{"id":6979,"date":"2026-10-24T14:09:04","date_gmt":"2026-10-24T13:09:04","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6979"},"modified":"2026-10-24T14:22:24","modified_gmt":"2026-10-24T13:22:24","slug":"fanon-malcolm-x-et-la-revolte-de-la-jeunesse-bruxelloise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=6979","title":{"rendered":"Fanon, Malcolm X et la r\u00e9volte de la jeunesse bruxelloise"},"content":{"rendered":"<h2><em>Par tous les moyens n\u00e9cessaires<\/em><\/h2>\n<h3><strong>Fanon, Malcolm X et la r\u00e9volte de la jeunesse bruxelloise<\/strong><\/h3>\n<p>Nordine Sa\u00efdi \u2014 Octobre 2026<\/p>\n<p>\u00ab Le monde colonial est un monde manich\u00e9iste. Il ne suffit pas au colon de limiter physiquement, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019aide de sa police et de sa gendarmerie, l\u2019espace du colonis\u00e9. Comme pour illustrer le caract\u00e8re totalitaire de l\u2019exploitation coloniale, le colon fait du colonis\u00e9 une sorte de quintessence du mal. \u00bb\u00b9<\/p>\n<p>Frantz Fanon<\/p>\n<h2>Nous ne condamnerons pas<\/h2>\n<p>On conna\u00eet le rituel. \u00c0 chaque r\u00e9volte de la jeunesse des quartiers, on nous tend le micro et on attend la phrase : \u00ab Nous condamnons toutes les violences. \u00bb Le ministre la prononce, le bourgmestre aussi, et m\u00eame certains de nos responsables associatifs, press\u00e9s de prouver qu\u2019ils sont fr\u00e9quentables. La phrase sert de laissez-passer. Qui refuse de la dire est aussit\u00f4t suspect.<\/p>\n<p>Nous ne la dirons pas.<!--more--><\/p>\n<p>Nous ne la dirons pas, parce qu\u2019elle est un mensonge. Elle met sur le m\u00eame plan la pierre d\u2019un adolescent et l\u2019autopompe d\u2019un \u00c9tat. Elle fait commencer l\u2019histoire au moment o\u00f9 le gamin riposte, jamais au moment o\u00f9 on l\u2019humilie. Elle demande aux domin\u00e9s une non-violence que personne n\u2019exige jamais des dominants.<\/p>\n<p>Ce texte part d\u2019une position assum\u00e9e : la r\u00e9volte qui a secou\u00e9 Bruxelles en octobre 2026 n\u2019est pas une pathologie \u00e0 soigner ni un d\u00e9sordre \u00e0 r\u00e9primer. C\u2019est une r\u00e9ponse. Une r\u00e9ponse \u00e0 une violence premi\u00e8re, structurelle, quotidienne, que Frantz Fanon et Malcolm X ont appris \u00e0 nommer. Nous ne demanderons pas pardon pour elle. Nous chercherons \u00e0 la comprendre, et \u00e0 lui donner une direction.<\/p>\n<p>Fanon et Malcolm X ne parlaient pas de Bruxelles. L\u2019un pensait l\u2019Alg\u00e9rie en guerre, l\u2019autre les ghettos noirs des \u00c9tats-Unis. Mais tous deux ont refus\u00e9 la m\u00eame chose : qu\u2019on dicte aux opprim\u00e9s les formes acceptables de leur col\u00e8re.<\/p>\n<p>Le m\u00e9pris qu\u2019on d\u00e9verse sur la jeunesse des quartiers, Fanon l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 diss\u00e9qu\u00e9. Le colonis\u00e9, \u00e9crivait-il, n\u2019est pas seulement pauvre ou domin\u00e9 : on le d\u00e9clare \u00e9tranger \u00e0 toute morale.<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019indig\u00e8ne est d\u00e9clar\u00e9 imperm\u00e9able \u00e0 l\u2019\u00e9thique, absence de valeurs, mais aussi n\u00e9gation des valeurs. Il est, osons l\u2019avouer, l\u2019ennemi des valeurs. En ce sens, il est le mal absolu. \u00bb\u00b2<\/p>\n<p>Relisez les \u00e9ditoriaux du 13 octobre. \u00ab Sauvages \u00bb, \u00ab barbares \u00bb, \u00ab racaille sans foi ni loi \u00bb : on n\u2019y d\u00e9crit pas des adolescents en col\u00e8re, on y d\u00e9crit le mal absolu. Le vocabulaire a chang\u00e9 de si\u00e8cle ; il n\u2019a pas chang\u00e9 de fonction.<\/p>\n<p>Ce discours a sa m\u00e9canique. \u00c0 mesure qu\u2019on d\u00e9shumanise la jeunesse, on r\u00e9humanise la police. On nous montre le policier bless\u00e9. On nous r\u00e9p\u00e8te que le m\u00e9tier est dangereux, ce que les statistiques d\u2019accidents du travail d\u00e9mentent\u00b3. On nous rappelle qu\u2019il y a un p\u00e8re de famille sous chaque casque. Pendant ce temps, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, on propose de faire payer les parents, et un hebdomadaire parle d\u2019une jeunesse atteinte de \u00ab sida mental \u00bb\u2074. La compassion change de camp, et la question change avec elle : on ne parle plus de ce que fait la police, mais de ce qu\u2019elle ressent.<\/p>\n<p>Disons-le donc clairement : d\u00e9fendre la police, c\u2019est attaquer la jeunesse, et d\u2019abord celle des quartiers populaires, de l\u2019immigration et de la colonisation. Ces adolescents sont trop jeunes pour voter, mais assez vieux pour \u00eatre gaz\u00e9s, menott\u00e9s et d\u00e9f\u00e9r\u00e9s au parquet.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/564094604_1215945920579788_3731847703575161731_n.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-6981 size-full aligncenter\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/564094604_1215945920579788_3731847703575161731_n.jpg\" alt=\"\" width=\"511\" height=\"595\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/564094604_1215945920579788_3731847703575161731_n.jpg 511w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/564094604_1215945920579788_3731847703575161731_n-258x300.jpg 258w\" sizes=\"(max-width: 511px) 100vw, 511px\" \/><\/a><\/p>\n<h2>I. Fanon : la violence vient d\u2019abord d\u2019en haut<\/h2>\n<h2>\u00ab Un monde coup\u00e9 en deux \u00bb<\/h2>\n<p><em>Les Damn\u00e9s de la Terre<\/em> s\u2019ouvre sur une phrase qui ne laisse aucune place \u00e0 l\u2019hypocrisie :<\/p>\n<p>\u00ab La d\u00e9colonisation est toujours un ph\u00e9nom\u00e8ne violent. \u00bb\u2075<\/p>\n<p>Fanon ne la prononce pas pour c\u00e9l\u00e9brer le sang. Il la pose comme un constat. Si la d\u00e9colonisation est violente, c\u2019est parce que la colonisation l\u2019a \u00e9t\u00e9 d\u2019abord, et qu\u2019elle l\u2019est rest\u00e9e chaque jour. Le monde colonial, \u00e9crit-il, est organis\u00e9 par la s\u00e9paration :<\/p>\n<p>\u00ab Le monde colonis\u00e9 est un monde coup\u00e9 en deux. \u00bb\u2076<\/p>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9 la ville de ceux qui poss\u00e8dent, de l\u2019autre celle de ceux qu\u2019on surveille. Entre les deux, une fronti\u00e8re. Fanon pr\u00e9cise aussit\u00f4t qui la trace : \u00ab La ligne de partage, la fronti\u00e8re en est indiqu\u00e9e par les casernes et les postes de police. \u00bb\u2077 Face au colonis\u00e9, le repr\u00e9sentant de l\u2019ordre ne cherche pas \u00e0 convaincre. Il parle par la matraque.<\/p>\n<p>Fanon fait ici une distinction d\u00e9cisive. Dans les pays capitalistes du centre, dit-il, l\u2019ordre se maintient d\u2019abord par l\u2019\u00e9cole, la morale, le respect transmis de p\u00e8re en fils, l\u2019ouvrier d\u00e9cor\u00e9 pour cinquante ans de bons et loyaux services. Entre l\u2019exploit\u00e9 et le pouvoir s\u2019interpose<\/p>\n<p>\u00ab une multitude de professeurs de morale, de conseillers, de \u201cd\u00e9sorientateurs\u201d \u00bb\u2078.<\/p>\n<p>Aux colonies, rien de tout cela : le gendarme et le soldat sont l\u00e0, en personne, et conseillent au colonis\u00e9 \u00ab \u00e0 coups de crosse ou de napalm, de ne pas bouger \u00bb. D\u2019o\u00f9 cette phrase :<\/p>\n<p>\u00ab l\u2019interm\u00e9diaire du pouvoir utilise un langage de pure violence. \u00bb\u2079<\/p>\n<p>Fanon ajoute que cet interm\u00e9diaire n\u2019all\u00e8ge pas l\u2019oppression et ne voile pas la domination : il \u00ab porte la violence dans les maisons et dans les cerveaux du colonis\u00e9 \u00bb\u00b9\u2070.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 toute la g\u00e9ographie de Bruxelles. Dans les beaux quartiers, l\u2019ordre passe par les \u00ab d\u00e9sorientateurs \u00bb : l\u2019\u00e9cole qui fonctionne, le club de sport, le conseiller d\u2019orientation, la promesse d\u2019une place. \u00c0 Cureghem, \u00e0 Molenbeek, \u00e0 Saint-Josse, l\u2019interlocuteur institutionnel des jeunes, celui qu\u2019ils croisent tous les jours, c\u2019est le policier. Les deux villes ne sont pas gouvern\u00e9es de la m\u00eame mani\u00e8re. L\u2019une est assur\u00e9e ; l\u2019autre est contr\u00f4l\u00e9e.<\/p>\n<h2>Octobre 2026, ou la fronti\u00e8re rendue visible<\/h2>\n<p>Regardons Bruxelles avec les yeux de Fanon. Depuis le 1er octobre, des jeunes manifestent contre un plan qui veut arracher 500 millions d\u2019euros \u00e0 l\u2019enseignement francophone d\u2019ici 2029. Le 9 octobre, la manifestation nationale r\u00e9unit au moins 30 000 personnes. Avant m\u00eame le d\u00e9part, des jeunes sont fouill\u00e9s de mani\u00e8re agressive sur les quais de la gare Centrale, des policiers patrouillent sans matricule visible, et les Jeunes FGTB d\u00e9crivent ensuite les coups et les gaz re\u00e7us par ceux qui suivaient le parcours officiel\u00b9\u00b9. Plus de cent arrestations suivent. Dix-sept mineurs sont mis \u00e0 disposition du parquet.<\/p>\n<p>Reuters a d\u00e9crit ce jour-l\u00e0 un cort\u00e8ge rejoint par des centaines d\u2019\u00e9l\u00e8ves et d\u2019\u00e9tudiants, certains venus de Li\u00e8ge o\u00f9 leur mouvement avait commenc\u00e9 quelques jours plus t\u00f4t. Sur leurs pancartes, on lisait qu\u2019ils avaient s\u00e9ch\u00e9 les cours pour d\u00e9fendre leur classe, et que l\u2019\u00e9ducation est un droit, pas un privil\u00e8ge. La police elle-m\u00eame reconnaissait que la marche s\u2019\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9e dans le calme ; les heurts ont \u00e9clat\u00e9 autour de la gare Centrale, et la police a r\u00e9pondu par les autopompes et les gaz\u00b9\u00b2. Une \u00e9tudiante li\u00e9geoise de 23 ans r\u00e9sumait la col\u00e8re d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration : personne ne les prend en compte, alors qu\u2019ils sont, disait-elle, \u00ab l\u2019avenir de ce pays \u00bb.<\/p>\n<p>M\u00eame la presse n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9e : des journalistes de la RTBF ont \u00e9t\u00e9 malmen\u00e9s en couvrant la manifestation nationale\u00b9\u00b3.<\/p>\n<p>Le 12 octobre, la col\u00e8re reflue vers la gare du Midi, la place Bara, Cureghem, Anderlecht, Saint-Gilles. Gaz, autopompes, interpellations : neuf mineurs sur dix personnes arr\u00eat\u00e9es\u00b9\u2074. La fronti\u00e8re dont parle Fanon appara\u00eet alors en plein jour : elle passe le long du canal, autour des gares, aux portes des quartiers populaires.<\/p>\n<p>Et elle ne date pas d\u2019octobre. En juin d\u00e9j\u00e0, des collectifs de parents et d\u2019enseignants rapportaient des policiers traitant des enfants de 12 ou 13 ans de \u00ab sauvages \u00bb\u00b9\u2075. Sauvages. Le mot colonial par excellence. Celui qui transforme un adolescent en nature \u00e0 dompter.<\/p>\n<p>Il faut aussi se souvenir des noms : Mehdi, 17 ans, en 2019 ; Adil, 19 ans, \u00e0 Anderlecht, en 2020 ; Ibrahima, \u00e0 Saint-Josse, en 2021 ; Sourour Abouda, morte dans une cellule de commissariat en 2023. Voil\u00e0 la violence premi\u00e8re. Elle ne fait jamais la une comme une voiture qui br\u00fble. Elle est pourtant la condition de tout le reste.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/ChatGPT-Image-16-avr.-2025-a-13_19_05-2-768x512-1.png\"><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-6982 size-full\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/ChatGPT-Image-16-avr.-2025-a-13_19_05-2-768x512-1.png\" alt=\"\" width=\"768\" height=\"512\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/ChatGPT-Image-16-avr.-2025-a-13_19_05-2-768x512-1.png 768w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/ChatGPT-Image-16-avr.-2025-a-13_19_05-2-768x512-1-300x200.png 300w\" sizes=\"(max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/a><\/p>\n<h2>Paris, Bruxelles : la m\u00eame fronti\u00e8re<\/h2>\n<p>Ce que nous disons ici, la recherche le documente depuis longtemps. D\u00e8s 2008, la politologue Cathy Lisa Schneider analysait les r\u00e9voltes de novembre 2005 en reliant trois choses que le pouvoir veut s\u00e9parer : les pratiques polici\u00e8res, les fronti\u00e8res raciales trac\u00e9es dans l\u2019espace urbain, et la col\u00e8re accumul\u00e9e des jeunes Noirs et Arabes des banlieues. Elle refusait d\u00e9j\u00e0 la fable d\u2019une simple flamb\u00e9e de d\u00e9linquance juv\u00e9nile\u00b9\u2076.<\/p>\n<p>En juin 2026, la sociologue Magda Boutros a publi\u00e9 dans le <em>British Journal of Criminology<\/em> une \u00e9tude au titre \u00e9loquent, \u00ab Pests not gangsters \u00bb\u00b9\u2077. Elle y montre comment la police parisienne s\u2019emploie \u00e0 disperser les jeunes hommes racialis\u00e9s de certains quartiers, trait\u00e9s moins comme des d\u00e9linquants que comme des nuisibles dont il faudrait d\u00e9barrasser l\u2019espace public. Remplacez Paris par la gare du Midi ou la place Bara, et vous retrouvez nos rues.<\/p>\n<p>Ce qui se passe de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re cet automne confirme le diagnostic. Le mouvement lyc\u00e9en fran\u00e7ais, parti fin septembre, a \u00e9t\u00e9 trait\u00e9 comme une guerre. La sociologue abolitionniste Gwenola Ricordeau en a dress\u00e9 le bilan : plus de 6 800 gardes \u00e0 vue entre la fin septembre et le 10 octobre, puis un record de 2 331 en un seul week-end, les 17 et 18 octobre. Au moins 200 lyc\u00e9ens bless\u00e9s ou mutil\u00e9s. Un manifestant mort en marge du cort\u00e8ge parisien du 17 octobre\u00b9\u2078.<\/p>\n<p>Contre des adolescents, l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais a sorti tout son arsenal : LBD, grenades explosives, v\u00e9hicules-b\u00e9liers, et m\u00eame des fusils d\u2019assaut signal\u00e9s \u00e0 Montpellier. Il a d\u00e9ploy\u00e9 des boucliers \u00e9quip\u00e9s de lumi\u00e8res stroboscopiques, con\u00e7us pour emp\u00eacher de filmer. Des jeunes ont rapport\u00e9 des agressions \u00e0 caract\u00e8re sexuel pendant des contr\u00f4les. Une lyc\u00e9enne a pass\u00e9 vingt-quatre heures en garde \u00e0 vue pour un \u00ab acab \u00bb \u00e9crit au feutre sur son ventre\u00b9\u2079.<\/p>\n<p>Et des policiers infiltr\u00e9s parmi les jeunes ont laiss\u00e9 une phrase, devenue un m\u00e8me : \u00ab Bismillah, c\u2019est les t\u00e9n\u00e8bres \u00bb\u00b2\u2070. Un \u00ab Bismillah \u00bb dans la bouche d\u2019un flic d\u00e9guis\u00e9 en jeune de quartier : voil\u00e0 comment la police se repr\u00e9sente l\u2019ennemi int\u00e9rieur. Que la jeunesse en ait fait une blague est une petite victoire : se moquer de la police, c\u2019est refuser de lui laisser le dernier mot sur ses propres actes.<\/p>\n<h2>\u00ab Qu\u2019est-ce qui fait exploser la marmite ? \u00bb<\/h2>\n<p>Fanon pose la question avec une pr\u00e9cision de clinicien : comment passe-t-on d\u2019une violence diffuse, \u00ab atmosph\u00e9rique \u00bb, \u00e0 la violence en acte\u00b2\u00b9 ? Sa r\u00e9ponse d\u00e9crit un engrenage. Le colon sent que quelque chose change : les \u00ab bons indig\u00e8nes \u00bb se font rares, les silences s\u2019allongent \u00e0 son approche, les regards se durcissent. Il r\u00e9clame des mesures \u00e9nergiques. Les autorit\u00e9s renforcent la police, multiplient les d\u00e9monstrations de force. Et ces d\u00e9monstrations, loin de faire reculer le peuple, renforcent sa col\u00e8re. Les nerfs sont \u00e0 vif, la peur s\u2019est install\u00e9e, et<\/p>\n<p>\u00ab le coup part tout seul car les nerfs sont fragilis\u00e9s, la peur s\u2019est install\u00e9e, on est sensible de la g\u00e2chette. \u00bb\u00b2\u00b2<\/p>\n<p>Un incident banal suffit alors. Fanon cite S\u00e9tif en Alg\u00e9rie, les Carri\u00e8res centrales au Maroc, Moramanga \u00e0 Madagascar : autant de massacres n\u00e9s d\u2019un incident.<\/p>\n<p>Toutes proportions gard\u00e9es, c\u2019est l\u2019engrenage bruxellois. Des mois de contr\u00f4les, de \u00ab zones de vigilance \u00bb, de renforts annonc\u00e9s \u00e0 grand bruit. Des enfants de douze ans trait\u00e9s de \u00ab sauvages \u00bb d\u00e8s juin. Puis le 9 octobre : des fouilles agressives sur un quai de gare, des matricules cach\u00e9s, une charge, et la nuit bascule. Ce ne sont pas les jeunes qui ont allum\u00e9 la m\u00e8che. On l\u2019avait pos\u00e9e bien avant eux.<\/p>\n<p>Fanon ajoute une observation que les strat\u00e8ges du maintien de l\u2019ordre feraient bien de m\u00e9diter :<\/p>\n<p>\u00ab Les r\u00e9pressions, loin de briser l\u2019\u00e9lan, scandent les progr\u00e8s de la conscience nationale. \u00bb\u00b2\u00b3<\/p>\n<p>Chaque gazage, chaque arrestation de mineur, chaque matricule cach\u00e9 enseigne \u00e0 cette g\u00e9n\u00e9ration une le\u00e7on qu\u2019aucun cours d\u2019\u00e9ducation civique ne pourra effacer : entre elle et l\u2019\u00c9tat, pour l\u2019instant, tout se r\u00e8gle par la force. Ce n\u2019est pas nous qui le disons. C\u2019est ce que l\u2019\u00c9tat lui apprend.<\/p>\n<h2>Trois violences, une seule matrice<\/h2>\n<p>Il faut nommer les choses avec pr\u00e9cision, parce que l\u2019adversaire vit de la confusion.<\/p>\n<p>Il y a d\u2019abord la violence structurelle : l\u2019\u00e9cole qu\u2019on ampute, le logement qu\u2019on refuse, l\u2019emploi qui se ferme au nom qu\u2019on porte, le quartier qu\u2019on rel\u00e8gue. Elle ne frappe pas avec une matraque, mais elle ab\u00eeme des vies enti\u00e8res.<\/p>\n<p>Il y a ensuite la violence institutionnelle : le contr\u00f4le au faci\u00e8s, la fouille humiliante, la charge sur un cort\u00e8ge pacifique, l\u2019insulte d\u2019un agent, la plainte class\u00e9e sans suite. C\u2019est elle qui donne un visage \u00e0 la premi\u00e8re.<\/p>\n<p>Il y a enfin la violence de la riposte : la pierre, le feu, la vitrine. C\u2019est la seule qu\u2019on montre, la seule qu\u2019on juge, la seule qu\u2019on condamne.<\/p>\n<p>Ces trois violences ne se valent pas. Les deux premi\u00e8res disposent de l\u2019argent public, du droit et de la force arm\u00e9e. La troisi\u00e8me n\u2019a que des mains nues et une col\u00e8re. Fanon nous apprend \u00e0 les lire dans leur ordre v\u00e9ritable : la derni\u00e8re n\u2019existerait pas sans les deux autres.<\/p>\n<p>Il faut en tirer la cons\u00e9quence jusqu\u2019au bout. Parler de \u00ab violences polici\u00e8res \u00bb, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 conc\u00e9der quelque chose : c\u2019est laisser entendre qu\u2019il y aurait une police normale, troubl\u00e9e de temps en temps par des \u00e9carts. Or la police n\u2019est pas une institution neutre qui d\u00e9raperait parfois. Elle est l\u2019instrument par lequel l\u2019ordre social se maintient, et chaque fois qu\u2019un groupe le remet en cause, il la trouve sur son chemin. Le probl\u00e8me n\u2019est pas la bavure ; c\u2019est la fonction. Ce que nous appelons violences polici\u00e8res, il faut l\u2019appeler par son nom : violence politique, violence d\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<h2>\u00ab Reste \u00e0 ta place \u00bb : la premi\u00e8re le\u00e7on<\/h2>\n<p>\u00ab Mais chaque fois qu\u2019il est question de valeurs occidentales il se produit, chez le colonis\u00e9 une sorte de raidissement, de t\u00e9tanie musculaire. [\u2026] Dans le contexte colonial, le colon ne s\u2019arr\u00eate dans son travail d\u2019\u00e9reintement du colonis\u00e9 que lorsque ce dernier a reconnu \u00e0 haute et intelligible voix la supr\u00e9matie des valeurs blanches. \u00bb\u00b2\u2074<\/p>\n<p>On conna\u00eet la version bruxelloise de cette exigence : les \u00ab valeurs de la Belgique \u00bb, le \u00ab vivre-ensemble \u00bb, la \u00ab neutralit\u00e9 \u00bb, qu\u2019on brandit devant les enfants de l\u2019immigration comme un examen d\u2019entr\u00e9e qu\u2019ils ne r\u00e9ussissent jamais. Qu\u2019ils ricanent quand on leur r\u00e9cite ces valeurs, qu\u2019ils ont vues s\u2019arr\u00eater au contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9, n\u2019a rien de myst\u00e9rieux : Fanon y voyait \u00ab un juste retour des choses \u00bb\u00b2\u2075.<\/p>\n<p>Dans une lecture r\u00e9cente des <em>Damn\u00e9s de la Terre<\/em>, le philosophe Neld\u00e9 C\u00e9dric Kossadoum rappelle ce que Fanon appelle le manich\u00e9isme du monde colonial\u00b2\u2076. La ville du colon et celle du colonis\u00e9 ne se compl\u00e8tent pas : elles s\u2019excluent. L\u2019une est illumin\u00e9e, rassasi\u00e9e, propre ; l\u2019autre est entass\u00e9e, affam\u00e9e, d\u00e9clar\u00e9e mal fam\u00e9e. Et le colonis\u00e9 y re\u00e7oit une premi\u00e8re le\u00e7on, avant toutes les autres : rester \u00e0 sa place.<\/p>\n<p>Qui a grandi \u00e0 Cureghem conna\u00eet cette le\u00e7on par c\u0153ur. On la re\u00e7oit au coin de la rue quand un combi ralentit. On la re\u00e7oit \u00e0 l\u2019\u00e9cole quand on vous oriente vers la fili\u00e8re technique avant m\u00eame de vous avoir \u00e9cout\u00e9. On la re\u00e7oit \u00e0 la porte de la bo\u00eete de nuit, \u00e0 l\u2019agence immobili\u00e8re, \u00e0 l\u2019entretien d\u2019embauche. Ne traverse pas le canal. Ne monte pas vers le haut de la ville. Ne fais pas de bruit. Le jour o\u00f9 les \u00e9tudiants ont march\u00e9 vers la gare Centrale et le centre-ville, ils ont d\u00e9sob\u00e9i \u00e0 cette le\u00e7on. C\u2019est cela, d\u2019abord, qu\u2019on leur a fait payer.<\/p>\n<p>Kossadoum souligne aussi un autre trait de l\u2019analyse fanonienne : tant qu\u2019il ne peut pas frapper le colon, le colonis\u00e9 retourne sa violence contre les siens. Les r\u00eaves deviennent musculaires, l\u2019agressivit\u00e9 s\u2019accumule, et elle explose dans les querelles entre voisins, les r\u00e8glements de comptes, les bagarres de quartier. Le syst\u00e8me colonial n\u2019a rien \u00e0 craindre de cette violence-l\u00e0 : il l\u2019organise et s\u2019en nourrit, puisqu\u2019elle lui fournit la preuve que les colonis\u00e9s sont des sauvages.<\/p>\n<h2><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/112868636_gettyimages-1219053331.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-6886 aligncenter\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/112868636_gettyimages-1219053331.jpg\" alt=\"\" width=\"976\" height=\"549\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/112868636_gettyimages-1219053331.jpg 976w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/112868636_gettyimages-1219053331-300x169.jpg 300w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/112868636_gettyimages-1219053331-768x432.jpg 768w\" sizes=\"(max-width: 976px) 100vw, 976px\" \/><\/a><\/h2>\n<h2>L\u00e9opold II \u00e0 cheval<\/h2>\n<p>Fanon relevait un d\u00e9tail que l\u2019on aurait tort de croire secondaire : les statues. Dans les villes coloniales, les g\u00e9n\u00e9raux conqu\u00e9rants tr\u00f4nent sur les places publiques. Elles rappellent chaque jour au colonis\u00e9 qui a gagn\u00e9, et qui doit se taire. Fanon cite Faidherbe, Lyautey, Bugeaud, le sergent Blandan, \u00ab tous ces conquistadors juch\u00e9s sur le sol colonial \u00bb, qui ne cessent de r\u00e9p\u00e9ter la m\u00eame chose :<\/p>\n<p>\u00ab Nous sommes ici par la force des ba\u00efonnettes\u2026 \u00bb On compl\u00e8te ais\u00e9ment\u00b2\u2077.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/10001095_A002_P02.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-6990 alignleft\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/10001095_A002_P02-190x300.jpg\" alt=\"\" width=\"297\" height=\"469\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/10001095_A002_P02-190x300.jpg 190w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/10001095_A002_P02-648x1024.jpg 648w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/10001095_A002_P02-768x1214.jpg 768w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/10001095_A002_P02.jpg 949w\" sizes=\"(max-width: 297px) 100vw, 297px\" \/><\/a> <a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Bruxelles-Godefroid-11-850x638-1.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-6991 aligncenter\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Bruxelles-Godefroid-11-850x638-1-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"615\" height=\"461\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Bruxelles-Godefroid-11-850x638-1-300x225.jpg 300w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Bruxelles-Godefroid-11-850x638-1-768x576.jpg 768w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Bruxelles-Godefroid-11-850x638-1.jpg 850w\" sizes=\"(max-width: 615px) 100vw, 615px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Bruxelles a les siennes. L\u00e9opold II, dont le r\u00e9gime au Congo a laiss\u00e9 des millions de morts et de mains coup\u00e9es, chevauche toujours place du Tr\u00f4ne, \u00e0 deux pas du Palais royal. Des rues, des tunnels, des squares portent encore les noms de ses officiers. Et au milieu de la place Royale, face \u00e0 l\u2019\u00e9glise Saint-Jacques-sur-Coudenberg, Godefroy de Bouillon brandit toujours son \u00e9tendard du haut de son cheval de bronze. Le chef de la premi\u00e8re croisade, celui dont les troupes prirent J\u00e9rusalem en 1099 dans un bain de sang, tr\u00f4ne au c\u0153ur de la capitale de l\u2019Europe comme un h\u00e9ros national. La croisade contre l\u2019Orient et la conqu\u00eate de l\u2019Afrique se font face \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres : deux chapitres du m\u00eame r\u00e9cit, celui d\u2019une Europe qui se pense comme civilisation en marche et voit dans les autres des terres \u00e0 prendre. Les jeunes qui manifestent en octobre 2026 passent sous ces statues pour aller r\u00e9clamer une \u00e9cole digne de ce nom. On ne peut pas comprendre la col\u00e8re d\u2019une jeunesse afro-descendante et maghr\u00e9bine dans cette ville si l\u2019on oublie qu\u2019elle grandit sous le regard de bronze de ceux qui ont colonis\u00e9 ses grands-parents.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/ChatGPT-Image-16-avr.-2025-a-14_32_57-2-768x512-1.png\"><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-6983 size-full\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/ChatGPT-Image-16-avr.-2025-a-14_32_57-2-768x512-1.png\" alt=\"\" width=\"768\" height=\"512\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/ChatGPT-Image-16-avr.-2025-a-14_32_57-2-768x512-1.png 768w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/ChatGPT-Image-16-avr.-2025-a-14_32_57-2-768x512-1-300x200.png 300w\" sizes=\"(max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/a><\/p>\n<h2>II. \u00ab La violence d\u00e9sintoxique \u00bb : la r\u00e9volte comme retour \u00e0 soi<\/h2>\n<p>\u00ab Le colonis\u00e9, donc, d\u00e9couvre que sa vie, sa respiration, les battements de son c\u0153ur sont les m\u00eames que ceux du colon. Il d\u00e9couvre qu\u2019une peau de colon ne vaut pas plus qu\u2019une peau d\u2019indig\u00e8ne. C\u2019est dire que cette d\u00e9couverte introduit une secousse essentielle dans le monde. \u00bb\u00b2\u2078<\/p>\n<h2>Ce que la domination fait aux corps<\/h2>\n<p>Avant d\u2019\u00eatre le th\u00e9oricien de la lib\u00e9ration, Fanon \u00e9tait psychiatre. Dans <em>Peau noire, masques blancs<\/em> (1952), il d\u00e9crit ce que le racisme fait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des \u00eatres : il les enferme dans une image, il les rend \u00e9trangers \u00e0 eux-m\u00eames, il leur apprend \u00e0 baisser les yeux. Le livre se termine pourtant sur une pri\u00e8re qui est un refus :<\/p>\n<p>\u00ab \u00d4 mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! \u00bb\u00b2\u2079<\/p>\n<p>Le jeune contr\u00f4l\u00e9 trois fois dans la semaine, tutoy\u00e9, plaqu\u00e9 contre un mur devant ses copains, apprend exactement ce que Fanon d\u00e9crit : qu\u2019il n\u2019est rien, qu\u2019il doit se taire, que son corps appartient \u00e0 ceux qui le fouillent. La domination ne passe pas seulement par les coups. Elle passe par l\u2019habitude de la soumission. Et elle laisse des traces qu\u2019aucun bilan officiel ne compte : la peur d\u2019\u00eatre bless\u00e9, arr\u00eat\u00e9 ou humili\u00e9, le souvenir d\u2019une garde \u00e0 vue, l\u2019image d\u2019un copain plaqu\u00e9 au sol.<\/p>\n<h2>Briser l\u2019habitude<\/h2>\n<p>C\u2019est l\u00e0 que Fanon tient le propos qui a tant scandalis\u00e9 :<\/p>\n<p>\u00ab Au niveau des individus, la violence d\u00e9sintoxique. \u00bb\u00b3\u2070<\/p>\n<p>Il pr\u00e9cise aussit\u00f4t ce qu\u2019il entend par l\u00e0 : la r\u00e9volte d\u00e9barrasse le colonis\u00e9 de son complexe d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9, de son d\u00e9sespoir, de son attitude contemplative. Elle le remet debout. Celui qu\u2019on croyait docile d\u00e9couvre qu\u2019il peut faire reculer, ne serait-ce qu\u2019une heure, ceux qui le faisaient reculer chaque jour.<\/p>\n<p>Fanon va plus loin encore. Le peuple \u00e0 qui l\u2019on n\u2019a jamais cess\u00e9 de dire qu\u2019il ne comprenait que le langage de la force finit par retourner l\u2019argument : c\u2019est d\u00e9sormais lui qui affirme que le colonialiste ne comprend que la force. \u00ab L\u2019argument que choisit le colonis\u00e9 lui a \u00e9t\u00e9 indiqu\u00e9 par le colon \u00bb\u00b3\u00b9, \u00e9crit-il. Et il conclut :<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019homme colonis\u00e9 se lib\u00e8re dans et par la violence. \u00bb\u00b3\u00b2<\/p>\n<p>La phrase a fait couler beaucoup d\u2019encre. Il faut la lire dans son contexte : une guerre de lib\u00e9ration nationale, men\u00e9e par un peuple sous occupation militaire, et pens\u00e9e par Fanon comme une praxis collective et organis\u00e9e, jamais comme un geste individuel. On ne la plaque pas telle quelle sur Bruxelles. Mais on en retient l\u2019intuition centrale : la dignit\u00e9 ne se re\u00e7oit pas, elle se reprend, et elle se reprend dans l\u2019acte m\u00eame de refuser.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 ce que les commentateurs ne veulent pas voir dans les rues de Bruxelles. Ils n\u2019y voient que du vandalisme, de l\u2019irrationnel, de la \u00ab b\u00eatise \u00bb. Nous y voyons aussi autre chose : des adolescents qui, pour la premi\u00e8re fois, ne baissent pas les yeux. Qui refusent la place qu\u2019on leur assigne. Qui disent, avec les moyens qu\u2019ils ont, qu\u2019ils ne se laisseront plus traiter de sauvages en silence.<\/p>\n<h2>\u00ab Ils ne veulent pas travailler \u00bb<\/h2>\n<p>Il y a un autre clich\u00e9 que l\u2019on colle \u00e0 la jeunesse des quartiers : la paresse. Ils ne veulent pas travailler, ils tra\u00eenent, ils vivent des allocations. Fanon a d\u00e9mont\u00e9 ce clich\u00e9 il y a soixante ans, dans le dernier chapitre des <em>Damn\u00e9s<\/em>. Il s\u2019\u00e9tonnait de voir des colonis\u00e9s protester avec indignation contre la pr\u00e9tendue paresse du Noir, de l\u2019Alg\u00e9rien, du Vietnamien. Car, en r\u00e9gime colonial, un travailleur z\u00e9l\u00e9 au service du syst\u00e8me qui l\u2019\u00e9crase serait, disait-il, une anomalie. Et il renversait tout :<\/p>\n<p>\u00ab La paresse du colonis\u00e9 c\u2019est le sabotage conscient de la machine coloniale. \u00bb\u00b3\u00b3<\/p>\n<p>Nous ne disons pas que chaque jeune au ch\u00f4mage \u00e0 Bruxelles m\u00e8ne une r\u00e9sistance consciente. Nous disons que le refus de se plier, de se tuer \u00e0 la t\u00e2che pour un employeur qui ne vous aurait de toute fa\u00e7on pas embauch\u00e9 \u00e0 cause de votre nom, de jouer le \u00ab bon immigr\u00e9 \u00bb reconnaissant, n\u2019est pas un d\u00e9faut moral. C\u2019est une r\u00e9ponse, souvent muette, \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 qui ne leur a rien promis. Fanon appelait cela une \u00ab coop\u00e9ration a minima \u00bb\u00b3\u2074.<\/p>\n<h2>En finir avec le mot \u00ab casseur \u00bb<\/h2>\n<p>Le mot \u00ab casseur \u00bb est une arme politique. Il fabrique une figure sans visage, sans histoire, sans raison, que l\u2019on peut frapper sans remords et juger sans \u00e9couter. Il s\u00e9pare artificiellement le \u00ab bon \u00bb manifestant, qui d\u00e9file dans le calme, du \u00ab mauvais \u00bb, qui riposte. Et cette s\u00e9paration, comme par hasard, recoupe souvent la fronti\u00e8re raciale entre les enfants blancs et ceux des quartiers o\u00f9 vivent les Noirs et les Arabes.<\/p>\n<p>Fanon nous apprend \u00e0 refuser ce tri. Ceux qu\u2019on appelle casseurs sont les m\u00eames que ceux qu\u2019on contr\u00f4le, qu\u2019on oriente vers les fili\u00e8res de rel\u00e9gation, qu\u2019on refuse \u00e0 l\u2019embauche. Leur r\u00e9volte n\u2019est pas \u00e9trang\u00e8re au mouvement. Elle en est la part la plus nue, la plus directe, celle qui dit sans d\u00e9tour ce que les banderoles disent poliment.<\/p>\n<p>Ce tri a un nom : l\u2019injonction \u00e0 se dissocier. Pour avoir le droit de parler, il faudrait d\u2019abord condamner les \u00e9meutiers, prouver qu\u2019on r\u00e9vise ses cours, montrer qu\u2019on pense \u00e0 son avenir professionnel. Bref, rassurer les adultes. La parole politique des jeunes est mise sous condition de respectabilit\u00e9. Les reconna\u00eetre comme sujets politiques, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment refuser cette condition.<\/p>\n<p>Tout un lexique sert ce tri. On appelle au \u00ab retour au calme \u00bb pendant que des v\u00e9hicules foncent sur des jeunes. On parle d\u2019armes \u00ab subl\u00e9tales \u00bb ou \u00ab de force interm\u00e9diaire \u00bb pour ne pas dire qu\u2019elles mutilent, et de \u00ab tirs conformes \u00bb pour clore la discussion\u00b3\u2075. On dit \u00ab bloqueurs \u00bb des \u00e9tudiants qui interrompent quelques heures de cours. Mais qui bloque qui ? Ceux qui ferment une grille un matin, ou ceux qui ferment des classes enti\u00e8res en retirant 500 millions \u00e0 l\u2019\u00e9cole ?<\/p>\n<p>Et quand on r\u00e9clame un \u00ab retour \u00e0 la normale \u00bb, il faut demander \u00e0 qui profite cette normalit\u00e9, et sur quelle violence elle repose. Refuser le mot \u00ab casseur \u00bb, c\u2019est refuser qu\u2019on nous impose les mots. Qui a le pouvoir de nommer la violence, de la d\u00e9clarer l\u00e9gitime ici et criminelle l\u00e0 ? Tant que ce pouvoir reste entre les mains de l\u2019\u00c9tat, la matraque sera toujours de l\u2019\u00ab ordre \u00bb et la pierre toujours de la \u00ab violence \u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/telechargement.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-5697 size-full\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/telechargement.jpg\" alt=\"\" width=\"310\" height=\"162\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/telechargement.jpg 310w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2023\/08\/telechargement-300x157.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 310px) 100vw, 310px\" \/><\/a><\/p>\n<h2>III. Malcolm X : le droit de se d\u00e9fendre<\/h2>\n<h2>Le refus de la non-violence impos\u00e9e<\/h2>\n<p>Dans l\u2019Am\u00e9rique des ann\u00e9es 1960, on demandait aux Noirs de tendre l\u2019autre joue pendant que la police l\u00e2chait ses chiens sur les enfants de Birmingham. Malcolm X a refus\u00e9 ce march\u00e9. Pas par go\u00fbt de la brutalit\u00e9, mais par dignit\u00e9. Il ne voyait pas pourquoi les seuls \u00e0 devoir renoncer \u00e0 se d\u00e9fendre seraient ceux qu\u2019on attaque.<\/p>\n<p>\u00ab I don\u2019t call it violence when it\u2019s self-defense, I call it intelligence. \u00bb\u00b3\u2076 (\u00ab Je n\u2019appelle pas \u00e7a de la violence quand c\u2019est de l\u2019autod\u00e9fense, j\u2019appelle \u00e7a de l\u2019intelligence. \u00bb)<\/p>\n<p>La formule renverse tout. Ce qu\u2019on appelle \u00ab violence \u00bb chez le domin\u00e9 n\u2019est souvent que la r\u00e9ponse \u00e0 une agression qu\u2019on refuse de voir. Le jeune qui court, qui se prot\u00e8ge, qui repousse, qui riposte quand on le gaze sans raison n\u2019agresse pas : il se d\u00e9fend.<\/p>\n<h2>Le bulletin ou le fusil<\/h2>\n<p>Le 3 avril 1964, \u00e0 Cleveland, Malcolm X pose l\u2019alternative dans un discours rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre. Si le syst\u00e8me politique s\u2019ouvre r\u00e9ellement aux opprim\u00e9s, si leur voix compte, alors il y aura le bulletin de vote. Sinon :<\/p>\n<p>\u00ab It\u2019ll be the ballot or it\u2019ll be the bullet. \u00bb\u00b3\u2077 (\u00ab Ce sera le bulletin ou ce sera la balle. \u00bb)<\/p>\n<p>Transposons. Que reste-t-il aux jeunes de Bruxelles quand le d\u00e9cret passe malgr\u00e9 les gr\u00e8ves, quand les plaintes au Comit\u00e9 P s\u2019enlisent, quand les matricules sont cach\u00e9s, quand les \u00e9lus leur expliquent que la rigueur est in\u00e9vitable ? Si les voies institutionnelles leur sont ferm\u00e9es, il ne faut pas s\u2019\u00e9tonner qu\u2019ils cherchent d\u2019autres voies. La responsabilit\u00e9 de la rue qui s\u2019embrase revient d\u2019abord \u00e0 ceux qui ont mur\u00e9 toutes les portes.<\/p>\n<p>Fanon avait formul\u00e9 la m\u00eame logique depuis l\u2019Alg\u00e9rie. En 1956, rappelle-t-il, un tract du FLN constatait que \u00ab le colonialisme ne l\u00e2che que le couteau sur la gorge \u00bb, et aucun Alg\u00e9rien n\u2019a trouv\u00e9 ces termes trop violents. Le colonialisme, ajoute Fanon,<\/p>\n<p>\u00ab n\u2019est pas une machine \u00e0 penser, n\u2019est pas un corps dou\u00e9 de raison. Il est la violence \u00e0 l\u2019\u00e9tat de nature et ne peut s\u2019incliner que devant une plus grande violence. \u00bb\u00b3\u2078<\/p>\n<p>Malcolm et Fanon disent la m\u00eame chose avec deux accents diff\u00e9rents : un pouvoir qui n\u2019\u00e9coute pas la raison finit toujours par ne comprendre qu\u2019un rapport de forces. Aux opprim\u00e9s de b\u00e2tir ce rapport de forces, par le nombre, l\u2019organisation, la gr\u00e8ve, la rue.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/flat750x075f-pad750x1000f8f8f8.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-6984 size-full\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/flat750x075f-pad750x1000f8f8f8.jpg\" alt=\"\" width=\"750\" height=\"1000\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/flat750x075f-pad750x1000f8f8f8.jpg 750w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/flat750x075f-pad750x1000f8f8f8-225x300.jpg 225w\" sizes=\"(max-width: 750px) 100vw, 750px\" \/><\/a><\/p>\n<h2>\u00ab Par tous les moyens n\u00e9cessaires \u00bb<\/h2>\n<p>Le 28 juin 1964, en fondant l\u2019Organisation de l\u2019unit\u00e9 afro-am\u00e9ricaine, Malcolm X proclame que la libert\u00e9, la justice et l\u2019\u00e9galit\u00e9 seront conquises :<\/p>\n<p>\u00ab by any means necessary \u00bb (\u00ab par tous les moyens n\u00e9cessaires \u00bb)\u00b3\u2079<\/p>\n<p>On a voulu r\u00e9duire la formule \u00e0 un appel au sang. C\u2019est une lecture paresseuse. Elle signifie d\u2019abord que les opprim\u00e9s ne laisseront pas leurs oppresseurs choisir \u00e0 leur place les moyens de leur lib\u00e9ration. Elle signifie que l\u2019\u00e9ventail des moyens reste ouvert : l\u2019organisation, le vote, la gr\u00e8ve, l\u2019\u00e9ducation, la solidarit\u00e9 internationale, et oui, l\u2019autod\u00e9fense quand l\u2019\u00c9tat ne prot\u00e8ge pas.<\/p>\n<p>C\u2019est ce droit-l\u00e0 que nous revendiquons pour la jeunesse de nos quartiers : le droit de ne pas \u00eatre d\u00e9sarm\u00e9e moralement d\u2019avance. Le droit de ne pas devoir pr\u00e9senter sa non-violence comme un certificat de bonne conduite pour \u00eatre \u00e9cout\u00e9e.<\/p>\n<h2>Le bulletin ou le fusil, relu \u00e0 Bruxelles<\/h2>\n<p>Bruxelles Panth\u00e8res a republi\u00e9 la transcription fran\u00e7aise du discours <em>Le bulletin de vote ou le fusil<\/em>. Il faut le relire en entier, parce qu\u2019on n\u2019en retient trop souvent que le titre\u2074\u2070. Malcolm y commence par un appel \u00e0 l\u2019unit\u00e9 : chr\u00e9tiens, musulmans, nationalistes, agnostiques, tous prennent les m\u00eames coups du m\u00eame syst\u00e8me, et doivent remettre leurs querelles \u00e0 plus tard. Il y a l\u00e0 une le\u00e7on pour nos quartiers, o\u00f9 Marocains, Congolais, Turcs, Alg\u00e9riens, Roms, sans-papiers et Belges de troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration sont trop souvent mont\u00e9s les uns contre les autres.<\/p>\n<p>Puis Malcolm explique pourquoi il ne se consid\u00e8re pas comme Am\u00e9ricain. Les immigr\u00e9s europ\u00e9ens arriv\u00e9s la veille le deviennent aussit\u00f4t ; les Noirs, pr\u00e9sents depuis des si\u00e8cles, ne le sont toujours pas. Et il a cette image que chacun peut comprendre :<\/p>\n<p>\u00ab Il ne suffit pas d\u2019\u00eatre assis \u00e0 table pour d\u00eener. \u00bb\u2074\u00b9<\/p>\n<p>Nos jeunes sont Belges sur leur carte d\u2019identit\u00e9. On les a fait asseoir \u00e0 la table de la nation. Mais leur assiette reste vide : moins d\u2019emploi, moins de logement, moins d\u2019\u00e9cole, plus de contr\u00f4les. Sadri Khiari reprenait exactement cette image pour les enfants de l\u2019immigration en France\u2074\u00b2. Elle vaut pour Bruxelles mot pour mot.<\/p>\n<h2>Des droits civiques aux droits humains<\/h2>\n<p>Le m\u00eame discours contient une proposition strat\u00e9gique qu\u2019on oublie toujours. Tant que les Noirs parlent de \u00ab droits civiques \u00bb, dit Malcolm, leur cause reste une affaire int\u00e9rieure, soumise \u00e0 la juridiction de l\u2019Oncle Sam, et personne dans le monde ne peut intervenir. Il faut porter la lutte au niveau des droits humains, devant les Nations unies, l\u00e0 o\u00f9 les peuples d\u2019Afrique, d\u2019Asie et d\u2019Am\u00e9rique latine peuvent se faire entendre.<\/p>\n<p>Transpos\u00e9e, l\u2019id\u00e9e garde toute sa force. Le contr\u00f4le au faci\u00e8s, les violences contre des mineurs, les morts en cellule ne sont pas seulement des questions de \u00ab bavures \u00bb \u00e0 r\u00e9gler entre la police et le Comit\u00e9 P. Ce sont des violations des droits humains. Les rapporteurs sp\u00e9ciaux de l\u2019ONU, le Comit\u00e9 pour l\u2019\u00e9limination de la discrimination raciale, le Conseil de l\u2019Europe, le D\u00e9l\u00e9gu\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral aux droits de l\u2019enfant : ce sont autant de tribunes o\u00f9 la jeunesse de Bruxelles peut tra\u00eener l\u2019\u00c9tat belge, au lieu d\u2019attendre qu\u2019il se juge lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Encore faut-il nommer les faits avec les cat\u00e9gories du droit international, et non avec celles que l\u2019\u00c9tat choisit pour lui-m\u00eame. Certaines violences d\u2019\u00c9tat rel\u00e8vent juridiquement de la torture. Les \u00c9tats europ\u00e9ens utilisent volontiers ce mot contre la police des autres pays, et l\u2019\u00e9cartent soigneusement quand il s\u2019agit de la leur. Quant aux gaz lacrymog\u00e8nes, qui sont des agents chimiques irritants, il faut les appeler par leur nom : des armes chimiques, utilis\u00e9es contre des mineurs autour de la gare Centrale\u2074\u00b3.<\/p>\n<h2>Non-violents avec les non-violents<\/h2>\n<p>Malcolm pr\u00e9cise enfin, dans ce discours, le sens exact de sa position. Il ne demande pas qu\u2019on descende dans la rue pour se livrer \u00e0 la violence. Il dit qu\u2019on ne doit \u00eatre non-violent qu\u2019envers ceux qui le sont aussi. Que le gouvernement, s\u2019il ne veut pas que les Noirs s\u2019arment, n\u2019a qu\u2019\u00e0 faire son travail et les prot\u00e9ger. Et qu\u2019il ne s\u2019agit pas de partir \u00e0 la chasse \u00e0 l\u2019homme, mais de refuser d\u2019\u00eatre une proie.<\/p>\n<p>C\u2019est la m\u00eame logique que nous d\u00e9fendons ici. Que l\u2019\u00c9tat belge cesse de gazer des mineurs, qu\u2019il cesse de couvrir les agents qui insultent et frappent, qu\u2019il cesse de traiter une g\u00e9n\u00e9ration enti\u00e8re comme une menace. Tant qu\u2019il ne le fait pas, il n\u2019a aucune le\u00e7on de non-violence \u00e0 donner.<\/p>\n<h2>IV. De Harlem \u00e0 Cureghem : quand la victime devient le criminel<\/h2>\n<h2>\u00ab Ce n\u2019est pas un voleur \u00bb<\/h2>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1964, Harlem s\u2019embrase apr\u00e8s qu\u2019un policier a abattu un adolescent noir. Malcolm X est alors en Afrique. \u00c0 son retour, il prend la parole devant les siens pour r\u00e9pondre \u00e0 la presse, qui d\u00e9peint les \u00e9meutiers comme des truands, des criminels, des pillards. Son raisonnement m\u00e9rite d\u2019\u00eatre relu mot \u00e0 mot \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019octobre 2026\u2074\u2074.<\/p>\n<p>Dans le ghetto, explique Malcolm, rien n\u2019appartient \u00e0 ceux qui y vivent. Ni les immeubles, ni les magasins, ni les d\u00e9cisions. On y paie le loyer le plus cher pour le logement le plus mis\u00e9rable, la nourriture la plus ch\u00e8re pour la plus mauvaise qualit\u00e9. Quand la col\u00e8re explose, celui qui exploite n\u2019est pas l\u00e0 : il habite ailleurs. Alors c\u2019est ce qui lui appartient qui br\u00fble. Et Malcolm conclut que le jeune \u00e9meutier n\u2019est pas un voleur, mais la victime d\u2019un vol organis\u00e9 : celui des propri\u00e9taires, des marchands et des politiciens qui les couvrent. La presse, dit-il, a l\u2019habitude de<\/p>\n<p>\u00ab faire de la victime le criminel et du criminel la victime \u00bb\u2074\u2075.<\/p>\n<p>Remplacez Harlem par Cureghem, les marchands par les marchands de sommeil, les politiciens de New York par ceux qui votent 500 millions de coupes dans l\u2019\u00e9cole, et vous aurez la page \u00ab faits divers \u00bb des journaux belges du 13 octobre 2026.<\/p>\n<h2>Le Congo dans la bouche de Malcolm<\/h2>\n<p>Il y a, dans ce m\u00eame discours, un passage que tout Bruxellois devrait conna\u00eetre. Pour montrer que la presse retourne les r\u00f4les \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du monde comme \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du quartier, Malcolm prend un exemple : le Congo. Il d\u00e9crit des avions qui bombardent des villages africains sans d\u00e9fense, des bombes qui ne font la diff\u00e9rence ni entre amis et ennemis, ni entre hommes, femmes et b\u00e9b\u00e9s. Et il s\u2019\u00e9tonne qu\u2019aucun cri de protestation ne se soit \u00e9lev\u00e9 pour ces milliers de Noirs tu\u00e9s.<\/p>\n<p>Nous sommes \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e 1964. C\u2019est l\u2019\u00e9poque o\u00f9 des parachutistes belges sautent sur Stanleyville, o\u00f9 la Belgique, quatre ans apr\u00e8s l\u2019assassinat de Lumumba, dont elle a fini par reconna\u00eetre sa responsabilit\u00e9 morale, continue de peser de tout son poids sur le Congo pr\u00e9tendument ind\u00e9pendant. Malcolm X, \u00e0 Harlem, parle donc de nous. Il parle de l\u2019\u00c9tat dont les petits-enfants des colonis\u00e9s, \u00e0 Matonge ou \u00e0 Cureghem, sont aujourd\u2019hui les citoyens de seconde zone.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 pourquoi la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Malcolm n\u2019est pas un emprunt exotique pour Bruxelles. Le fil qui relie Harlem \u00e0 Kinshasa passe par Bruxelles. Les familles congolaises de Matonge, comme les familles marocaines de Molenbeek, vivent dans la capitale d\u2019un pays qui n\u2019a jamais vraiment regard\u00e9 en face ce qu\u2019il a fait en Afrique, et qui s\u2019\u00e9tonne ensuite que leurs enfants ne baissent pas les yeux.<\/p>\n<h2>\u00ab Il faut commencer par \u00e9veiller les gens \u00bb<\/h2>\n<p>Dans un texte de Bader Lejmi que Bruxelles Panth\u00e8res a \u00e9galement repris, on mesure la coh\u00e9rence de cette pens\u00e9e\u2074\u2076. Malcolm refuse la non-violence non par go\u00fbt du sang, mais parce qu\u2019elle exige des opprim\u00e9s qu\u2019ils aiment ceux qui les frappent, et qu\u2019elle les laisse d\u00e9sarm\u00e9s face \u00e0 un pouvoir qui ne c\u00e8de qu\u2019\u00e0 la menace. Il oppose \u00e0 la haine non pas l\u2019amour, mais la col\u00e8re : celle qui fait prendre conscience que la souffrance subie est injuste, et qu\u2019on a le droit d\u2019y mettre fin. \u00c0 une journaliste qui l\u2019accuse de pr\u00eacher la haine, il r\u00e9pond qu\u2019il veut d\u2019abord faire prendre conscience aux gens de ce qu\u2019on leur a fait :<\/p>\n<p>\u00ab Il faut commencer par \u00e9veiller les gens, l\u2019action vient ensuite. \u00bb\u2074\u2077<\/p>\n<p>La rh\u00e9torique de l\u2019autod\u00e9fense, chez Malcolm, a donc une fonction pr\u00e9cise : \u00e9lever le niveau de conscience pour pr\u00e9parer la lutte, et compter sur l\u2019organisation pour canaliser l\u2019\u00e9nergie qu\u2019elle lib\u00e8re. C\u2019est exactement ce dont la jeunesse d\u2019octobre a besoin : non pas qu\u2019on \u00e9teigne sa col\u00e8re, mais qu\u2019on l\u2019aide \u00e0 se transformer en conscience, puis en force.<\/p>\n<p>Bader Lejmi insiste sur un autre d\u00e9placement d\u00e9cisif. Dans ses derniers mois, Malcolm cesse de parler d\u2019une \u00ab minorit\u00e9 noire \u00bb qui supplierait l\u2019Am\u00e9rique blanche de l\u2019accepter. Il parle d\u2019une r\u00e9volution noire mondiale, o\u00f9 \u00ab noir \u00bb d\u00e9signe tous les peuples non blancs en lutte contre le racisme colonial : en Afrique, en Asie, en Am\u00e9rique latine. Les Noirs am\u00e9ricains ne sont plus une minorit\u00e9 battue d\u2019avance sur la sc\u00e8ne nationale ; ils sont une partie d\u2019une majorit\u00e9 mondiale de colonis\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce changement d\u2019\u00e9chelle est pr\u00e9cieux pour nous. Tant que la jeunesse de Cureghem se pense comme une \u00ab minorit\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer \u00bb, elle reste \u00e0 la merci de la majorit\u00e9 qui d\u00e9cide de l\u2019int\u00e9grer ou non. Le jour o\u00f9 elle se pense comme une partie des peuples du Sud, reli\u00e9e \u00e0 Gaza, au Congo, au Rif, \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie, elle change de poids et de regard. Elle cesse de mendier une place ; elle revendique des droits.<\/p>\n<p>Lejmi rappelle aussi que Malcolm, apr\u00e8s son p\u00e8lerinage \u00e0 La Mecque, ajuste sa strat\u00e9gie sans renoncer \u00e0 son objectif. Les m\u00e9thodes changent selon la p\u00e9riode et ses conditions ; le but, lui, ne varie jamais : \u00eatre reconnus et respect\u00e9s comme des \u00eatres humains, imm\u00e9diatement et totalement.<\/p>\n<h2>\u00ab La dignit\u00e9, c\u2019est le pouvoir \u00bb<\/h2>\n<p>Sadri Khiari, dans son <em>Malcolm X. Strat\u00e8ge de la dignit\u00e9 noire<\/em>, a tir\u00e9 de cette trajectoire une le\u00e7on pour nous, les \u00ab colonis\u00e9s de l\u2019int\u00e9rieur \u00bb d\u2019Europe\u2074\u2078. Comme le r\u00e9sume Matthieu Renault dans sa recension\u2074\u2079, la race n\u2019y est pas une id\u00e9e fausse qu\u2019il suffirait de corriger : c\u2019est un rapport de pouvoir. On ne la d\u00e9fait pas par la morale, mais en construisant un contre-pouvoir. Et ce pouvoir commence par le droit de se nommer, de parler en son nom propre, de d\u00e9cider de ses propres moyens de d\u00e9fense. Khiari r\u00e9sume tout le propos de Malcolm en une formule :<\/p>\n<p>\u00ab la dignit\u00e9, c\u2019est le pouvoir noir \u00bb\u2075\u2070<\/p>\n<p>Voil\u00e0 ce que les nuits d\u2019octobre ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 : une jeunesse qui r\u00e9clame sa dignit\u00e9, et qui n\u2019a pas encore les outils de son pouvoir. Notre t\u00e2che, comme celle des Panth\u00e8res depuis vingt ans, est de l\u2019aider \u00e0 les forger. Sans paternalisme, sans \u00ab touche pas \u00e0 mon pote \u00bb, sans lui r\u00e9server, comme le dit le texte, la chambre de bonne dans la grande maison de la gauche.<\/p>\n<h2>Interm\u00e8de : pour une politique de la racaille<\/h2>\n<h2>Clichy 2005, Bruxelles 2026<\/h2>\n<p>En 2006, quelques mois apr\u00e8s la r\u00e9volte des banlieues fran\u00e7aises, Sadri Khiari publiait <em>Pour une politique de la racaille<\/em>. Bruxelles Panth\u00e8res en a repris de larges extraits\u2075\u00b9. Il faut y revenir, parce que tout y est d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p>Khiari plante le d\u00e9cor sans fioritures. Trois adolescents rentrent d\u2019un match de football \u00e0 Clichy-sous-Bois. Poursuivis par la police, ils se r\u00e9fugient dans un transformateur \u00e9lectrique. Zyed et Bouna meurent \u00e9lectrocut\u00e9s, Muhittin est gri\u00e8vement br\u00fbl\u00e9. Le ministre de l\u2019Int\u00e9rieur, qui avait parl\u00e9 de \u00ab racaille \u00bb et de nettoyer les quartiers au K\u00e4rcher, les pr\u00e9sente d\u2019abord comme des d\u00e9linquants. Les cit\u00e9s s\u2019embrasent pendant trois semaines.<\/p>\n<p>Khiari montre ensuite comment l\u2019\u00c9tat r\u00e9pond. Le gouvernement ressort l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence, une loi vot\u00e9e en 1955 en pleine guerre d\u2019Alg\u00e9rie, celle-l\u00e0 m\u00eame qui avait servi au couvre-feu de 1961 et au massacre du 17 octobre. Les responsables parlent de \u00ab reconqu\u00eate \u00bb des territoires, de \u00ab pacification \u00bb des banlieues : le vocabulaire de la guerre coloniale. On convoque les imams pour calmer les jeunes, comme si la r\u00e9volte \u00e9tait une affaire de religion, et une organisation musulmane publie une fatwa contre les \u00e9meutes.<\/p>\n<p>Qui ne reconna\u00eet pas Bruxelles dans ce tableau ? Les zones de police renforc\u00e9es, les \u00ab hotspots \u00bb, les appels aux \u00ab grands fr\u00e8res \u00bb et aux mosqu\u00e9es pour ramener le calme, les ministres qui parlent de \u00ab reprendre le contr\u00f4le \u00bb de certains quartiers. La forme change, le sch\u00e9ma demeure : on traite la col\u00e8re des enfants de l\u2019immigration comme un probl\u00e8me d\u2019ordre, jamais comme une question politique.<\/p>\n<h2>Ceux qui n\u2019ont br\u00fbl\u00e9 aucune voiture<\/h2>\n<p>Khiari raconte aussi ce qui est arriv\u00e9, la m\u00eame ann\u00e9e, \u00e0 ceux qui ont choisi la parole plut\u00f4t que le feu. L\u2019Appel des indig\u00e8nes de la R\u00e9publique, lanc\u00e9 en janvier 2005, affirmait que la R\u00e9publique de l\u2019\u00e9galit\u00e9 \u00e9tait un mythe et que le traitement des enfants des colonis\u00e9s prolongeait la politique coloniale. On l\u2019a accus\u00e9 de tout : communautarisme, racisme anti-blanc, violence. Khiari en tire une formule qui devrait \u00eatre affich\u00e9e dans chaque local associatif :<\/p>\n<p>\u00ab Ils n\u2019ont br\u00fbl\u00e9 aucune voiture ; ils ont incendi\u00e9 l\u2019antiracisme consensuel et paternaliste. \u00bb\u2075\u00b2<\/p>\n<p>La le\u00e7on est cruelle. Br\u00fblez une voiture, on vous traitera de sauvage. Prenez la parole en votre nom propre, on vous traitera d\u2019extr\u00e9miste. Dans les deux cas, ce qui est insupportable pour l\u2019ordre \u00e9tabli, ce n\u2019est pas la m\u00e9thode : c\u2019est que les indig\u00e8nes cessent d\u2019attendre qu\u2019on parle \u00e0 leur place.<\/p>\n<h2>Touche pas \u00e0 mon pote<\/h2>\n<p>Khiari revient enfin sur l\u2019histoire de SOS Racisme, n\u00e9e en 1984 sur les cendres de la Marche pour l\u2019\u00e9galit\u00e9. Son slogan, \u00ab Touche pas \u00e0 mon pote \u00bb, met en sc\u00e8ne un Blanc antiraciste qui s\u2019adresse \u00e0 un Blanc raciste pour prot\u00e9ger son ami arabe ou noir. L\u2019ami, lui, n\u2019a rien \u00e0 dire : il est prot\u00e9g\u00e9, spectateur, jamais acteur. L\u2019antiracisme devient une affaire morale entre Blancs, et la r\u00e9volte des quartiers est canalis\u00e9e vers les enjeux \u00e9lectoraux de la gauche.<\/p>\n<p>Il raconte aussi la gr\u00e8ve des foyers Sonacotra dans les ann\u00e9es 1970, o\u00f9 les r\u00e9sidents immigr\u00e9s durent se battre contre leurs propres alli\u00e9s syndicaux et politiques pour garder le contr\u00f4le de leur lutte. Au nom de l\u2019unit\u00e9 des travailleurs, on refusait leurs revendications contre les g\u00e9rants racistes ; au nom de l\u2019efficacit\u00e9, on parlait \u00e0 leur place devant la presse.<\/p>\n<p>Tout cela, la jeunesse de Bruxelles le vit aujourd\u2019hui. Les partis la courtisent avant les \u00e9lections et l\u2019oublient apr\u00e8s. Les grandes organisations la soutiennent \u00e0 condition qu\u2019elle reste dans le cort\u00e8ge officiel. Les associations subventionn\u00e9es parlent pour elle dans les commissions. La politique de la racaille, c\u2019est l\u2019inverse : une politique o\u00f9 les premiers concern\u00e9s d\u00e9cident eux-m\u00eames de leurs mots, de leurs alliances et de leurs moyens.<\/p>\n<h2>V. Contre les pompiers de la maison du ma\u00eetre<\/h2>\n<h2>La maison et les champs<\/h2>\n<p>Le 10 novembre 1963, \u00e0 Detroit, dans le <em>Message to the Grass Roots<\/em>, Malcolm X oppose deux figures h\u00e9rit\u00e9es de l\u2019esclavage. Le <em>house Negro<\/em> vit dans la maison du ma\u00eetre, s\u2019habille de ses vieux habits, mange ses restes, et finit par aimer son ma\u00eetre plus que le ma\u00eetre ne s\u2019aime lui-m\u00eame. Quand la maison prend feu, il se pr\u00e9cipite pour l\u2019\u00e9teindre. Le <em>field Negro<\/em>, lui, travaille aux champs sous le fouet. Quand la maison br\u00fble, il esp\u00e8re que le vent soufflera plus fort\u2075\u00b3.<\/p>\n<p>Malcolm for\u00e7ait le trait, et il le savait. C\u2019\u00e9tait une image de combat, pas une \u00e9tude de sociologie. Mais elle touche juste parce qu\u2019elle d\u00e9crit un r\u00e9flexe que nous connaissons tous : celui du domin\u00e9 qui, ayant obtenu une place un peu plus confortable, se met \u00e0 d\u00e9fendre l\u2019ordre qui l\u2019y a plac\u00e9.<\/p>\n<h2>Nos pompiers<\/h2>\n<p>\u00c0 chaque r\u00e9volte, ils accourent. \u00c9lus \u00ab issus de la diversit\u00e9 \u00bb, responsables associatifs subventionn\u00e9s, imams convoqu\u00e9s \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, grands fr\u00e8res de service. On leur demande de calmer les quartiers, et ils le font. On leur demande de condamner, et ils condamnent. On leur demande de rappeler aux jeunes qu\u2019il faut \u00ab respecter la police \u00bb, et ils le rappellent, pendant que la police gaze ces m\u00eames jeunes au pied des tours.<\/p>\n<p>Nous ne disons pas que tous sont des tra\u00eetres. Beaucoup croient sinc\u00e8rement prot\u00e9ger les gamins de la prison et des coups. Mais le r\u00f4le qu\u2019on leur fait jouer est celui du pompier de la maison du ma\u00eetre. Leur fonction n\u2019est pas de transformer les conditions qui produisent la col\u00e8re. Elle est de rendre cette col\u00e8re invisible, inaudible, ill\u00e9gitime.<\/p>\n<p>Fanon a d\u00e9crit ce moment avec une ironie f\u00e9roce. Quand le conflit devient d\u00e9cisif, la bourgeoisie coloniale, rest\u00e9e silencieuse jusque-l\u00e0, d\u00e9couvre une notion nouvelle : la non-violence. Elle signifie aux \u00e9lites colonis\u00e9es qu\u2019elles ont les m\u00eames int\u00e9r\u00eats qu\u2019elle et qu\u2019il faut s\u2019entendre pour le salut commun.<\/p>\n<p>\u00ab La non-violence est une tentative de r\u00e9gler le probl\u00e8me colonial, autour d\u2019un tapis vert avant tout geste irr\u00e9versible. \u00bb\u2075\u2074<\/p>\n<p>Et si les masses, sans attendre que les chaises soient dispos\u00e9es autour du tapis vert, se soul\u00e8vent, on voit les \u00ab \u00e9lites \u00bb se pr\u00e9cipiter vers le pouvoir pour lui dire : \u00ab C\u2019est tr\u00e8s grave ! On ne sait pas comment tout cela va finir, il faut trouver une solution, il faut trouver un compromis. \u00bb\u2075\u2075 Qui n\u2019a pas entendu cette phrase, presque mot pour mot, sur les plateaux de t\u00e9l\u00e9vision ?<\/p>\n<p>Malcolm l\u2019avait dit sans fard dans le m\u00eame discours :<\/p>\n<p>\u00ab Revolution is bloody, revolution is hostile, revolution knows no compromise. \u00bb\u2075\u2076 (\u00ab La r\u00e9volution est sanglante, la r\u00e9volution est hostile, la r\u00e9volution ne conna\u00eet pas de compromis. \u00bb)<\/p>\n<p>On peut discuter de cette radicalit\u00e9. On ne peut pas faire semblant de ne pas comprendre ce qu\u2019elle d\u00e9signe : l\u2019impossibilit\u00e9 de lib\u00e9rer les champs en n\u00e9gociant avec la maison les conditions de son propre maintien.<\/p>\n<h2>Fanon et la bourgeoisie nationale<\/h2>\n<p>Fanon avait vu le m\u00eame danger de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la M\u00e9diterran\u00e9e. Dans le chapitre des <em>Damn\u00e9s<\/em> consacr\u00e9 aux \u00ab m\u00e9saventures de la conscience nationale \u00bb, il d\u00e9crit une \u00e9lite colonis\u00e9e qui, au moment de l\u2019ind\u00e9pendance, prend simplement la place du colon. Elle s\u2019installe dans ses villas, reprend ses affaires, devient l\u2019interm\u00e9diaire docile du capital \u00e9tranger, et laisse le peuple l\u00e0 o\u00f9 il \u00e9tait\u2075\u2077. Le drapeau change ; la structure reste.<\/p>\n<p>Bashir Abu-Manneh, dans une relecture publi\u00e9e par <em>Contretemps<\/em>, montre que c\u2019est l\u00e0 le c\u0153ur politique du livre\u2075\u2078, bien plus que la violence. Fanon y rappelle que certains colonis\u00e9s finissent \u00ab plus blancs que les Blancs \u00bb, et que la couleur commune ne garantit aucune solidarit\u00e9 quand les int\u00e9r\u00eats de classe divergent. Il r\u00e9sume cette d\u00e9rive d\u2019une phrase :<\/p>\n<p>\u00ab La trahison n\u2019est pas nationale, elle est sociale. \u00bb\u2075\u2079<\/p>\n<p>Le <em>house Negro<\/em> de Malcolm et la bourgeoisie nationale de Fanon sont deux visages du m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne. Le premier d\u00e9fend la maison du ma\u00eetre ; la seconde en prend les cl\u00e9s sans en changer les r\u00e8gles. Nos notables issus de l\u2019immigration oscillent entre les deux. Les uns \u00e9teignent l\u2019incendie pour le compte du pouvoir ; les autres attendent d\u2019h\u00e9riter d\u2019une partie de la maison. Ni les uns ni les autres ne posent la seule question qui compte : \u00e0 qui appartient la maison, et pour qui fonctionne-t-elle ?<\/p>\n<h2>Le choix de camp<\/h2>\n<p>La question que Malcolm pose \u00e0 chacun de nous est simple. Quand la maison br\u00fble, de quel c\u00f4t\u00e9 du feu te trouves-tu ? Avec ceux qui tiennent le seau, ou avec ceux qui, depuis les champs, voient enfin la maison vaciller ?<\/p>\n<p>Nous avons choisi. Nous sommes du c\u00f4t\u00e9 des champs. Cela ne veut pas dire applaudir chaque incendie. Cela veut dire refuser de servir de seau d\u2019eau \u00e0 l\u2019ordre qui nous \u00e9crase.<\/p>\n<h2>VI. De l\u2019\u00e9meute \u00e0 la r\u00e9volution<\/h2>\n<h2>Fanon contre le romantisme de la nuit<\/h2>\n<p>Assumer la r\u00e9volte ne veut pas dire la mythifier. Fanon lui-m\u00eame consacre un chapitre entier \u00e0 \u00ab Grandeur et faiblesse de la spontan\u00e9it\u00e9 \u00bb\u2076\u2070. La r\u00e9volte spontan\u00e9e a une grandeur immense : elle brise la peur, elle fait na\u00eetre un \u00ab nous \u00bb, elle prouve que l\u2019ordre n\u2019est pas \u00e9ternel. Mais elle a une faiblesse mortelle. Sans organisation, sans conscience politique, sans direction, elle s\u2019\u00e9puise, ou elle est \u00e9cras\u00e9e, ou elle est r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour Fanon, la violence n\u2019a de sens que dans un processus collectif qui vise \u00e0 prendre le pouvoir et \u00e0 transformer la soci\u00e9t\u00e9. Il \u00e9crit d\u2019ailleurs que le colon, lui, sait parfaitement ce qu\u2019il fait :<\/p>\n<p>\u00ab Le colon fait l\u2019histoire et sait qu\u2019il la fait. \u00bb\u2076\u00b9<\/p>\n<p>La t\u00e2che des damn\u00e9s est de reprendre l\u2019histoire en main, de devenir \u00e0 leur tour ceux qui la font en le sachant. Une nuit d\u2019\u00e9meute fait trembler l\u2019ordre. Elle ne le remplace pas.<\/p>\n<p>On oppose souvent \u00e0 Fanon la critique d\u2019Hannah Arendt, pour qui la violence peut d\u00e9truire un pouvoir mais jamais en fonder un\u2076\u00b2. Le politiste Alberto Castelli, dans une \u00e9tude de 2022, a repris ce d\u00e9bat de pr\u00e8s\u2076\u00b3. Il conclut que Fanon voyait bien dans la violence physique un outil, \u00e0 la fois pour briser le carcan colonial et pour b\u00e2tir une soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e de l\u2019oppression. Il pointe aussi les questions que Fanon n\u2019a pas voulu se poser, \u00e0 commencer par celle du lendemain.<\/p>\n<p>Nous retenons la le\u00e7on dans les deux sens. Arendt a raison sur un point : la violence seule ne fonde rien de durable. Mais Fanon a raison sur l\u2019essentiel : sans rupture avec la peur et la soumission, aucun pouvoir des opprim\u00e9s ne peut na\u00eetre. La r\u00e9ponse n\u2019est pas dans le choix entre les deux. Elle est dans l\u2019organisation, qui transforme l\u2019\u00e9clat d\u2019une nuit en puissance qui dure.<\/p>\n<h2>La violence au service du politique<\/h2>\n<p>Abu-Manneh rappelle deux choses que l\u2019on oublie toujours quand on cite Fanon. La premi\u00e8re : chez lui, la violence r\u00e9pond \u00e0 une violence coloniale infiniment sup\u00e9rieure. La seconde : elle est subordonn\u00e9e \u00e0 une strat\u00e9gie politique plus large. Elle est n\u00e9cessaire, mais insuffisante sans la mobilisation populaire qui seule peut renverser la domination. Il n\u2019y a pas, chez Fanon, de violence pour la violence\u2076\u2074.<\/p>\n<p>L\u2019exemple qu\u2019il donne est celui de la plateforme de la Soummam, adopt\u00e9e en 1956 par le FLN sous l\u2019impulsion d\u2019Abane Ramdane. Elle affirmait la primaut\u00e9 du politique sur le militaire, pla\u00e7ait des commissaires politiques aupr\u00e8s des combattants, organisait des assembl\u00e9es populaires et cherchait des alliances avec les paysans, les syndicats, les femmes, la jeunesse. Abane l\u2019a pay\u00e9 de sa vie, assassin\u00e9 par ses propres camarades. Mais sa vision a surv\u00e9cu dans <em>Les Damn\u00e9s de la Terre<\/em>.<\/p>\n<p>Abu-Manneh insiste encore sur le socialisme de Fanon, que tant de commentateurs ont effac\u00e9 pour en faire un \u00ab po\u00e8te de la violence \u00bb. Fanon voulait un pouvoir exerc\u00e9 par le peuple et pour le peuple, par les parias et pour les parias. Il se m\u00e9fiait du culte du chef et du h\u00e9ros. Il exigeait que les femmes aient leur place \u00e0 l\u2019usine, \u00e0 l\u2019\u00e9cole et au parlement, pas seulement dans les textes. La violence n\u2019\u00e9tait pour lui qu\u2019un moment dans la construction d\u2019une d\u00e9mocratie r\u00e9elle.<\/p>\n<h2>Sartre, ou l\u2019exc\u00e8s de la pr\u00e9face<\/h2>\n<p>On ne peut pas parler des <em>Damn\u00e9s de la Terre<\/em> sans parler de la pr\u00e9face de Jean-Paul Sartre, qui a tant fait pour la r\u00e9putation du livre, et parfois contre lui. Sartre y salue en Fanon \u00ab le premier depuis Engels \u00e0 remettre en lumi\u00e8re l\u2019accoucheuse de l\u2019histoire \u00bb\u2076\u2075, c\u2019est-\u00e0-dire la violence. Il s\u2019adresse aux Europ\u00e9ens, pas aux colonis\u00e9s, et il leur dit une v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019ils refusent d\u2019entendre : la violence des colonis\u00e9s n\u2019est pas d\u2019abord la leur.<\/p>\n<p>\u00ab La violence coloniale ne se donne pas seulement le but de tenir en respect ces hommes asservis, elle cherche \u00e0 les d\u00e9shumaniser. \u00bb\u2076\u2076<\/p>\n<p>Sartre d\u00e9crit tr\u00e8s bien le retour de flamme : la col\u00e8re des colonis\u00e9s, c\u2019est \u00ab la n\u00f4tre, retourn\u00e9e, qui grandit et les d\u00e9chire \u00bb. Il conclut d\u2019une formule qui r\u00e9sume tout son texte :<\/p>\n<p>\u00ab Nous avons \u00e9t\u00e9 les semeurs de vent ; la temp\u00eate, c\u2019est lui. \u00bb\u2076\u2077<\/p>\n<p>Mais Sartre va beaucoup plus loin que Fanon. Il fait de la mise \u00e0 mort de l\u2019Europ\u00e9en un acte lib\u00e9rateur en soi, presque une th\u00e9rapie. Plusieurs lecteurs de Fanon, dont Bashir Abu-Manneh, ont montr\u00e9 que cette pr\u00e9face exag\u00e8re la place de la violence dans le livre et efface sa dimension politique et sociale. Le Fanon de Sartre est un proph\u00e8te du sang ; le vrai Fanon est un strat\u00e8ge et un psychiatre qui sait ce que la guerre fait aux \u00e2mes. Nous retenons de Sartre son diagnostic : c\u2019est l\u2019ordre colonial qui a sem\u00e9 la violence. Nous laissons de c\u00f4t\u00e9 sa liturgie du meurtre, qui n\u2019a jamais lib\u00e9r\u00e9 personne.<\/p>\n<h2>Les Panth\u00e8res lisent Fanon<\/h2>\n<p>En d\u00e9cembre 1971, Genevi\u00e8ve Fabre et Naaman Kessous racontaient dans <em>Le Monde diplomatique<\/em> comment le mouvement noir am\u00e9ricain s\u2019\u00e9tait empar\u00e9 de Fanon. Les Black Panthers en faisaient leur livre de chevet ; les militants parlaient de \u00ab colonialisme domestique \u00bb pour d\u00e9crire le sort des ghettos. Et ils retenaient surtout une distinction : celle entre la phase spontan\u00e9e de la r\u00e9volte, qui \u00e9clate sans plan, et sa politisation, qui la transforme en force durable\u2076\u2078.<\/p>\n<p>Les Panthers ont d\u2019ailleurs tir\u00e9 de Fanon une pratique tr\u00e8s concr\u00e8te. Ils patrouillaient pour surveiller la police, mais ils servaient aussi des petits-d\u00e9jeuners gratuits aux enfants des ghettos, ouvraient des cliniques, organisaient l\u2019\u00e9ducation politique. L\u2019autod\u00e9fense et le service au peuple allaient ensemble. C\u2019est cette double le\u00e7on que l\u2019on oublie quand on ne retient des Panth\u00e8res que le b\u00e9ret et le fusil.<\/p>\n<p>Bruxelles Panth\u00e8res porte ce nom en connaissance de cause. Ce n\u2019est pas un hommage \u00e0 une image ; c\u2019est le choix d\u2019une m\u00e9thode.<\/p>\n<h2>Un homme nouveau ?<\/h2>\n<p>Dans un volume de philosophie consacr\u00e9 \u00e0 la violence politique, C\u00e9cile Lavergne \u00e9tudie \u00ab la violence comme praxis r\u00e9volutionnaire chez Frantz Fanon \u00bb et pose la question qui f\u00e2che : la violence fabrique-t-elle vraiment un homme nouveau\u2076\u2079 ? Elle confronte la th\u00e8se des <em>Damn\u00e9s<\/em> \u00e0 ce que Fanon lui-m\u00eame observait comme psychiatre, dans les dossiers de patients bris\u00e9s par la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, bourreaux comme victimes.<\/p>\n<p>La th\u00e8se est pos\u00e9e d\u00e8s les premi\u00e8res pages du livre. La d\u00e9colonisation, \u00e9crit Fanon, transforme \u00ab des spectateurs \u00e9cras\u00e9s d\u2019inessentialit\u00e9 en acteurs privil\u00e9gi\u00e9s \u00bb :<\/p>\n<p>\u00ab La d\u00e9colonisation est v\u00e9ritablement cr\u00e9ation d\u2019hommes nouveaux. Mais cette cr\u00e9ation ne re\u00e7oit sa l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019aucune puissance surnaturelle : la \u201cchose\u201d colonis\u00e9e devient homme dans le processus m\u00eame par lequel elle se lib\u00e8re. \u00bb\u2077\u2070<\/p>\n<p>Et \u00e0 la fin du livre, il pr\u00e9cise le sens de ce combat. Il ne s\u2019agit pas seulement de vaincre l\u2019ennemi :<\/p>\n<p>\u00ab Il faut aussi pendant tout le temps que dure le combat r\u00e9apprendre \u00e0 ce peuple et d\u2019abord r\u00e9apprendre \u00e0 soi-m\u00eame la dimension de l\u2019homme. \u00bb\u2077\u00b9<\/p>\n<p>Le militant, dit Fanon, doit faire la chasse non seulement aux forces ennemies, mais aussi \u00ab aux noyaux de d\u00e9sespoir cristallis\u00e9s dans le corps du colonis\u00e9 \u00bb\u2077\u00b2. C\u2019est peut-\u00eatre la plus belle d\u00e9finition du travail politique dans nos quartiers : remonter les n\u00f4tres du puits, rendre \u00e0 chacun sa dimension d\u2019homme et de femme.<\/p>\n<p>Cette tension traverse tout Fanon, et il ne l\u2019a jamais cach\u00e9e. Le dernier chapitre des <em>Damn\u00e9s<\/em>, consacr\u00e9 aux troubles mentaux caus\u00e9s par la guerre coloniale, montre que la violence laisse des traces, y compris chez ceux qui se battent pour leur libert\u00e9. Assumer la r\u00e9volte, c\u2019est donc aussi assumer cette lucidit\u00e9 : la rupture avec la soumission lib\u00e8re, mais elle ne suffit pas \u00e0 gu\u00e9rir. Ce qui gu\u00e9rit, c\u2019est la construction d\u2019un monde o\u00f9 l\u2019on n\u2019a plus besoin de se battre pour exister.<\/p>\n<h2>Une voiture de police, trois images<\/h2>\n<p>Ce monde-l\u00e0 est un monde sans police. Ce n\u2019est pas une utopie de plus : c\u2019est la conclusion logique de tout ce qui pr\u00e9c\u00e8de. Si la police n\u2019est pas une institution qui d\u00e9rape mais celle qui garde la fronti\u00e8re, alors on ne la r\u00e9formera pas jusqu\u2019\u00e0 la rendre juste. On la r\u00e9duira, on la contournera, on la d\u00e9fera.<\/p>\n<p>Il faut d\u2019abord \u00e9carter trois illusions. La premi\u00e8re est celle d\u2019une meilleure police ailleurs : le \u00ab mod\u00e8le allemand \u00bb, le \u00ab mod\u00e8le scandinave \u00bb qu\u2019on nous vante \u00e0 chaque crise. Le probl\u00e8me n\u2019est pas la mani\u00e8re dont tel corps policier maintient l\u2019ordre, c\u2019est l\u2019ordre qu\u2019il maintient. La deuxi\u00e8me est celle d\u2019une police d\u2019autrefois, plus humaine, plus \u00ab de quartier \u00bb : demandez aux anciens de Cureghem ce qu\u2019\u00e9tait la police des ann\u00e9es 1980, ou aux familles congolaises ce qu\u2019\u00e9tait la Force publique. La troisi\u00e8me est celle de la formation : comme si l\u2019agent qui traite un enfant de \u00ab sauvage \u00bb manquait seulement d\u2019un module sur la diversit\u00e9.<\/p>\n<p>Pour penser la suite, on peut s\u2019aider de trois images\u2077\u00b3.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re est une voiture de police incendi\u00e9e. C\u2019est la voie de la confrontation directe, celle des nuits d\u2019\u00e9meutes. Elle a la grandeur de la spontan\u00e9it\u00e9 dont parle Fanon, et sa faiblesse : avons-nous, aujourd\u2019hui, les moyens de gagner un rapport de force aussi in\u00e9gal ?<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me est une voiture de police abandonn\u00e9e, recouverte par la v\u00e9g\u00e9tation. C\u2019est la voie qui consiste \u00e0 faire sans elle : entraide, autod\u00e9fense collective, m\u00e9diation et justice communautaire, jusqu\u2019\u00e0 rendre l\u2019institution inutile. C\u2019est exactement ce que faisaient les Panthers avec leurs petits-d\u00e9jeuners et leurs cliniques. Mais ces alternatives peuvent reproduire les dominations qu\u2019elles combattent, ou \u00eatre absorb\u00e9es et subventionn\u00e9es par l\u2019\u00c9tat qu\u2019elles devaient contourner.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me est une voiture de police d\u00e9mont\u00e9e, pi\u00e8ce par pi\u00e8ce. C\u2019est la voie des r\u00e9formes qui ne cherchent pas \u00e0 am\u00e9liorer la police mais \u00e0 lui retirer quelque chose : ses armes, ses budgets, son pouvoir arbitraire, son droit de se juger elle-m\u00eame. Avec un pi\u00e8ge : que les moyens retir\u00e9s \u00e0 la police partent simplement vers d\u2019autres institutions de contr\u00f4le ou vers la s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e.<\/p>\n<p>Nous n\u2019avons pas \u00e0 choisir entre les trois. Elles peuvent se renforcer, m\u00eame quand leurs rythmes divergent. Le mois d\u2019octobre fut la premi\u00e8re image. Il nous reste \u00e0 construire les deux autres.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/images-1.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-6985 aligncenter\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/images-1.jpg\" alt=\"\" width=\"335\" height=\"597\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/images-1.jpg 335w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/images-1-168x300.jpg 168w\" sizes=\"(max-width: 335px) 100vw, 335px\" \/><\/a><\/p>\n<h2>Frapper juste<\/h2>\n<p>Il faut avoir le courage de le dire aux n\u00f4tres : br\u00fbler la voiture d\u2019un voisin, le scooter d\u2019un livreur, l\u2019abribus o\u00f9 attend ta m\u00e8re, ce n\u2019est pas frapper le ma\u00eetre. C\u2019est frapper les champs. La col\u00e8re qui ne choisit pas sa cible finit toujours par servir ceux qu\u2019elle pr\u00e9tendait combattre, en leur offrant les images dont ils ont besoin pour r\u00e9clamer plus de police, plus de cam\u00e9ras, plus de prisons.<\/p>\n<p>Fanon l\u2019avait observ\u00e9 : tant qu\u2019elle n\u2019a pas identifi\u00e9 son ennemi, la violence du colonis\u00e9 \u00ab tourne \u00e0 vide \u00bb. Il l\u2019a vue \u00ab s\u2019\u00e9puiser en luttes fratricides \u00bb. Le moment d\u00e9cisif, pour lui, est celui o\u00f9 le colonis\u00e9 \u00ab identifie son ennemi, met un nom sur tous ses malheurs \u00bb\u2077\u2074. Mettre un nom sur ses malheurs : c\u2019est exactement le travail qui reste \u00e0 faire.<\/p>\n<p>Malcolm X ne disait pas autre chose. Apr\u00e8s la rupture avec la Nation of Islam, il passe ses derniers mois \u00e0 construire : l\u2019OAAU, les liens avec l\u2019Afrique ind\u00e9pendante, l\u2019\u00e9ducation politique, l\u2019autod\u00e9fense organis\u00e9e et encadr\u00e9e. Pas l\u2019explosion d\u00e9sordonn\u00e9e, mais la discipline d\u2019un mouvement.<\/p>\n<h2>Organiser la col\u00e8re<\/h2>\n<p>Ce que la r\u00e9volte d\u2019octobre a ouvert, il faut maintenant le transformer en force :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Documenter chaque abus<\/strong> : vid\u00e9os dat\u00e9es, t\u00e9moignages, certificats m\u00e9dicaux, matricules manquants. Filmer syst\u00e9matiquement, d\u2019autant plus que la police s\u2019\u00e9quipe d\u00e9sormais pour l\u2019emp\u00eacher. Les faits sont une arme.<\/li>\n<li><strong>D\u00e9fendre les n\u00f4tres<\/strong> : soutenir la cellule juridique ouverte, accompagner chaque mineur arr\u00eat\u00e9, ne laisser personne seul face au parquet. Et refuser, dans la d\u00e9fense, de distinguer les \u00ab bons \u00bb et les \u00ab mauvais \u00bb manifestants : une d\u00e9fense collective, pour tous.<\/li>\n<li><strong>Exiger, pour commencer \u00e0 d\u00e9monter<\/strong> : l\u2019abandon des coupes dans l\u2019enseignement ; l\u2019interdiction imm\u00e9diate des gaz, des autopompes et des armes dites \u00ab subl\u00e9tales \u00bb contre les mineurs, premier pas vers le d\u00e9sarmement ; le r\u00e9c\u00e9piss\u00e9 de contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9 ; le matricule visible en toutes circonstances ; une enqu\u00eate ind\u00e9pendante sur les dispositifs du 9 et du 12 octobre ; la r\u00e9forme du Comit\u00e9 P ; l\u2019amnistie pour tous les jeunes poursuivis.<\/li>\n<li><strong>S\u2019organiser<\/strong> : assembl\u00e9es de jeunes, liens entre \u00e9tudiants, enseignants, syndicats, comit\u00e9s de quartier et collectifs contre les violences polici\u00e8res.<\/li>\n<li><strong>Se prot\u00e9ger collectivement dans la rue<\/strong> : groupes de vigilance, \u00e9quipes juridiques et m\u00e9dicales sur chaque manifestation, guides de d\u00e9fense juridique diffus\u00e9s dans les \u00e9coles, refus de laisser isoler les plus jeunes.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces exigences ne visent pas une police meilleure. Elles sont les premi\u00e8res pi\u00e8ces de la troisi\u00e8me image. Le r\u00e9c\u00e9piss\u00e9 ne rend pas le contr\u00f4le plus poli : il retire \u00e0 l\u2019agent son pouvoir de contr\u00f4ler sans rendre de comptes, et transforme chaque contr\u00f4le au faci\u00e8s en preuve. R\u00e9former le Comit\u00e9 P, ce n\u2019est pas r\u00e9concilier la police avec elle-m\u00eame : c\u2019est lui retirer le droit de se juger, au profit d\u2019une instance ind\u00e9pendante o\u00f9 si\u00e8gent ceux qui subissent ses pratiques. Interdire les armes contre les mineurs, c\u2019est commencer \u00e0 la d\u00e9sarmer.<\/p>\n<p>Le crit\u00e8re est simple. Chaque mesure retire-t-elle \u00e0 la police des armes, des moyens, du pouvoir ou du terrain ? Alors elle nous rapproche du but. Lui donne-t-elle au contraire de nouveaux budgets, de nouveaux \u00e9quipements, de nouvelles formations ? Alors elle la renforce, quel que soit le nom qu\u2019on lui donne.<\/p>\n<p>Pour que le travail de documentation serve la lutte, il doit poser les bonnes questions. Les voici :<\/p>\n<table>\n<thead>\n<tr>\n<td width=\"227\">Ce qu\u2019il faut documenter<\/td>\n<td width=\"397\">La question \u00e0 poser<\/td>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td width=\"227\">Les contr\u00f4les<\/td>\n<td width=\"397\">Qui est contr\u00f4l\u00e9, combien de fois, et sur quel crit\u00e8re : l\u2019apparence, l\u2019\u00e2ge, l\u2019adresse ?<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td width=\"227\">L\u2019humiliation<\/td>\n<td width=\"397\">Quels mots, quels gestes, quels traitements ont \u00e9t\u00e9 subis, et devant qui ?<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td width=\"227\">Le territoire<\/td>\n<td width=\"397\">Quelles \u00e9coles, quels logements, quels emplois sont refus\u00e9s \u00e0 ces quartiers ?<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td width=\"227\">La l\u00e9gitimit\u00e9<\/td>\n<td width=\"397\">Pourquoi tant de jeunes voient-ils la police comme une menace plut\u00f4t qu\u2019une protection ?<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td width=\"227\">L\u2019escalade<\/td>\n<td width=\"397\">Quelle charge, quelle arrestation, quel geste a fait basculer un rassemblement ?<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Voil\u00e0 l\u2019autod\u00e9fense au sens o\u00f9 Malcolm l\u2019entendait : non pas le geste isol\u00e9 d\u2019un gamin d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, mais la capacit\u00e9 d\u2019une communaut\u00e9 \u00e0 se prot\u00e9ger et \u00e0 imposer ses exigences.<\/p>\n<h2>Conclusion \u2014 Chaque g\u00e9n\u00e9ration et sa mission<\/h2>\n<p>Fanon a \u00e9crit une phrase que chaque g\u00e9n\u00e9ration de militants a fini par faire sienne :<\/p>\n<p>\u00ab Chaque g\u00e9n\u00e9ration doit, dans une relative opacit\u00e9, d\u00e9couvrir sa mission, la remplir ou la trahir. \u00bb\u2077\u2075<\/p>\n<p>La jeunesse de Bruxelles est en train de d\u00e9couvrir la sienne. Elle l\u2019a d\u00e9couverte en refusant qu\u2019on vide ses \u00e9coles. Elle l\u2019a d\u00e9couverte en refusant de baisser les yeux devant ceux qui la traitent de sauvage. Elle l\u2019a d\u00e9couverte, oui, dans la confrontation, parce que c\u2019est la confrontation qu\u2019on lui a impos\u00e9e.<\/p>\n<p>Nous ne la condamnerons pas. Nous ne jouerons pas les pompiers. Nous ne lui demanderons pas de prouver sa docilit\u00e9 pour m\u00e9riter qu\u2019on l\u2019\u00e9coute. Avec Fanon, nous disons que la violence premi\u00e8re est celle de l\u2019ordre. Avec Malcolm X, nous disons que les opprim\u00e9s ont le droit de se d\u00e9fendre, et de choisir eux-m\u00eames les moyens de leur lib\u00e9ration.<\/p>\n<p>Mais nous lui disons aussi, avec la m\u00eame franchise : ta col\u00e8re vaut plus qu\u2019une nuit. Elle m\u00e9rite de devenir un mouvement, une organisation, une puissance capable de faire plier ceux qui d\u00e9cident de ton avenir sans toi. Ce n\u2019est pas renoncer \u00e0 la radicalit\u00e9. C\u2019est lui donner les moyens de vaincre.<\/p>\n<p>France Culture a un jour titr\u00e9 une \u00e9mission consacr\u00e9e \u00e0 ces questions \u00ab La violence : d\u00e9truire la maison du ma\u00eetre \u00bb\u2077\u2076. La formule r\u00e9sume notre propos, \u00e0 condition de l\u2019entendre jusqu\u2019au bout. Fanon l\u2019avait dit \u00e0 sa mani\u00e8re : disloquer le monde colonial \u00ab ne signifie pas qu\u2019apr\u00e8s l\u2019abolition des fronti\u00e8res on am\u00e9nagera des voies de passage entre les deux zones \u00bb\u2077\u2077. Il ne s\u2019agit pas d\u2019obtenir quelques passerelles entre le haut et le bas de la ville, quelques places pour les plus m\u00e9ritants, ni une police un peu plus polie aux portes des quartiers. Il s\u2019agit d\u2019abolir la fronti\u00e8re elle-m\u00eame, et ceux qui la gardent. D\u00e9truire la maison du ma\u00eetre, ce n\u2019est pas mettre le feu \u00e0 la rue o\u00f9 vivent nos m\u00e8res. C\u2019est d\u00e9faire, pierre par pierre, ce qui fait de certains les propri\u00e9taires et des autres les locataires \u00e9ternels : l\u2019\u00e9cole \u00e0 deux vitesses, la police \u00e0 deux visages, la m\u00e9moire coloniale enterr\u00e9e sous les statues, la parole confisqu\u00e9e par ceux qui parlent \u00e0 notre place.<\/p>\n<p>La mission de cette g\u00e9n\u00e9ration n\u2019est pas de br\u00fbler la rue o\u00f9 elle vit. Elle est de faire tomber les murs qui l\u2019y enferment. Par tous les moyens n\u00e9cessaires.<\/p>\n<h4>Notes<\/h4>\n<ol>\n<li>Frantz Fanon, <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em> [1961], pr\u00e9face de Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, coll. \u00ab Folio actuel \u00bb, 1991, chap. I, \u00ab De la violence \u00bb.<\/li>\n<li><\/li>\n<li>DARES, \u00ab Quels sont les salari\u00e9s les plus touch\u00e9s par les accidents du travail en 2019 ? \u00bb, minist\u00e8re du Travail (France).<\/li>\n<li>Formules relev\u00e9es dans la presse fran\u00e7aise d\u2019octobre 2026. Sur cette m\u00e9canique de d\u00e9fense de la police, voir Gwenola Ricordeau, \u00ab La police et sa violence : deux ou trois choses que je sais d\u2019elles \u00bb, <em>Problematik<\/em>, 19 octobre 2026.<\/li>\n<li>Fanon, <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>, op. cit., chap. I, premi\u00e8re phrase.<\/li>\n<li><\/li>\n<li><\/li>\n<li><\/li>\n<li><\/li>\n<li><\/li>\n<li>BX1, \u00ab Les Jeunes FGTB demandent des comptes \u00e0 Bernard Quintin et Philippe Close apr\u00e8s la manifestation du 9 octobre \u00bb, octobre 2026.<\/li>\n<li>Reuters, \u00ab Protesters clash with police in Brussels as unions and students march \u00bb, 9 octobre 2026.<\/li>\n<li>Soirmag, \u00ab Des journalistes de la RTBF malmen\u00e9s lors de la manifestation nationale \u00bb, 9 octobre 2026.<\/li>\n<li>Euronews, \u00ab Belgique : neuf mineurs arr\u00eat\u00e9s lors de heurts pr\u00e8s de Bruxelles-Midi \u00bb, 13 octobre 2026.<\/li>\n<li>BX1, \u00ab \u201cDes jeunes poursuivis, nass\u00e9s, gaz\u00e9s, matraqu\u00e9s et arr\u00eat\u00e9s\u201d : quatre collectifs appellent \u00e0 une nouvelle mobilisation lundi \u00bb, 7 juin 2026.<\/li>\n<li>Cathy Lisa Schneider, \u00ab Police Power and Race Riots in Paris \u00bb, <em>Politics &amp; Society<\/em>, vol. 36, n\u00b0 1, 2008.<\/li>\n<li>Magda Boutros, \u00ab \u201cPests not gangsters\u201d: Policing \u201cundesirables\u201d through racial dispersal in Paris \u00bb, <em>The British Journal of Criminology<\/em>, 23 juin 2026.<\/li>\n<li>Ricordeau, art. cit., d\u2019apr\u00e8s les chiffres du minist\u00e8re fran\u00e7ais de la Justice (19 octobre 2026) et le bilan publi\u00e9 par <em>L\u2019Obs<\/em> le 10 octobre 2026.<\/li>\n<li>, d\u2019apr\u00e8s <em>Lib\u00e9ration<\/em>, 11 octobre 2026.<\/li>\n<li><\/li>\n<li>Fanon, <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>, op. cit., chap. I.<\/li>\n<li><\/li>\n<li><\/li>\n<li><\/li>\n<li><\/li>\n<li>Neld\u00e9 C\u00e9dric Kossadoum, \u00ab Comment se manifeste la violence du colonis\u00e9 selon Frantz Fanon ? \u00bb, <em>La Revue Philo<\/em>, 5 avril 2026.<\/li>\n<li>Fanon, <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>, op. cit., chap. I.<\/li>\n<li><\/li>\n<li>Frantz Fanon, <em>Peau noire, masques blancs<\/em>, Paris, Seuil, 1952, conclusion.<\/li>\n<li>Fanon, <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>, op. cit., chap. I.<\/li>\n<li><\/li>\n<li><\/li>\n<li>, chap. V, \u00ab Guerre coloniale et troubles mentaux \u00bb.<\/li>\n<li><\/li>\n<li>Sur ce vocabulaire, voir G. Ricordeau, art. cit.<\/li>\n<li>Malcolm X, propos de 1964.<\/li>\n<li>Malcolm X, <em>The Ballot or the Bullet<\/em>, Cleveland, 3 avril 1964.<\/li>\n<li>Fanon, <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>, op. cit., chap. I.<\/li>\n<li>Malcolm X, discours de fondation de l\u2019Organisation de l\u2019unit\u00e9 afro-am\u00e9ricaine (OAAU), New York, 28 juin 1964.<\/li>\n<li>Makandal Speaks, \u00ab \u201cThe Ballot or the Bullet\u201d, le testament \u00e9lectoral de Malcolm X \u00bb, Bruxelles Panth\u00e8res, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=5211<\/li>\n<li><\/li>\n<li>Sadri Khiari, <em>Pour une politique de la racaille. Immigr\u00e9-e-s, indig\u00e8nes, jeunes de banlieue<\/em>, Paris, Textuel, 2006.<\/li>\n<li>Sur ces qualifications, voir G. Ricordeau, art. cit.<\/li>\n<li>\u00ab Malcolm X et les \u00e9meutes de Harlem \u00bb, Bruxelles Panth\u00e8res, <a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3450\">https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=3450<\/a><\/li>\n<li><\/li>\n<li>Bader Lejmi, \u00ab Malcolm X et le probl\u00e8me de la violence \u00bb, Bruxelles Panth\u00e8res, <a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=1363\">https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=1363<\/a><\/li>\n<li><\/li>\n<li>Sadri Khiari, <em>Malcolm X. Strat\u00e8ge de la dignit\u00e9 noire<\/em>, Paris, Amsterdam, 2013.<\/li>\n<li>Matthieu Renault, \u00ab Du pouvoir. Sur le \u201cMalcolm X\u201d de Sadri Khiari \u00bb, Bruxelles Panth\u00e8res, <a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4452\">https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4452<\/a><\/li>\n<li>Khiari, <em>Malcolm X. Strat\u00e8ge de la dignit\u00e9 noire<\/em>, op. cit.<\/li>\n<li>Sadri Khiari, \u00ab Pour une politique de la racaille \u00bb, Bruxelles Panth\u00e8res, <a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4975\">https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=4975<\/a> ; voir aussi S. Khiari, <em>Pour une politique de la racaille<\/em>, op. cit.<\/li>\n<li><\/li>\n<li>Malcolm X, <em>Message to the Grass Roots<\/em>, Detroit, 10 novembre 1963.<\/li>\n<li>Fanon, <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>, op. cit., chap. I.<\/li>\n<li><\/li>\n<li>Malcolm X, <em>Message to the Grass Roots<\/em>, op. cit.<\/li>\n<li>Fanon, <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>, op. cit., chap. III, \u00ab M\u00e9saventures de la conscience nationale \u00bb.<\/li>\n<li>Bashir Abu-Manneh, \u00ab \u00c0 qui appartient l\u2019h\u00e9ritage de Frantz Fanon ? Relire <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em> \u00bb, <em>Contretemps<\/em>, 15 d\u00e9cembre 2025.<\/li>\n<li>Fanon, <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>, op. cit., chap. III.<\/li>\n<li>, chap. II, \u00ab Grandeur et faiblesses de la spontan\u00e9it\u00e9 \u00bb.<\/li>\n<li>, chap. I.<\/li>\n<li>Hannah Arendt, <em>On Violence<\/em>, New York, Harcourt, Brace &amp; World, 1970.<\/li>\n<li>Alberto Castelli, \u00ab Liberation through violence in Fanon\u2019s <em>The Wretched of the Earth<\/em>: historical and contemporary criticisms \u00bb, 2022.<\/li>\n<li>Abu-Manneh, art. cit.<\/li>\n<li>Jean-Paul Sartre, pr\u00e9face \u00e0 F. Fanon, <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>, op. cit.<\/li>\n<li><\/li>\n<li><\/li>\n<li>Genevi\u00e8ve Fabre et Naaman Kessous, \u00ab Frantz Fanon et la r\u00e9volte noire \u00bb, <em>Le Monde diplomatique<\/em>, d\u00e9cembre 1971.<\/li>\n<li>C\u00e9cile Lavergne, \u00ab La violence comme praxis r\u00e9volutionnaire chez Frantz Fanon. La fabrique subjective d\u2019un homme nouveau ? \u00bb, Europhilosophie, OpenEdition Books.<\/li>\n<li>Fanon, <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>, op. cit., chap. I.<\/li>\n<li>Fanon, <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>, op. cit.<\/li>\n<li><\/li>\n<li>Ces trois images, comme la critique du \u00ab mod\u00e8le allemand \u00bb et de la nostalgie d\u2019une police d\u2019autrefois, sont emprunt\u00e9es \u00e0 G. Ricordeau, art. cit.<\/li>\n<li>Fanon, <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>, op. cit.<\/li>\n<li>, chap. IV, \u00ab Sur la culture nationale \u00bb.<\/li>\n<li>France Culture, \u00ab La violence : d\u00e9truire la maison du ma\u00eetre \u00bb, <em>Avec philosophie<\/em>.<\/li>\n<li>Fanon, <em>Les Damn\u00e9s de la terre<\/em>, op. cit., chap. I.<\/li>\n<\/ol>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par tous les moyens n\u00e9cessaires Fanon, Malcolm X et la r\u00e9volte de la jeunesse bruxelloise Nordine Sa\u00efdi \u2014 Octobre 2026 \u00ab Le monde colonial est un monde manich\u00e9iste. Il ne suffit pas au colon de limiter physiquement, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019aide de sa police et de sa gendarmerie, l\u2019espace du colonis\u00e9. 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