{"id":6527,"date":"2022-04-01T06:17:03","date_gmt":"2022-04-01T05:17:03","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6527"},"modified":"2025-10-17T20:23:00","modified_gmt":"2025-10-17T19:23:00","slug":"contre-la-gentrification","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6527","title":{"rendered":"Contre la gentrification"},"content":{"rendered":"<p><em>Dans son livre\u00a0<\/em>Contre la gentrification, Convoitises et r\u00e9sistances dans les quartiers populaires<em>\u00a0(La Dispute, 2021),\u00a0<a href=\"http:\/\/homepages.ulb.ac.be\/~mvancrie\/ulb\/welcome.html\">Mathieu Van Criekingen<\/a>\u00a0(g\u00e9ographe, enseignant-chercheur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 libre de Bruxelles) redonne toute sa puissance critique et politique au concept, rappelant qu\u2019il exprime avant tout le pouvoir de classes dominantes (en termes \u00e9conomiques ou culturels) de r\u00e9am\u00e9nager des espaces populaires \u00e0 leur image et \u00e0 leur avantage, au prix de multiples formes de d\u00e9possessions de groupes domin\u00e9s. Mais il souligne \u00e9galement, qu\u2019aussi puissant soit-il, ce \u00ab\u00a0rouage spatial de la domination sociale\u00a0\u00bb fait face \u00e0 diverses formes de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019\u00e9chelle locale. En situation concr\u00e8te la gentrification est \u00e9vitable, car elle participe chaque fois d\u2019une lutte situ\u00e9e entre diff\u00e9rents modes d\u2019appropriation de l\u2019espace dont l\u2019issue n\u2019est pas \u00e9crite d\u2019avance.<\/em><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"attachment-medium-large size-medium-large wp-post-image\" src=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/IMG_6294.jpg\" sizes=\"(max-width: 2048px) 100vw, 2048px\" srcset=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/IMG_6294.jpg 2048w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/IMG_6294-256x146.jpg 256w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/IMG_6294-512x293.jpg 512w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/IMG_6294-1024x585.jpg 1024w\" alt=\"\" width=\"2048\" height=\"1170\" \/><\/p>\n<article id=\"post-31927\" class=\"post-single post-31927 post type-post status-publish format-standard has-post-thumbnail hentry category-theorie tag-belgique tag-classes_sociales tag-droit-a-la-ville tag-espace tag-gentrification tag-lefebvre tag-luttes-urbaines tag-politiques_urbaines tag-ville has_thumb\">\n<div class=\"post-top\">\n<h3 class=\"post-title entry-title\" style=\"text-align: center;\">Contre la gentrification, reprendre la main sur la production de l\u2019espace<\/h3>\n<div class=\"post-meta the-icons pmeta-alt\"><span class=\"post-author vcard\"><i class=\"fa fa-user\"><\/i>Mathieu Van Criekingen\u00a0et\u00a0Gilles Martinet<\/span><\/div>\n<div class=\"post-meta the-icons pmeta-alt\"><span class=\"entry-date post-date\"><i class=\"fa fa-clock-o\"><\/i><abbr class=\"published\" title=\"2022-02-01T15:33:12+01:00\">1 f\u00e9vrier 2022<\/abbr><\/span><\/div>\n<\/div>\n<div class=\"post-content\">\n<div class=\"entry-content\">\n<p><em>En 1964, la sociologue marxiste Ruth Glass forgeait le terme \u00ab\u00a0gentrification\u00a0\u00bb afin de qualifier, \u00e0 partir des rapports de classe, les transformations de plusieurs quartiers populaires du centre de Londres qui \u00e9taient alors marqu\u00e9s par une forte \u00e9l\u00e9vation des prix des logements et par l\u2019installation de cat\u00e9gories sociales plus favoris\u00e9es, entra\u00eenant l\u2019\u00e9viction graduelle des habitant\u00b7es en place. Depuis, le processus s\u2019est r\u00e9p\u00e9t\u00e9 dans un nombre toujours croissant d\u2019espaces populaires et ses modalit\u00e9s se sont consid\u00e9rablement diversifi\u00e9es.\u00a0<\/em><\/p>\n<p><em>Si la g\u00e9ographie critique analyse depuis longtemps la gentrification comme une forme de production de l\u2019espace intimement li\u00e9e aux transformations du capitalisme et des rapports sociaux, le terme circule dor\u00e9navant aussi sous des formes aseptis\u00e9es, tant\u00f4t comme simple descripteur d\u2019une transformation urbaine d\u2019apparence in\u00e9luctable, tant\u00f4t pour applaudir une \u00e9volution cens\u00e9e favoriser le \u00ab\u00a0renouveau urbain\u00a0\u00bb ou la \u00ab\u00a0renaissance des quartiers\u00a0\u00bb. Les rapports de domination dans lesquels la gentrification s\u2019imbrique disparaissent alors du champ de vision, de m\u00eame que les violences que le processus engendre.<\/em><\/p>\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter is-resized\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-31953 alignleft\" src=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/contre-gentrification.jpg\" sizes=\"(max-width: 414px) 100vw, 414px\" srcset=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/contre-gentrification.jpg 498w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/contre-gentrification-160x256.jpg 160w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/contre-gentrification-319x512.jpg 319w\" alt=\"\" width=\"414\" height=\"664\" \/><\/figure>\n<\/div>\n<p class=\"has-text-align-center\">\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 Pour entrer tout de suite dans le vif du sujet, pourriez-vous expliquer pourquoi vous consid\u00e9rez que certains usages du mot \u00ab\u00a0gentrification\u00a0\u00bb en d\u00e9voient le sens critique d\u2019origine ou l\u2019aseptisent\u00a0? C\u2019est, je pense, une belle porte d\u2019entr\u00e9e vers l\u2019analyse que vous faites de la transformation des discours sur l\u2019urbain et de la valorisation, avec force slogans, de la \u00ab\u00a0ville entrepreneuriale\u00a0\u00bb \u2013 que vous comprenez comme une norme commandant de penser les politiques urbaines d\u2019abord et avant tout en termes de concurrence et d\u2019attractivit\u00e9 du territoire ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0Quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler sur la gentrification, \u00e0 Bruxelles \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, j\u2019entendais souvent dire que ce ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019existait pas ici, que c\u2019\u00e9tait quelque chose pour New York, Londres ou Paris, mais pas pour une ville comme Bruxelles. Aujourd\u2019hui, ce discours-l\u00e0 a disparu, le ph\u00e9nom\u00e8ne est devenu bien trop visible.<\/p>\n<p>Ce que j\u2019entends dire, aujourd\u2019hui, notamment du c\u00f4t\u00e9 d\u2019am\u00e9nageurs publics, c\u2019est que, oui, la gentrification existe aussi \u00e0 Bruxelles, mais que le ph\u00e9nom\u00e8ne a aussi des \u00ab\u00a0bons c\u00f4t\u00e9s\u00a0\u00bb, qu\u2019il n\u2019est pas uniquement n\u00e9gatif, qu\u2019il faut l\u2019encadrer pour en limiter les \u00ab\u00a0exc\u00e8s\u00a0\u00bb ou les \u00ab\u00a0effets pervers\u00a0\u00bb. Or, ce changement de discours sur la gentrification est concomitant d\u2019un changement de discours sur les quartiers populaires qui, \u00e0 Bruxelles, sont situ\u00e9s dans la partie centrale de l\u2019agglom\u00e9ration. Ces quartiers ne sont plus seulement d\u00e9peints par les am\u00e9nageurs comme des espaces \u00ab\u00a0d\u00e9favoris\u00e9s\u00a0\u00bb, marqu\u00e9s par une s\u00e9rie de carences (emplois, revenus, \u00e9quipements, etc.), mais de plus en plus comme des espaces \u00ab\u00a0d\u2019opportunit\u00e9s\u00a0\u00bb, comme des quartiers pleins de \u00ab\u00a0potentiels\u00a0\u00bb \u00e0 mobiliser pour faire du \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement m\u00e9tropolitain\u00a0\u00bb. L\u2019approche politique change\u00a0: il s\u2019agit non plus tant de r\u00e9pondre \u00e0 des besoins, de soigner l\u2019existant, que d\u2019utiliser ces espaces comme leviers pour l\u2019attractivit\u00e9 de la ville, pour son rayonnement, tout \u00e7a au nom de la concurrence entre les villes ou entre la ville centrale et les communes p\u00e9riurbaines qui l\u2019entourent. Dans cette logique, les quartiers populaires doivent \u00eatre transform\u00e9s pour aider \u00e0 \u00ab\u00a0mettre Bruxelles sur la carte\u00a0\u00bb des villes \u2013 au choix \u2013 \u00ab\u00a0durables\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0cr\u00e9atives\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0innovantes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0smart\u00a0\u00bb, etc. C\u2019est, il me semble, une manifestation de cette vision entrepreneuriale de la ville, qui conduit \u00e0 penser l\u2019espace urbain comme un stock d\u2019opportunit\u00e9s \u00e0 saisir et \u00e0 valoriser, par le biais de toute une s\u00e9rie de projets.<\/p>\n<p>\u00c0 Bruxelles, compte tenu de l\u2019histoire de la ville et de la localisation centrale des quartiers populaires, leurs potentiels fonciers sont particuli\u00e8rement convoit\u00e9s. \u00c7a veut dire que beaucoup y voient des opportunit\u00e9s de transformer les usages du sol existants en usages plus rentables ou plus distinctifs. La gentrification, dans ce cadre, n\u2019est plus un probl\u00e8me, elle devient un processus \u00e0 encourager, mais tout en l\u2019habillant de costumes s\u00e9mantiques consensuels\u00a0: \u00ab\u00a0requalification urbaine\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0revitalisation des quartiers\u00a0\u00bb, par exemple. Mais, sur le fond, bien s\u00fbr, la gentrification reste un rapport de d\u00e9possession, qui appelle \u00e0 mettre les espaces populaires au service d\u2019un projet sur la ville qui marginalise leurs habitant\u00b7es ordinaires, d\u00e9j\u00e0 l\u00e0.<\/p>\n<p>Je trouve assez renversant qu\u2019on puisse en arriver \u00e0 parler des effets b\u00e9n\u00e9fiques de la gentrification, ou m\u00eame \u00e0 utiliser le mot pour simplement d\u00e9crire une s\u00e9rie de transformations urbaines parmi d\u2019autres. \u00c0 mes yeux, l\u2019int\u00e9r\u00eat du concept est d\u2019aider \u00e0 penser la capacit\u00e9 de classes dominantes \u2013 \u00e9conomiquement ou culturellement \u2013 \u00e0 s\u2019approprier des quartiers populaires. Si la gentrification a un b\u00e9n\u00e9fice, il est donc conceptuel\u00a0: utiliser ce prisme-l\u00e0, dans son sens critique d\u2019origine, oblige \u00e0 se poser toute une s\u00e9rie de questions sur les rapports de pouvoir et la conflictualit\u00e9 sociale en jeu dans les transformations de l\u2019espace \u2013 qui gagne et qui p\u00e2tit\u00a0?, r\u00e9nover pour qui et contre qui\u00a0?, qui d\u00e9cide ? etc.<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 De plus, pour affirmer que certaines transformations sont \u00ab\u00a0positives\u00a0\u00bb, il faut avoir pr\u00e9alablement impos\u00e9 certaines repr\u00e9sentations de l\u2019espace urbain d\u00e9sirable \u2013 qui sont aussi des repr\u00e9sentations d\u2019un ordre social d\u00e9sirable \u2013 dans lequel certain\u00b7es habitant\u00b7es n\u2019ont pas leur place. Vous citez les propos d\u2019\u00e9lus locaux, qui consid\u00e8rent qu\u2019il y a de \u00ab\u00a0vrai\u00b7es habitant\u00b7es\u00a0\u00bb, qui sont celles et ceux qui paient des imp\u00f4ts, qui appartiennent aux classes moyennes et sup\u00e9rieures, et d\u2019autres, qu\u2019on ne nomme m\u00eame pas.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0La promotion\u00a0<em>de facto<\/em>\u00a0de la gentrification s\u2019accompagne de discours sur les personnes ou les activit\u00e9s l\u00e9gitimes \u00e0 occuper les espaces de centre-ville, et sur celles qui ne le seraient pas. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 notamment frapp\u00e9, \u00e0 Bruxelles, par les propos d\u2019un architecte-urbaniste charg\u00e9 par le Gouvernement r\u00e9gional de repenser l\u2019am\u00e9nagement des quartiers historiquement industriels et populaires de la ville et qui parlait du manque de \u00ab\u00a0dignit\u00e9\u00a0\u00bb de certains usages de cet espace. Dans le m\u00eame genre, je reprends aussi dans le livre le propos d\u2019un \u00e9lu \u2013 qui est aujourd\u2019hui ministre r\u00e9gional de l\u2019urbanisme \u2013 qui d\u00e9clarait il y a quelques ann\u00e9es qu\u2019il faut ramener les classes moyennes \u00e0 Bruxelles pour \u00e9viter que la ville ne soit \u00ab\u00a0la poubelle de la Belgique\u00a0\u00bb. Si on se rappelle qu\u2019une poubelle sert \u00e0 \u00e9vacuer les d\u00e9chets, \u00e7a fait froid dans le dos\u2026<\/p>\n<p>Alors, bien s\u00fbr, les propos de ce genre restent rares. Ce qui est beaucoup plus courant, par contre, ce sont les discours qui construisent la figure de l\u2019urbain d\u00e9sirable autour de la cat\u00e9gorie des \u00ab\u00a0classes moyennes\u00a0\u00bb. En un mot, leur pr\u00e9sence apporterait \u00e0 la ville ou au quartier tout \u00e0 la fois \u00e9lan \u00e9conomique, dynamisme culturel et sauvegarde du patrimoine, tandis que leur absence condamnerait au d\u00e9clin, au d\u00e9labrement\u2026 Ces classes moyennes sont ainsi pos\u00e9es comme le seul agent l\u00e9gitime du d\u00e9veloppement urbain, comme le seul vecteur de r\u00e9ussite ou de progr\u00e8s urbain, suppos\u00e9ment b\u00e9n\u00e9fique\u00a0<em>in fine\u00a0<\/em>\u00ab\u00a0pour la ville\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire, pour tout le monde, y compris pour les classes populaires.<\/p>\n<p>\u00c0 ce propos, il est frappant de constater le d\u00e9calage entre la repr\u00e9sentation des classes moyennes mobilis\u00e9e dans les discours des am\u00e9nageurs \u2013 des familles propri\u00e9taires de leur logement, avec des emplois et des revenus stables, qui d\u00e9m\u00e9nagent peu, etc. \u2013 et les r\u00e9alit\u00e9s socio-d\u00e9mographiques d\u2019une ville comme Bruxelles. De fait, les m\u00e9nages \u00ab\u00a0moyens\u00a0\u00bb en termes de revenus sont beaucoup plus souvent locataires que propri\u00e9taires, vivent plus souvent seul\u00b7es qu\u2019en famille, ont souvent des emplois instables et, pour beaucoup, habiter dans un quartier central ou p\u00e9ricentral de la ville est une \u00e9tape dans leur parcours r\u00e9sidentiel.<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 Maintenant, nous pouvons nous pencher un peu plus en d\u00e9tail sur les acteurs de la gentrification et sur leurs int\u00e9r\u00eats. On comprend bien que pour les promoteurs, les investisseurs, il y a une recherche de la valorisation fonci\u00e8re et immobili\u00e8re, mais qu\u2019en est-il pour les pouvoirs publics ? Et comment s\u2019articulent les relations entre acteurs de la promotion immobili\u00e8re et pouvoirs publics ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0Si je pars \u00e0 nouveau du cas de Bruxelles, le constat est que les relations entre ces acteurs ne sont pas nouvelles, mais elles ont chang\u00e9 de nature au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies. Dans les ann\u00e9es 1950 et 1960, l\u2019\u00c9tat belge voulait faire de sa capitale une ville de rang international, sp\u00e9cialis\u00e9e sur les activit\u00e9s tertiaires, en assumant une d\u00e9sindustrialisation tr\u00e8s rapide de la ville. Ainsi, pendant ces ann\u00e9es, la ville a \u00e9t\u00e9 en quelques sortes livr\u00e9es aux promoteurs immobiliers, \u00e0 charge pour ceux-ci de produire de grandes quantit\u00e9s de bureaux, notamment pour accueillir les institutions europ\u00e9ennes et toutes sortes d\u2019entreprises ou d\u2019organisations qui gravitent autour d\u2019elles. R\u00e9sultat\u00a0: les quartiers centraux se sont d\u00e9peupl\u00e9s, beaucoup d\u2019entreprises ont ferm\u00e9 leurs portes et des immeubles de bureaux ont \u00e9t\u00e9 construits un peu partout dans la ville, et en trop grands volumes par rapport \u00e0 la demande r\u00e9elle.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, par contre, la situation a chang\u00e9. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, on a une masse \u00e9norme de capitaux financiers qui cherchent des d\u00e9bouch\u00e9s profitables sur les march\u00e9s immobiliers urbains, pas seulement dans le secteur du bureau \u2013 et Bruxelles n\u2019est qu\u2019une cible relativement secondaire pour ces investisseurs, par rapport \u00e0 Londres ou Paris par exemple. De l\u2019autre, on a un Gouvernement r\u00e9gional \u2013 mis en place seulement en 1989, \u00e0 la suite de la transformation de la Belgique en \u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral \u2013 qui mise sur l\u2019attraction des classes moyennes comme levier de son d\u00e9veloppement territorial, l\u2019id\u00e9e \u00e9tant que fixer ces populations solvables est le meilleur gage de stabilisation de la ville, notamment au plan fiscal. On voit ainsi se nouer une alliance objective autour de la production de produits immobiliers de gamme sup\u00e9rieure, des logements mais aussi des commerces ou des centres de loisirs, en particulier dans des espaces qui ne sont pas spontan\u00e9ment attractifs pour ces populations. Comme les financiers n\u2019aiment pas le risque, l\u2019appui des pouvoirs publics leur est crucial. On peut ainsi lire toute une s\u00e9rie de politiques dites de \u00ab\u00a0revitalisation\u00a0\u00bb des quartiers populaires comme des programmes qui, de fait, permettent de diminuer les risques pour les investisseurs, de lever une s\u00e9rie de barri\u00e8res \u00e0 l\u2019investissement, d\u2019ordre r\u00e9glementaire, mat\u00e9riel ou symbolique.<\/p>\n<p>Cette strat\u00e9gie implique des co\u00fbts sociaux structurels, qui ne sont en rien des \u00ab\u00a0effets pervers\u00a0\u00bb qu\u2019on n\u2019aurait pas pu voir venir, puisque, pour r\u00e9ussir, les prix du sol et du logement doivent augmenter \u2013 les investisseurs ne viennent pas en masse l\u00e0 o\u00f9 les prix baissent\u2026 Mais on peut aussi questionner l\u2019efficacit\u00e9 de cette strat\u00e9gie dans ses propres termes. En effet, on voit que bon nombre des logements produits par des promoteurs ne sont pas achet\u00e9s par des personnes ayant l\u2019intention de s\u2019y installer durablement, mais par des investisseurs qui y placent leur argent, ou les mettent en location sur des plateformes comme Airbnb. L\u2019objectif de fixation des classes moyennes id\u00e9alis\u00e9es par les politiques publiques n\u2019est alors pas atteint, malgr\u00e9 toute l\u2019\u00e9nergie et tous les financements consacr\u00e9s \u00e0 ces politiques dites de \u00ab\u00a0revitalisation urbaine\u00a0\u00bb. Autrement dit, les politiques d\u2019attraction de classes moyennes co\u00fbtent cher, et il n\u2019est pas du tout garanti que l\u2019\u00e9quation soit au final positive pour les budgets publics.<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 Pour mieux comprendre et incarner ces relations entre les diff\u00e9rents acteurs publics et priv\u00e9s qui propulsent la gentrification, il serait int\u00e9ressant de dire un mot sur les espaces dans lesquels se forgent ces imaginaires de la ville d\u00e9sirable et les politiques cens\u00e9es permettre leur r\u00e9alisation. Loin des espaces de d\u00e9lib\u00e9ration institu\u00e9s, des acteurs priv\u00e9s apportent leurs \u00ab\u00a0solutions\u00a0\u00bb \u2013 vous soulignez combien la ville entrepreneuriale se pense sous le prisme des \u00ab\u00a0solutions\u00a0\u00bb apport\u00e9es \u00e0 des \u00ab\u00a0d\u00e9fis urbains\u00a0\u00bb. Vous citez par exemple le Plan de d\u00e9veloppement international de Bruxelles, \u00e9labor\u00e9 par un cabinet de conseil, PricewaterhouseCoopers, et qui a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 au March\u00e9 international des professionnels de l\u2019immobilier (MIPIM), \u00e0 Cannes, sans jamais avoir \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 publiquement aux Bruxellois\u00b7es, alors m\u00eame qu\u2019il a eu des effets directs sur les politiques publiques mises en \u0153uvre.\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0Tout \u00e0 fait, et d\u2019autres plans ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9s dans des forums immobiliers avant d\u2019\u00eatre pr\u00e9sent\u00e9s publiquement, quand ils l\u2019ont \u00e9t\u00e9. J\u2019ai eu l\u2019occasion une fois de me rendre, avec un coll\u00e8gue, \u00e0 un \u00e9quivalent bruxellois du MIPIM. On y trouvait le stand de la R\u00e9gion bruxelloise au beau milieu de toute une s\u00e9rie de stands de promoteurs et d\u2019autres acteurs de l\u2019immobilier. C\u2019\u00e9tait comme si chacun faisait la cour \u00e0 l\u2019autre. D\u2019ailleurs, quelques personnes pr\u00e9sentes sur le stand de la R\u00e9gion bruxelloise, et qui me connaissaient, \u00e9taient assez g\u00ean\u00e9es que je les retrouve l\u00e0, eux-m\u00eames qui me disaient que la gentrification, \u00ab\u00a0ce n\u2019est pas si terrible que \u00e7\u00e0\u2026\u00a0\u00bb. Ces relations entre pouvoirs publics et int\u00e9r\u00eats immobiliers sont aussi fortes que discr\u00e8tes, et ces \u00ab\u00a0march\u00e9s internationaux\u00a0\u00bb, auxquels l\u2019acc\u00e8s du public est tr\u00e8s restreint, sont un des espaces o\u00f9 elles se nouent. Ce qui ne veut pas dire qu\u2019am\u00e9nageurs publics et promoteurs priv\u00e9s sont toujours sur la m\u00eame longueur d\u2019onde \u2013 il y a souvent des tensions entre eux.<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 Autour de cet imaginaire entrepreneurial, on retrouve donc diff\u00e9rentes cat\u00e9gories d\u2019acteurs en position dominante dans la production de l\u2019espace urbain, des acteurs immobiliers et des institutions publiques en particulier. Mais ne faut-il pas aussi tenir compte de certaines cat\u00e9gories d\u2019habitant\u00b7es\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0Oui, tout \u00e0 fait. Je pense que les logiques de gentrification sont port\u00e9es non seulement par les app\u00e9tits sp\u00e9culatifs d\u2019acteurs immobiliers et par des politiques focalis\u00e9es sur des crit\u00e8res d\u2019attractivit\u00e9 urbaine, mais aussi par un d\u00e9sir de centralit\u00e9 urbaine de populations bien dot\u00e9es en capitaux \u00e9conomiques ou culturels. Et ce d\u00e9sir est socialement construit et li\u00e9 \u00e0 des situations mat\u00e9rielles.<\/p>\n<div class=\"wp-block-image wp-image-31957\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-31957\" src=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/IMG_0647.jpg\" sizes=\"(max-width: 1500px) 100vw, 1500px\" srcset=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/IMG_0647.jpg 1500w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/IMG_0647-256x142.jpg 256w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/IMG_0647-512x284.jpg 512w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/IMG_0647-1024x569.jpg 1024w\" alt=\"\" width=\"1500\" height=\"833\" \/><figcaption>Photo :\u00a0Mathieu Van Criekingen.<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 Arr\u00eatons-nous donc un instant sur ces habitant\u00b7es qui accompagnent la gentrification, qui y participent, qui sont parfois appel\u00e9\u00b7es \u00ab\u00a0gentrifieurs\u00a0\u00bb, par les chercheur\u00b7ses comme par les collectifs en lutte contre la gentrification. Vous montrez qu\u2019iels participent r\u00e9ellement \u00e0 la gentrification, mais qu\u2019iels n\u2019en sont souvent pas les acteur\u00b7ices volontaires, que leurs trajectoires r\u00e9sidentielles sont elles-m\u00eames contraintes. Vous \u00e9crivez qu\u2019il s\u2019agit de \u00ab\u00a0groupes souvent peu conscients de leur pouvoir de marquage de l\u2019espace et des privil\u00e8ges sociaux sur lesquels ce pouvoir est construit\u00a0\u00bb mais qu\u2019ils n\u2019en sont pas moins \u00ab\u00a0des acteurs locaux de la gentrification\u00a0\u00bb. Pourriez-vous revenir sur ce point\u00a0? Il me semble d\u2019autant plus important qu\u2019une des mani\u00e8res de d\u00e9politiser la gentrification, ou d\u2019autres questions urbaines, c\u2019est de masquer les responsabilit\u00e9s des promoteurs et des pouvoirs publics derri\u00e8re une suppos\u00e9e responsabilit\u00e9 dispers\u00e9e, diffuse. Ici, celle des membres des classes interm\u00e9diaires qui s\u2019installent dans ces quartiers populaires.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment une des raisons pour lesquelles je parle d\u2019acteurs locaux de la gentrification, plut\u00f4t que de \u00ab\u00a0gentrifieurs\u00a0\u00bb, afin de souligner que les agents les plus structurels de la gentrification sont les institutions, priv\u00e9es ou publiques, qui am\u00e8nent des capitaux dans ces espaces populaires dans le but de les transformer. Les \u00ab\u00a0gentrifieurs\u00a0\u00bb, ce sont donc, \u00e0 mes yeux, les investisseurs, les promoteurs ou les entrepreneurs qui misent sur une revalorisation marchande des espaces populaires, et les divers acteurs publics qui rendent possible ces op\u00e9rations, les accompagnent, les encouragent voire les suscitent, par diff\u00e9rents leviers r\u00e9glementaires, symboliques, d\u2019\u00e9quipement etc. C\u2019est bien \u00e0 ce niveau-l\u00e0 que les responsabilit\u00e9s majeures se trouvent : les propri\u00e9taires de capitaux et l\u2019\u00c9tat entrepreneurial.<\/p>\n<p>Pour autant, il ne faut pas sous-estimer le r\u00f4le des habitant\u00b7es appartenant aux classes interm\u00e9diaires qui s\u2019installent dans ces quartiers populaires r\u00e9investis. Ces populations sont \u00e0 la fois domin\u00e9es et dominantes\u00a0: domin\u00e9es sur le plan \u00e9conomique, mais dominantes sur le plan culturel. Ce qui fait que, d\u2019une part, leurs choix r\u00e9sidentiels sont contraints \u2013 iels n\u2019ont souvent pas les moyens de s\u2019installer dans les quartiers bourgeois \u2013 mais que, d\u2019autre part, leurs capitaux culturels leur permettent de faire entendre leurs voix dans le d\u00e9bat urbain, de faire primer leurs aspirations sur d\u2019autres. Par exemple, les dispositifs dits de \u00ab\u00a0participation\u00a0\u00bb, qui accompagnent la plupart des programmes de r\u00e9novation urbaine, font souvent office de chambres d\u2019\u00e9cho d\u2019aspirations \u2013 socialement situ\u00e9es \u2013 pour des espaces publics \u00ab\u00a0apais\u00e9s\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire sans trop d\u2019activit\u00e9s \u00e9conomiques ou commerciales populaires, ou pour des quartiers sans trop de logements sociaux \u2013 afin de ne pas peser \u00e0 la baisse sur les valeurs immobili\u00e8res.<\/p>\n<p>Souvent, ces populations ne se posent pas trop de questions, par exemple sur ce que l\u2019ouverture de commerces qui correspondent \u00e0 leurs modes de consommation peut signifier en termes de d\u00e9possession pour d\u2019autres cat\u00e9gories d\u2019habitant\u00b7es. La conscience de ses propres privil\u00e8ges sociaux ne vient pas naturellement \u00e0 l\u2019esprit, d\u2019autant moins quand les acteurs dominants de la transformation de ces espaces mettent tout en \u0153uvre pour que ces classes interm\u00e9diaires se sentent pleinement l\u00e9gitimes \u00e0 s\u2019approprier les quartiers populaires, notamment en acc\u00e9dant \u00e0 leurs demandes concernant la r\u00e9gulation des pratiques des espaces publics.<\/p>\n<p>Comme Neil Smith, je pense qu\u2019on ne conteste pas efficacement la gentrification simplement en critiquant ou en moquant les modes de vie des hipsters. Il me semble beaucoup plus utile et pertinent de s\u2019attacher \u00e0 comprendre les conditions qui permettent \u00e0 ces modes de vie de \u00ab\u00a0prendre place\u00a0\u00bb, de se d\u00e9ployer dans des parties de la ville o\u00f9 les classes interm\u00e9diaires ne sont pas la majorit\u00e9 de la population.<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, nous nous sommes surtout int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 celles et ceux qui favorisent, qui produisent la gentrification et qui en b\u00e9n\u00e9ficient. Abordons maintenant les multiples formes de d\u00e9possessions que la gentrification engendre, et pr\u00e9sentons les habitant\u00b7es qui sont frapp\u00e9\u00b7es par ces d\u00e9possessions.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0En effet, les d\u00e9possessions engendr\u00e9es par la gentrification prennent des formes multiples. Il n\u2019y a pas uniquement les sch\u00e9mas d\u2019\u00e9viction directe de locataires, entra\u00een\u00e9e par les hausses de loyers. On a aussi des effets de blocage \u00e0 l\u2019entr\u00e9e\u00a0: quand un quartier historiquement populaire devient inaccessible parce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9 en espace plus bourgeois, la d\u00e9possession a lieu en amont. C\u2019est comme si une porte d\u2019entr\u00e9e dans la ville se fermait, au d\u00e9triment de toutes les cat\u00e9gories de personnes qui en faisaient usage jusque l\u00e0 \u2013 immigr\u00e9\u00b7es, artistes, \u00e9tudiant\u00b7es\u2026<\/p>\n<p>Et puis, il ne faut pas n\u00e9gliger les d\u00e9possessions d\u2019ordre symbolique ou communautaire. Par exemple, il est violent de se voir d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 d\u2019un espace familier, dans lequel on a nou\u00e9 des relations sociales, parce que, par exemple, les voisin\u00b7es ont d\u00fb partir, les commerces ont chang\u00e9, les espaces publics ne permettent plus certains usages, etc. Ceci est d\u2019autant plus lourd de cons\u00e9quences dans les quartiers populaires, o\u00f9 l\u2019espace local est un lieu de production et de distribution d\u2019une s\u00e9rie de ressources essentielles pour pouvoir vivre en situation de domination, ou pour se m\u00e9nager des capacit\u00e9s d\u2019action. C\u2019est une dimension que les travaux du collectif Rosa Bonheur<a href=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/contre-gentrification-production-espace\/#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>\u00a0ont particuli\u00e8rement bien mise en \u00e9vidence dans le cas de Roubaix, mais qui fait sens pour beaucoup d\u2019autres villes. Pour les habitant\u00b7es de ces quartiers frapp\u00e9s de plein fouet par la d\u00e9sindustrialisation, l\u2019espace local fait ressource de diverses mani\u00e8res, pour les courses, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des emplois ou \u00e0 des soutiens associatifs, etc. Se voir priv\u00e9 de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 ces ressources localis\u00e9es, parce qu\u2019on doit quitter le quartier ou parce que des projets de gentrification viennent les affaiblir ou les supprimer au pr\u00e9texte de leurs \u00ab\u00a0nuisances\u00a0\u00bb, c\u2019est aussi une forme de d\u00e9possession lourde de cons\u00e9quences.<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 La gentrification r\u00e9sulte donc d\u2019un ensemble d\u2019actions qui ne peuvent se comprendre sans consid\u00e9rer la configuration des rapports de pouvoirs dans la production des espaces urbains. Maintenant, pouvons-nous analyser non pas seulement les effets de la gentrification sur la transformation des villes, mais aussi sur les rapports de pouvoir qui font ces espaces et, finalement, sur l\u2019ordre social articul\u00e9 \u00e0 cet ordre urbain\u00a0? Pour le dire autrement, il s\u2019agirait de penser l\u2019espace comme structure structur\u00e9e et structure structurante, \u00e0 la fois cristallisation des rapports de pouvoir et mat\u00e9rialit\u00e9 qui permet la perp\u00e9tuation de ces rapports de pouvoir. Quels sont donc les effets de la gentrification sur ces relations dialectiques, et que fait-elle aux rapports sociaux de domination ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0Je pense qu\u2019on peut r\u00e9pondre ici \u00e0 deux niveaux. En premier lieu, je voudrais souligner que les logiques de gentrification ne sont plus \u00e0 la marge dans le tableau g\u00e9n\u00e9ral de la production de l\u2019espace dans les soci\u00e9t\u00e9s capitalistes du d\u00e9but du XXI<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. Si, il y a quelques d\u00e9cennies, on pouvait encore dire qu\u2019elles en \u00e9taient des composantes assez marginales, qui passaient surtout par des initiatives plut\u00f4t locales et plut\u00f4t individuelles, aujourd\u2019hui les logiques de gentrification sont propuls\u00e9es depuis le c\u0153ur de l\u2019\u00e9conomie politique de la production urbaine. Elles sont devenues \u00e0 la fois une rationalit\u00e9 de premier plan des politiques urbaines et un d\u00e9bouch\u00e9 important pour une s\u00e9rie d\u2019acteurs capitalistes li\u00e9s \u00e0 la finance. Par exemple, \u00e0 Bruxelles, une vaste zone auparavant d\u00e9di\u00e9e \u00e0 des activit\u00e9s ferroviaires et d\u2019entreposage de marchandises, qui jouxte des quartiers populaires denses et souvent stigmatis\u00e9s, est en train de devenir un espace r\u00e9sidentiel et commercial haut de gamme. \u00c0 la man\u0153uvre de cette op\u00e9ration de gentrification de gros calibre, on trouve la soci\u00e9t\u00e9 Ackermans &amp; van Haaren, l\u2019une des plus grandes holdings financi\u00e8res belges, qui fait partie du BEL 20 \u2013 l\u2019\u00e9quivalent belge du CAC 40. Cela montre comment, par la gentrification, la finance transforme la mat\u00e9rialit\u00e9 de la ville, mais, aussi, comment elle acquiert ou renforce une influence sur les choix politiques en mati\u00e8re d\u2019am\u00e9nagement urbain. Dans cet exemple, il est en effet frappant de voir le nombre de projets publics greff\u00e9s autour de cette op\u00e9ration immobili\u00e8re priv\u00e9e, qui lui donnent encore plus de port\u00e9e et d\u2019aura.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, la gentrification signifie aussi que les classes populaires ont de moins en moins d\u2019espace pour faire entendre leurs voix dans le d\u00e9bat urbain. Moins d\u2019espace au sens mat\u00e9riel, et \u00e7a nous ram\u00e8ne \u00e0 la question des d\u00e9possessions, mais aussi moins d\u2019espace au sens politique, c\u2019est-\u00e0-dire, moins de capacit\u00e9 de peser sur les orientations des politiques urbaines. Il est r\u00e9v\u00e9lateur \u00e0 cet \u00e9gard, je pense, de voir \u00e0 quel point les ressources, mat\u00e9rielles ou symboliques, que les espaces populaires procurent \u00e0 leurs habitant\u00b7es ordinaires sont ignor\u00e9es dans les diagnostics sur lesquels se fondent les politiques qui pr\u00e9tendent \u00ab\u00a0revitaliser\u00a0\u00bb ces quartiers. Ceux-ci parlent en revanche beaucoup de retrouver une \u00ab\u00a0qualit\u00e9 urbaine\u00a0\u00bb, mais dans un sens tr\u00e8s situ\u00e9 socialement \u2013 les logements sociaux ne sont pas souvent consid\u00e9r\u00e9s comme de la \u00ab\u00a0qualit\u00e9 urbaine\u00a0\u00bb, par exemple. Si ces politiques \u00e9taient con\u00e7ues \u00e0 partir des conditions mat\u00e9rielles d\u2019existence des classes populaires et de leurs aspirations, on n\u2019aurait pas des programmes de r\u00e9novation urbaine autant focalis\u00e9s sur des normes d\u2019attractivit\u00e9, puisque ces habitant\u00b7es sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e0\u2026<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 On l\u2019a compris, le concept de gentrification permet de remettre les rapports de classe au c\u0153ur de l\u2019analyse de la production contemporaine des espaces urbains. Est-ce que la gentrification s\u2019appuie aussi sur d\u2019autres dominations, notamment autour des rapports sociaux de race et de sexe ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0C\u2019est une excellente question, mais dont je ne parle pas dans l\u2019ouvrage, parce je ne m\u2019en sentais pas tout \u00e0 fait capable. Ce sont par ailleurs des questions qui sont de plus en plus pr\u00e9sentes dans les recherches qui sont conduites sur la gentrification, alors que jusqu\u2019ici l\u2019analyse se concentrait sur les classes sociales. N\u00e9anmoins, tout en restant prudent, je dirais que le rapport de domination saisi par le concept de gentrification \u2013 la domination sur le devenir social des espaces populaires \u2013 peut co\u00efncider avec d\u2019autres rapports de domination, mais sans pour autant que ceux-ci soient indispensables \u00e0 la mise en place du processus. Je veux dire qu\u2019il arrive que des projets de gentrification s\u2019appuient sur des dominations racistes, par exemple pour \u00ab\u00a0justifier\u00a0\u00bb que certaines populations racis\u00e9es ne seraient pas l\u00e9gitimes \u00e0 occuper des espaces de centre-ville pr\u00e9sent\u00e9s comme \u00ab\u00a0strat\u00e9giques\u00a0\u00bb pour le d\u00e9veloppement m\u00e9tropolitain, mais ce n\u2019est pas pour autant une condition structurellement n\u00e9cessaire. C\u2019est pour cela aussi que je ne suis pas enclin \u00e0 parler de gentrification comme d\u2019un colonialisme urbain.<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 Ce qu\u2019on observe en France dans des quartiers en cours de gentrification, c\u2019est une intensification du contr\u00f4le des corps dans l\u2019espace public, et en particulier du contr\u00f4le policier de ces corps. Or, dans un contexte dans lequel les pratiques polici\u00e8res sont marqu\u00e9es par les rapports sociaux de race et dans des quartiers populaires dont une large portion des habitant\u00b7es sont racis\u00e9\u00b7es, il semble bien que la gentrification s\u2019appuie \u00e9galement sur des rapports sociaux de race. Est-ce que ce renforcement, en contexte de gentrification, du contr\u00f4le policier des personnes racis\u00e9es dans l\u2019espace public s\u2019observe aussi \u00e0 Bruxelles ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0\u00c0 nouveau, je n\u2019ai pas directement travaill\u00e9 sur cette articulation-l\u00e0. Mais je vois n\u00e9anmoins que, \u00e0 Bruxelles aussi, les contr\u00f4les au faci\u00e8s et d\u2019autres formes de violences polici\u00e8res sont bien pr\u00e9sentes. Pendant le confinement, des associations disaient \u00ab\u00a0on ne peut pas laisser la police toute seule dehors avec les jeunes\u00a0\u00bb. Et il y a m\u00eame eu un jeune de 19 ans tu\u00e9 pendant un contr\u00f4le policier en avril 2020. M\u00eame si la plupart des quartiers populaires bruxellois n\u2019ont pas la morphologie des grands ensembles fran\u00e7ais, les violences polici\u00e8res \u00e0 l\u2019encontre des classes populaires racis\u00e9es, surtout les jeunes hommes, sont bien semblables.<\/p>\n<p>Ces violences polici\u00e8res existent ind\u00e9pendamment des logiques de gentrification, mais elles peuvent se surimposer \u00e0 elles dans certains quartiers, et contribuer ainsi \u00e0 compliquer encore plus la vie de leurs habitant\u00b7es. Certains travaux ont d\u2019ailleurs montr\u00e9 que la gentrification peut venir renforcer des politiques de contr\u00f4le ou de normalisation des pratiques prenant place dans l\u2019espace public, \u00e0 la demande de nouveaux habitant\u00b7es ou d\u2019investisseurs par exemple. Cela passe alors par les activit\u00e9s polici\u00e8res, mais aussi par des r\u00e9am\u00e9nagements physiques, qui vont enlever des bancs publics par exemple, ou par des interdictions de certains usages.<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 Est-il possible de faire une analyse de la gentrification \u00e0 travers le prisme de la justice environnementale ? Il appara\u00eet souvent que l\u2019am\u00e9lioration de l\u2019environnement des quartiers populaires \u2013 \u00e0 travers la v\u00e9g\u00e9talisation, la lutte contre les pollutions, la r\u00e9novation et l\u2019isolation des logements \u2013 se fait souvent dans le cadre de la gentrification, et d\u2019abord pour rendre ces espaces d\u00e9sirables aux yeux de membres des classes sociales sup\u00e9rieures.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0Il y a aujourd\u2019hui de plus en plus d\u2019\u00e9tudes qui parlent d\u2019\u00e9co-gentrification. Elles soulignent le r\u00f4le que jouent des politiques traitant de l\u2019environnement comme d\u2019un ensemble d\u2019am\u00e9nit\u00e9s \u00e0 mettre en valeur, dans le but d\u2019attirer des investisseurs ou des habitant\u00b7es. \u00c0 Bruxelles, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, l\u2019agence publique charg\u00e9e de produire du logement \u00e0 destination des classes moyennes a d\u00e9velopp\u00e9, en partenariat avec des promoteurs immobiliers, un grand projet d\u2019\u00e9coquartier tout neuf, Tivoli GreenCity, qu\u2019elle pr\u00e9sente comme \u00ab\u00a0le quartier le plus durable en Europe\u00a0\u00bb. Ce projet r\u00e9pond \u00e0 toute une s\u00e9rie de crit\u00e8res de performance \u00e9nerg\u00e9tique et d\u2019exemplarit\u00e9 environnementale, mais il est situ\u00e9 en bordure d\u2019un quartier populaire ancien, dont beaucoup de logements sont en mauvais \u00e9tat, mal isol\u00e9s ou suroccup\u00e9s. Le nouvel \u00e9coquartier tranche vraiment avec son environnement, et on peut se demander ce qu\u2019il am\u00e9liore pour les habitant\u00b7es d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Il me semble que ce genre de projets participe aussi de l\u2019imaginaire de la ville entrepreneuriale, qui conduit des acteurs publics \u00e0 valoriser une action tr\u00e8s visible, en partenariat avec des acteurs priv\u00e9s, sur laquelle ils vont pouvoir communiquer abondamment et faire du marketing territorial \u2013 \u00ab\u00a0on met Bruxelles sur la carte des \u00e9coquartiers\u00a0\u00bb \u2013, mais sur des sites particuliers plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la ville toute enti\u00e8re, sans ambition d\u2019am\u00e9lioration de la situation de la majorit\u00e9 des habitant\u00b7es, comme le voudrait, il me semble, un souci de justice sociale et environnementale.<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 Avant d\u2019en venir aux luttes port\u00e9es par des habitant\u00b7es et aux politiques anti-gentrification, il serait peut-\u00eatre utile de redire, en deux mots, pourquoi il est important de s\u2019opposer \u00e0 la gentrification. En effet, beaucoup de discours en circulation au sein de la gauche font des luttes contre la gentrification des combats accessoires. Vous citez dans le livre cette phrase d\u2019Henri Lefebvre qui \u00e9crit, dans\u00a0<em>La production de l\u2019espace<\/em>, \u00ab\u00a0\u00ab\u00a0Changer la vie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0changer la soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb, cela ne veut rien dire s\u2019il n\u2019y a pas production d\u2019un espace appropri\u00e9\u00a0\u00bb. Pourriez-vous d\u00e9velopper cette id\u00e9e ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0S\u2019opposer \u00e0 la gentrification, \u00e0 mon sens, c\u2019est s\u2019opposer \u00e0 un mode particulier de production de l\u2019espace. C\u2019est une logique de r\u00e9am\u00e9nagement des espaces populaires, pas seulement en ville, qui peut prendre des formes tr\u00e8s vari\u00e9es, mais qui trouve son unit\u00e9 dans son point de mire, sa perspective structurelle\u00a0: il s\u2019agit de transformer ces espaces populaires \u00e0 l\u2019avantage de groupes socialement favoris\u00e9s, de les adapter \u00e0 des usages plus rentables ou plus distingu\u00e9s, sans mettre en place aucune option de rechange pour les habitant\u00b7es ordinaires de ces espaces, donc en leur enlevant une s\u00e9rie de ressources li\u00e9es \u00e0 l\u2019existence de ces espaces. Henri Lefebvre n\u2019a jamais parl\u00e9 ou \u00e9crit sur la gentrification, mais sa conception de la production de l\u2019espace est \u00e0 mes yeux essentielle pour comprendre \u00e0 quoi on a vraiment affaire avec la gentrification. Et cette phrase sur \u00ab\u00a0Changer la vie\u00a0\u00bb exprime bien ce qu\u2019il d\u00e9signe par production de l\u2019espace\u00a0: on ne peut pas concevoir une soci\u00e9t\u00e9 qui ne soit pas r\u00e9gie par les imp\u00e9ratifs capitalistes sans concevoir aussi, en th\u00e9orie comme en pratique, une autre fa\u00e7on d\u2019am\u00e9nager l\u2019espace, de l\u2019organiser collectivement.<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 Vous expliquez que la gentrification est, pour une part, le r\u00e9sultat d\u2019une situation dans laquelle les collectivit\u00e9s territoriales se retrouvent affaiblies et isol\u00e9es face aux acteurs dominants de la production de l\u2019espace, du fait notamment des d\u00e9r\u00e9gulations. Alors, que peuvent-elles faire ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0Je dirais d\u2019abord qu\u2019elles peuvent arr\u00eater de l\u2019encourager. Mais c\u2019est vrai que le cadre mis en place par plusieurs d\u00e9cennies de r\u00e9formes n\u00e9olib\u00e9rales est hostile \u00e0 des politiques urbaines franchement anti-gentrification. Ces r\u00e9formes ont sensiblement accru la force de frappe de ceux qu\u2019on appelle les \u00ab\u00a0investisseurs\u00a0\u00bb, mais qu\u2019il faudrait plut\u00f4t les nommer \u00ab\u00a0capitalistes de la rente\u00a0\u00bb, parce que leurs strat\u00e9gies de profit reposent sur la captation de rentes fonci\u00e8res ou immobili\u00e8res sans cesse croissantes. Ce sont eux que courtisent les politiques urbaines entrepreneuriales, en imaginant que l\u2019attraction de ces propri\u00e9taires de capitaux produira\u00a0<em>in fine<\/em>\u00a0du d\u00e9veloppement, des emplois, des rentr\u00e9es fiscales, une belle image de la ville, etc. Mais il reste encore, au sein des pouvoirs publics, des morceaux plus sociaux-d\u00e9mocrates, qui peuvent soutenir localement des initiatives diff\u00e9rentes, comme des\u00a0<em>Community land trusts<\/em>\u00a0par exemple. Cela peut donner des tableaux d\u2019ensemble bigarr\u00e9s, o\u00f9 coexistent des politiques qui encouragent objectivement la gentrification et des politiques qui cherchent \u00e0 limiter les marges d\u2019action des forces du march\u00e9. Mais la tendance dominante est bien celle de l\u2019\u00c9tat entrepreneurial.<\/p>\n<p>C\u2019est ce qui m\u2019am\u00e8ne \u00e0 penser que, pour que des collectivit\u00e9s territoriales s\u2019opposent r\u00e9ellement \u00e0 la gentrification, il faut d\u2019abord qu\u2019elles se soient \u00e9mancip\u00e9es de l\u2019imaginaire entrepreneurial, qu\u2019elles cessent de penser dans le cadre de mod\u00e8les aujourd\u2019hui omnipr\u00e9sents dans les d\u00e9bats urbains comme la \u00ab\u00a0ville durable\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0ville intelligente\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0ville cr\u00e9ative\u00a0\u00bb, etc. L\u2019alternative, \u00e0 mon sens, c\u2019est de partir de l\u2019existant, des conditions mat\u00e9rielles d\u2019existence des habitant\u00b7es au sens large, et puis de se demander comment des politiques urbaines \u2013 en mati\u00e8re de logement, de transport, d\u2019environnement, d\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique, etc. \u2013 peuvent faire obstacle aux rouages spatiaux de la domination sociale. Comment contrecarrer les rapports de domination \u00e0 travers des interventions sur l\u2019espace, les conditions d\u2019habitat et de vie en ville ? Un levier essentiel, \u00e0 ce propos, c\u2019est de s\u2019attaquer aux m\u00e9canismes de la rente fonci\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire, au pouvoir des propri\u00e9taires du sol d\u2019exiger les prix qu\u2019ils veulent pour faire usage de leur terrain ou de leur immeuble. C\u2019est essentiel notamment en mati\u00e8re de logement \u2013 on voit \u00e0 quel point se loger en ville devient hors de prix pour la majorit\u00e9 des habitant\u00b7es. Dans l\u2019imaginaire entrepreneurial, le logement socialis\u00e9 \u2013 les logements dont les loyers sont fix\u00e9s \u00e0 partir des capacit\u00e9s financi\u00e8res de leurs occupant\u00b7es, pas par des crit\u00e8res de march\u00e9 \u2013 est totalement d\u00e9consid\u00e9r\u00e9. Il n\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 que comme un co\u00fbt pour la collectivit\u00e9, alors qu\u2019il a des avantages \u00e9vidents en termes collectifs\u00a0: ce que les m\u00e9nages ne paient plus en loyer, ils pourront le consommer dans l\u2019\u00e9conomie locale, dans l\u2019alimentation, la sant\u00e9, les loisirs\u2026 Ce serait bien plus utile collectivement que d\u2019entretenir des rentier\u00b7es.<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 Revenons \u00e0 cette initiative que vous pr\u00e9sentez, port\u00e9e \u00e0 la fois par des habitant\u00b7es et les pouvoirs publics locaux, qui semble \u00e0 premi\u00e8re vue permettre de battre en br\u00e8che l\u2019imaginaire entrepreneurial et la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e lucrative : le Community Land Trust (CLT), ou organisme foncier solidaire.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0Le CLT attire aujourd\u2019hui l\u2019attention, notamment \u00e0 Bruxelles. Au d\u00e9part, ce sont quelques associations actives dans l\u2019aide au logement qui ont trouv\u00e9 cette id\u00e9e aux \u00c9tats-Unis et qui ont voulu l\u2019importer \u00e0 Bruxelles en r\u00e9ponse au manque de logements abordables. Assez rapidement, iels ont convaincu les autorit\u00e9s r\u00e9gionales de les soutenir et de les financer. L\u2019id\u00e9e du CLT, c\u2019est de s\u00e9parer la propri\u00e9t\u00e9 du sol de la propri\u00e9t\u00e9 des immeubles construits dessus et de retirer le foncier du march\u00e9, pour emp\u00eacher toute forme de sp\u00e9culation fonci\u00e8re. On peut, je pense, \u00e0 la fois trouver l\u2019exp\u00e9rience int\u00e9ressante, parce qu\u2019elle s\u2019attaque \u00e0 la rente fonci\u00e8re, et s\u2019interroger\u00a0: le logement social classique ne fait-il au fond pas mieux, puisque l\u00e0 le sol\u00a0<em>et<\/em>\u00a0le b\u00e2ti sont mis hors march\u00e9\u00a0? De plus, cette initiative, \u00e0 Bruxelles du moins, n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 des logiques d\u2019affichage ou de marketing politique. Le Gouvernement r\u00e9gional a en effet beau jeu d\u2019afficher qu\u2019il innove en mati\u00e8re de droit au logement en soutenant le CLT, ou m\u00eame qu\u2019il \u00ab\u00a0met Bruxelles sur la carte des CLT\u00a0\u00bb, alors qu\u2019\u00e0 peine un peu plus d\u2019une centaine de logements CLT existent aujourd\u2019hui et que l\u2019ambition est d\u2019arriver \u00e0 1.000 personnes log\u00e9es en CLT d\u2019ici 2030, alors qu\u2019il y a aujourd\u2019hui plus de 130.000 personnes en liste d\u2019attente \u00e0 Bruxelles pour un logement social\u00a0! Le contraste entre le volume de discours et le volume de logements produits est saisissant, d\u2019autant plus que, dans le m\u00eame temps, la production de logements sociaux reste \u00e0 des niveaux historiquement bas.<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 Qu\u2019en est-il de la r\u00e9sistance que les habitant\u00b7es opposent \u00e0 la gentrification ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0Dans le livre, je ne d\u00e9veloppe pas beaucoup l\u2019analyse des luttes urbaines organis\u00e9es. J\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 insister sur les mani\u00e8res dont on peut \u00ab\u00a0r\u00e9sister en habitant\u00a0\u00bb, formule que j\u2019emprunte notamment \u00e0 Matthieu Giroud<a href=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/contre-gentrification-production-espace\/#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Je trouve un peu \u00e9troite la repr\u00e9sentation d\u2019une opposition entre deux camps, les pro-gentrification d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et les collectifs militants de l\u2019autre. Il y a aussi les habitant\u00b7es ordinaires des quartiers populaires, tous ceux et celles qui habitent ces espaces, y travaillent, y font leurs courses, y retrouvent leurs familles et leurs ami\u00b7es, etc. D\u00e8s lors que toutes ces pratiques banales de l\u2019espace viennent freiner ou faire obstacle \u00e0 des projets de gentrification, il y a aussi r\u00e9sistance, m\u00eame si ce n\u2019est pas une r\u00e9sistance consciente d\u2019elle-m\u00eame. C\u2019est l\u2019espace habit\u00e9 qui r\u00e9siste, parce qu\u2019il ne se laisse pas facilement approprier par des investisseurs ou des am\u00e9nageurs. C\u2019est l\u2019autre sens du \u00ab\u00a0contre\u00a0\u00bb qui est dans le titre du livre\u00a0: qu\u2019est-ce qui va \u00e0 l\u2019encontre des logiques de gentrification, \u00e0 contre-courant\u00a0? C\u2019est une fa\u00e7on de remettre une dialectique et de se d\u00e9gager d\u2019un certain fatalisme : oui, la gentrification peut \u00eatre d\u00e9peinte comme une vague puissante de transformation de l\u2019espace, propuls\u00e9e depuis le c\u0153ur de l\u2019\u00e9conomie politique de la production urbaine \u00e0 l\u2019\u00e8re n\u00e9olib\u00e9rale, mais cette vague ne d\u00e9ferle pas sur des plages de sable fin totalement lisses, sans rien pour lui faire obstacle, la contrecarrer ou la freiner. Il y a bien s\u00fbr les r\u00e9sistances conscientes d\u2019elles-m\u00eames, mais aussi des r\u00e9sistances \u00ab\u00a0en soi\u00a0\u00bb plut\u00f4t que \u00ab\u00a0pour soi\u00a0\u00bb.<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 Ainsi, en habitant on produit des espaces urbains, et on d\u00e9fend par l\u2019action son droit \u00e0 la ville, si on entend le droit \u00e0 la ville comme la capacit\u00e9 effective de chacun\u00b7e \u00e0 participer \u00e0 la production collective de l\u2019espace.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0Tout \u00e0 fait, si on reprend la d\u00e9finition lefebvrienne du droit \u00e0 la ville, et pas sa version d\u00e9grad\u00e9e ou affadie qui en fait un droit \u00e0 disposer de services urbains. Dans son principal plan strat\u00e9gique de d\u00e9veloppement urbain, le Gouvernement bruxellois pr\u00e9sente m\u00eame le droit \u00e0 la ville comme une condition de l\u2019attractivit\u00e9 de la ville\u2026<\/p>\n<p>\u00c0 nouveau, je pense que le droit \u00e0 la ville ne se revendique pas qu\u2019\u00e0 travers des luttes urbaines, m\u00eame si ces luttes sont bien s\u00fbr essentielles. R\u00e9sister \u00e0 la gentrification, c\u2019est d\u00e9fendre un droit \u00e0 la ville populaire, et \u00e7a passe aussi par la d\u00e9fense de tout un ensemble de ressources mat\u00e9rielles, sociales ou symboliques produites collectivement dans et \u00e0 partir des quartiers populaires. On peut prendre l\u2019exemple des march\u00e9s populaires. \u00c0 Bruxelles, un grand march\u00e9 se tient chaque week-end dans le quartier de Cureghem. Plein de gens le fr\u00e9quentent, parfois en venant de tr\u00e8s loin, parce qu\u2019iels y trouvent toute une s\u00e9rie de produits bon march\u00e9 ou qui correspondent \u00e0 des habitudes culturelles, mais aussi parce que c\u2019est un lieu de rencontre, de socialisation, de respiration. C\u2019est un espace \u00e0 la fois utilis\u00e9 et produit collectivement par celles et ceux qui le fr\u00e9quentent, un lieu qui participe \u00e0 l\u2019appropriation du quartier par ses habitant\u00b7es.<\/p>\n<p>Or, depuis quelques ann\u00e9es, une s\u00e9rie d\u2019initiatives publiques ou priv\u00e9es essaient de changer ce lieu, de transformer son image populaire pour en faire un endroit plus\u00a0<em>cool<\/em>, plus innovant \u2013 cela va de projets d\u2019agriculture urbaine \u00e0 l\u2019organisation d\u2019<em>afterwork parties<\/em>\u00a0et bient\u00f4t, peut-\u00eatre, \u00e0 l\u2019am\u00e9nagement d\u2019une piscine avec un bar au-dessus d\u2019un nouveau parking. Cet imaginaire-l\u00e0 ignore compl\u00e8tement la dimension de ressource de ce lieu tel qu\u2019il fonctionne aujourd\u2019hui, o\u00f9 m\u00eame le d\u00e9nigre. La lutte contre la gentrification est donc une bataille qui porte aussi sur les imaginaires de la ville, contre les stigmatisations des espaces populaires.<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 Votre livre a donc notamment comme objectif de participer \u00e0 la transformation des regards port\u00e9s sur ces espaces populaires. Est-ce que vous pourriez d\u00e9velopper davantage les motivations qui sous-tendent la r\u00e9daction de cet ouvrage \u2013 ouvrage qui, dans sa forme comme dans son contenu politique, s\u2019adresse aussi \u00e0 un public hors de l\u2019universit\u00e9 et du monde acad\u00e9mique ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0Ce livre est notamment n\u00e9 d\u2019un d\u00e9sir de r\u00e9affirmer la substance proprement politique du concept de gentrification, et d\u2019ainsi essayer de contribuer \u00e0 repolitiser une s\u00e9rie de d\u00e9bats urbains. En un mot, la gentrification est une violence sociale et symbolique qui passe par un r\u00e9am\u00e9nagement de classe de l\u2019espace. Il n\u2019a rien \u00e0 voir avec de faux concepts tr\u00e8s pr\u00e9sents dans les discussions comme la \u00ab\u00a0bobo\u00efsation\u00a0\u00bb ou le \u00ab\u00a0retour de la mixit\u00e9 sociale dans les quartiers\u00a0\u00bb. Mais je me suis aussi lanc\u00e9 dans l\u2019\u00e9criture de ce livre \u2013 mon premier, je n\u2019en ai pas \u00e9crit d\u2019autres \u2013 pour participer \u00e0 un d\u00e9bat au-del\u00e0 du champ acad\u00e9mique. Je suis en quelque sorte la trajectoire du concept lui-m\u00eame\u00a0: \u00e0 l\u2019origine, la gentrification est un mot de chercheur\u00b7ses, puis ce mot a d\u00e9bord\u00e9 hors du champ acad\u00e9mique, comme une rivi\u00e8re sortie de son lit. Mon objectif n\u2019\u00e9tait pas de faire un \u00e9tat des savoirs sur la gentrification \u00e0 destination d\u2019autres chercheur\u00b7ses, mais de m\u2019appuyer sur toute une s\u00e9rie de travaux acad\u00e9miques, les miens ou d\u2019autres, pour m\u2019adresser \u00e0 ceux et celles qui, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, sont concern\u00e9\u00b7es par cette question, dans divers milieux associatifs, militants ou professionnels. Et je dois dire que ce qui m\u2019a pris le plus de temps \u2013 j\u2019ai mis 6 ans \u00e0 \u00e9crire ce livre \u2013 c\u2019est de parvenir \u00e0 me d\u00e9gager d\u2019un certain formalisme acad\u00e9mique, d\u2019un certain jargon. Parler des \u00ab\u00a0recompositions territoriales \u00e0 l\u2019heure de la mondialisation\u00a0\u00bb, \u00e7a passe inaper\u00e7u dans un texte acad\u00e9mique, mais au fond \u00e7a ne veut pas dire grand-chose, \u00e7a ne permet pas d\u2019engager vraiment une discussion. Dans le livre, je parle plut\u00f4t de convoitises sur des espaces et de r\u00e9sistances \u00e0 ces convoitises, ce qui permet, me semble-t-il d\u2019entrer dans le vif du sujet\u00a0: qui convoite les quartiers populaires, pourquoi et de quelle mani\u00e8re\u00a0? Qui ou qu\u2019est-ce qui leur r\u00e9siste, et comment\u00a0? etc.<\/p>\n<p>Enfin, j\u2019ai aussi voulu \u00e9crire ce livre \u00e0 partir de quelque part, Bruxelles en l\u2019occurrence, la ville o\u00f9 j\u2019habite et o\u00f9 je travaille, le seul espace \u00e0 partir duquel je me sens autoris\u00e9 \u00e0 parler. Je voulais ancrer les id\u00e9es et les concepts dans des r\u00e9alit\u00e9s urbaines situ\u00e9es, et donc n\u00e9cessairement singuli\u00e8res, plut\u00f4t que de m\u2019en tenir \u00e0 des discussions hors-sol. Mon espoir est que ce propos \u00e0 la fois situ\u00e9 et g\u00e9n\u00e9rique puisse donner \u00e0 penser \u00e0 des lecteur\u00b7ices qui vivent dans d\u2019autres espaces.<\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<p><strong>Gilles Martinet \u2013 Puisque nous parlons du travail de chercheur\u00b7ses, nous pouvons peut-\u00eatre conclure avec l\u2019\u00e9pilogue du livre. Qu\u2019est-ce que cela signifie, aujourd\u2019hui, de publier un livre qui affiche ses objectifs politiques et se nourrit de travaux de recherche ? Si les d\u00e9bats urbains sont autant \u00ab\u00a0d\u00e9politis\u00e9s\u00a0\u00bb, comme vous le disiez, est-ce aussi en partie parce que des prises de position comme celle-ci, \u00e0 partir des travaux de recherche, sont rares\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Mathieu Van Criekingen \u2013<\/strong>\u00a0\u00c0 mes yeux, l\u2019analyse critique n\u2019a pas beaucoup de sens si elle ne vise pas aider \u00e0 construire un positionnement par rapport aux questions trait\u00e9es, et \u00e7a commence par la construction de son propre positionnement. Ensuite, c\u2019est la moindre des choses, il me semble, que de dire \u00e0 quel positionnement je suis moi-m\u00eame arriv\u00e9 \u00e0 partir de l\u2019analyse men\u00e9e. Sur ce plan, je trouve que beaucoup d\u2019universitaires se gardent trop facilement de prendre position. Je sais bien que le contexte fran\u00e7ais est tr\u00e8s pesant en ce moment, c\u2019est un peu diff\u00e9rent en Belgique \u2013 personne ne traque les \u00ab\u00a0islamo-gauchistes\u00a0\u00bb dans mon universit\u00e9, que je sache\u2026 \u2013 et les choses sont donc sans doute un peu plus simples pour moi\u2026<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, en Belgique comme en France, et dans beaucoup d\u2019autres pays encore, nous sommes depuis plusieurs ann\u00e9es dans un moment o\u00f9 l\u2019institution universitaire se transforme en institution de march\u00e9, au pr\u00e9texte de la qu\u00eate de \u00ab\u00a0l\u2019excellence\u00a0\u00bb. Dans ce cadre, c\u2019est l\u2019accompagnement savant de projets port\u00e9s par des institutions de pouvoir qui est la posture la plus \u00ab porteuse \u00bb en termes de reconnaissance institutionnelle. Si on ajoute \u00e0 cela la pr\u00e9carisation croissante de tr\u00e8s nombreux chercheur\u00b7ses, on comprend pourquoi se d\u00e9veloppe cette tendance \u00e0 ne pas prendre position, ou \u00e0 bien s\u00e9parer travail acad\u00e9mique et prise de position. Mais je pense qu\u2019on y perd beaucoup. Imagine-t-on, par exemple, que les chercheur\u00b7ses du GIEC puissent faire autre chose que de mettre leur science au service de la lutte contre le changement climatique ? Nous aussi, dans le champ des \u00e9tudes urbaines, on devrait davantage prendre position, sur la base de ce que nous apprennent nos recherches. En somme, j\u2019ai voulu \u00e0 la fois \u00e9crire contre \u00ab\u00a0l\u2019excellence urbaine\u00a0\u00bb et contre \u00ab\u00a0l\u2019excellence acad\u00e9mique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n<p>Photo d\u2019illustration :\u00a0<em><a href=\"http:\/\/homepages.ulb.ac.be\/~mvancrie\/ulb\/welcome.html\">Mathieu Van Criekingen<\/a>.\u00a0<\/em><\/p>\n<div class=\"wp-block-spacer\" aria-hidden=\"true\"><\/div>\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Notes<\/strong><\/h2>\n<p><a href=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/contre-gentrification-production-espace\/#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a>\u00a0Collectif Rosa Bonheur,\u00a0<a href=\"http:\/\/www.editionsamsterdam.fr\/la-ville-vue-den-bas\/\"><em>La ville vue d\u2019en bas. Travail et production de l\u2019espace populaire<\/em><\/a>. Paris, \u00e9d. Amsterdam, 2019. Voir\u00a0<a href=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/classes-populaires-ville\/\">ici m\u00eame l\u2019entretien<\/a>\u00a0en compagnie d\u2019Antonio Delfini.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/contre-gentrification-production-espace\/#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a>\u00a0Matthieu Giroud, \u00ab \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/resister-en-habitant-les-luttes-dans-des-quartiers-populaires-a-lepreuve-du-renouvellement-urbain\/\">R\u00e9sister en habitant\u00a0\u00bb : les luttes dans des quartiers populaires \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du renouvellement urbain<\/a>\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Contretemps<\/em>, 2005, n\u00b0 13.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<p><a href=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/contre-gentrification-production-espace\/\">SOURCE<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/article>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans son livre\u00a0Contre la gentrification, Convoitises et r\u00e9sistances dans les quartiers populaires\u00a0(La Dispute, 2021),\u00a0Mathieu Van Criekingen\u00a0(g\u00e9ographe, enseignant-chercheur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 libre de Bruxelles) redonne toute sa puissance critique et politique au concept, rappelant qu\u2019il exprime avant tout le pouvoir de classes dominantes (en termes \u00e9conomiques ou culturels) de r\u00e9am\u00e9nager des espaces populaires \u00e0 leur image et &#8230; <a title=\"Contre la gentrification\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6527\" aria-label=\"En savoir plus sur Contre la gentrification\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6528,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[14,645,644],"class_list":["post-6527","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","tag-bruxelles","tag-gentrification","tag-mathieu-van-criekingen"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6527","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6527"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6527\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6529,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6527\/revisions\/6529"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/6528"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6527"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6527"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6527"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}