Le Manifeste Explicite du Fascisme Numérique : « Palantir » et l’Alliance entre Capital Monopolistique et Extrême Droite
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Le manifeste publié par Palantir Technologies n’est ni un document technique ni une vision économique. C’est un document politique explicite annonçant une nouvelle phase dans la trajectoire du capitalisme numérique, une phase dans laquelle il a abandonné toute prétention à la neutralité et a décidé de se démasquer, révélant son véritable visage idéologique dans toute son ampleur. Palantir n’est pas un cas isolé dans le paysage technologique mondial.

Il s’agit de l’une des nombreuses grandes entreprises technologiques qui vendent leurs technologies à des systèmes de répression et de violation des droits humains.
Il s’agit de l’une des nombreuses grandes entreprises technologiques qui vendent leurs technologies à des systèmes de répression et de violation des droits humains, et elle a été condamnée par les organisations internationales de défense des droits humains, notamment Amnesty International et Human Rights Watch, pour son rôle dans la mise en œuvre de déportations forcées, de surveillance de masse et de persécution des dissidents.
Ce qui est le plus accablant, c’est que des rapports documentés ont révélé un partenariat direct entre cette entreprise, aux côtés d’autres entreprises technologiques occidentales telles que Google, Amazon et Microsoft, et l’armée israélienne, en fournissant des systèmes de données et de ciblage qui ont été utilisés dans des opérations militaires sur Gaza, en faisant un partenaire effectif dans des crimes de guerre documentés contre les civils palestiniens. À cet égard, elle ne se distingue pas dans sa substance des autres grandes entreprises du capitalisme numérique qui pratiquent la même chose sous des formes différentes et avec des degrés variables de transparence.
Un projet d’alliance fasciste numérique qui ne repose pas uniquement sur la violence traditionnelle, mais sur la surveillance numérique et la répression, l’analyse des données, l’intelligence artificielle, la manipulation de l’opinion publique
C’est une déclaration de classe d’un projet d’alliance fasciste numérique qui ne repose pas uniquement sur la violence traditionnelle, mais sur la surveillance numérique et la répression, l’analyse des données, l’intelligence artificielle, la manipulation de l’opinion publique et la suppression de la dissidence par des méthodes imperceptibles mais profondément impactantes. Une alliance dont les crimes ne demeurent pas au sein des cercles d’élite et des bureaux d’entreprise, mais s’étendent aux champs de bataille et aux corps des civils, s’incarnant aujourd’hui dans sa forme la plus claire dans le trumpisme, ses alliances, ses crimes et ses guerres agressives.
De la Silicon Valley à la Maison-Blanche : L’Alliance Organique
Peter Thiel n’est pas simplement un homme d’affaires, c’est le cerveau idéologique qui fournit à ce projet sa logique politique.
Pour comprendre le manifeste de Palantir en dehors de son contexte isolé, nous devons convoquer l’image de l’alliance qui s’est formée ces dernières années entre un segment de l’élite technologique et le projet de l’extrême droite nationaliste. Peter Thiel, cofondateur de Palantir et le principal financier de la carrière politique de Trump, n’est pas simplement un homme d’affaires soutenant un candidat politique.
C’est le cerveau idéologique qui fournit à ce projet sa logique politique, quelqu’un qui considère la démocratie libérale représentative existante comme un obstacle au projet de l’élite technocratique, et qui a ouvertement déclaré que le capitalisme et la démocratie libérale traditionnelle sont incompatibles. Cette alliance n’est pas un accident, ni une intersection passagère. C’est une convergence objective entre deux projets qui partagent un seul et même objectif : concentrer le pouvoir entre les mains d’une oligarchie financière et politique qui croit posséder un « droit naturel » à gouverner ses propres sociétés et celles des autres.
Cette alliance trouve son expression institutionnelle aujourd’hui dans ce que l’on appelle le mouvement d’accélérationnisme technologique, qui comprend Elon Musk, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg et d’autres, qui ont commencé à se mouvoir de manière coordonnée avec la deuxième administration Trump. Ce qui les unit n’est pas un alignement idéologique complet. Ce qui les unit, c’est la position de classe et l’intérêt partagé : l’élimination de toute contrainte réglementaire ou démocratique qui limite leur capacité d’accumulation, de domination et d’expansion du contrôle.
Le Manifeste en 22 Points : Une Lecture de Son Contenu de Classe
Palantir a publié ce qu’elle a décrit comme un résumé du livre de son PDG Alexander Karp, « The Technological Republic », au milieu d’un large engagement mondial et d’une indignation politique croissante qui a dépassé les millions de vues en quelques jours. L’indignation ne doit cependant pas se limiter à la seule réaction émotionnelle, car le manifeste est au fond une feuille de route de classe qui mérite une lecture de gauche précise, allant plus loin que l’indignation.
Le manifeste contient 22 points, construits avec une précision architecturale délibérée, et non de manière aléatoire. Certains points paraissent modérés ou humains en surface, tels que les appels à la tolérance envers les politiciens dans leur vie privée, ou contre le fait de se réjouir de la défaite d’un adversaire.
C’est ce que les études idéologiques appellent la structure du consentement fabriqué : on vous administre une dose de langage raisonnable pour vous aider à avaler la dose toxique qui l’accompagne.
Ces points ne sont ni innocents ni accidentels. Ils constituent la façade calculée utilisée pour séduire le lecteur hésitant et conférer au manifeste une image « équilibrée » avant qu’il ne révèle son véritable visage. C’est ce que les études idéologiques appellent la structure du consentement fabriqué : on vous administre une dose de langage raisonnable pour vous aider à avaler la dose toxique qui l’accompagne. Ce qui paraît logique dans le manifeste n’est donc pas la preuve de son équilibre, mais une preuve supplémentaire de sa ruse.
Tous ces points sont déployés comme couverture pour faire avancer un agenda idéologique global qui lie toutes ces préoccupations à un projet de militarisation, de domination et de hiérarchie civilisationnelle.
Tous ces points sont déployés comme couverture pour faire avancer un agenda idéologique global qui lie toutes ces préoccupations à un projet de militarisation, de domination et de hiérarchie civilisationnelle. Je me concentrerai par conséquent sur les points les plus révélateurs du véritable contenu de classe et idéologique de ce projet, tout en abordant les autres concepts dans le corps du texte.
• Le Point Un affirme que « l’élite ingénieure de la Silicon Valley a l’obligation morale de participer à la défense de la nation ». Ce cadrage moral n’est pas innocent. Lorsque la contractualisation militaire et sécuritaire est présentée comme un « devoir moral », la pression sociale devient un mécanisme pour contraindre les ingénieurs et les programmeurs à servir la machine de guerre et de répression, et toute voix dissidente au sein des entreprises technologiques est réduite au silence au nom du « patriotisme ». C’est la conversion de la conscience individuelle en marchandise au service de l’État militaro-sécuritaire et de ses institutions répressives et de surveillance.
C’est un appel à réorienter les capacités technologiques vers la machine de guerre et de surveillance.
• Le Point Deux appelle à la « rébellion contre la tyrannie des applications », c’est-à-dire au rejet de la technologie grand public au profit de systèmes de sécurité et militaires plus approfondis. Il ne s’agit pas d’une critique du capitalisme de consommation comme il pourrait y paraître. C’est un appel à réorienter les capacités technologiques vers la machine de guerre et de surveillance plutôt que vers le marché du divertissement.
• Le Point Cinq déclare que :
la question n’est pas de savoir si des armes d’intelligence artificielle seront construites ; la question est de savoir qui les construira.
Cette logique déterministe fermée vise à éliminer tout débat sur le rejet de la militarisation technologique à sa racine. Lorsque le choix est formulé comme « nous ou l’ennemi », la possibilité de dire « non aux armes dans leur ensemble » est effacée. C’est la même logique utilisée par les administrations de la Guerre froide pour faire taire les mouvements pacifistes et restreindre les organisations de gauche, et elle revient ici sous une forme numérique.
L’entreprise qui demande aux jeunes d’offrir leur vie pour défendre l’« Occident » gagne simultanément des milliards de dollars grâce aux contrats de guerre dans lesquels ces jeunes meurent.
• Le Point Six exige que « le service national soit un devoir universel », appelant à reconsidérer l’armée entièrement professionnelle au profit d’une conscription obligatoire. Cette exigence révèle le visage classiquement fasciste du manifeste : lorsque l’État ne parvient pas à produire une volonté volontaire de participer à ses guerres, il recourt à la coercition institutionnelle et l’appelle « responsabilité partagée ». Le plus révélateur est que l’entreprise qui demande aux jeunes d’offrir leur vie pour défendre l’« Occident » gagne simultanément des milliards de dollars grâce aux contrats de guerre dans lesquels ces jeunes meurent. Le devoir pour tous, les profits pour quelques-uns.
• Le Point Dix-Sept affirme que « la Silicon Valley doit jouer un rôle dans la lutte contre la criminalité violente ». Cette proposition paraît pragmatique en surface, mais dans son essence, c’est une expansion des pouvoirs des entreprises de sécurité privées pour contourner le rôle de l’État et se transformer en une force autonome de contrôle social, opérant selon la logique du profit plutôt que selon la logique de la loi, du pouvoir judiciaire indépendant et de la responsabilité démocratique.
• Le Point Vingt exige la « résistance à l’intolérance omniprésente envers la croyance religieuse ». Ce point ne découle pas d’une véritable défense de la liberté de croyance. C’est un déploiement opportuniste du discours religieux pour construire une alliance idéologique avec les courants conservateurs et religieux qui sont les plus susceptibles d’être mobilisés derrière les projets de guerre. L’histoire nous enseigne que tout projet fasciste a eu besoin d’une alliance avec les institutions religieuses pour conférer à la violence un caractère sacré, et c’est ce que cherche ce point sous couvert de « liberté de foi ».
Cette phrase n’est pas une opinion culturelle passagère. C’est le fondement théorique du racisme colonial civilisationnel
• Le Point Vingt et Un est le plus révélateur de la dimension idéologique profonde, lorsqu’il déclare que « certaines cultures ont produit des avancées vitales tandis que d’autres demeurent dysfonctionnelles et régressives ». Cette phrase n’est pas une opinion culturelle passagère. C’est le fondement théorique du racisme colonial civilisationnel qui justifie la domination, l’occupation et le meurtre des peuples sous couvert de « gestion rationnelle de la civilisation ».
Cette logique ne diffère pas fondamentalement du « fardeau de l’homme blanc » qui a justifié le colonialisme dans les siècles précédents, et elle est reproduite aujourd’hui dans le langage des algorithmes et des mégadonnées. Ce qui la rend plus dangereuse que son prédécesseur, c’est qu’elle ne nécessite pas de forces coloniales visibles. Une base de données et un algorithme de ciblage suffisent.
Le Trumpisme comme Système, Non comme Personne
Ce que fait le manifeste de Palantir, c’est lier le capital monopolistique numérique à ce projet et lui fournir les outils technologiques nécessaires pour le transformer d’un discours politique électoral en un système de contrôle effectif.
L’erreur courante est de réduire le trumpisme à la personne de Donald Trump. Le trumpisme est un projet de classe global combinant le capital financier national avec un nationalisme chauvin et une hostilité envers les immigrés et les minorités. Dans son essence, il est l’expression de la crise du capitalisme lorsqu’il ne peut plus reproduire l’illusion libérale pour son audience, et qu’il recourt alors au discours nationaliste agressif pour détourner l’attention des véritables contradictions de classe. Ce que fait le manifeste de Palantir, c’est lier le capital monopolistique numérique à ce projet et lui fournir les outils technologiques nécessaires pour le transformer d’un discours politique électoral en un système de contrôle effectif.
La coopération documentée entre Palantir et les autorités de l’immigration et les agences de sécurité dans le pistage et l’expulsion des migrants est un modèle pratique de cette alliance. La technologie n’est pas utilisée ici pour servir la « sécurité » dans un sens neutre quelconque. Elle est utilisée pour mettre en œuvre des politiques répressives et racistes avec une haute efficacité opérationnelle. L’outil numérique rend la répression plus rapide, plus précise et moins en besoin de justification publique.
Le Féodalisme Numérique et Sa Phase Fasciste
Nous vivons la phase avancée du féodalisme numérique, dans laquelle les grandes entreprises monopolisent l’infrastructure numérique et imposent leurs conditions aux utilisateurs
Comme je l’ai soutenu précédemment dans mes analyses du capitalisme numérique, nous vivons la phase avancée du féodalisme numérique, dans laquelle les grandes entreprises monopolisent l’infrastructure numérique et imposent leurs conditions aux utilisateurs, tout comme les seigneurs féodaux monopolisaient autrefois la terre et contrôlaient les paysans. Ce que révèle le manifeste de Palantir, c’est que ce féodalisme numérique entre désormais dans sa phase fasciste, la phase dans laquelle le capital ne se contente plus de l’exploitation économique silencieuse mais se tourne vers la mobilisation politique et idéologique explicite et le contrôle pour protéger son système de toute menace.
Sous le capitalisme numérique, ce ne sont plus seulement les travailleurs manuels et intellectuels traditionnels qui sont victimes de l’exploitation. Chaque utilisateur produit quotidiennement des données qui sont converties en matière première pour la production de plus-value sans compensation.
Les serfs numériques travaillent au sein de systèmes qu’ils ne possèdent pas et sont soumis à des règles sur lesquelles ils n’ont aucune influence réelle. Ce que le manifeste ajoute à ce tableau, c’est la militarisation : ces mêmes systèmes d’exploitation sont désormais orientés vers le façonnement de l’esprit humain, la conduite de guerres, la suppression de la dissidence, les déportations forcées et la gestion des systèmes de contrôle sécuritaire.
Algorithmes de Mort
Palantir a établi des partenariats stratégiques avec des armées et des institutions sécuritaires pour construire des bases de données de ciblage
Le manifeste ne peut être lu en isolation de ce qui se passe dans les guerres contemporaines. Des rapports documentés ont révélé que Palantir a établi des partenariats stratégiques avec des armées et des institutions sécuritaires pour construire des bases de données de ciblage qui sont effectivement utilisées dans des opérations militaires. Il ne s’agit pas d’une possibilité théorique. C’est une pratique quotidienne documentée : des algorithmes qui convertissent des vies humaines en points de données, et des points de données en cibles militaires.
En Palestine, des rapports journalistiques et d’investigation ont documenté l’utilisation de systèmes d’intelligence artificielle pour construire des listes de cibles qui ont conduit à des massacres contre des civils à Gaza. Au Venezuela, en Iran et dans d’autres pays que Washington classe comme des « menaces », des systèmes de surveillance et de données sont utilisés pour soutenir le militarisme, l’agression et les guerres qui violent le droit international.
Ce que l’entreprise appelle un « système de ciblage intelligent » est en pratique une machine pour gérer la mise à mort avec une efficacité industrielle. La mise à mort ne requiert plus une décision humaine responsable. Elle nécessite un algorithme, suffisamment de données et un feu vert d’un appareil qui n’est soumis à aucune responsabilité démocratique. C’est l’application concrète sur le terrain de ce que le manifeste appelle la « capacité décisionnelle en temps réel », où les décisions de tuer sont prises instantanément au sein de systèmes techniques fermés.
Le plus important dans ce contexte est que l’utilisation de ces systèmes ne peut être séparée du discours qui justifie la classification de communautés entières comme arriérées ou menaçantes. Le crime ne commence pas avec la bombe. Il commence avec la classification. Lorsque des communautés entières sont définies comme une menace, le meurtre et le ciblage de civils deviennent une « gestion sécuritaire » plutôt qu’un crime dont les auteurs doivent être tenus responsables.
L’Illusion de la Neutralité Technologique, l’Auto-Surveillance et la Répression Numérique comme Outils de Contrôle
Lorsqu’un individu sait qu’il est surveillé à chaque instant, il commence à s’imposer lui-même la surveillance. Il modifie son discours, évite les sujets sensibles, s’éloigne des idées radicales dissidentes.
Le danger du modèle que construit Palantir ne réside pas uniquement dans ses applications militaires directes. Plus dangereux encore est ce que l’on peut décrire comme la « société de surveillance », lorsque le contrôle devient interne plutôt qu’externe. Lorsqu’un individu sait qu’il est surveillé à chaque instant et sent que chaque interaction numérique est enregistrée et analysée, il commence à s’imposer lui-même la surveillance.
Il modifie son discours, évite les sujets sensibles, s’éloigne des idées radicales dissidentes. Cette auto-surveillance volontaire restreint et affaiblit les mouvements de gauche et progressistes et les organisations de travailleurs de l’intérieur, sans qu’il soit besoin d’arrestations ou de restrictions directes.
L’appel du manifeste à une « compréhension profonde du comportement humain » comme condition pour la sécurité est en réalité un appel à construire un système global pour démanteler l’action politique collective avant qu’elle n’émerge. Prédire le comportement protestataire et le démanteler avant qu’il ne devienne un mouvement organisé est le rêve que les services de sécurité ont longtemps poursuivi, et la technologie de Palantir se rapproche de sa réalisation.
Parmi les mécanismes idéologiques les plus saillants du manifeste figure son recours à la logique déterministe fermée. « Il n’y aura pas de neutralité technologique », « la question n’est pas de savoir si des armes d’intelligence artificielle seront construites », « les démocraties ne peuvent pas se fier au seul discours moral ». Cette approche vise à convertir les choix politiques en faits naturels inéluctables et à éliminer toute remise en question de la nature du système existant de la sphère du débat légitime. C’est la même approche utilisée par les néolibéraux lorsqu’ils ont déclaré dans les années 1990 que « le capitalisme est la fin de l’histoire ». Désormais, la même logique revient sous une formulation sécuritaire : il n’y a pas d’alternative à la militarisation numérique.
Ce déterminisme n’est pas une description neutre de la réalité. C’est une tactique pour vider la politique de son contenu. Lorsqu’on vous convainc qu’il n’existe pas d’alternative, vous cessez d’en chercher une. Et c’est là le principal objectif derrière ce langage.
L’Alternative de Gauche : La Question de la Propriété et du Contrôle Collectif
Le manifeste de Palantir n’est pas simplement le document d’une entreprise technologique annonçant ses positions. C’est une sonnette d’alarme retentissante que les forces progressistes doivent entendre clairement : la bataille pour l’avenir de la technologie ne se cache plus dans les coulisses. Elle est entrée sur scène, s’annonçant sans vergogne. Ceux qui tardent à saisir ce changement retardent leur entrée dans l’arène de lutte la plus décisive de ce siècle.
La question fondamentale n’est pas celle de l’utilisation de la technologie. C’est celle de qui la possède et qui en détermine les objectifs.
La question fondamentale n’est pas celle de l’utilisation de la technologie. C’est celle de qui la possède et qui en détermine les objectifs. La technologie ne deviendra pas un outil de libération tant qu’elle demeurera entre les mains des monopoles numériques alliés aux projets de la droite, de la guerre et de la répression. Toute discussion sérieuse doit partir de la nécessité d’une propriété collective et sociétale de l’infrastructure numérique, et du fait de soumettre les algorithmes et l’intelligence artificielle à une supervision démocratique genuine représentant les intérêts des masses laborieuses plutôt que des élites monopolistiques.
Cela exige que les forces de gauche, progressistes et de défense des droits humains s’engagent dans l’arène technologique avec toute la gravité requise, en tant que champ important de la lutte des classes. Produire une critique intellectuelle, aussi importante soit-elle, ne suffit pas sans construire des alternatives technologiques effectives à travers la coordination et le travail conjoint via des Internationales numériques : des plateformes sociales libres de tout monopole, restriction et répression ; des outils de recherche respectant la vie privée de tous les utilisateurs ; des systèmes d’intelligence artificielle gérés de manière démocratique et transparente ; et d’autres applications numériques. Ce ne sont pas des projets récréatifs pour l’avenir. Ce sont une nécessité stratégique urgente pour tout projet libérateur sérieux.
Ajout Nécessaire : Le Désarmement Technologique comme Prérequis
Palantir n’est pas un cas exceptionnel ni une anomalie dans le paysage technologique. C’est l’expression la plus explicite et la plus audacieuse de ce que beaucoup d’autres entreprises pratiquent dans un plus grand silence et avec un discours plus feutré.
Construire des alternatives seules ne suffit pas à moins d’être associé à une campagne organisée pour priver ces monopoles de leurs armes technologiques. Il convient de noter ici que Palantir n’est pas un cas exceptionnel ni une anomalie dans le paysage technologique. C’est l’expression la plus explicite et la plus audacieuse de ce que beaucoup d’autres entreprises pratiquent dans un plus grand silence et avec un discours plus feutré. Ce qui en fait un point focal de cette analyse, c’est qu’elle a révélé ce que les autres ont l’habitude de dissimuler, non pas qu’elle en diffère dans sa substance. Le système est un ; la seule exception est le degré de franchise.
Tout comme les mouvements ouvriers historiques ont lutté pour désarmer le capital dans les usines et les fermes, une lutte équivalente est nécessaire aujourd’hui pour arracher des mains de ces entreprises collectivement les algorithmes létaux, les systèmes de ciblage et la surveillance de masse.
Cette lutte prend de multiples formes : le boycott de leurs services, l’exposition de leurs contrats secrets avec les gouvernements, la poursuite de leurs dirigeants devant les tribunaux internationaux pour complicité dans des crimes de guerre, et la pression sur les institutions publiques pour qu’elles rompent leurs relations avec ces entreprises. Chaque contrat gouvernemental avec ce système est un financement direct de la machine de mort et de déportation. Arrêter ce flux financier est la première ligne d’affrontement.
Ce chemin ne peut être accompli sans travailler simultanément aux niveaux législatif national et international. Au niveau national, il faut faire pression pour promulguer des lois strictes exigeant que les entreprises de technologie sécuritaire maintiennent une pleine transparence dans leurs contrats avec les gouvernements, criminaliser l’utilisation de systèmes d’intelligence artificielle dans le ciblage militaire en dehors de toute supervision judiciaire indépendante, et contraindre ces entreprises à se soumettre aux mêmes normes de responsabilité auxquelles sont soumises les institutions publiques.
Au niveau international, il faut œuvrer pour soumettre ces entreprises aux conventions internationales relatives aux droits humains, notamment les Conventions de Genève interdisant le ciblage indiscriminé des civils, la charte des Nations Unies sur la protection des données personnelles, et les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme. Une entreprise qui construit des bases de données de ciblage dans des zones de guerre ne peut se voir permettre d’opérer en dehors de ce cadre juridique, et si elle le fait, les gouvernements qui contractent avec elle portent une responsabilité criminelle partagée. Ce n’est pas une demande réformiste de luxe. C’est le minimum exigé par l’humanité du droit face à l’inhumanité de l’algorithme.
Deuxième Ajout : Démasquer le Silence du Travail au Cœur du Manifeste
Ce qui est frappant dans le manifeste de Palantir, ce qui est même profondément suspect, c’est qu’il ne mentionne pas un seul mot sur les travailleurs, sur les syndicats, sur le droit à l’organisation, sur la grève. Dans un document qui parle de l’« élite ingénieure », du « devoir moral » et des « cultures arriérées », il n’y a pas de place pour les travailleurs manuels et intellectuels qui construisent ces algorithmes, les font fonctionner et vivent sous le poids de la même surveillance.
Les travailleurs seuls, s’ils s’organisent, sont capables d’arrêter entièrement les lignes de production de la mort. Une grève générale dans la Silicon Valley, ou même dans les bureaux de Palantir elle-même, est le cauchemar de ce projet
Ce silence n’est pas accidentel. C’est une admission implicite que le projet technologique fasciste ne peut pas affronter la question des travailleurs, parce que les travailleurs seuls, s’ils s’organisent, sont capables d’arrêter entièrement les lignes de production de la mort. Une grève générale dans la Silicon Valley, ou même dans les bureaux de Palantir elle-même, est le cauchemar de ce projet. Soutenir les syndicats de travailleurs de la technologie et relier leur lutte à une lutte mondiale est par conséquent un acte de résistance de premier ordre.
Cette lutte technologique ne peut être séparée de la lutte populaire sur le terrain. La technologie est un outil de soutien à la lutte, non un substitut à celle-ci. Le pouvoir réel demeure dans l’organisation politique, syndicale et populaire, dans les mouvements sociaux, dans la solidarité internationale entre les masses laborieuses de ce système, qu’elles se trouvent dans des guerres, aux frontières, ou dans des quartiers ouvriers surveillés par des algorithmes qui ne demandent la permission à personne.
Conclusion : Le Fascisme Numérique par Son Vrai Nom
Nous faisons face à une nouvelle forme de fascisme
Le manifeste de Palantir révèle clairement que nous faisons face à une nouvelle forme de fascisme, non seulement dans le sens historique étroit, mais dans son sens essentiel : l’alliance du capital monopolistique avec le pouvoir politique national agressif et le déploiement de la violence, de la répression et de la hiérarchie civilisationnelle pour protéger cette alliance de toute menace populaire. La seule différence est que les outils de ce fascisme sont aujourd’hui les algorithmes, les mégadonnées et l’intelligence artificielle, et c’est ce qui le rend plus hermétique et plus difficile à résister que ce qui l’a précédé.
Quand Alexander Karp finit de rédiger son manifeste philosophique dans son élégant bureau, les algorithmes construits par son entreprise continuent leur travail d’identification des cibles, de pistage des migrants aux frontières, de constitution de bases de données de dissidents à travers le monde, et de soutien à la machine du militarisme et de la répression à l’échelle du globe. La philosophie et le crime sont deux faces d’une même pièce.
La lutte pour la justice sociale et la libération passe aujourd’hui inévitablement et substantiellement par la lutte pour libérer la technologie de cette alliance agressive de classe. Ce n’est pas une question technique ni une question éthique abstraite. C’est une question politique de bout en bout, et une partie d’une lutte historique portant sur qui détient le contrôle sur l’avenir et la conscience humaine : la minorité monopolistique alliée aux projets de mort et de répression, ou les masses laborieuses qui doivent imposer leur autorité sur les outils qui façonnent leur vie et leur destin.
Rezgar Akrawi
Sources et Références
Première : Source Primaire — Le Manifeste Palantir
- Palantir Technologies — The Technological Republic, en bref (Publication officielle sur X, avril 2026)
- Karp, Alexander C. et Zamiska, Nicholas W. — The Technological Republic : Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West. Crown Currency, New York, 2025.
Deuxième : Reportages Journalistiques et Analyses sur le Manifeste
- Al Jazeera English — « Technofascism? Why Palantir’s pro-West ‘manifesto’ has critics alarmed, » 21 avril 2026.
- TechCrunch — « Palantir posts mini-manifesto denouncing inclusivity and ‘regressive’ cultures, » 19 avril 2026.
- Engadget — « Palantir posted a manifesto that reads like the ramblings of a comic book villain, » avril 2026.
- TRT World — « Internet explodes in outrage over Palantir’s dystopian tech manifesto, » avril 2026.
- Reason — « Palantir’s new manifesto wants the military draft reinstated, » 20 avril 2026.
Troisième : Rapports sur les Droits Humains concernant Palantir et la Complicité des Grandes Entreprises Technologiques à Gaza
- Amnesty International — Rapport sur l’économie politique mondiale permettant le génocide israélien, citant Palantir parmi les principaux contributeurs, septembre 2025.
- Truthout — « Amnesty Calls for States to Pull the Plug on Economy Backing Israel’s Genocide, » septembre 2025.
- Business and Human Rights Resource Centre — « Palantir allegedly enables Israel’s AI targeting in Gaza, raising concerns over war crimes. »
- Business and Human Rights Resource Centre — « Amazon, Google and Microsoft fuel Israeli military aggression in Gaza, investigation reveals, » février 2025.
- Business and Human Rights Resource Centre — « Google, Amazon and Microsoft allegedly complicit in war crimes amid Israel’s war in Gaza. »
- Business and Human Rights Resource Centre — « Google did not respond to allegations over its complicity in war crimes amid Israel’s war in Gaza, » avril 2025.
- Business and Human Rights Resource Centre — « Amazon did not respond to allegations over its complicity in war crimes amid Israel’s war in Gaza, » avril 2025.
- Business and Human Rights Resource Centre — « Microsoft did not respond to allegations over its complicity in war crimes amid Israel’s war in Gaza, » avril 2025.
Renseignement, armée, santé, entreprises… Palantir à la conquête de l’Europe

Palantir, qui réalise l’essentiel de son chiffre d’affaires aux États-Unis, cherche à gagner de nouveaux clients en Europe, du côté des entreprises comme des gouvernements. Avec souvent le même opératoire : la multinationale profite des situations de crise pour offrir ses services gratuitement, puis enchaîne avec des contrats très lucratifs dont il est de plus en plus difficile de sortir. C’est ainsi que le Royaume-Uni lui a ouvert grand les portes de ses services publics. En France, son troisième marché mondial, Palantir fait pour l’instant surtout affaire avec des grands groupes privés, mis à part un contrat controversé avec la DGSI.
« L’adoption de la tech constitue un problème très grave et très structurel en Europe », s’inquiétait Alex Karp lors du Forum économique mondial de janvier 2026. La question du retard et de la faiblesse de l’Europe n’est pas nouvelle dans les analyses du patron de Palantir (on la retrouve par exemple dans son essai The Technological Republic, paru en 2025) : le vieux continent serait trop réglementé, et n’investirait pas suffisamment dans sa défense, ni dans la course à l’IA.
Derrière ces critiques, souvent entendues du côté de l’administration Trump et de la Silicon Valley, mais aussi des leaders européens eux-mêmes, il y a un point de vue politique, mais il y a également un intérêt commercial. Palantir cherche activement à étendre ses activités en Europe, que ce soit auprès de gouvernements ou de grandes entreprises. En surfant sur les crises et par des jeux de lobbying, de réseaux et de portes tournantes, la multinationale a pu se faire une place sur le marché du vieux continent en dépit de sa réputation sulfureuse. Ni ses liens avec la CIA et l’armée américaine, ni sa collaboration à la traque des migrants aux États-Unis, ni son partenariat étroit avec le gouvernement israélien ne semblent dissuader des dirigeants européens de céder à la fascination pour les logiciels du géant américain et leur pouvoir de traitement et d’interprétation de jeux massifs de données (lire le premier volet de notre enquête).
De la DGSI française aux médias suisses
En 2025, les logiciels de Palantir étaient utilisés par des entités publiques dans dix pays de l’Union européenne.
Selon un décompte publié par Euractiv en août 2025, les logiciels de Palantir étaient utilisés dans treize pays de l’Union européenne (UE), par des sociétés privées, mais aussi par des entités publiques dans dix d’entre eux. Dont la France, puisque la DGSI, le service de renseignement intérieur, a recours au logiciel Gotham de Palantir depuis 2015. D’autres agences de renseignement européens utilisent les outils de la multinationales, notamment le Danemark, tandis que plusieurs polices allemandes les ont adoptés. Europol, l’agence de l’UE dont la mission est de combattre la criminalité internationale et le terrorisme, a quant à elle fait appel aux solutions Palantir de 2016 à 2021. La Grèce et les Pays-Bas s’en sont servis dans le cadre de la gestion du Covid. En Espagne, Palantir est utilisé par le renseignement militaire depuis 2022, et en 2025, le ministère de la Défense britannique a signé un contrat à 240 millions de livres sterling avec la firme américaine.
En Suisse, comme le montre une enquête du magazine Republik qui est à ce jour l’éclairage le plus approfondi dont on dispose sur ses méthodes commerciales, Palantir a démarché les autorités pendant sept ans pour obtenir de tels contrats. Sans succès. Mais elle a obtenu de meilleurs résultats dans le secteur privé du pays, avec des sociétés comme Novartis. Ringier, l’un des plus gros groupes helvétiques de médias, a également noué un partenariat avec Palantir en 2018. Aujourd’hui, les plateformes Foundry et AIP (Artificial intelligence Plateform) de la multinationale américaine sont utilisées dans ses salles de rédaction et pour « exploiter le potentiel des données afin de mieux servir et informer les lecteurs ». En 2021, Ringier affirmait que 85 % de ses journalistes regardaient Foundry tous les jours, la plateforme leur fournissant des informations pour décider quels contenus publier. Republik a aussi révélé que la vice-présidente exécutive de Palantir a siégé au conseil d’administration de Ringier, et que Palantir était membre de DigitalSwitzerland, une organisation de promotion de la tech fondée par le directeur général de Ringier.
Amundi, deuxième plus gros investisseur européen dans Palantir
Les outils de Palantir équipent de nombreuses autres entreprises privées en Europe, notamment Airbus, Stellantis, Axa, la Société générale ou encore Engie en ce qui concerne les françaises. Le secteur privé ne semble donc pas très inquiet de la réputation sulfureuse de Palantir, et le même constat vaut pour les investisseurs. Selon une enquête parue en mars dernier, entre 2024 et 2025, plus d’une centaine de grandes banques, de gestionnaires d’actifs, d’assureurs et de fonds de pension européens ont augmenté de près de 70 % leur nombre total d’actions dans Palantir. Fin 2025, Amundi, gestionnaire d’actifs et filiale du Crédit agricole, était le deuxième plus gros investisseur européen dans Palantir derrière Norges Bank, avec des actions valorisées à près de 3 milliards de dollars. BNP Paribas est également dans le top 20 des investisseurs Palantir, tandis que Natixis se retrouve plus loin dans le classement.
Une centaine de grandes banques, de gestionnaires d’actifs, d’assureurs et de fonds de pension européens ont augmenté de près de 70 % leur nombre d’actions dans Palantir entre 2024 et 2025.
Contacté pour cette enquête, Amundi nous a répondu « ne pas avoir de commentaire à faire à ce sujet ». Dans son Rapport d’engagement 2024, il est pourtant écrit que « le non-respect des droits de l’homme peut, et doit, avoir des conséquences négatives sur la réputation et les résultats financiers des entreprises ». Et sa politique d’investissement générale assure : « En tant que gestionnaire d’actifs responsable, nous évaluons la manière dont les entreprises prennent en compte les droits humains et traitent les violations des droits de l’homme dans le cadre de leurs activités. »
Ce fait longtemps que Palantir fait l’objet d’alertes. Dès 2020, Amnesty International concluait que l’entreprise n’appliquait pas la diligence requise dans ses contrats avec ICE, et qu’il était fort possible qu’elle contribue à des violations des droits humains en raison de la façon dont sa technologie facilite les opérations visant des personnes migrantes ou demandeuses d’asile. L’ONG rappelait que par le passé, ICE avait déjà utilisé la technologie de Palantir pour mener des raids massifs et séparer des enfants de leurs parents. Avec l’intensification des opérations de l’ICE sous le deuxième mandat de Donald Trump, ces risques n’ont fait qu’augmenter.
Les liens de Palantir avec ICE ou avec Israël, ainsi que les guerres menées par les États-Unis avec son logiciel Maven ont cependant commencer à inquiéter certains investisseurs. En octobre 2024, Storebrand, l’un des principaux gestionnaires d’actifs de Norvège, a désinvesti de Palantir en invoquant le risque de violation du droit international humanitaire et des droits humains en Israël. Il a été suivi par le fond de pension néerlandais Stichting Pensioenfonds ABP en avril 2026.
Dépendance et protection des données
Du côté des pouvoirs publics, c’est surtout la question de la souveraineté qui suscite des inquiétudes – en particulier quand les logiciels de l’entreprise américaine sont utilisé pour traiter des données liées à des fonctions régaliennes. En mars 2026, interrogé par la Commission d’enquête parlementaire sur les dépendances de la France sur le contrat de la DGSI avec Palantir, Henri Verdier, l’ancien ambassadeur de la France pour le numérique, a répondu : « J’ai toujours pensé que c’était une erreur. » Et de souligner la dépendance que ces outils créent vis-à-vis d’une entreprise étrangère : « Palantir vous permet de stocker cent fois plus de données qu’auparavant et se rend indispensable. Lorsqu’éclate un conflit commercial ou que change la grille tarifaire, si vous êtes en désaccord, l’entreprise peut menacer de vous priver de ses services que vous n’êtes plus capables d’assurer vous-mêmes. » Les logiciels Palantir ne se contentent pas de traiter les informations : ils en tirent des conclusions et proposent des actions. Utiliser ces outils implique donc aussi de dépendre, pour des prises de décision, d’algorithmes sur lesquels l’entreprise américaine a la main. Y compris quand il s’agit choisir des cibles à frapper ou des personnes à surveiller.
Palantir vous permet de stocker cent fois plus de données qu’auparavant et se rend indispensable.
Palantir assure que les données traitées restent dans les mains de ses clients, qu’elle ne propose pas de solution d’hébergement (en recourant aux clouds d’autres opérateurs), que les données sensibles peuvent être chiffrées et stockées dans des datacenters cloisonnés, et que tout accès est suivi et traçable. Une ligne de défense qui n’est pas sans failles. Il peut y avoir, par exemple, accès aux données du client par les ingénieurs de Palantir quand ils installent les systèmes. En mai, dernier le Financial Times révélait que les autorités britanniques avaient accordé à l’entreprise américaine un accès illimité à certaines données de patients, avant qu’elles soient anonymisées, afin de mettre en place une plateforme intégrée pour la NHS, le service national de santé publique. Toujours au Royaume-Uni, le média The Nerve a publié des témoignages émanant du ministère de la Défense s’inquiétant du fait que, même si Palantir n’a pas accès aux informations confidentielles, l’entreprise dispose de suffisamment de données pour, en les combinant, en déduire des informations classifiées comme la localisation d’un sous-marin nucléaire.
En 2024, Republik a rendu public un rapport d’évaluation de l’armée suisse qui écartait le recours aux logiciels de Palantir, notamment en raison des risques de fuites de données vers les États-Unis et de la dépendance que cela créerait vis-à-vis d’une expertise étrangère. Une révélation que l’entreprise américaine ne semble pas avoir beaucoup apprécié, puisqu’elle a immédiatement engagé des poursuites judiciaires contre le média suisse.
« Les mauvaises périodes sont bonnes pour nous »
Palantir est née dans le sillage des attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis et, en France, la DGSI a pris la décision de recourir a sa plateforme Gotham après le choc des attentats de 2015.
Tout ceci n’a pas empêché l’OTAN, en mars 2025, de choisir le logiciel Maven, développé par Palantir, pour équiper son Commandement allié Opérations (ACO), qui planifie et exécute les opérations de l’alliance. Un contrat signé en six mois, l’ACO estimant qu’il « souffrait d’une rupture capacitaire », a expliqué le général de division Dominique Luzeaux à l’Assemblée nationale. Ce choix est présenté comme n’ayant pas vocation à être définitif, mais dans leur rapport d’information sur les dépendances militaires de la France, les députés François Cormier-Bouligeon et Aurélien Saintoul s’inquiètent : « Les solutions américaines pourraient se généraliser et façonner l’ensemble des procédures au nom de l’interopérabilité et empêcher le développement d’outils souverains. » Les états-majors européens, habitués au logiciel dans le cadre de l’OTAN, pourraient trouver plus simple de généraliser son utilisation plutôt que de développer une solution propre.
« Il est vrai que les mauvaises périodes sont bonnes pour nous », reconnaissait Alex Karp dans une interview au Nouvel Obs en 2023. L’entreprise est née dans le sillage des attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis et, en France, la DGSI a pris la décision de recourir a sa plateforme Gotham après le choc des attentats de 2015. « Nous devons acquérir ce big data immédiatement. (…) La moindre perquisition nous permet de récupérer des milliers de données. Nous avons donc besoin d’outils de big data pour répondre immédiatement à nos besoins », expliquait alors Patrick Calvar, directeur général de l’agence de renseignement. Signé au nom de l’urgence en 2016, le contrat vient encore une fois d’être reconduit dix ans plus tard.
Plus récemment, Palantir s’est invité dans la guerre en Ukraine. « Palantir a proposé dès 2022 des services variés, allant de la détection de cible, du renseignement, déminage à la logistique militaire mais aussi civile, pour gérer les déplacement de réfugiés », explique Valentin Goujon, doctorant en sociologie au médialab de Science Po. « C’est un labo pour les système IA. » Chaque usage permet en effet à Palantir d’améliorer ses outils, mais aussi de mettre un pied dans la porte pour de prochains contrats, grâce à l’expérience acquise sur ceux obtenus « dans l’urgence ». En 2020, la pandémie de Covid avait ainsi été l’occasion de proposer ses solutions à plusieurs pays européens, dont la France, qui n’a pas donné suite. En revanche, cette stratégie s’est avérée extrêmement efficace au Royaume-Uni.
Main basse sur les données de santé des Britanniques
Palantir s’est intéressée dès 2019 au NHS, le système de santé publique du Royaume-Uni qui traite des millions de patients chaque année et représente ainsi une source de données exceptionnelle. Le secrétaire d’État Liam Fox et des responsables du ministère du Commerce avaient alors tenu des réunions à huis clos avec les dirigeants de la firme américaine à Davos pour discuter de ce potentiel « inexploité ». Palantir décroche finalement son premier contrat en 2020, alors que les procédures de conclusion des marchés publiques sont suspendues en raison de la crise sanitaire. Martha Dark, directrice de l’ONG britannique Foxglove, raconte : « Quand Palantir a obtenu ce contrat pour la gestion du Covid, ça a été fait en secret et le gouvernement n’a pas rendu public quelles compagnies géraient les données de santé, qui y avait accès, et dans quelles conditions. » FoxGlove et OpenDemocracy ont du engager une bataille judiciaire pour obtenir la publication des accords.
En 2023, le NHS a attribué à Palantir un marché de 330 millions de livres pour la mise en place d’une plateforme pour fédérer toutes les données du système de santé publique.
« Ils [Palantir, NdE] ont donné accès à Foundry [un logiciel de Palantir] pour 1£ symbolique, pour 3 mois dans le cadre de l’urgence Covid. C’était généreux, il y avait un besoin. Mais la pandémie n’a pas duré trois mois, et après, ce contrat a été renouvelé pour un million de livres sterling », explique Duncan McCann de l’ONG GoodLaw Project. Le contrat suivant s’élevait à 23 millions de livres, et il a été suivi d’une extension pour 11,5 millions. Enfin, en 2023, le NHS a attribué à Palantir un marché de 330 millions de livres pour la mise en place d’une plateforme de données centrale afin de fédérer toutes les données du système de santé publique. Pour Martha Dark, « Palantir a bénéficié de l’expérience qu’elle avait après ses premières années de travail avec le NHS, ce que ses concurrents n’avaient pas. Cela leur a donné un avantage significatif pour gagner le marché. »
Des associations, médecins et même les analystes de données du NHS s’alarment des problèmes éthiques et pratiques liés à ce partenariat. « Palantir est une entreprise particulièrement complexe et problématique. Une société de surveillance qui a travaillé sur des contrats militaires, initialement financée par la CIA, étroitement liée aux milliardaires de la Silicon Valley et fondée par Peter Thiel, un partisan de Trump qui a déclaré ne plus croire que démocratie et liberté soient compatibles. Elle n’inspire pas confiance, or la base du travail de santé c’est la confiance. Les gens ne vont pas au NHS, chez le médecin, s’il n’y a pas de relation de confiance », poursuit Martha Dark.
Pour Duncan, « les outils Palantir ne sont pas simplement des systèmes informatiques qui seraient neutres. Leurs activités aux États-Unis suscitent d’énormes inquiétudes, comme par exemple le système ELITE, qui utilise des données de santé pour traquer les migrants ». Le parti d’extrême droite ReformUK vient de faire une percée aux dernières élections locales outre-Manche. Son programme prévoit explicitement la création d’une base de données pour procéder à des expulsions de masse, en croisant les données de plusieurs agences pour identifier les migrants. Une mission pour laquelle les plateformes Palantir seraient parfaitement adaptées, et les données du NHS très utiles.
Des contrats impossibles à résilier ?
Les activistes sont néanmoins confiants sur les chances que le gouvernement travailliste fasse valoir la clause de retrait prévue en 2027, compte tenu de la mobilisation autour de ce sujet, y compris de la part de parlementaires. Et parce que de nombreux centres de santé n’utilisent pas encore les solutions du géant américain. Un rapport parlementaire qui vient d’être publié qualifie la dépendance du Royaume-Uni envers Palantir et d’autres géants américains pour ses services publics de « faiblesse inacceptable ».
Ne plus utiliser les logiciels Palantir pourrait d’ailleurs, à terme, conduire à des économies. En avril dernier, le ministère du Logement britannique annonçait qu’avoir résilié son contrat avec la société américaine pour passer sur un système interne lui permettait déjà d’économiser des millions de livres sterling par an en frais de fonctionnement. Ce contrat concernait la gestion de l’hébergement des réfugiés ukrainiens, et Palantir l’avait obtenu en suivant la même stratégie que pour la NHS. L’entreprise avait commencé par offrir au gouvernement six mois d’assistance gratuite, avant d’obtenir un contrat d’un an de 4,5 millions de livres sterling sans aucun appel d’offre, renouvelé en septembre 2023 pour 5,5 millions de livres.
Un audit relate que début 2023, le coût de la migration vers un système interne avait été considéré comme complexe et coûteux, migration qui a toutefois eu lieu en septembre 2025. Ces durées interrogent sur la difficulté pour le secteur public à sortir des solutions Palantir. En France, la DGSI tente de passer sur un autre système depuis dix ans.
« Il y a de véritables portes tournantes entre Palantir et le gouvernement »
Palantir a recruté ces dernières années au moins 32 hauts fonctionnaires, parlementaires, anciens ministres ou responsables des services de renseignements britanniques.
La santé et le logement sont loin d’être les seuls secteurs où Palantir a conclu des contrats avec le gouvernement britannique. En janvier 2026, The Nerve comptabilisait au moins 34 contrats pour un total d’au moins 670 millions de livres sterling, du ministère de la Défense au NHS en passant par des collectivités territoriales. Comme aux États-Unis, des enquêtes de journalistes et d’ONG ont mis en lumière les diverses formes de collusions entre la multinationale américaine et les responsables politiques. « Il y a de véritables portes tournantes entre Palantir et le gouvernement. Si vous regardez Keir Starmer, lors de son premier voyage aux États-Unis pour rencontrer Donald Trump, il est d’abord allé à la Maison Blanche, et ensuite au siège de Palantir », raconte Martha Dark. Le premier ministre était accompagné de Peter Mandelson, alors ambassadeur du Royaume-Uni à Washington, mais également fondateur et actionnaire de Global Counsel, une firme de lobbying dont Palantir était l’un des clients.
Selon The Nerve, Palantir a recruté ces dernières années au moins 32 hauts fonctionnaires, parlementaires, anciens ministres ou responsables des services de renseignements britanniques. Ainsi, l’ancien haut responsable du ministère de la Défense en charge de l’IA, qui a co-rédigé le document stratégique de l’armée sur ce sujet, est ensuite devenu conseiller principal du patron de Palantir Alex Karp en matière de « géostratégie ». L’ancienne directrice de l’IA de la NHS est devenue directrice de la santé, de la recherche et de l’IA chez Palantir en 2022, avant de quitter l’entreprise en 2024. Quatre membres de la Chambre des lords ont également été rémunérés par Palantir, dont l’ancien président de la commission spéciale sur la science et la technologie. Depuis 2021, Palantir a embauché ou engagé sous contrat deux anciens ministres, un conseiller du Premier ministre, deux généraux de l’armée et un ancien chef du MI6 (les services de renseignements britanniques), ainsi que d’autres responsables des services de renseignement.
Les réseaux Palantir en France, de Airbus…
Si le Royaume-Uni ainsi ouvert grand les portes à Palantir, les autorités françaises se sont montrées un peu plus prudences. Si l’Hexagone est aujourd’hui le troisième marché mondial de Palantir, le seul contrat public du géant américain dans le pays est, à ce jour, celui signé avec la DGSI. Les clients de Palantir se trouvent surtout dans le secteur privé, et c’est du côté des grandes entreprises. Fabrice Brégier, qui a été le président de la branche française de la firme américaine de 2018 à 2024, semble avoir joué un rôle clé. Brégier venait d’Airbus, l’un des principaux clients de Palantir (les deux sociétés ont noué un partenariat dès 2015). Il est aussi membre du Conseil d’administration d’Engie, président du groupe de réassurance Scor et membre du conseil d’administration de Safran. Engie et Scor ont tous les deux fait appel aux produits Palantir.
Selon la CGT, Capgemini « met en place des logiciels Palantir » pour ses clients en France, parmi lesquels Equans.
La multinationale étasunienne semble aussi travailler de près avec Capgemini : selon la CGT, le groupe « met en place des logiciels Palantir » pour ses clients en France, parmi lesquels Equans, la filiale de Bouygues spécialisée dans les services énergétiques. Un rôle similaire à celui joué par des cabinets comme Accenture et Deloitte.
Issu de Polytechnique, Brégier a sans doute contribué à attirer des diplômés de l’école dans les rangs de l’entreprise. Selon un décompte que nous avons réalisé sur le réseau Linkedin et dans l’annuaire de Polytechnique, ils sont actuellement plusieurs dizaines. Depuis plusieurs années, Palantir a un stand au X-Forum, le salon de l’école, et l’entreprise a aussi pu participer à des événements organisés par les alumnis (dîner, visite du siège…). Autre cible de Palantir en France : les start-ups. En 2021, l’entreprise s’est installée pendant un an à la Station F, l’incubateur créé par l’homme d’affaires Xavier Niel à Paris, pour proposer à celles qui étaient présentes d’utiliser ses outils.
… au gouvernement
Si Palantir ne déclare aucune activité de lobbying auprès de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), ses dirigeants ont de nombreuses occasions de fréquenter les responsables politiques français. Son patron Alex Karp apparaît dans le groupe consacré au « futur du travail » de l’initiative Tech for Good, lancée par Emmanuel Macron en 2018. Il était également présent au sommet Choose France, au château de Versailles, en 2023, accompagné de Gautier Cloix, alors directeur à Palantir. Ce dernier remerciera les ministres Gabriel Attal, Clément Beaune et Hervé Derville pour les discussions qu’ils ont eu à cette occasion. Basé à l’époque aux États-Unis, Gautier Cloix avait aussi reçu cette année là l’ambassadeur de France à Washington Philippe Etienne, accompagné de la consule générale de France à Los Angeles, dans les bureaux de Palantir à Denver, en présence du directeur de la technologie de Palantir Shyam Sankar.
En janvier 2026, Peter Thiel, fondateur et actionnaire de Palantir, déjeunait à Paris avec Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères.
Plus récemment, le directeur général délégué de Palantir France Pierre Lucotte était auditionné pour la préparation de la stratégie européenne industrielle de défense de 2025, dont le rapport recommande de ne pas rater l’opportunité de développer un Palantir « à la française ». Selon des informations d’Intelligence Online, des membres de l’entourage du ministre de l’Économie et des finances auraient échangé avec des représentants de Palantir au sujet du traitement des déclarations de soupçon de blanchiment des banques reçus par Tracfin. Le ministère a assuré qu’aucune démarche officielle n’avait été entreprise. En janvier 2026, Peter Thiel, fondateur et actionnaire de Palantir, déjeunait à Paris avec Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, pour échanger sur la régulation numérique, la démocratie et la relation transatlantique.
Selon Le Monde, le directeur de cabinet du ministre serait un proche de Jacob Helberg, ancien conseiller d’Alex Karp à Palantir, devenu sous-secrétaire d’État à la Croissance économique, à l’Énergie et à l’Environnement de Donald Trump. Helberg aurait également de bons rapports avec Louis Sarkozy et Richard Attias, a critiqué publiquement les décisions judiciaires contre Nicolas Sarkozy, François Fillon et Marine Le Pen (qu’il a rencontrée), et c’est lui qui aurait invité Sarah Knafo, du parti d’extrême-droite Reconquête, à l’investiture de Donald Trump en janvier 2025. Des penchants très droitiers, alignés avec le soutien affiché de l’administration Trump pour les « partis patriotes » en Europe, mais aussi avec les connexions de dirigeants de Palantir avec des réseaux réactionnaires (voir le premier volet).
À ce jour, la France fait plutôt partie des pays qui résistent à l’intrusion de Palantir, au moins dans la gestion des services publics. Malgré la reconduction du contrat avec la DGSI en 2026, les autorités tentent toujours de développer des outils alternatifs, et c’est d’ailleurs Chapsvision, une solution française, que les services de renseignement allemands ont choisi pour éviter d’avoir recours aux outils américains. Compte tenu des prises de positions de Donald Trump, de plus en plus de pays européens pourraient vouloir s’affranchir de tout risque de dépendance envers des outils provenant des États-Unis, et qui plus est profondément associés à la vision politique de l’internationale réactionnaire.

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