif que la s\u00e9cession, un Premier ministre centraliste ne peut jouer qu\u2019un r\u00f4le : celui d\u2019otage. Il a des partisans dans toutes les provinces mais, pour communiquer avec eux, il lui faut passer par l\u2019administration belge encore en place et qui lui oppose sa force d\u2019inertie ou par les fonctionnaires noirs de L\u00e9opoldville qui sont en majorit\u00e9 contre lui. D\u00e8s le premier juillet 1960, le centralisme devient le r\u00eave abstrait d\u2019un prisonnier d\u2019honneur qui a perdu toute prise sur le pays. On s\u2019en apercevra dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 de septembre quand Lumumba, d\u00e9mis, parcourt les rues de L\u00e9opoldville dans une auto munie de haut-parleurs : ses harangues ne convaincront personne. Visages ferm\u00e9s, public indiff\u00e9rent ou hostile : la population de L\u00e9opoldville se moque du centralisme. Il suffit au contraire d\u2019un mot chuchot\u00e9 par Kasa-Vubu pour lancer par milliers dans la cit\u00e9 des \u00e9meutiers anti-lumumbistes : peu \u00e0 peu les parlementaires s\u2019inqui\u00e8tent et d\u00e9sertent l\u2019Assembl\u00e9e; le pouvoir l\u00e9gislatif s\u2019incline de lui-m\u00eame devant l\u2019ill\u00e9galit\u00e9. Pour les d\u00e9put\u00e9s, comme pour le chef de l\u2019ex\u00e9cutif, la capitale s\u00e9cessionniste est une prison. C\u2019est au point que, plus tard, \u00e0 bout d\u2019efforts, reconnaissant enfin qu\u2019il a perdu la partie \u00e0 L\u00e9opoldville, Lumumba s\u2019enfuit et devient s\u00e9paratiste \u00e0 son tour en s\u2019effor\u00e7ant de gagner Stanleyville, son fief. J\u2019entends : il s\u2019agissait d\u2019une s\u00e9cession provisoire, n\u00e9gation de la n\u00e9gation; il comptait rassembler ses forces, entreprendre, \u00e0 partir de Stan, la reconqu\u00eate, pacifique ou violente, du Congo et sa r\u00e9unification. Mais, e\u00fbt-il rejoint, sans coup f\u00e9rir la capitale bakongo ? Avec quelles forces ? Le plus vraisemblable est que Lumumba se fut maintenu \u00e0 Stanleyville sans gagner ni perdre et que Kasa-vubu se fut donn\u00e9 les gants de baptiser s\u00e9cession provinciale ce retour du centralisme \u00e0 ses origines; objectivement, en effet, l\u2019entreprise, faute de moyens suffisants pour la mener \u00e0 bout, e\u00fbt augment\u00e9 la division des Congolais et le morc\u00e8lement de leur sol. Cependant, il faut reconna\u00eetre, il n\u2019y avait pour Lumumba, en ce moment, qu\u2019une alternative : accepter la f\u00e9d\u00e9ration et l\u2019autonomie du Bas-Congo ou s\u2019enfuir \u00e0 Stanleyville pour y pr\u00e9parer la reconqu\u00eate; dans les deux cas, le f\u00e9d\u00e9ralisme gagnait la partie. En v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est qu\u2019elle \u00e9tait gagn\u00e9e d\u2019avance. En politique, le n\u00e9cessaire n\u2019est pas toujours le possible. L\u2019unit\u00e9, id\u00e9e force du MNC, parti moderne et con\u00e7u \u00e0 l\u2019image des mouvements europ\u00e9ens, \u00e9tait n\u00e9cessaire au Congo : sans elle, l\u2019ind\u00e9pendance \u00e9tait lettre morte; mais, \u00e0 ce moment de son histoire, la formule europ\u00e9enne correspondait mal aux besoins des Congolais; des liens plus frustes et plus solides les rattachaient au sol natal, \u00e0 l\u2019\u00e9thnie. La centralisation ne repr\u00e9sentait que la conscience de classe des centralis\u00e9s, c\u2019est-\u00e0 dire des \u00e9volu\u00e9s. Ces remarques nous ram\u00e8nent au deuxi\u00e8me caract\u00e8re de l\u2019ind\u00e9pendance congolaise : elle a \u00e9t\u00e9 octroy\u00e9e. De fait, il serait inconcevable, si les Congolais l\u2019eussent conquise, que le Belge Ganshof e\u00fbt choisi de sa propre autorit\u00e9 le Congolais le plus apte \u00e0 former un minist\u00e8re. Lumumba le savait, il en souffrait : plusieurs fois, avant le 30 juin, il a r\u00e9clam\u00e9 le d\u00e9part du ministre m\u00e9tropolitain. Il d\u00e9clare dans une conf\u00e9rence de presse : \u00ab On n\u2019a vu nulle part au monde l\u2019ancienne puissance organiser et diriger les \u00e9lections qui consacrent l\u2019ind\u00e9pendance d\u2019un pays. Cela n\u2019a pas de pr\u00e9c\u00e9dent en Afrique. Quand la Belgique avait conquis son ind\u00e9pendance en 1830, ce sont les Belges eux-m\u00eames qui avaient d\u2019abord constitu\u00e9 un gouvernement provisoire... \u00bb, etc. \u00ab Avait conquis \u00bb : c\u2019est moi qui souligne, parce que tout est l\u00e0. C\u2019est ce qui explique le ton paternaliste de l\u2019allocution du roi Baudouin, prononc\u00e9 le 30 juin : on vous fait cadeau d\u2019un beau joujou, ne le cassez pas. Et aussi l\u2019apathie de Kasa-Vubu qui, ayant connaissance du discours, se borne \u00e0 supprimer du sien une p\u00e9roraison trop servile. Pour cette raison, Lumumba, indign\u00e9, prend subitement possession du micro. On conna\u00eet l\u2019admirable \u00ab expos\u00e9 d\u2019amertume \u00bb qu\u2019il d\u00e9veloppe en r\u00e9ponse \u00e0 la suffisance du jeune roi. Mais l\u2019essentiel n\u2019est pas l\u00e0; je le trouve, quant \u00e0 moi, dans ces lignes qui pr\u00e9c\u00e8dent imm\u00e9diatement : \u00ab Cette ind\u00e9pendance du Congo, si elle est proclam\u00e9e aujourd\u2019hui dans l\u2019entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier que c\u2019est par la lutte que nous l\u2019avons conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et id\u00e9aliste, une lutte dans laquelle nous n\u2019avons m\u00e9nag\u00e9 ni nos forces ni nos privations ni nos souffrances \u00bb. Ici, le compte-rendu note \u00ab applaudissements \u00bb ce qui prouve assez que l\u2019orateur touchait une fibre sensible. Les Congolais qui participaient \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie, quel que f\u00fbt leur parti, ne voulaient pas d\u2019un cadeau : la libert\u00e9 ne se donne pas, elle se prend. A retourner les termes, on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019une ind\u00e9pendance conc\u00e9d\u00e9e n\u2019est qu\u2019un am\u00e9nagement de la servitude. Les Congolais avaient souffert pendant pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle, ils s\u2019\u00e9taient souvent battus, les gr\u00e8ves et les \u00e9meutes s\u2019\u00e9taient multipli\u00e9es pendant ces derniers temps, malgr\u00e9 la cruaut\u00e9 des r\u00e9pressions. Tout r\u00e9cemment, les journ\u00e9es de janvier 59 avaient \u00e9t\u00e9 sinon la cause du moins l\u2019occasion de la nouvelle politique coloniale du gouvernement belge. On ne pouvait contester ni le courage du prol\u00e9tariat ou des guerriers paysans ni le profond, l\u2019invincible refus que chaque colonis\u00e9 opposait, parfois en d\u00e9pit de lui-m\u00eame, \u00e0 la colonisation. Reste que les circonstances n\u2019avaient ni permis ni sollicit\u00e9 le recours \u00e0 la lutte organis\u00e9e. Au Vietnam, en Angola, en Alg\u00e9rie, l\u2019organisation est arm\u00e9e, c\u2019est la guerre populaire : au Ghana, N\u2019Krumah a pr\u00e9tendu lutter par des moyens politiques; en fait, les gr\u00e8ves qu\u2019il a organis\u00e9es sont des violences non sanglantes. De toute mani\u00e8re, la lutte s\u2019organise \u00e0 chaud et clandestinement; l\u2019union des combattants devient le moyen imm\u00e9diat de toute action avant d\u2019en \u00eatre la fin lointaine : on s\u2019unit pour r\u00e9ussir un coup de main, mais aussi pour \u00e9chapper au p\u00e9ril de mort : les repr\u00e9sailles du colon scellent les pactes secrets : la violence de l\u2019oppresseur suscite une contre-violence qui s\u2019exerce en m\u00eame temps contre l\u2019ennemi et contre les particularismes qui font son jeu; si l\u2019organisation est arm\u00e9e, elle fait sauter les verrous, les charni\u00e8res, liquident les ca\u00efds, les \u00ab chefferies \u00bb, les privil\u00e8ges f\u00e9odaux, substituant partout, au cours de la lutte, ses propres cadres politiques \u00e0 ceux qu\u2019a implant\u00e9s l\u2019administration; en m\u00eame temps la guerre populaire implique l\u2019unit\u00e9 de l\u2019arm\u00e9e et du peuple, donc l\u2019unification du peuple lui-m\u00eame : le tribalisme doit dispara\u00eetre ou l\u2019insurrection sera noy\u00e9e dans le sang; la liquidation de ces vestiges se fait \u00e0 chaud, par la persuasion, l\u2019\u00e9ducation politique et, s\u2019il le faut, par la terreur. Ainsi, la lutte m\u00eame, \u00e0 proportion qu\u2019elle s\u2019\u00e9tend d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du pays, en poursuit l\u2019unification; et s\u2019il arrive, au d\u00e9part, que deux mouvements insurrectionnels coexistent et ne fusionnent point, on peut \u00eatre s\u00fbr qu\u2019ils seront tous deux massacr\u00e9s par l\u2019arm\u00e9e coloniale ou que l\u2019un des deux an\u00e9antira l\u2019autre. Vainqueurs, les chefs sont \u00e0 la fois militaires et politiques; ils ont bris\u00e9 les anciennes structures, tout est \u00e0 refaire mais n\u2019importe; ils cr\u00e9eront des infrastructures populaires; leurs institutions ne seront pas copi\u00e9es sur celles de l\u2019Europe : provisoires, elles tenteront de parer aux dangers qui menacent le jeune Etat, en renfor\u00e7ant l\u2019unit\u00e9 aux d\u00e9pens des libert\u00e9s traditionnelles. Quant \u00e0 la force de l\u2019Ex\u00e9cutif, elle est irr\u00e9sistible. Dans cette perspective, on peut dire que, pour le Vietnam, pour l\u2019Alg\u00e9rie - quelles que soient ses difficult\u00e9s actuelles - l\u2019unit\u00e9 et la centralisation ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 l\u2019ind\u00e9pendance et qu\u2019elles en sont la garantie. Au Congo, c\u2019est le contraire qui s\u2019est produit. La r\u00e9cession \u00e9conomique, l\u2019\u00e9volution du Congo ex-fran\u00e7ais, la guerre d\u2019Alg\u00e9rie ont chang\u00e9 les esprits et provoqu\u00e9 des troubles. Mais ceux-ci n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 orchestr\u00e9s : ils n\u2019avaient ni la m\u00eame origine ni les m\u00eames raisons ni les m\u00eames objectifs. Ils ont servi de signes au gouvernement belge. Celui-ci est inform\u00e9 par quelques administrateurs lucides : aujourd\u2019hui, on n\u2019en est pas aux actes de terrorisme; on y sera demain si la m\u00e9tropole ne d\u00e9finit pas clairement sa politique. Ces renseignements viennent au moment o\u00f9 l\u2019imp\u00e9rialisme a tir\u00e9 des le\u00e7ons des guerres coloniales o\u00f9 s\u2019est \u00e9puis\u00e9e la France et des exp\u00e9riences britanniques de fausse d\u00e9colonisation. La Belgique ne veut pas transformer le Congo en une Alg\u00e9rie noire, elle refuse d\u2019y engloutir des milliards et des vies humaines. Ce pays, avec ses cent mille Blancs, peut difficilement passer pour une colonie de peuplement : le rapatriement, s\u2019il doit avoir lieu, ne g\u00eanera pas l\u2019\u00e9conomie m\u00e9tropolitaine. Quant aux grandes compagnies, elles sont d\u2019accord pour tenter le coup : qu\u2019on les fasse prot\u00e9ger par un gouverneur blanc ou par un \u00ab collabo \u00bb n\u00e8gre, leurs int\u00e9r\u00eats ne souffriront pas; il semble m\u00eame, \u00e0 bien observer le d\u00e9veloppement des nouveaux Etats africains, que l\u2019ind\u00e9pendance soit la solution la plus rentable. Bref, on la donnera au Congo. On dit aujourd\u2019hui que le gouvernement belge fut d\u2019un machiav\u00e9lisme criminel. Il me semble plut\u00f4t qu\u2019il fut criminellement imb\u00e9cile. Les Fran\u00e7ais ne l\u00e2chent rien sans se battre, ils s\u2019accrochent jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on tranche leurs mains : c\u2019est, involontairement, forger des cadres chez l\u2019adversaire; la guerre cr\u00e9e ses \u00e9lites. Les Anglais planifient leur d\u00e9colonisation truqu\u00e9e : les cadres, ils les forment longtemps d\u2019avance; ce seront des collabos mais capables. La Belgique n\u2019a rien fait : pas de guerre coloniale, pas de transition progressive. A vrai dire, en 1959, il \u00e9tait trop tard pour pr\u00e9parer l\u2019\u00e9mancipation congolaise : les colonis\u00e9s r\u00e9clamaient l\u2019ind\u00e9pendance imm\u00e9diate. Mais, l\u2019erreur du gouvernement remonte beaucoup plus haut : elle r\u00e9side dans son acharnement \u00e0 maintenir ce pays conquis dans l\u2019ignorance et l\u2019analphab\u00e9tisme; dans sa volont\u00e9 de conserver les f\u00e9odalit\u00e9s; les rivalit\u00e9s, les \u00ab structures traditionnelles \u00bb, le droit coutumier. Pendant quatre-vingts ans, la Belgique s\u2019est employ\u00e9e \u00e0 congoliser le Congo. Et apr\u00e8s l\u2019avoir atomis\u00e9, elle d\u00e9cide tout \u00e0 coup de le laisser tomber, s\u00fbre que l\u2019absence de cadres et l\u2019\u00e9miettement des pouvoirs le mettront \u00e0 sa merci. Pour cette raison, Lumumba se trouve en m\u00eame temps d\u00e9sign\u00e9 par la masse, et tout \u00e0 la fois, mis au pouvoir par Ganshof au nom du roi des Belges. Situation inconfortable surtout si l\u2019on songe que Ho-Chi-Minh ou Ben Bella ont pris le pouvoir malgr\u00e9 la m\u00e9tropole, port\u00e9s par un irr\u00e9sistible mouvement et que leur souverainet\u00e9 - entendons, cela revient au m\u00eame, la souverainet\u00e9 nationale - vient de l\u00e0. Au lieu que l\u2019ind\u00e9pendance soit - comme au Vitenam, en Alg\u00e9rie - un moment d\u2019une praxis commenc\u00e9e longtemps auparavant et que les actes pass\u00e9s servent de tremplin aux entreprises futures, au Congo, un point mort, le degr\u00e9 z\u00e9ro de l\u2019histoire congolaise, le moment o\u00f9 les Blancs ne commandent plus, mais continuent d\u2019administrer, o\u00f9 les Noirs sont au pouvoir, mais ne commandent pas encore. En cet instant contradictoire, Lumumba, quelle que soit sa popularit\u00e9, ne tire pas son autorit\u00e9 de son geste pass\u00e9 mais d\u2019une l\u00e9galit\u00e9 import\u00e9e d\u2019Europe et que - hormis les \u00e9volu\u00e9s - les Congolais ne reconnaissent pas. Certes, on admire son courage, on sait qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 plusieurs fois arr\u00eat\u00e9, battu, jet\u00e9 en prison : cela ne suffit pas. Pour \u00eatre souverain dans un nouvel Etat, il faut l\u2019avoir \u00e9t\u00e9 du temps de l\u2019oppression comme chef incontest\u00e9 de l\u2019arm\u00e9e de lib\u00e9ration ou poss\u00e9der de longue date un pouvoir charismatique, religieux. Ce pouvoir, malheureusement, c\u2019est Kasa-Vubu qui le d\u00e9tient \u00e0 L\u00e9opoldville. Il faut le comprendre : jouirait pas d\u2019une ind\u00e9pendance pl\u00e9ni\u00e8re tant que les postes-cl\u00e9s resteraient aux mains des Blancs. Mais, faute d\u2019une urgence imm\u00e9diate, il envisageait une transformation progressive. Il est frappant que, dans ses discours, il ait parl\u00e9 tr\u00e8s souvent de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur, presque jamais de l\u2019instruction primaire. N\u2019y voyons pas une pr\u00e9occupation de classe. Simplement, il a une conscience aigu\u00eb du probl\u00e8me : le Congo enverra des \u00e9tudiants en Europe d\u00e8s qu\u2019il en sera capable; ils reviendront au pays et chacun prendra la place d\u2019un Belge; plus nombreux ils seront, plus vite la d\u00e9pendance technique, administrative et militaire du pays prendra fin. Solution raisonnable, comme on voit, mais r\u00e9formiste telle que peut le concevoir \u00e0 froid l\u2019homme d\u2019Etat qui p\u00e8se le pour et le contre et prend des risques calcul\u00e9s. Au moment, les masses donnaient des conclusions r\u00e9volutionnaires \u00e0 la r\u00e9volution qui n\u2019avait pas eu lieu. Elles se charg\u00e8rent de l\u2019africanisation des cadres et chass\u00e8rent les Europ\u00e9ens en un tournemain. Cela commen\u00e7a par la Force publique. Les officiers et les adjudants venaient de Belgique; les Congolais n\u2019acc\u00e9daient, en fin de carri\u00e8re, qu\u2019au grade de sergent. Ils avaient fait savoir, plusieurs mois avant l\u2019ind\u00e9pendance, qu\u2019ils exigeaient la suppression de ce privil\u00e8ge des Blancs : un Noir, apr\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance, devait pouvoir, selon son m\u00e9rite, \u00eatre fait lieutenant ou g\u00e9n\u00e9ral. Lumumba ne prit pas la chose au s\u00e9rieux : sans doute l\u2019envisageait-il du point de vue de l\u2019utilit\u00e9 nationale; on formerait des officiers peu \u00e0 peu. Mais, il eut tort : il ne s\u2019agissait pas d\u2019une revendication g\u00e9n\u00e9rale touchant la condition des soldats futurs : c\u2019\u00e9taient ces soldats-ci qui voulaient devenir sergents, ces sergents qui briguaient le grade de capitaine. En un mot, l\u2019exigence \u00e9tait concr\u00e8te et imm\u00e9diate. Il semble qu\u2019un politique l\u2019e\u00fbt satisfaite du premier jour et qu\u2019il eut repris et capt\u00e9 le mouvement r\u00e9volutionnaire en faisant lui-m\u00eame ce coup de force : le limogeage de Janssens. C\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 se gagner l\u2019arm\u00e9e, l\u2019unique instrument dont disposait cet ex\u00e9cutif sans pouvoir. Surtout les soldats de la Force publique avaient un tour d\u2019esprit inqui\u00e9tant : du temps des Belges, c\u2019est-\u00e0-dire jusqu\u2019au 30 juin, ils avaient fait r\u00e9gner l\u2019ordre colonial; ces Congolais se battaient contre des Congolais exclusivement; ils r\u00e9primaient les \u00e9meutes, occupaient les villages, vivaient sur les habitants. Objectivement complices de la caste coloniale, fort influenc\u00e9s par leurs officiers, ils semblaient par \u00e9tat des contre-r\u00e9voluntionnaires. Et sans aucun doute, c\u2019est ce qu\u2019ils \u00e9taient jusqu\u2019au fond d\u2019eux-m\u00eames, \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019ils enrageaient d\u2019\u00eatre maintenus dans les grades inf\u00e9rieurs comme les roturiers de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise avant 89. Cette revendication, \u00e0 leur insu, r\u00e9sumait les aspirations du Congo \u00e0 la souverainet\u00e9 totale puisqu\u2019elle ne pouvait se r\u00e9aliser que par une d\u00e9cision souveraine. En m\u00eame temps, le conflit de classes se profilait derri\u00e8re le conflit de race : les pauvres en avaient assez du luxe des riches et voulaient se mettre \u00e0 leur place. Le gouvernement, en prenant l\u2019initiative, e\u00fbt fait des forces de l\u2019ordre des complices de la R\u00e9volution; il les en e\u00fbt rendues solidaires. Lumumba h\u00e9sita : la pression de l\u2019arm\u00e9e noire risquait, pensait-il, de le pousser trop t\u00f4t au radicalisme; peut-\u00eatre eut-il, en d\u00e9pit de lui-m\u00eame, un r\u00e9flexe de classe. Et qui, se demandait-il, serait capable aujourd\u2019hui de commander l\u2019arm\u00e9e congolaise ? Il eut le tort de r\u00e9clamer une demi-mesure : on ferait passer tous les Noirs au grade imm\u00e9diatement sup\u00e9rieur, le deuxi\u00e8me classe passerait premi\u00e8re classe et le sergent, sergent-chef. Janssens sut jouer jusqu\u2019au bout son r\u00f4le de provocateur; il r\u00e9pondit aux soldats : \u00ab Vous n\u2019obtiendrez rien. Ni aujourd\u2019hui, ni jamais \u00bb. On sait la suite, la mutinerie des soldats, les officiers chass\u00e9s, Janssens filant, vers de peur \u00e0 Brazzaville. Cette insurrection pouvait \u00eatre positive : elle n\u2019eut, en d\u00e9finitive, que des cons\u00e9quences n\u00e9gatives. Les soldats se rebell\u00e8rent \u00e0 la fois contre Janssens et contre Lumumba qui avait attendu la r\u00e9volte pour le destituer. Cela veut dire : \u00e0 la fois contre le paternalisme colonial et contre la jeune d\u00e9mocratie congolaise. Confus, accoutum\u00e9s \u00e0 imposer l\u2019ordre par la force, r\u00e9volt\u00e9s pourtant contre les privil\u00e8ges militaires des Belges, ils vers\u00e8rent pour la plupart dans une sorte de bonapartisme pour affirmer leur caste nouvelle et marquer leur m\u00e9pris pour le r\u00e9gime qui les avait trahis. L\u2019africanisation des cadres administratifs commen\u00e7a par la d\u00e9b\u00e2cle des Europ\u00e9ens. Les fonctionnaires s\u2019enfuirent, les entreprises priv\u00e9es ferm\u00e8rent leurs portes. Lumumba fit ce qu\u2019il put pour les retenir. Mais, dans le m\u00eame temps des troupes belges a\u00e9roport\u00e9es arrivaient au Congo; il dut rompre avec la Belgique, ce qui acheva d\u2019affoler la population blanche. Les masses, cependant, voulaient chasser les Belges et leur reprochaient de partir. Lumumba restait impuissant : on lui fit grief de n\u2019avoir pas pris la t\u00eate du mouvement. Les ouvriers r\u00e9clamaient une augmentation de salaire. Revendication juste, mais que le jacobin Lumumba jugea inopportune. Des gr\u00e8ves \u00e9clat\u00e8rent. Non plus contre les Belges : contre lui. Il les fit r\u00e9primer : il fallait sauver l\u2019\u00e9conomie congolaise, maintenir le niveau de la production. Et surtout, dans les agitations confuses et sporadiques qui r\u00e9alis\u00e8rent l\u2019africanisation des cadres, radicalement mais catastrophiquement, il ne reconnaissait ni sa praxis politique, ni sa r\u00e9volution ni son personnel : ces gens-l\u00e0, pensait-il, n\u2019ont rien fait jusqu\u2019ici; \u00e0 pr\u00e9sent que nous avons gagn\u00e9,\" src=\"https:\/\/fbcdn-sphotos-c-a.akamaihd.net\/hphotos-ak-snc6\/c0.6.382.382\/p403x403\/320997_492454357460457_388894450_n.jpg\" width=\"403\" height=\"403\" \/><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>Rencontre avec Ludo De Witte autour du film<\/strong><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><em><span style=\"color: #ff0000;\"><strong> \u00a0\u00bb <\/strong>Une mort de style colonial : l\u2019assassinat de Patrice Lumumba \u00ab\u00a0<\/span> <\/em><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" id=\"il_fi\" alt=\"\" src=\"http:\/\/static.fnac-static.com\/multimedia\/images_produits\/ZoomPE\/2\/9\/7\/9782296047792.jpg\" width=\"400\" height=\"572\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Ludo De Witte est sociologue et historien flamand et sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire de la d\u00e9colonisation du Congo belge. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Il est, notamment, l\u2019auteur de L\u2019assassinat de Lumumba (Karthala, Paris, 2000) et \u00e9galement conseiller des avocats qui sont \u00e0 la base de la plainte d\u00e9pos\u00e9 devant la justice bruxelloise en juin 2011. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #333333; font-family: Times New Roman,Times,serif; font-size: large;\"><span>Ce livre r\u00e9v\u00e8le les identit\u00e9s des assassins de Patrice Lumumba, le 17 janvier 1961, et les raisons de ce meurtre. Bruxelles et les Nations unies \u00e9taient d\u2019avis que la liquidation de Lumumba \u00e9tait indispensable \u00e0 la sauvegarde des int\u00e9r\u00eats des trusts exploitant la colonie. \u00c9crite par le gouvernement belge de Gaston Eyskens, l\u2019histoire de cet assassinat annonc\u00e9 fut ex\u00e9cut\u00e9e par les officiers et diplomates belges, aid\u00e9s de leurs complices congolais.<\/span><\/span><\/p>\n<p>Cet ouvrage a eu un grand retentissement en Belgique. L\u2019auteur affirme que l\u2019ex\u00e9cution aurait \u00e9t\u00e9 commandit\u00e9e par le ministre belge des Affaires africaines de l\u2019\u00e9poque, le comte Harold d\u2019Aspremont. Cette publication a entra\u00een\u00e9 la d\u00e9cision, en mai 2000, du Parlement belge de constituer une commission d\u2019enqu\u00eate sur d\u2019\u00e9ventuelles implications du Royaume dans l\u2019assassinat du Premier ministre congolais, Patrice Lumumba.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Se basant sur les archives du minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res, l\u2019auteur affirme qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, Bruxelles avait donn\u00e9 des consignes d\u2019\u00e9liminer Lumumba alors d\u00e9tenu \u00e0 la prison de Thysville (Banza Ngungu) o\u00f9 il avait tent\u00e9 de s\u2019\u00e9vader pour revenir au pouvoir dont il avait \u00e9t\u00e9 limog\u00e9 par le colonel Mobutu.<\/p>\n<p>Pour le d\u00e9montrer, Ludo de Witte s\u2019appuie sur les t\u00e9moignages personnels et des t\u00e9l\u00e9grammes diplomatiques qui r\u00e9v\u00e8lent que M. Pierre Wigny, ministre belge des Affaires \u00e9trang\u00e8res de l\u2019\u00e9poque et M. Harold d\u2019Aspremont Lynden qui avait en charge le portefeuille des Affaires africaines, avaient encourag\u00e9 le transfert \u00e0 Elisabethville de Lumumba et ses compagnons, sachant parfaitement que les s\u00e9cessionnistes Mo\u00efse Tshomb\u00e9 et Godefroid Munongo avaient jur\u00e9 de les tuer.\u00a0\u00bb (Alexis Kabambi, <i>Afriqu\u2019Info<\/i>)<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Aujourd\u2019hui, le sociologue flamand Ludo de Witte, r\u00e9dacteur au parlement flamand, remet le dossier sur le tapis. Il a acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 des archives, et il vient de publier un br\u00fblot d\u00e9montrant la responsabilit\u00e9 de la Belgique et des \u00c9tats-Unis dans l\u2019assassinat du h\u00e9ros du nationalisme congolais\u00a0: (<i>De moord op Lumumba<\/i>, Ludo De Witte &amp; Uitgeverij Van Halewyck, Leuven, 1999). Le roi Baudouin lui-m\u00eame, devant qui Lumumba avait prononc\u00e9 un s\u00e9v\u00e8re r\u00e9quisitoire le jour de l\u2019ind\u00e9pendance, le 30 juin 1960, \u00e0 Kinshasa, en sort \u00e9clabouss\u00e9. Ludo de Witte estime que la Belgique devrait officiellement pr\u00e9senter des excuses \u00e0 la famille de Lumumba et au peuple congolais et qu\u2019elle devrait, pour se faire pardonner, baptiser une place de Bruxelles du nom du h\u00e9ros nationaliste congolais.\u00a0\u00bb (extrait d\u2019un article de Olivier Badibanga, <i>Afriqu\u2019Info<\/i>)<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le 5 septembre 1960, le pr\u00e9sident congolais Kasa Vubu annonce la destitution de Lumumba et de six de ses ministres. Lumumba d\u00e9nonce cette mesure anticonstitutionnelle et r\u00e9plique \u00e0 son tour par la destitution de Kasa Vubu. Le chaos est total, et il profite bien entendu \u00e0 Kasa Vubu, qui jouit du soutien (notamment financier) de toutes les grandes puissances occidentales et des Nations Unies. Cependant, les repr\u00e9sentants \u00e9lus de la chambre et du s\u00e9nat soutiennent Lumumba et lui accordent les pleins pouvoirs le 13 septembre. Le 14, un certain colonel Mobutu annonce la neutralisation des institutions politiques jusqu\u2019\u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e et installe \u00e0 leur place un coll\u00e8ge des commissaires sous sa direction. Lumumba, qui reste encombrant, est plac\u00e9 en r\u00e9sidence surveill\u00e9e et coup\u00e9 de sa base \u00e0 partir du 10 octobre. Il ne lui reste alors plus qu\u2019\u00e0 d\u00e9placer ses activit\u00e9s vers Stanleyville (l\u2019actuelle Kisangani), o\u00f9 la population est enti\u00e8rement acquise \u00e0 sa cause et pr\u00eate \u00e0 en d\u00e9coudre. C\u2019est de l\u00e0 qu\u2019il esp\u00e8re reconqu\u00e9rir son pays et restaurer l\u2019autorit\u00e9 l\u00e9gitime de son gouvernement. Les n\u00e9ocolonialistes savent que s\u2019il atteint Stan, le peuple le suivra en masse et la partie risque d\u2019\u00eatre perdue. Il faut donc l\u2019en emp\u00eacher \u00e0 tout prix.<\/p>\n<p>Le 27 novembre, Lumumba fausse compagnie \u00e0 ses gardes et entame le voyage vers Stanleyville o\u00f9 l\u2019attend une foule f\u00e9brile. Il est repris le 1er d\u00e9cembre, juste avant de traverser la rivi\u00e8re Sankara, dernier obstacle avant l\u2019objectif. Il tente encore de s\u2019\u00e9vader et de se mettre sous la protection des casques bleus, mais ceux-ci lui annoncent qu\u2019ils n\u2019ont pas pour mission de prot\u00e9ger le premier ministre l\u00e9gitime. Il est captur\u00e9 par les soldats congolais. D\u00e9sormais, il est un prisonnier de droit commun et se voit enfermer dans un camp militaire pr\u00e8s de L\u00e9opoldville (aujourd\u2019hui Kinshasa).\u00a0\u00bb (extrait d\u2019un article de Olivier Taymans,<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le 2 d\u00e9cembre 1960 Lumumba est arr\u00eat\u00e9 et jet\u00e9 en prison \u00e0 Thysville. Ici l\u2019auteur souligne la non assistance de l\u2019ONU dont les troupes n\u2019entreprennent rien qui puisse assurer la s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019ancien premier minstre, mais qui se lancent aussi dans la chasse aux sorci\u00e8res. Mais Lumumba fait prisonnier par la volont\u00e9 de ses adversaires est une \u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s pour L\u00e9opoldville, Bruxelles et Washington. Il faut s\u2019en d\u00e9barasser avant que le tribun ne parvienne \u00e0 renverser la situation en sa faveur et ne revienne aux affaires. Rien de plus facile que de l\u2019envoyer \u00e0 ses pires ennemis\u00a0: ou Kalonji,\u00a0\u00bbempereur\u00a0\u00bb \u00e0 Bakwanga ou \u00e0 Moise Tshombe \u00e0 Elisabethville. La deuxi\u00e8me alternative sera retenue in extremis. Ici la responsabilit\u00e9 de la Belgique officielle est \u00e9tablie de mani\u00e8re on ne peut plus claire, car c\u2019est \u00e0 coup de fortes pressions du ministre belge des Affaires africaines H. d\u2019Aspremont Lynden sur Tshombe que le transfert sera arrach\u00e9 \u00e0 ce dernier et ex\u00e9cut\u00e9. Lumumba, Mpolo et Okito transf\u00e9r\u00e9s au Katanga y retrouveront non seulement les \u00ab\u00a0Bantous\u00a0\u00bb Tshombe, Munongo et cie,mais aussi les Officiers belges de l\u2019assstance belge au Katanga. Le 17 janvier 1961 le calvaire qui commence \u00e0 L\u00e9o en passant par Thysville s\u2019ach\u00e8vera sous les mains non seulement congolaises, mais aussi\u2026belges.\u00a0\u00bb (extrait d\u2019un article de Aim\u00e9 Bompere , <a href=\"http:\/\/www.congovision.com\" target=\"_blank\">CongoVision<\/a>)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: large;\"><span>( Livre )<a href=\"http:\/\/www.bibliomonde.com\/editeur\/karthala-82.html\" target=\"_blank\">Karthala<\/a><br \/>\nCollection <a href=\"http:\/\/www.bibliomonde.com\/collection\/les-afriques-241.html\" target=\"_blank\">Les Afriques<\/a><br \/>\nLangue d\u2019origine : flamand<br \/>\n2000, 412 p., 26 euros<\/span><\/span><\/p>\n<p>ISBN : 2845860064<\/p>\n<h3>Le Vendredi 18 Janvier\u00a0 2013 <strong>de 19h00 \u00e0 22h00<\/strong><\/h3>\n<h3><strong>Rue du Chevreuil, 4 \u00e0 1000 Bruxelles<\/strong><\/h3>\n<h3><strong>Info : 0476\/84.19.69 et\/ou <a href=\"mailto:info.egalite@gmail.com\" target=\"_blank\">info.egalite@gmail.com<\/a><\/strong><\/h3>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lumumba et les aspirations du Congo (Octobre 1960) par Nzwamba Patrice Lumumba : devoir de m\u00e9moire, droit \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 et soif de justice ! Le 17\u00a0janvier 1961, l\u2019ancien Premier ministre congolais Patrice Lumumba \u00e9tait assassin\u00e9. Une mort tragique orchestr\u00e9e depuis L\u00e9opoldville, Bruxelles et Washington. La famille de Patrice Lumumba a d\u00e9pos\u00e9 plainte devant la &#8230; <a title=\"Hommage \u00e0 Patrice Lumumba, assassin\u00e9 le 17 janvier\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=605\" aria-label=\"En savoir plus sur Hommage \u00e0 Patrice Lumumba, assassin\u00e9 le 17 janvier\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":614,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,21,36,7,28,17],"tags":[45],"class_list":["post-605","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","category-anti-imperialisme","category-europe","category-negrophobie","category-racismes","category-video","tag-lumumba"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/605","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=605"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/605\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":615,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/605\/revisions\/615"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/614"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=605"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=605"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=605"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}