Nous publions cette mise au point signée de Ramon Grosfoguel et des Bruxelles Panthères car elle apporte des clarifications à des accusations infondées de collusion entre des anti-impérialistes sincères et l’extrême droite mais également parce que la tribune en question est suffisamment floue pour jeter l’opprobre sur l’ensemble du milieu anti-impérialiste et décolonial français alors qu’aucune personnalité de gauche et/ou issue de l’antiracisme en France n’a signé l’appel international mis en cause. Nous ne pouvons que regretter l’opportunisme avec lequel certaines erreurs militantes sont exploitées pour régler des comptes politiques, d’autant que cette mise au point n’aura jamais le même impact que l’article du Monde.
Un article paru dans le journal français Le Monde s’émeut à juste titre de la publication dans Counterpunch d’une tribune antiguerre signée à la fois par des personnalités de gauche et d’extrême droite. Cette réaction est juste et légitime. Nous qui sommes des militants résolument anti-impérialistes, de gauche ou décoloniaux, et qui avons apporté, en toute bonne foi, notre soutien à cette tribune aux côtés de personnalités aussi honorables qu’Avi Shlaim (professeur émérite de relations internationales à l’université d’Oxford), Norman Finkelstein (politologue et auteur du célèbre « L’industrie de l’holocauste »), Denis Halliday (diplomate irlandais, démissionnaire de son poste de sous-secrétaire les Nations Unies en protestation contre les sanction en Irak), ou alors Vijay Prashad (historien et marxiste indien) ne pouvons que regretter à notre tour la présence déroutante de personnages très troubles pour certains, clairement fascistes pour d’autres.
En tant que simples pétitionnaires, nous ne sommes pas responsables des signataires problématiques mais nous le déclarons avec la plus grande clarté, le combat antiraciste, anticolonial et anti-impérialiste ne peut en aucun cas souffrir du compagnonnage de l’extrême droite. Nos causes et engagements sont diamétralement antagoniques et absolument irréconciliables.
Ayant fermement posé nos principes, nous ne pouvons passer sous silence le fait que l’auteur de l’article aura tôt fait de jeter le bébé avec l’eau du bain, sûrement pressé d’en découdre avec les « campistes » que nous serions. D’abord, nous assumons pleinement le contenu de cette tribune, dont les lecteurs honnêtes peuvent parfaitement discuter tel ou tel aspect, mais dont l’orientation générale nous parait indispensable dans la période dangereusement belliciste que nous sommes en train de vivre sous l’égide de la superpuissance impérialiste étasunienne. Pour le dire avec franchise, nous nous inquiétons plus du silence d’une grande partie de la gauche dite radicale, voire de sa complicité tacite dans la guerre israélo-étasunienne contre l’Iran, que de l’existence de pétitions, – aussi louches soient-elles – contre ces guerres effroyables. Nous pensons même qu’il est urgent de s’interroger sur la responsabilité écrasante de cette gauche droit-de-l’hommiste et donneuse de leçons, dont l’auteur de l’article du monde nous semble un bon représentant, qui, en mettant dos-à-dos agresseur (Etats-Unis) et agressé (Iran), abandonne le terrain de la contestation aux forces réactionnaires pour ensuite pleurer des larmes de crocodiles lorsque celles-ci avancent leurs pions. Si dérive rouge-brun il y a, elle a indéniablement été rendue possible par les renoncements de la plupart des gauches occidentales et leur moralisme qui se refusent à soutenir la souveraineté nationale des États agressés, aussi contestables et corrompus soient-ils. Aux Etats-Unis c’est la base MAGA qui prend en charge la critique radicale contre la guerre. Pas la gauche mainstream. Pire, c’est son courant le plus antisémite, misogyne et raciste (autour de Nick Fuentes et Tucker Carlson) qui espère la défaite des Etats-Unis. Pas la gauche, à quelques exceptions près comme DSA. Si celle-ci n’est pas à la hauteur de cette revendication, il faudra bien l’admettre, c’est elle qui crée, aux Etats-Unis comme en France, les conditions de la dérive.
Le mouvement contre la guerre a pourtant besoin de sortir de la fausse alternative entre gauche morale et extrême-droite pour affirmer son soutien à la souveraineté nationale des pays du Sud attaqués par les Etats-Unis. La censure est telle qu’on ne s’autorise plus à défendre des États illégalement attaqués, alors qu’ils sont soutenus par le droit international, ce qui est clairement le cas de l’Iran. Or, la gauche « ni Trump, ni Mollahs » paralyse tout mouvement anti guerre car la critique du « régime des Mollahs » lui semble plus importante que l’agression étasunienne. C’est ainsi que les forces impérialistes trouvent dans cette gauche pusillanime un allié inattendu mais précieux car la diabolisation des régimes, en dehors de toute contextualisation géopolitique, relayée par ces gauches-là, équivaut à une validation de la guerre. De plus, ces leçons de morale qui toisent les régimes du Sud depuis leur tour d’ivoire et encouragent le « regime change » ne peuvent que pousser les populations du sud et les non blancs du nord vers des revendications nationalistes ou confuses que tant les régimes décriés que l’extrême-droite instrumentalisent. A ce propos, l’auteur de l’article du Monde se garde bien d’identifier précisément ces confusionnistes qui auraient contribuer « à dérégler davantage les boussoles de gauche » ce qui éclabousse un peu tout le monde, comme il évite de rappeler que ce sont précisément les décoloniaux et la véritable gauche anti-impérialiste qui ont bouté les rouge-bruns de leurs milieux, tant sur le plan politique que sur le terrain des luttes, en France comme aux Etats-Unis ou en Belgique. Mais il semblerait que la gauche « ni-ni » soucieuse qu’elle est de sa bonne moralité et engagée dans un concours de beauté à qui sera le plus pure, refuse de voir que cette course à la sainteté est, de fait, organisée sur des monceaux de cadavres.
Ramon Grosfoguel, militant et théoricien décolonial, université de Berkeley
Mouhad Reghif, porte-parole Bruxelles Panthères
Nordine Saïdi, porte-parole Bruxelles Panthères
Source : QG DÉCOLONIAL
