Plus de dix jours que les images de l’arrestation violente de «Maman Sylvie», diffusées sur Instagram, ont créé l’émoi et choqué la communauté belgo-congolaise.
Au sortir d’une intervention policière, se déroulant à Asse (Brabant flamand) et concernant son fils Jonathan (29 ans), Sylvie (53 ans) a eu plusieurs hématomes au visage, trois côtes cassées et souffre d’une incapacité de travail de deux semaines… Mais que s’est-il passé exactement ?
Tout commence peu avant 22h sur la ligne de bus Bruxelles-Asse. Le chauffeur de la compagnie De Lijn exige soudain que le passager Jonathan descende du bus, lui reprochant de faire « trop de bruit ». Le jeune homme refuse ; le chauffeur immobilise son véhicule et appelle la police. Arrêté et menotté, Jonathan est ensuite ramené à son domicile par les forces de l’ordre. En sortant du véhicule, il sera frappé par les policiers devant plusieurs témoins.
Alertées, la mère et la sœur sortent de leur maison familiale pour demander des explications aux policiers. Et c’est là que les choses dégénèrent… Dettyne (27 ans) aurait été étranglée par un policier ; sa mère, rouée de coups jusqu’au sang… Finalement, Sylvie sera conduite en ambulance à l’hôpital tandis que ses enfants passeront la nuit en garde à vue.
Avocat de la famille belgo-congolaise, Maître Jolan Goutier nous détaille la version de ses clients :
« Au soir du 5 août, Jonathan a pris un bus De Lijn, de Bruxelles en direction d’Asse. Il était accompagné d’un de ses amis quand le chauffeur leur a demandé de sortir parce que, selon lui, ils faisaient « trop de bruit ». Un élément qui est contesté par mon client, qui a refusé de sortir du bus. Après cela, la police est arrivée ; Jonathan a suivi les policiers et a embarqué dans leur véhicule qui s’est diriger vers son domicile. Ce qui a précisément déclenché l’altercation entre les policiers et Jonathan, puis avec sa mère et sa sœur reste encore à établir… »
« Ce qui est sûr », poursuit l’avocat au barreau de Bruxelles, « c’est que mon client se retrouve avec des hématomes et des blessures. Jonathan les explique suite à des coups portés par des policiers en sortant de leur véhicule. Apparemment, un voisin a été témoin de la scène. Celui-ci aurait ensuite alerté la famille en disant : « Jonathan est en train de se faire frapper : il faut réagir ! ». C’est ainsi que la maman et sa fille sont sorties. En tenant de défendre Jonathan, elles auraient également été victimes de violences… »
Selon la Substitute du procureur, Sabine Lievens, il en va tout autrement. Le déclenchement violent ne serait pas à mettre sur le compte des policiers d’Asse :
« Le 5 août, une patrouille de police a été appelée pour intervenir auprès d’un homme en état d’ébriété qui causait des problèmes dans un bus de la société De Lijn. La police était disposée à raccompagner l’homme chez lui, mais une fois arrivés à son domicile, celui-ci est apparemment devenu soudainement agressif envers les agents.
La mère et la sœur de l’intéressé sont sorties et se sont également retournées contre l’équipe qui avait raccompagné leur fils/frère chez lui. Il a fallu faire appel au renfort d’une autre zone de police et trois agents ont été blessés dans la bagarre, ainsi que la mère. »
FAIRE TOUTE LA LUMIERE
Comme d’hab’, au registre des violences policières belges, deux versions antinomiques s’affrontent. « La première étape était de déposer une plainte au Parquet de Halle-Vilvorde pour l’amener à enquêter et comprendre ce qui s’est exactement passé », enchaîne Me Jolan Goutier. «Ce qui est fait ! La balle est désormais dans le camp du Parquet. Si celui-ci ne bouge pas, nous nous constituerons parties civiles afin que l’affaire soit mise entre les mains d’un juge d’instruction.»
Dans sa plainte, introduite le 14 août, l’avocat a listé «une série de demandes et devoirs d’enquête concernant le nombre et l’identification des témoins sur place». «Apparemment, lors des faits, beaucoup de gens sont sortis de chez eux», poursuit Me Goutier.
« Nous demandons à ce que l’on tente de retrouver toutes les vidéos et photos prises par ces témoins encore non-identifiés ; que les policiers, impliqués le soir des faits, soient auditionnés ; qu’on procède à l’analyse de leurs conversations radio enregistrées ; notamment le contenu de l’appel pour l’arrivée de l’ambulance, et qu’enfin, si ces policiers étaient porteurs de bodycams [caméras embarquées], leurs images vidéo soient également analysées. »
Chacun.e l’aura compris : un des points cruciaux de cette affaire réside dans les circonstances exactes du déclenchement des violences.
Selon Brenda Odimba, présidente de Mwasi asbl et porte-parole de la famille belgo-congolaise, ce sont les trois citoyens afro-descendants – la mère, le fils et la fille – qui ont «subi des violences» exercées par les policiers d’Asse. Et non l’inverse.
« Certains reprochent à Sylvie d’être intervenue mais un des policiers était en train d’étrangler Dettyne ! », dénonce l’activiste. «Sur une des vidéos Instagram, même si Dettyne n’est pas filmée, on peut l’entendre crier : « Je ne peux plus respirer ! » », poursuit Brenda Odimba. « C’est la raison pour laquelle la mère a attrapé un des policiers afin qu’il cesse d’étrangler sa fille. Ce qui a produit, en réaction, un déferlement de violences contre Sylvie… Et c’est aussi pourquoi, dans la seconde vidéo, on entend un policier crier, en néerlandais, à ceux qui filment avec leur téléphone : « Elle a attaqué un policier ! Elle a attaqué un policier ! » ».
Ne souhaitant ni confirmer ni infirmer cette allégation d’étranglement policier sur Dettyne, Me Goutier réfute néanmoins tout comportement « soudainement agressif » contre les policiers dans le chef de Jonathan.
« Non, il n’y a eu aucune agressivité ou provocation de la part de mon client », affirme l’avocat. «Au contraire, Jonathan insiste sur le fait que, menotté dans cette voiture de police, il ressentait déjà une tension, une volonté de l’humilier. Dans cette situation, il a très bien compris qu’il était vulnérable ; qui plus est : ne parlant pas le néerlandais ; qui plus est : étant de couleur noire… Il s’’est dit qu’il n’allait rien faire ; surtout ne donner aucun prétexte à ce que les choses dégénèrent. J’affirme que mon client n’a opposé aucune résistance ni rébellion. C’est en sortant de la voiture, qu’il y a eu une discussion entre lui et les policiers et que, suite à cet échange verbal, les policiers sont devenus violents et ont commencé à le frapper… ».
MOBILISATION BELGO-CONGOLAISE ?
Autre fait « étrange » : ni Jonathan, ni Dettyne n’ont été entendus durant leur nuit au commissariat d’Asse. « Tous deux ont passé la nuit en garde à vue et disent ne pas avoir été auditionnés. Ce n’est qu’après qu’un magistrat ait été contacté qu’ils ont enfin été relâchés », ajoute Brenda Odimba.
Selon la Substitute du procureur Sabine Lievens, cette absence d’interrogatoire s’explique différemment : « Le Parquet avait d’abord ordonné l’arrestation de l’homme, de sa mère et de sa sœur pour rébellion et coups et blessures sur des agents de police, ainsi que leur interrogatoire immédiat. La zone de police étant déjà débordée par une affaire de meurtre cette nuit-là, il a finalement été décidé, en concertation avec le parquet, de les laisser partir et de les convoquer, ultérieurement, pour un interrogatoire. »
Me Goutier, lui, reste perplexe : « C’est en effet très curieux que, durant cette garde à vue, mes clients n’aient pas été auditionnés. A cela, s’ajoute le fait que Jonathan n’a pas pu voir un médecin alors qu’il avait des blessures visibles. Ensuite, tous deux ont été contraints de signer un document en néerlandais sans comprendre de quoi il s’agissait, sans comprendre ce qu’on leur a fait signer… Cela ne vaut pas grand-chose car on ne peut pas faire signer à des gens un document dans une langue qu’ils ne parlent pas. Néanmoins, c’est curieux : aucune audition, un document mystérieux à signer pour, en fin de compte, les relâcher… »
Quoi qu’il en soit, la « furia » policière contre une mère de famille continue de révulser une partie de la communauté belgo-congolaise. Décidée à demander des comptes aux Autorités, activistes antiracistes et quelques (rares) politiciens belges afro-descendants ont appelé à un « Sit in », le 18 août, devant la maison communale d’Asse. La protestation a finalement été reportée au 27 août prochain.

Fer de lance politique de cette mobilisation naissante, la conseillère communale d’Etterbeek, Gisèle Mandaila (Défi) a relayé les raisons de ce report sur les réseaux sociaux : « Nous venons de rencontrer le chef de cabinet du Bourgmestre d’Asse. Il nous a informé de l’impossibilité de tenir le Sit in ce 18 août (jour du marché) et, pour éviter à tout un chacun une amende administrative, ce Sit in est reporté au jeudi 27/8, de 12h à 14h, au même lieu. Venez nombreux et nombreuses. A jeudi prochain ! »
L’AUTRE INCENDIE

Concernant cette énième affaire de violences policières qui, d’expériences, pue la négrophobie à plein nez, les optimistes s’empresseront de souligner… qu’aucun mort n’est à déplorer. Au contraire des (largement) oubliés Lamine Bangoura, Adil Charrot, Ibrahima ou Ouassim et Sabrina, à Asse, certes : aucun citoyen belgo-non-blanc n’a été asphyxié, tabassé ou percuté par des policiers jusqu’à ce que mort s’en suive.
Pour autant, y a-t-il vraiment de quoi se réjouir ?
A observer tout d’abord « le taf » superficiel de médias mainstream belges – néerlandophones (HLN, VRT), puis francophones (Sudinfo, RTL, RTBF) – , loin de soulever les causes profondes de ce nouvel épisode de violences policières à relents racistes ; toujours aussi éloignés d’oser cadrer, questionner et critiquer ce racisme arabo-négrophobe « bien de chez nous » qui, entre autres , s’étend du «cerveau» d’un chauffeur De Liin à ceux de policiers du Brabant flamand, en passant par une majorité de politiciens belgo-blancs.
D’autres nous reprocheront qu’il y a « plus grave » qu’une intervention de police locale dite «musclée» sans cadavre à la clé. Tel que, par exemple, l’actuel incendie historique des Hautes Fagnes qui a – sainte-horreur médiatique ! – contraint le Roi Philippe à interrompre ses vacances pour serrer les pinces de pompiers exténués, mal payés, sous-équipés et en sous-effectifs systémique. Pourquoi pas. Les priorités, les goûts et les couleurs…
Disons que, pour la minorité de citoyens belgo-afro-descendants dont l’intégrité physique n’est pas plus assurée qu’un bout de Fagnes, ça fait longtemps que la confiance envers la police a «brulé» et n’est pas prête de «repousser».
Olivier Mukuna

