{"id":6795,"date":"2005-10-12T20:02:09","date_gmt":"2005-10-12T19:02:09","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6795"},"modified":"2026-06-02T20:07:22","modified_gmt":"2026-06-02T19:07:22","slug":"bienvenue-en-europe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6795","title":{"rendered":"Bienvenue en Europe"},"content":{"rendered":"<p>Moi, clandestin, enferm\u00e9 \u00e0 Lampedusa \u2013 par Fabrizio Gatti, dans l\u2019Espresso du 12 octobre 2005<\/p>\n<p>Rep\u00each\u00e9 en mer et enferm\u00e9 dans un \u201ccentre de s\u00e9jour temporaire\u201d, l\u2019envoy\u00e9 de l\u2019Espresso Fabrizio Gatti a v\u00e9cu une semaine avec les immigr\u00e9s dans des conditions inhumaines. Il a ensuite \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 avec un ordre de quitter le territoire<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<div class=\"entry-content\">\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/map_361_Des-mort-d91373ec-307f2.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-6797 size-full aligncenter\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/map_361_Des-mort-d91373ec-307f2.jpg\" alt=\"\" width=\"520\" height=\"411\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/map_361_Des-mort-d91373ec-307f2.jpg 520w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/map_361_Des-mort-d91373ec-307f2-300x237.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 520px) 100vw, 520px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Un nom invent\u00e9, un plongeon dans la mer et me voil\u00e0 enferm\u00e9 dans le centre pour immigr\u00e9s clandestins de Lampedusa. Il suffit de faire semblant d\u2019en \u00eatre un et en peu de temps, on se retrouve dans la prison o\u00f9 des milliers de personnes finissent chaque ann\u00e9e leur voyage et o\u00f9 aucun observateur ni aucun journaliste ne peut entrer. La voie la plus rapide pour s\u2019infiltrer dans le bagne de l\u2019Union Europ\u00e9enne est la suivante: on se jette des rochers et on reste quelques heures dans la flotte. Si on ne veut pas partir de la Libye et risquer de couler dans une \u00e9pave surcharg\u00e9e, il n\u2019y a pas d\u2019alternative. Alors voil\u00e0: je me suis choisi un nom \u00e9tranger et un stratag\u00e8me emprunt\u00e9 \u00e0 Papillon, le film mythique de 1973: pour fuir le bagne de Cayenne, le vrai, Steve McQueen se jette des rochers et confie sa peau \u00e0 l\u2019oc\u00e9an, agripp\u00e9 \u00e0 un radeau de fortune. La seule diff\u00e9rence notable, c\u2019est qu\u2019ici il ne s\u2019agissait pas de s\u2019\u00e9chapper, mais de se faire prendre. Et c\u2019est ce qui m\u2019est arriv\u00e9: rep\u00each\u00e9 par un automobiliste, captur\u00e9 par les carabiniers sur le lit des premiers secours et rel\u00e2ch\u00e9 une semaine plus tard, le soir du vendredi 30 septembre. Libre, libre de partir travailler dans n\u2019importe quelle ville d\u2019Europe, comme clandestin, malgr\u00e9 mes pr\u00e9c\u00e9dents judiciaires et une condamnation en 2004. Ainsi commence et finit le journal de 8 jours d\u2019emprisonnement dans l\u2019enfer de Lampedusa. Le prix \u00e0 payer pour assister en premi\u00e8re ligne aux humiliations, abus, violences et \u00e0 tout ce que l\u2019Italie a toujours cach\u00e9 aux inspections du Parlement Europ\u00e9en et aux Nations Unies. Ce fut aussi l\u2019occasion de vivre l\u2019immense solitude d\u2019hommes, de femmes et d\u2019enfants qui, pour rendre leur vie un peu meilleure, ont affront\u00e9 le d\u00e9sert, les trafiquants, les temp\u00eates et qui, une fois qu\u2019ils ont d\u00e9barqu\u00e9, doivent affronter la loi qu\u2019ils devraient respecter.<\/p>\n<p>Vendredi 23 septembre<\/p>\n<p>Ce soir-l\u00e0, la M\u00e9diterran\u00e9e souffle doucement. Sous le ciel sans lune, on ne voit pas l\u2019eau. On n\u2019en entend que le son, deux ou trois m\u00e8tres sous les rochers. Avant de sauter, il faut d\u2019abord se synchroniser avec le rythme de la mer. Entrer dans l\u2019eau quand le flux est \u00e0 son plus haut, exploiter le ressac et s\u2019\u00e9loigner le plus vite possible des rochers. Un\u2026 Deux\u2026 A trois, le froid d\u00e9j\u00e0 m\u2019envahit le corps: \u00e0 partir de ce moment, je suis Bilal Ibrahim el Habib, n\u00e9 le 9 septembre 1970 dans le village imaginaire d\u2019Assalah, district d\u2019Aqrah, au Kurdistan irakien. Sur les rochers, il ne reste rien de moi. J\u2019ai cach\u00e9 mes chaussures et mes chaussettes sous quatre cailloux. Et m\u00eame le rotweiller sauvage qui avait d\u00e9cid\u00e9 de me suivre et de passer la soir\u00e9e en ma compagnie, s\u2019en va, un peu perplexe. Bilal n\u2019a pas grand\u2019chose avec lui. Il n\u2019a qu\u2019un pantalon de toile noire, un boxer, une chemise de coton, un sweat bleu, un \u00e9pais polar et un gilet de sauvetage avec une inscription en arabe. Sur la poitrine, Bilal porte un sac de sport. Dedans, il y a trois bo\u00eetes de sardine \u201cProduct of Morocco\u201d, trois sandwiches d\u00e9sormais en bouillie, une bouteille d\u2019eau et deux vieilles savates en plastique. Mais ce sac, gonfl\u00e9 d\u2019air, l\u2019aide d\u00e9sormais \u00e0 flotter. C\u2019est la nuit id\u00e9ale pour se jeter dans l\u2019eau sans se faire voir. Le ciel renvoie les lumi\u00e8res et les bruits du festival musical de Claudio Baglioni. La plupart des touristes, les habitants et les patrouilles de policiers et de carabiniers sont au spectacle. Et Bilal peut nager tranquillement jusqu\u2019au promontoire o\u00f9 brillent les fen\u00eatres d\u2019une villa. Il y a un va-et-vient de jeunes gens, de voitures et de scooters. Et avant que quelqu\u2019un ne se pr\u00e9occupe du rescap\u00e9 de la mer, il se passe au moins quatre heures et demi.<\/p>\n<p>Les gens de Lampedusa et les infirmi\u00e8res des premiers secours lui ont montr\u00e9 toute leur g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, mais \u00e0 pr\u00e9sent Bilal est dans la voiture des carabiniers. Les phares illuminent une route sans sortie pr\u00e8s de l\u2019a\u00e9roport. Puis une grille sur la droite, d\u00e9cor\u00e9e de fil de fer barbel\u00e9. Un carabinier ouvre, habill\u00e9 d\u2019une tenue anti-\u00e9meute et amphibie, un r\u00e9volver au c\u00f4t\u00e9. Il est deux heures et demi. M\u00eame si, selon la loi, il reste un citoyen libre, Bilal ne peut d\u00e9sormais plus s\u2019en aller . \u201cLes premiers secours nous ont confi\u00e9 \u00e7a,\u201d dit le militaire descendu de la voiture \u00e0 son coll\u00e8gue. Bilal est accompagn\u00e9, t\u00eate baiss\u00e9e, jusqu\u2019\u00e0 un petit vestibule o\u00f9 attendent d\u2019autres carabiniers et un jeune homme avec les insignes de la Misericordia, l\u2019association qui est cens\u00e9e g\u00e9rer le centre de Lampedusa. Le jeune homme lui offre un verre d\u2019eau et quatre croissants dans leur emballage de plastique. Puis il \u00f4te d\u2019un sac une chemise de coton et une tenue de gymnastique: \u201cMets \u00e7a, tu auras plus chaud,\u201d dit-il. \u201cComment t\u2019appelles-tu? D\u2019o\u00f9 viens-tu?\u201d veut savoir un carabinier. \u201cI don\u2019t understand\u201d, r\u00e9pond Bilal, je ne comprends pas. La question est repos\u00e9e dans un anglais de fortune. \u201cKurdistan? Mais tu es plus blanc que moi! Comment peux-tu \u00eatre Kurde?\u201d demande un carabinier tr\u00e8s bronz\u00e9. Bilal tient les yeux baiss\u00e9s sur ses godasses us\u00e9es et \u00e9coute la voix qui dit \u201cUn Kurde qui parle anglais. Ouais, c\u2019est \u00e7a. Ce serait pas plut\u00f4t un journaliste de la CNN qui cherche \u00e0 s\u2019infiltrer ici?\u201d \u201cAh, ou m\u00eame un journaliste italien, peut-\u00eatre?\u201d \u201cMais non, les Italiens ne font pas des trucs comme \u00e7a,\u201d reprend la premi\u00e8re voix. Passage dangereux. \u201cBilal you must tell ze verity\u201d, hurle un carabinier, tu dois dire la v\u00e9rit\u00e9. \u201cZe verity, understand? Sinon, bam bam,\u201d et il mime les baffes. Verity? En anglais, la v\u00e9rit\u00e9 se dit truth. Est-ce une erreur ou un pi\u00e8ge? \u201cViens, Bilal,\u201d appelle le gar\u00e7on de la Misericordia. Il tra\u00eene un matelas de caoutchouc mousse pris sur une pile. Il l\u2019installe dans le couloir, entre une file de chiottes relativement propres et la porte d\u2019un autre cabinet d\u00e9gueulasse. Puis, il le recouvre avec un drap en papier. \u201cCette nuit, on le fera dormir ici,\u201d dit le jeune homme aux carabiniers. Un autre immigr\u00e9 ronfle dans sa couverture, emball\u00e9 comme une momie. Et \u00e0 travers une porte \u00e0 demi ferm\u00e9e on aper\u00e7oit les silhouettes de dizaines de femmes couch\u00e9es sur le sol, et aussi d\u2019un enfant. Quand Bilal revient du cabinet, suivi en permanence par un carabinier, il retrouve sa place occup\u00e9e. Plus de 200 mouches ont estim\u00e9 que ce drap blanc et frais \u00e9tait fait pour elles. Mais ce sont des mouches \u00e9duqu\u00e9es. Lorsque Bilal arrive, elle se l\u00e8vent et se reposent sur lui une fois couch\u00e9. Tenter de les chasser est peine perdue. Du sol monte une forte odeur d\u2019urine. La lumi\u00e8re du plafond ne s\u00e9teint jamais. Les carabiniers rient et parlent \u00e0 voix haute toute la nuit. Il est difficile de dormir. Et puis, il y a le probl\u00e8me de la couleur de peau. Il faut inventer une explication cr\u00e9dible avant demain matin. Peut-\u00eatre que celle-ci conviendra: le papa de Bilal \u00e9tait Kurde, mais sa maman \u00e9tait Bosniaque.<\/p>\n<p>Samedi 24 septembre<\/p>\n<p>L\u2019aube s\u2019annonce avec un froid assourdissant. Dans son demi-sommeil, Bilal entend le bruit d\u2019un aspirateur. Ou peut-\u00eatre d\u2019une cireuse? Non, le bruit est trop fort. La puanteur r\u00e9soud le myst\u00e8re: ce sont des exhalaisons de Gasoil, le carburant des avions. Et ce bruit, c\u2019est l\u2019a\u00e9roport tout pr\u00e8s. Quand les Airbus manoeuvrent, les moteurs sont orient\u00e9s exactement vers les fen\u00eatres des pi\u00e8ces o\u00f9 dorment les immigr\u00e9s. Il fait encore sombre, mais ils sont d\u00e9sormais tous bien \u00e9veill\u00e9s. De la pi\u00e8ce des femmes sortent des jeunes Erythr\u00e9ennes ou Ethiopiennes. D\u2019autres sortent par une seconde porte. Il y a aussi une femme visiblement enceinte. Le compte est vite fait: adolescentes et adultes toutes ensemble doivent \u00eatre une cinquantaine. En plus de Bilal et de l\u2019autre qui dort dans le couloir. Il n\u2019y a qu\u2019un seul WC, quatre douches et quelques lavabos. Les carabiniers refusent que l\u2019on utilise leurs chiottes \u00e0 la turque qui sont les seules \u00e0 sentir l\u2019eau de javel. Pour \u00e9viter les questions et les probl\u00e8mes, Bilal fait semblant de dormir encore. Mais il observe, il \u00e9coute. Il y a des carabiniers et des policiers autour de lui qui se demandent s\u2019il est vraiment Kurde. Les jeunes femmes africaines passent leur temps \u00e0 se faire des tresses. L\u2019une d\u2019elles, qui ne doit pas avoir plus de vingt ans, a les ongles \u00e0 moiti\u00e9 vernis. La partie sup\u00e9rieure est embellie d\u2019un l\u00e9ger voile nacr\u00e9, la partie inf\u00e9rieure n\u2019a visiblement plus b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de soin depuis un moment. Peut-\u00eatre la diff\u00e9rence co\u00efncide-t-elle avec le d\u00e9but de son voyage\u2026 Dehors, dans le petit vestibule, pendent les chaussures, les pantalons et les chemises des derni\u00e8res arriv\u00e9es. Hier soir ont d\u00e9barqu\u00e9 161 immigr\u00e9s, puis 37 autres, et puis Bilal. Il y a un livre du Coran qui s\u00e8che sur le sol. \u201cBilal,\u201d hurle une voix forte. \u201cToi!\u201d dit un policier. Et de la main, il lui fait comprendre qu\u2019il faut le suivre.<\/p>\n<p>Le bureau des identifications de la police est une grande pi\u00e8ce avec quatre bureaux. Bilal, ils le font asseoir au fond \u00e0 droite. Devant lui, deux policiers en civil, un ordinateur et un jeune homme au visage de type berb\u00e8re. C\u2019est un interpr\u00e8te: \u201cTu parles arabe?\u201d demande-t-il en arabe. \u201cOui.\u201d \u201cD\u2019o\u00f9 viens-tu?\u201d \u201cDu Kurdistan. Mais je voudrais continuer en anglais, l\u2019arabe n\u2019est pas ma langue, les Arabes ont occup\u00e9 ma terre,\u201d r\u00e9pond Bilal. Choisir une langue est le premier sur la liste des \u201cDroits des immigr\u00e9s\u201d \u00e9crits sur un papier de la Pr\u00e9fecture d\u2019Agrigente et affich\u00e9s dans le couloir. A l\u2019interrogatoire se joint une jeune femme que les autres appellent \u201cdoctoressa\u201d et qui porte une chemise appropri\u00e9e du style de l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine. Elle veut tout savoir. Bilal raconte qu\u2019il veut aller en Allemagne. Il raconte qu\u2019il est rest\u00e9 enferm\u00e9 dans un container en Turquie, qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 sur un bateau de commerce et puis sur un canot \u00e0 moteur \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de la c\u00f4te italienne. Puis le canot s\u2019est bris\u00e9, a coul\u00e9 et Bilal s\u2019est sauv\u00e9 \u00e0 la nage. Ils veulent savoir ce qu\u2019il est \u00e9crit sur son gilet de sauvetage. \u201cIl est \u00e9crit \u201cLe Bonheur III\u201d. C\u2019est peut-\u00eatre le nom d\u2019un navire,\u201d explique l\u2019interpr\u00e8te. \u201cTu sais ce qu\u2019il est \u00e9crit?\u201d demande la doctoresse, toujours en anglais. \u201cSi, as Soror, le bonheur: nous sommes tous venus en Europe pour le trouver.\u201d Bilal doit r\u00e9p\u00e9ter trois fois l\u2019histoire de son voyage. Ils cherchent des contradictions dans ses diff\u00e9rentes versions. Ils tentent de le pi\u00e9ger: \u201cSi tu es Kurde, tu parles l\u2019Urdu.\u201d \u201cNon, l\u2019Urdu est une langue du Pakistan.\u201d Puis, ils se f\u00e2chent: \u201cTu ne peux pas venir de Turquie, tu dois \u00eatre venu de la Libye. Cette inscription en arabe le prouve. Nous allons te renvoyer \u00e0 Gheddafi,\u201d promet la doctoresse. \u201cSi on le laissait l\u00e0 un moment avant de l\u2019emmener dans la salle de torture?\u201d demande un policier costaud qui vient de rejoindre le groupe. Mais ce n\u2019est peut-\u00eatre qu\u2019un truc pour voir si Bilal parle italien ou pour lui faire peur. L\u2019interrogatoire prend ensuite un tour plus humain. La doctoresse prend le t\u00e9l\u00e9phone et se f\u00e2che contre les carabiniers qui l\u2019ont enlev\u00e9 aux services des premiers secours parce qu\u2019ils n\u2019ont pas fait de proc\u00e8s verbal et que personne ne sait o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 rep\u00each\u00e9 et qui l\u2019a amen\u00e9 au centre. \u201cDites \u00e0 l\u2019adjudant qu\u2019il n\u2019est qu\u2019un con,\u201d conclut-elle. Apr\u00e8s l\u2019interrogatoire, il faut prendre les empreintes digitales. Les doigts et la paume des mains sont pos\u00e9s sur la vitre rouge d\u2019un scanner et les empreintes sont automatiquement enregistr\u00e9es. Dehors, 21 adolescents attendent leur tour. Ils ont entre 15 et 20 ans. En groupe, on dirait une classe de lyc\u00e9ens en ballade. Ils viennent tous de Kerouane, en Tunisie; ils sont tous voisins, ils sont tous partis sur le m\u00eame bateau. Bilal n\u2019a pas le temps de s\u2019asseoir pr\u00e8s d\u2019eux. Un policier lui donne un billet avec un num\u00e9ro matricule, 001, puis le confie aux carabiniers. Ils le portent devant une grande grille verte encadr\u00e9e de rouleaux de barbel\u00e9s. Un autre carabinier ouvre le cadenas, puis d\u00e9fait le verrou et la grille se referme sur Bilal.<\/p>\n<p>Des centaines d\u2019immigr\u00e9s sont assis sur l\u2019asphalte, par files de dix entre deux baraques pr\u00e9fabriqu\u00e9es et quatre containers. \u201cAujourd\u2019hui, nous en sommes \u00e0 447,\u201d a dit quelqu\u2019un dans le bureau de police. Les carabiniers crient et rient. Sur leur uniforme, ils portent le rouge distinctif d\u2019une section des Brigades Mobiles. \u201cVa dans le fond, allez, allez!\u201d, hurle un des militaires. Bilal va se mettre derri\u00e8re les autres, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un bonhomme d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es, petit et maigre, qui porte le t-shirt de Bergkamp, et deux jeunes gar\u00e7ons \u00e9gyptiens. Deux ruisseaux de liquide violac\u00e9 sortent d\u2019une porte \u00e0 droite et glissent entre les pieds de ceux des derni\u00e8res files. Le liquide pue l\u2019urine et l\u2019excr\u00e9ment. \u201cAssis,\u201d hurle un des carabiniers, \u201cSit down.\u201d \u201cMais c\u2019est d\u00e9gueulasse, ici derri\u00e8re,\u201d dit un de ses coll\u00e8gues, un jeune type \u00e0 l\u2019accent napolitain. \u201cL\u2019adjudant a dit de les faire asseoir. Sit down,\u201d crie plus fort le premier. Et de prendre un immigr\u00e9 par les \u00e9paules, lui frottant les oreilles avec ses gants de peau. Bilal et les autres s\u2019\u00e9taient accroupis sur les chevilles pour ne pas se salir dans le liquide. mais \u00e7a ne suffit pas aux carabiniers. Pour \u00e9viter les coups, il faut s\u2019asseoir dans le bain. Tout devant, l\u2019interpr\u00e8te berb\u00e8re et un policier en civil appellent les prochains qui quitteront le camp. Un avion s\u2019appr\u00eate \u00e0 partir pour le Centre de s\u00e9jour temporaire (CPT) de Bari, ou peut-\u00eatre pour la Libye. Personne n\u2019explique rien. Le carabinier avec ses gants de peau tente en la frappant de fermer la porte d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9chappent les ruisseaux. Puis il se place strat\u00e9giquement et, toujours avec ses gants, vient frotter les oreilles de celui qui est appel\u00e9 par l\u2019interpr\u00e8te. Quand il doit repasser devant lui pour aller prendre ses quelques affaires rang\u00e9es dans son baraquement, il se prend une nouvelle tourn\u00e9e de frottements qui fait rire aussit\u00f4t le carabinier avec ses lunettes et son teint p\u00e2le. Ses coll\u00e8gues rient avec lui. Nouveaux frottis sur les oreilles. Pour eux, ce n\u2019est qu\u2019un jeu. L\u2019interpr\u00e8te et le policier font semblant de ne rien voir. Mais dans les rangs, assis par terre, les gar\u00e7ons, les hommes, murmurent de col\u00e8re. \u201cSale pute d\u2019Italien, encul\u00e9,\u201d souffle le maigrichon habill\u00e9 en Bergkamp.<\/p>\n<p>Ca ne ressemble en rien \u00e0 un centre d\u2019accueil. On n\u2019y retrouve m\u00eame plus le semblant de respect que les policiers du bureau d\u2019identification avaient finalement conserv\u00e9. Bilal et tous les autres doivent rester assis, jambes repli\u00e9es, pendant plus d\u2019une heure parce qu\u2019apr\u00e8s l\u2019appel, on reste en file pour le repas de midi. Une assiette de plastique avec des p\u00e2tes et du thon, une autre avec des morceaux de poissons frits (sans doute) et des l\u00e9gumes sauce aigre-douce, un petit pain, une pomme et une bouteille de deux litres d\u2019eau \u00e0 partager en deux sans verre. Une occasion pour faire connaissance, mais aussi un risque si quelqu\u2019un a une maldie contagieuse. Bilal n\u2019a pas encore eu de visite m\u00e9dicale. On mange dehors, sous un soleil br\u00fblant, le pain et la pomme pos\u00e9s sur le sol ou sur les murets. L\u2019apr\u00e8s-midi, il faut trouver un endroit o\u00f9 se prot\u00e9ger de la chaleur. Les lits superpos\u00e9s sont tous occup\u00e9s. On dort jusqu\u2019\u00e0 dix sur les tables de la cantine. Aucun assistant social de la Misericordia n\u2019explique \u00e0 Bilal ce qu\u2019il doit faire. Derri\u00e8re la cantine-dortoir, il y a quelques matelas laiss\u00e9s par ceux qui viennent de partir. Si on regarde un peu mieux, on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019ils sont plein d\u2019insectes minuscules, peut-\u00eatre des puces. Et Bilal n\u2019a pas conserv\u00e9 ses draps en papier pour se prot\u00e9ger un peu, parce qu\u2019un policier lui avait dit de les laisser dehors et que les gens de la Misericordia les lui rendrait une fois derri\u00e8re les grilles. Mais ce n\u2019\u00e9tait pas vrai. Bilal s\u2019effondre endormi sous le soleil, se prot\u00e9geant la t\u00eate avec la serviette \u00e9ponge qu\u2019on lu a donn\u00e9 en guise de couverture. Un Egyptien le r\u00e9veille: \u201cHe! ashara-ashara.\u201d Ashara? En arabe, \u00e7a signifie dix. \u201cAshara-ashara,\u201d hurlent des carabiniers entr\u00e9s dans le camp avec des matraques Tonfa au ceinturon. Il faut retourner s\u2019asseoir dans les ruisseaux de pisse. En rang par dix, \u201cashara, ashara.\u201d Il va y avoir un autre transfert. Cette fois, l\u2019avion d\u2019Alitalia part pour Crotone. On appelle le passeur \u00e9gyptien de Rosetta qui a conduit le canot des 161 personnes arriv\u00e9es la veille au soir. Le teint clair, les cheveux noirs abondants. Dans sa saccoche, on a trouv\u00e9 (et laiss\u00e9) cinq mille euros en liquide: le prix de son travail. \u201cCelui-l\u00e0, c\u2019est la troisi\u00e8me fois qu\u2019il se retrouve \u00e0 Lampedusa, cette ann\u00e9e,\u201d note un sous-officier des carabiniers. Quelqu\u2019un devrait pouvoir expliquer comment il se fait qu\u2019il ne reste pas plus de 24 heures \u00e0 Lampedusa cette fois.<\/p>\n<p>Avant le soir, le bureau des identifications d\u00e9couvre que les empreintes de Bilal correspondent \u00e0 celles d\u2019un autre immigr\u00e9: Roman Ladu, n\u00e9 \u00e0 Bucharest le 29 d\u00e9cembre 1970. C\u2019est le nom que j\u2019ai utilis\u00e9 en 2000 pour entrer dans le CPT de la Via Corelli \u00e0 Milan, qui a d\u00fb fermer ensuite \u00e0 cause des conditions pr\u00e9caires de d\u00e9tention. L\u2019ordinateur, cependant, ne signale pas aux policiers que Roman Ladu est en r\u00e9alit\u00e9 un journaliste. Et peut-\u00eatre pas non plus que le journaliste, alias Roman Ladu, a \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 et condamn\u00e9 \u00e0 20 jours de prison \u00e0 cause de cette enqu\u00eate. Ainsi Bilal, v\u00e9ritable repris de justice, poursuit-il son s\u00e9jour. \u201cTu es Roumain et tu parles italien,\u201d persiste un inspecteur en civil. Un de ses coll\u00e8gues s\u2019approche et demande \u201cCe face?\u201d, Comment vas-tu en roumain. Puis, il murmure \u00e0 l\u2019oreille de Bilal: \u201cPizda, pizda, pizda, pizda, pizda, pizda\u2026\u201d Une mani\u00e8re peu \u00e9l\u00e9gante utilis\u00e9e en Roumanie et ailleurs pour appeler l\u2019appareil g\u00e9nital f\u00e9minin. Le regard de Bilal reste fix\u00e9 dans le vide. Ils r\u00e9essaient de le coincer avec un interpr\u00e8te marocain qui conclut \u00e0 la fin: \u201cJe ne crois pas qu\u2019il soit Roumain. Il parle l\u2019arabe, mais il continue \u00e0 demander que l\u2019interrogatoire se fasse en anglais.\u201d<\/p>\n<p>Dimanche 25 septembre<\/p>\n<p>Bilal a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019aller aux toilettes de nuit. Les toilettes sont une exp\u00e9rience inoubliable. Le pr\u00e9fariqu\u00e9 qui les abrite est divis\u00e9 en deux sections. Dans l\u2019une, huit douches avec des d\u00e9charges bouch\u00e9es, quarante lavabos. Et huit chiottes \u00e0 la turque dont trois qui d\u00e9bordent jusqu\u2019au bord d\u2019une p\u00e2te cr\u00e9meuse: la source de nos deux ruisseaux. L\u2019autre section poss\u00e8de cinq WC dont deux sans chasse d\u2019eau, cinq douches et huit \u00e9viers. Des robinets sort une eau sal\u00e9e. Il n\u2019y a pas de porte, ni d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, ni d\u2019intimit\u00e9. Tout se fait devant les autres. Chacun se d\u00e9brouille comme il peut avec son essuie-main. Il n\u2019y a pas non plus de papier de toilette, il faut utiliser les mains. Et puis, il vaut mieux y aller la nuit, parce que de jour le niveau des eaux sur le sol est plus haut que l\u2019\u00e9paisseur des savates et les pieds y baignent. Se laver les pieds dans les lavabos avant de sortir \u00e9tait aussi un probl\u00e8me: \u00e0 peine en a-t-on \u00f4t\u00e9 les pieds, que les savates commencent \u00e0 flotter et \u00e0 suivre le courant. Pourtant, le 15 septembre, le membre du parti de la Ligue du Nord, Mario Borghezio, guidant une d\u00e9l\u00e9gation d\u2019europarlementaires, a dit que le centre de Lampedusa \u00e9tait un h\u00f4tel cinq \u00e9toiles et qu\u2019il y habiterait volontiers. Ce jour-l\u00e0, le minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur n\u2019y avait laiss\u00e9 que 11 d\u00e9tenus et la m\u00eame semaine les trafiquants avaient d\u00e9vi\u00e9 la route de leurs canots jusqu\u2019en Sicile. Qui sait, peut-\u00eatre dans l\u2019appartement de Borghezio est-il normal que le sol soit couvert des relents des toilettes. Mais la plus grande partie des immigr\u00e9s enferm\u00e9s ici viennent de maisons propres dans lesquelles on se d\u00e9place principalement pieds nus.<\/p>\n<p>Le petit d\u00e9je\u00fbner est compos\u00e9 d\u2019un verre de lait froid, de deux croissants et de la bouteille d\u2019eau \u00e0 partager en deux. A l\u2019ashara-ashara du matin, les carabiniers s\u2019aper\u00e7oivent qu\u2019il manque cinq personnes. Mais apr\u00e8s un rapide conciliabule, ils d\u00e9cident de ne pas le signaler. Impossible de savoir qui s\u2019est \u00e9chapp\u00e9, parce qu\u2019ils ne font pas l\u2019appel: les d\u00e9tenus sont seulement compt\u00e9s. A mi-hauteur de la cl\u00f4ture qui nous s\u00e9pare de l\u2019a\u00e9roport, juste derri\u00e8re un des poteaux qui supportent les cam\u00e9ras \u00e0 circuit ferm\u00e9, le fil barbel\u00e9 a \u00e9t\u00e9 coup\u00e9. Et sur le poteau sont rest\u00e9s accroch\u00e9s deux noeuds coulants d\u2019\u00e9toffe blanche, probablement attach\u00e9s l\u00e0 pour faciliter la prise de celui qui s\u2019est faufil\u00e9 au-dessus de la barri\u00e8re. Les carabiniers comptent une seconde fois et nous font rasseoir tous sous le soleil. On reste ainsi pendant des heures parce qu\u2019il y a un autre transfert. Ils font partir tous les Erythr\u00e9ens et les Ethiopiens arriv\u00e9s le lundi 19. Parmi eux, toute une famille de fr\u00e8res et de cousins, les Abraham. Ils se sont \u00e9chapp\u00e9s de l\u2019Erythr\u00e9e pour ne pas \u00eatre envoy\u00e9s au front, et veulent continuer \u00e0 \u00e9tudier en Europe. L\u2019un d\u2019eux, Youssef, est un jeune espoir de l\u2019athl\u00e9tisme: il a continu\u00e9 \u00e0 s\u2019entra\u00eener dans le centre, tous les matins vers six heures. Il y a beaucop de mineurs, enferm\u00e9s depuis une semaine avec les adutes. Un carabinier leur montre un gros gsm et certains se couvrent les yeux avec leurs mains. Bilal ne sait pas pourquoi. Ahmed Ibrahim a une infection intestinale depuis plusieurs jours. Il demande \u00e0 aller aux toilettes et apr\u00e8s quelques minutes les carabiniers lui donnent l\u2019autorisation la permission de se lever. Il reste assez longtemps aux toilettes. \u201cMais il est revenu, celui qui est parti aux toilettes?\u201d demande un des militaires. \u201cEh, non, il n\u2019est pas revenu. Je vais faire un petit tour maintenant.\u201d D\u2019autres demandent ensuite pour aller aux toilettes, mais les carabiniers ne donnent plus la permission d\u2019y aller. Apr\u00e8s presqu\u2019une demi-heure, Ahmed Ibrahim r\u00e9appara\u00eet en sueur et \u00e9puis\u00e9. \u201cToi,\u201d lui hurle le carabinier qui jouait avec son gsm, \u201cTu n\u2019es qu\u2019un salaud.\u201d Ahmed le regarde, effray\u00e9. \u201cTu es un salaud. Va t\u2019asseoir et ne te l\u00e8ve plus.\u201d Ses coll\u00e8gues s\u2019esclaffent. Finalement, ils sont 150 \u00e0 partir, peut-\u00eatre pour le Centre de Caltanissetta. On se rel\u00e8ve et on se rassied aussit\u00f4t apr\u00e8s pour l\u2019ashara-ashara du repas de midi. Bilal est d\u00e9sormais dans la troisi\u00e8me file. Une autre attente, longue, assis ou accroupis. S\u2019approche le carabinier au gros gsm. C\u2019est le moins costaud des trois carabiniers. Il a les cheveux noirs soign\u00e9s, un naevus bien visible sur la joue droite, un bracelet en argent et un en cuir avec une m\u00e9daille dor\u00e9e sur le poignet droit, et une montre avec bracelet en peau au poignet gauche. Apr\u00e8s avoir fait entendre un peu de musique techno, il enfonce une autre touche et le gsm commence \u00e0 haleter. Il se baisse et montre l\u2019\u00e9cran aux mineurs assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Bilal. Ce sont des images de film porno d\u00e9charg\u00e9es sans doute sur internet. Le carabinier se rel\u00e8ve et sourit: \u201cEt apr\u00e8s, shampoing,\u201d annonce-t-il aux mineurs mimant le geste de la masturbation. Les jeunes gens rient. Puis, il se baisse de nouveau pr\u00e8s la premi\u00e8re file, se prom\u00e8ne tout le long en intimant \u00e0 tous de regarder dans sa direction. Un homme d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es se couvre les yeux avec les mains. C\u2019est celui qui la veille au soir guidait la pri\u00e8re sur le marche-pied servant de mosqu\u00e9e. C\u2019est un musulman pratiquant et il ne veut pas regarder. Le carabinier au naevus lui enl\u00e8ve les mains des yeux: \u201cMais regarde donc, que tu apprennes quelque chose,\u201d dit-il lui fourrant l\u2019\u00e9cran devant le nez. Le jeune homme se tourne, regarde Bilal avec des grands yeux lumineux. Un carabinier plaisante derri\u00e8re son dos avec son coll\u00e8gue: \u201cMais laisse tomber, tu vois bien que c\u2019est un p\u00e9d\u00e9.\u201d<\/p>\n<p>Arrive le sous-officier commandant le camp, un caporal-chef qui se balade dans ses temps libres avec un bandana, une chemise longue et un pantalon qui va jusqu\u2019aux mollets. Et les probl\u00e8mes ne sont pas finis. Le caporal-chef veut se faire faire une photo devant les d\u00e9tenus. Il crie \u201cItalie!\u201d et tous doivent lever le pouce droit et r\u00e9pondre \u201cUn\u201d. \u201cEn avant,\u201d dit un autre carabinier, \u201cCelui qui ne r\u00e9pond pas \u201cun\u201d ne mange pas.\u201d Bilal ne r\u00e9pond pas et ne l\u00e8ve pas non plus le bras. Le carabinier le voit. Bilal le fixe droit dans les yeux et le carabinier laisse tomber.<\/p>\n<p>Peu apr\u00e8s, la police ram\u00e8ne Bilal dans le bureau. Mais ce n\u2019est pas pour un interrogatoire. Deux inspecteurs, gentils et respectueux, lui font endosser le gilet de sauvetage qu\u2019ils avaient gard\u00e9 la nuit de son d\u00e9barquement. Ils veulent simplement faire une photo souvenir avec lui. L\u2019un se met \u00e0 droite, l\u2019autre \u00e0 gauche. \u201cBilal, smile,\u201d Souris. A partir de ce moment, plus personne ne s\u2019occupera plus de l\u2019identit\u00e9 de l\u2019\u00e9trange immigr\u00e9 kurde. Une journ\u00e9e passe. Sur une cour de caillous pointus, on joue au football. Tous les joueurs n\u2019ont pas de chaussures. La moiti\u00e9 des joueurs, ainsi, porteront une chaussure droite, les autres une gauche, et les gardiens de but restent pieds nus. Peu avant le repas de midi, retombe le silence, sans pr\u00e9venir. Un autocar et une ambulance d\u00e9chargent 21 immigr\u00e9s noirs. Ils sont \u00e9puis\u00e9s, affam\u00e9s, dess\u00e9ch\u00e9s et br\u00fbl\u00e9s par le soleil. Ils passent devant la grille et devant les regards des d\u00e9tenus fix\u00e9s sur leur souffrance. Ils sont photographi\u00e9s, enregistr\u00e9s, d\u00e9pouill\u00e9s et fouill\u00e9s. Ils re\u00e7oivent un th\u00e9 chaud, un croissant, un essuie-main et, ceux qui ont les v\u00eatements us\u00e9s, un uniforme. Ils ne peuvent pas rester debout. Mais apr\u00e8s une demi-heure, la grille s\u2019ouvre et, par groupes de six, ils sont envoy\u00e9s dans notre prison. Ils ne savent pas o\u00f9 aller et chancellent. Deux d\u2019entre eux n\u2019ont pas de chaussures et, quand ils voient les cabinets, reviennent vers la porte pour en demander. Cherriere, un Franco-arabe suspect\u00e9 d\u2019\u00eatre l\u2019un des plus importants passeurs de la M\u00e9diterran\u00e9e, parvient \u00e0 imposer aux carabiniers de servir les derniers arriv\u00e9s avant les autres. Cherriere est un v\u00e9ritable m\u00e9diateur culturel: les carabiniers et la police l\u2019appellent souvent pour se faire aider en arabe ou pour dissiper les tensions. Le m\u00e9decin a envoy\u00e9 derri\u00e8re nos grilles un homme atteint par la gale. Il ne parvient pas \u00e0 s\u2019asseoir sur ses plaies, mais les militaires insistent pour qu\u2019il s\u2019asseye comme les autres. Le dernier entr\u00e9 doit avoir une insolation parce qu\u2019il continue \u00e0 dodeliner. Les carabiniers le font aller d\u2019avant en arri\u00e8re trois fois. \u201cDepuis quand n\u2019a-t-il plus bu, celui-l\u00e0,\u201d rit un militaire. Bilal et Cherriere obtiennent qu\u2019il soit mis dans la premi\u00e8re file avec ses compagnons de voyage. Puis un carabinier parle de Bilal, certain que ce dernier ne le comprend pas: \u201cCelui-l\u00e0 ferait mieux d\u2019apprendre \u00e0 s\u2019occuper de ses couilles.\u201d Mais pour les godasses, rien \u00e0 faire. \u201cLes chaussures, nous les avons donn\u00e9es \u00e0 tout le monde, dites \u00e0 ces deux-l\u00e0 qu\u2019ils ne doivent pas se casser le cul,\u201d grogne le chef de service de la Misericordia, un homme aux cheveux blancs, tr\u00e8s diff\u00e9rent d\u2019Angelo, d\u2019Andrea ou du cuisinier, des jeunes gens toujours disponibles m\u00eame s\u2019ils travaillent ferme toute la journ\u00e9e. Et les deux restent nus pieds. Apr\u00e8s le repas, les derniers arriv\u00e9s regardent la route entre la Libye et Lampedusa trac\u00e9e sur le pr\u00e9fabriqu\u00e9 \u00e0 l\u2019entr\u00e9e: \u201cNous ne pouvions plus nous orienter et nous sommes rest\u00e9s en mer pendant sept jours. Ma femme disait: we gonna die, nous allons mourir. Mais je lui disais: non, Dieu nous emm\u00e8nera jusqu\u2019en Europe.\u201d Ils sont presque tous chr\u00e9tiens. avant d\u2019aller dormir, ils entonnent un gospel de remerciement dans l\u2019ombre d\u2019une chambr\u00e9e. Impossible de retenir ses larmes\u2026<\/p>\n<p>Lundi 26 septembre.<\/p>\n<p>Bilal a finalement trouv\u00e9 un lit o\u00f9 dormir. M\u00eame matelas de caoutchouc et m\u00eame couverture utilis\u00e9e par qui sait combien de personnes, dans une pi\u00e8ce avec les passeurs \u00e9gyptiens et quelques-uns de leurs passagers. Mais la nuit s\u2019ach\u00e8ve rapidement. Des lamentations r\u00e9veillent la chambr\u00e9e. On se l\u00e8ve en nombre et on va voir qui va mal. Ca vient peut-\u00eatre de la premi\u00e8re chambr\u00e9e. Mais en s\u2019approchant, les lamentations s\u2019av\u00e8rent en fait un chant jou\u00e9 faux: \u201cMais combien de temps encore. Je t\u2019entends \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de moi. Combien de temps encore\u2026\u201d Ca vient de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la grille: les carabiniers font un karaoke avec l\u2019ordinateur portable de la police. Il est quatre heures et demi du matin. C\u2019est le m\u00eame type qui hier montrait les sc\u00e8nes porno sur son t\u00e9l\u00e9phone. Il y a aussi le caporal-chef. On les voit de dos et ils ne se retournent pas. On retourne se coucher. Mais on ne r\u00e9ussit plus \u00e0 s\u2019endormir, parce qu\u2019il y a un airbus de la Windjet qui tourne et tourne \u00e0 basse altitude au-dessus de l\u2019a\u00e9roport. La tour de contr\u00f4le est \u00e9teinte et les pilotes attendent que quelqu\u2019un se r\u00e9veille pour leur permettre d\u2019atterrir.<\/p>\n<p>Juste apr\u00e8s le d\u00e9je\u00fbner, Bilal doit r\u00e9soudre un prob\u00e8me grave: faire savoir \u00e0 ses proches et \u00e0 la r\u00e9daction qu\u2019il est enferm\u00e9 dans le centre. Apr\u00e8s quatre jours de silence, il y a de quoi s\u2019inqui\u00e9ter. La possibilit\u00e9 de contacter la famille se trouve en deuxi\u00e8me ligne parmi les droits des immigr\u00e9s d\u2019apr\u00e8s l\u2019avis que la Pr\u00e9fecture d\u2019Agrigente a fait afficher dans les chambres et dans les toilettes. Mais chaque fois que Bilal ou un autre demandent pour recevoir ou acheter une carte t\u00e9l\u00e9phonique, le chef de service de la Misericordia r\u00e9pond: \u201cPas moi, le directeur.\u201d Ou \u201cBukara, demain.\u201d Ou: \u201cNe m\u2019emmerde pas.\u201d C\u2019est pour cela que certains des passeurs enferm\u00e9s depuis une semaine font des affaires en or en revendant \u00e0 20 euros des cartes qui en valent trois. Mais vu que personne ne peut sortir, qui les leur passe dans la prison? Bilal doit absolument t\u00e9l\u00e9phoner et ses tentatives pour le faire avec un fil de fer dans l\u2019appareil ne fonctionne pas. Une id\u00e9e: le 118 (les urgences en Italie) est gratuit. \u201cJ\u2019ai besoin d\u2019aide, je suis enferm\u00e9 dans un centre pour immigr\u00e9s et ils ne nous laissent pas t\u00e9l\u00e9phoner,\u201d dit Bilal en fran\u00e7ais. \u201cJe dois avertir ma famille, s\u2019il vous pla\u00eet. Je vous donne un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone italien. Appelez et dites que Bilal est vivant. Ca ne vous co\u00fbte m\u00eame pas un euro.\u201d Ce n\u2019est pas une blague: des centaines de p\u00e8res et de fils ont ici le m\u00eame besoin de t\u00e9l\u00e9phoner. Mais personne n\u2019est pr\u00eat \u00e0 leur faire cette faveur. Bilal r\u00e9essaie en faisant au hasard l\u2019un ou l\u2019autre num\u00e9ro vert. A la r\u00e9ception de la \u201cMadre segreta della Provincia di Milano\u201d, notamment. C\u2019est une association de centre-gauche. Ils seront peut-\u00eatre plus sensibles aux droits des immigr\u00e9s. Mais non, apr\u00e8s une demi-heure d\u2019insistance en anglais, la fille au t\u00e9l\u00e9phone invente pour se d\u00e9fendre une belle excuse: \u201cJe ne peux pas, la loi sur le terrorisme m\u2019interdit de faire ce type de d\u00e9marche.\u201d Personne ne se soucie des angoisses des immigr\u00e9s enferm\u00e9s dans ces prisons.<\/p>\n<p>Le soir, apr\u00e8s le repas, on se pr\u00e9pare \u00e0 une nouvelle nuit d\u2019enfer. A Lampedusa est encore arriv\u00e9e un canot \u00e0 la d\u00e9rive avec \u00e0 son bord 350 \u00e9trangers. Les policiers du bureau d\u2019identification et les employ\u00e9s de la Misericordia retournent au travail. Les carabiniers aussi sont pr\u00eats \u00e0 reprendre les fouilles. Mais ce soir c\u2019est le tour d\u2019une \u00e9quipe de personnes bienveillantes. Elle est command\u00e9e par un brigadier qui donne les ordres avec un accent napolitain. C\u2019est un homme aux cheveux gris, l\u00e9g\u00e8rement chauve. Chaque fois que c\u2019\u00e9tait son tour, aucun des hommes n\u2019a cri\u00e9 ou insult\u00e9 un immigr\u00e9. Et quand arrivent les premiers passagers du canot, les carabiniers se font comprendre par gestes, sans hurler.<\/p>\n<p>Mardi 27 septembre<\/p>\n<p>Journ\u00e9e humide. Nombreux sont les d\u00e9tenus \u00e0 avoir la peau du front et des mains pleines de piq\u00fbres. Les plus grandes sont des moustiques, les plus petites sans doutes des puces. Bilal, chaque fois qu\u2019il cherche \u00e0 traverser indemne les toilettes, pense \u00e0 la maison du d\u00e9put\u00e9 Borghezio. C\u2019est une journ\u00e9e d\u2019attente. Les transferts annonc\u00e9s hier sont report\u00e9s parce que la police doit d\u2019abord identifier les derniers arriv\u00e9s. C\u2019est le seul jour o\u00f9 seront nettoy\u00e9es les chambres. Un des employ\u00e9s de la Misericordia utilise la m\u00eame brosse dont il s\u2019est servi pour les eaux stagnantes des toilettes. On a aussi apport\u00e9 un aspirateur. Mais les salet\u00e9s au lieu d\u2019\u00eatre aspir\u00e9es sont \u00e9parpill\u00e9es partout autour des chiottes \u00e0 la Turque. Dans la nourriture aussi il y a quelque chose qui ne va pas. Samedi soir, et d\u2019autres fois encore, la petite pi\u00e8ce de viande qu\u2019on a re\u00e7ue \u00e9tait faite, non pas de viande, mais de chapelure, de farine et peut-\u00eatre d\u2019oeuf. A tel point qu\u2019on pouvait la couper avec une cuill\u00e8re en plastique. Ca veut dire que, \u00e0 Lampedusa, quelqu\u2019un vend de la chapelure au prix de la viande. Bilal et les autres, eux, sont priv\u00e9s non seulement de libert\u00e9 mais aussi de prot\u00e9ine.<\/p>\n<p>Mercredi 28 septembre<\/p>\n<p>L\u2019ashara-ashara de midi est une parade fasciste. Ce sont les m\u00eames carabiniers qui, samedi, ont fait s\u2019asseoir Bilal dans les ruisseaux des toilettes. Dans le camp, il y a d\u00e9sormais 600 immigr\u00e9s. Ils sont tous assis par terre, en attendant le repas. Un carabinier se met devant la porte et imite le Duce. Un brigadier, qui ressemble un peu \u00e0 Mussolini, met les mains aux hanches et fl\u00e9chit les genoux (attitude typique du dictateur italien). Puis, il salue ses coll\u00e8gues le bras droit tendu. \u201cNon,\u201d l\u2019encourage l\u2019un d\u2019eux. \u201cCa, c\u2019est le salut nazi. Le salut fasciste, c\u2019est comme \u00e7a. A l\u2019italienne!\u2026 La prochaine fois, on leur apprendra comment la faire, la Faccetta nera?\u201d (Litt\u00e9ralement: la frimousse noire, chant de l\u00e9gionnaires mussoliniens) Le brigadier est un des plus respectueux avec les immigr\u00e9s du camp. Hier apr\u00e8s-midi, Bilal l\u2019a vu porter un malade dans ses bras, de l\u2019infirmerie \u00e0 son lit. Mais pendant la nuit, ces hommes montrent de quel bois ils sont faits. Les d\u00e9tenus sont en train de dormir. Bilal est cach\u00e9 derri\u00e8re la grille. Il \u00e9coute et observe. La nuit est de nouveau tr\u00e8s difficile. Les policiers ont travaill\u00e9 tard dans la soir\u00e9e sur les interrogatoires de ceux qui sont arriv\u00e9s lundi. Et il y a 180 nouveau arrivants \u00e0 enregistrer, fouiller et dispatcher. Assis sur un muret, deux petites jumelles, le papa et la maman. Les carabiniers avec des masques de chirurgiens et des gants en plastique commencent \u00e0 contr\u00f4ler poches et sacs. Un coll\u00e8gue en civil les aide, peut-\u00eatre en dehors de son service, rouflaquettes soign\u00e9es, cheveux noirs gomin\u00e9s, un t-shirt avec quelque chose d\u2019\u00e9crit dessus. \u201cMets-toi tout nu,\u201d dit-il \u00e0 un jeune homme en maillot de corps, tremblant de peur et de froid. Et qui ne comprend pas et reste immobile une bonne minute. \u201cWhat is the problem,\u201d hurle le carabinier qui lui flanque une gifle. L\u2019immigr\u00e9, p\u00e2le et maigre comme un squelette, tremble. Une autre gifle sur la t\u00eate. Toutes les personnes qui sont nues devant les carabiniers \u00e0 ce moment se prennent des baffes. Pendant une demi-heure, ces types parlent de \u201cfaire le couloir\u201d, et dans le jargon militaire, \u00e7a ne veut pas dire un espace qui relie deux pi\u00e8ces. Ce que c\u2019est, on l\u2019apprend juste apr\u00e8s: une file de six \u00e9trangers \u00e0 emmener derri\u00e8re les grilles passe au milieu d\u2019eux et chacun se prend sa ration de gifles. Quatre carabiniers leur mettent quatre gifles sur la t\u00eate. Appara\u00eet finalement le brigadier qui imitait Mussolini \u00e0 midi. Mais il ne r\u00e9prouve rien de la manoeuvre. \u201cIl te pose des probl\u00e8mes, celui-l\u00e0?\u201d demande-t-il au coll\u00e8gue en civil. Et il frappe l\u2019immigr\u00e9 tout maigre d\u2019un poing sur le sternum. Ce dernier ne comprend toujours pas ce qu\u2019il a fait de mal et il reste immobile avec son maillot de corps. Passe une autre s\u00e9rie de six immigr\u00e9s -et un autre \u201ccouloir\u201d. Cette fois les accompagne un employ\u00e9 de la Misericordia. Un avec un bouc et une petite cicatrice pr\u00e8s du nez, qui un soir o\u00f9 un jeune homme a appel\u00e9 les musulmans \u00e0 la pri\u00e8re s\u2019est mis \u00e0 aboyer chaque fois qu\u2019il entendait \u201cAllah akbar\u201d. Peut-\u00eatre les arr\u00eatera-t-il? Au contraire, il regarde et rit avec eux. Le brigadier se met devant la file des immigr\u00e9s. Il fait le pas de l\u2019oie et fait semblant de porter une lance. \u201cEn avant, marche.\u201d Seul un carabinier napolitain ne participe pas au jeu. Les gifles r\u00e9sonnent dans l\u2019air pendant une demi-heure. Et finalement, une fonctionnaire de police s\u2019en aper\u00e7oit. C\u2019est une jeune femme blonde, pas tr\u00e8s grande, qui dans la journ\u00e9e rassemble ses cheveux dans un bandeau. \u201cAdjudant,\u201d dit-elle nerveusement, \u201cAllez voir un peu ce que font vos hommes parce que je trouve que leurs mains se baladent un peu trop.\u201d L\u2019adjudant tourne le coin et rejoint les autres carabiniers. \u201cOl\u00e0, les gars, faites attention,\u201d leur dit-il. Et ils se mettent \u00e0 rire tous ensemble. Les derniers immigr\u00e9s sont emmen\u00e9s derri\u00e8re les grillages \u00e0 la fin de la nuit, ils s\u2019endorment \u00e0 m\u00eame l\u2019asphalte parce qu\u2019il n\u2019y a plus de lit. Et les carabiniers se font une grillade dans la cour d\u2019entr\u00e9e.<\/p>\n<p>Jeudi 29 septembre<\/p>\n<p>Bilal passe toute la journ\u00e9e \u00e0 essayer de convaincre un groupe de musulmans fervents qu\u2019il n\u2019a pas l\u2019intention de prier avec eux. A six heures du soir, avant l\u2019ashara-ashara du repas, une voix f\u00e9minine le ragaillardit. \u201cEl Habib Ibrahim Bilal. Demain matin, \u00e0 huit heures, pr\u00e9sente-toi \u00e0 la grille, tu vas \u00eatre transf\u00e9r\u00e9,\u201d dit l\u2019interpr\u00e8te marocain en arabe. \u201cQuelle destination?\u201d \u201cAgrigente\u201d. \u201cBilal s\u2019en va,\u201d dit Cherriere. Et devant Bilal se forme une queue de prisonniers de la prison qui veulent le saluer. Rachid, 31 ans, Marocain, d\u00e9barqu\u00e9 la veille au soir, lui explique comment \u00e7a marche: \u201cIls te donnent un avis d\u2019expulsion (foglio di via: litt. feuille de route). Tu le gardes avec toi pendant cinq jours, ce qui te permet d\u2019aller o\u00f9 tu veux aller. Puis tu le jettes. Moi, je ferai comme \u00e7a, j\u2019irai \u00e0 Padoue o\u00f9 un cousin m\u2019attend avec un travail. Il n\u2019y a pas d\u2019autre moyen pour entrer en Italie.\u201d Le soir d\u00e9barquent encore 350 immigr\u00e9s. Mais c\u2019est le tour du brigadier bienveillant et personne ne se fait frapper. A peine \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la prison, John, 27 ans, venu du Togo, et quelques-uns de ses compagnons de voyage demandent o\u00f9 on peut manger. Mais la Misericordia fait savoir que le premier repas ne sera servi que le lendemain matin. \u201cWe are starving, nous ne mangeons pas depuis sept jours,\u201d dit John en tremblant. \u201cQuand nous avons d\u00e9barqu\u00e9, nous avons trouv\u00e9 un magasin et nous avons voulu acheter quelque chose, mais la police nous a dit que nous ne pouvions pas et qu\u2019ici nous mangerions. Nous avons de l\u2019argent. Si nous \u00e9tions libres, pourquoi ne pouvions-nous pas acheter \u00e0 manger?\u201d Bilal voit passer le m\u00e9decin, l\u2019appelle et lui explique la situation. \u201cJ\u2019apporte quelques petits pains,\u201d dit-il, mais il s\u2019en va et ne rapporte rien. John et les autres vont dormir sur un marche-pied parce qu\u2019il n\u2019y a plus de matelas non plus. Un fonctionnaire en civil renverse une cannette de coca sur les immigr\u00e9s \u00e0 travers les barreaux. \u201cPourquoi fait-il cela?\u201d crie Teemer, 26 ans, Palestinien. \u201cNous sommes des clandestins, mais nous ne sommes pas des animaux.\u201d Le fonctionnaire s\u2019excuse. Les chambres sont remplies de gens jusque sous les lits. La radio fonctionne \u00e0 plein volume dans la cuisine et chante ce que des centaines d\u2019enfants pensent peut-\u00eatre tous les jours au sujet de leurs papas enferm\u00e9s ici: \u201cHow I wish, how i wish you were here\u201d, comme je voudrais que tu sois l\u00e0. Bilal va dormir dans une ambiance de fin du monde.<\/p>\n<p>Vendredi 30 septembre<\/p>\n<p>Quand il revient de sa douche nocturne, Bilal trouve son lit occup\u00e9 par deux autres personnes. Ce sont ses derni\u00e8res heures dans la prison, alors il d\u00e9cide qu\u2019il peut tout aussi bien rester debout. Le ciel est illumin\u00e9 par les lampes et les \u00e9clairs. L\u2019orage dure peu de temps mais la pluie r\u00e9veille les centaines de personnes qui s\u2019\u00e9taient endormies en plein air. Devant la porte grillag\u00e9e, on enregistre un nouveau d\u00e9barquement. Et les carabiniers s\u2019amusent de nouveau \u00e0 frapper les jeunes gens qu\u2019ils fouillent. Les premiers sont deux hommes qui ne s\u2019\u00e9taient pas mis au garde \u00e0 vous. Il y en a un qu\u2019on appelle Maradona. Les gifles volent et Maradona se prend aussi un coup de pied. Ils ne s\u2019arr\u00eatent que quand passe le lieutenant en civil, un jeune homme avec un bouc. Puis, ils donnent des gifles \u00e0 un gamin d\u2019une vingtaine d\u2019ann\u00e9es qui ne comprend pas ce qu\u2019ils veulent. Et deux autres qui au \u201csit-down\u201d ne se sont pas assis parce qu\u2019ils ne parlent qu\u2019arabe et fran\u00e7ais. Il faut faire quelque chose pour les arr\u00eater. Bilal leur crie en anglais: \u201cPourquoi frappez-vous les gens? Pourquoi?\u201d Un carabinier shoote dans la grille derri\u00e8re laquelle Bilal se trouve, cherchant \u00e0 l\u2019atteindre. Bilal est appel\u00e9 hors des grilles. S\u2019ensuit un face \u00e0 face tendu, les yeux de Bilal dans ceux d\u2019un carabinier aux cheveux poivre et sel et portant un masque pour se cacher. Mais au moins s\u2019arr\u00eatent-ils de frapper. Quand le soleil est haut dans le ciel, il y a plus de 1250 personnes derri\u00e8re les grilles. \u201cCelui-l\u00e0, c\u2019est le Professeur,\u201d dit un carabinier \u00e0 ses coll\u00e8gues au sujet de Bilal. \u201cVous avez vu ce qu\u2019il a fait? Un jour, on va le sortir de l\u00e0 et lui faire passer le go\u00fbt du pain.\u201d Mais cinq minutes apr\u00e8s, la police l\u2019appelle dehors. Bilal est amen\u00e9 pr\u00e8s de la sortie, o\u00f9 l\u2019attend le groupe des transferts. Neuf adultes et 35 mineurs. La Misericordia distribue un t-shirt blanc \u00e0 tous et des chaussures \u00e0 trois qui n\u2019en avaient pas. Mais on ne rend pas leur argent aux jeunes gens qui l\u2019avait d\u00e9pos\u00e9 au secr\u00e9tariat. Les carabiniers les ont accompagn\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la sortie sans leur dire qu\u2019ils vont \u00eatre transf\u00e9r\u00e9s de Lampedusa. \u201cNon, aujourd\u2019hui ce n\u2019est pas possible. Il n\u2019y a personne au bureau qui puisse vous rendre cet argent,\u201d explique un jeune de la Misericordia. Bilal insiste en anglais: \u201cCe sont des centaines d\u2019euros, c\u2019est important pour eux qu\u2019ils r\u00e9cup\u00e8rent cet argent.\u201d Un carabinier r\u00e9pond non avec le doigt et \u00e9tend les mains.<\/p>\n<p>On part sans l\u2019argent. Les derniers touristes de la saison assistent \u00e0 l\u2019embarquement d\u2019une file d\u2019immigr\u00e9s sous escorte\u2026 Chacun porte un sachet avec deux sandwiches et une bouteille d\u2019eau. On va voyager jusqu\u2019au soir dans la salle de s\u00e9jour du bateau, surveill\u00e9s par un brigadier et deux carabiniers tr\u00e8s polis. Youssef, 16 ans, est certain qu\u2019ils seront expuls\u00e9s vers la Libye et il se met \u00e0 prier vers la proue, persuad\u00e9 qu\u2019il s\u2019agit de la direction du Sud-Est. Mais quand \u00e0 l\u2019horizon appara\u00eet les montagnes siciliennes, tous les autres se collent aux fen\u00eatres et rient: \u201cJebel Scisciglia.\u201d A Porto Empedocle, tous les 45 sont embarqu\u00e9s dans un autobus de la compagnie Cuffaro, escort\u00e9 par la police. La caravane s\u2019arr\u00eate enfin au commissariat d\u2019Agrigente. Bilal et les huit adultes sont s\u00e9par\u00e9s des mineurs. Les adolescents seront pris en charge jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils soient remis \u00e0 des parents d\u00e9j\u00e0 install\u00e9s en Italie. Les autres re\u00e7oivent trois feuilles, un sachet avec deux sandwiches et une bouteille d\u2019eau. Puis ils sont embarqu\u00e9s dans un fourgon qui part \u00e0 toute allure. \u201cBilal, j\u2019ai peur. Je crois qu\u2019ils nous am\u00e8nent en Libye,\u201d dit Abdrazak, 18 ans, Marocain, qui veut rejoindre son oncle en Catanie. Mais on s\u2019arr\u00eate finalement \u00e0 la gare. Le train pour Palerme, cependant, est d\u00e9j\u00e0 parti: \u201cMerde alors, d\u2019habitude il ne part jamais \u00e0 l\u2019heure,\u201d se f\u00e2che un inspecteur. Nouvelle course en voiture, fourgon et sir\u00e8ne, jusqu\u2019\u00e0 Aragona, la gare suivante. Et cette fois le train n\u2019est pas encore pass\u00e9. \u201cLes gars, \u00e9coutez-moi,\u201d explique un fonctionnaire en anglais. \u201cVous avez cinq jours pour quitter l\u2019Italie. Vous \u00eates libres.\u201d Bilal aussi est libre, malgr\u00e9 son alter ego roumain et ses pr\u00e9c\u00e9dents judiciaires. Les autres, quand ils comprennent, exultent. L\u2019un d\u2019eux se pend au cou de l\u2019inspecteur qui sourit mais ne se laisse pas embrasser. Tous, sauf un, ont soit un travail, soit un parent qui les attend, \u00e0 Milan, \u00e0 Turin, \u00e0 Naples ou en Catanie. Le dernier obstacle, c\u2019est l\u2019employ\u00e9 de la billeterie, le matin suivant, \u00e0 la station de Palerme. Il est convaincu d\u2019avoir devant lui des immigr\u00e9s qui ne parlent pas italien et les insulte copieusement. Un navetteur venu l\u2019aider n\u2019est pas mieux trait\u00e9: \u201cDe quoi vous m\u00ealez-vous? Vous croyez qu\u2019ils ne comprennent pas?\u201d Bilal explose et parle (en dialecte): \u201cMais si vous ne comprenez m\u00eame pas l\u2019italien, vous le faites ou pas ce putain de billet?\u201d L\u2019employ\u00e9, surpris, se met subitement au travail. \u201cC\u2019\u00e9tait quoi comme langue, Bilal?\u201d demande Abdrazak en fran\u00e7ais. \u201cDu kurde?\u201d<\/p>\n<p>(suite dans le num\u00e9ro du 20 octobre)<\/p>\n<p>Quelques informations de plus\u2026<\/p>\n<p>\u201cSi tu vas \u00e0 Crotone, tu peux te faire la belle pour 150 euros. A Bari, tu peux t\u2019\u00e9chapper du centre de d\u00e9tention pendant la nuit, en sautant la grille et en suivant les sentiers. A Caltanissetta et \u00e0 Trapani, non; s\u2019ils t\u2019enferment l\u00e0, tu n\u2019en sortiras que quand la police l\u2019aura d\u00e9cid\u00e9.\u201d Il dit qu\u2019il s\u2019appelle Ahmed, 26 ans, Egyptien du Delta du Nil; il est enferm\u00e9 depuis quelques semaines dans le centre de Lampedusa et fait le m\u00e9tier de passeur. Il esp\u00e8re \u00eatre transf\u00e9r\u00e9 dans le centre pour immigr\u00e9s de Crotone: \u201cParce qu\u2019il est plus facile d\u2019en sortir. C\u2019est pour cela que certains d\u2019entre nous voyagent avec un t\u00e9l\u00e9phone satellitaire: quand ils s\u2019approchent de Lampedusa, ils appellent quelqu\u2019un de Crotone et disent sous quel nom ils se pr\u00e9senteront \u00e0 la police.\u201d -Tu veux dire qu\u2019il est possible de d\u00e9terminer ta destination? \u201cNon, si les gars de Lampedusa se doutent que tu veux aller \u00e0 Crotone, ils t\u2019enverront ailleurs. Mais il arrive que certains arrivent \u00e0 aller plus facilement \u00e0 Crotone que d\u2019autres. Le groupe de r\u00e9f\u00e9rence, c\u2019est des Soudanais. Une fois libres, nous nous rendons \u00e0 Rome, nous faisons un duplicata du passeport et nous rentrons en Egypte. Apr\u00e8s un peu de repos, nous retournons en Libye l\u00e9galement et on est pr\u00eats \u00e0 reprendre un nouveau chargement. On se fait 5.000 euros par voyage, ou 6.000 dollars. Certains policiers libyens demandent en revanche entre 5.000 et 20.000 euros pour laisser partir le bateau. Ca d\u00e9pend du nombre de passagers.\u201d Les arriv\u00e9es en masse des derniers jours ont sign\u00e9 la fin de l\u2019accord entre Silvio Berlusconi et le colonel Khadafi. Le canot qui est arriv\u00e9 \u00e0 Lampedusa avec pr\u00e8s de 350 immigr\u00e9s \u00e0 bord le 26 septembre est directement venu de Tunisie: \u201cIls nous ont cueillis en Libye et nous ont amen\u00e9s derri\u00e8re la fronti\u00e8re,\u201d racontent les passagers.<br \/>\n(F.G.)<\/p>\n<p>Les droits de l\u2019Homme selon le Viminal (minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur italien)<\/p>\n<p>En sept jours de r\u00e9clusion dans le centre pour immigr\u00e9s de Lampedusa, la d\u00e9tention de Bilal Ibrahim el Habib n\u2019a \u00e9t\u00e9 vis\u00e9e par aucune instance judiciaire: pourtant, aucun citoyen ne peut normalement \u00eatre priv\u00e9 de libert\u00e9 sans la d\u00e9cision d\u2019un magistrat plus de 48 heures. Les immigr\u00e9s rel\u00e2ch\u00e9s le soir du vendredi 30 septembre ont re\u00e7u l\u2019ordre de quitter l\u2019Italie dans les cinq jours, sur ordre sign\u00e9 par le commissaire d\u2019Agrigente, ainsi qu\u2019un d\u00e9cret d\u2019expulsion avec accompagnement \u00e0 la fronti\u00e8re. En r\u00e9alit\u00e9, ce n\u2019est qu\u2019une formalit\u00e9 parce que personne n\u2019est r\u00e9ellement raccompagn\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re. Mais surtout il n\u2019est repris dans aucun document le fait que vous ayez \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenu pendant sept jours ou plus dans un centre de d\u00e9tention pour immigr\u00e9s. La pr\u00e9fecture, par contre, a pay\u00e9 aux neuf \u00e9trangers le billet de chemin de fer qui va d\u2019Agrigente \u00e0 Palerme. Le minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur a r\u00e9cemment confirm\u00e9 \u00e0 la Commission Europ\u00e9enne et \u00e0 la Cour Europ\u00e9enne des Droits de l\u2019Homme le respect de la dignit\u00e9 humaine dans lequel se font les proc\u00e9dures d\u2019identification des \u00e9trangers: en particulier, par l\u2019utilisation de scanners qui ne salissent pas les doigts pour prendre les empreintes. Le Viminal a \u00e9galement assur\u00e9 \u00e0 l\u2019UE que chaque d\u00e9tenu \u00e9tranger au centre de Lampedusa b\u00e9n\u00e9ficiait d\u2019une audience de validation par un juge de paix. Dans les cas de Bilal Ibrahim el Habib et des \u00e9trangers d\u00e9tenus entre le 24 et le 30 septembre dans la prison du centre pour immigr\u00e9s sur l\u2019\u00eele de Lampedusa, cette affirmation est fausse.<br \/>\n(F.G.)<\/p>\n<p>Lexique utilis\u00e9 par les autorit\u00e9s de Lampedusa<\/p>\n<p>Maifriend: de l\u2019anglais my friend, mon ami. C\u2019est l\u2019expression la plus courante qu\u2019utilisent carabiniers, policiers et assistants pour s\u2019adresser aux immigr\u00e9s enferm\u00e9s dans la prison de Lampedusa quand ils parlent \u00e0 un individu seul. Au pluriel, les carabiniers utilisent l\u2019expression \u201ccornuti\u201d qui litt\u00e9ralement signifie \u201ccocus\u201d.<\/p>\n<p>ashara-ashara: de l\u2019arabe ashara, dix. C\u2019est l\u2019appel pour le rassemblement puisqu\u2019on s\u2019y assied par rang\u00e9es de dix sur l\u2019asphalte. C\u2019est aussi l\u2019indication donn\u00e9e le soir pour la distribution de cigarettes: dix par t\u00eate, un paquet pour deux d\u00e9tenus.<\/p>\n<p>fisa-fisa: de l\u2019arabe, c\u2019est l\u2019ordre donn\u00e9 aux immigr\u00e9s pour se d\u00e9p\u00eacher de se bouger ou de faire quelque chose rapidement. On utilise \u00e9galement \u201cvisa-visa\u201d.<\/p>\n<p>Mangeria: C\u2019est l\u2019heure des repas (d\u00e9je\u00fbner, repas de midi ou repas du soir). Les Egyptiens l\u2019appelle \u00e9galement mangheria ou mangaria.<\/p>\n<p>Asciugamano: (litt. essuie-main) dans la prison de Lampedusa, \u00e7a a beaucoup plus de significations et de fonctions qu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. C\u2019est le terme donn\u00e9 \u00e0 la couverture, \u00e0 l\u2019oreiller, au parasol, aux pantalons, \u00e0 l\u2019unit\u00e9 de wc, au turban, au mouchoir, \u00e0 la natte pour s\u2019\u00e9tendre et il sert aussi \u00e0 se prot\u00e9ger les yeux de la lumi\u00e8re pour parvenir \u00e0 dormir la nuit.<\/p>\n<p>kulukulu: d\u00e9riv\u00e9 de l\u2019arabe, se rapporte \u00e0 tout ce qui concerne la nourriture.<\/p>\n<p>(F.G.)<\/p>\n<p>(traduction de l\u2019italien par\u00a0<a href=\"http:\/\/thitho.allmansland.net\/\">thitho<\/a>)<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Moi, clandestin, enferm\u00e9 \u00e0 Lampedusa \u2013 par Fabrizio Gatti, dans l\u2019Espresso du 12 octobre 2005 Rep\u00each\u00e9 en mer et enferm\u00e9 dans un \u201ccentre de s\u00e9jour temporaire\u201d, l\u2019envoy\u00e9 de l\u2019Espresso Fabrizio Gatti a v\u00e9cu une semaine avec les immigr\u00e9s dans des conditions inhumaines. 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