{"id":818,"date":"2012-09-16T19:05:15","date_gmt":"2012-09-16T18:05:15","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=818"},"modified":"2013-11-11T19:11:20","modified_gmt":"2013-11-11T18:11:20","slug":"quon-ne-dise-plus-jamais-quil-ne-sest-rien-passe-a-sabra-et-chatila","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=818","title":{"rendered":"Qu\u2019on ne dise plus jamais qu\u2019il ne s\u2019est rien pass\u00e9 \u00e0 Sabra et Chatila"},"content":{"rendered":"<div>\n<div>\n<h2><a href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/sabra-shatila-2010.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-large wp-image-819 alignright\" alt=\"sabra-shatila-2010\" src=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/sabra-shatila-2010-1024x671.jpg\" width=\"475\" height=\"311\" srcset=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/sabra-shatila-2010-1024x671.jpg 1024w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/sabra-shatila-2010-300x197.jpg 300w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/sabra-shatila-2010-768x504.jpg 768w, https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/wp-content\/uploads\/2013\/11\/sabra-shatila-2010.jpg 1057w\" sizes=\"(max-width: 475px) 100vw, 475px\" \/><\/a><\/h2>\n<h2><a href=\"http:\/\/www.afrique-asie.fr\/nous-ecrire\/70-points-chauds\/3698-nommer-l-innomable.html\">Nommer l\u2019innomable<\/a><\/h2>\n<div>Par : Samy Abtroun<\/div>\n<div>\n<p>Jacques-Marie Bourget<\/p>\n<\/div>\n<p><strong>Sabra et Chatila\u00a0: deux camps palestiniens de Beyrouth-Ouest qui, il y a trente ans, basculaient dans l\u2019horreur. Et qui n\u2019\u00e9voquent plus grand-chose\u00a0: h\u00e9ro\u00efnes de roman pour les plus jeunes, vague souvenir pour les autres\u2026 Il \u00e9tait temps que J.-M. Bourget et M. Simon secouent les ossuaires gisant dans les m\u00e9moires.<\/strong><\/p>\n<h2><strong><!--more--><\/strong><\/h2>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><em>Sabra et Chatila, au c\u0153ur du massacre<\/em> <sup>(1)<\/sup>, qui para\u00eet ce mois-ci, ram\u00e8ne son lecteur, en texte et images, dans ce qui reste l\u2019un des \u00e9pisodes les plus sordides de l\u2019Histoire. Dans la nuit du 16\u00a0septembre 1982 jusqu\u2019au matin du 18 \u2013 plus de quarante heures \u2013, entre 100 et 200 hommes exterminent b\u00e9b\u00e9s, femmes, enfants, vieillards, hommes. Une boucherie, un \u00e9quarrissage m\u00e9thodique avec ce qu\u2019il faut de lames, de haches, de sabres. Ici, rappelle une boutade qui ne fait rire personne, \u00ab\u00a0<em>un bon Palestinien est un Palestinien mort\u00a0<\/em>\u00bb.<br \/>\nPartis au Liban pour le quotidien fran\u00e7ais <em>VSD<\/em>, le journaliste Jacques-Marie Bourget et le photographe Marc Simon sont les premiers reporters pr\u00e9sents sur les lieux. Nous sommes le 17\u00a0septembre, dans l\u2019apr\u00e8s-midi. Ils p\u00e9n\u00e8trent dans les ruelles\u00a0: sur les visages des r\u00e9fugi\u00e9s, l\u2019incompr\u00e9hension cr\u00e9pite aussi fort que les mitrailleuses. \u00ab\u00a0<em>Des femmes, des vieux, des gosses qui semblent tourner dans un labyrinthe invisible. Les yeux sont noirs et les m\u00e2choires serr\u00e9es. \u00c9trangement ces \u00eatres perdus ne cherchent pas \u00e0 nous arr\u00eater, \u00e0 nous parler ou nous demander de l\u2019aide. Ils sont comme ces t\u00e9moins devenus muets apr\u00e8s avoir en avoir trop vu.<\/em>\u00a0\u00bb L\u2019horreur est l\u00e0, mais elle se cache derri\u00e8re les murs.\u00a0Tragique pressentiment.<br \/>\nCar de retour au camp le lendemain, t\u00f4t le matin, ils d\u00e9couvrent les cadavres. Comme tir\u00e9e \u00e0 bout portant, cette barbarie a d\u00e9figur\u00e9 tout ce qui ressemble, de pr\u00e8s ou de loin, \u00e0 de la vie. \u00ab\u00a0<em>Une femme enceinte \u00e9ventr\u00e9e, un petit gar\u00e7on coup\u00e9 en deux, un lambeau de chair retenant encore l\u2019autre moiti\u00e9 du corps. Nous avan\u00e7ons. Chaque maison a \u00e9t\u00e9 salle de torture avant d\u2019\u00eatre un tombeau. L\u2019\u00e9pouvante\u00a0? C\u2019est bien \u00e7a. L\u2019\u00e9pouvante. Elle nous fait oublier l\u2019odeur, les insectes rest\u00e9s seuls vivants, les liquides et le sang.<\/em>\u00a0\u00bb Entre les monceaux de chair qu\u2019ils voient et les autres qui sont d\u00e9j\u00e0 enfouis \u2013 vivants parfois \u2013, les morts se comptent par dizaines, centaines, milliers.<br \/>\nL\u2019abomination est l\u00e0 comme sur un corps nu qui saigne \u00e0 chaque page. \u00ab\u00a0<em>Le journaliste est le comptable de la mort des autres<\/em>\u00a0\u00bb, \u00e9crit pudiquement Bourget. Au bout de 150 feuilles, on a une mare de sang dans les mains. L\u2019Occident s\u2019\u00e9meut poliment, pas m\u00eame ce qu\u2019il faut. Il a la t\u00eate ailleurs\u00a0: sur le rocher de Monaco, Grace Kelly a succomb\u00e9 le 14\u00a0septembre d\u2019un accident de voiture. La princesse \u00e9tait trop belle pour qu\u2019on d\u00e9pense ses larmes ailleurs. Mille, 2\u00a0000, 5\u00a0000 morts dans les camps\u00a0? La belle affaire\u00a0! Les records de vente des journaux sont sur la mythique CD\u00a037, la route de <em>La Main au collet, <\/em>le film d\u2019Hitchcock o\u00f9 la belle Grace est l\u2019h\u00e9ro\u00efne\u00a0: la Rover de la d\u00e9funte fume encore. Et puis, \u00e0 Sabra et Chatila, on ne pleure pas. On n\u2019a plus de larmes, plus d\u2019yeux, plus de t\u00eate d\u2019ailleurs.<br \/>\nBourget prend des notes, \u00e9crit les d\u00e9tails, ce que les rescap\u00e9s lui disent, ce que les morts lui hurlent. Simon confirme photos \u00e0 l\u2019appui, changeant de pellicules comme si elles lui br\u00fblent les doigts \u2013 de peur qu\u2019un soldat lui prenne son appareil. La r\u00e9alit\u00e9 est si limpide qu\u2019on a mal de la lire. \u00ab\u00a0<em>Les t\u00eates \u00e9clat\u00e9es et \u00e9carlates, violettes du sang inject\u00e9 en h\u00e9matome, semblent s\u2019\u00eatre \u00e9loign\u00e9es du corps comme celles des femmes girafes. \u00c9crites dans la poussi\u00e8re nous voyons les traces de ce qui s\u2019est pass\u00e9 ici. Les tueurs ont tra\u00een\u00e9 leurs victimes, pieds et mains li\u00e9s par du fil de fer, le c\u00e2ble d\u2019acier pass\u00e9 autour des cous. D\u2019une poutre pend un crochet comme celui d\u2019un boucher.\u00a0<\/em>\u00bb<br \/>\nMais qui sont ces bouchers\u00a0? Des phalangistes chr\u00e9tiens avides de venger le pr\u00e9sident libanais Bachir Gemayel assassin\u00e9 deux jours plus t\u00f4t, des miliciens des Forces libanaises, des troupes mixtes musulmanes et chr\u00e9tiennes. On parle aussi de l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne, de son unit\u00e9 d\u2019\u00e9lite. Les haines sont bouillantes, on tue comme on respire. Puis la v\u00e9rit\u00e9 appara\u00eet comme sortie d\u2019outre-tombe. \u00ab\u00a0<em>Punais\u00e9 sur un mur de l\u2019immeuble qui fut donc le QG de Sharon, nous d\u00e9couvrons \u00e9bahis un plan de bataille. Une carte de Beyrouth, marqu\u00e9e d\u2019un r\u00e9seau de fl\u00e8ches et d\u2019inscriptions, ne laisse aucune place au doute\u00a0: l\u2019envahissement de Sabra et Chatila, contrairement \u00e0 ce qu\u2019affirme le gouvernement isra\u00e9lien, a \u00e9t\u00e9 programm\u00e9.\u00a0<\/em>\u00bb<br \/>\nSur cette partie d\u00e9chiquet\u00e9e du Liban, l\u2019Occident blanc continue, lui, de marcher droit dans ses bottes, sous la passivit\u00e9 criminelle de la communaut\u00e9 internationale. Ce massacre n\u2019a pu se faire sans la complicit\u00e9 de la Force multinationale, explique le journaliste. Les soldats am\u00e9ricains, fran\u00e7ais et italiens, garants de la s\u00e9curit\u00e9 des populations civiles, se retirent en effet le 11\u00a0septembre. \u00ab\u00a0<em>En trois semaines de cantonnement \u00e0 Beyrouth <\/em>[ils]<em> ont totalement d\u00e9mont\u00e9 les d\u00e9fenses de la ville. Les mines ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9samorc\u00e9es, les barricades, les pi\u00e8ges et chevaux de frise \u00e9limin\u00e9s. Un m\u00e9ticuleux m\u00e9nage qui a permis aux Isra\u00e9liens d\u2019investir la ville avec une qui\u00e9tude de p\u00e9cheurs \u00e0 la ligne.<\/em>\u00a0\u00bb Le 22\u00a0septembre, des dizaines de Palestiniens, attach\u00e9s comme des b\u00eates, sont encore charg\u00e9s sur des camions pour des destinations inconnues. Ces rafles ont lieu devant les b\u00e9rets rouges de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise. En toute qui\u00e9tude.<br \/>\nDans cette chronologie bouleversante d\u2019authenticit\u00e9, on suit pas \u00e0 pas le p\u00e9riple de ces t\u00e9moins, se cachant presque derri\u00e8re eux pour \u00e9viter de trop regarder\u00a0: \u00ab\u00a0<em>les nuits en pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es<\/em>\u00a0\u00bb, la peur, une roquette qui tombe \u00e0 trois m\u00e8tres et qui oublie d\u2019exploser, la vie en pointill\u00e9, Coco le perroquet qui imite les sifflements d\u2019obus (enlev\u00e9 puis lib\u00e9r\u00e9 sans ran\u00e7on, il livrera la nature de ses ravisseurs en copiant leur accent), les gosses de la rue puis la rue sans gosses, l\u2019effroi, la carte d\u2019identit\u00e9 perdue par un militaire h\u00e9breu, les traces de bulldozer, la cruaut\u00e9 et, pire que tout, cette d\u00e9vastation qui d\u00e9gouline sur les visages horrifi\u00e9s des victimes. <em>\u00ab\u00a0Ils avaient d\u00fb en faire des saloperies, ces Palestiniens, pour se faire saquer comme \u00e7a\u00a0\u00bb, <\/em>l\u00e2che un soldat\u00a0porteur de l\u2019\u00e9cusson tricolore.<br \/>\nIl aura fallu attendre trente ann\u00e9es, au cours desquelles la \u00ab\u00a0<em>v\u00e9rit\u00e9 s\u2019est enray\u00e9e comme un mot qui refuse de sortir\u00a0<\/em>\u00bb, pour p\u00e9n\u00e9trer les affres d\u2019une trag\u00e9die dont l\u2019ampleur est d\u2019autant plus insupportable que ce massacre est pass\u00e9 dans les oubliettes de l\u2019Histoire. Non sans l\u2019aide d\u2019une presse aveugle qui, prise dans ses \u00e9motions pu\u00e9riles et ses nombrils d\u00e9mesur\u00e9s, estime aussit\u00f4t que ce crime est r\u00e9solu, pointant l\u2019Arm\u00e9e du Liban Sud. Rien de bien m\u00e9chant en somme. \u00ab\u00a0<em>La presse n\u2019est pas seulement un m\u00e9tier, mais une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre et de batailler contre l\u2019injustice<\/em>, veut corriger le journaliste [\u2026] <em>Si d\u00e9noncer ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00e0 Sabra et Chatila, et aussi la traque faite depuis un si\u00e8cle \u00e0 un peuple, conduit \u00e0 \u00eatre injuri\u00e9\u2026 il faut s\u2019en moquer et continuer de montrer et d\u2019\u00e9crire. Laisser les aveugles \u00e0 la s\u00e9cheresse de leurs yeux.\u00a0<\/em>\u00bb<br \/>\nIl est des minutes de silence qui comptent. Il faudrait sans doute bien plus d\u2019une minute pour ces morts-l\u00e0. Tant que ce crime imprescriptible restera impuni \u2013 le Liban a interdit toute poursuite des tueurs \u2013 ces morts-l\u00e0 ne pourront pas reposer en paix ni ne devront nous laisser reposer en paix. En convoquant notre m\u00e9moire collective, Jacques-Marie Bourget et Marc Simon nous flanquent leurs pages comme autant de claques. Maintenant qu\u2019elles cinglent contre nos t\u00eates, qu\u2019on ne dise plus jamais qu\u2019il ne s\u2019est rien pass\u00e9 \u00e0 Sabra et Chatila.<\/p>\n<p><sup>(1)<\/sup> <em>Sabra et Chatila, au c\u0153ur du massacre, <\/em>Jacques-Marie Bourget, photographies de Marc Simon, \u00c9d. \u00c9rick Bonnier, coll. Encre d\u2019Orient, 2012, 150 p., 21\u00a0euros.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.afrique-asie.fr\/component\/phocadownload\/category\/2-prive.html?download=5:art3\" target=\"_self\">T\u00e9l\u00e9chargez gratuitement l\u2019article en pdf<\/a><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignright\" alt=\"https:\/\/fbcdn-sphotos-f-a.akamaihd.net\/hphotos-ak-snc7\/487541_438769432832295_720217311_n.jpg\" src=\"https:\/\/fbcdn-sphotos-f-a.akamaihd.net\/hphotos-ak-snc7\/487541_438769432832295_720217311_n.jpg\" \/><\/p>\n<div id=\"milieu\">\n<div id=\"texte_article\">\n<div>\n<div>\n<div>\n<h2><a href=\"http:\/\/www.afrique-asie.fr\/nous-ecrire\/70-points-chauds\/3699-au-coeur-du-massacre.html\"> Au coeur du massacre<\/a><\/h2>\n<\/div>\n<div id=\"contenu_article\">\n<p>Lisez en exclusivit\u00e9 les bonnes feuilles du livre de Jacques-Marie Bourget et Marc Simon : Sabra et Chatila, au coeur du massacre. Editions Erick Bonnier, coll. Encre d\u2019Orient, 2012, 150 pp, 21 euros.<\/p>\n<p><strong>Vivants parmi les morts<\/strong><\/p>\n<p>Avec calme et lenteur, sans moteur qui mitraille, Marc prend des photos et moi des notes. Par peur que ne surgissent un soldat ou un milicien qui veuille lui saisir son Nikon, il ne prend que quatre ou cinq vues sur une m\u00eame pellicule avant de la cacher dans son pantalon, et d\u2019en mettre une nouvelle en place. Nous sommes comme ces flics de la police scientifique quand ils s\u2019installent sur la sc\u00e8ne du crime. Surtout bien voir, \u00e9crire les d\u00e9tails, ne rien oublier. Qui va nous croire\u00a0? Puis l\u2019esprit s\u2019\u00e9chauffe. Il d\u00e9raille pour laisser place \u00e0 un cerveau qui, pour \u00e9viter de disjoncter, commute sur le mode du pilotage automatique. On se voit maintenant agir comme si l\u2019on \u00e9tait un autre. Je deviens deux pour que l\u2019un t\u00e9moigne pour le compte de son double.<\/p>\n<p>Avec Marc, instinctivement, nous adoptons le comportement prescrit d\u00e8s que l\u2019on p\u00e9n\u00e8tre dans une chapelle ardente, les mots rares et la voix basse\u00a0: \u00ab\u00a0<em>\u00c0 droite, \u00e0 gauche, regarde l\u00e0\u2026<\/em>\u00a0\u00bb Le camp semble vide, personne n\u2019appara\u00eet aux portes, rien ne bouge. Nous avan\u00e7ons d\u2019une cinquantaine de m\u00e8tres. C\u2019est une famille qui a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e alors qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 table, sans doute mercredi soir, les corps sont d\u00e9j\u00e0 d\u00e9compos\u00e9s. Le p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9 au couteau, la m\u00e8re aussi, viol\u00e9e et les seins coup\u00e9s. Les adolescents sont morts d\u2019une balle, un b\u00e9b\u00e9 a \u00e9t\u00e9 \u00e9cras\u00e9 \u00e0 coups de marteau, de parpaing ou de crosse.<\/p>\n<p>Quelques m\u00e8tres encore, devant un mur perc\u00e9 d\u2019une fen\u00eatre orn\u00e9e d\u2019une grille de fer forg\u00e9, six hommes ont \u00e9t\u00e9 fusill\u00e9s. La sc\u00e8ne para\u00eet copi\u00e9e du <em>Dos de mayo<\/em> de Goya, comme si la mani\u00e8re du peloton d\u2019ex\u00e9cution \u00e9tait r\u00e9gie par des r\u00e8gles \u00e9ternelles\u2026 Nous sommes presque soulag\u00e9s, voil\u00e0 des morts ordinaires, ils ont eu le privil\u00e8ge d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la mort par torture. \u00c0 suivre, c\u2019est une femme, viol\u00e9e encore, dont le corps gonfle \u00e0 la chaleur du jour sur le sol de son poulailler. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de sa maison, d\u2019autres morts. Une femme enceinte \u00e9ventr\u00e9e, un petit gar\u00e7on coup\u00e9 en deux, un lambeau de chair retenant encore l\u2019autre moiti\u00e9 du corps.<\/p>\n<p>Nous avan\u00e7ons. Chaque maison a \u00e9t\u00e9 salle de torture avant d\u2019\u00eatre un tombeau. L\u2019\u00e9pouvante\u00a0? C\u2019est bien \u00e7a. L\u2019\u00e9pouvante. Elle nous fait oublier l\u2019odeur, les insectes rest\u00e9s seuls vivants, les liquides et le sang.<\/p>\n<p>Au sud de Chatila devait exister une minuscule ferme\u00a0: deux chevaux blancs ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s dans l\u2019appentis \u00e0 moiti\u00e9 ouvert qui leur servait d\u2019\u00e9curie. Retenue par ses v\u00eatements dans les \u00e9pines d\u2019un fil barbel\u00e9, une vieille femme est morte debout. Tu\u00e9e et accroch\u00e9e comme un Christ sans croix. Par terre, en plusieurs endroits et jusqu\u2019\u00e0 Sabra, qui semble \u00eatre un peu moins martyris\u00e9 que Chatila, nous retrouvons des emballages militaires vides. Ils contiennent tous une br\u00e8ve notice r\u00e9dig\u00e9e en h\u00e9breu.<\/p>\n<p>\u00c0 vingt m\u00e8tres de cette morte debout, encore dress\u00e9e, deux pyramides de corps d\u2019enfants. Les petits gar\u00e7ons d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les petites filles de l\u2019autre, un tri comme la s\u00e9paration des sexes sur les bancs de l\u2019\u00e9glise. \u00c0 leur arri\u00e8re, comme on le fait \u00e0 une noix de coco, les cr\u00e2nes ont \u00e9t\u00e9 ouverts \u00e0 la hache. Mais les bourreaux, pourtant des hommes d\u2019ordre, ont oubli\u00e9 dans la poussi\u00e8re les cadavres de deux petites filles. L\u2019une porte un ruban dans les cheveux, une jolie robe rose en lainage et ses pieds sont nus. Ses yeux sont ouverts vers le ciel auquel elle n\u2019a pas eu le temps de croire. Nous sommes des mutants, ce que nous voyons d\u00e9truit ce que nous \u00e9tions en arrivant ici alors que nous ne pouvions imaginer l\u2019enfer \u00e0 port\u00e9e de taxi. De compter et de voir sans que nul ne nous d\u00e9range, soldats qui vont \u00ab\u00a0aux r\u00e9sultats\u00a0\u00bb apr\u00e8s le tir sur la cible. Comme si ces morts nous appartenaient, qu\u2019ils \u00e9taient les n\u00f4tres\u2026 Jusqu\u2019\u00e0 ce jour, nous n\u2019avions jamais c\u00f4toy\u00e9 d\u2019aussi pr\u00e8s les fronti\u00e8res de ce que les hommes peuvent quand ils d\u00e9cident d\u2019\u00eatre barbares. Quand ils se mettent au crime comme \u00e0 une activit\u00e9 ordinaire, avec la conscience professionnelle et la m\u00e9ticulosit\u00e9 de l\u2019exemplaire travailleur qui va au charbon. Nous croyions impossibles ces images, la mort des camps. Mais nous y sommes. Au centre d\u2019un mal qu\u2019on ne pensait jamais croiser ailleurs que dans les pages de livres d\u2019Histoire. Nous faisons face \u00e0 l\u2019\u0153uvre de tortionnaires syst\u00e9matiques, ayant accompli dans l\u2019all\u00e9gresse le crime comme un devoir. Une \u00e9puration qui doit leur m\u00e9riter le ciel sans m\u00eame passer par la case r\u00e9demption. Fiers, ces miliciens ont sign\u00e9 leur \u0153uvre comme des artistes en laissant leur griffe sur les murs. \u00ab\u00a0<em>George, Maroun, Michel sont pass\u00e9s par ici. Vive les Phalanges.<\/em>\u00a0\u00bb C\u2019est aussi une succession de phrases o\u00f9 le sexe se m\u00eale \u00e0 la scatologie. Et encore, r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, des \u00ab\u00a0<em>Bachir est mort et vous vous \u00eates vivants\u00a0<\/em>\u00bb.<\/p>\n<p>Au milieu de l\u2019\u00e9quarrissage pour tous, pourquoi ne pas pleurer\u00a0? Le seul geste qui appara\u00eet possible et qui a le m\u00e9rite du silence, celui qui accompagne les vraies douleurs. Je vois Marc baisser la t\u00eate et tous les deux partageons une honte qui nous tombe dessus. Honte pour l\u2019humanit\u00e9. Honte pour ces dirigeants, les \u00ab\u00a0n\u00f4tres\u00a0\u00bb, qui ont sign\u00e9 la promesse que ce massacre n\u2019arriverait jamais. \u00c0 savoir et \u00e0 se souvenir\u00a0: martel\u00e9e aux enclumes de Harvard et de l\u2019ENA, la parole du \u00ab\u00a0Blanc\u00a0\u00bb ne p\u00e8se que le poids du postillon qui l\u2019accompagne. Accessoire de carnaval, notre masque d\u2019hommes de l\u2019Ouest est un grimage de monstre.<\/p>\n<p><strong>Il ne s\u2019est rien pass\u00e9 \u00e0 Sabra et Chatila<\/strong><\/p>\n<p>Le temps, celui v\u00e9cu au sein d\u2019un massacre, est universel, il ne peut se mesurer, la pendule est p\u00e9trifi\u00e9e. Toujours seuls dans cette ville bricol\u00e9e, une morgue le ventre au soleil, il y a pr\u00e8s de deux heures que nous divaguons dans les camps de Sabra et Chatila. Seuls vivants parmi les morts. Plus bas, aux abords de la Cit\u00e9 sportive, le stade qui borde les camps, nous voyons enfin un homme qui ne soit pas un cadavre. Un machiniste qui porte un uniforme militaire sans \u00e9cusson et une casquette kaki, et qui s\u2019applique aux commandes d\u2019une pelleteuse. Avec la concentration que requiert la ma\u00eetrise de l\u2019engin, le piocheur m\u00e9ticuleux a d\u00e9j\u00e0 creus\u00e9 une fosse dans laquelle il pousse des cadavres. Notre solitude est si surprenante, et inqui\u00e9tante, qu\u2019une id\u00e9e se fixe dans nos t\u00eates\u00a0: et si, avec assez de temps et l\u2019absence de t\u00e9moins, il devenait possible \u00e0 ceux qui ont planifi\u00e9 l\u2019\u00e9puration d\u2019effacer la r\u00e9alit\u00e9 de leur massacre\u00a0?<\/p>\n<p>Marc me dit\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Les photos exclusives, on s\u2019en fout. Il faut que le monde entier voie ce que nous avons sous les yeux.<\/em>\u00a0\u00bb La r\u00e9alit\u00e9 est que nous ne sommes que des Lilliputiens du journalisme, des riens de la profession. Notre seul t\u00e9moignage n\u2019a aucune chance d\u2019alerter, d\u2019indigner le monde. Stakhanovistes du cadavre, les \u00e9radicateurs peuvent enfouir les corps et affirmer qu\u2019il ne s\u2019est rien pass\u00e9 ici\u2026 Sommes-nous en train d\u2019imaginer des b\u00eatises\u00a0?<\/p>\n<p>Je r\u00e9ponds \u00e0 Marc\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Continue de faire des photos. Je vais aller au milieu de la grande avenue arr\u00eater les gens. Si jamais quelqu\u2019un passe encore l\u00e0.<\/em>\u00a0\u00bb Apr\u00e8s un quart d\u2019heure pass\u00e9 en sentinelle, une Renault 4 appara\u00eet sur ce qui reste du macadam napp\u00e9 de gravats. Le conducteur est seul. La trentaine, d\u2019un blond un peu roux, il porte une blouse blanche. Sa petite voiture porte un sigle de l\u2019ONU. Il s\u2019arr\u00eate. Je vois un badge \u00e0 sa poitrine\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Save the Children<\/em>\u00a0\u00bb. Il me dit\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Je suis danois, j\u2019appartiens \u00e0 l\u2019Unicef. \u2013 Venez. C\u2019est atroce. Le camp est couvert de morts. \u2013 Est-ce qu\u2019il y a des enfants\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Sa r\u00e9flexion est si d\u00e9sarmante qu\u2019elle me donne envie de rire. Ce fonctionnaire exemplaire a si bien int\u00e9gr\u00e9 la norme de son agence, l\u2019essence de sa mission, le sort des enfants, que son arithm\u00e9tique semble incapable de compter autre chose que des corps de gosses. Il me suit et je me sens plus l\u00e9ger\u00a0: \u00ab\u00a0<em>\u00c7a y est, l\u2019ONU est au courant\u2026<\/em>\u00a0\u00bb Rien que quelques pas, cinquante m\u00e8tres, et l\u2019homme du Nord est d\u00e9j\u00e0 incapable d\u2019additionner ses victimes. Et des tortur\u00e9s, des d\u00e9pec\u00e9s, des d\u00e9coup\u00e9s. Le sauveur de la jeunesse est en panne de calcul. Subitement, comme l\u2019\u0153il du cyclone enl\u00e8ve la maison tout enti\u00e8re, notre t\u00e9moin, notre arbitre de l\u2019ONU, est aspir\u00e9 par la peur. Voit et ne peut croire. Il balbutie des sons incompr\u00e9hensibles et part, courant et battant des bras comme un oiseau blanc trop lourd pour s\u2019envoler. Sa t\u00eate hoche d\u2019avant en arri\u00e8re selon une m\u00e9canique qui, en temps ordinaire, vous conduit \u00e0 l\u2019asile.<\/p>\n<p>Sur la route, je retourne \u00e0 ma besogne d\u2019indicateur de massacre. Arrive une autre auto. Une am\u00e9ricaine comme il en roule \u00e0 Hollywood. Elle est lourde et noire. Du geste imp\u00e9ratif de l\u2019agent, je fais \u00ab\u00a0stop\u00a0\u00bb. De la limousine descendent Alain Mingam, un photographe fran\u00e7ais de l\u2019agence Gamma et une \u00e9quipe d\u2019Antenne 2 compos\u00e9e de Daniel Bilalian et du cameraman Jacques Douay. Bilalian, \u00e7a saute aux yeux, fait la gueule. Sans doute parce qu\u2019\u00e0 Paris il vient d\u2019\u00eatre d\u00e9barqu\u00e9 de la pr\u00e9sentation du journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9. Se sent-il d\u00e9grad\u00e9 par son affectation au service des reportages\u00a0? L\u2019air conditionn\u00e9 et les lumi\u00e8res des studios lui manquent-ils\u00a0? Cette histoire de massacre semble, pour lui, \u00eatre d\u2019un ennuyeux. Douay est un autre homme. Le massacre, il entend le montrer. Il filme. Au-del\u00e0 des quelques minutes du JT, il enregistre pour la m\u00e9moire. Jusqu\u2019\u00e0 ce que \u00ab\u00a0Bil\u00a0\u00bb lance\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Bon, \u00e7a suffit, on en a assez comme \u00e7a.\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<p>Depuis la route, toujours attach\u00e9 de presse de l\u2019histoire, je continue de d\u00e9tourner les journalistes, ou t\u00e9moins passant sans rien voir. C\u00e9cit\u00e9 excusable sur cette avenue qui n\u2019est qu\u2019une tranch\u00e9e aveugle traversant le chaos. Dans la cohorte des m\u00e9dias, un Japonais manque de s\u2019\u00e9vanouir en poussant les sobres cris de Mishima \u00e0 l\u2019instant du sabre. Vers midi et demi, Paul-Marc Henry, ambassadeur de France, est le premier diplomate \u00e0 mettre ses escarpins dans la boue d\u2019ici, plut\u00f4t rouge. \u00c0 chaud, il peut rendre compte \u00e0 l\u2019\u00c9lys\u00e9e des cons\u00e9quences d\u2019un abandon, celui des Palestiniens par la France.<\/p>\n<p>Lors d\u2019un de mes allers et venues, retournant vers Marc, je d\u00e9couvre des friches d\u2019o\u00f9 sortent des bras, des troncs, des t\u00eates, des fesses. Des traces de bulldozer indiquent l\u2019origine de ces enterrements h\u00e2tifs. Pour ouvrir des br\u00e8ches dans les maisons, les assassins ont utilis\u00e9 un tractopelle, ensevelissant alors les familles entre les murs. \u00c0 la fois \u00e9cras\u00e9es et enterr\u00e9es vivantes.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.afrique-asie.fr\/component\/phocadownload\/category\/2-prive.html?download=7:livre\" target=\"_self\">T\u00e9l\u00e9chargez cet article \u00ab\u00a0bonnes feuilles\u00a0\u00bb en exclusivit\u00e9<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nommer l\u2019innomable Par : Samy Abtroun Jacques-Marie Bourget Sabra et Chatila\u00a0: deux camps palestiniens de Beyrouth-Ouest qui, il y a trente ans, basculaient dans l\u2019horreur. Et qui n\u2019\u00e9voquent plus grand-chose\u00a0: h\u00e9ro\u00efnes de roman pour les plus jeunes, vague souvenir pour les autres\u2026 Il \u00e9tait temps que J.-M. Bourget et M. Simon secouent les ossuaires gisant &#8230; <a title=\"Qu\u2019on ne dise plus jamais qu\u2019il ne s\u2019est rien pass\u00e9 \u00e0 Sabra et Chatila\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=818\" aria-label=\"En savoir plus sur Qu\u2019on ne dise plus jamais qu\u2019il ne s\u2019est rien pass\u00e9 \u00e0 Sabra et Chatila\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":819,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[21,6,28],"tags":[],"class_list":["post-818","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-anti-imperialisme","category-palestine-moyen-orient","category-racismes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/818","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=818"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/818\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":820,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/818\/revisions\/820"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/819"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=818"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=818"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=818"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}