{"id":6823,"date":"2026-06-10T16:49:56","date_gmt":"2026-06-10T15:49:56","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6823"},"modified":"2026-06-16T17:00:12","modified_gmt":"2026-06-16T16:00:12","slug":"place-clemenceau-quand-on-enferme-un-quartier-au-lieu-de-combattre-les-causes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6823","title":{"rendered":"Place Clemenceau : quand on enferme un quartier au lieu de combattre les causes"},"content":{"rendered":"<p>Pendant des mois, la place Clemenceau a \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9e derri\u00e8re des grillages. Officiellement, c&rsquo;\u00e9tait pour lutter contre le deal, les fusillades, l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9, les nuisances et les probl\u00e8mes de propret\u00e9. Officiellement, c&rsquo;\u00e9tait une mesure temporaire. Pourtant, les mois ont pass\u00e9 et les grillages sont rest\u00e9s. Aujourd&rsquo;hui, certaines d\u00e9clarations politiques laissent entendre que cette fermeture pourrait devenir durable, voire permanente.<\/p>\n<p>Je ne suis ni trafiquant, ni tireur, ni membre d&rsquo;un r\u00e9seau criminel. Je suis un habitant d&rsquo;Anderlecht. Un travailleur social. Un p\u00e8re de famille. Un citoyen. Et comme beaucoup d&rsquo;habitants du quartier, je refuse que l&rsquo;on pr\u00e9sente cette situation comme normale.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/EXLZ5RKNORC7ZLODNNRSQVDT2E.avif\"><img decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-6825 size-full\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/EXLZ5RKNORC7ZLODNNRSQVDT2E.avif\" alt=\"\" width=\"1200\" height=\"800\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/EXLZ5RKNORC7ZLODNNRSQVDT2E.avif 1200w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/EXLZ5RKNORC7ZLODNNRSQVDT2E-300x200.avif 300w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/EXLZ5RKNORC7ZLODNNRSQVDT2E-1024x683.avif 1024w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/EXLZ5RKNORC7ZLODNNRSQVDT2E-768x512.avif 768w\" sizes=\"(max-width: 1200px) 100vw, 1200px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Car derri\u00e8re les grillages de la place Clemenceau se cache une question beaucoup plus profonde : dans quel type de soci\u00e9t\u00e9 voulons-nous vivre ? Une soci\u00e9t\u00e9 qui combat les causes des probl\u00e8mes ou une soci\u00e9t\u00e9 qui enferme les cons\u00e9quences ?<\/p>\n<p>\u00c0 mes yeux, cette fermeture est juridiquement discutable, politiquement inqui\u00e9tante et moralement injuste.<\/p>\n<p>D&rsquo;abord parce que l&rsquo;espace public appartient au public.<\/p>\n<p>Cela para\u00eet \u00e9vident mais il faut parfois rappeler les \u00e9vidences. Une place publique n&rsquo;est pas la propri\u00e9t\u00e9 du bourgmestre, de l&rsquo;\u00e9chevin de la pr\u00e9vention ou du chef de corps de la police. Une place publique appartient aux habitants.<\/p>\n<p>Elle appartient aux enfants qui jouent au ballon.<\/p>\n<p>Elle appartient aux anciens qui viennent prendre le soleil.<\/p>\n<p>Elle appartient aux familles qui s&rsquo;y retrouvent.<\/p>\n<p>Elle appartient aux jeunes qui discutent entre eux.<\/p>\n<p>Elle appartient aux travailleurs qui traversent le quartier.<\/p>\n<p>Elle appartient m\u00eame \u00e0 ceux qui n&rsquo;ont rien, parce que l&rsquo;espace public est souvent la seule chose que poss\u00e8de encore celui qui a tout perdu.<\/p>\n<p>Lorsque l&rsquo;autorit\u00e9 publique d\u00e9cide d&rsquo;en fermer l&rsquo;acc\u00e8s, elle doit d\u00e9montrer que cette atteinte est n\u00e9cessaire, proportionn\u00e9e et limit\u00e9e dans le temps.<\/p>\n<p>C&rsquo;est un principe fondamental du droit belge comme du droit europ\u00e9en.<\/p>\n<p>Le Conseil d&rsquo;\u00c9tat rappelle r\u00e9guli\u00e8rement que l&rsquo;administration ne peut pas imposer des restrictions excessives aux libert\u00e9s publiques. Une mesure exceptionnelle doit rester exceptionnelle.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de combien de mois une mesure temporaire cesse-t-elle d&rsquo;\u00eatre temporaire ?<\/p>\n<p>Six mois ?<\/p>\n<p>Un an ?<\/p>\n<p>Deux ans ?<\/p>\n<p>\u00c0 quel moment l&rsquo;exception devient-elle la r\u00e8gle ?<\/p>\n<p>La question m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre pos\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais le probl\u00e8me d\u00e9passe largement le terrain juridique.<\/p>\n<p>Ce qui me frappe, c&rsquo;est l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 flagrante dans la mani\u00e8re dont les autorit\u00e9s traitent les territoires.<\/p>\n<p>Quand un quartier populaire majoritairement habit\u00e9 par des familles issues de l&rsquo;immigration rencontre des probl\u00e8mes de s\u00e9curit\u00e9, la r\u00e9ponse est souvent la m\u00eame :<\/p>\n<p>plus de police ;<\/p>\n<p>plus de contr\u00f4les ;<\/p>\n<p>plus de cam\u00e9ras ;<\/p>\n<p>plus de barri\u00e8res ;<\/p>\n<p>plus d&rsquo;interdictions ;<\/p>\n<p>plus de dispositifs d&rsquo;exception.<\/p>\n<p>On enferme.<\/p>\n<p>On filtre.<\/p>\n<p>On contr\u00f4le.<\/p>\n<p>On quadrille.<\/p>\n<p>On s\u00e9curise.<\/p>\n<p>Mais lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;investir massivement dans les infrastructures, les \u00e9quipements collectifs, les \u00e9coles, les espaces verts, les biblioth\u00e8ques, les maisons de jeunes ou les centres culturels, les budgets semblent soudainement beaucoup plus compliqu\u00e9s \u00e0 trouver.<\/p>\n<p>Depuis combien d&rsquo;ann\u00e9es les habitants de Cureghem r\u00e9clament-ils davantage d&rsquo;espaces verts ?<\/p>\n<p>Depuis combien d&rsquo;ann\u00e9es les associations d\u00e9noncent-elles la densit\u00e9 urbaine \u00e9touffante du quartier ?<\/p>\n<p>Depuis combien d&rsquo;ann\u00e9es les travailleurs sociaux alertent-ils sur le manque d&rsquo;infrastructures destin\u00e9es \u00e0 la jeunesse ?<\/p>\n<p>Depuis combien d&rsquo;ann\u00e9es les habitants r\u00e9clament-ils simplement le droit de vivre dans un environnement digne ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse est simple : depuis des d\u00e9cennies.<\/p>\n<p>Pourtant, lorsque les probl\u00e8mes explosent, les pouvoirs publics d\u00e9couvrent soudainement l&rsquo;urgence.<\/p>\n<p>Mais cette urgence ne sert pas \u00e0 construire.<\/p>\n<p>Elle sert \u00e0 fermer.<\/p>\n<p>Elle sert \u00e0 interdire.<\/p>\n<p>Elle sert \u00e0 \u00e9loigner.<\/p>\n<p>Elle sert \u00e0 cacher.<\/p>\n<p>Comme si le probl\u00e8me n&rsquo;\u00e9tait pas la pauvret\u00e9 mais sa visibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Comme si le probl\u00e8me n&rsquo;\u00e9tait pas l&rsquo;abandon politique mais les personnes qui vivent ses cons\u00e9quences.<\/p>\n<p>Comme si le probl\u00e8me n&rsquo;\u00e9tait pas l&rsquo;injustice sociale mais ceux qui la subissent.<\/p>\n<p>Je travaille depuis des ann\u00e9es avec des jeunes.<\/p>\n<p>Je peux t\u00e9moigner d&rsquo;une chose simple : un jeune ne devient pas trafiquant parce qu&rsquo;il existe une place publique.<\/p>\n<p>Un jeune ne devient pas d\u00e9linquant parce qu&rsquo;il existe un banc.<\/p>\n<p>Un jeune ne devient pas violent parce qu&rsquo;il existe un espace de rencontre.<\/p>\n<p>Les causes sont ailleurs.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;\u00e9chec scolaire.<\/p>\n<p>Dans les discriminations \u00e0 l&#8217;embauche.<\/p>\n<p>Dans le ch\u00f4mage.<\/p>\n<p>Dans la pr\u00e9carit\u00e9 du logement.<\/p>\n<p>Dans le racisme structurel.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;absence de perspectives.<\/p>\n<p>Dans le sentiment permanent d&rsquo;\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un probl\u00e8me avant m\u00eame d&rsquo;\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un citoyen.<\/p>\n<p>Fermer une place ne supprime aucune de ces r\u00e9alit\u00e9s.<\/p>\n<p>Absolument aucune.<\/p>\n<p>La sociologie urbaine nous enseigne m\u00eame que lorsque l&rsquo;on supprime les espaces de socialisation, les probl\u00e8mes ne disparaissent pas.<\/p>\n<p>Ils se d\u00e9placent.<\/p>\n<p>Le deal se d\u00e9place.<\/p>\n<p>Les tensions se d\u00e9placent.<\/p>\n<p>Les regroupements se d\u00e9placent.<\/p>\n<p>La pauvret\u00e9 se d\u00e9place.<\/p>\n<p>Mais rien n&rsquo;est r\u00e9solu.<\/p>\n<p>L&rsquo;histoire des politiques s\u00e9curitaires est remplie de ce type d&rsquo;\u00e9chec.<\/p>\n<p>On d\u00e9place les pauvres.<\/p>\n<p>On d\u00e9place les jeunes.<\/p>\n<p>On d\u00e9place les personnes sans-abri.<\/p>\n<p>On d\u00e9place les consommateurs de drogues.<\/p>\n<p>On d\u00e9place les probl\u00e8mes.<\/p>\n<p>Puis on s&rsquo;\u00e9tonne qu&rsquo;ils r\u00e9apparaissent cent m\u00e8tres plus loin.<\/p>\n<p>Ce qui me pr\u00e9occupe \u00e9galement, c&rsquo;est la dimension symbolique de ces grillages.<\/p>\n<p>Car un grillage ne sert pas seulement \u00e0 fermer.<\/p>\n<p>Il sert aussi \u00e0 envoyer un message.<\/p>\n<p>Et le message envoy\u00e9 aujourd&rsquo;hui est terrible.<\/p>\n<p>Le message est que ce quartier est dangereux.<\/p>\n<p>Le message est que ses habitants doivent \u00eatre contenus.<\/p>\n<p>Le message est que l&rsquo;espace public doit \u00eatre prot\u00e9g\u00e9 contre ceux qui y vivent.<\/p>\n<p>Autrement dit, ce ne sont plus les habitants qui sont prot\u00e9g\u00e9s.<\/p>\n<p>C&rsquo;est la ville qui est prot\u00e9g\u00e9e contre ses habitants.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 pourquoi cette question doit aussi \u00eatre analys\u00e9e sous l&rsquo;angle de l&rsquo;antiracisme politique.<\/p>\n<p>Parce que les quartiers vis\u00e9s par ces politiques ne sont jamais choisis au hasard.<\/p>\n<p>Ce sont presque toujours les m\u00eames territoires.<\/p>\n<p>Les m\u00eames populations.<\/p>\n<p>Les m\u00eames familles.<\/p>\n<p>Les m\u00eames jeunes.<\/p>\n<p>Les m\u00eames quartiers populaires.<\/p>\n<p>Les m\u00eames quartiers immigr\u00e9s.<\/p>\n<p>Les m\u00eames quartiers racialis\u00e9s.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, personne ne dira explicitement que la mesure est raciste.<\/p>\n<p>Le racisme contemporain fonctionne rarement de mani\u00e8re aussi grossi\u00e8re.<\/p>\n<p>Il fonctionne \u00e0 travers des dispositifs apparemment neutres.<\/p>\n<p>On ne dit pas : \u00ab nous visons les Arabes \u00bb.<\/p>\n<p>On dit : \u00ab nous visons les quartiers sensibles \u00bb.<\/p>\n<p>On ne dit pas : \u00ab nous visons les Noirs \u00bb.<\/p>\n<p>On dit : \u00ab nous visons les zones \u00e0 risque \u00bb.<\/p>\n<p>On ne dit pas : \u00ab nous visons les populations immigr\u00e9es \u00bb.<\/p>\n<p>On dit : \u00ab nous visons les probl\u00e8mes de s\u00e9curit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Mais au bout du compte, ce sont toujours les m\u00eames territoires qui se retrouvent derri\u00e8re les barri\u00e8res.<\/p>\n<p>Toujours les m\u00eames populations qui subissent les contr\u00f4les.<\/p>\n<p>Toujours les m\u00eames jeunes qui grandissent sous surveillance.<\/p>\n<p>Toujours les m\u00eames quartiers qui deviennent des laboratoires de l&rsquo;exception s\u00e9curitaire.<\/p>\n<p>Frantz Fanon expliquait d\u00e9j\u00e0 que le pouvoir colonial organisait l&rsquo;espace selon une logique de s\u00e9paration, de contr\u00f4le et de suspicion permanente. Bien s\u00fbr, nous ne sommes pas dans une situation coloniale au sens strict. Mais il serait na\u00eff de ne pas voir comment certaines logiques de gestion des populations se reproduisent aujourd&rsquo;hui dans les quartiers populaires europ\u00e9ens.<\/p>\n<p>Une d\u00e9mocratie ne se mesure pas \u00e0 la mani\u00e8re dont elle traite ses quartiers riches.<\/p>\n<p>Une d\u00e9mocratie se mesure \u00e0 la mani\u00e8re dont elle traite ses quartiers pauvres.<\/p>\n<p>Une d\u00e9mocratie se mesure \u00e0 la mani\u00e8re dont elle traite les jeunes qui d\u00e9rangent.<\/p>\n<p>Une d\u00e9mocratie se mesure \u00e0 la mani\u00e8re dont elle traite les populations stigmatis\u00e9es.<\/p>\n<p>Une d\u00e9mocratie se mesure \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 garantir les m\u00eames droits \u00e0 tous ses habitants.<\/p>\n<p>La v\u00e9ritable question n&rsquo;est donc pas de savoir combien de temps les grillages resteront autour de la place Clemenceau.<\/p>\n<p>La v\u00e9ritable question est beaucoup plus profonde.<\/p>\n<p>Pourquoi les autorit\u00e9s trouvent-elles toujours rapidement de l&rsquo;argent pour les barri\u00e8res, les cam\u00e9ras et les dispositifs policiers, mais beaucoup plus difficilement pour les \u00e9ducateurs, les \u00e9coles, les logements dignes, les espaces verts, les infrastructures sportives ou les maisons de jeunes ?<\/p>\n<p>Pourquoi la r\u00e9ponse s\u00e9curitaire arrive-t-elle toujours avant la r\u00e9ponse sociale ?<\/p>\n<p>Pourquoi construit-on plus facilement des cl\u00f4tures que de la confiance ?<\/p>\n<p>Et surtout : \u00e0 partir de quel moment allons-nous cesser de g\u00e9rer les cons\u00e9quences de l&rsquo;injustice pour enfin nous attaquer aux causes qui la produisent ?<\/p>\n<p>Car aucune grille n&rsquo;a jamais cr\u00e9\u00e9 un emploi.<\/p>\n<p>Aucune grille n&rsquo;a jamais r\u00e9duit le racisme.<\/p>\n<p>Aucune grille n&rsquo;a jamais construit une \u00e9cole.<\/p>\n<p>Aucune grille n&rsquo;a jamais donn\u00e9 un avenir \u00e0 un jeune.<\/p>\n<p>Mais l&rsquo;histoire nous montre qu&rsquo;elles ont souvent servi \u00e0 s\u00e9parer ceux qui avaient du pouvoir de ceux qui n&rsquo;en avaient pas. Et lorsqu&rsquo;un quartier populaire commence \u00e0 \u00eatre entour\u00e9 de barri\u00e8res au nom de la s\u00e9curit\u00e9, il est du devoir des citoyens de poser une question simple :<\/p>\n<p>Qui prot\u00e8ge-t-on r\u00e9ellement, et contre qui ?<\/p>\n<div><\/div>\n<div>\n<p>Sur le plan contentieux, la situation de la place Clemenceau ouvre potentiellement la voie \u00e0 plusieurs types de recours, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019on n\u2019est plus face \u00e0 une simple mesure ponctuelle de police administrative, mais \u00e0 une restriction durable, structurelle et peu document\u00e9e dans sa temporalit\u00e9. C\u2019est l\u00e0 que le droit cesse d\u2019\u00eatre abstrait : il devient un terrain de contestation d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>En droit belge, les actes de police administrative pris par une commune peuvent \u00eatre contest\u00e9s devant le Conseil d\u2019\u00c9tat, notamment via une requ\u00eate en annulation accompagn\u00e9e, le cas \u00e9ch\u00e9ant, d\u2019une demande de suspension. Ce double m\u00e9canisme est central : la suspension en extr\u00eame urgence permet de faire cesser rapidement les effets d\u2019une mesure lorsqu\u2019il existe un pr\u00e9judice grave difficilement r\u00e9parable, tandis que l\u2019annulation permet un contr\u00f4le de l\u00e9galit\u00e9 approfondi sur le fond.<\/p>\n<p>Dans le cas d\u2019une fermeture prolong\u00e9e d\u2019une place publique, plusieurs moyens d\u2019annulation peuvent \u00eatre juridiquement pertinents. D\u2019abord, la violation du principe de proportionnalit\u00e9, qui impose que toute mesure de police soit strictement n\u00e9cessaire et adapt\u00e9e \u00e0 l\u2019objectif poursuivi. Ensuite, l\u2019erreur manifeste d\u2019appr\u00e9ciation, lorsque l\u2019autorit\u00e9 communale fonde une mesure lourde sur une analyse insuffisamment objectiv\u00e9e de la situation s\u00e9curitaire ou sans d\u00e9monstration de l\u2019efficacit\u00e9 r\u00e9elle du dispositif. Enfin, le d\u00e9tournement de pouvoir pourrait \u00eatre invoqu\u00e9 si la mesure s\u00e9curitaire sert en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 produire un effet d\u2019\u00e9viction durable d\u2019usages sociaux de l\u2019espace public plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 une menace actuelle.<\/p>\n<p>Le Conseil d\u2019\u00c9tat, dans sa jurisprudence constante, accepte de censurer des mesures de police lorsqu\u2019elles exc\u00e8dent manifestement ce qui est n\u00e9cessaire \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 publique. Il ne s\u2019agit pas de substituer son appr\u00e9ciation \u00e0 celle de l\u2019administration, mais de v\u00e9rifier que la balance entre ordre public et libert\u00e9s fondamentales n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 rompue de mani\u00e8re excessive. Cette logique est particuli\u00e8rement renforc\u00e9e lorsque les mesures affectent des droits collectifs essentiels comme la libert\u00e9 de circulation, la libert\u00e9 de r\u00e9union ou l\u2019usage normal de l\u2019espace public.<\/p>\n<p>Dans une hypoth\u00e8se comme celle de Clemenceau, un argument central serait celui de la dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e de la mesure. Le droit administratif tol\u00e8re l\u2019urgence, mais il encadre strictement la permanence de l\u2019exception. Une mesure initialement justifi\u00e9e par des incidents graves doit \u00eatre r\u00e9\u00e9valu\u00e9e r\u00e9guli\u00e8rement. \u00c0 d\u00e9faut, elle peut \u00eatre requalifi\u00e9e juridiquement comme une mesure de fait permanente, ce qui fragilise fortement sa l\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment sur ce point que le r\u00e9f\u00e9r\u00e9-suspension devant le Conseil d\u2019\u00c9tat peut devenir un outil strat\u00e9gique. Il permettrait de faire valoir que le maintien des grillages cause un pr\u00e9judice grave et actuel aux habitants : atteinte \u00e0 la libert\u00e9 de circulation dans le quartier, d\u00e9gradation de la vie sociale locale, privation d\u2019un espace public essentiel dans un contexte de densit\u00e9 urbaine forte, et surtout atteinte symbolique \u00e0 la pr\u00e9somption de normalit\u00e9 des habitants du quartier. Le juge appr\u00e9cie alors non seulement la l\u00e9galit\u00e9 apparente de la mesure, mais aussi l\u2019urgence et l\u2019impact concret sur les droits.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la dimension collective de la mesure ouvre la voie \u00e0 des actions introduites par des associations. En droit belge et europ\u00e9en, les associations peuvent agir en justice lorsqu\u2019elles d\u00e9fendent un int\u00e9r\u00eat collectif li\u00e9 \u00e0 leur objet social, notamment en mati\u00e8re de droits humains, de lutte contre les discriminations ou de d\u00e9fense du droit \u00e0 la ville. Des associations de quartier, des collectifs d\u2019habitants ou des organisations antiracistes pourraient ainsi l\u00e9gitimement introduire une action en annulation contre les arr\u00eat\u00e9s communaux ou les d\u00e9cisions administratives ayant conduit \u00e0 la fermeture prolong\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans ce cadre, le moyen tir\u00e9 de la discrimination indirecte prend une importance particuli\u00e8re. Si une mesure neutre en apparence produit un effet structurellement d\u00e9favorable sur un groupe social identifiable \u2014 ici des habitants d\u2019un quartier populaire fortement stigmatis\u00e9 \u2014 elle peut \u00eatre contest\u00e9e sur base des articles 10 et 11 de la Constitution belge et des directives europ\u00e9ennes anti-discrimination. Le contentieux ne porte alors plus uniquement sur la s\u00e9curit\u00e9, mais sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 r\u00e9elle dans l\u2019acc\u00e8s aux droits urbains fondamentaux.<\/p>\n<p>Une autre voie contentieuse possible concerne le contr\u00f4le de la motivation formelle des actes administratifs. Toute d\u00e9cision de police doit \u00eatre suffisamment motiv\u00e9e en droit et en fait. Cela signifie que la commune doit \u00eatre en mesure de d\u00e9montrer, documents \u00e0 l\u2019appui, la r\u00e9alit\u00e9 du risque, la n\u00e9cessit\u00e9 de la mesure et l\u2019absence d\u2019alternative moins restrictive. Une motivation g\u00e9n\u00e9rale, vague ou fond\u00e9e sur des consid\u00e9rations essentiellement politiques ou symboliques pourrait \u00eatre jug\u00e9e insuffisante.<\/p>\n<p>Enfin, au-del\u00e0 du Conseil d\u2019\u00c9tat, il ne faut pas exclure un contentieux parall\u00e8le devant les juridictions civiles ou le juge des r\u00e9f\u00e9r\u00e9s judiciaires, notamment sur base de la responsabilit\u00e9 extracontractuelle de la commune si un pr\u00e9judice grave et continu est d\u00e9montr\u00e9. La privation durable d\u2019un espace public essentiel peut en effet \u00eatre analys\u00e9e comme une atteinte \u00e0 des droits subjectifs des habitants, ouvrant potentiellement la voie \u00e0 une r\u00e9paration ou \u00e0 des injonctions.<\/p>\n<p>Au fond, ce qui est en jeu juridiquement d\u00e9passe largement Clemenceau. C\u2019est la question de savoir jusqu\u2019o\u00f9 une autorit\u00e9 locale peut transformer une situation d\u2019ordre public en r\u00e9gime spatial d\u2019exception, sans contr\u00f4le effectif, sans temporalit\u00e9 stricte et sans \u00e9valuation contradictoire des effets. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que le contentieux administratif retrouve sa fonction politique premi\u00e8re : emp\u00eacher que l\u2019exception s\u00e9curitaire devienne une forme ordinaire de gouvernement des quartiers populaires.<\/p>\n<\/div>\n<div><\/div>\n<div><b>Nordine Sa\u00efdi<br \/>\n<a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" data-saferedirecturl=\"https:\/\/www.google.com\/url?q=https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/&amp;source=gmail&amp;ust=1781711177260000&amp;usg=AOvVaw1mOx2gb0G5AaNh3MdmH4Oo\">Bruxelles Panth\u00e8res<\/a><\/b><br \/>\n<i>\u00ab\u00a0La libert\u00e9, la justice et l&rsquo;\u00e9galit\u00e9, par tous les moyens n\u00e9cessaires !\u00a0\u00bb<\/i>\u00a0Malcolm X<\/div>\n<div><\/div>\n<div>Voir aussi :<\/div>\n<p style=\"text-align: center;\"><iframe title=\"YouTube video player\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/Z7R2j2nLMjE?si=n1isItHewL-LN0PN\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p>\u201cLe monde est \u00e0 vous\u201d, lit-on sur une fontaine. Pourtant, ce lieu n\u2019appartient plus \u00e0 personne depuis des semaines. La raison? L\u2019installation de grilles de chantier pour \u201cs\u00e9curiser le quartier\u201d.<br \/>\nAlors que le quartier Clemenceau a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre de nombreuses fusillades ces derniers mois, des grilles de chantier ont \u00e9t\u00e9 install\u00e9es sur la place pour renforcer la s\u00e9curit\u00e9. Mais cela ne fait pas l\u2019unanimit\u00e9. Certains riverains d\u00e9noncent leur pr\u00e9sence et ont m\u00eame interpell\u00e9 le bourgmestre. \u201cOn ne le voit pas comme des mesures de s\u00e9curit\u00e9. Les fusillades ont continu\u00e9. Pour nous \u00e7a d\u00e9range encore plus les citoyens. D\u00e9j\u00e0 qu\u2019on a peur, on n\u2019a m\u00eame plus de lieux pour se rencontrer\u201d, regrette Fatiha, habitante du quartier. M\u00eame son de cloche pour Mohamed, ancien travailleur social. \u201cL\u2019espace est tr\u00e8s peupl\u00e9 et il y a peu d\u2019espace vert. Le seul espace o\u00f9 on peut \u00eatre \u00e0 l\u2019aise, c\u2019est l\u2019espace public\u201d.<\/p>\n<p>\u00c0 ce jour, la Commune ne souhaite pas retirer les grilles, et attend que la situation se stabilise.<\/p>\n<p>\u25a0 Reportage de Simon Breem, Karim Fahim et Dj\u00f4p Medou Mvondo<\/p>\n<p>Retrouvez l&rsquo; \u00e9missions et autres informations bruxelloises sur le site internet : https:\/\/bx1.be<\/p>\n<h1 class=\"title is-1 is-uppercase\">Enfermer la vie \u00e0 Clemenceau \/ Cureghem<\/h1>\n<ul class=\"block\">\n<li>\u00a0Article publi\u00e9 le\u00a0<abbr class=\"published\" title=\"2025-10-29T16:56:30Z\">29 octobre 2025<\/abbr><\/li>\n<li>\u00a0par\u00a0Claire Scohier<\/li>\n<li>\u00a0Clemenceau,\u00a0Cureghem,\u00a0Anderlecht<\/li>\n<li class=\"\">\u00a0Article paru dans la Lettre d&rsquo;info du\u00a0<a class=\"is-underlined\" href=\"https:\/\/www.ieb.be\/Palais-du-Midi-recours-engage-contre-le-permis-de-demolition\">29 octobre 2025<\/a>.<\/li>\n<\/ul>\n<div class=\"image is-3by2\"><a class=\"is-fullheight\" href=\"https:\/\/www.ieb.be\/Couvre-feu-Cureghem\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.ieb.be\/IMG\/jpg\/clemenceau-1747.jpg\" \/><\/a><\/div>\n<div class=\"hero-foot has-text-right has-text-grey is-size-8\">\u00a9 IEB &#8211; 2025<\/div>\n<div class=\"block content\">\n<p>Alors que\u00a0<a class=\"spip_in\" href=\"https:\/\/www.ieb.be\/Pour-un-espace-public-re-ouvert-a-Clemenceau\">la place Clemenceau est d\u00e9j\u00e0 ceintur\u00e9e de grilles depuis huit mois<\/a>, de nouvelles mesures s\u2019abattent sur ce rare espace public de respiration, de jeu et de d\u00e9tente de ce quartier dense et populaire. Le coll\u00e8ge de la commune d\u2019Anderlecht a d\u00e9cid\u00e9, la semaine derni\u00e8re,\u00a0<a class=\"spip_out\" href=\"https:\/\/bx1.be\/categories\/news\/anderlecht-veut-fermer-tous-les-commerces-a-clemenceau-a-21h-pour-diminuer-les-nuisances\/?brid=lgak0QmlnjyTts6yNeHotg\" rel=\"external\">la fermeture obligatoire de tous les commerces du quartier Clemenceau d\u00e8s 21h<\/a>, \u00e0 l\u2019exception des pharmacies, sous peine d\u2019une amende pouvant atteindre 500 euros. Le p\u00e9rim\u00e8tre vis\u00e9 est bien plus vaste que la place Clemenceau. Il s\u2019agit en r\u00e9alit\u00e9 du c\u0153ur battant de Cureghem qui va de la place Bara au boulevard du Midi jusqu\u2019\u00e0 la porte d\u2019Anderlecht, puis la chauss\u00e9e de Mons, la place du Conseil,&#8230; La mesure doit encore passer au conseil communal du 6 novembre. Si elle est vot\u00e9e, elle entrera en vigueur jusqu\u2019au 6 f\u00e9vrier 2026. Nous esp\u00e9rons que le conseil communal entendra raison sur les aspects \u00e0 la fois disproportionn\u00e9s, inefficaces et stigmatisants d\u2019une telle mesure qui n\u2019aborde les r\u00e9alit\u00e9s d\u2019un quartier populaire que sur sa dimension s\u00e9curitaire.<\/p>\n<\/div>\n<ul class=\"block\">\n<li class=\"\">\u00a0Lire le texte de Nordine Saidi :\u00a0<a class=\"spip_out has-text-weight-bold\" href=\"https:\/\/www.facebook.com\/bruxellespantheres\/posts\/pfbid02mxidHfKqMqLdnuiZpSG23KQSphpsVLXigtMAu9fZ6oDAWUqx1LzADmTFnRzK2yvTl\">facebook.com<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pendant des mois, la place Clemenceau a \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9e derri\u00e8re des grillages. Officiellement, c&rsquo;\u00e9tait pour lutter contre le deal, les fusillades, l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9, les nuisances et les probl\u00e8mes de propret\u00e9. Officiellement, c&rsquo;\u00e9tait une mesure temporaire. Pourtant, les mois ont pass\u00e9 et les grillages sont rest\u00e9s. Aujourd&rsquo;hui, certaines d\u00e9clarations politiques laissent entendre que cette fermeture pourrait devenir &#8230; <a title=\"Place Clemenceau : quand on enferme un quartier au lieu de combattre les causes\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6823\" aria-label=\"En savoir plus sur Place Clemenceau : quand on enferme un quartier au lieu de combattre les causes\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6824,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[539,22,25,20,7,18,28,37,39,40,5],"tags":[419,14,23,13],"class_list":["post-6823","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-belgique","category-emploi","category-enseignement","category-logement","category-negrophobie","category-resistance-bruxelles","category-racismes","category-romophobie","category-sans-papier","category-transport","category-violence-policiere","tag-anderlecht","tag-bruxelles","tag-discrimination","tag-nordine-saidi"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6823","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6823"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6823\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6826,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6823\/revisions\/6826"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/6824"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6823"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6823"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6823"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}