{"id":6088,"date":"2025-01-05T20:54:17","date_gmt":"2025-01-05T19:54:17","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6088"},"modified":"2025-03-03T16:37:35","modified_gmt":"2025-03-03T15:37:35","slug":"souffrance-indigene-blanche-compassion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6088","title":{"rendered":"Souffrance Indig\u00e8ne, Blanche compassion"},"content":{"rendered":"<p>EVERY WHITEY LOVES LOJKINE<br \/>\nSouffrance Indig\u00e8ne, Blanche compassion<\/p>\n<p>Ces derni\u00e8res semaines, le dernier film de Boris Lojkine, \u00ab L\u2019Histoire de Souleymane \u00bb, a suscit\u00e9 bien des \u00e9loges. Le spectateur accompagne le quotidien \u00e9reintant de Souleymane, un jeune Guin\u00e9en sans papiers vivant \u00e0 Paris : il livre des repas \u00e0 v\u00e9lo, pr\u00e9pare un entretien crucial avec l\u2019OFPRA (Office fran\u00e7ais de protection des r\u00e9fugi\u00e9s et apatrides), maintient difficilement le contact avec sa m\u00e8re et son amoureuse rest\u00e9es en Guin\u00e9e. Il partage \u00e9galement de tr\u00e8s rares et brefs moments de complicit\u00e9 avec d&rsquo;autres livreurs sans papiers.<!--more--><br \/>\nCe quotidien est aggrav\u00e9 par un arri\u00e8re-plan plus violent : des Noirs africains qui pr\u00e9tendent \u00eatre ses alli\u00e9s \u2014 Barry, qui pr\u00e9pare avec lui son entretien \u00e0 l\u2019OFPRA ; Emmanuel, qui lui loue son application UBER \u2014 l\u2019exploitent, lui mentent, l\u2019arnaquent et vont m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 l\u2019agresser physiquement. Ces \u00ab\u00a0faux fr\u00e8res\u00a0\u00bb prolongent ainsi le cycle de violence et de pr\u00e9dation que Souleymane subit depuis son d\u00e9part de Guin\u00e9e. Dans la sc\u00e8ne finale d\u00e9cisive \u2014 l\u2019entretien de Souleymane \u00e0 l\u2019OFPRA \u2014 un parall\u00e8le est d\u2019ailleurs \u00e9tabli entre ces \u00ab\u00a0faux fr\u00e8res\u00a0\u00bb africains et les tortionnaires libyens qui l\u2019ont captur\u00e9 et trait\u00e9 comme un animal lors de son passage par la Libye(1) : pour les uns (\u00ab les faux fr\u00e8res\u00bb) comme pour les autres (les tortionnaires libyens), tout tourne autour d\u2019un seul et m\u00eame mot : \u00ab\u00a0argent\u00a0\u00bb.<\/p>\n<blockquote><p><strong>Le plus fort est \u00e0 venir\u2026<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Image1.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-6089 size-full aligncenter\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Image1.jpg\" alt=\"\" width=\"605\" height=\"389\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Image1.jpg 605w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Image1-300x193.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 605px) 100vw, 605px\" \/><\/a><\/p><\/blockquote>\n<p>Un contraste surprenant \u00e9merge ainsi progressivement : par comparaison avec ces \u00ab\u00a0faux fr\u00e8res\u00a0\u00bb ou avec les tortionnaires libyens, les institutions surpuissantes que sont Uber, la police fran\u00e7aise ou l\u2019OFPRA apparaissent comme des \u00ab maux secondaires \u00bb : les \u00e9changes avec l\u2019assistante vocale d\u2019Uber sont plut\u00f4t polis et si Uber sanctionne Souleymane en suspendant le compte qu\u2019il utilise, est-ce totalement \u00ab injustifi\u00e9 \u00bb ? Souleymane a bien fait tomber une livraison et a hauss\u00e9 le ton face \u00e0 la cliente ; il s\u2019est \u00e9galement disput\u00e9 avec un restaurateur, et surtout, il utilise une fausse identit\u00e9. Tenant compte de ce \u00ab d\u00e9lit \u00bb, on est \u00e9galement oblig\u00e9 de consid\u00e9rer que sa rencontre avec les policiers blancs se d\u00e9roule assez bien : ceux-ci ont connaissance de l\u2019infraction (usurpation d\u2019identit\u00e9 sur Uber), mais ils laissent Souleymane repartir\u2026<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Image2.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-6090 size-full aligncenter\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Image2.jpg\" alt=\"\" width=\"601\" height=\"400\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Image2.jpg 601w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Image2-300x200.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 601px) 100vw, 601px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Dans la sc\u00e8ne cl\u00e9 qui conclut le film, une fonctionnaire blanche de l\u2019OFPRA va enfin traiter Souleymane avec respect et dignit\u00e9. Elle va l\u2019\u00e9couter attentivement, le conseiller avec bienveillance, lui tendre v\u00e9ritablement la main en l\u2019encourageant \u00e0 raconter SON histoire. Fait int\u00e9ressant \u00e0 noter : la vraie histoire de Souleymane n\u2019est pas une histoire de lutte politique (Barry lui avait appris \u00e0 r\u00e9citer l\u2019histoire d\u2019un syndicaliste pers\u00e9cut\u00e9), mais une qu\u00eate humanitaire (l\u2019histoire d\u2019un enfant qui veut aider sa maman r\u00e9pudi\u00e9e par son \u00e9poux et malade mentalement).<br \/>\nLe film de Boris Lojkine constitue une suite parfaite du \u00ab Io Capitano \u00bb de Matteo Garrone (2023). Ce dernier retra\u00e7ait l\u2019enfer v\u00e9cu par deux adolescents s\u00e9n\u00e9galais, Seydou et Moussa, lors de leur p\u00e9riple \u00e0 travers le Sahara, leur survie face aux tortionnaires libyens (encore eux), et la travers\u00e9e p\u00e9rilleuse de la M\u00e9diterran\u00e9e. Dans Io Capitano, la derni\u00e8re \u00e9tape \u00e9tait l\u00e0 aussi marqu\u00e9e par une voix blanche bienveillante \u2013 la voix d\u2019une ONG guidant les migrants vers un h\u00e9licopt\u00e8re de secours et puis vers l\u2019Europe. Ces deux films (L\u2019histoire de Souleymane et Io Capitano) partagent ainsi une m\u00eame structure narrative<\/p>\n<ul>\n<li>\u00a0La qu\u00eate est l\u2019Europe.<\/li>\n<li>Les oppresseurs brutaux sont arabes (Libyens).<\/li>\n<li>Les exploiteurs\/arnaqueurs sont africains.<\/li>\n<li>Les humains sont blancs.<\/li>\n<\/ul>\n<blockquote><p><em><strong>Nabil, le f\u00e9ministe blanc et l&rsquo;Empire<\/strong><\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Si ces deux \u0153uvres ne suffisent pas \u00e0 recharger votre batterie \u00e0 pr\u00e9jug\u00e9s racistes, il vous reste alors le dernier film de Nabil Ayouch : \u00ab Everybody Loves Touda \u00bb. Le film raconte les aventures d\u2019une jeune Marocaine qui r\u00eave de devenir Cheikha (2). Pour r\u00e9aliser ce r\u00eave, Touda quitte sa campagne pour rejoindre Casablanca, mais le patriarcat marocain va se dresser contre son r\u00eave : pour les hommes qui fr\u00e9quentent les bo\u00eetes de nuit, Touda n\u2019est qu\u2019une prostitu\u00e9e ; les patrons des bo\u00eetes de nuit exigent qu\u2019elle chante du cha\u00e2bi (musique populaire), et les autres chanteuses des bo\u00eetes de nuit (des Marocaines corpulentes) moquent son ambition ou la harc\u00e8lent.<\/p>\n<p>Ce film est une nouvelle occasion pour Nabil Ayouch (ce bourgeois franco- marocain) de partager son m\u00e9pris pour les classes populaires marocaines : sa vie dans des conditions de promiscuit\u00e9 ; la pesanteur de ses relations familiales (entre p\u00e8re et fils, s\u0153ur et fr\u00e8re, m\u00e8re et fille, m\u00e8re et fils\u2026) ; la v\u00e9nalit\u00e9 de chacun\u00b7e ; la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de sa musique (cha\u00e2bi)\u2026 m\u00eame la nourriture y passe. Comme le dirait Pierre Bourdieu, les go\u00fbts de Nabil Ayouch se r\u00e9sument parfaitement \u00e0 son d\u00e9go\u00fbt des classes populaires marocaines. Saisissant.<\/p>\n<p>Au final, le r\u00e9alisateur marocain pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 des salons et studios parisiens (le Kamel Daoud du cin\u00e9ma marocain) d\u00e9livre son mantra pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 : \u00ab des femmes marocaines doivent \u00eatre sauv\u00e9es d\u2019hommes marocains \u00bb.<\/p>\n<blockquote><p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Image3.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-6091 size-full aligncenter\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Image3.jpg\" alt=\"\" width=\"604\" height=\"340\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Image3.jpg 604w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2025\/01\/Image3-300x169.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 604px) 100vw, 604px\" \/><\/a><br \/>\n<em><strong>Des salons parisiens \u00e0 Bousbir<\/strong><\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Le film de Nabil Ayouch effleure, malgr\u00e9 lui, un \u00e9pisode peu connu de la colonisation fran\u00e7aise du Maroc : entre 1920 et 1950, la ville de Casablanca a effectivement \u00ab accueilli \u00bb de (tr\u00e8s) jeunes filles des campagnes avoisinantes (une \u00ab douzaine de milliers \u00bb (3)). Ces filles atterrissent dans le quartier de Bousbir o\u00f9 elles vont \u00eatre exploit\u00e9es sexuellement sous le contr\u00f4le de l\u2019\u00c9tat colonial fran\u00e7ais : cr\u00e9\u00e9 en 1920, ce quartier, destin\u00e9 \u00e0 la prostitution, est plac\u00e9 sous le contr\u00f4le administratif et sanitaire des autorit\u00e9s coloniales fran\u00e7aises. C\u2019est \u201cla plus grande maison close \u00e0 ciel ouvert du monde sous le protectorat \u201d(4) : une zone de \u201cd\u00e9tente\u201d et de plaisir sexuel pour les soldats fran\u00e7ais. Organis\u00e9 comme une v\u00e9ritable forteresse \u2014 entour\u00e9e de murs et accessible par des portes contr\u00f4l\u00e9es<br \/>\n\u2014 c\u2019est jusque dans sa conception architecturale \u00ab orientalisante \u00bb que Bousbir nourrit les app\u00e9tits sexuels fantasm\u00e9s des colons et de la m\u00e9tropole. Des photographies (cartes postales) circuleront de Casablanca \u00e0 Paris et avec elles tous les fantasmes sexuels de l\u2019Empire colonial : la \u00ab beurette \u00bb poss\u00e8de donc une longue histoire coloniale.<br \/>\nCe quartier \u00ab sexuel \u00bb ayant connu d\u2019autres exp\u00e9riences similaires en Afrique du Nord et dans d\u2019autres colonies fran\u00e7aises, on peut donc inviter Nabil Ayouch \u00e0 consid\u00e9rer que \u00ab les femmes colonis\u00e9es doivent \u00eatre sauv\u00e9es d\u2019hommes\u2026 blancs<br \/>\n\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><em>Merci infiniment \u00e0 Zoubida Mouhssin et Farah Kassabeh pour m\u2019avoir fait d\u00e9couvrir l\u2019histoire de Bousbir \u00e0 travers leur production \u00ab Au temps b\u00e9ni des colonies\u2026 \u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Aleph Walden pour Bruxelles Panth\u00e8res<\/p>\n<p>(1) Une \u00e9tape devenue incontournable pour atteindre l\u2019Europe<\/p>\n<p>(2) Une chanteuse dont les textes traitent de th\u00e9matiques sociales<\/p>\n<p>(3) STASZAK, Jean-Fran\u00e7ois. Bousbir, l\u2019ancien quartier r\u00e9serv\u00e9 du Casablanca colonial. In: Quartier r\u00e9serv\u00e9: Bousbir, Casablanca. J.-F. Staszak et R. Pieroni (dir.) (Ed.). Gen\u00e8ve : Georg, 2020. p. 19\u2013108.<\/p>\n<p>(4) https:\/\/www.lemonde.fr\/afrique\/article\/2022\/11\/20\/maroc-bousbir-a-casablanca-la-plus-grande-maison-close-a-ciel-ouvert-du-monde-sous-le-protectorat_6150732_3212.html (consult\u00e9 le 05 janvier 2025)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>EVERY WHITEY LOVES LOJKINE Souffrance Indig\u00e8ne, Blanche compassion Ces derni\u00e8res semaines, le dernier film de Boris Lojkine, \u00ab L\u2019Histoire de Souleymane \u00bb, a suscit\u00e9 bien des \u00e9loges. 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