« Des hommes contre du charbon » : l’accord conclu il y a 80 ans entre la Belgique et l’Italie a profondément marqué l’histoire du Limbourg
Le 23 juin 1946, la Belgique et l’Italie signaient un accord historique qui allait conduire quelque 50.000 travailleurs immigrés italiens à venir s’installer en Belgique, pour travailler dans nos mines de charbon. Cet accord, conclu, il y a 80 ans, a profondément transformé la province du Limbourg. La communauté italienne y est devenue un élément incontournable de l’identité régionale. Même si l’histoire de cette communauté n’a pas toujours été un long fleuve tranquille.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’économie belge est à l’arrêt. Les Belges ne sont plus disposés à effectuer le travail pénible et dangereux dans les mines de charbon, alors même que ce secteur est considéré par le Premier ministre de l’époque, Achille Van Acker (Parti socialiste belge), comme le moteur indispensable de la reconstruction économique. C’est dans ce contexte que le gouvernement belge conclut, le 23 juin 1946, un accord sur la main-d’œuvre avec l’Italie. Quatre-vingts ans plus tard, les traces de la bataille du charbon font toujours partie intégrante du paysage limbourgeois.
La « bataille du charbon » menée par Achille Van Acker était aussi simple que brutale. L’Italie s’engageait à envoyer 50.000 travailleurs vers les mines belges en échange de 200 kilos de charbon par jour travaillé et par mineur. Les Italiens baptisèrent cet accord Per un sacco di carbone : un travailleur contre un sac de charbon.

Cet accord marqua le début d’une vague migratoire qui, pendant des décennies, conduisit des milliers d’Italiens vers les communes minières du Limbourg. Il redessina durablement la démographie – et, avec elle, l’âme même – de la province. Selon les chiffres de 2025, plus de 33.000 habitants du Limbourg ont des racines italiennes, un nombre qui continue d’augmenter chaque année.
Les baraquements
L’accueil réservé aux premiers travailleurs migrants italiens fut toutefois, pour le moins, spartiate. Les premiers minatori – le terme italien désignant les mineurs – furent logés dans des baraquements en bois qui avaient servi à héberger des prisonniers de guerre allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Les conditions de vie y étaient extrêmement précaires voire inhumaines.

Les baraquements étaient construits en bois avec un toit en tôles ondulées, sur un sol en ciment brut. Si les mineurs disposaient d’un lit et de nourriture, les conditions d’hygiène étaient quasiment inexistantes. Les travailleurs venus du Sud devaient constamment se méfier des rats et affronter des hivers glaciaux dans des baraquements mal isolés, au chauffage rudimentaire et souvent inefficace.
Comme le nombre de travailleurs italiens augmenta beaucoup plus rapidement dans les années 1950 que ne le prévoyaient les accords officiels, ces baraquements restèrent utilisés comme hébergements d’urgence jusque bien dans les années 1960. Il fallut attendre la catastrophe minière du Bois du Cazier, à Marcinelle, en 1956, pour que soient conclus des accords explicites visant à améliorer les conditions de logement des migrants italiens.
La Vennestraat à Genk
Les migrants arrivés en Belgique dans les années 1950 rejoignirent une communauté italienne déjà existante, quoique relativement modeste. Dès les années 1920, des Italiens étaient en effet venus travailler dans les mines wallonnes. Lorsque l’industrie charbonnière prit son essor dans le Limbourg, certains d’entre eux quittèrent la Wallonie pour s’y installer.
Pour répondre à la pénurie de logements, quelques Italiens entreprenants de cette première génération d’immigrés fondèrent ce que l’on appelait des logementshuizen. Ces maisons d’hébergement permettaient aux mineurs de dormir ensemble dans de grands dortoirs et de prendre un repas italien avant ou après leur poste de travail.
À Genk, ces maisons d’hébergement se multiplièrent rapidement afin d’accueillir le nombre croissant de travailleurs italiens. Elles furent à l’origine de l’actuelle Vennestraat, aujourd’hui une rue animée et multiculturelle, réputée pour ses spécialités culinaires et ses épiceries, souvent marquées d’une forte influence italienne.
La fin du deal mais pas de l’immigration italienne
En 1956, avec plus de 28.000 travailleurs employés dans les mines limbourgeoises, les Italiens constituaient le principal groupe de travailleurs immigrés. Ils représentaient alors environ 40 % de l’ensemble des travailleurs migrants. C’est cette même année le 8 août qu’eut lieu la catastrophe minière du Bois du Cazier, à Marcinelle (Charleroi), qui coûta la vie à 262 mineurs, dont 136 Italiens.

Si la catastrophe de Marcinelle fut sans doute la plus meurtrière, elle était loin d’être la première. Dans le Limbourg, les craintes liées aux dangers du travail au fond de la mine s’étaient déjà matérialisées : en 1952, une violente explosion de grisou dans la mine de Zwartberg avait fait 23 morts, avant que trois autres accidents graves ne surviennent au cours de la seule année 1953.
Ces événements provoquèrent de vives tensions diplomatiques entre la Belgique et l’Italie. En 1951 déjà, le secrétaire d’État italien à l’Émigration, Rinaldo Del Bo, s’était rendu en Belgique avec une mission très précise : accroître la pression diplomatique afin d’obtenir de meilleures conditions de sécurité et des logements décents pour les travailleurs italiens. Il s’était entouré, pour ce déplacement, d’une importante délégation de journalistes, utilisant habilement l’opinion publique comme levier.
Les conditions déplorables qui régnaient dans les mines belges firent ainsi l’objet d’une large couverture médiatique internationale. Rinaldo Del Bo gagna la confiance des mineurs italiens tout en confrontant publiquement les autorités belges aux défaillances de leur politique. La Belgique se mit alors activement à recruter de la main-d’œuvre dans d’autres pays, notamment en Espagne, en Grèce, en Turquie et au Maroc.
Vicchio Nicolino est arrivé dans le Limbourg en 1963 pour travailler dans les mines.

La vague migratoire des années 1960
L’immigration italienne ne s’interrompit pourtant pas. La Fédéchar – la Fédération des charbonnages de Belgique – continuait à souffrir d’une pénurie de main-d’œuvre. Elle encouragea les Italiens déjà installés dans le pays à inciter leurs proches et leurs compatriotes de village à venir les rejoindre. Ces nouveaux arrivants voyageaient avec un visa touristique pour rendre visite à leur famille, avant d’être régularisés après leur embauche dans les mines.

C’est ainsi que Vicchio Nicolino (photo) arriva à Houthalen en août 1963. Il se souvient encore avec précision de son voyage depuis la Calabre. « Nous avons pris le train de Paola à Milan, puis de Milan à Liège, et enfin de Liège à Houthalen », raconte-t-il. C’est au début des années 1960 que la communauté italienne atteignit son apogée démographique dans le Limbourg.
Le Limbourg veut du travail
Dans le même temps, l’incertitude grandissait dans le bassin minier limbourgeois. L’industrie charbonnière n’était plus rentable en raison de la concurrence internationale exercée par le secteur pétrolier en plein essor. L’annonce de la fermeture de la mine de Zwartberg, en 1964, provoqua une onde de choc dans toute la province.
Il y avait beaucoup de travailleurs dans les mines, dont une grande majorité d’Italiens. Ils étaient venus ici pour travailler et, soudain, ils se sont retrouvés sans emploi.
Vicchio Nicolino
Nicolino se souvient de cette période comme d’une véritable crise sociale. « Il y avait beaucoup de travailleurs dans les mines, dont une grande majorité d’Italiens. Ils étaient venus ici pour travailler et, soudain, ils se sont retrouvés sans emploi », raconte-t-il.
Cette situation poussa les syndicats à descendre dans la rue sous le slogan « Le Limbourg veut du travail », parmi lesquels figuraient également les organisations italiennes ACLI et AFI. De nombreuses familles italiennes comprirent alors que les années fastes du charbon appartenaient définitivement au passé.
Il leur fallut dès lors se reconvertir. Nicolino, par exemple, entreprit une formation d’électricien. « Alors que je travaillais encore à la mine, je suivais des cours d’électricité. Je passais trois jours sous terre et deux jours à l’école », se souvient-il. Peu de temps après, il fut embauché dans la nouvelle usine automobile Ford de Genk.

« Comme la mine de Houthalen avait fermé et que nous craignions de nous retrouver sans travail, nous avons commencé à travailler chez Ford. Nous allions de Houthalen à Genk à vélo, même en hiver. Nous étions des centaines », raconte-t-il.
Un grand nombre d’Italiens qui n’avaient pas encore suffisamment d’années de carrière pour prétendre à une pension se retrouvèrent ainsi à travailler à la chaîne dans l’usine de Genk.
Transformation
Dans les années 1990, l’ensemble des mines finirent par fermer leurs portes. Les imposants châssis à molettes, les terrils aujourd’hui recouverts de végétation et les anciennes avenues des charbonnages composent désormais le paysage, au sein duquel 80 ans d’immigration italienne sont devenus une part intégrante du patrimoine local.

« Mes enfants ont grandi dans de bonnes conditions, ils ont fait des études et travaillent aujourd’hui. Je suis très heureux », conclut Nicolino avec fierté.
La région minière du Limbourg s’est progressivement transformée en un espace culturel où la culture italienne continue de s’épanouir. Des musiciens italo-belges comme Marco Cirone ou encore Rocco et Arturo, du célèbre duo We Two, se produisent aujourd’hui au Centre culturel Muze de Zolder, précisément à l’endroit où leurs pères descendaient autrefois au fond de la mine.
Le film réalisé par Stijn Coninx en 2013, « Marina » retrace l’histoire vraie du célèbre chanteur italo-belge Rocco Granata, depuis son enfance dans les mines de charbon du Limbourg jusqu’à son ascension mondiale grâce à son tube mythique « Marina ».

Quatre-vingts ans après le protocole charbonnier, les traces de la communauté italienne restent visibles partout : dans les anciennes cités minières, dans la Vennestraat et au sein des familles qui contribuent encore aujourd’hui à façonner le Limbourg.



