{"id":6846,"date":"2026-08-11T12:34:36","date_gmt":"2026-08-11T11:34:36","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6846"},"modified":"2026-07-11T13:08:51","modified_gmt":"2026-07-11T12:08:51","slug":"deux-fois-mort-a-propos-de-toussaint-est-mort-dans-sa-tombe-de-sadri-khiari","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6846","title":{"rendered":"Deux fois mort \u00c0 propos de \u00ab\u00a0Toussaint est mort dans sa tombe\u00a0\u00bb,\u00a0de Sadri Khiari"},"content":{"rendered":"<div class=\"elementor-element elementor-element-666624e e-con-full e-flex e-con e-child\" data-id=\"666624e\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n<div class=\"elementor-element elementor-element-80ccbf4 elementor-widget elementor-widget-theme-post-excerpt\" data-id=\"80ccbf4\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"theme-post-excerpt.default\">Auteur et militant, Sadri Khiari a publi\u00e9 il y a quelques mois son premier essai graphique, intitul\u00e9 \u00ab Toussaint est mort dans sa tombe \u00bb (\u00e9ditions Actes Sud). Il y donne \u00e0 voir la trajectoire d\u2019un corps, celui de Toussaint Louverture, principal dirigeant de la R\u00e9volution ha\u00eftienne. Un corps qui fut \u00ab m\u00e9ticuleusement saccag\u00e9 \u00bb par la puissance imp\u00e9riale fran\u00e7aise et sa machinerie bureaucratique.<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"elementor-element elementor-element-f94de79 e-con-full e-flex e-con e-child\" data-id=\"f94de79\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n<div data-id=\"4f2e3b4\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"heading.default\"><\/div>\n<div class=\"elementor-element elementor-element-4f2e3b4 elementor-widget elementor-widget-heading\" data-id=\"4f2e3b4\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"heading.default\"><span class=\"elementor-heading-title elementor-size-default\">par <\/span>Selim Nadi,\u00a0Adama Ouattara-Sanz<\/div>\n<\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n<div class=\"elementor elementor-47173 elementor-location-single post-51460 post type-post status-publish format-standard has-post-thumbnail hentry category-histoire tag-anticolonialisme tag-esclavage tag-haiti tag-mouvements tag-noirs tag-revolution-haitienne tag-toussaint-louverture\" data-elementor-type=\"single-post\" data-elementor-id=\"47173\" data-elementor-post-type=\"elementor_library\">\n<div class=\"elementor-element elementor-element-298886f e-flex e-con-boxed e-con e-parent e-lazyloaded\" data-id=\"298886f\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n<div class=\"e-con-inner\">\n<div class=\"elementor-element elementor-element-5ca496c e-con-full e-flex e-con e-child\" data-id=\"5ca496c\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n<div class=\"elementor-element elementor-element-390290e elementor-widget elementor-widget-theme-post-content\" data-id=\"390290e\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"theme-post-content.default\">\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full is-resized\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-51469 alignleft\" src=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-17.jpeg\" sizes=\"(max-width: 446px) 100vw, 446px\" srcset=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-17.jpeg 446w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-17-378x512.jpeg 378w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-17-189x256.jpeg 189w\" alt=\"\" width=\"446\" height=\"604\" \/><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La mort de Toussaint Louverture constitue un v\u00e9ritable\u00a0<em>topos<\/em>\u00a0des pens\u00e9es et des litt\u00e9ratures anticoloniales. Aim\u00e9 C\u00e9saire en a fait un moment culminant du\u00a0<em>Cahier d\u2019un retour au pays natal<\/em>, o\u00f9 le nom propre surgit en capitales au c\u0153ur m\u00eame du po\u00e8me comme une convocation. C.L.R. James ouvre le dernier chapitre des\u00a0<em>Jacobins noirs<\/em>\u00a0sur la captivit\u00e9 du h\u00e9ros au fort de Joux, au moment pr\u00e9cis o\u00f9 la victoire ha\u00eftienne est devenue in\u00e9luctable sans lui.<\/p>\n<p>Avant eux, le baron de Vastey, secr\u00e9taire du roi Christophe, d\u00e9crivait d\u00e8s 1814 dans\u00a0<em>Le Syst\u00e8me colonial d\u00e9voil\u00e9<\/em>\u00a0le sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 Toussaint comme la preuve la plus cinglante de la violence inh\u00e9rente \u00e0 la \u00ab civilisation \u00bb fran\u00e7aise. Et Ant\u00e9nor Firmin, parmi d\u2019autres encore, cherchait dans cette mort une m\u00e9taphore des relations entre domination raciale et mensonge r\u00e9publicain. La mort de Toussaint est, au sens plein du terme, un lieu commun \u2014 non pas banal, mais\u00a0<em>commun<\/em>\u00a0: un endroit o\u00f9 se retrouvent et se renforcent mutuellement les pens\u00e9es qui refusent l\u2019amn\u00e9sie coloniale.<\/p>\n<p>C\u2019est au tour de\u00a0<a href=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/author\/sadri-khiari\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Sadri Khiari<\/a>\u00a0de s\u2019y installer. On conna\u00eet ce dernier comme cofondateur du Parti des Indig\u00e8nes de la R\u00e9publique, auteur de travaux d\u00e9cisifs sur le racisme structurel, la d\u00e9colonialit\u00e9 et les politiques d\u2019\u00e9mancipation. La singularit\u00e9 de son geste, au sein du paysage th\u00e9orique introduit ci-dessus, proc\u00e8de d\u2019abord d\u2019une d\u00e9cision formelle\u00a0: le choix du m\u00e9dium de la bande dessin\u00e9e \u2014 ou plut\u00f4t, comme il le nomme lui-m\u00eame, de l\u2019essai graphique \u2014 pour aborder cette histoire.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"elementor-element elementor-element-5ca496c e-con-full e-flex e-con e-child\" data-id=\"5ca496c\" data-element_type=\"container\" data-e-type=\"container\">\n<div class=\"elementor-element elementor-element-390290e elementor-widget elementor-widget-theme-post-content\" data-id=\"390290e\" data-element_type=\"widget\" data-e-type=\"widget\" data-widget_type=\"theme-post-content.default\">\n<p>Le sens de celle-ci impr\u00e8gne d\u00e9j\u00e0 un titre qui \u00e0 lui seul contient l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 du projet.\u00a0<em>Toussaint est mort dans sa tombe :<\/em>\u00a0la formule active deux significations simultan\u00e9ment. Toussaint est mort dans ce lieu que l\u2019un de ses biographes appelait, au XIXe si\u00e8cle, \u00ab un tombeau d\u00e9cor\u00e9 du nom de prison \u00bb \u2014 le fort de Joux est la tombe. Mais c\u2019est aussi pour la m\u00e9moire du monde que Toussaint est mort, enseveli par une historiographie qui ne pouvait pas int\u00e9grer l\u2019id\u00e9e que des esclaves aient fait la premi\u00e8re r\u00e9volution noire de l\u2019histoire moderne.<\/p>\n<p>Deux morts, donc. Quant au sous-titre \u2014\u00a0<em>Essai sur le saccage m\u00e9ticuleux d\u2019un corps<\/em>\u00a0\u2014, il provient d\u2019un manuel de m\u00e9decine l\u00e9gale reproduit dans le livre m\u00eame : \u00ab L\u2019autopsie m\u00e9dico-l\u00e9gale consiste en un saccage m\u00e9ticuleux et r\u00e9fl\u00e9chi d\u2019un corps. \u00bb Khiari prend la langue des bourreaux et la retourne contre elle-m\u00eame. Ce n\u2019est pas un geste rh\u00e9torique mais, en un sens, la m\u00e9thode de tout le livre.<\/p>\n<p>La source principale de cet essai graphique est un ouvrage aujourd\u2019hui \u00e0 peu pr\u00e8s oubli\u00e9 en France :\u00a0<em>Histoire de la captivit\u00e9 et de la mort de Toussaint-Louverture. Notre p\u00e8lerinage au fort de Joux<\/em>\u00a0(1929) du colonel Alfred Auguste Nemours, diplomate et historien ha\u00eftien n\u00e9 en 1883 et mort en 1955. Le choix d\u2019exhumer le livre de Nemours est lui-m\u00eame une mani\u00e8re de contester ce que l\u2019anthropologue ha\u00eftien Michel-Rolph Trouillot a appel\u00e9 \u00ab silenciation \u00bb \u2014 le processus syst\u00e9matique par lequel certains \u00e9v\u00e9nements, certains acteurs, certaines \u0153uvres sont effac\u00e9es de la m\u00e9moire publique et de l\u2019\u00e9criture m\u00eame de l\u2019histoire.<\/p>\n<p>La r\u00e9volution ha\u00eftienne, qui selon Khiari \u00ab a ouvert l\u2019\u00e9poque de la r\u00e9volution d\u00e9coloniale\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>\u00a0d\u00e8s la fin du 18<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, en a \u00e9t\u00e9 la victime exemplaire. Trouillot montrait, dans\u00a0<em>Faire taire le pass\u00e9<\/em>\u00a0(1995), comment le premier \u00c9tat noir ind\u00e9pendant de l\u2019histoire avait \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9 au statut d\u2019anomalie dans l\u2019historiographie occidentale<a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. Marlene Daut, dans\u00a0<em>Awakening the Ashes<\/em>\u00a0(2023), a depuis document\u00e9 l\u2019ampleur de l\u2019historiographie ha\u00eftienne depuis le d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle : de Vastey \u00e0 Firmin, une multitude d\u2019auteurs furent lus, d\u00e9battus, influents \u2014 et soigneusement effac\u00e9s des bibliographies nord-atlantiques<a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Nemours est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019une de ces voix effac\u00e9es, et pourtant, il fut une source essentielle pour C.L.R. James lui-m\u00eame, au moment o\u00f9 ce dernier pr\u00e9parait\u00a0<em>Les Jacobins noirs<\/em>\u00a0\u00e0 Paris dans les ann\u00e9es 1930. James le raconte avec cette pr\u00e9cision concr\u00e8te qu\u2019il affectionne :<\/p>\n<p>\u00ab \u00c0 Paris, je fis la connaissance du colonel Nemours, un Ha\u00eftien qui avait \u00e9crit une histoire militaire de la guerre d\u2019ind\u00e9pendance de son pays. Il fut tout heureux de rencontrer quelqu\u2019un (et un Antillais, qui plus est) qui s\u2019int\u00e9ress\u00e2t \u00e0 l\u2019histoire d\u2019Ha\u00efti. Il m\u2019expliqua toute l\u2019affaire avec force d\u00e9tails, disposant des livres et des tasses \u00e0 caf\u00e9 sur une grande table, pour montrer comment s\u2019\u00e9taient d\u00e9roul\u00e9s les diff\u00e9rents combats<a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>. \u00bb<\/p>\n<p>Se dessine ainsi une g\u00e9n\u00e9alogie de veilleurs \u2014 de Nemours \u00e0 James, de James \u00e0 Khiari \u2014 qui s\u2019efforcent, g\u00e9n\u00e9ration apr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ration, de maintenir vivante une m\u00e9moire que l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais s\u2019est ing\u00e9ni\u00e9 \u00e0 d\u00e9truire.<\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-51470\" src=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-18-758x1024.jpeg\" sizes=\"(max-width: 758px) 100vw, 758px\" srcset=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-18-758x1024.jpeg 758w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-18-379x512.jpeg 379w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-18-190x256.jpeg 190w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-18.jpeg 896w\" alt=\"\" width=\"758\" height=\"1024\" \/><\/figure>\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-large\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-51471\" src=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-19-757x1024.jpeg\" sizes=\"(max-width: 757px) 100vw, 757px\" srcset=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-19-757x1024.jpeg 757w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-19-379x512.jpeg 379w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-19-189x256.jpeg 189w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-19.jpeg 908w\" alt=\"\" width=\"757\" height=\"1024\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><em>Khiari reconstitue graphiquement le p\u00e8lerinage de Nemours au fort de Joux dans les ann\u00e9es 1920 \u2014 une voiture ancienne remontant les lacets jurassiens, deux silhouettes qui descendent devant une forteresse en pierre grise.<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019utilisation de la bande dessin\u00e9e semble r\u00e9pondre \u00e0 une urgence d\u00e9monstrative. La grande majorit\u00e9 des textes de ce livre \u2014 pr\u00e9sent\u00e9s comme des phylact\u00e8res, des cartouches, des blocs calligraphi\u00e9s en lettres manuscrites int\u00e9gr\u00e9s au dessin \u2014 sont extraits de rapports administratifs, d\u2019\u00e9changes de courriers entre pr\u00e9fets, sous-pr\u00e9fets, commandants de fort, m\u00e9decins l\u00e9gistes, juges de paix, greffiers, conservateurs de mus\u00e9e, ministres des Affaires \u00e9trang\u00e8res.<\/p>\n<p>Ce ne sont pas des personnages qui parlent dans cet essai graphique : ce sont des fonctions. Et ces fonctions, une fois r\u00e9unies, reconstituent la machine qui a emprisonn\u00e9 Toussaint Louverture,\u00a0<em>trait\u00e9<\/em>\u00a0son cadavre, vendu ses effets aux ench\u00e8res, perdu son squelette dans des travaux de d\u00e9molition, puis organis\u00e9 deux cents ans plus tard une c\u00e9r\u00e9monie diplomatique autour d\u2019une urne. Kafka, dont Khiari cite l\u2019aphorisme en \u00e9pigraphe \u2014 \u00ab Les cha\u00eenes de l\u2019humanit\u00e9 tortur\u00e9e sont en papiers de minist\u00e8res \u00bb \u2014, n\u2019est pas l\u00e0 pour colorer l\u2019affaire d\u2019un romantisme de l\u2019absurde. Il nomme la forme de violence \u00e0 l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n<p>Or la bande dessin\u00e9e, et elle seule, peut tenir ensemble sur la m\u00eame surface le texte du formulaire et l\u2019image du corps qu\u2019il prend pour objet. Elle fait voir, simultan\u00e9ment, la distance entre la langue et ce dont elle parle. Le roman raconterait, le documentaire montrerait\u00a0; l\u2019essai graphique, lui, montre et dit par le m\u00eame geste, sur la m\u00eame page. Ce n\u2019est pas une concession \u00e0 la facilit\u00e9 de lecture, mais la condition de possibilit\u00e9 de la d\u00e9monstration. C\u2019est peut-\u00eatre pourquoi ce livre ne ressemble pas aux romans graphiques qui cherchent la beaut\u00e9 formelle pour elle-m\u00eame. Le dessin ici est quasi caricatural pour les pers\u00e9cuteurs, sobre et grave pour le pers\u00e9cut\u00e9 \u2014 opposition stylistique qui est aussi une th\u00e8se politique.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re image de la narration proprement dite illustre ce principe avec une nettet\u00e9 stup\u00e9fiante. On voit le commandant d\u2019armes Amiot \u2014 bicorne de travers, m\u00e2choire pro\u00e9minente, profil l\u00e9g\u00e8rement inclin\u00e9 dans une posture de suffisance bureaucratique \u2014 prononcer dans une bulle aux contours agit\u00e9s et nerveux :<\/p>\n<p>\u00ab La composition des n\u00e8gres ne ressemblant en rien \u00e0 celle des Europ\u00e9ens, je me dispense de lui donner n\u2019y m\u00e9decin n\u2019y chirurgien qui lui seraient inutiles. \u00bb<\/p>\n<p>L\u00e9gend\u00e9 en dessous de fa\u00e7on sobre \u2014 \u00ab Amiot, chef de bataillon, commandant d\u2019armes du Fort de Joux \u00bb \u2014, le personnage est dessin\u00e9 dans un registre que l\u2019on pourrait rapprocher des caricatures de Daumier : les traits sont exag\u00e9r\u00e9s jusqu\u2019au grotesque, mais jamais r\u00e9duits \u00e0 la caricature de presse conventionnelle. Le nez trop grand, l\u2019\u0153il trop petit, la bouche pliss\u00e9e dans un contentement fonctionnel. Ce n\u2019est pas un monstre : c\u2019est un fonctionnaire. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour \u00e7a qu\u2019il est effrayant. La violence n\u2019est pas dans le regard d\u2019un sadique ; elle est dans la certitude tranquille d\u2019un homme qui signe ses rapports et rentre d\u00eener.<\/p>\n<p>Le traitement de Toussaint lui-m\u00eame est \u00e0 l\u2019oppos\u00e9. Trois pages plus loin, sous la phrase suivante\u00a0: \u00ab Il l\u2019a trouv\u00e9 sur une chaise pr\u00e8s du feu \u00bb, le corps du mort est repr\u00e9sent\u00e9 en deux croquis distincts flottant sur fond blanc sans cadre ni arri\u00e8re-plan. Le premier, vu de trois quarts, montre un vieil homme affaiss\u00e9, la t\u00eate tomb\u00e9e sur la poitrine, les mains crois\u00e9es sur les genoux dans une posture qui pourrait \u00eatre celle du sommeil si quelque chose dans la qualit\u00e9 du trait ne disait le d\u00e9finitif. Le second est le m\u00eame corps vu de face, depuis un angle l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rent, comme si le dessinateur avait tourn\u00e9 autour pour le documenter \u2014 geste d\u2019observateur clinique mais aussi de t\u00e9moin, impliquant une pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>Ces deux croquis ont quelque chose d\u2019interm\u00e9diaire entre l\u2019esquisse anatomique et la d\u00e9position judiciaire. Ils ne cherchent pas le beau. Ils cherchent le vrai, et dans ce vrai il y a une dignit\u00e9 \u00e0 laquelle la page pr\u00e9c\u00e9dente, celle du fonctionnaire Amiot, \u00e9tait \u00e9trang\u00e8re.<\/p>\n<p>La planche suivante \u2014 pleine page, sans case, sans l\u00e9gende autre que la phrase suspendue dans un cartouche en haut : \u00ab La t\u00eate appuy\u00e9e contre la chemin\u00e9e \u00bb \u2014 est peut-\u00eatre la plus bouleversante du livre. Le visage de Toussaint, vieux, creus\u00e9, les yeux ferm\u00e9s, est repr\u00e9sent\u00e9 de profil et press\u00e9 contre la pierre. Les lavis d\u2019aquarelle sont denses, les noirs profonds, la texture du mur rendue avec une pr\u00e9cision presque tactile. Le visage occupe la moiti\u00e9 basse de la page ; l\u2019autre moiti\u00e9 est la pierre froide du fort. C\u2019est un relev\u00e9. Et dans ce relev\u00e9, sans qu\u2019aucun texte ne le dise, on comprend que cet homme est mort de froid, d\u2019isolement et d\u2019abandon.<\/p>\n<p>La s\u00e9quence qui suit d\u00e9compose la d\u00e9couverte du corps en cinq images fragment\u00e9es qui reproduisent le tempo du proc\u00e8s-verbal : \u00ab Le bras droit pendant et ne donnant aucun mouvement \u00bb \u2014 gros plan sur un avant-bras inerte, une main aux doigts rel\u00e2ch\u00e9s. \u00ab Luy ayant voulu parler sans qu\u2019il ay donn\u00e9 de r\u00e9ponse \u00bb \u2014 profil de la t\u00eate, la bouche entrouverte. \u00ab S\u2019en \u00e9tant approch\u00e9 \u00bb \u2014 une silhouette qui se penche. \u00ab L\u2019ayant touch\u00e9 \u00bb \u2014 gros plan sur une main gant\u00e9e qui effleure un cr\u00e2ne. \u00ab Il l\u2019a encore reconnu sans mouvement \u00bb \u2014 m\u00eame profil, depuis l\u2019autre c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>Une derni\u00e8re case, en bas de page, montre les yeux du fonctionnaire \u2014 fixes, vides, remplis d\u2019une stupeur qui n\u2019est pas du chagrin. Cette s\u00e9quence est un chef-d\u2019\u0153uvre de retenue. Khiari suit le tempo plat de la langue administrative, et le dessine case par case comme on transcrit un proc\u00e8s-verbal. Mais pr\u00e9cis\u00e9ment parce que le rythme est celui du formulaire, la mort appara\u00eet pour ce qu\u2019elle est : une chose trait\u00e9e.<\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-51472\" src=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-20-757x1024.jpeg\" sizes=\"(max-width: 757px) 100vw, 757px\" srcset=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-20-757x1024.jpeg 757w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-20-379x512.jpeg 379w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-20-189x256.jpeg 189w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-20.jpeg 908w\" alt=\"\" width=\"757\" height=\"1024\" \/><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce traitement du corps continue dans le deuxi\u00e8me chapitre, au titre sobrement ironique\u00a0: \u00ab L\u2019Ouverture du corps \u00bb. \u00ab Louverture \u00bb : le surnom par lequel Toussaint \u00e9tait connu, \u00e0 l\u2019origine disput\u00e9e, mais dont on dit souvent que Dessalines le lui avait donn\u00e9 pour ses qualit\u00e9s militaires \u00e0 trouver une br\u00e8che dans les lignes ennemies. \u00ab L\u2019ouverture du corps \u00bb : l\u2019autopsie, op\u00e9ration m\u00e9dico-l\u00e9gale qui consiste litt\u00e9ralement \u00e0 ouvrir le cadavre.<\/p>\n<p>Khiari dessine ces sc\u00e8nes avec une minutie anatomique insoutenable \u2014 les instruments de m\u00e9tal, les mains qui incisent, la cage thoracique \u00e9cart\u00e9e, les organes pr\u00e9lev\u00e9s un \u00e0 un \u2014 pendant que le texte, dans les cartouches, \u00e9gr\u00e8ne la langue clinique du rapport des citoyens Tavernier et Gresset, m\u00e9decin et chirurgien de Pontarlier : \u00ab un petit polype graisseux dans le ventricule droit du c\u0153ur qui au reste \u00e9tait dans son \u00e9tat naturel \u00bb, \u00ab amaigrissement de l\u2019\u00e9piploon, \u00e9tat pathologique de cette membrane pareil \u00e0 celui qui se rencontre apr\u00e8s une longue maladie \u00bb. L\u2019estomac, le foie, la rate, les reins, la vessie : aucune alt\u00e9ration. La mort par froid et privations ne laisse pas de traces dans les organes. L\u2019administration peut signer.<\/p>\n<p>L\u2019inventaire de ses effets personnels suspend un peu plus loin le temps de la lecture. \u00ab Une paire de bottes neuves, apr\u00e8s plusieurs cri\u00e9es, a \u00e9t\u00e9 adjug\u00e9e au citoyen Demesmay Cadet pour dix francs. \u00bb Cette phrase, calligraphi\u00e9e au-dessus, est suivie d\u2019une pleine page qui ne repr\u00e9sente rien d\u2019autre que les bottes. Sans cadre, sans personnage, sans d\u00e9cor : les bottes de Toussaint Louverture, seules, dessin\u00e9es avec soin \u2014 le cuir, les coutures, la l\u00e9g\u00e8re usure du talon \u2014 sur fond blanc. C\u2019est une nature morte au sens le plus litt\u00e9ral et le plus cruel : une chose morte, repr\u00e9sent\u00e9e dans sa nature. Le texte en dessous cl\u00f4t le proc\u00e8s-verbal \u2014 \u00ab Fait en sous-pr\u00e9fecture \u00e0 Pontarlier les an, mois et jours susdits. Micaut. \u00bb Un simple re\u00e7u.<\/p>\n<p>Il faut ici ouvrir une parenth\u00e8se que ces images de corps et d\u2019effets rendent n\u00e9cessaire. Le corps emprisonn\u00e9 de Toussaint Louverture ne fut pas seulement l\u2019objet inanim\u00e9 de la violence coloniale. Il fut aussi une v\u00e9ritable archive vivante, que le livre ne consulte jamais. Les\u00a0<em>M\u00e9moires\u00a0<\/em>que Toussaint r\u00e9digea au fort de Joux d\u00e9crivent ce corps avec une pr\u00e9cision saisissante :<\/p>\n<p>\u00ab j\u2019ai re\u00e7u une balle dans ma hanche droite que j\u2019ai encore dans le corps ; j\u2019ai eu\u00a0une contusion violente \u00e0 la t\u00eate occasionn\u00e9e par un boulet qui m\u2019a \u00e9branl\u00e9 la m\u00e2choire que la plus grande partie de mes dents sont tomb\u00e9es et que le peu qui me reste est encore tr\u00e8s vacillant ; enfin j\u2019ai re\u00e7u dans diff\u00e9rentes occasions dix-sept blessures dont il me reste encore des cicatrices honorables.<a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftn5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ce corps-l\u00e0 \u2014 cribl\u00e9 de blessures, encore debout, se r\u00e9clamant de ses cicatrices comme preuves d\u2019un engagement politique \u2014, le rapport d\u2019autopsie des citoyens Tavernier et Gresset ne le reconna\u00eet pas. La machine administrative ne conna\u00eet que le corps \u00e0 traiter. Et Khiari n\u2019introduit pas les\u00a0<em>M\u00e9moires<\/em>\u00a0dans son essai graphique \u2014 choix significatif, peut-\u00eatre discutable. Toussaint lui-m\u00eame n\u2019a pas la parole dans ce livre. Sa voix est int\u00e9gralement silenci\u00e9e par celle de ses ge\u00f4liers et de leurs successeurs. C\u2019est peut-\u00eatre la v\u00e9rit\u00e9 la plus dure de l\u2019ensemble.<\/p>\n<p>Cette v\u00e9rit\u00e9 s\u2019inscrit dans une histoire plus longue. Khiari ne le dit pas explicitement, mais son livre s\u2019adosse \u00e0 une politique bien document\u00e9e : la destruction du corps du vaincu comme continuation de la guerre apr\u00e8s la mort. Le cas de Patrice Lumumba, assassin\u00e9 en 1961 sur ordre de la CIA et des autorit\u00e9s belges et dont le corps fut dissous dans de l\u2019acide, \u00e0 l\u2019exception d\u2019une dent conserv\u00e9e comme troph\u00e9e par son ex\u00e9cuteur, illustre cette continuit\u00e9 avec une nettet\u00e9 terrifiante. On ne poss\u00e8de de Lumumba qu\u2019une dent<a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftn6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>De Toussaint, probablement rien \u2014 ou quelques grammes de terre dans un remblai jurassien. Ce n\u2019est pas une co\u00efncidence. C\u2019est une politique de l\u2019effacement. Elle emp\u00eache le deuil, le rituel, le tombeau qui deviendrait lieu de p\u00e8lerinage et de r\u00e9sistance. Elle interdit pr\u00e9cis\u00e9ment ce que le cin\u00e9aste Robert Bresson, dans son\u00a0<em>Proc\u00e8s de Jeanne d\u2019Arc<\/em>, th\u00e9orise en termes artistiques \u2014 la destruction des effets pour \u00ab ne pas laisser de reliques \u00bb \u2014 mais que la R\u00e9publique fran\u00e7aise pratique, elle, comme technique de gouvernement.<\/p>\n<p>La suite du livre op\u00e8re un saut dans le temps qui forme peut-\u00eatre sa partie la plus \u00e9trange et l\u2019une des plus f\u00e9condes. La mort de Toussaint en 1803 n\u2019a pas mis fin au traitement de son corps par la machine administrative fran\u00e7aise. En 1895, le pr\u00e9fet du Doubs envoie des circulaires pour retrouver la tombe. Le conservateur du mus\u00e9e de Dijon r\u00e9pond qu\u2019il ne d\u00e9tient pas \u00ab la moindre partie du cr\u00e2ne de Toussaint Louverture \u00bb. Le commissaire de police de Pontarlier informe qu\u2019en 1876-1880, lors de la reconstruction du fort, la chapelle fut d\u00e9molie et \u00ab les ossements furent jet\u00e9s p\u00eale-m\u00eale parmi les mat\u00e9riaux de d\u00e9molition et vraisemblablement enfouis dans les remblais \u00bb. \u00ab En 1900, la requ\u00eate des autorit\u00e9s ha\u00eftiennes n\u2019avait toujours pas \u00e9t\u00e9 satisfaite et ne devait pas l\u2019\u00eatre. \u00bb<\/p>\n<p>Khiari dessine ces sc\u00e8nes d\u2019\u00e9change \u00e9pistolaire administratif avec un soin particulier pour la r\u00e9p\u00e9tition : des t\u00eates en profil qui se tournent l\u2019une vers l\u2019autre, des phrases qui reviennent en \u00e9cho \u2014 \u00ab Je vous transmets\u2026 Recevez\u2026 \u00bb \u00ab J\u2019en fais faire quelques copies, Monsieur le pr\u00e9fet. \u00bb La machine ronronne. Elle produit des copies. Elle classe les dossiers. Elle ne retrouve rien.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce cadre que surgit une image saisissante : sur fond sombre, entre des piles de livres, repose une cloche de verre sous laquelle est expos\u00e9 un cr\u00e2ne. Une \u00e9tiquette calligraphi\u00e9e l\u2019identifie : \u00ab Cr\u00e2ne du G\u00e9n\u00e9ral Toussaint Louverture \u00bb. Le cr\u00e2ne comme curiosit\u00e9 mus\u00e9ale, comme troph\u00e9e de cabinet, comme relique investie d\u2019une histoire que les vainqueurs ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne pas c\u00e9l\u00e9brer officiellement \u2014 l\u2019image dit\u00a0tout cela \u00e0 la fois, dans le registre visuel d\u2019un\u00a0<em>vanitas<\/em>\u00a0hollandais non pas destin\u00e9, ici, \u00e0 rappeler le caract\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de l\u2019existence, mais \u00e0 illustrer la vacuit\u00e9 inhumaine de l\u2019intrigue administrative.<\/p>\n<p>Ce cr\u00e2ne, en effet, sera jug\u00e9 ne pas \u00eatre celui de Toussaint. Les planches consacr\u00e9es \u00e0 la craniom\u00e9trie (que l\u2019on retrouve principalement dans le chapitre 6) constituent l\u2019apog\u00e9e absurde de l\u2019essai graphique. Des savants munis de compas, d\u2019\u00e9querres et de r\u00e8gles mesurent le cr\u00e2ne selon les proc\u00e9dures de l\u2019angle facial de Camper, des angles de Cloquet, de Cuvier et de Jacquart. Khiari dessine ces instruments avec une pr\u00e9cision quasi documentaire pendant que le texte d\u00e9roule les mesures en millim\u00e8tres.<\/p>\n<p>La conclusion de l\u2019expertise : \u00ab nous affirmons que ce cr\u00e2ne appartient \u00e0 un individu de race blanche, intelligent\u2026\u00a0\u00bb. La science raciale, d\u00e9ploy\u00e9e dans toute sa rigueur instrumentale pour authentifier le cr\u00e2ne du principal organisateur de la r\u00e9volution antiesclavagiste, parvient \u00e0 d\u00e9montrer que ce cr\u00e2ne appartient \u00e0 un homme blanc.<\/p>\n<p>On est ici au c\u0153ur d\u2019un paradoxe historique d\u2019une port\u00e9e consid\u00e9rable. La r\u00e9volution ha\u00eftienne se situe \u00e0 un moment charni\u00e8re dans l\u2019histoire du racisme \u2014 celui que beaucoup d\u2019historiens identifient comme la naissance du concept moderne de race, avec la craniologie et la phr\u00e9nologie qui envahissent l\u2019imaginaire colonialiste. Et la simple existence de l\u2019arm\u00e9e ha\u00eftienne, qui avait battu les troupes de Napol\u00e9on, r\u00e9futait par les actes les th\u00e9ories de l\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 noire biologiquement intenable au moment m\u00eame o\u00f9 elles se formulaient. Un si\u00e8cle plus tard, la m\u00eame science raciale se retourne une nouvelle fois contre elle-m\u00eame : le cr\u00e2ne de l\u2019homme qui avait renvers\u00e9 les hi\u00e9rarchies coloniales ne peut pas \u00eatre le sien, puisqu\u2019il ressemble \u00e0 celui des colons vaincus.<\/p>\n<p>Khiari ne commente pas le caract\u00e8re froidement ubuesque de la situation. Il le dessine, et c\u2019est suffisant. M\u00eame Hegel, dont il serait difficile d\u2019affirmer que la pens\u00e9e est exempte de racisme, affirme \u00e0 propos de la phr\u00e9nologie (autre nom de la craniom\u00e9trie) que \u00ab\u00a0plus la pens\u00e9e est mauvaise, d\u2019autant moins frappant est parfois ce en quoi r\u00e9side de fa\u00e7on d\u00e9termin\u00e9e son caract\u00e8re mauvais, et d\u2019autant plus difficile est-il de l\u2019expliciter\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftn7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Le dessin s\u2019illustre dans l\u2019essai comme un moyen efficace de cette explicitation. Chez Hegel, la figure de la conscience qu\u2019incarne la \u00ab\u00a0raison observante\u00a0\u00bb, sous sa forme phr\u00e9nologique, tient pour vrai que \u00ab\u00a0l\u2019esprit est un os\u00a0\u00bb. Face \u00e0 ce \u00ab\u00a0complet reniement de la raison\u00a0\u00bb, qui na\u00eet pourtant de la rationalit\u00e9 elle-m\u00eame, le philosophe incite cependant \u00e0 aller au-del\u00e0 de l\u2019explicitation en pr\u00e9conisant que \u00ab\u00a0la r\u00e9plique devrait proprement aller jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9foncer le cr\u00e2ne \u00e0 quelqu\u2019un qui juge de la sorte\u00a0\u00bb<a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftn8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>, pour d\u00e9montrer que l\u2019os ne correspond pour le sujet \u00e0 aucune \u00ab\u00a0effectivit\u00e9 vraie\u00a0\u00bb, mais aussi, probablement, parce que face \u00e0 une situation o\u00f9 la violence provient de la science et de la rationalit\u00e9, la r\u00e9ponse para\u00eet devoir venir d\u2019une forme d\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 vis-\u00e0-vis de ces derni\u00e8res. Au-del\u00e0, ou en de\u00e7\u00e0, de ces derni\u00e8res explications, n\u2019est-ce pas simplement un sentiment de rage extr\u00eame et de profond d\u00e9sarroi qui dicte ces propos ? C\u2019est un tel sentiment que ne peut manquer de susciter la lecture de ces pages, et le saccage du corps de Toussaint.<\/p>\n<p>Il serait n\u00e9anmoins trop simple de faire de cet essai graphique l\u2019hagiographie d\u2019une ic\u00f4ne. Les remarques d\u2019Eugene Genovese, par exemple, m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre rappel\u00e9es : Louverture n\u2019\u00e9tait ni l\u2019initiateur ni l\u2019id\u00e9ologue ultime de la r\u00e9volution ha\u00eftienne ; il avait lui-m\u00eame d\u00e9tenu des esclaves avant de rejoindre l\u2019insurrection, et son attirance pour l\u2019id\u00e9ologie r\u00e9volutionnaire fran\u00e7aise bourgeoise \u00e9tait r\u00e9elle, ce qui explique en partie ses ambigu\u00eft\u00e9s politiques tardives, notamment son h\u00e9sitation \u00e0 rompre d\u00e9finitivement avec la France<a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftn9\"><sup>[9]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>James lui-m\u00eame notait ces contradictions. Khiari ne s\u2019y attarde pas, mais se tient loin de toute id\u00e9alisation : son Toussaint est physiquement absent \u2014 on ne voit de lui que le corps mort, le profil dans l\u2019ombre, le bras pendant \u2014, ce qui interdit toute projection h\u00e9ro\u00efque univoque. Ce que le livre met en sc\u00e8ne, ce n\u2019est pas un homme exceptionnel maltrait\u00e9 par l\u2019histoire : c\u2019est une histoire \u2014 celle de la R\u00e9publique fran\u00e7aise \u2014 qui broie m\u00e9thodiquement les corps et les m\u00e9moires.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re s\u00e9quence du livre est extr\u00eamement r\u00e9v\u00e9latrice \u00e0 cet \u00e9gard. Claude Cheysson, ministre des relations ext\u00e9rieures sous Mitterrand, \u00e9crit \u00e0 son homologue ha\u00eftien pour confirmer la remise de \u00ab l\u2019urne symbolisant le retour des restes de Toussaint Louverture \u00bb. Le mot important est \u00ab symbolisant \u00bb. Ce qu\u2019on restitue \u00e0 Ha\u00efti, c\u2019est le symbole d\u2019une restitution\u00a0; apr\u00e8s des d\u00e9cennies de demandes ha\u00eftiennes, apr\u00e8s que Fran\u00e7ois Hollande eut promis en 2012 de \u00ab rembourser la dette ha\u00eftienne \u00bb avant de pr\u00e9ciser le lendemain qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une \u00ab dette morale \u00bb et non des 150 millions de francs or autrefois extorqu\u00e9s \u00e0 Ha\u00efti en \u00e9change de la reconnaissance de son ind\u00e9pendance<a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftn10\"><sup>[10]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re page du livre dispose trois images sur la m\u00eame surface, sans commentaire. En haut, une grande case : des officiels ha\u00eftiens en uniforme se penchent autour d\u2019une table c\u00e9r\u00e9monielle sur laquelle repose une urne, leurs visages graves, leurs gestes compass\u00e9s. En bas \u00e0 gauche, une petite case : deux personnes tenant un couteau de fouille et un r\u00e9cipient en plastique alimentaire \u2014 un Tupperware \u2014 contenant ce qu\u2019elles ont manifestement gratt\u00e9 dans les remblais du fort. En bas \u00e0 droite, un diplomate contemple une urne orn\u00e9e entour\u00e9e de collaborateurs. Le Tupperware est le vrai reliquaire. L\u2019urne dor\u00e9e est la fiction diplomatique. L\u2019\u00e9cart entre les deux \u2014 que Khiari rend visible en les pla\u00e7ant c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sans aucun commentaire \u2014 est l\u2019\u00e9cart entre ce que la France a fait et ce qu\u2019elle pr\u00e9tend symboliquement r\u00e9parer. En bas \u00e0 droite de la page : \u00ab FIN \u00bb. Sans c\u00e9r\u00e9monie.<\/p>\n<p>Ce livre ne pr\u00e9tend rien r\u00e9soudre. Il ne rend pas les restes. Il ne comble pas la probable fosse commune du Jura. Ce qu\u2019il fait, c\u2019est maintenir ouvert un dossier que les administrations successives \u2014 fran\u00e7aises, ha\u00eftiennes, europ\u00e9ennes \u2014 ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 clore en apposant un tampon. Khiari signe son essai graphique de ses initiales, S.K., comme on paraphe un proc\u00e8s-verbal. Apr\u00e8s deux si\u00e8cles de proc\u00e8s-verbaux dress\u00e9s contre Toussaint Louverture, en voici un\u00a0<em>pour<\/em>\u00a0lui. La forme ne change pas\u00a0; ce qui change, c\u2019est le c\u00f4t\u00e9 depuis lequel on tient la plume.<\/p>\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-51473\" src=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-21-757x1024.jpeg\" sizes=\"(max-width: 757px) 100vw, 757px\" srcset=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-21-757x1024.jpeg 757w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-21-379x512.jpeg 379w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-21-189x256.jpeg 189w, https:\/\/www.contretemps.eu\/wp-content\/uploads\/image-21.jpeg 908w\" alt=\"\" width=\"757\" height=\"1024\" \/><\/figure>\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n<div class=\"wp-block-group has-background is-layout-constrained wp-container-core-group-is-layout-83d2d559 wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h3>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>\u00a0Sadri Khiari,\u00a0<em>La Contre-r\u00e9volution coloniale en France. De de Gaulle \u00e0 Sarkozy<\/em>, 2009, p.32 \u2013 \u00ab\u00a0[\u2026] le Pouvoir noir \u00e0 Ha\u00efti a ouvert l\u2019\u00e9poque de la r\u00e9volution d\u00e9coloniale\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>\u00a0Michel-Rolph Trouillot,\u00a0<em>Faire taire le pass\u00e9. Pouvoir et production historique<\/em>, trad.\u00a0P. Dardel, \u00e9d. Lux, 2025, Montr\u00e9al.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>\u00a0Voir Marlene Daut,\u00a0<em>Awakening the Ashes. An Intellectual History of the Haitian Revolution<\/em>, University of North Carolina Press, 2023.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>\u00a0C.L.R. James,\u00a0<em>Les Jacobins noirs<\/em>, trad. Pierre Naville et Nicolas Vieillescazes, \u00e9d. Amsterdam, 2017 [1938], p. 39.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>\u00a0Toussaint Louverture,\u00a0<em>M\u00e9moires du g\u00e9n\u00e9ral Toussaint Louverture<\/em>, Paris, Classiques Garnier, 2011, p.178.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>\u00a0Samy Manga,\u00a0<em>La dent de Lumumba. R\u00e9gicide contre la colonie<\/em>, \u00e9d. M\u00e9t\u00e9ores, Bruxelles, 2024.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>\u00a0Hegel,\u00a0<em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019esprit<\/em>\u00a0[1807], trad. Bernard Bourgeois, Vrin, Paris, 2016, p.314.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>\u00a0Hegel,\u00a0<em>Ibid<\/em>., p.314.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftnref9\"><sup>[9]<\/sup><\/a>\u00a0Voir Eugene D. Genovese,\u00a0<em>From Rebellion to Revolution. Afro-American Slave Revolts in the Making of the Modern World<\/em>\u00a0[1979], Vintage Books, New York, 1981,notamment le chapitre 3.<\/p>\n<p><a href=\"applewebdata:\/\/1398B6C2-5C1D-419A-8B4D-E9860392274D#_ftnref10\"><sup>[10]<\/sup><\/a>\u00a0A\u00efssata Seck (dir.), \u00ab\u00a0La double dette d\u2019Ha\u00efti\u00a0<em>\u00bb, Les notes de la FME<\/em>, mars 2025, p.15.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><a href=\"https:\/\/www.contretemps.eu\/deux-fois-mort\/?fbclid=IwY2xjawS5GQlleHRuA2FlbQIxMQBzcnRjBmFwcF9pZBAyMjIwMzkxNzg4MjAwODkyAAEeHZiViPzm_8uDD5FKX8fNy8zRh5wai1qc_bwFNCnefhj9WcTMg8EKWLOlL2Q_aem_rwqgmMkU70TrJqzLf6NewQ\">SOURCE<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur et militant, Sadri Khiari a publi\u00e9 il y a quelques mois son premier essai graphique, intitul\u00e9 \u00ab Toussaint est mort dans sa tombe \u00bb (\u00e9ditions Actes Sud). Il y donne \u00e0 voir la trajectoire d\u2019un corps, celui de Toussaint Louverture, principal dirigeant de la R\u00e9volution ha\u00eftienne. Un corps qui fut \u00ab m\u00e9ticuleusement saccag\u00e9 \u00bb &#8230; <a title=\"Deux fois mort \u00c0 propos de \u00ab\u00a0Toussaint est mort dans sa tombe\u00a0\u00bb,\u00a0de Sadri Khiari\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6846\" aria-label=\"En savoir plus sur Deux fois mort \u00c0 propos de \u00ab\u00a0Toussaint est mort dans sa tombe\u00a0\u00bb,\u00a0de Sadri Khiari\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6847,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[686,46,352,740,741,742,353],"class_list":["post-6846","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","tag-anticolonialisme","tag-esclavage","tag-haiti","tag-mouvements","tag-noirs","tag-revolution-haitienne","tag-toussaint-louverture"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6846","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6846"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6846\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6848,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6846\/revisions\/6848"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/6847"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6846"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6846"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6846"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}