{"id":6056,"date":"2014-09-11T13:41:18","date_gmt":"2014-09-11T12:41:18","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6056"},"modified":"2024-11-07T13:47:15","modified_gmt":"2024-11-07T12:47:15","slug":"la-strategie-du-choc-extraits-par-naomi-klein","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6056","title":{"rendered":"La strat\u00e9gie du choc (extraits), par Naomi Klein."},"content":{"rendered":"<p><strong>T<\/strong><strong>enir une id\u00e9ologie pour responsable des crimes commis en son nom: l\u2019entreprise exige beaucoup de prudence. Il est trop facile d\u2019affirmer que ceux dont nous ne partageons pas le point de vue sont non seulement dans l\u2019erreur, mais de plus tyranniques, fascistes, g\u00e9nocidaires. Il est vrai \u00e9galement que certaines id\u00e9ologies repr\u00e9sentent un danger pour le public et doivent \u00eatre identifi\u00e9es comme telles. On songe en particulier \u00e0 la fermeture des id\u00e9ologies fondamentalistes, incapables de coexister avec d\u2019autres syst\u00e8mes de croyance; leurs disciples d\u00e9noncent la diversit\u00e9 et exigent de disposer d\u2019une libert\u00e9 absolue pour installer leur mod\u00e8le parfait. Ils veulent d\u00e9truire le monde tel qu\u2019on le conna\u00eet pour faire place \u00e0 leur invention de puristes. Cette logique, nourrie des fantasmes bibliques du d\u00e9luge et du grand incendie, conduit in\u00e9luctablement \u00e0 la violence. Les id\u00e9ologies qui aspirent \u00e0 cette impossible \u00ab\u00a0table rase\u00a0\u00bb, condition qu\u2019on ne peut obtenir qu\u2019au prix d\u2019un cataclysme, sont dangereuses.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Habituellement, ce sont les id\u00e9ologies religieuses et radicales extr\u00eames qui proposent l\u2019oblit\u00e9ration de cultures et de peuples entiers comme condition de l\u2019av\u00e8nement d\u2019un monde nouveau, \u00e9pur\u00e9. Depuis l\u2019effondrement de l\u2019Union Sovi\u00e9tique, toutefois, on a pris conscience des crimes ignobles commis au nom du communisme. (\u2026) Partout dans le monde, des sp\u00e9cialistes participent \u00e0 des d\u00e9bats enflamm\u00e9s et se demandent si les atrocit\u00e9s sont imputables \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie proprement dite ou aux aberrations de ses tenants, dont Staline, Ceau\u015fescu, Mao et Pol Pot.<\/strong><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<div class=\"entry-content\">\n<p><strong>(\u2026) Il ne s\u2019ensuit pas n\u00e9cessairement que toutes les formes de communisme sont par nature g\u00e9nocidaires, comme autant l\u2019ont affirm\u00e9 avec jubilation, mais c\u2019est indiscutablement une interpr\u00e9tation de la th\u00e9orie communiste doctrinaire, autoritaire et hostile au pluralisme qui explique les purges de Staline et les camps de r\u00e9\u00e9ducation de Mao. Le communisme autoritaire porte -et devrait porter- les stigmates de ces laboratoires du r\u00e9el.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Qu\u2019en est-il, cela \u00e9tant, de la croisade men\u00e9e pour la lib\u00e9ralisation des march\u00e9s? On n\u2019a jamais qualifi\u00e9 de crimes capitalistes les coups d\u2019\u00c9tat, les guerres et les massacres qui avaient pour but d\u2019installer et de maintenir en place des r\u00e9gimes favorables \u00e0 la libre entreprise. Pour les expliquer, on invoque plut\u00f4t les exc\u00e8s de dictateurs trop z\u00e9l\u00e9s ou les \u00ab\u00a0fronts chauds\u00a0\u00bb de la Guerre froide et, aujourd\u2019hui, de la guerre contre le terrorisme. Quand les plus fervents opposants du mod\u00e8le \u00e9conomique corporatiste sont \u00e9limin\u00e9s syst\u00e9matiquement, comme ils l\u2019ont \u00e9t\u00e9 en Argentine dans les ann\u00e9es 1970 et comme ils le sont \u00e0 pr\u00e9sent en Irak, on fait allusion au sale boulot que suppose la lutte contre le communisme ou le terrorisme -et presque jamais \u00e0 la lutte en faveur de l\u2019avancement du capitalisme \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Je ne dis pas que les r\u00e9gimes capitalistes sont par nature violent. Il est tout \u00e0 fait possible de mettre en place une \u00e9conomie de march\u00e9 n\u2019exigeant ni une telle brutalit\u00e9 ni une telle puret\u00e9 id\u00e9ologique. La libre circulation des biens de consommation peut tr\u00e8s bien cohabiter avec des services de sant\u00e9 publics et gratuits, des \u00e9coles publiques et l\u2019assujettissement de vastes pans de l\u2019\u00e9conomie -une soci\u00e9t\u00e9 p\u00e9troli\u00e8re nationale, par exemple- au contr\u00f4le de l\u2019\u00c9tat. De la m\u00eame fa\u00e7on, il est tout \u00e0 fait possible de contraindre les employeurs \u00e0 verser des salaires d\u00e9cents et \u00e0 respecter le droit \u00e0 la syndicalisation des travailleurs, cependant que les gouvernements pr\u00e9l\u00e8vent des imp\u00f4ts et redistribuent la richesse de mani\u00e8re \u00e0 r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s marqu\u00e9es qui caract\u00e9risent l\u2019\u00c9tat corporatiste. Rien ne dit que les march\u00e9s doivent \u00eatre fondamentalistes. (\u2026) Le capitalisme pr\u00f4n\u00e9 par l\u2019\u00c9cole de Chicago a effectivement un point commun avec d\u2019autres id\u00e9ologies dangereuses: la recherche d\u2019une puret\u00e9 inaccessible, d\u2019une table rase \u00e0 partir de laquelle b\u00e2tir une soci\u00e9t\u00e9 mod\u00e8le enti\u00e8rement revue et corrig\u00e9e.<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>(En 2005), parmi ceux pour qui les eaux de crue de La Nouvelle-Orl\u00e9ans \u00e9taient synonymes de \u00ab superbes occasions \u00bb se trouvait Milton Friedman, grand gourou du mouvement en faveur du capitalisme sans entraves. C\u2019est \u00e0 lui qu\u2019on attribue la paternit\u00e9 du credo de l\u2019\u00e9conomie mondialis\u00e9e contemporaine, caract\u00e9ris\u00e9e par l\u2019hypermobilit\u00e9.\u00a0\u00c2g\u00e9 de 93 ans et de sant\u00e9 fragile, \u00ab Oncle Miltie \u00bb, ainsi que l\u2019appelaient ses partisans, trouva malgr\u00e9 tout la force d\u2019\u00e9crire un article pour la page d\u2019opinions du\u00a0<em>Wall Street Journal<\/em>, trois mois apr\u00e8s l\u2019effondrement des digues : \u00ab La plupart des \u00e9coles de La Nouvelle-Orl\u00e9ans sont en ruine, faisait-il observer, au m\u00eame titre que les maisons des \u00e9l\u00e8ves qui les fr\u00e9quentaient. Ces enfants sont aujourd\u2019hui \u00e9parpill\u00e9s aux quatre coins du pays. C\u2019est une trag\u00e9die. C\u2019est aussi une occasion de transformer de fa\u00e7on radicale le syst\u00e8me d\u2019\u00e9ducation. \u00bb<a id=\"identifier_0_6718\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"\u00ab\u00a0The Promise of Vouchers \u00bb, Wall Street Journal, le 5 d\u00e9cembre 2005.\" href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/klein\/#footnote_0_6718\">1<\/a><\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e radicale de Friedman se r\u00e9sume comme suit : au lieu d\u2019affecter \u00e0 la remise en \u00e9tat et au renforcement du r\u00e9seau des \u00e9coles publiques de La Nouvelle-Orl\u00e9ans une partie des milliards de dollars pr\u00e9vus pour la reconstruction de la ville, le gouvernement devrait accorder aux familles des \u00ab bons d\u2019\u00e9tudes \u00bb donnant acc\u00e8s \u00e0 des \u00e9coles priv\u00e9es (dont bon nombre \u00e0 but lucratif) subventionn\u00e9es par l\u2019\u00c9tat. Il \u00e9tait essentiel, selon Friedman, que ce changement fondamental constitue non pas une solution provisoire, mais au contraire une \u00ab r\u00e9forme permanente<a id=\"identifier_1_6718\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Ibid.\" href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/klein\/#footnote_1_6718\">2<\/a>\u00a0\u00bb.\u00a0(\u2026) \u00a0Aux yeux de Milton Friedman, (\u2026) l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019un r\u00e9seau d\u2019\u00e9coles administr\u00e9 par l\u2019\u00c9tat empeste le socialisme. Pour lui, l\u2019\u00c9tat a pour unique fonction \u00ab de prot\u00e9ger notre libert\u00e9 contre ses ennemis ext\u00e9rieurs et contre nos concitoyens eux-m\u00eames : il fait r\u00e9gner la loi et l\u2019ordre, il fait respecter les contrats priv\u00e9s, et il favorise la concurrence<a id=\"identifier_2_6718\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"\u00a0Milton Friedman, assist\u00e9 de Rose D. Friedman, Capitalisme et libert\u00e9,\u00a0traduit de l\u2019anglais par A. M. Charno, \u00c9ditions Robert Laffont, \u00ab Le monde\u00a0qui se fait \u00bb, Paris, 1971, p. 14\" href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/klein\/#footnote_2_6718\">3<\/a>\u00bb. En d\u2019autres termes, il s\u2019agit de fournir les policiers et les soldats \u2013 tout le reste, y compris l\u2019\u00e9ducation publique gratuite, n\u2019est qu\u2019ing\u00e9rence au sein des march\u00e9s.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 la r\u00e9fection des digues et au r\u00e9tablissement du r\u00e9seau \u00e9lectrique, la vente aux ench\u00e8res du r\u00e9seau scolaire de La Nouvelle-Orl\u00e9ans s\u2019effectua avec une rapidit\u00e9 et une pr\u00e9cision toutes militaires. Dix-neuf mois apr\u00e8s les inondations, alors que la plupart des pauvres de la ville \u00e9taient encore en exil, presque toutes les \u00e9coles publiques de La Nouvelle-Orl\u00e9ans avaient \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9es par des \u00e9coles \u00e0 charte exploit\u00e9es par le secteur priv\u00e9. Avant l\u2019ouragan Katrina, le conseil scolaire comptait 123 \u00e9coles ; il n\u2019en restait plus que 4. Il y avait alors 7 \u00e9coles \u00e0 charte ; elles \u00e9taient d\u00e9sormais 317. Les instituteurs de La Nouvelle-Orl\u00e9ans \u00e9taient repr\u00e9sent\u00e9s par un syndicat puissant ; leur convention collective \u00e9tait dor\u00e9navant r\u00e9duite en lambeaux, et les quelque 4 700 membres du syndicat licenci\u00e9s. Certains jeunes instituteurs furent r\u00e9embauch\u00e9s par les nouvelles \u00e9coles \u00e0 charte, o\u00f9 ils touchaient un salaire nettement inf\u00e9rieur qu\u2019auparavant. Bien d\u2019autres n\u2019eurent pas cette chance.<\/p>\n<p>(\u2026)\u00a0J\u2019appelle \u00ab capitalisme du d\u00e9sastre \u00bb ce type d\u2019op\u00e9ration consistant \u00e0 lancer des raids syst\u00e9matiques contre la sph\u00e8re publique au lendemain de cataclysmes et \u00e0 traiter ces derniers comme des occasions d\u2019engranger des profits. L\u2019intervention de Friedman sur La Nouvelle-Orl\u00e9ans contenait son ultime recommandation publique : en effet, il mourut moins d\u2019un an plus tard, le 16 novembre 2006, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 94 ans. La privatisation du r\u00e9seau d\u2019\u00e9coles publiques d\u2019une ville am\u00e9ricaine de taille moyenne peut passer pour un enjeu modeste, s\u2019agissant d\u2019un homme consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019\u00e9conomiste le plus influent de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du si\u00e8cle dernier. Friedman comptait parmi ses disciples quelques pr\u00e9sidents des \u00c9tats-Unis, des premiers 15 ministres britanniques, des oligarques russes, des ministres des Finances polonais, des dictateurs du tiers-monde, des secr\u00e9taires du Parti communiste chinois, des administrateurs du Fonds mon\u00e9taire international et les trois derniers chefs de la R\u00e9serve f\u00e9d\u00e9rale des \u00c9tats-Unis. Pourtant, sa d\u00e9termination \u00e0 profiter de la crise de La Nouvelle-Orl\u00e9ans pour faire progresser une version fondamentaliste du capitalisme signait \u00e0 merveille les adieux de ce professeur \u00e9nergique d\u2019un m\u00e8tre cinquante-sept \u00e0 peine qui, dans ses jeunes ann\u00e9es, s\u2019\u00e9tait d\u00e9crit lui-m\u00eame \u00ab comme un pr\u00e9dicateur \u00e0 la mode d\u2019autrefois en train de prononcer le sermon du dimanche \u00bb<a id=\"identifier_3_6718\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Milton Friedman, Inflation : Causes and Consequences, Asia Publishing\u00a0House, New York, 1963, p. 1.\" href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/klein\/#footnote_3_6718\">4<\/a>. Pendant plus de trois d\u00e9cennies, Friedman et ses puissants disciples avaient perfectionn\u00e9 leur strat\u00e9gie : attendre une crise de grande envergure, puis, pendant que les citoyens sont encore sous le choc, vendre l\u2019\u00c9tat, morceau par morceau, \u00e0 des int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s avant de s\u2019arranger pour p\u00e9renniser les \u00ab r\u00e9formes \u00bb \u00e0 la h\u00e2te. Dans l\u2019un de ses essais les plus influents, Friedman d\u00e9finit le rem\u00e8de universel que propose le capitalisme moderne et \u00e9nonce ce que j\u2019en suis venue \u00e0 consid\u00e9rer comme la \u00ab strat\u00e9gie du choc \u00bb. \u00ab Seule une crise \u2013 r\u00e9elle ou suppos\u00e9e \u2013 peut produire des changements, fait-il observer. Lorsqu\u2019elle se produit, les mesures \u00e0 prendre d\u00e9pendent des id\u00e9es alors en vigueur. Telle est, me semble-t-il, notre v\u00e9ritable fonction : trouver des solutions de rechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu\u2019\u00e0 ce que des notions politiquement impossibles deviennent politiquement in\u00e9vitables. \u00bb<\/p>\n<div id=\"attachment_6730\" class=\"wp-caption alignnone\">\n<p><img decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-6730 entered lazyloaded\" title=\"\" src=\"https:\/\/dormirajamais.org\/wp-content\/uploads\/2012\/03\/pinochet-533x796.jpg\" sizes=\"(max-width: 533px) 100vw, 533px\" srcset=\"https:\/\/dormirajamais.org\/wp-content\/uploads\/2012\/03\/pinochet-533x796.jpg 533w, https:\/\/dormirajamais.org\/wp-content\/uploads\/2012\/03\/pinochet.jpg 800w\" alt=\"\" width=\"533\" height=\"796\" aria-describedby=\"caption-attachment-6730\" data-lazy-srcset=\"https:\/\/dormirajamais.org\/wp-content\/uploads\/2012\/03\/pinochet-533x796.jpg 533w, https:\/\/dormirajamais.org\/wp-content\/uploads\/2012\/03\/pinochet.jpg 800w\" data-lazy-sizes=\"(max-width: 533px) 100vw, 533px\" data-lazy-src=\"https:\/\/dormirajamais.org\/wp-content\/uploads\/2012\/03\/pinochet-533x796.jpg\" data-ll-status=\"loaded\" \/><\/p>\n<p id=\"caption-attachment-6730\" class=\"wp-caption-text\">Pinochet et les hommes de la Junte, le 19 septembre 1973, huit jours apr\u00e8s le coup d\u2019\u00e9tat et le suicide de Salvador Allende.<\/p>\n<\/div>\n<p>(\u2026) Selon Friedman, \u00ab un nouveau gouvernement jouit d\u2019une p\u00e9riode de six \u00e0 neuf mois au cours de laquelle il peut op\u00e9rer des changements fondamentaux. S\u2019il n\u2019en profite pas pour agir avec d\u00e9termination, une telle occasion ne se repr\u00e9sentera plus \u00bb. Variation sur un th\u00e8me cher \u00e0 Machiavel, selon qui le mal devait \u00ab se faire tout d\u2019une fois \u00bb, cette id\u00e9e constitue l\u2019un des legs strat\u00e9giques les plus durables de Friedman. C\u2019est au milieu des ann\u00e9es 1970, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il conseillait le g\u00e9n\u00e9ral Augusto Pinochet, dictateur chilien, que Friedman eut pour la premi\u00e8re fois l\u2019occasion d\u2019exploiter un choc ou une crise de grande envergure. Au lendemain du violent coup d\u2019\u00c9tat orchestr\u00e9 par Pinochet, les Chiliens \u00e9taient sans contredit en \u00e9tat de choc. De plus, le pays \u00e9tait aux prises avec les traumatismes caus\u00e9s par une hyperinflation galopante. Friedman conseilla \u00e0 Pinochet de proc\u00e9der aussit\u00f4t \u00e0 une transformation en profondeur de l\u2019\u00e9conomie \u2013 r\u00e9ductions d\u2019imp\u00f4ts, lib\u00e9ralisation des \u00e9changes commerciaux, privatisation des services, diminution des d\u00e9penses sociales et d\u00e9r\u00e9glementation. Bient\u00f4t, les Chiliens virent m\u00eame leurs \u00e9coles publiques remplac\u00e9es par des \u00e9coles priv\u00e9es auxquelles donnaient acc\u00e8s des bons d\u2019\u00e9tudes. C\u2019\u00e9tait la m\u00e9tamorphose capitaliste la plus extr\u00eame jamais tent\u00e9e. On parla d\u00e9sormais de la r\u00e9volution de l\u2019\u00ab \u00e9cole de Chicago \u00bb, de nombreux \u00e9conomistes de Pinochet ayant \u00e9tudi\u00e9 \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Chicago sous la direction de Friedman. Ce dernier pr\u00e9dit que la soudainet\u00e9 et l\u2019ampleur des changements \u00e9conomiques provoqueraient chez les citoyens des r\u00e9actions psychologiques qui \u00ab faciliteraient l\u2019ajustement<a id=\"identifier_4_6718\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Milton Friedman et Rose D. Friedman, Two Lucky People. Memoirs,\u00a0University of Chicago Press, Chicago, 1998, p. 59.\" href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/klein\/#footnote_4_6718\">5<\/a>\u00bb. Friedman cr\u00e9a l\u2019expression \u00ab traitement de choc \u00bb pour parler de cette douloureuse tactique. Au cours des d\u00e9cennies suivantes, les gouvernements qui impos\u00e8rent de vastes programmes de lib\u00e9ralisation des march\u00e9s eurent justement recours au traitement de choc ou \u00e0 la \u00ab th\u00e9rapie de choc \u00bb. Pinochet, lui, facilita l\u2019\u00ab ajustement \u00bb au moyen d\u2019une autre forme de chocs : dans les nombreuses salles de torture du r\u00e9gime, les corps qui se convulsaient sous l\u2019effet de la douleur \u00e9taient ceux des personnes les plus susceptibles de s\u2019opposer \u00e0 la transformation capitaliste.<\/p>\n<p>En Am\u00e9rique latine, nombreux sont ceux qui \u00e9tablirent un lien direct entre les chocs \u00e9conomiques qui se sold\u00e8rent par l\u2019appauvrissement de millions de personnes et l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de tortures qui punirent dans leur chair des centaines de milliers de personnes qui r\u00eavaient d\u2019une autre forme de soci\u00e9t\u00e9. D\u2019o\u00f9 la question pos\u00e9e par l\u2019\u00e9crivain uruguayen Eduardo Galeano : \u00ab Comment pr\u00e9server cette in\u00e9galit\u00e9 autrement que par des d\u00e9charges \u00e9lectriques ? \u00bb Exactement trente ans apr\u00e8s que ces trois formes de chocs eurent frapp\u00e9 le Chili, la formule reprend du service en Irak, de fa\u00e7on beaucoup plus violente. Il y eut d\u2019abord la guerre, qui, selon les auteurs de la doctrine militaire des \u00c9tats-Unis\u00a0<em>Shock and Awe<\/em>\u00a0(parfois traduite par \u00ab choc et effroi \u00bb), avait pour but \u00ab de contr\u00f4ler la volont\u00e9, les perceptions et la compr\u00e9hension de l\u2019adversaire et de le priver de toute capacit\u00e9 \u00e0 agir et \u00e0 r\u00e9agir \u00bb. Vint ensuite la th\u00e9rapie de choc \u00e9conomique, impos\u00e9e, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 le pays br\u00fblait toujours, par l\u2019\u00e9missaire chef des \u00c9tats-Unis, L. Paul Bremer : privatisations massives, libre-\u00e9change sans restrictions, taux d\u2019imposition uniforme de 15%, r\u00e9duction spectaculaire de l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat. Le ministre du Commerce par int\u00e9rim de l\u2019Irak, Ali Abdel-Amir Allaoui, d\u00e9clara \u00e0 l\u2019\u00e9poque que ses compatriotes en avaient \u00ab assez de servir de cobayes \u00e0 des exp\u00e9riences. Apr\u00e8s tous les chocs auxquels le syst\u00e8me a \u00e9t\u00e9 soumis, ils n\u2019ont pas du tout envie que l\u2019\u00e9conomie subisse le m\u00eame sort \u00bb. En cas de r\u00e9sistance, les Irakiens \u00e9taient arr\u00eat\u00e9s et jet\u00e9s dans des prisons o\u00f9 leur corps et leur esprit subissaient d\u2019autres chocs, ceux-ci beaucoup moins m\u00e9taphoriques.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s les attentats du 11 septembre, Washington s\u2019estima dispens\u00e9 de demander aux pays concern\u00e9s s\u2019ils voulaient bien \u00ab du libre-\u00e9change et de la d\u00e9mocratie \u00bb \u00e0 la mode \u00e9tats-unienne ; il recourut simplement \u00e0 la force militaire inspir\u00e9e de la doctrine \u00ab choc et effroi \u00bb. En r\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 la progression de cette vision des march\u00e9s qui r\u00e8gne d\u00e9sormais un peu partout sur la plan\u00e8te, je me rendis toutefois compte que l\u2019id\u00e9e d\u2019exploiter les crises et les d\u00e9sastres \u00e9tait le modus operandi du mouvement de Milton Friedman depuis ses d\u00e9buts \u2013 de tout temps, cette forme de capitalisme fondamentaliste a d\u00fb compter sur les catastrophes pour progresser. Les catastrophes \u00ab facilitatrices \u00bb se font maintenant plus destructrices et plus horribles, sans doute, mais la situation observ\u00e9e en Irak et \u00e0 La Nouvelle-Orl\u00e9ans n\u2019est pas le fruit d\u2019une nouvelle invention cons\u00e9cutive au 11 septembre. Au contraire, l\u2019exploitation effront\u00e9e des crises est l\u2019aboutissement de trois d\u00e9cennies d\u2019application stricte de la strat\u00e9gie du choc. Vues sous cette optique, les trente-cinq derni\u00e8res ann\u00e9es apparaissent sous un jour sensiblement diff\u00e9rent. On avait jusque-l\u00e0 tendance \u00e0 voir certaines des violations les plus flagrantes des droits de l\u2019homme comme des actes sadiques dont se rendaient coupables des r\u00e9gimes antid\u00e9mocratiques. En fait, il s\u2019agissait plut\u00f4t de mesures prises dans le dessein de terroriser la population et de pr\u00e9parer le terrain \u00e0 l\u2019introduction de \u00ab r\u00e9formes \u00bb radicales ax\u00e9es sur la lib\u00e9ralisation des march\u00e9s. Dans l\u2019Argentine des ann\u00e9es 1970, la junte fit \u00ab dispara\u00eetre \u00bb 30 000 personnes, pour la plupart des militants de gauche, afin d\u2019imposer les politiques de l\u2019\u00e9cole de Chicago ; \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, le Chili eut recours \u00e0 la terreur pour accomplir sa m\u00e9tamorphose \u00e9conomique. Dans la Chine de 1989, le massacre de la place Tiananmen et l\u2019arrestation de dizaines de milliers de personnes permirent aux communistes de transformer une bonne partie du pays en une gigantesque zone d\u2019exportation, o\u00f9 travaillent des salari\u00e9s trop terrifi\u00e9s pour faire valoir leurs droits. Dans la Russie de 1993, la d\u00e9cision prise par Boris Eltsine de lancer les chars d\u2019assaut contre le Parlement et de faire emprisonner les chefs de l\u2019opposition pava la voie \u00e0 la privatisation pr\u00e9cipit\u00e9e qui engendra les c\u00e9l\u00e8bres oligarques du pays. Au Royaume-Uni, la guerre des Malouines, survenue en 1982, eut le m\u00eame effet : le d\u00e9sordre et l\u2019\u00e9lan nationaliste n\u00e9s de la guerre permirent \u00e0 Margaret Thatcher de recourir \u00e0 une force extraordinaire pour \u00e9touffer la gr\u00e8ve des mineurs du charbon et lancer la premi\u00e8re vague de privatisations effr\u00e9n\u00e9es en Occident. En 1999, les bombardements de Belgrade par l\u2019OTAN cr\u00e9\u00e8rent des conditions favorables \u00e0 des privatisations rapides en ex-Yougoslavie \u2013 objectif du reste ant\u00e9rieur \u00e0 la guerre. La politique \u00e9conomique ne fut pas le seul facteur \u00e0 l\u2019origine de ces conflits, bien s\u00fbr, mais chacun de ces chocs collectifs servit \u00e0 pr\u00e9parer le terrain au traitement de choc \u00e9conomique. Les traumatismes ayant servi \u00e0 affaiblir les r\u00e9sistances ne furent du reste pas toujours ouvertement violents.<\/p>\n<p>(\u2026)\u00a0En Am\u00e9rique latine et en Afrique, dans les ann\u00e9es 1980, c\u2019est la crise de l\u2019endettement qui obligea les pays \u00ab \u00e0 privatiser ou \u00e0 crever \u00bb, selon la formule d\u2019un ex-repr\u00e9sentant du FMI<a id=\"identifier_5_6718\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Davison L. Budhoo, Enough Is Enough. Dear Mr. Camdessus\u2026 Open Letter\u00a0of Resignation to the Managing Director of the International Monetary\u00a0Fund, New Horizons Press, New York, 1990, p. 102\" href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/klein\/#footnote_5_6718\">6<\/a>. Min\u00e9s par l\u2019hyperinflation et trop endett\u00e9s pour dire non aux exigences dont s\u2019assortissaient les nouveaux pr\u00eats, des gouvernements accept\u00e8rent le traitement de choc dans l\u2019espoir qu\u2019il les pr\u00e9serverait de l\u2019effondrement. En Asie, c\u2019est la crise financi\u00e8re de 1997-1998 \u2013 presque aussi d\u00e9vastatrice que la Grande D\u00e9pression \u2013 qui affaiblit les \u00ab tigres \u00bb asiatiques et les obligea \u00e0 ouvrir leurs march\u00e9s \u00e0 ce que le New York Times appela la \u00ab plus grande vente de faillite du monde<a id=\"identifier_6_6718\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"\u00a0Michael Lewis, \u00ab The World\u2019s Biggest Going-Out-of-Business Sale \u00bb, The\u00a0New York Times Magazine, le 31 mai 1998\" href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/klein\/#footnote_6_6718\">7<\/a>\u00a0\u00bb. Bon nombre de ces pays \u00e9taient des d\u00e9mocraties, mais les transformations radicales visant la lib\u00e9ralisation des march\u00e9s ne furent pas impos\u00e9es de fa\u00e7on d\u00e9mocratique. En fait, ce fut exactement le contraire : conform\u00e9ment aux pr\u00e9visions de Friedman, le climat de crise g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e permettait de faire fi de la volont\u00e9 des \u00e9lecteurs et de c\u00e9der le pays aux \u00ab technocrates \u00bb de l\u2019\u00e9conomie. Dans certains cas, bien entendu, l\u2019adoption des politiques de lib\u00e9ralisation des march\u00e9s se fit de fa\u00e7on d\u00e9mocratique, quelques politiciens ayant \u00e9t\u00e9 port\u00e9s au pouvoir malgr\u00e9 des programmes draconiens : l\u2019\u00e9lection de Ronald Reagan aux \u00c9tats-Unis et, plus r\u00e9cemment, celle de Nicolas Sarkozy en France en constituent des exemples frappants. Dans de tels cas, cependant, les crois\u00e9s du lib\u00e9ralisme \u00e9conomique se heurtent \u00e0 l\u2019opposition du public et doivent adoucir ou modifier leurs projets radicaux, accepter les changements \u00e0 la pi\u00e8ce plut\u00f4t qu\u2019une reconversion totale. On voit bien que le mod\u00e8le \u00e9conomique de Friedman, s\u2019il est en partie compatible avec la d\u00e9mocratie, a besoin de conditions totalitaires pour \u00eatre impos\u00e9 dans son expression la plus pure. Pour que le traitement de choc \u00e9conomique soit appliqu\u00e9 sans contrainte \u2013 comme ce fut le cas au Chili dans les ann\u00e9es 1970, en Chine \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, en Russie dans les ann\u00e9es 1990 et aux \u00c9tats- Unis au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 \u2013, on doit compter sur un traumatisme collectif majeur, lequel entrave ou suspend provisoirement l\u2019application des principes d\u00e9mocratiques. Cette croisade id\u00e9ologique prit naissance au sein des r\u00e9gimes autoritaires d\u2019Am\u00e9rique du Sud ; dans les territoires nouvellement conquis \u2013 la Russie et la Chine \u2013, elle cohabite encore aujourd\u2019hui, sans difficult\u00e9 et de fa\u00e7on rentable, avec un r\u00e9gime \u00e0 la poigne de fer.<\/p>\n<p>(\u2026)<\/p>\n<p>Dans le d\u00e9luge de mots \u00e9crits en hommage \u00e0 Milton Friedman apr\u00e8s sa mort, on souligna \u00e0 peine l\u2019importance que rev\u00eatent les chocs et les crises pour l\u2019avancement de sa vision du monde. Le d\u00e9c\u00e8s de l\u2019\u00e9conomiste fut plut\u00f4t l\u2019occasion de r\u00e9crire l\u2019histoire officielle et de rappeler que le capitalisme radical qu\u2019il pr\u00f4nait faisait d\u00e9sormais figure d\u2019orthodoxie gouvernementale dans presque tous les coins du monde. C\u2019\u00e9tait un v\u00e9ritable conte de f\u00e9es, d\u00e9barrass\u00e9 des violences et des contraintes si intimement m\u00eal\u00e9es \u00e0 cette croisade. Elle repr\u00e9sente \u00e0 n\u2019en pas douter la campagne de propagande la mieux r\u00e9ussie des trois derni\u00e8res d\u00e9cennies. L\u2019histoire va comme suit.<\/p>\n<p>Pendant toute sa vie, Friedman livra une pacifique bataille d\u2019id\u00e9es \u00e0 ceux qui soutenaient que les gouvernements avaient la responsabilit\u00e9 d\u2019intervenir au sein des march\u00e9s afin d\u2019en \u00e9mousser les asp\u00e9rit\u00e9s. Il \u00e9tait d\u2019avis que l\u2019Histoire avec un grand H avait \u201ccommenc\u00e9 du mauvais pied\u201d lorsque des politiciens avaient pr\u00eat\u00e9 l\u2019oreille \u00e0 John Maynard Keynes, l\u2019intellectuel \u00e0 l\u2019origine du \u201cNew Deal\u201d et de l\u2019\u00c9tat-providence moderne. \u00c0 la suite du krach de 1929, un solide consensus avait \u00e9merg\u00e9: le laisser-faire \u00e9tait un \u00e9chec et les gouvernements avaient l\u2019obligation d\u2019intervenir dans l\u2019\u00e9conomie afin de redistribuer la richesse et de r\u00e9glementer les entreprises. Pendant ces ann\u00e9es sombres pour la doctrine du laisser-faire \u2013 durant lesquelles le communisme faisait la conqu\u00eate de l\u2019Est, que l\u2019Occident misait sur l\u2019\u00c9tat-providence et que le nationalisme \u00e9conomique s\u2019enracinait dans le Sud post-colonial -, Friedman et son ma\u00eetre \u00e0 penser, Friedrich Hayek, entretinrent patiemment la flamme du capitalisme \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur en la d\u00e9fendant contre les tentatives keyn\u00e9siennes de mettre les richesses en commun pour cr\u00e9er des soci\u00e9t\u00e9s plus justes.<\/p>\n<p>\u201cSelon moi, \u00e9crivait Friedman dans une lettre adress\u00e9e \u00e0 Pinochet en 1975, l\u2019erreur principale fut de croire qu\u2019il \u00e9tait possible de faire le bien avec l\u2019argent des autres.\u201d Peu l\u2019\u00e9cout\u00e8rent; la plupart des gens \u00e9taient d\u2019avis que les gouvernements pouvaient et devaient faire le bien. Dans un article d\u00e9daigneux du magazine Time de 1969, on d\u00e9crivit Friedman comme un \u201clutin ou un enquiquineur\u201d, un proph\u00e8te adul\u00e9 par une poign\u00e9e d\u2019\u00e9lus. Friedman passa donc des d\u00e9cennies dans une sorte d\u2019exil intellectuel. Vinrent enfin les ann\u00e9es 1980 et les r\u00e8gnes de Margaret Thatcher (qui qualifia l\u2019\u00e9conomiste de \u201ccombattant pour la libert\u00e9 intellectuelle\u201d), et de Ronald Reagan (qu\u2019accompagnait, pendant la campagne pr\u00e9sidentielle, un exemplaire de Capitalisme et libert\u00e9, v\u00e9ritable manifeste de Friedman). Enfin, des dirigeants politiques avaient le courage d\u2019imposer dans le vrai monde des march\u00e9s libres de toute entrave. Selon cette histoire officielle, la lib\u00e9ralisation pacifique et d\u00e9mocratique de leurs march\u00e9s respectifs par Reagan et Thatcher fut suivie d\u2019une p\u00e9riode de prosp\u00e9rit\u00e9 et de libert\u00e9 si enviables que, au moment de l\u2019effondrement des dictatures, de Manille \u00e0 Berlin, les masses exig\u00e8rent la doctrine \u00e9conomique de Reagan en plus de leurs Big Macs.<\/p>\n<p>Lorsque l\u2019Union sovi\u00e9tique s\u2019effondra enfin, les habitants de l\u2019\u201cEmpire du mal\u201d se montr\u00e8rent eux aussi empress\u00e9s de participer \u00e0 la r\u00e9volution ourdie par Friedman, au m\u00eame titre que les communistes devenus capitalistes de la Chine. Plus rien ne s\u2019opposait donc \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un v\u00e9ritable march\u00e9 mondial, au sein duquel les entreprises nouvellement lib\u00e9r\u00e9es auraient les coud\u00e9es franches \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de leurs pays respectifs, et, de surcro\u00eet, seraient libres de franchir les fronti\u00e8res sans contraintes et de r\u00e9pandre la prosp\u00e9rit\u00e9 partout dans le monde. Concernant le fonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9, un double consensus s\u2019affirmait \u00e0 pr\u00e9sent: il convenait que les dirigeants politiques fussent \u00e9lus et que les \u00e9conomies fussent administr\u00e9es selon les pr\u00e9ceptes de Friedman. C\u2019\u00e9tait, ainsi que l\u2019\u00e9crivit Francis Fukuyama, \u201cla fin de l\u2019histoire\u201d, \u201cle point final de l\u2019\u00e9volution id\u00e9ologique de l\u2019humanit\u00e9\u201d. Au moment de la mort de Friedman, on \u00e9crivit dans le magazine Fortune qu\u2019il \u201cavait entra\u00een\u00e9 \u00e0 sa suite la mar\u00e9e de l\u2019histoire\u201d. Le Congr\u00e8s des \u00c9tats-Unis adopta une r\u00e9solution dans laquelle Friedman \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 comme \u201cl\u2019un des plus grands d\u00e9fenseurs de la libert\u00e9, non seulement dans le domaine \u00e9conomique, mais sur tous les plans\u201d. Le gouverneur de la Californie, Arnold Schwarzenegger, fit du 29 janvier 2007 la \u201cjourn\u00e9e Milton Friedman\u201d dans tout l\u2019\u00c9tat, et plusieurs villes, petites ou grandes, l\u2019imit\u00e8rent. Un titre du Wall Street Journal r\u00e9suma \u00e0 merveille ce r\u00e9cit \u00e9pur\u00e9: \u201cMonsieur Libert\u00e9\u201d.<\/p>\n<p>Extrait de Naomi Klein,\u00a0<em>La Strat\u00e9gie du choc, La mont\u00e9e d\u2019un capitalisme du d\u00e9sastre<\/em>, L\u00e9m\u00e9ac \u00e9diteur, Arles, 2008. Traduit de l\u2019anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagn\u00e9. \u00c9dition de poche, Actes Sud, Babel, 2010.<\/p>\n<p><iframe title=\"YouTube video player\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/Mm8PZFz9T-E?si=4SrKAHqwi776XoJe\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><br \/>\n<strong>Pour aller plus loin:<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li>Un film de\u00a0Michael Winterbottom et Mat Whitecross donne un aper\u00e7u en 88 minutes des 860 pages de l\u2019ouvrage de Naomi Klein -malgr\u00e9 les vives critiques de l\u2019auteur. On pourra le consulter\u00a0<a href=\"http:\/\/www.youtube.com\/watch?v=MKeiChMRWTU\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">ici<\/a>\u00a0en version originale sous-titr\u00e9e.<\/li>\n<li>Longs entretiens avec Naomi Klein sur le site de la\u00a0<a href=\"http:\/\/latelelibre.fr\/libre-posts\/naomi-klein-et-la-crise-financiere-13\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">T\u00e9l\u00e9 libre<\/a>.<\/li>\n<li>Un prolongement de l\u2019analyse de Naomi Klein, dans le livre de Bernard Stiegler,\u00a0<a href=\"http:\/\/arsindustrialis.org\/etats-de-choc-b%C3%AAtise-et-savoir-au-xxi%C3%A8-si%C3%A8cle\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>\u00c9tats de choc<\/em>,<em>\u00a0B\u00eatise et savoir au XXI\u00e8 si\u00e8cle<\/em><\/a>, Paris, Mille et une nuits, 2012.<\/li>\n<li>Une autre approche des crimes du capitalisme \u00ab\u00a0pur\u00a0\u00bb, d\u00e8s le dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle:\u00a0<a href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/famines\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Famines, libre-\u00e9change et colonisation<\/a>.<\/li>\n<li>Sur une approche compl\u00e9mentaire -et non contradictoire-, de la mise en place des dictatures en Am\u00e9rique latine, voir le livre de Marie-Monique Robin,\u00a0<em>Les escadrons de la mort, l\u2019\u00e9cole fran\u00e7aise<\/em>, Paris, La D\u00e9couverte, 2004,\u00a0ainsi que l\u2019entretien donn\u00e9 par l\u2019auteur \u00e0 la\u00a0<a href=\"http:\/\/www.ldh-toulon.net\/spip.php?article1778\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Ligue des droits de l\u2019homme de Toulon<\/a>.<\/li>\n<li><a href=\"http:\/\/www.arretsurimages.net\/vite.php?id=13482\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">L\u2019analyse de Daniel Schneidermann<\/a>\u00a0sur une tentative manqu\u00e9e de r\u00e9cup\u00e9ration des attentats de Toulouse de mars 2012. Nous sommes l\u00e0, \u00e9videmment, en pr\u00e9sence d\u2019un cas tr\u00e8s isol\u00e9, peu susceptible de g\u00e9n\u00e9rer une peur massive, mais l\u2019absence d\u2019effet m\u00eame \u00e0 court terme sur la campagne est r\u00e9v\u00e9lateur aussi d\u2019une \u00ab\u00a0vaccination\u00a0\u00bb progressive des \u00e9lecteurs.<\/li>\n<li>Quelques r\u00e9flexions de Guy Debord sur le\u00a0<a href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/commentaires-2\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">terrorisme<\/a>.<\/li>\n<li>Sur l\u2019exemple italien:\u00a0Gerardo Maffei,\u00a0<em><a href=\"http:\/\/www.editionsdufelin.com\/o-s-cat-r-488.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Silvio\u2019s glam democracy<\/a><\/em>, Le F\u00e9lin, Paris.<\/li>\n<\/ul>\n<ol class=\"footnotes\">\n<li id=\"footnote_0_6718\" class=\"footnote\">\u00ab\u00a0The Promise of Vouchers \u00bb, Wall Street Journal, le 5 d\u00e9cembre 2005. [<a class=\"footnote-link footnote-back-link\" href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/klein\/#identifier_0_6718\">\u21a9<\/a>]<\/li>\n<li id=\"footnote_1_6718\" class=\"footnote\">Ibid. [<a class=\"footnote-link footnote-back-link\" href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/klein\/#identifier_1_6718\">\u21a9<\/a>]<\/li>\n<li id=\"footnote_2_6718\" class=\"footnote\">\u00a0Milton Friedman, assist\u00e9 de Rose D. Friedman,\u00a0<em>Capitalisme et libert\u00e9<\/em>,\u00a0traduit de l\u2019anglais par A. M. Charno, \u00c9ditions Robert Laffont, \u00ab Le monde\u00a0qui se fait \u00bb, Paris, 1971, p. 14 [<a class=\"footnote-link footnote-back-link\" href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/klein\/#identifier_2_6718\">\u21a9<\/a>]<\/li>\n<li id=\"footnote_3_6718\" class=\"footnote\">Milton Friedman,\u00a0<em>Inflation : Causes and Consequences<\/em>, Asia Publishing\u00a0House, New York, 1963, p. 1. [<a class=\"footnote-link footnote-back-link\" href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/klein\/#identifier_3_6718\">\u21a9<\/a>]<\/li>\n<li id=\"footnote_4_6718\" class=\"footnote\">Milton Friedman et Rose D. Friedman,\u00a0<em>Two Lucky People. Memoirs<\/em>,\u00a0University of Chicago Press, Chicago, 1998, p. 59. [<a class=\"footnote-link footnote-back-link\" href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/klein\/#identifier_4_6718\">\u21a9<\/a>]<\/li>\n<li id=\"footnote_5_6718\" class=\"footnote\">Davison L. Budhoo,\u00a0<em>Enough Is Enough. Dear Mr. Camdessus\u2026 Open Letter\u00a0of Resignation to the Managing Director of the International Monetary\u00a0Fund<\/em>, New Horizons Press, New York, 1990, p. 102 [<a class=\"footnote-link footnote-back-link\" href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/klein\/#identifier_5_6718\">\u21a9<\/a>]<\/li>\n<li id=\"footnote_6_6718\" class=\"footnote\">\u00a0Michael Lewis, \u00ab The World\u2019s Biggest Going-Out-of-Business Sale \u00bb, The\u00a0New York Times Magazine, le 31 mai 1998 [<a class=\"footnote-link footnote-back-link\" href=\"https:\/\/dormirajamais.org\/klein\/#identifier_6_6718\">\u21a9<\/a>]<\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tenir une id\u00e9ologie pour responsable des crimes commis en son nom: l\u2019entreprise exige beaucoup de prudence. Il est trop facile d\u2019affirmer que ceux dont nous ne partageons pas le point de vue sont non seulement dans l\u2019erreur, mais de plus tyranniques, fascistes, g\u00e9nocidaires. Il est vrai \u00e9galement que certaines id\u00e9ologies repr\u00e9sentent un danger pour le &#8230; <a title=\"La strat\u00e9gie du choc (extraits), par Naomi Klein.\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6056\" aria-label=\"En savoir plus sur La strat\u00e9gie du choc (extraits), par Naomi Klein.\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6057,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35,21,36,18],"tags":[581,580],"class_list":["post-6056","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-amerique-du-sud","category-anti-imperialisme","category-europe","category-resistance-bruxelles","tag-naomi-klein","tag-pinochet"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6056","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6056"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6056\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6058,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6056\/revisions\/6058"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/6057"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6056"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6056"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6056"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}