{"id":6799,"date":"2026-06-07T12:49:19","date_gmt":"2026-06-07T11:49:19","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6799"},"modified":"2026-06-08T07:19:18","modified_gmt":"2026-06-08T06:19:18","slug":"decolonialite-et-resistances-queers-sous-la-direction-de-marianne-chbat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6799","title":{"rendered":"D\u00e9colonialit\u00e9 et r\u00e9sistances queers \u2014 sous la direction de Marianne Chbat"},"content":{"rendered":"<p>Nous avons le plaisir de publier en exclusivit\u00e9 un extrait du livre\u00a0 <a href=\"https:\/\/www.editions-rm.ca\/livres\/decolonialite-et-resistances-queers\/\">D\u00e9colonialit\u00e9 et r\u00e9sistances queers \u2014 sous la direction de Marianne Chbat<\/a><\/p>\n<p><strong>Avec l\u2019aimable autorisation des<\/strong>\u00a0<strong>\u00e9ditions du remue-m\u00e9nage<\/strong><strong>.\u00a0\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Tandis que l\u2019autoritarisme et les discours r\u00e9actionnaires gagnent du terrain, et que les communaut\u00e9s LGBTQ+ en subissent les violences r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, la pens\u00e9e critique se dresse comme un rempart. Apr\u00e8s\u00a0<em>Sexualit\u00e9s et dissidences queers<\/em>, ce deuxi\u00e8me tome rassemble des chercheur\u00b7es et des militant\u00b7es qui inscrivent les r\u00e9sistances queers dans une approche frontalement d\u00e9coloniale et transnationale. Du racisme sexuel aux effets du colonialisme, de la fragilit\u00e9 blanche \u00e0 la question de la foi, des exp\u00e9riences de bispiritualit\u00e9s aux solidarit\u00e9s transf\u00e9ministes, en passant par la convergence avec les luttes palestiniennes, cet ouvrage propose un vocabulaire renouvel\u00e9 pour combattre la haine et construire une r\u00e9elle solidarit\u00e9.<\/p>\n<p>Avec des textes de Reem Alameddine, Samya Amrani, Anne C. (Gao Wen) Beaulieu, Marianne Chbat, Fadwa Cherraj, Xan Choquet, Jo\u00e9e Dufresne, Chacha Enriquez, Javi Fuentes Bernal, Siobhan Guerrero McManus, Farah Hafez, Ahmed Hamila, Diane Labelle, Edward Ou Jin Lee, Gwendoline Lu\u0308thi, Alexandra Pierre et \u00c9lise Ross-Nadi\u00e9.<\/p>\n<div class=\"book-meta\">\n<div class=\"one-half\">ISBN: 978-2-89091-951-8202613 \u2022 19 cm<\/div>\n<div class=\"one-half\">336 pages<\/div>\n<div class=\"one-half\">En librairie<\/div>\n<\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-6800 size-large\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite-684x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"684\" height=\"1024\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite-684x1024.jpg 684w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite-201x300.jpg 201w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite-768x1149.jpg 768w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite-1027x1536.jpg 1027w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite-1369x2048.jpg 1369w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite.jpg 1498w\" sizes=\"(max-width: 684px) 100vw, 684px\" \/><\/a><\/p>\n<blockquote><p>Chapitre 1<\/p>\n<p>Pourquoi penser la <em>queerness<\/em>, la d\u00e9colonialit\u00e9 et l\u2019intersectionnalit\u00e9 ensemble ?<\/p>\n<p>Marianne Chbat<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans ce chapitre, il sera question de : <em>positionnement,<\/em> queerness<em>, <\/em><em>intersectionnalit\u00e9, d\u00e9colonialit\u00e9, parcours migratoire, oppressions, <\/em><em>racisme,<\/em> <em>queerphobie,<\/em> <em>violence<\/em> <em>structurelle,<\/em> <em>r\u00e9silience,<\/em> <em>r\u00e9sistance, <\/em><em>\u00e9thique.<\/em><\/p>\n<p>J\u2019ai longtemps r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 ce que signifiait d\u2019avoir une orientation sexuelle diff\u00e9rente de celle qui \u00e9tait socialement attendue de moi. Aujourd\u2019hui, avec du recul, je comprends mieux qu\u2019au- del\u00e0 de ce que ma <em>queerness <\/em>a pu me faire (res)sentir intimement, c\u2019est surtout le regard des autres qui a \u00e9t\u00e9 structurant dans ma capacit\u00e9 \u00e0 me nommer et \u00e0 me comprendre. Ce regard n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 positif, il a longtemps \u00e9t\u00e9 r\u00e9ducteur. R\u00e9ducteur parce que le fait d\u2019\u00eatre lesbienne devait primer au-dessus de tout ce que j\u2019\u00e9tais. R\u00e9ducteur parce que le fait d\u2019\u00eatre lesbienne devait me sauver d\u2019\u00eatre aussi une personne qui venait d\u2019une r\u00e9gion du monde encore consid\u00e9r\u00e9e comme \u00ab dangereuse pour les per- sonnes comme moi\u00bb. J\u2019ai donc appris \u00e0 me nommer lesbienne en \u00e9crasant les autres parties de ce qui me constituait.<\/p>\n<p>Dans la vie de tous les jours, je suis sociologue et chercheuse. Je suis impliqu\u00e9e depuis plusieurs ann\u00e9es dans diff\u00e9rents pro- jets qui articulent les exp\u00e9riences de minorisation de personnes LGBTQ+ migrantes et racis\u00e9es, et particuli\u00e8rement des per- sonnes arabes. Je suis une personne issue de l\u2019immigration; mes parents ont immigr\u00e9 du Liban et de l\u2019\u00c9gypte. Je m\u2019identifie \u00e9galement comme une personne lesbienne-queer. Il y a d\u2019autres axes qui structurent ma vie, notamment celui d\u2019\u00eatre parent, d\u2019avoir la citoyennet\u00e9 canadienne, ou encore d\u2019\u00eatre cisgenre et issue de la classe moyenne et ne pas \u00eatre en situation de handicap.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, je comprends mieux que le fait de revendiquer mon identit\u00e9 de personne lesbienne n\u2019est pas seulement li\u00e9 \u00e0 un sentiment de fiert\u00e9 et de lib\u00e9ration, comme on aime souvent le pr\u00e9senter. Pour moi, \u00eatre lesbienne a longtemps aussi signifi\u00e9 de nier mes racines, nier mes parents et leur histoire, nier ma langue maternelle. Il y avait trop peu de place dans les discours, les images, les repr\u00e9sentations et les paroles autour de moi pour que je m\u2019imagine comme lesbienne <em>et <\/em>arabe, lesbienne <em>et <\/em>issue de l\u2019immigration, lesbienne <em>et <\/em>h\u00e9riti\u00e8re de plusieurs langues. Mes identit\u00e9s\/identifications \u00e9taient non seulement fig\u00e9es dans des conceptualisations tr\u00e8s fixes et restrictives, elles \u00e9taient pens\u00e9es en opposition et en hi\u00e9rarchie. Je ne pouvais pas jouir de ma sexualit\u00e9 sans avoir l\u2019impression de trahir ma famille et ma culture. Mes parents, mes racines \u00e9taient forc\u00e9ment pos\u00e9es comme l\u2019obstacle \u00e0 franchir, la barri\u00e8re qui m\u2019emp\u00eachait d\u2019ac- c\u00e9der \u00e0 une soi-disant modernit\u00e9 sexuelle. Ma sexualit\u00e9, elle, me donnait acc\u00e8s \u00e0 ma libert\u00e9, \u00e0 mon \u00e9mancipation. Elle devait \u00eatre pens\u00e9e loin de tout ce qui me constituait, comme si elle ne pouvait exister qu\u2019en \u00e9tant coup\u00e9e de mes autres appartenances. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette tension que les pens\u00e9es queers d\u00e9coloniales mettent en lumi\u00e8re: l\u2019injonction \u00e0 choisir entre ses appartenances, \u00e0 \u00ab sacrifier \u00bb certaines identit\u00e9s pour en faire exister d\u2019autres, est le produit d\u2019un r\u00e9gime colonial de savoirs et de repr\u00e9sentations. Les r\u00e9cits dominants de l\u2019\u00e9mancipation queer se sont construits en opposant tradition et modernit\u00e9, Orient et Occident, famille et autonomie, reproduction et libert\u00e9. Or, ces dualismes invisibilisent la pluralit\u00e9 des exp\u00e9riences v\u00e9cues par les personnes queers migrantes et racis\u00e9es. Comme l\u2019\u00e9crit Mar\u00eda Lugones, les syst\u00e8mes modernes\/coloniaux imposent une logique de s\u00e9paration et de hi\u00e9rarchisation qui emp\u00eache d\u2019ha- biter pleinement l\u2019intersection des identit\u00e9s.<\/p>\n<p>Ainsi, revendiquer aujourd\u2019hui une identit\u00e9 lesbienne-queer, ce n\u2019est plus effacer mes racines, mais au contraire les porter autrement. C\u2019est un geste de r\u00e9conciliation avec mes histoires familiale et culturelle, ainsi qu\u2019un refus d\u2019entrer dans la logique coloniale qui voudrait que mes appartenances soient incompatibles. C\u2019est une mani\u00e8re de dire que mon existence lesbienne n\u2019est pas occidentale par essence, qu\u2019elle n\u2019est pas conditionn\u00e9e par le rejet de ma langue ou de ma famille, qu\u2019elle s\u2019enracine aussi dans des histoires arabe, migrante et diasporique.<\/p>\n<p>Si je choisis de mettre en dialogue la <em>queerness<\/em>, la d\u00e9colonialit\u00e9 et l\u2019intersectionnalit\u00e9 en ouverture de ce livre, ce n\u2019est pas pour cr\u00e9er de nouvelles th\u00e9ories \u00e0 la mode. \u00c0 l\u2019instar des brillant\u00b7es coauteurices qui ont particip\u00e9 \u00e0 cet ouvrage, mon intention est avant tout de partager les manques, les violences et les impens\u00e9s auxquels j\u2019ai fait face dans le d\u00e9veloppement de ma propre <em>queerness<\/em>. Aujourd\u2019hui, je ne souhaite plus reproduire ces ruptures : je veux visibiliser, mettre des mots et partager des id\u00e9es et des exp\u00e9riences qui d\u00e9passent nos identifications sexuelles et de genre minoris\u00e9es. Je ne peux plus me limiter \u00e0 l\u2019identification lesbienne; je dois m\u00eame continuer \u00e0 m\u2019en m\u00e9fier, ou du moins la revendiquer en me rappelant qu\u2019elle a aussi \u00e9t\u00e9 source d\u2019oppression dans ma vie. Cette identit\u00e9 portait une charge coloniale et raciale qui m\u2019obligeait \u00e0 blanchir ma vie et mon histoire. Il est insuffisant de parler des droits et des reconnaissances des minorit\u00e9s sexuelles si celles-ci sont envisag\u00e9es en silo. Aujourd\u2019hui, plus que jamais, je crois que la lib\u00e9ration des personnes queers ne peut se faire sans celle des autres personnes minoris\u00e9es, et qu\u2019aucune solidarit\u00e9 queer ne peut exister si elle ignore les structures racistes, capitalistes et colonialistes.<\/p>\n<blockquote>\n<h1>Retour aux sources<\/h1>\n<\/blockquote>\n<p>L\u2019intersectionnalit\u00e9 n\u2019est pas une th\u00e9orie de l\u2019identit\u00e9 ni une th\u00e9orie des identit\u00e9s multiples, mais plut\u00f4t un outil analytique, un cadre permettant de r\u00e9fl\u00e9chir et de comprendre la fa\u00e7on dont le pouvoir agit dans la soci\u00e9t\u00e9. Cette interpr\u00e9tation, que j\u2019emprunte aux sociologues Sirma Bilge et Patricia Hill Collins1, s\u2019inspire des collectifs de femmes noires racis\u00e9es lesbiennes des ann\u00e9es 1970, comme le Combahee River Collective2, qui ont con\u00e7u l\u2019intersectionnalit\u00e9 comme une matrice de pouvoir. Si elle est aujourd\u2019hui largement partag\u00e9e, cette approche ne fait pas toujours consensus dans le milieu universitaire.<\/p>\n<p>L\u2019intersectionnalit\u00e9 est parfois mobilis\u00e9e comme une th\u00e9orie des identit\u00e9s o\u00f9 on met de l\u2019avant le cumul des oppressions. Pour certain\u00b7es, elle donne l\u2019occasion de mettre des mots ou de visibiliser l\u2019existence d\u2019individus vivant des formes multiples de marginalisation. Ainsi, serait intersectionnel le par- cours d\u2019une femme trans racis\u00e9e en situation de handicap. Pourtant, cette lecture additive reste insuffisante : elle ne rend pas compte de la multidimensionnalit\u00e9 de son v\u00e9cu ni des rap- ports complexes de pouvoir dans lesquels s\u2019inscrit son r\u00e9cit. Sortir de ce mod\u00e8le additif implique de d\u00e9cloisonner les cat\u00e9gories sociales (race, genre, sexualit\u00e9, classe, handicap\u2026) et de les consid\u00e9rer comme dynamiques et interconnect\u00e9es, plut\u00f4t que comme des essences homog\u00e8nes. Ces cat\u00e9gories sont li\u00e9es \u00e0 des exp\u00e9riences individuelles et collectives d\u2019oppression (sexisme, racisme, transphobie, capacitisme), mais leur essentialisation fait perdre de vue l\u2019agentivit\u00e9 et la r\u00e9flexivit\u00e9 des personnes qui les incarnent.<\/p>\n<p>C\u2019est ici que l\u2019approche d\u00e9coloniale prend tout son sens. Penser la d\u00e9colonialit\u00e9 dans le dialogue avec l\u2019intersectionna- lit\u00e9 permet de situer les exp\u00e9riences des personnes minoris\u00e9es dans des contextes historiques et g\u00e9opolitiques marqu\u00e9s par le colonialisme, le racisme structurel et l\u2019exploitation mondiale des ressources. L\u2019approche d\u00e9coloniale nous invite \u00e0 remettre en question les savoirs dominants, souvent eurocentr\u00e9s, et \u00e0 valoriser des \u00e9pist\u00e9mologies situ\u00e9es, produites par des communaut\u00e9s historiquement marginalis\u00e9es. Elle nous rappelle que la lib\u00e9ration queer ne peut se penser isol\u00e9ment: elle est intrins\u00e8que- ment li\u00e9e aux luttes contre les oppressions coloniales et raciales. Ainsi, l\u2019interpr\u00e9tation de l\u2019intersectionnalit\u00e9 que nous partageons dans ce livre met de l\u2019avant un aspect mouvant\/en mouvement int\u00e9grant les notions d\u2019agentivit\u00e9, de r\u00e9sistance et de r\u00e9flexivit\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019agentivit\u00e9 d\u00e9signe la capacit\u00e9 d\u2019un individu \u00e0 agir, \u00e0 faire des choix ou \u00e0 influencer un \u00e9v\u00e9nement. Les personnes queers racis\u00e9es et migrantes, m\u00eame confront\u00e9es \u00e0 des formes multiples de marginalisation, ne sont pas uniquement \u00e9cras\u00e9es par les structures normatives ; elles disposent \u00e9galement d\u2019un pouvoir d\u2019action.<\/p>\n<p>La r\u00e9sistance renvoie aux mani\u00e8res dont ces personnes et communaut\u00e9s ne se conforment pas aux normes h\u00e9t\u00e9rosexuelles, cisgenres et blanches dominantes. Elle se manifeste dans des actions collectives ou individuelles, de m\u00eame que dans les modes de vie, les pratiques et les revendications identitaires qui d\u00e9fient les attentes normatives li\u00e9es au genre, \u00e0 la sexualit\u00e9 et \u00e0 la blanchit\u00e9.<\/p>\n<p>La r\u00e9flexivit\u00e9, quant \u00e0 elle, est une posture critique qui consiste \u00e0 interroger ses propres pr\u00e9suppos\u00e9s, \u00e0 examiner les effets de ses actions et pens\u00e9es, et \u00e0 \u00eatre conscient\u00b7e de l\u2019impact de son positionnement dans diff\u00e9rents contextes.<\/p>\n<p>Cela \u00e9tant, il convient de formuler une mise en garde : loin de moi l\u2019id\u00e9e de pr\u00e9senter une lentille intersectionnelle qui renforce- rait l\u2019adage n\u00e9olib\u00e9ral \u00ab quand on veut, on peut \u00bb. Parler de r\u00e9sistance, d\u2019agentivit\u00e9, de r\u00e9flexivit\u00e9 et de pouvoir n\u2019\u00e9quivaut pas \u00e0 minimiser ou \u00e0 effacer les oppressions v\u00e9cues par les personnes minoris\u00e9es. Appartenir \u00e0 des parcours minoris\u00e9s implique une exp\u00e9rience concr\u00e8te de la marginalisation, souvent marqu\u00e9e par la lutte. Cependant, cette lecture reste insuffisante pour appr\u00e9hender pleinement ces exp\u00e9riences, qui s\u2019inscrivent aussi dans une dimension circulaire du pouvoir, trop souvent occult\u00e9e dans les discussions sur l\u2019intersectionnalit\u00e9.<\/p>\n<p>Pour comprendre cette lecture dynamique du pouvoir, il faut consid\u00e9rer l\u2019intersectionnalit\u00e9 \u00e0 deux niveaux. D\u2019abord, au niveau microsocial, o\u00f9 nous vivons et concevons les cat\u00e9gories de pouvoir: race, classe, genre, sexualit\u00e9, handicap, etc. Ces cat\u00e9gories sont irr\u00e9ductibles et indissociables les unes des autres. Et nous ne devons pas les mobiliser uniquement lorsqu\u2019elles sont minoris\u00e9es: parler de race, c\u2019est aussi parler de blanchit\u00e9; parler de sexualit\u00e9, c\u2019est aussi parler d\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 ; parler de genre, c\u2019est aussi parler de cisgenrisme.<\/p>\n<p>Ensuite, l\u2019intersectionnalit\u00e9 est un cadre d\u2019analyse des domaines de pouvoir macrosociaux. Collins et Bilge identifient les niveaux structurel, culturel, disciplinaire et interpersonnel. Ces niveaux, qui se jouent sur le plan des lois, des discours, des repr\u00e9sentations et des interactions, fa\u00e7onnent les in\u00e9galit\u00e9s. Or, l\u2019analyse macrosociale est souvent oubli\u00e9e, car les in\u00e9galit\u00e9s sont encore trop souvent pens\u00e9es de fa\u00e7on individuelle, alors qu\u2019elles ont une racine structurelle. L\u2019intersectionnalit\u00e9 prend ainsi forme dans un va-et-vient constant entre le micro et le macro.<\/p>\n<p>Enfin, l\u2019intersectionnalit\u00e9 est une carte de navigation et un chantier permanent. Notre compr\u00e9hension des rapports de pouvoir doit s\u2019ajuster selon les contextes historiques et g\u00e9opoli- tiques. L\u2019analyse intersectionnelle est mouvante, mais orient\u00e9e vers la justice sociale. Elle est une praxis politique qui interroge la neutralit\u00e9 scientifique et encourage des initiatives concr\u00e8tes. L\u2019approche d\u00e9coloniale vient enrichir cette praxis en soulignant la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9centrer les savoirs dominants et de situer l\u2019exp\u00e9rience des personnes marginalis\u00e9es dans leurs histoires coloniale et globale.<\/p>\n<p>Ce fondement conduit naturellement au concept de <strong>positionnalit\u00e9<\/strong>3<em>. <\/em>La positionnalit\u00e9 reconna\u00eet que la personne chercheuse, en tant que sujet situ\u00e9 socialement, culturellement, politiquement et personnellement, influence sa recherche et, le cas \u00e9ch\u00e9ant, ses interactions avec les participant\u00b7es. Nommer ses identifications et exp\u00e9riences n\u2019est pas suffisant: il s\u2019agit de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l\u2019impact de ses privil\u00e8ges, de ses biais et de ses m\u00e9thodes pour r\u00e9duire les asym\u00e9tries et renforcer l\u2019\u00e9thique de la recherche. Int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 une d\u00e9marche intersectionnelle et d\u00e9coloniale, la positionnalit\u00e9 enrichit et complexifie la compr\u00e9hension de nos objets d\u2019\u00e9tude tout en consolidant une praxis politique engag\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote>\n<h1>Quelques constats de la recherche \u00e0 vocation intersectionnelle et d\u00e9coloniale men\u00e9e aupr\u00e8s des personnes queers migrantes et racis\u00e9es<\/h1>\n<\/blockquote>\n<p>Je partage ici quelques constats tir\u00e9s des diff\u00e9rentes recherches dans lesquelles j\u2019ai \u00e9t\u00e9 impliqu\u00e9e ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Ces recherches portaient sur les parcours des personnes migrantes et racis\u00e9es LGBTQ+ provenant des pays du Sud global. Plusieurs des r\u00e9sultats qui sont ici pr\u00e9sent\u00e9s se retrouveront aussi dans les diff\u00e9rents chapitres du livre et seront approfondis avec de nouveaux angles. Plus que tout, ces r\u00e9sultats rappellent la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir les enjeux des genres et des sexualit\u00e9s avec des perspectives intersectionnelles et d\u00e9coloniales.<\/p>\n<blockquote><p>Premier constat: un rapport diff\u00e9rent \u00e0 la visibilit\u00e9 et au coming out<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans les contextes occidentaux, la construction identitaire et l\u2019\u00e9mancipation des personnes LGBTQ+ passent encore beau- coup par la visibilit\u00e9 de leur identification. Il est vrai que cette visibilit\u00e9 est essentielle pour l\u2019acquisition de droits et pour une meilleure inclusion dans les sph\u00e8res sociales et culturelles, mais nous avons encore tendance \u00e0 associer le succ\u00e8s et l\u2019authenticit\u00e9 du parcours d\u2019une personne LGBTQ+ \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 nommer sa r\u00e9alit\u00e9 et \u00e0 la rendre visible. Ce r\u00e9cit sur la visibilit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 largement critiqu\u00e9 par plusieurs personnes que j\u2019ai rencontr\u00e9es et dans de nombreuses \u00e9tudes qui abordent les parcours de migration des personnes LGBTQ+. En effet, plusieurs personnes existent, notamment aupr\u00e8s de leur famille et de leur communaut\u00e9 d\u2019origine, dans une posture qui est qualifi\u00e9e de \u00ab tacite4 \u00bb. Cette posture se r\u00e9f\u00e8re au fait de ne pas n\u00e9cessairement mettre des mots sur sa sexualit\u00e9, mais d\u2019exister tout de m\u00eame comme sujet minoris\u00e9. Le sujet tacite rompt avec la dichotomie visibilit\u00e9\/invisibilit\u00e9 ou encore dicible\/indicible, qui est au c\u0153ur du concept du <em>coming out<\/em>. En fait, cette posture qui est revendiqu\u00e9e par plusieurs personnes migrantes et racis\u00e9es LGBTQ+ soutient la possibilit\u00e9 \u00ab de demeurer dans le placard sans y \u00eatre restreint5 \u00bb. Longtemps, et encore aujourd\u2019hui, dans certains cercles et dans plusieurs milieux majoritairement blancs, la posture du sujet tacite est vue comme une oppression, une souffrance unilat\u00e9rale, un silence forc\u00e9. Pourtant, lorsqu\u2019on parle \u00e0 des personnes concern\u00e9es, plusieurs diront que cette posture peut aussi \u00eatre une strat\u00e9gie de r\u00e9sistance leur permettant de mieux naviguer leurs diff\u00e9rentes communaut\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es, les questions li\u00e9es \u00e0 la visibilit\u00e9 et au d\u00e9voilement s\u2019appliquent aussi aux personnes trans et non binaires racis\u00e9es. Alors qu\u2019on peut s\u2019imaginer qu\u2019il est plus complexe pour une personne trans qui prend des hormones, par exemple, ou qui vivra des changements au niveau de son apparence physique de dissimuler sa transition \u00e0 sa famille, il est aussi possible de choisir de prendre son temps et de se d\u00e9voiler de fa\u00e7on progressive. Dans certains cas, la distance g\u00e9ographique peut agir comme un facteur de protection qui permet ce d\u00e9voilement progressif ou partiel.<\/p>\n<blockquote><p>Deuxi\u00e8me constat: la violence structurelle et interpersonnelle<\/p><\/blockquote>\n<p>Malgr\u00e9 la possibilit\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 son d\u00e9voilement, un des r\u00e9sultats ressortant de plusieurs \u00e9tudes sur les exp\u00e9riences des personnes trans racis\u00e9es et migrantes est la surrepr\u00e9sentation de situations de violence subies6. Que ce soit dans leurs relations interpersonnelles ou dans leur rapport aux institutions, les personnes trans racis\u00e9es et migrantes sont concern\u00e9es par la violence de mani\u00e8re disproportionn\u00e9e par rapport aux autres personnes de l\u2019acronyme LGB. Dans plusieurs cas, la pr\u00e9sence de famille choisie en contexte post-migratoire est tout simple- ment vitale.<\/p>\n<blockquote><p>Troisi\u00e8me constat: un sentiment ambivalent face \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 et \u00e0 l\u2019int\u00e9gration<\/p><\/blockquote>\n<p>De mani\u00e8re transversale \u00e0 mes diff\u00e9rentes recherches, plusieurs personnes migrantes et racis\u00e9es LGBTQ+ entretiennent un rapport ambivalent \u00e0 la notion de s\u00e9curit\u00e9 ainsi qu\u2019\u00e0 la notion d\u2019int\u00e9gration. Certain\u00b7es mentionnent \u00eatre reconnaissant\u00b7es de pouvoir vivre une sexualit\u00e9 et\/ou une identit\u00e9 de genre non conforme dans le pays d\u2019\u00e9tablissement, mais, en m\u00eame temps, iels trouvent difficilement des espaces o\u00f9 leurs identit\u00e9s multiples peuvent cohabiter. Des sentiments d\u2019isolement et d\u2019effacement sont souvent pr\u00e9sents dans leur discours. Certaines personnes ont aussi parl\u00e9 de la distance g\u00e9ographique et \u00e9motionnelle qui s\u2019est install\u00e9e avec leur pays d\u2019origine. Cette dis- tance est parfois n\u00e9cessaire, mais aussi douloureuse. \u00c0 rebours du r\u00e9cit conventionnel qui pr\u00e9sente l\u2019immigration comme un processus lin\u00e9aire qui a \u00ab sauv\u00e9 \u00bb la personne migrante de son pays archa\u00efque et dangereux, les personnes qui ont immigr\u00e9 soutiennent que cette distance vient avec beaucoup de douleur, de m\u00eame qu\u2019avec la perte d\u2019un r\u00e9seau qu\u2019elles n\u2019arrivent pas toujours \u00e0 reconstruire ici. De plus, elles racontent qu\u2019il est difficile de parler de cette perte et d\u2019\u00eatre comprises. Elles ont le sentiment qu\u2019elles devraient \u00eatre toujours redevables envers le pays qui les a accueillies, sans quoi elles sont per\u00e7ues comme de \u00ab mauvaises immigrantes7 \u00bb.<\/p>\n<blockquote><p>Quatri\u00e8me constat: la survalorisation d\u2019une identit\u00e9 au d\u00e9triment des autres<\/p><\/blockquote>\n<p>Une autre donn\u00e9e qui est transversale \u00e0 mes recherches est cette id\u00e9e que les personnes LGBTQ+ migrantes et racis\u00e9es devraient n\u00e9cessairement choisir une identit\u00e9 au-dessus des autres. En fait, il y a encore beaucoup d\u2019id\u00e9es re\u00e7ues qui consid\u00e8rent que les personnes migrantes et racis\u00e9es ne peuvent pas \u00eatre aussi des personnes LGBTQ+. Les identit\u00e9s li\u00e9es \u00e0 l\u2019orientation sexuelle et l\u2019exp\u00e9rience trans sont encore pens\u00e9es comme \u00e9tant en opposition avec une identit\u00e9 raciale minoris\u00e9e, notamment parce que l\u2019on continue de s\u2019imaginer que le taux d\u2019acceptation pour les personnes racis\u00e9es et migrantes au sein de leur communaut\u00e9 d\u2019origine est nul ou impossible si elles s\u2019identifient comme personnes queers. Il est vrai que certaines personnes racis\u00e9es vivront des ruptures et des situations de violence avec leur famille et leur communaut\u00e9 d\u2019origine, mais d\u2019autres seront int\u00e9gr\u00e9es, ou pourront cheminer autour et dans leur communaut\u00e9. En fait, il y a plusieurs fa\u00e7ons de faire partie de sa communaut\u00e9 d\u2019origine ainsi que plusieurs raisons qui poussent les personnes concern\u00e9es \u00e0 vouloir conserver ou non des liens avec cette derni\u00e8re. Ces raisons et fa\u00e7ons de faire sont g\u00e9n\u00e9ralement propres \u00e0 chaque personne et rel\u00e8vent de son histoire personnelle.<\/p>\n<blockquote><p>Cinqui\u00e8me constat: l\u2019id\u00e9alisation du parcours migratoire<\/p><\/blockquote>\n<p>De nombreuses personnes LGBTQ+ ayant migr\u00e9 des pays du Sud remettent en question l\u2019id\u00e9alisation du Canada comme endroit pleinement s\u00e9curitaire. En effet, plusieurs affirment avoir subi la m\u00e9fiance de certaines personnes blanches. Cette m\u00e9fiance s\u2019explique notamment par une pr\u00e9somption d\u2019homo- phobie internalis\u00e9e envers certain\u00b7es nouveaux\u00b7elles arrivant\u00b7es, dont les personnes provenant du Maghreb, du Moyen-Orient et de plusieurs pays d\u2019Afrique subsaharienne. Parall\u00e8lement, certaines personnes parlent aussi du racisme qui est v\u00e9cu au sein de certains milieux LGBTQ+. De nombreuses \u00e9tudes soul\u00e8vent les st\u00e9r\u00e9otypes ethnosexuels auxquels font face les personnes queers racis\u00e9es, et qui sont pr\u00e9sent\u00e9s de fa\u00e7on banale comme des \u00ab pr\u00e9f\u00e9rences \u00bb sexuelles, alors qu\u2019il s\u2019agit de comportements racistes8. Ces t\u00e9moignages nous rappellent la persistance d\u2019un racisme sexuel qui demeure invisible et peu abord\u00e9 dans les communaut\u00e9s LGBTQ+, mais qui a n\u00e9anmoins une incidence sur la sant\u00e9 mentale des personnes concern\u00e9es et qui augmente consid\u00e9rablement leur sentiment de solitude tout en affectant leur estime personnelle.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019ils sont jumel\u00e9s \u00e0 des exp\u00e9riences de f\u00e9tichisation, les biais culturalistes qui assimilent les personnes racis\u00e9es et migrantes \u00e0 une certaine fermeture d\u2019esprit et \u00e0 l\u2019int\u00e9riorisation de l\u2019homon\u00e9gativit\u00e9 permettent de mieux comprendre l\u2019ambivalence des parcours migratoires. Ces exp\u00e9riences d\u00e9pr\u00e9ciatives ont aussi un impact sur l\u2019acc\u00e8s au march\u00e9 du travail. En effet, une proportion significative des personnes provenant des pays du Sud vivent une d\u00e9qualification professionnelle en immigrant au pays, malgr\u00e9 le fait qu\u2019elles ont \u00e9t\u00e9 choisies pour immigrer sur la base de leurs comp\u00e9tences professionnelles et linguistiques. Cette d\u00e9qualification touche fortement les hommes et les femmes hautement scolaris\u00e9\u00b7es et provenant des pays du Maghreb9. Ces donn\u00e9es ne sont pas anodines et nous montrent que les exp\u00e9riences de minorisation que vivent les personnes racis\u00e9es LGBTQ+ d\u00e9passent largement leur sexualit\u00e9 et sont multiples. De telles exp\u00e9riences sont \u00e9galement complexes dans la mesure o\u00f9 elles am\u00e8nent les personnes concern\u00e9es \u00e0 devoir s\u2019engager, presque quotidiennement, \u00e0 accomplir un travail d\u2019\u00e9ducation populaire. Les personnes queers racis\u00e9es et migrantes ressentent souvent la double obligation de paver la voie et de s\u2019expliquer. Mener ce travail de sensibilisation en plus de d\u00e9noncer des microagressions constantes a un co\u00fbt \u00e9motionnel. Certain\u00b7es parlent d\u2019ailleurs de la fatigue de devoir toujours \u00eatre en mesure de r\u00e9pondre, de se d\u00e9fendre et d\u2019expliquer leur parcours aux autres. Cette situation les place dans une certaine ambivalence face aux autres, notamment parce qu\u2019iels ne ressentent que tr\u00e8s rarement la possibilit\u00e9 de se d\u00e9poser, d\u2019\u00eatre accueilli\u00b7es pleinement sans avoir \u00e0 se justifier.<\/p>\n<blockquote><p>Sixi\u00e8me constat: Black queer joy\/racialized queer joy<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019un des enjeux r\u00e9currents dans l\u2019analyse intersectionnelle consiste \u00e0 \u00e9viter de r\u00e9duire les exp\u00e9riences des personnes concern\u00e9es \u00e0 une simple addition d\u2019oppressions. Cette perspective s\u2019articule avec un constat central ressortant des recherches r\u00e9centes sur les parcours des personnes queers racis\u00e9es et migrantes : l\u2019importance de la <em>queer joy<\/em>, ou joie queer. Il importe en effet de souligner les formes de joie et de r\u00e9ussite qui \u00e9mergent de ces parcours, m\u00eame si l\u2019histoire des communaut\u00e9s LGBTQ+ et racis\u00e9es est travers\u00e9e par des exp\u00e9riences de marginalisation, de violence et d\u2019exclusion. La joie appara\u00eet alors comme une \u00e9nergie vitale qui persiste dans l\u2019adversit\u00e9 et comme une pratique politique \u00e0 part enti\u00e8re. Pour les personnes queers racis\u00e9es, elle repr\u00e9sente une strat\u00e9gie de r\u00e9sistance et une affirmation de leur existence dans une soci\u00e9t\u00e9 qui a longtemps cherch\u00e9 \u00e0 effacer ou \u00e0 s\u2019approprier leurs r\u00e9cits. Plusieurs travaux mettent en lumi\u00e8re la fiert\u00e9 et le sentiment de joie qui se d\u00e9ploient \u00e0 travers leurs luttes, leur r\u00e9silience et leurs exp\u00e9riences quotidiennes. La joie pour les personnes queers racis\u00e9es devient ainsi un mode de r\u00e9sistance \u00e0 la violence, \u00e0 l\u2019invisibilisation et \u00e0 la douleur, tout en ouvrant des espaces de cr\u00e9ativit\u00e9, de solidarit\u00e9 et de dissidence.<\/p>\n<blockquote>\n<h1>L\u2019\u00e9thique de l\u2019application de l\u2019intersectionnalit\u00e9<\/h1>\n<\/blockquote>\n<p>Bien qu\u2019il soit essentiel de conna\u00eetre les th\u00e9matiques qui sont soulev\u00e9es dans les \u00e9tudes abordant des perspectives inter- sectionnelles pour mieux comprendre les exp\u00e9riences des personnes queers racis\u00e9es et migrantes, nous ne pouvons restreindre l\u2019application de l\u2019intersectionnalit\u00e9 \u00e0 quelques objets de recherche. En tant que praxis politique, l\u2019intersectionnalit\u00e9 est n\u00e9cessairement orient\u00e9e vers la justice sociale et doit aussi \u00eatre r\u00e9fl\u00e9chie dans son application. Plusieurs questions \u00e9mergent ces derni\u00e8res ann\u00e9es des recherches qui tentent d\u2019appliquer cette lentille. Tout d\u2019abord, comment penser la pertinence de l\u2019intersectionnalit\u00e9 au sein de nos universit\u00e9s n\u00e9olib\u00e9rales10 ? Pouvons-nous vraiment appliquer l\u2019intersectionnalit\u00e9 dans un milieu comme celui de l\u2019universit\u00e9 ? Ensuite, lorsque nous r\u00e9fl\u00e9chissons aux dynamiques transnationales et \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019inclure des savoirs non occidentaux \u00e0 nos r\u00e9flexions, nous devons \u00e0 tout prix chercher \u00e0 comprendre comment l\u2019intersectionnalit\u00e9 voyage dans le monde. Quand nous r\u00e9fl\u00e9chissons au d\u00e9veloppement des savoirs intersectionnels, particuli\u00e8rement dans les pays du Sud, pouvons-nous r\u00e9ellement parler de justice \u00e9pist\u00e9mique, c\u2019est-\u00e0-dire de la reconnaissance et de l\u2019accessibilit\u00e9 des savoirs et des pratiques intellectuelles pour et par toustes ? Finalement, mener des analyses intersectionnelles, c\u2019est aussi r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la repolitisation de l\u2019intersectionnalit\u00e9. D\u2019aucuns reconnaissent que l\u2019intersectionnalit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 reprise, institutionnalis\u00e9e, blanchie ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Elle est pass\u00e9e du statut de cadre sociologique marginal et trop pr\u00e9cis \u00e0 celui d\u2019outil conceptuel permettant d\u2019obtenir des subventions dans des domaines qui instrumentalisent la pr\u00e9sence des communaut\u00e9s dites de la \u00ab diversit\u00e9 \u00bb. Quand j\u2019applique cette lentille \u00e0 mes recherches, je juge essentiel de continuer \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir aux moyens que je mets en \u0153uvre pour faire refaire honneur aux racines militantes de l\u2019intersectionnalit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce livre souhaite r\u00e9pondre \u00e0 quelques-unes de ces questions et entend par le fait m\u00eame participer \u00e0 la mise en pratique de l\u2019intersectionnalit\u00e9 et des approches d\u00e9coloniales \u00e0 travers des r\u00e9cits et des savoirs de personnes minoris\u00e9es. En guise d\u2019ouverture, il appara\u00eet important de se rappeler que l\u2019intersectionna- lit\u00e9 devrait nous guider d\u2019abord et avant tout vers une posture d\u2019autor\u00e9flexivit\u00e9 critique. Celle-ci se d\u00e9veloppe dans la remise en question et le d\u00e9centrement des savoirs dominants, qui sont principalement des productions d\u2019hommes blancs cisgenres et h\u00e9t\u00e9rosexuels. Bien qu\u2019il soit difficile de remettre en question ces savoirs dominants dans notre socialisation universitaire, il est possible de les d\u00e9stabiliser par des gestes concrets. Par exemple, diversifier les r\u00e9f\u00e9rences bibliographiques constitue une pratique essentielle : inclure des auteurices issu\u00b7es des Suds, des perspectives d\u00e9coloniales, f\u00e9ministes, queers ou autochtones permet de sortir du canon eurocentr\u00e9 et de reconna\u00eetre la pluralit\u00e9 des savoirs situ\u00e9s. Une autre strat\u00e9gie consiste \u00e0 pratiquer la r\u00e9flexivit\u00e9 critique en rendant explicite sa positionnalit\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but d\u2019un travail ou d\u2019un projet: interroger nos biais, nos privil\u00e8ges et la mani\u00e8re dont ils influencent notre regard brise l\u2019illusion d\u2019objectivit\u00e9 scientifique. Enfin, il est possible de valoriser les savoirs exp\u00e9rientiels \u00e0 travers des m\u00e9thodes participatives, telles que la photo-voix, les cercles de parole ou les entretiens narratifs, o\u00f9 les personnes concern\u00e9es d\u00e9finissent les enjeux et contribuent activement \u00e0 l\u2019analyse. Ces gestes, bien que simples, participent \u00e0 d\u00e9centrer l\u2019expertise universitaire et \u00e0 ouvrir l\u2019espace \u00e0 des \u00e9pist\u00e9mologies multiples.<\/p>\n<p>Une autre strat\u00e9gie menant \u00e0 l\u2019autor\u00e9flexion critique et per- mettant par le fait m\u00eame de respecter l\u2019\u00e9thique de l\u2019intersectionnalit\u00e9 est la collaboration \u2013 ainsi que la redevabilit\u00e9 qui vient avec cette collaboration. Quand nous souhaitons mobiliser des savoirs qui sortent de notre socialisation universitaire, nous devons n\u00e9cessairement solliciter des personnes et des milieux qui ne sont pas issus du milieu universitaire. Nous devons trouver des fa\u00e7ons de partager des ressources avec ces personnes et milieux, et voir comment ces derniers b\u00e9n\u00e9ficient aussi de ces ressources. Nous devons non seulement reconna\u00eetre le travail des personnes concern\u00e9es dans nos recherches, mais aussi le r\u00e9mun\u00e9rer. Derri\u00e8re le prestige symbolique de l\u2019universit\u00e9 se cache beaucoup de travail gratuit, ce qui constitue en soi une pratique coloniale et abusive. Reconna\u00eetre de plusieurs fa\u00e7ons le travail et l\u2019implication des personnes concern\u00e9es est n\u00e9cessaire pour conserver un peu de coh\u00e9rence dans nos recherches \u00e0 vocation intersectionnelle.<\/p>\n<p>Finalement, l\u2019intersectionnalit\u00e9 s\u2019actualise dans une convergence des luttes qui refuse de cloisonner les oppressions ou de cantonner certains sujets \u00e0 des \u00ab bulles \u00bb politiques s\u00e9par\u00e9es. Les apprentissages h\u00e9rit\u00e9s des f\u00e9minismes intersectionnels doivent aujourd\u2019hui \u00eatre mis en dialogue avec les approches d\u00e9coloniales et anti-oppressives, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que les formes de pou- voir discriminatoire ne se manifestent jamais isol\u00e9ment, mais s\u2019entrelacent dans des configurations qui engagent race, genre, classe, sexualit\u00e9, nationalit\u00e9 et handicap.<\/p>\n<p>Cette mise en relation recentre les marges et devient indispensable dans un contexte politique global marqu\u00e9 par la normalisation de discours autoritaires, x\u00e9nophobes et nationalistes dans les sph\u00e8res administratives et politiques de plusieurs \u00c9tats. L\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle am\u00e9ricaine de 2024 illustre \u00e0 quel point ces dynamiques peuvent devenir structurantes<strong>, <\/strong>y compris au sein des coalitions \u00e9lectorales elles-m\u00eames. Il est frappant de constater que, malgr\u00e9 des ant\u00e9c\u00e9dents publics de sexisme, de racisme, de x\u00e9nophobie et d\u2019attaques r\u00e9p\u00e9t\u00e9es contre des communaut\u00e9s minoris\u00e9es, Donald Trump a r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9largir sa base \u00e9lectorale dans des segments souvent per\u00e7us comme des cibles directes de ses politiques ou de ses discours<strong>.<\/strong><\/p>\n<p>Ces r\u00e9sultats ne signifient pas une acceptation du racisme ni une adh\u00e9sion id\u00e9ologique aux positions ouvertement discriminatoires. Ils renvoient plut\u00f4t \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s mat\u00e9rielles et politiques complexes : des pr\u00e9occupations \u00e9conomiques omni- pr\u00e9sentes, une insatisfaction g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e face aux conditions de vie ou encore un d\u00e9senchantement vis-\u00e0-vis d\u2019une gauche qui a \u00e9chou\u00e9 \u00e0 articuler un projet \u00e9mancipateur r\u00e9ellement inclusif pour toustes. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne met en lumi\u00e8re une tension pro- fonde : comment expliquer que des personnes appartenant \u00e0 des groupes historiquement marginalis\u00e9s ou discrimin\u00e9s puissent soutenir un candidat associ\u00e9 \u00e0 des positions hostiles \u00e0 leur faveur politique ou socioculturelle ? La r\u00e9ponse ne peut se r\u00e9duire \u00e0 une \u00ab ignorance\u00bb. Elle traduit plut\u00f4t une crise de repr\u00e9sentation et de solidarit\u00e9 politique du c\u00f4t\u00e9 de la gauche institutionnelle : une incapacit\u00e9 \u00e0 construire un \u00ab nous \u00bb politique capable de reconna\u00eetre, d\u2019honorer et de d\u00e9fendre la dignit\u00e9 et les int\u00e9r\u00eats mat\u00e9riels de vies minoris\u00e9es. Cette incapacit\u00e9 \u00e0 faire converger les luttes \u2013 \u00e0 penser l\u2019intersection des oppressions avec la justice \u00e9conomique, sociale et politique \u2013 a laiss\u00e9 des espaces que des forces r\u00e9actionnaires ont exploit\u00e9s.<\/p>\n<p>Ainsi, le ressac r\u00e9actionnaire ne touche pas seulement les personnes LGBTQ+ ou les droits des femmes blanches; il frappe l\u2019ensemble des communaut\u00e9s marginalis\u00e9es<strong>, <\/strong>particuli\u00e8rement celles d\u00e9j\u00e0 les plus vuln\u00e9rabilis\u00e9es par des in\u00e9galit\u00e9s structurelles. Cela souligne la n\u00e9cessit\u00e9 pressante d\u2019une critique inter- sectionnelle qui ne se contente pas de d\u00e9noncer des \u00e9l\u00e9ments isol\u00e9s, mais qui relie syst\u00e9matiquement les logiques d\u2019oppression, de domination et d\u2019exclusion dans une strat\u00e9gie politique collective et solidaire<strong>.<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-6800 aligncenter\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite-201x300.jpg\" alt=\"\" width=\"389\" height=\"581\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite-201x300.jpg 201w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite-684x1024.jpg 684w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite-768x1149.jpg 768w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite-1027x1536.jpg 1027w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite-1369x2048.jpg 1369w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/C1_Decolonialite.jpg 1498w\" sizes=\"(max-width: 389px) 100vw, 389px\" \/><\/a><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.editions-rm.ca\/livres\/decolonialite-et-resistances-queers\/#tab-description\">Avec des textes de Reem Alameddine, Samya Amrani, Anne C. (Gao Wen) Beaulieu, Marianne Chbat, Fadwa Cherraj, Xan Choquet, Jo\u00e9e Dufresne, Chacha Enriquez, Javi Fuentes Bernal, Siobhan Guerrero McManus, Farah Hafez, Ahmed Hamila, Diane Labelle, Edward Ou Jin Lee, Gwendoline Lu\u0308thi, Alexandra Pierre et \u00c9lise Ross-Nadi\u00e9.<\/a><\/p>\n<div class=\"book-meta\">\n<div class=\"one-half\">ISBN: 978-2-89091-951-8202613 \u2022 19 cm<\/div>\n<div class=\"one-half\">336 pages<\/div>\n<div class=\"one-half\">En librairie<\/div>\n<div><\/div>\n<\/div>\n<div class=\"book-meta\">\n<div class=\"one-half\"><\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous avons le plaisir de publier en exclusivit\u00e9 un extrait du livre\u00a0 D\u00e9colonialit\u00e9 et r\u00e9sistances queers \u2014 sous la direction de Marianne Chbat Avec l\u2019aimable autorisation des\u00a0\u00e9ditions du remue-m\u00e9nage.\u00a0\u00a0 Tandis que l\u2019autoritarisme et les discours r\u00e9actionnaires gagnent du terrain, et que les communaut\u00e9s LGBTQ+ en subissent les violences r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, la pens\u00e9e critique se dresse comme &#8230; <a title=\"D\u00e9colonialit\u00e9 et r\u00e9sistances queers \u2014 sous la direction de Marianne Chbat\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6799\" aria-label=\"En savoir plus sur D\u00e9colonialit\u00e9 et r\u00e9sistances queers \u2014 sous la direction de Marianne Chbat\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6801,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[21,18,28],"tags":[717,721,709,713,102,718,719,251,710,716,720,714,712,706,707,708,292,715,711],"class_list":["post-6799","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-anti-imperialisme","category-resistance-bruxelles","category-racismes","tag-ahmed-hamila","tag-alexandra-pierre-et-elise-ross-nadie","tag-anne-c-gao-wen-beaulieu","tag-chacha-enriquez","tag-decolonial","tag-diane-labelle","tag-edward-ou-jin-lee","tag-feminisme-decolonial","tag-fadwa-cherraj","tag-farah-hafez","tag-gwendoline-luthi","tag-javi-fuentes-bernal","tag-joee-dufresne","tag-marianne-chbat","tag-reem-alameddine","tag-samya-amrani","tag-sexualites","tag-siobhan-guerrero-mcmanus","tag-xan-choquet"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6799","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6799"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6799\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6804,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6799\/revisions\/6804"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/6801"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6799"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6799"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6799"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}