{"id":6578,"date":"2007-01-01T12:36:33","date_gmt":"2007-01-01T11:36:33","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6578"},"modified":"2026-01-19T12:42:10","modified_gmt":"2026-01-19T11:42:10","slug":"les-implications-des-alterites-epistemiques-dans-la-redefinition-du-capitalisme-global","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6578","title":{"rendered":"Les implications des alt\u00e9rit\u00e9s \u00e9pist\u00e9miques dans la redefinition du capitalisme global"},"content":{"rendered":"<div class=\"bg-cairn-dark\">\n<div id=\"article-container\" class=\"max-w-[1200px] mx-auto bg-white px-5 rounded-t-20px !p-2 pb-6 border-l-3 border-r-3 border-cairn-dark lg:border-l-0 lg:border-r-0 lg:!p-5\">\n<div class=\"flex flex-row flex-wrap gap-5 text-left items-start\">\n<div class=\"flex-1 min-w-0\">\n<div class=\"font-serif\">\n<div id=\"article-texte\">\n<h1 class=\"font-light text-5xl text-lg leading-5 text-[#323232] !font-medium lg:!leading-8 lg:!text-[27px]\"><span style=\"font-size: 16px;\">Transmodernit\u00e9, pens\u00e9e frontali\u00e8re et colonialit\u00e9 globale<\/span><\/h1>\n<\/div>\n<\/div>\n<ul class=\"font-serif font-bold leading-5 leading-6 mb-1\">\n<li class=\"inline-block\"><span class=\"font-normal\">Par<\/span>\u00a0Ram\u00f3n Grosfoguel<\/li>\n<\/ul>\n<div class=\"mt-7 grid grid-cols-1 gap-4 md:flex md:items-center md:justify-between\">\n<div class=\"flex-1 justify-center md:justify-start md:flex-grow md:max-w-3xl max-w-screen-sm\">\n<div class=\"relative self-center md:self-start\"><\/div>\n<\/div>\n<div class=\"hidden lg:flex justify-center lg:justify-end items-center lg:flex-none space-x-4\">\n<div><span class=\"lettrine\">E<\/span>st-il possible de produire une politique radicale anti-syst\u00e9mique qui aille au-del\u00e0 des \u00ab\u00a0politiques de l\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0? Est-il possible d\u2019articuler un cosmopolitisme critique qui aille au-del\u00e0 des discours nationalistes et colonialistes\u00a0? Pouvons-nous d\u00e9passer la dichotomie classique entre les paradigmes de l\u2019\u00e9conomie politique et ceux des\u00a0<em class=\"marquage italique\">cultural studies<\/em> ? Comment d\u00e9passer la modernit\u00e9 eurocentr\u00e9e sans abandonner les \u00e9l\u00e9ments \u00e9mancipateurs de cette modernit\u00e9, comme le font les fondamentalistes eurocentriques \u00ab\u00a0premier-mondistes\u00a0\u00bb et les fondamentalistes eurocentriques \u00ab\u00a0tiers-mondistes\u00a0\u00bb. Ce travail entend sugg\u00e9rer qu\u2019une perspective \u00e9pist\u00e9mique fond\u00e9e sur une g\u00e9opolitique de la connaissance \u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb, \u00e0 partir de la diff\u00e9rence coloniale, devrait pouvoir contribuer \u00e0 ce d\u00e9bat. Elle permet d\u2019aller au-del\u00e0 des dichotomies et oppositions binaires pr\u00e9cit\u00e9es et de red\u00e9finir \/ d\u00e9coloniser la mani\u00e8re dont nous concevons g\u00e9n\u00e9ralement le capitalisme dans le syst\u00e8me-monde. Elle met en outre en discussion les alternatives politiques et \u00e9pist\u00e9miques que constituent la transmodernit\u00e9 (Dussel 2001), la pens\u00e9e-frontali\u00e8re (Mignolo 2000) et la socialisation du pouvoir (Quijano 2000) comme de possibles sorties de l\u2019impasse et du cauchemar auxquels nous ont men\u00e9s les utopies eurocentriques de droite et de gauche.<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n<div id=\"tabpanel\" class=\"max-w-[1200px] mx-auto bg-white px-5 py-5 pb-20\" tabindex=\"0\" role=\"tabpanel\" aria-labelledby=\"tab-texte-integral\">\n<div class=\"flex flex-col lg:flex-row gap-2.5\">\n<div class=\"flex flex-col overflow-auto lg:basis-4\/6\">\n<div id=\"article-texte\" class=\"overflow-auto rtl:pr-2 poool-access-content\" dir=\"ltr\">\n<section id=\"decoupe-texte\">\n<div class=\"corps\">\n<section id=\"s1n2\" class=\"section section1\">\n<h1 class=\"titre traitementparticulier-non\">\u00c9pist\u00e9mologie critique<\/h1>\n<p id=\"pa2\" class=\"para\">Les alt\u00e9rit\u00e9s ethno-raciales et f\u00e9ministes ouvrent une \u00e9pist\u00e9mologie des perspectives partielles. L\u2019h\u00e9g\u00e9monie des paradigmes eurocentriques a fa\u00e7onn\u00e9 la philosophie occidentale et les sciences dans le syst\u00e8me-monde europ\u00e9en moderne \/ colonial capitaliste \/ patriarcal des 500 derni\u00e8res ann\u00e9es. L\u2019\u00e9pist\u00e9mologie eurocentrique h\u00e9g\u00e9monique s\u2019en tient \u00e0 un point de vue universaliste, neutre et objectif. Les f\u00e9ministes noires et chicanas aux \u00c9tats-Unis (Moraga et Anzaldua 1983) et des penseurs du Tiers-monde, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et en-dehors des centres m\u00e9tropolitains (Mignolo 2000), nous rappellent constamment que nous parlons \/ \u00e9non\u00e7ons toujours depuis une localisation particuli\u00e8re dans les relations de pouvoir. Personne n\u2019\u00e9chappe \u00e0 ces hi\u00e9rarchies de classe, de race, de sexe, de genre, linguistiques, g\u00e9ographiques et spirituelles du syst\u00e8me-monde capitaliste \/ patriarcal \/ moderne \/ colonial. La f\u00e9ministe nord-am\u00e9ricaine Donna Haraway (1988) avance que nos connaissances sont toujours situ\u00e9es\u00a0: ce que les f\u00e9ministes noires ont appel\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologie depuis un point de vue afro-centr\u00e9 (Collins 1990), le philosophe de la lib\u00e9ration latino-am\u00e9ricain Enrique Dussel (1977) l\u2019a appel\u00e9 la \u00ab\u00a0g\u00e9opolitique de la connaissance\u00a0\u00bb et, pour reprendre Franz Fanon (1967) et Gloria Anzaldua (1987), il faudrait parler de la \u00ab\u00a0corpo-politique de la connaissance\u00a0\u00bb. L\u2019\u00e9pist\u00e9mologie a bien une couleur et une sexualit\u00e9.<\/p>\n<p id=\"pa3\" class=\"para\">Nous nous int\u00e9ressons moins ici aux valeurs sociales qui interviennent dans la production de connaissances, qu\u2019au fait que nos connaissances sont toujours partielles. Le point central des perspectives syst\u00e9miques frontali\u00e8res est le lieu \u00e9pist\u00e9mique d\u2019\u00e9nonciation, la localisation g\u00e9opolitique et corpo-politique du sujet qui parle \/ \u00e9nonce dans les coordonn\u00e9es du pouvoir global. Dans la philosophie et dans les sciences occidentales, le sujet qui parle reste toujours cach\u00e9, recouvert, effac\u00e9 de l\u2019analyse. La localisation ethnique, sexuelle, raciale, de classe ou de genre du sujet qui \u00e9nonce est toujours d\u00e9connect\u00e9e de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie et de la production des connaissances. Par l\u2019effacement de la localisation du sujet dans les relations de pouvoir et dans son rapport \u00e0 l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie, la philosophie occidentale et ses sciences r\u00e9ussissent \u00e0 produire un mythe universaliste qui recouvre, ou plut\u00f4t qui cache, les localisations \u00e9pist\u00e9miques dans les relations de pouvoir \u00e0 partir desquelles le sujet parle. C\u2019est ce que le philosophe colombien Santiago Castro-Gomez (2003) a nomm\u00e9 l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie du \u00ab\u00a0point z\u00e9ro\u00a0\u00bb qui caract\u00e9rise les philosophies eurocentriques. Le \u00ab\u00a0point z\u00e9ro\u00a0\u00bb est le point de vue qui cache le point de vue particulier comme s\u2019il se situait dans un au-del\u00e0 de tout point de vue, un point de vue qui se pr\u00e9sente comme n\u2019ayant aucun point de vue. Cette perspective se pr\u00e9sente comme celle du regard de Dieu et recouvre son \u00e9pist\u00e9mologie particuli\u00e8re sous un discours universaliste. Historiquement, cela a permis \u00e0 l\u2019homme blanc et occidental (le genre importe ici) de se repr\u00e9senter son savoir comme le seul \u00e0 m\u00eame d\u2019atteindre l\u2019universalit\u00e9 et ainsi d\u2019\u00e9carter les connaissances non-occidentales comme particularistes et, donc, incapables d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019universalit\u00e9. L\u2019\u00ab\u00a0ego-politique de la connaissance\u00a0\u00bb inaugur\u00e9e avec Ren\u00e9 Descartes au XVII<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, fonde le mythe du sujet qui pense depuis le regard de Dieu. Cette \u00ab\u00a0ego-politique de la connaissance\u00a0\u00bb place l\u2019homme europ\u00e9en \u00e0 la place de Dieu. Mais, comme l\u2019a signal\u00e9 Enrique Dussel (1977), l\u2019<em class=\"marquage italique\">ego cogito<\/em>\u00a0cart\u00e9sien du \u00ab\u00a0je pense donc je suis\u00a0\u00bb est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par 150 ann\u00e9es d\u2019<em class=\"marquage italique\">ego conquistus<\/em>\u00a0europ\u00e9en du \u00ab\u00a0je conquiers donc je suis\u00a0\u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire que des conditions historiques, politiques et \u00e9conomiques ouvrent la possibilit\u00e9 qu\u2019un sujet se pense hors du temps et de l\u2019espace, qu\u2019il s\u2019arroge une vision universaliste en s\u00e9cularisant le regard de Dieu\u00a0: c\u2019est l\u2019\u00catre imp\u00e9rial, en position de pouvoir global, de domination et d\u2019exploitation, sur le reste du monde.<\/p>\n<p id=\"pa4\" class=\"para\">Cette strat\u00e9gie \u00e9pist\u00e9mique a \u00e9t\u00e9 cruciale pour les desseins imp\u00e9riaux \/ globaux occidentaux de l\u2019homme europ\u00e9en. Il est important de pr\u00e9ciser qu\u2019avec l\u2019expansion coloniale europ\u00e9enne, la notion d\u2019\u00ab\u00a0europ\u00e9en\u00a0\u00bb ne renvoie plus \u00e0 une r\u00e9gion particuli\u00e8re du monde appel\u00e9e \u00ab\u00a0Europe\u00a0\u00bb. La notion d\u2019\u00ab\u00a0europ\u00e9en\u00a0\u00bb nomme un lieu de pouvoir dans la hi\u00e9rarchie ethno-raciale globale. \u00ab\u00a0Europ\u00e9en\u00a0\u00bb se r\u00e9f\u00e8re donc non seulement aux populations d\u2019\u00ab\u00a0Europe\u00a0\u00bb, mais aussi aux populations d\u2019origine europ\u00e9enne dans toutes les parties du monde qui b\u00e9n\u00e9ficient des privil\u00e8ges de la supr\u00e9matie blanche par rapport aux populations d\u2019origine non-europ\u00e9enne. Je fais r\u00e9f\u00e9rence ici aux europ\u00e9ens d\u2019Am\u00e9rique du Nord, aux euro-latino-am\u00e9ricains, aux euro-australiens, etc.<\/p>\n<p id=\"pa5\" class=\"para\">En dissimulant la localisation particuli\u00e8re du sujet d\u2019\u00e9nonciation, l\u2019expansion et la domination coloniale europ\u00e9ennes ont pu \u00e9tablir \u00e0 travers le monde une hi\u00e9rarchie entre connaissances sup\u00e9rieures et inf\u00e9rieures et, donc, entre \u00eatres sup\u00e9rieurs et inf\u00e9rieurs. Nous sommes pass\u00e9s des peuples sans \u00e9criture (pictographie) au XVI<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, aux peuples sans civilisation du XIX<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, puis aux peuples sous-d\u00e9velopp\u00e9s au milieu du XX<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle et maintenant, au d\u00e9but du XXI<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, nous avons les peuples sans d\u00e9mocratie. Nous sommes pass\u00e9s des droits des peuples (voir le d\u00e9bat Sepulveda \/ de las Casas) au XVI<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, aux droits de l\u2019homme pendant le XVIII<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, puis aux droits humains \u00e0 la fin du XX<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. Ces discours font partie des conceptions globales imp\u00e9riales articul\u00e9es \u00e0 la production et \u00e0 la reproduction simultan\u00e9e de la division internationale du travail entre centres et p\u00e9riph\u00e9ries. Ils se superposent de mani\u00e8re complexe et entrem\u00eal\u00e9e \u00e0 la hi\u00e9rarchie ethno-raciale globale entre Europ\u00e9ens et non-Europ\u00e9ens. Quelles sont les implications de cette critique \u00e9pist\u00e9mique, formul\u00e9e depuis cette \u00ab\u00a0g\u00e9opolitique de la connaissance\u00a0\u00bb, pour la d\u00e9colonisation de la production de connaissances et pour la d\u00e9colonisation du concept de capitalisme dans les sciences sociales\u00a0?<\/p>\n<\/section>\n<section id=\"s1n3\" class=\"section section1\">\n<h1 class=\"titre traitementparticulier-non\">La colonialit\u00e9 du pouvoir et le mod\u00e8le du pouvoir moderne \/ colonial<\/h1>\n<p id=\"pa6\" class=\"para\">Les \u00e9tudes sur la mondialisation et les paradigmes de l\u2019\u00e9conomie politique n\u2019ont pas tenu compte, \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s, des implications \u00e9pist\u00e9mologiques et th\u00e9oriques de la critique \u00e9pist\u00e9mique issue de localisations \u00ab\u00a0autres\u00a0\u00bb dans la diff\u00e9rence coloniale exprim\u00e9es dans les \u00e9tudes ethniques et les \u00e9tudes f\u00e9ministes. L\u2019ego-politique de la connaissance, plut\u00f4t que la g\u00e9opolitique de la connaissance et que la corpo-politique de la connaissance, est l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie qui pr\u00e9domine dans les paradigmes de l\u2019\u00e9conomie politique. Aujourd\u2019hui encore, les \u00e9tudes sur la mondialisation et les paradigmes de l\u2019\u00e9conomie politique continuent \u00e0 produire des connaissances depuis la perspective du \u00ab\u00a0point z\u00e9ro\u00a0\u00bb. Comme nous verrons plus loin, ceci entra\u00eene de s\u00e9rieuses difficult\u00e9s dans la conceptualisation du capitalisme global.<\/p>\n<p id=\"pa7\" class=\"para\">Si nous analysons l\u2019expansion coloniale europ\u00e9enne depuis un point de vue eurocentr\u00e9, nous obtenons un r\u00e9cit o\u00f9 les origines du syst\u00e8me-monde capitaliste sont attribu\u00e9es \u00e0 la concurrence \u00e9conomique inter-imp\u00e9riale entre Europ\u00e9ens \u00e0 la fin du XV<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. Le motif principal de l\u2019expansion coloniale europ\u00e9enne aurait \u00e9t\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 de trouver des routes plus courtes pour le commerce avec l\u2019Orient (vu d\u2019Europe, puisque comme nous le rappelle Enrique Dussel, pour nous, les Am\u00e9riques, il serait notre occident). Ceci provoqua l\u2019\u00ab\u00a0accident\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0la d\u00e9couverte\u00a0\u00bb depuis une perspective eurocentrique, qui a engendr\u00e9 la colonisation espagnole \/ portugaise des Am\u00e9riques. Depuis ce point de vue eurocentr\u00e9, le syst\u00e8me-monde capitaliste serait principalement un syst\u00e8me \u00e9conomique, c\u2019est-\u00e0-dire une relation de travail qui explique la conduite des acteurs sociaux dominants par la stricte logique du profit, par extraction de plus-value et accumulation incessante de capital \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale. Plus encore, cette conception du capitalisme privil\u00e9gie les relations \u00e9conomiques, les relations de travail par rapport \u00e0 l\u2019ensemble des relations de pouvoir. Par cons\u00e9quent, les relations de production que l\u2019expansion capitaliste \/ coloniale europ\u00e9enne produit dans le monde ainsi que les nouvelles structures de classe sp\u00e9cifiques au capitalisme et contraires aux syst\u00e8mes sociaux et aux relations de pouvoir existantes avant l\u2019arriv\u00e9e des europ\u00e9ens sont privil\u00e9gi\u00e9es. Dans ce r\u00e9cit, l\u2019analyse de classe et les structures \u00e9conomiques prennent le pas sur les autres formes de relations de pouvoir.<\/p>\n<p id=\"pa8\" class=\"para\">Sans invalider compl\u00e8tement les contributions des paradigmes eurocentriques de l\u2019\u00e9conomie politique \u00e0 la compr\u00e9hension des origines du capitalisme, \u00e0 l\u2019importance de l\u2019accumulation incessante de capital \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale et \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une structure de classe particuli\u00e8re, associ\u00e9e au nouveau syst\u00e8me capitaliste global, je pose les questions \u00e9pist\u00e9miques suivantes, qui renvoient \u00e0 la g\u00e9opolitique de la connaissance de la philosophie de la lib\u00e9ration d\u2019Enrique Dussel et \u00e0 la corpo-politique de la connaissance de Frantz Fanon et de Gloria Anzaldua\u00a0: comment le syst\u00e8me-monde capitaliste serait-il reconceptualis\u00e9 si nous remplacions le lieu d\u2019\u00e9nonciation d\u2019un homme blanc europ\u00e9en par celui d\u2019une femme indig\u00e8ne des Am\u00e9riques (que ce soit la cacique Anacaona du XVI<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, Rigoberta Menchu du Guatemala ou Domitila de Bolivie), ou par celui d\u2019un Noir esclave des Am\u00e9riques comme Frederick Douglas aux \u00c9tats-Unis\u00a0? La premi\u00e8re implication du changement dans la g\u00e9opolitique de la connaissance est que ce qui s\u2019est produit aux Am\u00e9riques \u00e0 la fin du XV<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle n\u2019\u00e9tait pas seulement un syst\u00e8me \u00e9conomique, marqu\u00e9 par la division capital \/ travail et la production marchande destin\u00e9e au March\u00e9 mondial. Ce qui a d\u00e9barqu\u00e9 aux Am\u00e9riques, c\u2019\u00e9tait un paquet emm\u00eal\u00e9 et multiple de relations de pouvoir, beaucoup plus dense que ce qu\u2019en retient une perspective \u00e9conomique r\u00e9ductionniste et eurocentr\u00e9e. Si nous adoptions une perspective localis\u00e9e (\u00e9pist\u00e9miquement parlant, puisqu\u2019il nous est impossible de nous localiser r\u00e9ellement, et encore moins de le repr\u00e9senter), la perspective \u00e9pist\u00e9mique d\u2019une femme indig\u00e8ne, ce qui a d\u00e9barqu\u00e9 aux Am\u00e9riques appara\u00eet alors comme un syst\u00e8me beaucoup plus complexe que ce que nous en offre la repr\u00e9sentation traditionnelle de l\u2019\u00e9conomie politique. Un homme \/ europ\u00e9en \/ capitaliste \/ militaire \/ patriarcal \/ blanc \/ h\u00e9t\u00e9rosexuel \/ masculin arrive aux Am\u00e9riques et \u00e9tablit simultan\u00e9ment dans le temps et l\u2019espace plusieurs hi\u00e9rarchies \/ dispositifs de pouvoir globaux entrem\u00eal\u00e9s. Ce qui suit est une liste de quelques-unes des hi\u00e9rarchies les plus importantes, que je pr\u00e9sente s\u00e9par\u00e9ment par clart\u00e9 d\u2019exposition, mais qui sont en r\u00e9alit\u00e9 indissociables et entrelac\u00e9es\u00a0:<\/p>\n<ol class=\"listeord numeration-decimal\" start=\"1\">\n<li class=\"elemliste\">une hi\u00e9rarchie de classe o\u00f9 le capital domine et exploite une multiplicit\u00e9 de formes de travail (esclaves, demi-serfs, r\u00e9ciprocit\u00e9, petite production marchande simple, travail salari\u00e9, servitude, m\u00e9tayage, etc.) du XVI<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle jusqu\u2019\u00e0 nos jours (aujourd\u2019hui, des millions d\u2019esclaves dans le monde, en Inde et au Br\u00e9sil en particulier, travaillent dans des\u00a0<em class=\"marquage italique\">maquiladoras<\/em>\u202f<a id=\"re1no1\" class=\"renvoi typeref-note\" href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-multitudes-2006-3-page-51?lang=fr&amp;fbclid=IwdGRzaANoedFjbGNrA2h5uGV4dG4DYWVtAjExAAEeZxfQKD_ovnXDid-dxsGihtvfWsbGRDG5jxaZ0UQsrjcXMM5AQQv9dlnmLis_aem_t8xVvBxgKp9GNhUvgFopEg&amp;sfnsn=mo#re1no1\">[1]<\/a>\u00a0et dans l\u2019agriculture)\u00a0;<\/li>\n<li class=\"elemliste\">une division internationale du travail entre centres et p\u00e9riph\u00e9ries o\u00f9 le capital organise sous des formes autoritaires et coercitives les multiples formes de travail dans la p\u00e9riph\u00e9rie et dans les positions p\u00e9riph\u00e9riques \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des centres, alors que les formes de travail les mieux r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es et les plus \u00ab\u00a0libres\u00a0\u00bb les centres sont concentr\u00e9es dans les centres (Wallerstein 1974)\u00a0;<\/li>\n<li class=\"elemliste\">un syst\u00e8me inter-\u00e9tatique global d\u2019organisations et d\u2019institutions politico-militaires contr\u00f4l\u00e9 par les hommes europ\u00e9ens et institutionnalis\u00e9 par les administrations coloniales (Wallerstein 1979)\u00a0;<\/li>\n<li class=\"elemliste\">une hi\u00e9rarchie ethno-raciale globale qui privil\u00e9gie les hommes europ\u00e9ens par rapport aux peuples non-europ\u00e9ens (Quijano 1993, 2000)\u00a0;<\/li>\n<li class=\"elemliste\">une hi\u00e9rarchie de genre qui privil\u00e9gie les hommes par rapport aux femmes et le patriarcat europ\u00e9en par rapport aux autres formes de relations de genre (Spivak 1988, Enloe 1990)\u00a0;<\/li>\n<li class=\"elemliste\">une hi\u00e9rarchie sexuelle qui privil\u00e9gie les h\u00e9t\u00e9rosexuels aux homosexuels et aux lesbiennes (il est fondamental de rappeler que dans beaucoup de peuples indig\u00e8nes des Am\u00e9riques, les relations sexuelles entre hommes ou entre femmes n\u2019\u00e9taient pas consid\u00e9r\u00e9es comme \u00ab\u00a0pathologiques\u00a0\u00bb avant la colonisation europ\u00e9enne et que leurs cosmologies ne comportaient aucun concept ou id\u00e9ologie homophobe)\u00a0;<\/li>\n<li class=\"elemliste\">une hi\u00e9rarchie spirituelle qui privil\u00e9gie les chr\u00e9tiens par rapport aux spiritualit\u00e9s non chr\u00e9tiennes \/ non occidentales et l\u2019institutionnalisation de l\u2019\u00e9glise chr\u00e9tienne (catholique et, plus tard, protestante) \u00e0 travers la mondialisation\u00a0;<\/li>\n<li class=\"elemliste\">une hi\u00e9rarchie \u00e9pist\u00e9mique o\u00f9 les connaissances occidentales sont privil\u00e9gi\u00e9es sur les cosmologies et sur les connaissances non-occidentales et institutionnalis\u00e9es \u00e0 travers le syst\u00e8me global des universit\u00e9s\u00a0; alors que les \u00ab\u00a0autres\u00a0\u00bb produisent des religions, du folklore, des mythes, jamais des th\u00e9ories ou des connaissances\u00a0;<\/li>\n<li class=\"elemliste\">une hi\u00e9rarchie linguistique entre langues europ\u00e9ennes et langues non europ\u00e9ennes, o\u00f9 les premi\u00e8res se confondent avec la production de connaissances et la communication et les secondes, subalternes, sont repr\u00e9sent\u00e9es comme de simples cr\u00e9atrices de folklore ou de cultures\u00a0;<\/li>\n<\/ol>\n<p>Ce n\u2019est pas un accident si cette conceptualisation du syst\u00e8me-monde questionne les conceptualisations traditionnelles produites par les penseurs eurocentr\u00e9s du Nord et du Sud. En suivant les propositions du sociologue p\u00e9ruvien Anibal Quijano (1991\u00a0; 1998\u00a0; 2000), nous pourrions conceptualiser ce syst\u00e8me-monde comme une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9-historique structurelle avec un mod\u00e8le sp\u00e9cifique de pouvoir qu\u2019il nomme la \u00ab\u00a0colonialit\u00e9 du pouvoir\u00a0\u00bb ou le \u00ab\u00a0mod\u00e8le du pouvoir colonial\u00a0\u00bb. Ce mod\u00e8le de pouvoir affecte toutes les dimensions de l\u2019existence sociale comme la sexualit\u00e9, l\u2019autorit\u00e9, la subjectivit\u00e9 et le travail (Quijano 2000). Le XVI<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle initie un nouveau mod\u00e8le de pouvoir qui finit par s\u2019\u00e9tendre \u00e0 toute la plan\u00e8te \u00e0 partir du XIX<sup class=\"exposant\">e<\/sup>. Dans ma lecture de Quijano, et en appliquant la notion de g\u00e9opolitique de la connaissance et de corpo-politique de la connaissance, la \u00ab\u00a0colonialit\u00e9 du pouvoir\u00a0\u00bb appara\u00eet comme un syst\u00e8me tiss\u00e9 de formes multiples et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes de hi\u00e9rarchies \/ dispositifs sexuels, politiques, \u00e9pist\u00e9miques, \u00e9conomiques spirituels, linguistiques et raciaux de domination et d\u2019exploitation \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale. L\u2019une des innovations de la perspective de la colonialit\u00e9 du pouvoir se situe dans l\u2019id\u00e9e que la race et le racisme constituent le principe organisateur qui structure les multiples hi\u00e9rarchies du syst\u00e8me-monde (Quijano 1993\u00a0; 2000). Les diff\u00e9rentes formes de travail articul\u00e9es autour de l\u2019accumulation incessante du capital \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale sont par exemple assign\u00e9es selon la hi\u00e9rarchie raciale. Le travail coercitif et la main d\u2019\u0153uvre bon march\u00e9 sont attribu\u00e9s aux populations non europ\u00e9ennes de la p\u00e9riph\u00e9rie, et ce qu\u2019on appelle le \u00ab\u00a0travail libre\u00a0\u00bb, mieux r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 et aux conditions de travail plus \u00ab\u00a0libres\u00a0\u00bb, est destin\u00e9 aux populations europ\u00e9ennes. L\u2019id\u00e9e de race organise la population mondiale en une hi\u00e9rarchie de sup\u00e9rieurs et d\u2019inf\u00e9rieurs. Un autre exemple en est la r\u00e9articulation du patriarcat dans ce nouveau mod\u00e8le de pouvoir colonial. Le patriarcat europ\u00e9en s\u2019est export\u00e9 dans le reste du monde avec l\u2019expansion coloniale. Ant\u00e9rieur au syst\u00e8me-monde, le patriarcat int\u00e9rioris\u00e9 par les hommes faisait des femmes, de toutes les femmes, des sujets domin\u00e9s. Avec le nouveau mod\u00e8le de pouvoir colonial et l\u2019id\u00e9e raciste selon laquelle les populations blanches d\u2019origine europ\u00e9enne sont consid\u00e9r\u00e9es comme sup\u00e9rieures aux populations non-europ\u00e9ennes, le patriarcat se r\u00e9articule et produit jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui des relations de genre o\u00f9 quelques femmes (des femmes blanches) obtiennent un statut, un pouvoir et un acc\u00e8s aux ressources plus \u00e9lev\u00e9 que certains hommes (hommes d\u2019origine non-europ\u00e9enne). Contrairement \u00e0 ce que propose la perspective eurocentrique, les relations raciales, sexuelles, spirituelles, \u00e9pist\u00e9miques et de genre ne sont pas des \u00e9l\u00e9ments qui s\u2019ajoutent aux structures \u00e9conomiques et politiques du syst\u00e8me-monde capitaliste, mais elles sont une partie int\u00e9grante et constitutive du paquet de relations de pouvoir entrem\u00eal\u00e9es que j\u2019appellerai le syst\u00e8me-monde Europ\u00e9en \/ euro-nord-am\u00e9ricain moderne \/ colonial capitaliste \/ patricarcal (Grosfoguel 2002). Je pr\u00e9f\u00e8re prendre le risque de nommer le syst\u00e8me de pouvoir global actuel par un assemblage de termes, plut\u00f4t que de continuer \u00e0 utiliser la notion de \u00ab\u00a0syst\u00e8me capitaliste\u00a0\u00bb. Le terme \u00ab\u00a0capitaliste\u00a0\u00bb renvoie \u00e0 une vision \u00e9conomiciste qui dissimule les relations de pouvoir multiples qu\u2019il implique. Le patriarcat europ\u00e9en et les notions europ\u00e9ennes et chr\u00e9tiennes de sexualit\u00e9, d\u2019\u00e9pist\u00e9mologie et de spiritualit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 export\u00e9es dans le reste du monde \u00e0 travers l\u2019expansion coloniale et elles ont servi de crit\u00e8re pour \u00ab\u00a0racialiser\u00a0\u00bb, classifier et \u00ab\u00a0pathologiser\u00a0\u00bb les populations non europ\u00e9ennes du monde en une hi\u00e9rarchie de races sup\u00e9rieures et de races inf\u00e9rieures. Cette conceptualisation a des implications \u00e9normes pour les sciences sociales. En voici bri\u00e8vement quelques-unes\u00a0:&nbsp;<\/p>\n<p id=\"pa9\" class=\"para\">1\u00b0) La vieille id\u00e9e eurocentrique selon laquelle les soci\u00e9t\u00e9s se d\u00e9veloppent dans le cadre d\u2019un \u00c9tat-nation \u00e0 travers un processus lin\u00e9aire d\u2019\u00e9volution des modes de production du pr\u00e9-capitalisme au capitalisme est d\u00e9pass\u00e9e. Nous faisons tous partie d\u2019un syst\u00e8me-monde qui articule diff\u00e9rentes formes de travail en fonction d\u2019une classification raciale de la population mondiale.<\/p>\n<p id=\"pa10\" class=\"para\">2\u00b0) Le vieux paradigme marxiste de l\u2019infrastructure et de la superstructure est remplac\u00e9 par une perspective h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne historico-structurelle (Quijano 2000), ou une h\u00e9t\u00e9rarchie (Kontopoulos 1993), c\u2019est-\u00e0-dire, une articulation de multiples hi\u00e9rarchies de pouvoir, dans lesquelles la subjectivit\u00e9 et l\u2019imaginaire social ne sont pas des \u00e9piph\u00e9nom\u00e8nes d\u00e9riv\u00e9s de la structure du syst\u00e8me-monde (Grosfoguel 2002). Dans cette conceptualisation, les id\u00e9es de race et de racisme ne sont ni superstructurelles ni au service de l\u2019accumulation de capital \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale, mais bien constitutives de celui-ci, inh\u00e9rentes \u00e0 celui-ci. Le \u00ab\u00a0mod\u00e8le de pouvoir colonial\u00a0\u00bb est un principe organisateur qui recouvre l\u2019exploitation et la domination exerc\u00e9es dans de multiples dimensions de l\u2019existence sociale, des \u00e9conomies jusqu\u2019aux formes d\u2019organisation politique, aux institutions \u00e9tatiques, aux relations de genre, aux structures de connaissance et \u00e0 la famille nucl\u00e9aire (Quijano 2000).<\/p>\n<p id=\"pa11\" class=\"para\">3\u00b0) La vieille division entre culture et \u00e9conomie politique exprim\u00e9e dans la dichotomie entre les paradigmes de l\u2019\u00e9conomie politique et des\u00a0<em class=\"marquage italique\">cultural \/ postcolonial studies<\/em>\u00a0est d\u00e9pass\u00e9e (Grosfoguel 2002). Pour les\u00a0<em class=\"marquage italique\">cultural \/ postcolonial studies<\/em>, le syst\u00e8me-monde capitaliste est constitu\u00e9 principalement par la culture, alors que l\u2019\u00e9conomie politique le con\u00e7oit principalement \u00e0 travers les relations \u00e9conomiques. Dans la perspective de la \u00ab\u00a0colonialit\u00e9 du pouvoir\u00a0\u00bb, peu importe de savoir si la culture ou l\u2019\u00e9conomie est d\u00e9terminante en derni\u00e8re instance. Le vieux d\u00e9bat entre les w\u00e9b\u00e9riens, pour qui la r\u00e9alit\u00e9 sociale capitaliste se divise en sph\u00e8res autonomes, et les marxistes, pour qui la r\u00e9alit\u00e9 sociale capitaliste se r\u00e9duit \u00e0 une logique d\u00e9terminante en derni\u00e8re instance, perd tout son sens devant une articulation entrem\u00eal\u00e9e, h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne et complexe de relations \/ hi\u00e9rarchies de pouvoir.<\/p>\n<p id=\"pa12\" class=\"para\">4\u00b0) La colonialit\u00e9 n\u2019est pas \u00e9quivalente au colonialisme, nous y reviendrons. Elle ne pr\u00e9c\u00e8de pas la modernit\u00e9 et elle n\u2019en est pas une d\u00e9rivation. La colonialit\u00e9 et la modernit\u00e9 constituent les deux faces d\u2019une m\u00eame pi\u00e8ce. De la m\u00eame mani\u00e8re que la r\u00e9volution industrielle europ\u00e9enne a r\u00e9ussi gr\u00e2ce aux formes coercitives de travail exerc\u00e9es sur les non-europ\u00e9ens dans la p\u00e9riph\u00e9rie, les nouvelles identit\u00e9s, les nouveaux droits, les nouvelles lois et les nouvelles institutions de la modernit\u00e9, comme l\u2019\u00c9tat-nation, la citoyennet\u00e9, et la d\u00e9mocratie se sont form\u00e9s dans un processus d\u2019interaction coloniale et de domination \/ exploitation des peuples non-europ\u00e9ens. Ainsi, la modernit\u00e9, avec ses institutions \u00ab\u00a0libres\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0d\u00e9mocratiques\u00a0\u00bb dans le premier monde Europ\u00e9en \/ euro-nord-am\u00e9ricain, se greffe sur la colonialit\u00e9 et ses institutions coercitives et autoritaires dans la p\u00e9riph\u00e9rie non europ\u00e9enne. De 1492 jusqu\u2019en 1945, pendant 453 ann\u00e9es de ce que nous pourrions appeler le colonialisme global, les relations Nord \/ Sud se sont articul\u00e9es principalement \u00e0 travers des administrations coloniales autoritaires directes dans la p\u00e9riph\u00e9rie. Certaines r\u00e9gions du monde ont \u00e9t\u00e9 colonis\u00e9es et d\u00e9colonis\u00e9es auparavant, d\u2019autres ult\u00e9rieurement. Mais sur les 513 ann\u00e9es d\u2019existence de ce syst\u00e8me-monde, seules les 60 derni\u00e8res (la p\u00e9riode d\u2019h\u00e9g\u00e9monie nord-am\u00e9ricaine) se sont caract\u00e9ris\u00e9es par des relations Nord \/ Sud articul\u00e9es principalement et exclusivement entre des \u00c9tats formellement ind\u00e9pendants de la p\u00e9riph\u00e9rie et des \u00c9tats du centre, ce qu\u2019on a appel\u00e9 le n\u00e9ocolonialisme, c\u2019est-\u00e0-dire sur un contr\u00f4le indirect des centres sur les \u00c9tats-nations de la p\u00e9riph\u00e9rie. Cela a des implications importantes si l\u2019on veut comprendre le monde contemporain. \u00ab\u00a0Essentialiser\u00a0\u00bb au moyen d\u2019une conception culturaliste, apr\u00e8s 453 ann\u00e9es de colonialisme global et 60 de n\u00e9o-colonialit\u00e9 globale, les r\u00e9gimes autoritaires existant dans la p\u00e9riph\u00e9rie avec la complicit\u00e9 des agences de renseignement et des appareils militaires occidentaux, et affirmer qu\u2019ils rel\u00e8vent d\u2019une culture politique cliv\u00e9e entre monde non-europ\u00e9en et monde europ\u00e9en \/ euro-nord-am\u00e9ricain ou que cela a un rapport avec leurs strat\u00e9gies de politique publique diff\u00e9renci\u00e9es, est une des grandes mystifications racistes utilis\u00e9es aujourd\u2019hui pour avancer l\u2019id\u00e9e, qu\u2019apr\u00e8s tout, les d\u00e9mocraties lib\u00e9rales occidentales repr\u00e9sentent ce que nous avons de mieux face \u00e0 ce qu\u2019on appelle la \u00ab\u00a0barbarie tiers-mondiste\u00a0\u00bb. Et je ne cautionne pas pour autant les dictatures du Tiers-monde, je ne m\u2019oppose pas \u00e0 des formes d\u00e9mocratiques de la politique, je propose simplement de replacer dans un contexte global et historique de longue dur\u00e9e les in\u00e9galit\u00e9s, non seulement \u00e9conomiques Nord \/ Sud, mais aussi les privil\u00e8ges dont jouit le Nord sur le Sud en termes de niveaux de vie, dans tous les domaines de la vie politique et sociale, comme le fait par exemple de disposer d\u2019une certaine institutionnalisation de la d\u00e9mocratie.<\/p>\n<p id=\"pa13\" class=\"para\">5\u00b0) Enfin, la d\u00e9colonisation et la lib\u00e9ration ne peuvent \u00eatre r\u00e9duites \u00e0 une dimension unique de la vie sociale. Elles requi\u00e8rent une profonde transformation des hi\u00e9rarchies sexuelles, spirituelles, \u00e9pist\u00e9mologiques, \u00e9conomiques, politiques, raciales et de genre dans le monde moderne \/ colonial. La perspective de la \u00ab\u00a0colonialit\u00e9 du pouvoir\u00a0\u00bb nous met face au d\u00e9fi de penser des alternatives de changement et une transformation sociale non r\u00e9ductionniste.<\/p>\n<\/section>\n<section id=\"s1n4\" class=\"section section1\">\n<h1 class=\"titre traitementparticulier-non\">Du colonialisme global \u00e0 la colonialit\u00e9 globale<\/h1>\n<p id=\"pa14\" class=\"para\">Nous ne pouvons pas penser la d\u00e9colonisation du monde dans lequel nous vivons dans les seuls termes de la conqu\u00eate du pouvoir juridico-politique de l\u2019\u00c9tat-nation, ou du contr\u00f4le de l\u2019\u00c9tat. La vieille strat\u00e9gie des mouvements socialistes et de lib\u00e9ration nationale consistant \u00e0 prendre le pouvoir de l\u2019\u00c9tat-nation est insuffisante parce que la colonialit\u00e9 globale n\u2019est pas r\u00e9ductible \u00e0 la pr\u00e9sence, ou l\u2019absence, d\u2019administrations coloniales (Grosfoguel 2002). Un des mythes les plus puissants du XX<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 l\u2019id\u00e9e que l\u2019\u00e9limination des administrations coloniales \u00e9quivalait \u00e0 la d\u00e9colonisation du monde, mythe qui en a cr\u00e9\u00e9 un autre, celui d\u2019un monde \u00ab\u00a0postcolonial\u00a0\u00bb. Les structures multiples et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes du pouvoir global cr\u00e9\u00e9es au cours de ces 453 ann\u00e9es de colonialisme global (1492-1945) ne se sont pas \u00e9vapor\u00e9es avec la d\u00e9colonisation juridico-politique de la p\u00e9riph\u00e9rie pendant les soixante derni\u00e8res ann\u00e9es. Nous continuons de vivre sous le m\u00eame \u00ab\u00a0mod\u00e8le de pouvoir colonial\u00a0\u00bb depuis 513 ans. Avec la d\u00e9colonisation juridico-politique, nous sommes pass\u00e9s d\u2019une p\u00e9riode de colonialisme global \u00e0 une p\u00e9riode de colonialit\u00e9 globale. Bien que les administrations coloniales aient \u00e9t\u00e9 presque totalement \u00e9radiqu\u00e9es et qu\u2019une grande partie de la p\u00e9riph\u00e9rie soit organis\u00e9e en \u00c9tats formellement ind\u00e9pendants, les peuples non-europ\u00e9ens connaissent toujours une exploitation \/ domination plus crue que les europ\u00e9ens \/ nord-am\u00e9ricains. Les vieilles hi\u00e9rarchies coloniales globales entre europ\u00e9ens \/ euro-nord-am\u00e9ricains et non-europ\u00e9ens sont toujours de vigueur et sont articul\u00e9es \u00e0 la division internationale du travail et \u00e0 l\u2019incessante accumulation de capital \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale (Quijano 2000, Grosfoguel 2002).<\/p>\n<p id=\"pa15\" class=\"para\">C\u2019est ici que r\u00e9side toute l\u2019importance de la distinction entre \u00ab\u00a0colonialisme\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0colonialit\u00e9\u00a0\u00bb. La colonialit\u00e9 se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la continuit\u00e9 des formes de domination et d\u2019exploitation apr\u00e8s la disparition des administrations coloniales produites par les structures et les cultures h\u00e9g\u00e9moniques du syst\u00e8me-monde capitaliste \/ patriarcal moderne \/ colonial. La colonialit\u00e9 du pouvoir d\u00e9signe le processus crucial de structuration dans le syst\u00e8me-monde moderne \/ colonial capitaliste \/ patriarcal qui entrem\u00eale les localisations p\u00e9riph\u00e9riques de la division internationale du travail et les hi\u00e9rarchies ethno-raciales globales et qui articule les migrants du tiers-monde inscrits dans la hi\u00e9rarchie ethno-raciales des villes globales m\u00e9tropolitaines avec l\u2019accumulation de capital \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale. Les \u00c9tats-nations p\u00e9riph\u00e9riques et les peuples non europ\u00e9ens vivent aujourd\u2019hui sous un r\u00e9gime de colonialit\u00e9 globale impos\u00e9 par les \u00c9tats-Unis avec l\u2019aide du Fonds mon\u00e9taire international (FMI), de la Banque mondiale, du Pentagone et de l\u2019OTAN. Les zones p\u00e9riph\u00e9riques sont maintenues dans une situation coloniale m\u00eame lorsqu\u2019elles ne sont plus sous le contr\u00f4le des administrations coloniales.<\/p>\n<p id=\"pa16\" class=\"para\">\u00ab\u00a0Colonial\u00a0\u00bb ne fait pas seulement r\u00e9f\u00e9rence au colonialisme classique ou au colonialisme interne, il ne peut pas se r\u00e9duire \u00e0 la pr\u00e9sence d\u2019une administration coloniale. Dans ce travail nous utilisons le terme \u00ab\u00a0colonialisme\u00a0\u00bb pour d\u00e9signer des situations coloniales constitu\u00e9es par la pr\u00e9sence d\u2019administrations coloniales comme le colonialisme classique et, en suivant Quijano (1991, 1993, 1998), nous utilisons le terme colonialit\u00e9 pour d\u00e9signer des situations coloniales de la p\u00e9riode actuelle o\u00f9 les administrations coloniales ont \u00e9t\u00e9 \u00e9radiqu\u00e9es du syst\u00e8me-monde. Par \u00ab\u00a0situations coloniales\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0colonialit\u00e9 du pouvoir\u00a0\u00bb nous d\u00e9signons l\u2019oppression \/ exploitation politique, \u00e9conomique, culturelle, \u00e9pist\u00e9mique, spirituelle, sexuelle et linguistique des groupes ethno-raciaux subordonn\u00e9s par des groupes ethno-raciaux dominants avec ou sans administrations coloniales. Les 453 ann\u00e9es de domination et d\u2019expansion coloniale europ\u00e9enne ont produit une division internationale du travail entre europ\u00e9ens \/ euro-nord-am\u00e9ricains et non-europ\u00e9ens qui continue \u00e0 se reproduire dans la phase actuelle, dite \u00ab\u00a0post-coloniale\u00a0\u00bb, du syst\u00e8me-monde (Wallerstein 1979, 1995). Aujourd\u2019hui, les zones m\u00e9tropolitaines du syst\u00e8me-monde se superposent aux soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 pr\u00e9dominance blanche \/ europ\u00e9enne \/ euro-nord-am\u00e9ricaines comme l\u2019Europe Occidentale, le Canada, l\u2019Australie et les \u00c9tats-Unis, alors que les zones p\u00e9riph\u00e9riques se superposent aux peuples non-europ\u00e9ens ant\u00e9rieurement colonis\u00e9s. Le Japon est l\u2019exception qui confirme la r\u00e8gle. Le Japon n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 colonis\u00e9 ni \u00ab\u00a0p\u00e9riph\u00e9ris\u00e9\u00a0\u00bb par les europ\u00e9ens et, tout comme les europ\u00e9ens, il a eu un r\u00f4le actif dans la construction de son propre empire colonial au sein de ce syst\u00e8me-monde. La Chine, bien qu\u2019elle n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 totalement colonis\u00e9e, a \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0p\u00e9riph\u00e9ris\u00e9e\u00a0\u00bb par l\u2019installation de comptoirs coloniaux comme Hong Kong et Macao et par l\u2019intervention militaire directe comme dans les guerres de l\u2019opium au XIX<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle.<\/p>\n<p id=\"pa17\" class=\"para\">La mythologie de la \u00ab\u00a0d\u00e9colonisation du monde\u00a0\u00bb obscurcit les continuit\u00e9s entre le pass\u00e9 colonial et les hi\u00e9rarchies coloniales \/ raciales contemporaines et contribuent \u00e0 masquer la \u00ab\u00a0colonialit\u00e9 du pouvoir\u00a0\u00bb qui perdure dans le syst\u00e8me-monde capitaliste \/ patriarcal moderne \/ colonial. Pendant les 60 derni\u00e8res ann\u00e9es, les \u00c9tats p\u00e9riph\u00e9riques formellement ind\u00e9pendants ont construit, en suivant les discours eurocentriques\u00a0<em class=\"marquage italique\">liberal<\/em>\u00a0dominants, une id\u00e9ologie de l\u2019\u00ab\u00a0identit\u00e9 nationale\u00a0\u00bb, du \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement national\u00a0\u00bb et de la \u00ab\u00a0souverainet\u00e9 nationale\u00a0\u00bb qui a produit une illusion d\u2019\u00ab\u00a0ind\u00e9pendance\u00a0\u00bb, de \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0progr\u00e8s\u00a0\u00bb (Wallerstein 1991a, 1995). Pourtant, leurs situations \u00e9conomiques et politiques se sont constitu\u00e9es \u00e0 partir de leur position subalterne dans la division internationale du travail du syst\u00e8me-monde (Wallerstein 1979, 1984, 1995). Les processus multiples et h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes du syst\u00e8me-monde et la pr\u00e9dominance de la culture et de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie eurocentriques (Said 1979, Wallerstein 1991b, 1995, Lander 1998, Quijano 1998, Mignolo 2000) ont constitu\u00e9 une colonialit\u00e9 globale des europ\u00e9ens \/ euro-nord-am\u00e9ricains sur les non-europ\u00e9ens. Pour ce faire, la colonialit\u00e9 s\u2019est articul\u00e9e, sans jamais s\u2019y r\u00e9duire, \u00e0 la division internationale du travail du syst\u00e8me-monde capitaliste \/ patriarcal \/ moderne \/ colonial (Wallerstein 1983, Quijano 1993, Mignolo 1995). Pendant la p\u00e9riode dite de \u00ab\u00a0post-ind\u00e9pendance\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0post-coloniale\u00a0\u00bb, l\u2019axe colonial entre europ\u00e9ens \/ euro-nord-am\u00e9ricains et non-europ\u00e9ens s\u2019inscrit non seulement dans les relations d\u2019exploitation entre capital et travail dans les relations de domination entre \u00c9tats m\u00e9tropolitains et \u00c9tats p\u00e9riph\u00e9riques, mais aussi dans la production de connaissances et de subjectivit\u00e9. Les ind\u00e9pendances d\u2019\u00c9tats de la p\u00e9riph\u00e9rie sont des \u00ab\u00a0ind\u00e9pendances coloniales\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0ind\u00e9pendances sans d\u00e9colonisation\u00a0\u00bb non seulement parce que la subordination globale aux centres europ\u00e9ens \/ euro-nord-am\u00e9ricains continue, mais parce qu\u2019au niveau de l\u2019\u00c9tat nation, les descendants des Blancs ont pris le pouvoir d\u2019\u00c9tat et ont maintenu les non-europ\u00e9ens dans des situations de subordination. En Afrique et en Asie, ce processus de colonialit\u00e9 s\u2019est effectu\u00e9 avec la prise de pouvoir de l\u2019\u00c9tat-nation par des ethnies qui avaient \u00e9t\u00e9 privil\u00e9gi\u00e9es pendant la colonisation europ\u00e9enne. En r\u00e9sum\u00e9, l\u2019id\u00e9e que nous vivons dans une \u00e9poque et dans un monde \u00ab\u00a0postcolonial\u00a0\u00bb et que le monde et les centres m\u00e9tropolitains n\u2019ont pas besoin d\u2019une d\u00e9colonisation fait partie du mythe eurocentrique. Dans cette d\u00e9finition conventionnelle, la colonialit\u00e9 se r\u00e9duit \u00e0 la pr\u00e9sence d\u2019administrations coloniales. Pourtant, comme l\u2019a d\u00e9montr\u00e9 le sociologue p\u00e9ruvien Anibal Quijano (1993, 1998, 2000) en parlant de \u00ab\u00a0colonialit\u00e9 du pouvoir\u00a0\u00bb, nous continuons de vivre dans un monde colonial et nous avons besoin d\u2019une rupture anti-syst\u00e9mique d\u00e9colonisante, capable de rompre les conceptions \u00e9troites des relations coloniales, pour achever le r\u00eave du XX<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle\u00a0: la d\u00e9colonisation radicale du monde.<\/p>\n<\/section>\n<section id=\"s1n5\" class=\"section section1\">\n<h1 class=\"titre traitementparticulier-non\">Pens\u00e9e frontali\u00e8re<\/h1>\n<p id=\"pa18\" class=\"para\">Tout au long de l\u2019histoire du syst\u00e8me-monde et jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, la culture, la connaissance et l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie produites en Occident ont \u00e9t\u00e9 constamment privil\u00e9gi\u00e9es (Spivak 1988, Mignolo 2000). Aucune culture n\u2019a pu se maintenir dans un ext\u00e9rieur absolu par rapport \u00e0 la modernit\u00e9 eurocentr\u00e9e. Et s\u2019il n\u2019y a pas d\u2019ext\u00e9rieur absolu, il n\u2019y pas non plus d\u2019int\u00e9rieur absolu. Les conceptions globales monolinguistes et monotopiques occidentales construisent leurs relations avec les autres cultures et les autres peuples \u00e0 partir de positions de sup\u00e9riorit\u00e9 et restent totalement sourdes aux cosmologies et aux \u00e9pist\u00e9mologies du monde non-occidental.<\/p>\n<p id=\"pa19\" class=\"para\">L\u2019imposition de la chr\u00e9tient\u00e9 pour convertir les soi-disant sauvages et barbares du XVI<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 directement suivie par le \u00ab\u00a0fardeau de l\u2019homme blanc\u00a0\u00bb et par l\u2019imposition de sa \u00ab\u00a0mission civilisatrice\u00a0\u00bb pour sauver les primitifs au cours des XVIII<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0et XIX<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cles, puis par l\u2019imposition du projet d\u00e9veloppementaliste pendant le XX<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle et, plus r\u00e9cemment, par l\u2019imposition du projet imp\u00e9rial bas\u00e9 sur des interventions militaires et une rh\u00e9torique de la \u00ab\u00a0d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb et des \u00ab\u00a0droits de l\u2019homme\u00a0\u00bb en ce d\u00e9but de XXI<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. Tous ces projets occidentalistes sont impos\u00e9s par la violence avec l\u2019argument qu\u2019il faut \u00ab\u00a0prot\u00e9ger les sauvages de leur propre barbarie\u00a0\u00bb. Deux r\u00e9ponses se sont dress\u00e9es contre ces impositions\u00a0: l\u2019eurocentrisme nationaliste \u00ab\u00a0premier-mondiste\u00a0\u00bb et l\u2019eurocentrisme tiers-mondiste fondamentaliste. Le nationalisme repr\u00e9sente une solution eurocentrique \u00e0 un probl\u00e8me eurocentrique global. Celui-ci reproduit une colonialit\u00e9 interne du pouvoir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de chaque \u00c9tat-nation et r\u00e9ifie celui-ci en tant qu\u2019espace privil\u00e9gi\u00e9 du changement social (Grosfoguel 1996). Les luttes qui se situent en-dessous et au-dessus de l\u2019\u00c9tat-nation ne sont pas prises en consid\u00e9ration par les strat\u00e9gies politiques nationalistes. Mais, plus important encore, les r\u00e9ponses nationalistes au capitalisme global renforcent l\u2019\u00c9tat-nation comme institution politique par excellence du syst\u00e8me-monde moderne \/ colonial. L\u2019\u00c9tat nation est une fiction eurocentrique qui n\u2019existe nulle part dans le monde. M\u00eame en France, le mod\u00e8le d\u2019\u00c9tat-nation par excellence, il n\u2019existe pas de correspondance entre l\u2019identit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat et l\u2019identit\u00e9 de ses populations. Cette fiction n\u2019a pas seulement fonctionn\u00e9 dans le premier monde, elle a surtout \u00e9t\u00e9 un d\u00e9sastre lorsqu\u2019elle s\u2019est export\u00e9e comme mod\u00e8le d\u2019organisation politique et \u00e9tatique dans la p\u00e9riph\u00e9rie non europ\u00e9enne. Les guerres civiles africaines et la colonialit\u00e9 du pouvoir latino-am\u00e9ricain illustrent quelques-uns des probl\u00e8mes caus\u00e9s par le mod\u00e8le eurocentrique quand il est export\u00e9 dans le reste du monde. En ce sens, le nationalisme est complice des pens\u00e9es et des structures politiques eurocentriques du syst\u00e8me-monde. C\u2019est pourquoi il ne s\u2019agit pas d\u2019\u00eatre anti-mondialiste mais bien d\u2019\u00eatre altermondialiste, parce que cela implique une strat\u00e9gie de transformation \/ d\u00e9colonisation qualitativement distincte. D\u2019autre part, les fondamentalistes tiers-mondistes de tout type r\u00e9pondent \u00e0 l\u2019eurocentrisme et \u00e0 l\u2019imp\u00e9rialisme de l\u2019occident par un dehors pur ou une ext\u00e9riorit\u00e9 absolue de la modernit\u00e9 eurocentr\u00e9e. Ils constituent des forces \u00ab\u00a0modernes anti-modernes\u00a0\u00bb qui reproduisent les termes dualistes et binaires des \u00e9pist\u00e9mologies eurocentriques. Face \u00e0 l\u2019imposition de la modernit\u00e9 eurocentr\u00e9e, ils r\u00e9pondent par un anti-modernisme moderne tout aussi hi\u00e9rarchique, autoritaire, patriarcal et antid\u00e9mocratique que les premiers. Ils reprennent les termes binaires de la pens\u00e9e raciste eurocentrique qui con\u00e7oit la libert\u00e9 et la d\u00e9mocratie comme appartenant essentiellement et naturellement au monde europ\u00e9en et euro-nord-am\u00e9ricain alors que l\u2019autoritarisme appartient essentiellement et naturellement \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie non europ\u00e9enne. Ils acceptent cette pr\u00e9misse eurocentrique et refusent par principe la d\u00e9mocratie, qu\u2019ils voient comme une imposition occidentaliste. Alors que la pens\u00e9e eurocentrique pr\u00e9sente la \u00ab\u00a0d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb comme un attribut naturel de l\u2019Occident, le fondamentalisme tiers-mondiste accepte cette pr\u00e9misse eurocentrique et affirme que la d\u00e9mocratie n\u2019a rien \u00e0 voir avec le monde non occidental et qu\u2019elle est impos\u00e9e par l\u2019Occident. Ces deux positions nient le fait que de nombreux \u00e9l\u00e9ments constitutifs de la modernit\u00e9, telle la d\u00e9mocratie, se sont construits dans une relation d\u2019interaction globale entre europ\u00e9ens et non-europ\u00e9ens. La pens\u00e9e utopique europ\u00e9enne s\u2019est nourrie en grande partie des syst\u00e8mes sociaux non-europ\u00e9ens rencontr\u00e9s pendant l\u2019expansion coloniale qu\u2019elle s\u2019est appropri\u00e9 pour en faire un attribut naturel de la modernit\u00e9 eurocentr\u00e9e. Le fondamentalisme tiers-mondiste r\u00e9pond \u00e0 l\u2019imposition de la modernit\u00e9 eurocentr\u00e9e comme conception globale \/ imp\u00e9riale par une anti-modernit\u00e9 moderne tout autant eurocentr\u00e9e, hi\u00e9rarchique, autoritaire et anti-d\u00e9mocratique que la premi\u00e8re. Parmi les solutions possibles \u00e0 l\u2019actuel dilemme fondamentaliste entre eurocentrismes premier-mondistes et eurocentrismes tiers-mondistes, on trouve ce que Walter Mignolo, \u00e0 la suite des penseurs chicanos comme Gloria Anzaldua (1987) et Jose David Salvidar (1997), appelle la \u00ab\u00a0pens\u00e9e frontali\u00e8re\u00a0\u00bb. Cette pens\u00e9e est la r\u00e9ponse des alt\u00e9rit\u00e9s \u00e9pist\u00e9miques au projet de la modernit\u00e9 eurocentr\u00e9e. Au lieu de rejeter la modernit\u00e9 pour se retirer dans un fondamentalisme absolutiste, les \u00e9pist\u00e9mologies de la fronti\u00e8re reprennent \/ red\u00e9finissent la rh\u00e9torique \u00e9mancipatrice de la modernit\u00e9 \u00e0 partir de cosmologies et d\u2019\u00e9pist\u00e9mologies des subalternes, ceux du camp des opprim\u00e9s et exploit\u00e9s de la diff\u00e9rence coloniale, pour en faire une lutte lib\u00e9ratrice d\u00e9colonisante et construire un monde au-del\u00e0 de la modernit\u00e9 eurocentr\u00e9e. La pens\u00e9e frontali\u00e8re produit une reprise \/ red\u00e9finition des notions de citoyennet\u00e9, de d\u00e9mocratie, de droits de l\u2019homme, d\u2019\u00e9conomie, de politique, au-del\u00e0 des d\u00e9finitions \u00e9troites impos\u00e9es par la modernit\u00e9 eurocentr\u00e9e. La pens\u00e9e frontali\u00e8re n\u2019est pas un fondamentalisme anti-moderne. Elle est une r\u00e9ponse d\u00e9colonisatrice transmoderne (Dussel 2001), au sens dusselien du terme d\u2019un au-del\u00e0 de la modernit\u00e9, des sujets subalternes dans leurs luttes contre la modernit\u00e9 eurocentr\u00e9e. Un bon exemple en est la lutte des Zapatistes au Mexique. Les Zapatistes ne sont pas des fondamentalistes anti-modernes. Ils ne rejettent pas la d\u00e9mocratie pour se retirer dans une forme de fondamentalisme indig\u00e8ne. Au contraire, les Zapatistes acceptent la notion de d\u00e9mocratie mais ils la red\u00e9finissent et la conceptualisent \u00e0 partir des pratiques indig\u00e8nes locales et de leurs cosmologies\u00a0: \u00ab\u00a0commander en ob\u00e9issant\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0nous sommes \u00e9gaux parce que nous sommes diff\u00e9rents\u00a0\u00bb. Ces formules pourraient sembler paradoxales, mais elles sont une red\u00e9finition critique d\u00e9colonisante des notions de d\u00e9mocratie et de citoyennet\u00e9 \u00e0 partir des \u00e9pist\u00e9mologies des subalternes. Ceci nous am\u00e8ne \u00e0 la question du d\u00e9passement du monologue instaur\u00e9 par la modernit\u00e9 eurocentr\u00e9e.<\/p>\n<\/section>\n<section id=\"s1n6\" class=\"section section1\">\n<h1 class=\"titre traitementparticulier-non\">La transmodernit\u00e9 comme projet utopique d\u00e9colonisateur<\/h1>\n<p id=\"pa20\" class=\"para\">Un dialogue interculturel Nord-Sud para\u00eet impossible sans la d\u00e9colonisation des dispositifs de pouvoir du syst\u00e8me-monde. Un dialogue horizontal lib\u00e9rateur en opposition au monologue vertical de l\u2019Occident requiert une transformation \/ d\u00e9colonisation des relations globales de pouvoir. Nous ne pouvons nous contenter ni du consensus habermassien ni de relations horizontales d\u2019\u00e9galit\u00e9 entre des cultures et des peuples divis\u00e9s \u00e0 un niveau global par les deux p\u00f4les de la diff\u00e9rence coloniale. Nous pouvons pourtant commencer \u00e0 imaginer des mondes alternatifs au-del\u00e0 de la proposition disjonctive \u00ab\u00a0eurocentrisme versus fondamentalisme\u00a0\u00bb. La transmodernit\u00e9 est le projet utopique qu\u2019Enrique Dussel propose, depuis l\u2019Am\u00e9rique latine, pour d\u00e9passer la version eurocentrique de la modernit\u00e9 (Dussel 2001). En opposition au projet d\u2019Habermas, qui vise \u00e0 achever le projet de la modernit\u00e9, la transmodernit\u00e9 de Dussel vise \u00e0 achever la d\u00e9colonisation. Au lieu d\u2019une modernit\u00e9 unique, centr\u00e9e sur l\u2019Europe \/ Euro-Am\u00e9rique et impos\u00e9e au reste du monde, Dussel d\u00e9fend une multiplicit\u00e9 de propositions critiques d\u00e9colonisantes \u00e0 partir des localisations \u00e9pist\u00e9miques des peuples colonis\u00e9s. Les \u00e9pist\u00e9mologies subalternes pourraient fournir ce que propose \u00c9douard Glissant, une \u00ab\u00a0diversalit\u00e9\u00a0\u00bb de r\u00e9ponses aux probl\u00e8mes de la modernit\u00e9. La philosophie de la lib\u00e9ration passe par des penseurs critiques de chaque culture en dialogue avec d\u2019autres cultures. La lib\u00e9ration de la femme, la d\u00e9mocratie, les droits civiques passent par la cr\u00e9ativit\u00e9 de projets \u00e9thico-\u00e9pist\u00e9miques locaux. Les femmes occidentales ne peuvent pas, par exemple, imposer leur notion de la lib\u00e9ration aux femmes du monde islamique. De la m\u00eame mani\u00e8re, l\u2019homme occidental ne peut imposer sa notion de la d\u00e9mocratie aux peuples non-europ\u00e9ens. Et ceci n\u2019est pas un appel \u00e0 la recherche de solutions fondamentalistes ou nationalistes \u00e0 la colonialit\u00e9 du pouvoir global. C\u2019est un appel \u00e0 la recherche, dans la pens\u00e9e frontali\u00e8re et dans la transmodernit\u00e9, d\u2019une strat\u00e9gie ou d\u2019un m\u00e9canisme \u00e9pist\u00e9mique qui puisse mener \u00e0 un monde d\u00e9colonis\u00e9 transmoderne, en d\u00e9passant les fondamentalismes de type eurocentr\u00e9 \u00ab\u00a0premier-mondiste\u00a0\u00bb ou du type eurocentriste tiers-mondiste. Pendant ces 513 ann\u00e9es du syst\u00e8me-monde europ\u00e9o \/ euro-am\u00e9ricain moderne \/ colonial capitaliste \/ patriarcal, nous sommes pass\u00e9s du \u00ab\u00a0christianise-toi ou cr\u00e8ve\u00a0\u00bb du XVI<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle au \u00ab\u00a0civilise-toi ou cr\u00e8ve\u00a0\u00bb du XVIII<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0et XIX<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, au \u00ab\u00a0d\u00e9veloppe-toi ou cr\u00e8ve\u00a0\u00bb du XX<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, et plus r\u00e9cemment au \u00ab\u00a0d\u00e9mocratise-toi ou cr\u00e8ve\u00a0\u00bb de d\u00e9but du XXI<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. Une absence totale de respect et de reconnaissance des formes de d\u00e9mocratie indig\u00e8nes, islamiques ou africaines. Des formes d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 d\u00e9mocratiques sont rejet\u00e9es a priori. La forme\u00a0<em class=\"marquage italique\">liberal<\/em>\u00a0occidentale de d\u00e9mocratie est la seule l\u00e9gitim\u00e9e et accept\u00e9e, dans la mesure bien s\u00fbr o\u00f9 elle ne porte pas atteinte aux int\u00e9r\u00eats h\u00e9g\u00e9moniques occidentaux. Si les populations non-europ\u00e9ennes n\u2019acceptent pas les termes de la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale, alors elle leur est impos\u00e9e par la force et au nom du progr\u00e8s et de la civilisation. La d\u00e9mocratie a besoin d\u2019une reconceptualisation sous une forme transmoderne pour pouvoir se d\u00e9coloniser de sa forme lib\u00e9rale occidentale, c\u2019est-\u00e0-dire de sa forme raciste, patriarcale et capitaliste.<\/p>\n<p id=\"pa21\" class=\"para\">En radicalisant la notion d\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 de Levinas, Dussel insiste sur le potentiel \u00e9pist\u00e9mique de ces espaces \u00e9pist\u00e9miques non-europ\u00e9ens relativement ext\u00e9rieurs qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement colonis\u00e9s par la modernit\u00e9 europ\u00e9enne. Ces espaces ext\u00e9rieurs ne sont ni purs ni absolus. Ils ont \u00e9t\u00e9 produits et affect\u00e9s par le syst\u00e8me-monde europ\u00e9en moderne \/ colonial capitaliste \/ patriarcal. C\u2019est depuis la g\u00e9opolitique de la connaissance et la corpo-politique de la connaissance, depuis cette ext\u00e9riorit\u00e9, ou marginalit\u00e9 relative, qu\u2019\u00e9merge la pens\u00e9e critique de fronti\u00e8re comme critique de la modernit\u00e9 et menant \u00e0 un monde d\u00e9colonis\u00e9 transmoderne \u00ab\u00a0pluriversel\u00a0\u00bb habit\u00e9 par une multiplicit\u00e9 de projets \u00e9thico-politiques, o\u00f9 est possible une r\u00e9elle communication et un dialogue horizontal entre les peuples du monde. Pour parvenir \u00e0 ce projet utopique transmoderne, il est toutefois fondamental de transformer le syst\u00e8me de domination et d\u2019exploitation du mod\u00e8le de pouvoir colonial du syst\u00e8me-monde europ\u00e9en \/ euro-nord-am\u00e9ricain moderne colonial capitaliste \/ patriarcal.<\/p>\n<\/section>\n<section id=\"s1n7\" class=\"section section1\">\n<h1 class=\"titre traitementparticulier-non\">Les luttes anticapitalistes aujourd\u2019hui<\/h1>\n<p id=\"pa22\" class=\"para\">L\u2019influence pernicieuse de la colonialit\u00e9 et des connaissances eurocentriques aux diff\u00e9rents niveaux du syst\u00e8me (global, national, local) a marqu\u00e9 les mouvements anti-syst\u00e9miques et la pens\u00e9e utopique au niveau mondial. C\u2019est pourquoi la premi\u00e8re t\u00e2che d\u2019un projet de gauche r\u00e9nov\u00e9 consiste \u00e0 affronter les colonialit\u00e9s eurocentriques, de droite mais aussi de gauche, au niveau de leurs pratiques et de leur production de connaissances. Beaucoup de projets de gauche ont sous-estim\u00e9 l\u2019importance des hi\u00e9rarchies ethno-raciales et ont reproduit la supr\u00e9matie blanche \/ europ\u00e9enne \/ occidentale (pas seulement \u00e0 un niveau \u00e9pist\u00e9mique) \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de leurs organisations ou lorsqu\u2019elles sont arriv\u00e9es au pouvoir. La gauche internationale n\u2019a jamais probl\u00e9matis\u00e9 de mani\u00e8re radicale les hi\u00e9rarchies ethno-raciales construites pendant des si\u00e8cles d\u2019expansion coloniale europ\u00e9enne et encore pr\u00e9sentes dans la colonialit\u00e9 du pouvoir global. Aucun projet radical ne peut r\u00e9ussir \u00e0 long terme sans d\u00e9manteler ces hi\u00e9rarchies coloniales \/ raciales au niveau social et \u00e9pist\u00e9mique. La sous-estimation du probl\u00e8me de la colonialit\u00e9 a \u00e9norm\u00e9ment contribu\u00e9 \u00e0 la d\u00e9sillusion des peuples vis-\u00e0-vis de la gauche. La d\u00e9mocratie (lib\u00e9rale ou radicale) ne peut \u00eatre pleinement atteinte si la dynamique coloniale \/ raciste maintient une partie, et souvent une majorit\u00e9, de la population comme des citoyens de seconde classe.<\/p>\n<p id=\"pa23\" class=\"para\">La perspective que nous formulons ici n\u2019est pas une d\u00e9fense de ce que l\u2019on appelle commun\u00e9ment les \u00ab\u00a0politiques de l\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb. Les identit\u00e9s subalternes servent de point de d\u00e9part \u00e9pist\u00e9mique \u00e0 une critique radicale des paradigmes et des formes de pens\u00e9e eurocentriques. Mais les \u00ab\u00a0politiques de l\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb ne peuvent \u00eatre assimil\u00e9es \u00e0 une alt\u00e9rit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique. La port\u00e9e des \u00ab\u00a0politiques de l\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb est limit\u00e9e et ne peut mener \u00e0 une transformation radicale du syst\u00e8me et de son mod\u00e8le de pouvoir colonial. Toutes les identit\u00e9s modernes, ou presque, sont une construction de la colonialit\u00e9 du pouvoir dans le monde moderne \/ colonial et leur d\u00e9fense n\u2019est pas aussi subversive qu\u2019elle para\u00eet l\u2019\u00eatre \u00e0 premi\u00e8re vue.<\/p>\n<p id=\"pa24\" class=\"para\">\u00ab\u00a0Noir\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Indien\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Africain\u00a0\u00bb, ou d\u2019autres identit\u00e9s nationales comme \u00ab\u00a0Colombien\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Kenyan\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0S\u00e9n\u00e9galais\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Fran\u00e7ais\u00a0\u00bb sont des constructions de la colonialit\u00e9 du pouvoir. Ces identit\u00e9s peuvent n\u00e9anmoins jouer un r\u00f4le, suivant le contexte o\u00f9 elles s\u2019inscrivent. Dans les luttes contre les invasions imp\u00e9rialistes, par exemple, ou dans les luttes antiracistes contre la supr\u00e9matie blanche, ces identit\u00e9s peuvent contribuer \u00e0 unifier les peuples contre l\u2019ennemi commun. Mais les \u00ab\u00a0politiques de l\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb n\u2019abordent les objectifs que d\u2019un seul groupe opprim\u00e9 et demandent l\u2019\u00e9galit\u00e9 ou la justice au lieu de d\u00e9velopper une lutte anti-syst\u00e9mique radicale contre le syst\u00e8me-monde. Le syst\u00e8me d\u2019exploitation est un espace crucial d\u2019intervention qui requiert des alliances larges non seulement sur des lignes raciales ou de genre mais aussi de classe\u00a0; il exige une alliance avec une diversit\u00e9 de groupes opprim\u00e9s, autour d\u2019une radicalisation de la notion d\u2019\u00e9galit\u00e9 sociale. Au lieu d\u2019une notion d\u2019\u00e9galit\u00e9 abstraite, limit\u00e9e et formelle propre \u00e0 la modernit\u00e9 eurocentrique, il s\u2019agirait d\u2019\u00e9tendre la notion d\u2019\u00e9galit\u00e9 \u00e0 toutes les relations d\u2019oppression de l\u2019existence sociale (race, genre, sexe, de classe, spirituelle, \u00e9pist\u00e9mique, etc.). Le nouvel univers de signifiants ou le nouvel imaginaire de lib\u00e9ration requiert un langage commun en d\u00e9pit de la diversit\u00e9 des cultures, \u00e9pist\u00e9mologies et formes d\u2019oppression. Ce langage commun pourrait produire la radicalisation des notions \u00e9mancipatrices qui \u00e9mergent de l\u2019actuel \u00ab\u00a0mod\u00e8le de pouvoir colonial\u00a0\u00bb, comme par exemple celle de libert\u00e9 (de presse, de religion ou d\u2019expression), celle de libert\u00e9s individuelles ou d\u2019\u00e9galit\u00e9 et les v\u00e9hiculer \u00e0 la d\u00e9mocratisation radicale des hi\u00e9rarchies de pouvoir politiques, raciales, \u00e9pist\u00e9miques, spirituelles, sexuelles et \u00e9conomiques \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale.<\/p>\n<p id=\"pa25\" class=\"para\">La proposition de Quijano (2000) de \u00ab\u00a0socialisation du pouvoir\u00a0\u00bb en opposition \u00e0 la \u00ab\u00a0nationalisation \u00e9tatique de la production\u00a0\u00bb occupe une place cruciale dans cette discussion. Au lieu de projets \u00ab\u00a0socialistes d\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0capitalistes d\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb centr\u00e9s sur l\u2019administration bureaucratique d\u2019\u00c9tat et sur les structures de pouvoir hi\u00e9rarchiques, la strat\u00e9gie de la \u00ab\u00a0socialisation du pouvoir\u00a0\u00bb dans toutes les sph\u00e8res de l\u2019existence sociale privil\u00e9gie les luttes globales et locales pour cr\u00e9er des formes collectives d\u2019autorit\u00e9 publique non \u00e9tatiques. Communaut\u00e9s, entreprises, \u00e9coles, h\u00f4pitaux\u00a0: toutes les institutions qui r\u00e9gulent la vie sociale seraient autog\u00e9r\u00e9es, dans la perspective d\u2019\u00e9tendre l\u2019\u00e9galit\u00e9 sociale et la d\u00e9mocratie \u00e0 tous les espaces de l\u2019existence sociale. La socialisation du pouvoir au niveau local et global impliquerait la formation d\u2019institutions traversant les fronti\u00e8res nationales et \u00e9tatiques, visant la justice et l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans la production, la reproduction et la distribution de la richesse et des ressources du monde.<\/p>\n<p id=\"pa26\" class=\"para\">En se basant sur l\u2019exp\u00e9rience des communaut\u00e9s indig\u00e8nes des Andes et des communaut\u00e9s marginales urbaines o\u00f9 la \u00ab\u00a0r\u00e9ciprocit\u00e9\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0solidarit\u00e9\u00a0\u00bb sont les formes principales d\u2019interaction sociale, Quijano souligne le potentiel d\u2019un \u00ab\u00a0social priv\u00e9\u00a0\u00bb, distinct de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et du public non \u00e9tatique, qui irait au-del\u00e0 des notions capitalistes \/ socialistes de priv\u00e9 et de public. Ce public non \u00e9tatique (qui rompt avec l\u2019\u00e9quivalence entre public et \u00c9tat dans le lib\u00e9ralisme et le socialisme) n\u2019est pas, suivant Quijano, en contradiction avec le \u00ab\u00a0social priv\u00e9\u00a0\u00bb (en opposition \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e capitaliste). Le \u00ab\u00a0social priv\u00e9\u00a0\u00bb et ses institutions publiques non \u00e9tatiques ne contredisent pas les libert\u00e9s individuelles \/ personnelles et le d\u00e9veloppement de la collectivit\u00e9.<\/p>\n<p id=\"pa27\" class=\"para\">Les projets d\u00e9veloppementalistes qui abordent les changements de politique au niveau de l\u2019\u00c9tat-nation sont obsol\u00e8tes dans le syst\u00e8me-monde et m\u00e8nent \u00e0 des illusions d\u00e9veloppementalistes. Un syst\u00e8me de domination et d\u2019exploitation qui op\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale comme le syst\u00e8me-monde actuel ne peut avoir de solutions nationales. Un probl\u00e8me global requiert des solutions d\u00e9colonisantes au niveau global. Pour cela, la d\u00e9colonisation de l\u2019\u00e9conomie politique du syst\u00e8me-monde moderne \/ colonial capitaliste \/ patriarcal requiert l\u2019institutionnalisation de la redistribution et du transfert global de la richesse du Nord vers le Sud. Depuis des si\u00e8cles d\u2019\u00ab\u00a0accumulation par d\u00e9possession\u00a0\u00bb (Harvey 2003), le nord a concentr\u00e9 ses ressources et ses richesses au point de les rendre totalement inaccessibles au Sud. Un m\u00e9canisme de redistribution globale de la richesse du Nord vers le Sud pourrait se mettre en place par une intervention directe des organisations internationales et \/ ou par un imp\u00f4t sur les flux mondiaux de capitaux. Cela ne pourra se faire pourtant sans une lutte de d\u00e9colonisation locale et globale, destin\u00e9e \u00e0 changer l\u2019actuel \u00ab\u00a0mod\u00e8le de pouvoir colonial\u00a0\u00bb et, \u00e9ventuellement, \u00e0 transformer le syst\u00e8me-monde moderne \/ colonial capitaliste \/ patriarcal. Le Nord n\u2019est pas pr\u00eat \u00e0 partager la concentration et l\u2019accumulation de richesses produites par le travail du sud apr\u00e8s des si\u00e8cles d\u2019exploitation et de domination du Nord sur le Sud. Aujourd\u2019hui encore, les politiques n\u00e9olib\u00e9rales s\u2019inscrivent dans une continuit\u00e9 par rapport \u00e0 l\u2019\u00ab\u00a0accumulation par d\u00e9possession\u00a0\u00bb (Harvey 2003) qui a commenc\u00e9 avec l\u2019expansion coloniale europ\u00e9enne lors de la conqu\u00eate des Am\u00e9riques au XVI<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. Une grande partie des r\u00e9gions p\u00e9riph\u00e9riques se sont vu d\u00e9poss\u00e9der de leurs richesses et de leurs ressources pendant les vingt derni\u00e8res ann\u00e9es de n\u00e9olib\u00e9ralisme \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale, sous l\u2019impulsion et l\u2019intervention directe du Fonds mon\u00e9taire international et de la Banque mondiale. Ces politiques ont men\u00e9 \u00e0 la banqueroute un grand nombre de pays de la p\u00e9riph\u00e9rie et au transfert de richesses du sud vers les corporations transnationales et les institutions financi\u00e8res du Nord. La marge de man\u0153uvre des r\u00e9gions p\u00e9riph\u00e9riques dans l\u2019actuel syst\u00e8me-monde est extr\u00eamement limit\u00e9e en raison des privations de souverainet\u00e9 impos\u00e9es aux \u00c9tats-nations p\u00e9riph\u00e9riques. La r\u00e9sorption des in\u00e9galit\u00e9s globales exige d\u2019imaginer des alternatives utopiques d\u00e9colonisatrices globales au-del\u00e0 du colonialisme et du nationalisme, et de d\u00e9passer les formes de pens\u00e9e binaires des fondamentalismes eurocentriques \u00ab\u00a0premier-mondistes\u00a0\u00bb et tiers-mondistes.<\/p>\n<\/section>\n<section id=\"s1n8\" class=\"section section1\">\n<h1 class=\"titre traitementparticulier-non\">Vers un universel diversel d\u00e9colonisateur anti-syst\u00e9mique<\/h1>\n<p id=\"pa28\" class=\"para\">La n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un langage critique commun d\u00e9colonisateur exige une forme d\u2019universalit\u00e9 distincte des conceptions globales \/ universelles imp\u00e9riales monologiques et monotopiques de droite comme de gauche impos\u00e9es, au nom de la civilisation, par la persuasion ou par la force au reste du monde. Cette nouvelle forme d\u2019universalit\u00e9, comme projet de lib\u00e9ration, je l\u2019appellerai un \u00ab\u00a0universel radical d\u00e9colonial anti-syst\u00e9mique diversel\u00a0\u00bb. En opposition aux universaux abstraits des \u00e9pist\u00e9mologies eurocentriques qui absorbent le particulier dans l\u2019identique, un \u00ab\u00a0universel diversel d\u00e9colonisateur anti-syst\u00e9mique\u00a0\u00bb est un universel concret qui construit un universel d\u00e9colonisateur \u00e0 partir des luttes ethico-\u00e9pist\u00e9miques particuli\u00e8res contre le patriarcat, le capitalisme, l\u2019imp\u00e9rialisme et la modernit\u00e9 eurocentr\u00e9e, \u00e0 partir d\u2019une \u00ab\u00a0diversalit\u00e9\u00a0\u00bb de projets ethico-\u00e9pist\u00e9miques. Cette proposition imbrique la \u00ab\u00a0transmodernit\u00e9\u00a0\u00bb de Dussel et la \u00ab\u00a0socialisation du pouvoir\u00a0\u00bb de Quijano. La transmodernit\u00e9 de Dussel propose la \u00ab\u00a0diversalit\u00e9\u00a0\u00bb comme projet universel de d\u00e9colonisation de la modernit\u00e9 eurocentr\u00e9e, alors que la socialisation du pouvoir de Quijano est une invitation \u00e0 la formation d\u2019un nouvel imaginaire universel radical anti-syst\u00e9mique qui d\u00e9colonise les perspectives marxistes \/ socialistes, les sort de leurs limites eurocentriques. Le langage commun universel est anticapitaliste, anti-patriarcal, anti-imp\u00e9rialiste, il porte un monde o\u00f9 le pouvoir est socialis\u00e9 mais ouvert \u00e0 la \u00ab\u00a0diversalit\u00e9\u00a0\u00bb des formes institutionnelles dans lesquels il se mat\u00e9rialise \/ s\u2019institutionnalise dans chaque r\u00e9gion, en correspondance avec les diff\u00e9rentes r\u00e9ponses ethico-\u00e9pist\u00e9miques apport\u00e9es par les diff\u00e9rents groupes subalternes du syst\u00e8me-monde. Les formes de luttes anticapitalistes, anti-patriarcales et anti-imp\u00e9rialistes et porteuses d\u2019une socialisation du pouvoir qui \u00e9mergent dans le monde islamique sont tr\u00e8s diff\u00e9rentes des formes qui \u00e9mergent dans les peuples indig\u00e8nes des Am\u00e9riques ou dans les peuples bantous en Afrique Occidentale. Tous partagent le projet anticapitaliste, anti-patriarcal, anti-imp\u00e9rialiste pour la socialisation du pouvoir mais ils lui attribuent des conceptions diff\u00e9rentes et des formes institutionnelles particuli\u00e8res, qui tiennent compte de la diversit\u00e9 et de la multiplicit\u00e9 des \u00e9pist\u00e9mologies et des histoires locales. Reproduire la conception globale socialiste eurocentrique du XX<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, n\u00e9e d\u2019un centre \u00e9pist\u00e9mique pour s\u2019imposer unilat\u00e9ralement au reste du monde, consisterait \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter les erreurs m\u00eames qui ont men\u00e9 la gauche au d\u00e9sastre. Ceci est donc un appel \u00e0 cr\u00e9er un universel qui soit pluriversel, un universel concret qui inclue toutes les particularit\u00e9s \u00e9pist\u00e9miques dans une lutte d\u00e9colonisatrice pour une socialisation du pouvoir transmoderne. Comme le disent les Zapatistes, \u00ab\u00a0lutter pour un monde o\u00f9 tous les mondes soient possibles\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p id=\"pa29\" class=\"para\"><em class=\"marquage italique\">Traduit de l\u2019espagnol par Anouk Devill\u00e9 et Anne Vereecken<\/em><\/p>\n<\/section>\n<\/div>\n<\/section>\n<div id=\"article-biblio\" class=\"mt-10 rounded-2xl bg-concrete-50 p-5 !text-base !leading-tight\">\n<section id=\"decoupe-bibliographie\">\n<div class=\"biblio profondeur-1\">\n<h1 class=\"titre traitementparticulier-non\">BIBLIOGRAPHIE<\/h1>\n<ul class=\"wrapper-children-biblio\">\n<li id=\"rb1\" class=\"refbiblio\">\u2014 Norma Alarc\u00f3n, \u00ab\u00a0Chicana Feminist Literature\u00a0: A Re-Vision through Malintz\u00edn\/or Malintz\u00edn\u00a0: Putting Flesh Back on the Object\u00a0\u00bb in Cherrie Moraga and Gloria Anzald\u00faa (eds.),\u00a0<em class=\"marquage italique\">This Bridge Called my Back\u00a0: Writing by Radical Women of Color<\/em>, Kitchen Table\/ Women of Color, 1983, p.\u00a0182-190.<\/li>\n<li id=\"rb2\" class=\"refbiblio\">\u2014 Gloria Anzald\u00faa,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Borderlands \/ La Frontera\u00a0: The New Mestiza<\/em>, Spinsters \/ Aunt Lute, 1987.<\/li>\n<li id=\"rb3\" class=\"refbiblio\">\u2014 Santiago Castro-Gomez, \u00ab\u00a0La Hybris del Punto Cero\u00a0: Biopol\u00edticas imperiales y colonialidad del poder en la Nueva Granada (1750-1810)\u00a0\u00bb, manuscrit non publi\u00e9, Colombie, Instituto Pensar, Universidad Javeriana, 2003.<\/li>\n<li id=\"rb4\" class=\"refbiblio\">\u2014 Patricia Hill Collins,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Black Feminist Thought\u00a0: Knowledge, Consciousness and the Politics of Empowerment<\/em>, Routledge, Chapman and Hall, 1990.<\/li>\n<li id=\"rb5\" class=\"refbiblio\">\u2014 Enrique Dussel,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Filosof\u00eda de Liberaci\u00f3n<\/em>, Edicol, 1977.<\/li>\n<li id=\"rb6\" class=\"refbiblio\">\u2014 Enrique Dussel,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Hacia una Filosof\u00eda Pol\u00edtica Cr\u00edtica<\/em>, Espagne, Descl\u00e9e de Brouwer, 2001.<\/li>\n<li id=\"rb7\" class=\"refbiblio\">\u2014 Cythia Enloe,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Banana, Beaches and Bases\u00a0: Making Sense of International Politics<\/em>, University of California Press, 1990.<\/li>\n<li id=\"rb8\" class=\"refbiblio\">\u2014 FrantzFanon,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Peau noire, masques blancs<\/em>\u00a0[1952], Seuil, 1975.<\/li>\n<li id=\"rb9\" class=\"refbiblio\">\u2014 Ram\u00f3n Grosfoguel, \u00ab\u00a0From Cepalismo to Neoliberalism\u00a0: A World-System Approach to Conceptual Shifts in Latin America\u00a0\u00bb,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Review<\/em>, 19 (2), 1996, p.\u00a0131-154.<\/li>\n<li id=\"rb10\" class=\"refbiblio\">\u2014 Ram\u00f3n Grosfoguel, \u00ab\u00a0Colonial Difference, Geopolitics of Knowledge and Global Coloniality in the Modern \/ Colonial Capitalist World-System\u00a0\u00bb,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Review<\/em>, Vol. 25, n\u00b0\u00a03, 2002, p.\u00a0203-24.<\/li>\n<li id=\"rb11\" class=\"refbiblio\">\u2014 Donna Haraway, \u00ab\u00a0Situated Knowledges\u00a0: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective\u00a0\u00bb, in\u00a0<em class=\"marquage italique\">Feminist Studies<\/em>, n\u00b0\u00a014, 1988, p.\u00a0575-99 (traduction fran\u00e7aise\u00a0:\u00a0<em class=\"marquage italique\"><a id=\"l1\" href=\"http:\/\/multitudes.samizdat.net\/Savoirs-situes.html\"><span class=\"marquage url\">http:\/\/ multitudes. samizdat.net\/ Savoirs-situes.html<\/span><\/a><\/em>)<a title=\"Consulter\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/3178066\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" aria-label=\"Consulter ((Consulter dans une nouvelle fen\u00eatre))\" data-teleport-target=\"true\"><span class=\"block relative mt-2 text-cairn-main font-bold font-sans text-base \">Consulter\u00a0<\/span><\/a><\/li>\n<li id=\"rb12\" class=\"refbiblio\">\u2014 David Harvey,\u00a0<em class=\"marquage italique\">The New Imperialism<\/em>, Oxford University Press, 2003.<a title=\"Consulter\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/oso\/9780199264315.001.0001\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" aria-label=\"Consulter ((Consulter dans une nouvelle fen\u00eatre))\" data-teleport-target=\"true\"><span class=\"block relative mt-2 text-cairn-main font-bold font-sans text-base \">Consulter\u00a0<\/span><\/a><\/li>\n<li id=\"rb13\" class=\"refbiblio\">\u2014 Kyriakos Kontopoulos,\u00a0<em class=\"marquage italique\">The Logic of Social Structures<\/em>, Cambridge University Press, 1993.<a title=\"Consulter\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511570971\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" aria-label=\"Consulter ((Consulter dans une nouvelle fen\u00eatre))\" data-teleport-target=\"true\"><span class=\"block relative mt-2 text-cairn-main font-bold font-sans text-base \">Consulter\u00a0<\/span><\/a><\/li>\n<li id=\"rb14\" class=\"refbiblio\">\u2014 Edgardo Lander, \u00ab\u00a0Eurocentrismo y colonialismo en el pensamiento social latinoamericano\u00a0\u00bb in Roberto Brice\u00f1o-Le\u00f3n and Heinz R. Sonntag (eds.),\u00a0<em class=\"marquage italique\">Pueblo, \u00e9poca y desarrollo, la sociolog\u00eda de Am\u00e9rica Latina<\/em>, Nueva Sociedad, 1998, p.\u00a087-96.<\/li>\n<li id=\"rb15\" class=\"refbiblio\">\u2014 Cherrie Moraga et Gloria Anzald\u00faa, (eds.),\u00a0<em class=\"marquage italique\">This Bridge Called My Back\u00a0: Writing by Radical Women of Color<\/em>, Kitchen Table \/ Women of Color, 1983.<\/li>\n<li id=\"rb16\" class=\"refbiblio\">\u2014 Walter Mignolo,\u00a0<em class=\"marquage italique\">The Darker Side of the Renaissance\u00a0: Literacy, Territoriality and Colonization<\/em>, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1995.<\/li>\n<li id=\"rb17\" class=\"refbiblio\">\u2014 Walter Mignolo,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Local Histories \/ Global Designs\u00a0: Essays on the Coloniality of Power, Subaltern Knowledges and Border Thinking<\/em>, Princeton University Press, 2000.<\/li>\n<li id=\"rb18\" class=\"refbiblio\">\u2014 James H. Mittelman,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Globalization\u00a0: Critical Reflections<\/em>, Lynne Rienner, 1997.<\/li>\n<li id=\"rb19\" class=\"refbiblio\">\u2014 Carlos Moore,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Castro, the Blacks and Africa<\/em>, Center for Afro-American Studies \/ UCLA Press, 1988.<\/li>\n<li id=\"rb20\" class=\"refbiblio\">\u2014 An\u00edbal Quijano, \u00ab\u00a0Colonialidad y Modernidad\/Racionalidad\u00a0\u00bb, in\u00a0<em class=\"marquage italique\">Per\u00fa Ind\u00edgena<\/em>, n\u00b0\u00a029, 1991, p.\u00a011-21.<\/li>\n<li id=\"rb21\" class=\"refbiblio\">\u2014 An\u00edbal Quijano, \u00ab\u00a0\u201cRaza\u201d, \u201cEtnia\u201d y \u201cNaci\u00f3n\u201d en Mari\u00e1tegui\u00a0: Cuestiones Abiertas\u00a0\u00bb, in Roland Forgues (ed.), J<em class=\"marquage italique\">os\u00e9 Carlos Mari\u00e1tgui y Europa\u00a0: El Otro Aspecto del Descubrimiento<\/em>, P\u00e9rou, Empresa Editora Amauta S.A., 1993, p.\u00a0167-187.<\/li>\n<li id=\"rb22\" class=\"refbiblio\">\u2014 An\u00edbal Quijano, \u00ab\u00a0La colonialidad del poder y la experiencia cultural latinoamericana\u00a0\u00bb, in Roberto Brice\u00f1o-Le\u00f3n et Heinz R. Sonntag (eds.),\u00a0<em class=\"marquage italique\">Pueblo, \u00e9poca y desarrollo\u00a0: la sociolog\u00eda de Am\u00e9rica Latina<\/em>, Nueva Sociedad, 1998, p.\u00a0139-155.<\/li>\n<li id=\"rb23\" class=\"refbiblio\">\u2014 An\u00edbal Quijano, \u00ab\u00a0Coloniality of Power, Ethnocentrism, and Latin America\u00a0\u00bb\u00a0<em class=\"marquage italique\">NEPANTLA<\/em>, Vol. 1, n\u00b0\u00a03, 2000, p.\u00a0533-580.<\/li>\n<li id=\"rb24\" class=\"refbiblio\">\u2014 An\u00edbal Quijano et Immanuel Wallerstein, \u00ab\u00a0Americanity as a Concept, or the Americas in the Modern World-System\u00a0\u00bb, in\u00a0<em class=\"marquage italique\">International Journal of Social Sciences<\/em>, n\u00b0\u00a0134, 1992, p.\u00a0583-591.<\/li>\n<li id=\"rb25\" class=\"refbiblio\">\u2014 Roland Robertson,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Globalization<\/em>, Sage Publications, 1992.<\/li>\n<li id=\"rb26\" class=\"refbiblio\">\u2014 Edward Said,\u00a0<em class=\"marquage italique\">L\u2019Orientalisme. L\u2019Orient cr\u00e9\u00e9 par l\u2019Occident<\/em>\u00a0[1978], Seuil, 1997.<\/li>\n<li id=\"rb27\" class=\"refbiblio\">\u2014 Jos\u00e9 David Sald\u00edvar,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Border Matters<\/em>, University of California Press, 1997.<a title=\"Consulter\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1525\/9780520918368\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" aria-label=\"Consulter ((Consulter dans une nouvelle fen\u00eatre))\" data-teleport-target=\"true\"><span class=\"block relative mt-2 text-cairn-main font-bold font-sans text-base \">Consulter\u00a0<\/span><\/a><\/li>\n<li id=\"rb28\" class=\"refbiblio\">\u2014 Saskia Sassen,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Globalization and its Discontents<\/em>, New Press, 1998.<\/li>\n<li id=\"rb29\" class=\"refbiblio\">\u2014 Gayatri Spivak,\u00a0<em class=\"marquage italique\">In Other Worlds\u00a0: Essays in Cultural Politics<\/em>, Routledge and Kegan Paul, 1988.<\/li>\n<li id=\"rb30\" class=\"refbiblio\">\u2014 Carlos M Vila,\u00a0<em class=\"marquage italique\">La Costa Atl\u00e1ntica de Nicaragua<\/em>, Fondo de Cultura Econ\u00f3mica, 1992.<\/li>\n<li id=\"rb31\" class=\"refbiblio\">\u2014 Immanuel Wallerstein,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Le Syst\u00e8me du monde du XV<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle \u00e0 nos jours<\/em>\u00a0[1974], Flammarion, 1980, 2 vol.<\/li>\n<li id=\"rb32\" class=\"refbiblio\">\u2014 Immanuel Wallerstein,\u00a0<em class=\"marquage italique\">The Capitalist World-Economy<\/em>, Cambridge University Press \/ \u00c9d. de la maison des sciences de l\u2019homme, 1979.<\/li>\n<li id=\"rb33\" class=\"refbiblio\">\u2014 Immanuel Wallerstein,\u00a0<em class=\"marquage italique\">The Politics of the World-Economy<\/em>, Cambridge University Press \/ \u00c9d. de la maison des sciences de l\u2019homme, 1984.<\/li>\n<li id=\"rb34\" class=\"refbiblio\">\u2014 Immanuel Wallerstein,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Impenser la science sociale. Pour sortir du XIX<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle<\/em>\u00a0[1991a], PUF, 1995.<\/li>\n<li id=\"rb35\" class=\"refbiblio\">\u2014 Immanuel Wallerstein,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Geopolitics and Geoculture<\/em>, Cambridge University Press \/ \u00c9d. de la maison des sciences de l\u2019homme, 1991b.<\/li>\n<li id=\"rb36\" class=\"refbiblio\">\u2014 Immanuel Wallerstein, \u00ab\u00a0The Concept of National Development, 1917-1989\u00a0: Elegy and Requiem\u00a0\u00bb, in\u00a0<em class=\"marquage italique\">American Behavioral Scientist<\/em>, Vol. 35 n\u00b0\u00a04\/5 (March-June), 1992a, p.\u00a0517-529.<a title=\"Consulter\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/0002764292035004009\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" aria-label=\"Consulter ((Consulter dans une nouvelle fen\u00eatre))\" data-teleport-target=\"true\"><span class=\"block relative mt-2 text-cairn-main font-bold font-sans text-base \">Consulter\u00a0<\/span><\/a><\/li>\n<li id=\"rb37\" class=\"refbiblio\">\u2014 Immanuel Wallerstein, \u00ab\u00a0The Collapse of Liberalism\u00a0\u00bb, in Ralph Miliband, Leo Panitch,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Socialist Register 1991<\/em>. The Merlin Press, 1992b, p.\u00a096-110.<\/li>\n<li id=\"rb38\" class=\"refbiblio\">\u2014 Immanuel Wallerstein,\u00a0<em class=\"marquage italique\">L\u2019Apr\u00e8s-lib\u00e9ralisme. Un syst\u00e8me-monde \u00e0 r\u00e9inventer<\/em>\u00a0[1995], La Tour-d\u2019Aigues, \u00c9d. de l\u2019Aube, 2003.<\/li>\n<\/ul>\n<\/div>\n<p><strong>SOURCE : <\/strong><\/p>\n<p>Grosfoguel, R. (2006). Les implications des alt\u00e9rit\u00e9s \u00e9pist\u00e9miques dans la redefinition du capitalisme global Transmodernit\u00e9, pens\u00e9e frontali\u00e8re et colonialit\u00e9 globale. Multitudes, no 26(3), 51-74. https:\/\/doi.org\/10.3917\/mult.026.0051.<\/p>\n<\/section>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Transmodernit\u00e9, pens\u00e9e frontali\u00e8re et colonialit\u00e9 globale Par\u00a0Ram\u00f3n Grosfoguel Est-il possible de produire une politique radicale anti-syst\u00e9mique qui aille au-del\u00e0 des \u00ab\u00a0politiques de l\u2019identit\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0? Est-il possible d\u2019articuler un cosmopolitisme critique qui aille au-del\u00e0 des discours nationalistes et colonialistes\u00a0? Pouvons-nous d\u00e9passer la dichotomie classique entre les paradigmes de l\u2019\u00e9conomie politique et ceux des\u00a0cultural studies ? Comment d\u00e9passer &#8230; <a title=\"Les implications des alt\u00e9rit\u00e9s \u00e9pist\u00e9miques dans la redefinition du capitalisme global\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6578\" aria-label=\"En savoir plus sur Les implications des alt\u00e9rit\u00e9s \u00e9pist\u00e9miques dans la redefinition du capitalisme global\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2691,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[102,323,155],"class_list":["post-6578","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","tag-decolonial","tag-injustice-epistemique","tag-ramon-grosfoguel"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6578","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6578"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6578\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6579,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6578\/revisions\/6579"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2691"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6578"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6578"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6578"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}