{"id":990,"date":"2012-07-21T23:29:18","date_gmt":"2012-07-21T22:29:18","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=990"},"modified":"2013-11-11T23:31:51","modified_gmt":"2013-11-11T22:31:51","slug":"la-colonisation-a-commence-ici","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=990","title":{"rendered":"La colonisation a commenc\u00e9 ici"},"content":{"rendered":"<header class=\"entry-header\"><\/header>\n<div class=\"entry-content\">\n<div>\n<div><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" alt=\"http:\/\/lectures.revues.org\/docannexe\/image\/6259\/boo.gif\" src=\"http:\/\/lectures.revues.org\/docannexe\/image\/6259\/boo.gif\" \/><\/div>\n<div>Dans <a href=\"http:\/\/www.editionsladecouverte.fr\/catalogue\/index-Portrait_du_colonialiste-9782359250503.html\" target=\"_blank\" rel=\"external\"><em>Portrait du colonialiste<\/em><\/a>(La D\u00e9couverte, 2011), J\u00e9r\u00e9mie Piolat d\u00e9montre que les non-Occidentaux ne sont pas les seules victimes de la violence et des destructions du colonialisme. Bien au contraire\u00a0: pour que le capitalisme conqu\u00e9rant puisse triompher partout, il aura fallu que la spoliation fasse ses armes ici, contre les cultures populaires d\u2019Europe de l\u2019Ouest. Et les cons\u00e9quences de ce ravage se font encore douloureusement sentir, ici et aujourd\u2019hui. Entretien avec l\u2019auteur.<!--more--><img decoding=\"async\" id=\"il_fi\" alt=\"\" src=\"http:\/\/tub.rutube.ru\/thumbs-wide\/d6\/bc\/d6bc6823113e42c471fd81f2f3124854-1.jpg\" width=\"640\" height=\"360\" \/><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><strong> <em>CQFD<\/em>\u00a0: Dans ton livre, tu dis que la d\u00e9possession subie par les peuples colonis\u00e9s s\u2019est appuy\u00e9e sur une d\u00e9possession pr\u00e9alable des peuples occidentaux. Qu\u2019en est-il\u00a0? <\/strong><br \/>\n<strong><br \/>\n<\/strong><br \/>\n<strong>J\u00e9r\u00e9mie Piolat\u00a0:<\/strong>Je pose en fait cette question\u00a0: n\u2019est-ce pas le colonialisme qui est la matrice\u00a0? Il faut qu\u2019ait \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e la colonisation sous sa forme moderne pour qu\u2019aie pu se d\u00e9velopper le capitalisme. Le XVIe si\u00e8cle, avec la suppression des terres paysannes communes et la chasse aux sorci\u00e8res a, selon moi, fond\u00e9 l\u2019acte colonial moderne.Il peut se r\u00e9sumer en cinq \u00e9tapes\u00a0: 1) spoliation des terres communales\u00a0; 2) soumission de la terre aux demandes du march\u00e9\u00a0; 3) destruction du lien des peuples europ\u00e9ens avec la terre\u00a0; 4) destruction des cultures populaires, th\u00e9rapeutiques, artistiques, qui permettent de maintenir le lien entre les membres des communaut\u00e9s et le lien avec le monde vivant\u00a0; 5) instauration de la haine de soi, de sa culture, de son mode de vie.Sans cette s\u00e9rie de ravages, le d\u00e9veloppement capitaliste n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 concevable. Il fallait apprendre aux peuples \u00e0 m\u00e9priser tout ce que le capitalisme a besoin de ravager pour se d\u00e9velopper. La colonisation, sous sa forme moderne, a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e ici avant de s\u2019exporter avec les violences et les horreurs que l\u2019on sait.La destruction des sols et des \u00eatres qui \u00e9taient forc\u00e9s \u00e0 les travailler, aux Cara\u00efbes, par exemple, n\u2019aurait pu se produire sans le principe selon lequel la terre, le vivant, v\u00e9g\u00e9tal, animal ou humain, doivent \u00eatre soumis aux demandes du march\u00e9. Le march\u00e9 demande du sucre\u00a0? Soit. Les B\u00e9k\u00e9s utiliseront les terres carib\u00e9ennes pour produire exclusivement de la canne \u00e0 sucre et importeront pour cela autant d\u2019esclaves qu\u2019il le faut.<br \/>\nPour mettre \u00e0 disposition le vivant, il faut d\u2019abord le mettre \u00e0 distance. Cette mise \u00e0 distance a commenc\u00e9 ici. Et ses cons\u00e9quences sur nos vies actuelles sont terribles et terriblement ignor\u00e9es, impens\u00e9es.<br \/>\n<strong><br \/>\n<\/strong><br \/>\n<strong>C\u2019est l\u2019id\u00e9ologie colonialiste qui fait que l\u2019exploit\u00e9 europ\u00e9en se sent plus proche de son exploiteur que de l\u2019exploit\u00e9 colonis\u00e9 ou immigr\u00e9\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9crivain Albert Memmi, le po\u00e8te Aim\u00e9 C\u00e9saire et l\u2019essayiste Frantz Fanon nous ont appris que le crime colonial am\u00e8ne l\u2019opprim\u00e9 \u00e0 tenir le discours de l\u2019oppresseur. Ce processus a \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9 au m\u00eame moment o\u00f9 les peuples colonis\u00e9s ont enclench\u00e9 les luttes de lib\u00e9ration. Quelque chose chez les colonis\u00e9s d\u2019outre-mer s\u2019\u00e9tait donc maintenu debout malgr\u00e9 l\u2019horreur coloniale.<\/p>\n<p>Le m\u00eame processus ne s\u2019est pas vu en Europe de l\u2019Ouest. Le processus colonial moderne semble avoir mieux abouti ici. Il a d\u00e9truit presque totalement les cultures dont les peuples sont les auteurs et non les spectateurs. Les cultures des peuples non occidentaux colonis\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 \u00e9galement meurtries, mais pas int\u00e9gralement d\u00e9truites. Car une fois d\u00e9truites, est-il possible encore de se diff\u00e9rencier du colonisateur, du syst\u00e8me et de ceux qui en tirent profit\u00a0? Je pense que non. Cela explique que l\u2019exploit\u00e9 europ\u00e9en finisse par se sentir plus proche de son exploiteur que de l\u2019exploit\u00e9 colonis\u00e9 ou immigr\u00e9. Il n\u2019est rien d\u2019autre, en<br \/>\ntant que peuple, que ce que lui permettent d\u2019\u00eatre ses exploiteurs. Et chaque fois qu\u2019il commence \u00e0 reconqu\u00e9rir quelque chose, par exemple la solidarit\u00e9 ouvri\u00e8re, l\u2019\u00e9ducation mutualis\u00e9e, cela est vite recadr\u00e9 par les pouvoirs en place.<\/p>\n<p>Dans les anciennes colonies, le m\u00e9pris des \u00e9lites locales pour la culture \u00ab\u00a0arri\u00e9r\u00e9e\u00a0\u00bb de leurs peuples se cache derri\u00e8re un discours nationaliste et un vernis culturel de bon aloi. On retrouve la m\u00eame d\u00e9magogie dans une ville comme Marseille o\u00f9 le maire, qui pratique volontiers la pagnolade, s\u2019ent\u00eate \u00e0 effacer les cultures populaires locales.<br \/>\nJ\u2019\u00e9tais r\u00e9cemment invit\u00e9 \u00e0 intervenir dans une conf\u00e9rence sur le cinquanti\u00e8me anniversaire de l\u2019ind\u00e9pendance alg\u00e9rienne. \u00c0 mes c\u00f4t\u00e9s se trouvait un brillant \u00e9conomiste alg\u00e9rien vivant en France et militant pour les droits de l\u2019homme en Alg\u00e9rie. Avant que ne commence la conf\u00e9rence, en discutant dans le couloir, il a eu un mot que j\u2019ai trouv\u00e9 \u00e9trange.<br \/>\nQuelqu\u2019un lui demande\u00a0: <em>\u00ab\u00a0L\u2019Alg\u00e9rie est tomb\u00e9e bien bas, non\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em> L\u2019\u00e9conomiste r\u00e9pond\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Non. Nous \u00e9tions d\u00e9j\u00e0 en bas et nous le sommes rest\u00e9s.\u00a0\u00bb<\/em> Interpell\u00e9 par ces paroles, je lui demande\u00a0: <em>\u00ab\u00a0L\u2019Alg\u00e9rie \u00e9tait basse au d\u00e9but de l\u2019ind\u00e9pendance\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em> Et il me r\u00e9pond\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Oui, il y avait 90\u00a0% d\u2019analphab\u00e8tes.\u00a0\u00bb<\/em> Je lui pose une nouvelle question\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Et quand on ne sait pas lire et \u00e9crire, on ne pense pas\u00a0?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0L\u2019alphab\u00e9tisation est quand m\u00eame la base, non\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em>, r\u00e9pond-il.<\/p>\n<p>Pour moi il y a l\u00e0 la base d\u2019un raisonnement et d\u2019un m\u00e9pris tout colonial. Et je dis cela sans irrespect pour cet intellectuel, lettr\u00e9, professeur d\u2019universit\u00e9, qui fit par la suite un expos\u00e9 aussi rigoureux qu\u2019alarmant de la situation \u00e9conomique, sociale, politique, de l\u2019Alg\u00e9rie actuelle. Ce qu\u2019il y a de colonial dans ce raisonnement r\u00e9side en cela\u00a0: le fait de croire qu\u2019hors alphab\u00e9tisation, il n\u2019y a pas de pens\u00e9e, d\u2019id\u00e9es \u00e0 partir desquelles concevoir l\u2019avenir d\u2019un territoire, d\u2019un pays. \u00c0 mes yeux, l\u2019alphab\u00e9tisation \u2013 tout comme l\u2019informatisation ou tout autre apport technologique occidental \u2013 sans prise en compte, \u00e9coute, connaissance de la puissance des savoirs issus de la culture paysanne, entre autres orale, fonctionne forc\u00e9ment comme un rouleau compresseur vou\u00e9 \u00e0 sa stricte fonction d\u2019\u00e9crasement.<\/p>\n<p>Ce qui est dr\u00f4le et tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9lateur, c\u2019est que cet \u00e9conomiste opposant n\u2019a par ailleurs, lors de son expos\u00e9, cess\u00e9 de d\u00e9noncer le fait que l\u2019Alg\u00e9rie vive presque exclusivement de la rente p\u00e9troli\u00e8re (c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle soit d\u00e9pendante du point de vue alimentaire). Et il a \u00e9galement, \u00e0 juste titre encore, fait un bilan catastrophique de la politique alg\u00e9rienne des ann\u00e9es 1970 dite de <em>\u00ab\u00a0l\u2019industrie industrialisante<\/em>\u00a0[<a title=\"Politique volontariste men\u00e9e apr\u00e8s les ind\u00e9pendances, visant \u00e0 accomplir \u00e0\u00a0(...)\" href=\"http:\/\/www.cqfd-journal.org\/La-colonisation-a-commence-ici#nb1\" target=\"_blank\" rel=\"footnote\">1<\/a>] <em>\u00a0\u00bb<\/em>. Or cette politique, qui fut un \u00e9chec, fonctionne sur la m\u00eame base que l\u2019id\u00e9ologie selon laquelle il ne peut y avoir de pens\u00e9e, de r\u00e9servoir \u00e0 id\u00e9es dans le monde rural (majoritaire au moment de l\u2019ind\u00e9pendance) et ses cultures. Il faut donc le raser. Cela est une des raisons de la d\u00e9pendance actuelle de l\u2019Alg\u00e9rie en mati\u00e8re d\u2019alimentation.<\/p>\n<p>Quelle est l\u2019alternative \u00e0 l\u2019industrie industrialisante\u00a0? L\u2019agriculture dite \u00ab\u00a0verte\u00a0\u00bb non industrielle. Or, elle \u00e9tait l\u00e0, au moins partiellement, m\u00eame apr\u00e8s la colonisation. Une vraie d\u00e9colonisation aurait consist\u00e9 \u00e0 reconstruire \u00e0 partir des ressources culturelles du pays en accord avec le besoin \u00e9vident de tout pays\u00a0: l\u2019auto-suffisance alimentaire, donc la pr\u00e9servation de l\u2019environnement qui nourrit, et de ceux poss\u00e9dant le savoir pour assurer cette pr\u00e9servation en cultivant la terre. Or, ceux et celles qui \u00e9taient alors capables de donner des id\u00e9es relatives \u00e0 cette agriculture verte \u00e9taient les paysans, du moins dans les r\u00e9gions qui n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 totalement ravag\u00e9es par la colonisation.<br \/>\nJe ne dis pas que l\u2019Alg\u00e9rie aurait d\u00fb faire juste ce choix. Mais au moins, partiellement, partir de cet \u00e9l\u00e9ment paysan, rural, propre \u00e0 son territoire. Quelque chose a foir\u00e9, d\u00fb, selon moi, \u00e0 un h\u00e9ritage colonial des \u00e9lites minoritaires qui ont cadr\u00e9 la r\u00e9volution alg\u00e9rienne.<\/p>\n<p>En M\u00e9tropole, il existe aussi un m\u00e9pris tout colonial pour les cultures locales. Marseille \u00e9voque un m\u00e9lange entre les cultures ouvri\u00e8res et les cultures immigr\u00e9es r\u00e9centes et pass\u00e9es. Il y a l\u00e0 une mosa\u00efque d\u2019influences en mouvement permanent. Et ce qu\u2019on appelle spontan\u00e9ment les <em>\u00ab\u00a0cultures de quartier ou de rue\u00a0\u00bb<\/em> ne sont pas sans lien avec cette culture paysanne dont j\u2019ai parl\u00e9, puisqu\u2019elles en sont issues en termes de rythmes traditionnels, d\u2019aptitude \u00e0 la m\u00e9taphore, \u00e0 la rime, \u00e0 la danse, au chant, mais \u00e9galement de modes d\u2019organisation et de complicit\u00e9 sociale.<br \/>\nL\u2019effacement des cultures locales, \u00e0 la fois enracin\u00e9es et ouvertes, par les \u00e9lites locales est un ph\u00e9nom\u00e8ne assez g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. Je suis originaire du Sud-Est, de la vall\u00e9e de la Roya, et on y retrouve le m\u00eame m\u00e9pris quant aux d\u00e9cisions pour les quartiers, pour les paysages, pour le patrimoine \u00e9cologique, tout cela cach\u00e9 derri\u00e8re un \u00ab\u00a0sudisme\u00a0\u00bb de fa\u00e7ade\u00a0: la p\u00e9tanque, les expressions de langage cens\u00e9es typer celui qui les emploie, le pastis, etc. Je n\u2019ai rien contre, mais dans ce cadre, reconnaissons que la p\u00e9tanque et le reste sont aux pouvoirs m\u00e9diterran\u00e9ens europ\u00e9ens ce que les ap\u00e9ros saucisson-pinard sont \u00e0 d\u2019autres.<\/p>\n<p>Le m\u00e9pris pour les cultures dites de quartier est li\u00e9 \u00e0 la culture coloniale. Il y a eu un transfert th\u00e9orique et pratique du colonialisme d\u2019outre-mer sur les immigr\u00e9s\u00a0: contr\u00f4les de police au faci\u00e8s, contr\u00f4le des quartiers, march\u00e9 aux travailleurs. Les immigr\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 trait\u00e9s comme des possessions d\u2019outre-mer. Et leurs enfants sont trait\u00e9s comme des fellaghas. Le discours actuel sur les quartiers est quasiment le m\u00eame que celui tenu sur les quartiers alg\u00e9riens au d\u00e9but de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie.<\/p>\n<p>Les pouvoirs occidentaux sont porteurs d\u2019une mission\u00a0: la domination et l\u2019exploitation de la nature et de tout ce qui n\u2019est pas capable de lui r\u00e9sister technologiquement. La Chine l\u2019a compris. En ce sens, tout ce qui pourrait ralentir le magma capitaliste, toute culture populaire qui tend plus \u00e0 d\u00e9velopper le \u00ab\u00a0vivre avec\u00a0\u00bb que le vivre \u00ab\u00a0aux d\u00e9pens de\u00a0\u00bb devient un<br \/>\nennemi.<br \/>\n<strong><br \/>\n<\/strong><br \/>\n<strong>\u00c0 la p\u00e9riph\u00e9rie de l\u2019Europe, certaines cultures populaires r\u00e9sistent\u2026 <\/strong><\/p>\n<p>L\u2019Andalousie et le Mezzogiorno italien sont des r\u00e9gions limitrophes, au bord de l\u2019Europe occidentalis\u00e9e. Elles sont encore tr\u00e8s riches culturellement. M\u00eame \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du territoire appel\u00e9 \u00ab\u00a0France\u00a0\u00bb, il existe des poches de r\u00e9sistances\u00a0: la Bretagne, le Pays basque, et la Corse qui est un cas \u00e0 part. Ces trois \u00ab\u00a0pays\u00a0\u00bb ont encore leurs cultures propres, vivantes, dont une partie de la population est l\u2019actrice et l\u2019auteure. Ce sont trois r\u00e9gions qui n\u2019ont cess\u00e9 d\u2019\u00eatre en r\u00e9sistance. Au final, elles ont toujours une langue. Les chants polyphoniques corses sont encore vivants. Ils sont un signe pour le sud de la France de ce qui a pu \u00eatre perdu en termes de richesse artistique populaire, quand on entend la complexit\u00e9 de cet art traditionnel. Et c\u2019est pour cette raison qu\u2019ont pu se d\u00e9velopper et durer des mouvements de r\u00e9sistance y compris arm\u00e9s. Je ne fais pas ici l\u2019apologie de la lutte arm\u00e9e, mais il faut m\u00e9diter le fait que l\u00e0 o\u00f9 il y a culture populaire vivante, il y a du lien, une communaut\u00e9 qui prot\u00e8ge ses membres. Et de ce fait, naissent des modes de r\u00e9sistance aux choix nationaux qui peuvent obliger les pouvoirs \u00e0 la n\u00e9gociation. La vivacit\u00e9 des cultures andalouse ou italiennes tient \u00e0 mes yeux au refus r\u00e9ussi, partiellement, de la domination coloniale.<br \/>\n<strong><br \/>\n<\/strong><br \/>\n<strong>Tu opposes le concept de culture populaire, transmise horizontalement, \u00e0 celui de culture acad\u00e9mique. D\u2019o\u00f9 vient ce hiatus\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Ce que j\u2019appelle la culture populaire est la culture transmise et transform\u00e9e par les peuples, les gens eux-m\u00eames, dans la rue, en famille et non par des institutions. Le mot culture a \u00e9t\u00e9 phagocyt\u00e9, soit par la notion de culture que l\u2019on consomme, soit par la notion de culture que l\u2019on \u00e9tudie. Quant \u00e0 ce qu\u2019on nomme \u00ab\u00a0culture acad\u00e9mique\u00a0\u00bb, il y a tout et son contraire dans ce qui est reconnu par les \u00c9tats comme digne de porter ce nom. J\u2019ai pu en tout cas constater que lorsque des jeunes ou des adultes n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de leur culture traditionnelle vivante, lorsqu\u2019ils n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 forc\u00e9s \u00e0 en avoir honte, ils s\u2019int\u00e9ressent \u00e9galement, sans oublier leur sens critique, \u00e0 ce que j\u2019appelle la culture \u00ab\u00a0acad\u00e9mis\u00e9e\u00a0\u00bb. C\u2019est le cas par exemple d\u2019une assez grande majorit\u00e9 de la jeunesse s\u00e9n\u00e9galaise. En revanche, ici, le m\u00e9pris colonial est encore si \u00e9crasant qu\u2019il est dur de ne pas \u00eatre dans le rejet quasi absolu de toute culture (et du reste) venant de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>Dans les diff\u00e9rentes manifestations culturelles traditionnelles, dans une danse, dans la mani\u00e8re de r\u00e9gler certains probl\u00e8mes en communaut\u00e9, de savoir r\u00e9pondre aux besoins d\u2019un nouveau-n\u00e9, il y a \u00e9galement du savoir, quelque chose qui gagne \u00e0 \u00eatre connu, compris, pens\u00e9. Et ces savoirs, cette intellectualit\u00e9, sont ni\u00e9s en Europe de l\u2019Ouest. Le probl\u00e8me se situe l\u00e0, et \u00e9galement dans la mani\u00e8re dont est transmise la culture acad\u00e9mique. Le m\u00e9pris colonial n\u2019est pas \u00e9tranger \u00e0 ce mode de transmission.<br \/>\nLes peuples europ\u00e9ens de l\u2019Ouest ont accept\u00e9 le d\u00e9nigrement des cultures traditionnelles, du corps et du monde vivant en \u00e9change de l\u2019abominable ego occidental. Cet ego cadenasse jusqu\u2019\u00e0 la m\u00e9moire des pertes et des ravages. Nous avons accept\u00e9 le ravage ici et chez les autres, et nous l\u2019avons d\u00e9ifi\u00e9 en \u00ab\u00a0progr\u00e8s\u00a0\u00bb.<br \/>\n<strong><br \/>\n<\/strong><br \/>\n<strong>La langue fran\u00e7aise ne fait pas bon m\u00e9nage avec l\u2019oralit\u00e9 et les langues dites minoritaires\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas que la langue fran\u00e7aise ne fait pas bon m\u00e9nage avec les langues minoritaires, c\u2019est qu\u2019elle a fait le m\u00e9nage\u00a0! Elle est ce \u00ab\u00a0m\u00e9nage\u00a0\u00bb. La langue fran\u00e7aise telle que nous la parlons est une langue excessivement cadr\u00e9e et \u00ab\u00a0cadrante\u00a0\u00bb, peu musicale, peu rythmique \u2013 tous les temps forts tombent sur la fin des mots \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un roulement de tambour militaire. Nous en sommes l\u00e0. \u00c0 nous de ranimer cette langue. Cela se fait d\u00e9j\u00e0 par le rap, les accents et ce que j\u2019appelle le <em>\u00ab\u00a0cr\u00e9ole immigr\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>, le langage invent\u00e9 par les immigr\u00e9s lorsqu\u2019ils apprennent le fran\u00e7ais \u2013 langage qui est un cousin des nombreux argots, jargons, langues des rues, des voyous, des marginaux\u2026<\/p>\n<p>Certains ont cru que mon livre partait en guerre contre la langue fran\u00e7aise. Il n\u2019en est rien. Je dirais m\u00eame que depuis que, notamment \u00e0 travers mon travail avec les migrants, nous interrogeons les limites de la langue fran\u00e7aise, ma relation \u00e0 cette langue change. Elle redevient un peu attendrissante, ouverte, invitante. Je pense que le fran\u00e7ais est la cons\u00e9quence d\u2019une colonisation linguistique multiple qui a r\u00e9ussi ici. La mani\u00e8re dont les imaginaires migrants pourraient \u00ab\u00a0enchanter\u00a0\u00bb la langue fran\u00e7aise, ce serait peut-\u00eatre de nous permettre de retrouver les langues bless\u00e9es en elle. Alors la langue fran\u00e7aise ne serait plus seulement la langue du colonisateur. L\u2019expression \u00ab\u00a0enchanter\u00a0\u00bb fait allusion \u00e0 la reformulation par certains S\u00e9n\u00e9galais de l\u2019expression \u00ab\u00a0mettre enceinte\u00a0\u00bb. Cela devient \u00ab\u00a0enceinter\u00a0\u00bb puis, avec l\u2019accent, \u00ab\u00a0enchanter\u00a0\u00bb. C\u2019est ce que peut apporter la langue fran\u00e7aise quand les migrants se l\u2019approprient\u00a0: du r\u00e9enchantement.<br \/>\n<strong><br \/>\n<\/strong><br \/>\n<strong>Tu dis que les Occidentaux doivent se r\u00e9approprier leur corps et leur spiritualit\u00e9\u2026 <\/strong><\/p>\n<p>Ne pas savoir faire corps avec un rythme, par exemple, n\u2019est pas anodin. Cela vient d\u2019une histoire et a des cons\u00e9quences sur de nombreux aspects de nos vies\u00a0: la naissance, la proximit\u00e9 avec nos parents et nos enfants, et plus largement avec notre ou nos communaut\u00e9s\u00a0; notre relation \u00e0 la nature, \u00e0 sa force et \u00e0 ses astreintes, \u00e0 l\u2019art de nous soigner\u00a0; notre capacit\u00e9 d\u2019autonomie par rapport au march\u00e9 et aux gouvernants, dans nos pratiques\u00a0; notre capacit\u00e9 \u00e0 penser et r\u00e9sister.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9ologie coloniale est toujours l\u00e0. C\u2019est le fruit d\u2019une histoire au fil de laquelle nous avons \u00e9t\u00e9 d\u00e9cultur\u00e9s, priv\u00e9s de nos cultures de rue, de village. Quand nos corps ne sont plus \u00e9duqu\u00e9s \u00e0 danser, \u00e0 accueillir, \u00e0 faire sens, nous ne sommes plus que disponibles \u00e0 v\u00e9hiculer l\u2019id\u00e9ologie des pouvoirs dans nos comportements, nos passivit\u00e9s. Nous sommes en fait malades du colonialisme nous aussi, et donc disponibles \u00e0 l\u2019exploitation. Il faudra se battre pour gu\u00e9rir, retrouver nos m\u00e9moires et nos corps. Et cela ne se fera pas sans, entre autres, un contact prolong\u00e9 avec ceux et celles qui poss\u00e8dent encore une part de cela\u00a0: les populations immigr\u00e9es. Elles peuvent nous aider \u00e0 nous retrouver.<\/p>\n<p>James Baldwin, dans <em>La Prochaine fois, le feu<\/em>, disait que la solution pour les Afro-Am\u00e9ricains n\u2019\u00e9tait ni dans l\u2019int\u00e9gration, ni dans le repli communautaire. Il affirmait que la solution r\u00e9sidait dans la capacit\u00e9 des Afro-Am\u00e9ricains \u00e0 int\u00e9grer les dits \u00ab\u00a0Blancs\u00a0\u00bb \u00e0 leur monde. Parce que, selon lui, ce n\u2019est pas les esclaves et leurs descendants qui sont malades. Les malades sont les esclavagistes et les colons.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<pre>Notes<\/pre>\n<p style=\"text-align: justify;\">[<a title=\"Notes 1\" href=\"http:\/\/www.cqfd-journal.org\/La-colonisation-a-commence-ici#nh1\" target=\"_blank\" rev=\"footnote\">1<\/a>]\u00a0Politique volontariste men\u00e9e apr\u00e8s les ind\u00e9pendances, visant \u00e0 accomplir \u00e0 marche forc\u00e9e la r\u00e9volution industrielle qu\u2019avait connue l\u2019Europe depuis deux si\u00e8cles. Impos\u00e9e par l\u2019\u00c9tat au d\u00e9triment de l\u2019agriculture et autres savoir-faire autochtones, elle produisit des aberrations en complet d\u00e9calage avec les besoins de la population.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><small>paru dans <a href=\"http:\/\/www.cqfd-journal.org\/CQFD-no100-mai-2012\" target=\"_blank\"><em>CQFD<\/em> n\u00b0100 (mai 2012)<\/a>, rubrique <a href=\"http:\/\/www.cqfd-journal.org\/Le-dossier\" target=\"_blank\" rel=\"tag\">Le dossier<\/a>, par <a href=\"http:\/\/www.cqfd-journal.org\/Nicolas-Arraitz\" target=\"_blank\">Nicolas Arraitz<\/a>, illustr\u00e9 par <a href=\"http:\/\/www.cqfd-journal.org\/Remi%2c26\" target=\"_blank\" rel=\"tag\">R\u00e9mi<\/a><br \/>\n<abbr title=\"2012-07-09T04:32:00Z\">mis en ligne le 09\/07\/2012<\/abbr> &#8211;\u00a0<\/small><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"attachment-post-thumbnail wp-post-image alignright\" alt=\"colonial\" src=\"http:\/\/www.egalite.be\/wp-content\/uploads\/2012\/07\/colonial.jpg\" width=\"393\" height=\"353\" \/><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans Portrait du colonialiste(La D\u00e9couverte, 2011), J\u00e9r\u00e9mie Piolat d\u00e9montre que les non-Occidentaux ne sont pas les seules victimes de la violence et des destructions du colonialisme. Bien au contraire\u00a0: pour que le capitalisme conqu\u00e9rant puisse triompher partout, il aura fallu que la spoliation fasse ses armes ici, contre les cultures populaires d\u2019Europe de l\u2019Ouest. Et &#8230; <a title=\"La colonisation a commenc\u00e9 ici\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/?p=990\" aria-label=\"En savoir plus sur La colonisation a commenc\u00e9 ici\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":324,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,35,21,25,36,4,7,6,18,28,37,39],"tags":[],"class_list":["post-990","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","category-amerique-du-sud","category-anti-imperialisme","category-enseignement","category-europe","category-islamophobie","category-negrophobie","category-palestine-moyen-orient","category-resistance-bruxelles","category-racismes","category-romophobie","category-sans-papier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/990","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=990"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/990\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":991,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/990\/revisions\/991"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/324"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=990"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=990"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-pantheres.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=990"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}