{"id":6895,"date":"2026-08-28T07:33:21","date_gmt":"2026-08-28T06:33:21","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6895"},"modified":"2026-07-28T07:49:28","modified_gmt":"2026-07-28T06:49:28","slug":"la-mort-dyves-sakila-anatomie-des-gestes-assassins","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6895","title":{"rendered":"La mort d\u2019Yves Sakila\u00a0: Anatomie des gestes assassins"},"content":{"rendered":"<p class=\"byline author vcard\">Par\u00a0V\u00e9ronique Clette-Gakuba<\/p>\n<p><span class=\"profession\">Sociologue<\/span><\/p>\n<div class=\"desc\">\n<p>Alors que l\u2019Assembl\u00e9e nationale vient d\u2019ent\u00e9riner la pr\u00e9somption de l\u00e9gitime d\u00e9fense des forces de l\u2019ordre, la question du danger per\u00e7u devient centrale. La mort d\u2019Yves Sakila \u00e0 Dublin, plaqu\u00e9 au sol pour un vol mineur, en offre un contrepoint saisissant : comment un corps g\u00e9missant, \u00e0 bout de souffle, reste-t-il per\u00e7u comme mena\u00e7ant ? La r\u00e9ponse est moins dans la force exerc\u00e9e que dans les affects qui, en amont, orientent le regard.<\/p>\n<\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/images-3.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-6896 size-full aligncenter\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/images-3.jpg\" alt=\"\" width=\"399\" height=\"501\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/images-3.jpg 399w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/images-3-239x300.jpg 239w\" sizes=\"(max-width: 399px) 100vw, 399px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Revenant sur la mort d\u2019Yves Sakila, cet homme d\u2019origine congolaise tu\u00e9 par des agents de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9s en plein centre-ville de Dublin, cet article propose de d\u00e9placer le regard de la seule question de la \u00ab disproportion de la force \u00bb vers le r\u00e9gime de perception qui d\u00e9termine le maintien de gestes assassin. Comment un homme d\u00e9j\u00e0 immobilis\u00e9, en d\u00e9tresse respiratoire, peut-il continuer d\u2019\u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 comme une menace ? C\u2019est cette logique perceptive, et la question de l\u2019intention de tuer, que cet article se propose d\u2019interroger.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/p1057-RLM-Yves-Sakila-web-324x502-1.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-6898 size-full aligncenter\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/p1057-RLM-Yves-Sakila-web-324x502-1.jpg\" alt=\"\" width=\"324\" height=\"502\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/p1057-RLM-Yves-Sakila-web-324x502-1.jpg 324w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/p1057-RLM-Yves-Sakila-web-324x502-1-194x300.jpg 194w\" sizes=\"(max-width: 324px) 100vw, 324px\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Plusieurs manifestations, qualifi\u00e9es de \u00ab moment George Floyd \u00bb irlandais, ont eu lieu \u00e0 Dublin, dont une le 21 mai dernier devant le Parlement irlandais, pour r\u00e9clamer justice pour Yves Sakila. D\u2019origine congolaise, Yves Sakila est cet homme de 35 ans d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 16 mai 2026 \u00e0 la suite d&rsquo;une intervention d&rsquo;une extr\u00eame violence men\u00e9e par des agents de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9s, en pleine journ\u00e9e, dans Henry Street, l&rsquo;une des rues commer\u00e7antes les plus fr\u00e9quent\u00e9es du centre-ville.<\/p>\n<p>Tout dans cette affaire a de quoi rappeler le meurtre de George Floyd. Soup\u00e7onn\u00e9 d&rsquo;un vol mineur \u2013 celui d&rsquo;un flacon d&rsquo;apr\u00e8s-rasage \u2013, Yves Sakila est poursuivi par environ cinq vigiles jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du magasin, dans Henry Street, puis plaqu\u00e9 au sol. Les images qui ont circul\u00e9 sur les r\u00e9seaux sociaux sont choquantes. On y voit cet homme noir, visage contre terre, maintenu par plusieurs vigiles, se faire litt\u00e9ralement \u00e9craser la t\u00eate et le coup pendant plusieurs minutes. Vient un moment o\u00f9 l\u2019un des vigils se met \u00e0 exercer une pression se voulant encore plus forte, avec le genou. Les agents semblent avoir recouvert la t\u00eate d\u2019Yves Sakila avec la capuche de son sweat-shirt, un d\u00e9tail soulign\u00e9\u00a0 par Yemi Adenuga (conseill\u00e8re du comt\u00e9 de Meath)<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, lequel n&rsquo;a toutefois pas \u00e9t\u00e9 largement repris par les principaux m\u00e9dias.<\/p>\n<p>Deux enqu\u00eates sont actuellement en cours pour d\u00e9terminer les circonstances exactes de la morts de Yves Sakila<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. N\u00e9anmoins, la brutalit\u00e9 des images\u00a0 explique\u00a0 l&rsquo;ampleur de la col\u00e8re et les importantes manifestations qui ont suivi (voir entre autre Black Coalition Ireland)\u00a0au cours desquelles les manifestants scandaient \u00ab\u00a0Pas de dissimulation, pas de retard\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ce texte propose de s\u2019\u00e9carter de deux cadres interpr\u00e9tatifs dominants de la sc\u00e8ne : celui du \u00ab lynchage \u00bb et celui de \u00ab l\u2019usage disproportionn\u00e9 de la force \u00bb. Le premier, certes compr\u00e9hensible au regard de la brutalit\u00e9 de la sc\u00e8ne, tend \u00e0 produire une lecture globale qui ne permet pas vraiment d\u2019acc\u00e9der aux logiques qui sous-tendent l\u2019action (si ce n\u2019est une lecture abstraite de l\u2019anti-noirceur). Le second inscrit l\u2019acte dans une lecture juridique classique, qui d\u00e9place la responsabilit\u00e9 de l\u2019intervention sur la victime elle-m\u00eame.<\/p>\n<p><strong>Mais que devient l\u2019analyse si l\u2019on refuse ces deux cadres dominants ? <\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 rebours de ces lectures, je\u00a0 propose de m\u2019arr\u00eater non pas sur l\u2019action des agents priv\u00e9s, \u00a0mais sur un moment bien pr\u00e9cis qui est l\u2019arriv\u00e9e de la police (les Garda\u00ed). Je propose de consid\u00e9rer que de s\u2019arr\u00eater sur l\u2019arriv\u00e9e de la policier, et leur r\u00f4le plus p\u00e9riph\u00e9rique, permet de mettre \u00e0 jour l\u2019anatomie de la s\u00e9quence dans son ensemble, d\u2019une violence extr\u00eame dans l\u2019espace public.<\/p>\n<p>Lorsque la police (les Garda\u00ed) est arriv\u00e9e sur les lieux, Yves Sakila \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 maintenu au sol depuis plusieurs minutes par les agents de s\u00e9curit\u00e9. Ils l\u2019ont pourtant imm\u00e9diatement menott\u00e9. Certaines sources indiquent que les agents lui auraient d\u2019abord mis les menottes \u00ab par pr\u00e9caution \u00bb, pour les retirer <em>imm\u00e9diatement<\/em> apr\u00e8s avoir constat\u00e9 la gravit\u00e9 de son \u00e9tat physiologique, \u00e0 savoir qu\u2019il semblait inconscient et ne respirait plus<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. D\u2019autres sources indiquent qu\u2019Yves Sakila \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 inconscient au moment de leur arriv\u00e9e<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/images-5.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-6899 size-full aligncenter\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/images-5.jpg\" alt=\"\" width=\"387\" height=\"516\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/images-5.jpg 387w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/images-5-225x300.jpg 225w\" sizes=\"(max-width: 387px) 100vw, 387px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Ce geste de la police \u2014 la mise des menottes \u2014 est de courte dur\u00e9e. L\u2019insistance de la presse sur le fait que les menottes auraient \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement retir\u00e9es, cherche clairement \u00e0 souligner la rapidit\u00e9 de la transition vers l\u2019assistance \u00e0 personne en danger, prot\u00e9geant, au passage, la police de toute accusation \u00e0 cet \u00e9gard. Il est \u00e9galement g\u00e9n\u00e9ralement mentionn\u00e9 que les policiers ont effectu\u00e9 un massage cardiaque tout de suite apr\u00e8s et appel\u00e9 les secours.<\/p>\n<p>Mais ce qu\u2019il s\u2019agit d\u2019observer ici, comme micro-geste de la s\u00e9quence, est le fait m\u00eame de mettre les menottes, f\u00fbt-ce bri\u00e8vement, dans une situation de d\u00e9tresse respiratoire manifeste. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il intervient lorsque les signes de d\u00e9tresse sont bien perceptibles que ce moment m\u00e9rite que l\u2019on s\u2019y arr\u00eate. Le parti pris de cet article est de ne pas se satisfaire de la seule explication qui serait que les policiers agissent selon les conventions d\u2019un cadre \u00ab\u00a0s\u00e9curitaire\u00a0\u00bb : les agents agiraient d&rsquo;abord \u00ab par prudence \u00bb, avant de r\u00e9\u00e9valuer ensuite la situation de l&rsquo;\u00e9tat physiologique de la personne.<\/p>\n<p>Ayant ainsi mis cette explication \u00e0 l\u2019\u00e9cart, le moment pr\u00e9cis de la mise des menottes devient un point d\u2019entr\u00e9e privil\u00e9gi\u00e9 pour interroger, \u00e0 la suite d\u2019autres auteurs, non seulement la violence d\u2019ensemble de la sc\u00e8ne, mais aussi les conditions de perception qui les rendent possibles.<\/p>\n<p><strong>Parano\u00efa et inversion du regard<\/strong><\/p>\n<p>Le probl\u00e8me que charrie ce moment pr\u00e9cis \u2013 la mise des menottes \u2013 n\u2019est donc pas directement celle de la force exerc\u00e9e, ni m\u00eame de sa (dis)proportionnalit\u00e9. Elle est celle plus fondamentale de la perception d\u2019une menace alors que tout semble indiquer une situation d\u2019extr\u00eame vuln\u00e9rabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Le cas de Lamine Bangoura, tu\u00e9 en mai 2018 par la police, \u00e0 son domicile, \u00e0 Roulers, en Belgique, lors d\u2019une expulsion locative, permet de d\u00e9placer la r\u00e9flexion dans cette direction. Le dossier, et en particulier un enregistrement vid\u00e9o, montre que les agents de police, qui \u00e9taient au nombre de sept, ont continu\u00e9 d\u2019exercer une pression sur son torse alors m\u00eame que Lamine Bangoura faisait entendre des r\u00e2les d\u2019agonie. Or, ces cris de d\u00e9tresse, que l\u2019on entend distinctement dans la vid\u00e9o, ont \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9s par la Chambre des mises en accusation comme des rugissements mena\u00e7ants. Son avocat souligne que ces cris auraient d\u00fb alerter des policiers prudents sur l\u2019\u00e9tat critique de la victime. Malgr\u00e9 cela, la pression exerc\u00e9e sur son corps est maintenue. Cette distorsion de la r\u00e9alit\u00e9 fait \u00e9cho \u00e0 la mort de Rodney King, pass\u00e9 \u00e0 tabac par la police de Los Angeles en 1991, puis \u00e0 l&rsquo;acquittement des policiers. L\u00e0 aussi, malgr\u00e9 les images disponibles, les juges ont consid\u00e9r\u00e9 que les policiers \u00e9taient en danger.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.burundi-forum.org\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/bdi_burundi_lamineBangura.jpg\" \/><\/p>\n<p>Dans un article paru en 1993, Judith\u00a0Butler traite du jugement des policiers impliqu\u00e9s dans la mort de Rodney King<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Elle y formule la question suivante : comment une image montrant un corps pass\u00e9 \u00e0 tabac peut-elle \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme la <em>preuve<\/em> que ce corps constitue pr\u00e9cis\u00e9ment la source de la menace ? Partant d&rsquo;une r\u00e9flexion sur l\u2019organisation raciste du visible, son argument fait valoir le fait d\u2019une inversion du regard\u00a0: dans les gestes de d\u00e9fense d&rsquo;un homme violemment frapp\u00e9, les juges ont \u00ab vu \u00bb un corps mena\u00e7ant les policiers et, inversement, dans les coups port\u00e9s par les policiers, les gestes raisonnables d&rsquo;agents en train de se d\u00e9fendre.<\/p>\n<p>C&rsquo;est exactement la question qui se pose dans le cas d&rsquo;Yves Sakila et de la mise des menottes. Comment un corps maintenu au sol, g\u00e9missant de d\u00e9tresse, en difficult\u00e9 respiratoire \u2014 voire d\u00e9j\u00e0 inconscient selon certaines sources \u2014 peut-il continuer \u00e0 \u00eatre per\u00e7u comme une source de danger n\u00e9cessitant d&rsquo;\u00eatre ma\u00eetris\u00e9e ? Notons que la question vaut autant pour les policiers que, pour les nombreux t\u00e9moins pr\u00e9sents, qui selon certaines sources, n\u2019ont pas r\u00e9agi<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p>Chez Judith Butler, cette inversion du regard est analys\u00e9e en tant que projection invers\u00e9e de la parano\u00efa blanche dans le champ visuel. Dans le prolongement de cette r\u00e9flexion, en focalisant sur la m\u00e9canique du regard blanc, dans son livre dur le Regard Blanc, le philosophe George Yancy\u00a0 montre la mani\u00e8re dont les mouvements des corps noirs, quoi qu&rsquo;ils fassent dans ces v\u00e9ritables moments de \u00ab\u00a0prises\u00a0\u00bb, sont r\u00e9inscrits dans une matrice d&rsquo;interpr\u00e9tation raciste<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>.<\/p>\n<p>Cela rejoint Judith Butler lorsqu\u2019elle pointe que dans le champ perceptif raciste, le corps noir est <em>toujours d\u00e9j\u00e0<\/em> en train d&rsquo;accomplir un acte mena\u00e7ant. Cette pr\u00e9cision est essentielle. C\u2019est elle qui signifie que les gestes accomplis pour se prot\u00e9ger, se d\u00e9gager ou simplement lutter pour rester en vie sont eux-m\u00eames imm\u00e9diatement r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s comme les manifestations d&rsquo;une menace. Les gestes de survie sont ainsi requalifi\u00e9s en gestes d&rsquo;agression. Les travaux critiques produits dans le champ des Black Studies \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du recours au \u00ab syndrome du d\u00e9lirium agit\u00e9 \u00bb\u00a0 utilis\u00e9e pour justifier la violence de la police \u00e0 caract\u00e8re raciste participent de cette m\u00eame critique<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>.<\/p>\n<p><strong>La peur \u00e0 m\u00eame le corps<\/strong><\/p>\n<p>Si Butler d\u00e9crit une inversion perceptive, elle laisse ouverte une autre question : qu&rsquo;est-ce qui rend possible cette inversion ? Qu&rsquo;est-ce qui oriente le regard avant m\u00eame que la situation ne soit consciemment \u00e9valu\u00e9e ? C&rsquo;est ici que les analyses de George Yancy deviennent d\u00e9cisives.<\/p>\n<p>Chez George Yancy, la parano\u00efa renvoie d\u00e9j\u00e0 \u00e0 un affect. C&rsquo;est alors plus largement la peur qui m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre interrog\u00e9e. Non pas comme une \u00e9motion individuelle ou un simple fantasme, mais comme une disposition incorpor\u00e9e qui pr\u00e9c\u00e8de la perception elle-m\u00eame et en oriente les prises.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"https:\/\/bdc2020.o0bc.com\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Officer_Fired-Tamir_Rice_07901-69488558aac0d-768x432.jpg\" \/><\/p>\n<p>Le cas de Tamir Rice tu\u00e9 par un policier en 2014 \u00e0 Cleveland dans l\u2019\u00c9tat de Ohio aux Etats-Unis conduit pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette direction. Cet enfant noir de douze ans jouait dans un parc avec un pistolet factice. Le voisin ayant appel\u00e9 la police avait pr\u00e9cis\u00e9 qu&rsquo;il s&rsquo;agissait tr\u00e8s probablement d&rsquo;une arme factice. Deux secondes apr\u00e8s leur arriv\u00e9e, un policier ouvrait n\u00e9anmoins le feu. L&rsquo;enfant \u00e9tait de dos. Dans son article, paru dans The American prospect (2015)<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>, la journaliste d\u2019investigation Nathalie Baptiste souligne le contraste entre cette intervention imm\u00e9diate et la mani\u00e8re dont la police a trait\u00e9, \u00e0 d&rsquo;autres occasions, des hommes blancs lourdement arm\u00e9s, notamment les miliciens de Bundy Ranch<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>, qui ont braqu\u00e9 leurs armes sur les forces de l&rsquo;ordre sans \u00eatre abattus. A l\u2019inverse du sort r\u00e9serv\u00e9 au petit Tamir, des Blancs arm\u00e9s, constituant une menace explicite pour la police, ont pu \u00eatre approch\u00e9s sans recours imm\u00e9diat \u00e0 la violence l\u00e9tale. Ce contraste invite \u00e0 situer l&rsquo;analyse non seulement sur les conditions perceptive mais aussi sur les affect de peur\/panique \u2013 dont George Yancy dit qu\u2019ils se sont s\u00e9diment\u00e9s dans l\u2019histoire de la domination blanche \u2013 qui rendent certaines d\u00e9cisions imm\u00e9diatement possibles.<\/p>\n<p>La notion d&rsquo;affect, et plus particuli\u00e8rement de peur, devient donc centrale. Par affect, je n&rsquo;entends pas un simple \u00e9tat psychologique ni une disposition morale. J&rsquo;entends ce qui, dans l&rsquo;action, oriente le regard et le corps avant toute \u00e9laboration consciente. \u00c0 mi-chemin entre sensation corporelle et \u00e9tat d&rsquo;esprit, l&rsquo;affect est physiologique ; il traverse le corps, anime l&rsquo;esprit et organise la perception, au sens de ce qui sera saisi, s\u00e9lectionn\u00e9 et rendu saillant dans l&rsquo;environnement. Les affects ne sont jamais purement individuels. Ils sont historiquement construits et socialement s\u00e9diment\u00e9s. Dans le cadre de la domination blanche analys\u00e9e par George Yancy, la peur constitue ainsi un principe d&rsquo;orientation du regard blanc qui pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;identification consciente du danger, s\u2019il y en avait, et contribue \u00e0 faire percevoir les corps noirs comme imm\u00e9diatement mena\u00e7ants.<\/p>\n<p>Revenons alors, \u00e0 partir de cette perspective, au cas d&rsquo;Yves Sakila.<\/p>\n<p><strong>Entre vie et mort\u00a0: \u00e9valuer des niveaux d\u2019agressivit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Avant m\u00eame l&rsquo;arriv\u00e9e de la police (les Garda\u00ed), l&rsquo;un des agents de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9s semble v\u00e9rifier le pouls d\u2019Yves Sakila au niveau du cou. Il est donc assez clairs que les agents \u00ab\u00a0savent\u00a0\u00bb son \u00e9tat critique. Que cette information ait ou non \u00e9t\u00e9 transmise aux policiers demeure, \u00e0 ce stade, inconnu. Dans tous les cas les signes de d\u00e9tresse sont d\u00e9j\u00e0 largement perceptibles. Plusieurs m\u00e9dias soulignent que Yves Sakila est en d\u00e9tresse respiratoire. Les vid\u00e9os le montrent g\u00e9missant de d\u00e9tresse. Et comme d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9, certains articles indiquent m\u00eame qu&rsquo;il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 inconscient lorsque la police est arriv\u00e9e.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, la question n&rsquo;est pas de savoir si ces signes \u00e9taient visibles. Ils l&rsquo;\u00e9taient. La question est de comprendre ce qui, dans cette sc\u00e8ne, est effectivement per\u00e7u comme pertinent par les agents de s\u00e9curit\u00e9 et par la police.<\/p>\n<p>Autrement dit, si les affects organisent la perception, rien n&rsquo;oblige \u00e0 penser que l&rsquo;\u00e9tat physiologique du corps constitue, dans l&rsquo;instant de l&rsquo;intervention, l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment d\u00e9cisif de l&rsquo;\u00e9valuation. Ce qui para\u00eet continuer \u00e0 structurer la lecture de la situation est moins le degr\u00e9 de vuln\u00e9rabilit\u00e9 que le degr\u00e9 suppos\u00e9 d&rsquo;agressivit\u00e9 du corps noir.<\/p>\n<p>Ce traitement, qui \u00e9value un degr\u00e9 d\u2019agressivit\u00e9, ressort tr\u00e8s nettement du traitement de Lamine Bangoura. Le sociologue David Jamar \u00e9claire ce traitement dans un article paru en 2021<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a> bas\u00e9 sur une analyse de l\u2019Arr\u00eat de la Chambre des mise en accusation. Il y est dit que, durant l\u2019intervention, le pouls de lamine Bangoura \u00a0fut d\u00e9crit par les policiers comme faible. Or, les termes retenus dans le dossier sont que \u00a0: \u00ab l&rsquo;agressivit\u00e9 de Lamine Bangoura s&rsquo;est affaiblie et lorsque les ambulanciers sont arriv\u00e9s, le pouls \u00e9tait faible ou inexistant\u00a0\u00bb. Le changement d&rsquo;\u00e9tat physiologique est ainsi lu prioritairement \u00e0 travers la cat\u00e9gorie de l&rsquo;agressivit\u00e9 et non de la d\u00e9tresse. Selon David Jamar, cela l\u00e9gitime tout simplement une vision indiff\u00e9rentes \u00e0 la fronti\u00e8res entre la vie et la mort soit, une n\u00e9cropolitique en acte, souligne l\u2019auteur<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>.<\/p>\n<p><strong>Meurtre raciste\u00a0: repenser le registre d\u2019intention<\/strong><\/p>\n<p>Replac\u00e9 dans la s\u00e9rie des cas analys\u00e9s ici \u2013\u00a0 les traitements de Rodney King, de Tamir Rice et de Lamine Bangoura \u2013, le moment de la mise des menottes ne montre pas seulement la persistance d\u2019une lecture du corps noir comme mena\u00e7ant. Il permet d\u2019observer quelque chose de plus pr\u00e9cis : la mani\u00e8re dont le registre de la menace peut devenir l\u2019unique cadre de perception, jusqu\u2019\u00e0 absorber les signes qui devraient pourtant imposer une autre lecture de la situation. Les signes de d\u00e9tresse \u2014 affaiblissement, immobilisation, d\u00e9tresse respiratoire \u2014 ne disparaissent pas du champ perceptif ; mais ils sont r\u00e9inscrits dans une lecture o\u00f9 ils continuent d\u2019indiquer une menace \u00e0 contr\u00f4ler au point de rendre indiff\u00e9rent la fronti\u00e8re entre l\u2019\u00e9tat de vie, de vuln\u00e9rabilit\u00e9 ou de mort.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors que la menace est continuellement projet\u00e9e sur le corps noir et que les gestes destin\u00e9s \u00e0 le ma\u00eetriser continuent de s\u2019imposer, y compris dans les moments de grande d\u00e9tresse, comment interpr\u00e9ter la mise \u00e0 mort ? Comme effet ? Ou comme intention ?<\/p>\n<p>L\u2019issue mortelle de la violence polici\u00e8re est g\u00e9n\u00e9ralement appr\u00e9hend\u00e9es comme l\u2019effet non recherch\u00e9 d\u2019une intervention consid\u00e9r\u00e9 comme disproportionn\u00e9e dans sa force. Cette insistance sur la disproportion, quand bien m\u00eame elle ne serait pas fausse,\u00a0 laisse intacte une question : que signifie une action qui ne vise pas explicitement \u00e0 tuer, mais qui demeure organis\u00e9e par la neutralisation d\u2019un corps continuellement per\u00e7u comme mena\u00e7ant, de bout en bout ?<\/p>\n<p>L\u2019intention \u00e0 interroger n\u2019est sans doute pas celle de la d\u00e9lib\u00e9ration consciente\u00a0: dans les cas des dites violence polici\u00e8re, l\u2019intention n\u2019est pas d\u00e9tachable de la peur et des mani\u00e8res de voir, d\u2019\u00e9valuer et d\u2019agir. Il y a bien une intention avec les affects (vouloir maintenir quelque chose en l\u2019\u00e9tat et donc produire une vision de l\u2019environnement qui va avec), mais il ne s\u2019agit pas de l\u2019intention classique telle qu\u2019on l\u2019entend dans nos soci\u00e9t\u00e9s lib\u00e9rales \u2013 l\u2019intention voulue ou express. Avec les affects, il s\u2019agit d\u2019une autre forme d\u2019intention\u00a0: non d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, non volontaire, davantage incarn\u00e9e, rev\u00eatant une dimension d\u2019urgence, qui oriente le corps et le regard dans la saisie du monde visuellement et affectivement. C\u2019est au niveau de ce registre-l\u00e0 de l\u2019intention \u2013 un plan pr\u00e9-intentionnel pourrions-nous dire \u2013 que nous m\u00e8ne la prise en compte des affects.<\/p>\n<p>Mais l\u2019objet de cette intention est lui aussi \u00e0 mieux cerner\u00a0: ce qui est recherch\u00e9 \u00e0 travers cette brutalit\u00e9 n\u2019est vraisemblablement pas la mort d\u2019un sujet comme fin en soi, faudrait-il encore que les corps noirs soient reconnus comme tel, mais plut\u00f4t la suppression d\u2019une menace. C\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side la dimension hygi\u00e9niste de cette logique meurtri\u00e8re : non pas tuer parce que la mort serait l\u2019objectif premier, mais \u00e9liminer ce qui est constitu\u00e9 comme pr\u00e9sence mena\u00e7ante dans un environnement \u00e0 pr\u00e9server, quitte \u00e0 ce que cette \u00e9limination passe par la mort.<\/p>\n<p><strong>Par\u00a0V\u00e9ronique Clette-Gakuba<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Yemi Adenuga (conseill\u00e8re du parti politique Fine Gael) est la premi\u00e8re femme politique noire \u00e9lue en Irlande en 2019.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> L\u2019une men\u00e9e par la Garda S\u00edoch\u00e1na (la police nationale irlandaise), l\u2019autre par Fiosr\u00fa, le Bureau de l\u2019Ombudsman de la Police irlandaise.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Voir notamment l\u2019article paru dans The Guardian, 31 mai 2026 https:\/\/www.theguardian.com\/world\/2026\/may\/31\/yves-sakila-death-congolese-man-ireland-race-relations?utm_source=chatgpt.com<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Voir notamment l\u2019article paru dans AP News, 22 mai 2026<\/p>\n<p>https:\/\/apnews.com\/article\/congolese-death-dublin-security-arnotts-restraint-floyd-b364e4ce4b12e830a4ac4234690889e8<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> <strong>\u00a0<\/strong>Judith Butler, \u201cEndangered\/Endangering: Schematic Racism and White Paranoia\u201d paru dans\u00a0Robert Gooding-Williams (dir.), <em>Reading Rodney King, Reading Urban Uprising<\/em>, New York, Routledge, 1993, pp. 15-22<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Voir l\u2019interview de Ebun Joseph (militante, chercheuse et formatrice irlandaise sp\u00e9cialis\u00e9e dans les questions de racisme et d\u2019\u00e9galit\u00e9) paru dans The Guardian, 03 juin 2026<\/p>\n<p>https:\/\/www.theguardian.com\/news\/2026\/jun\/03\/yves-sakila-death-ireland-deeply-rooted-racism-problem<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> George Yancy, Black Bodies, <em>White Gazes. <\/em><em>The Continuing Significance of Race<\/em>. Lanham, Rowman &amp; Littlefield Publishers, 2008.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Sur cette question voir entre autre l\u2019ouvrage de Aisha M. Beliso-De Jes\u00fas, <em>Excited Delirium: Race, Police Violence, and the <\/em><\/p>\n<p><em>Invention of a Disease<\/em>, Duke University Press, 2024.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> Nathalie Baptiste, \u00ab\u00a0Tamir Rice\u2019s Killing Is Called \u201cReasonable\u201d Because He Was Black\u00a0\u00bb paru dans <em>The American Prospect. Ideas, Politics and Power<\/em>, le 13 octobre 2015.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> En 2014, le rancher Cliven Bundy, soutenu par sa famille et par des miliciens activistes arm\u00e9s, s\u2019est oppos\u00e9 au gouvernement am\u00e9ricain apr\u00e8s un conflit sur des frais de p\u00e2turage de ses bovins sur des terres f\u00e9d\u00e9rales. La confrontation du Bundy Ranch en 2014 a impliqu\u00e9 des dizaines de personnes arm\u00e9es face aux autorit\u00e9s. Personne n\u2019a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> David Jamar, Belgique : pays de non lieux. Innocence raciale et n\u00e9grophobie judiciaire, M\u00e9diapart, \u00a0Plis,9 mai 2012<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Pour le concept de n\u00e9cropolitique au sens d\u2019indiff\u00e9rence de la fronti\u00e8re entre la vie et la mort, voir Norman Ajari, La dignit\u00e9 ou la mort. Ethique et politique de la race. Paris, La D\u00e9couverte, 2019.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par\u00a0V\u00e9ronique Clette-Gakuba Sociologue Alors que l\u2019Assembl\u00e9e nationale vient d\u2019ent\u00e9riner la pr\u00e9somption de l\u00e9gitime d\u00e9fense des forces de l\u2019ordre, la question du danger per\u00e7u devient centrale. 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