Sociologue
Alors que l’Assemblée nationale vient d’entériner la présomption de légitime défense des forces de l’ordre, la question du danger perçu devient centrale. La mort d’Yves Sakila à Dublin, plaqué au sol pour un vol mineur, en offre un contrepoint saisissant : comment un corps gémissant, à bout de souffle, reste-t-il perçu comme menaçant ? La réponse est moins dans la force exercée que dans les affects qui, en amont, orientent le regard.
Revenant sur la mort d’Yves Sakila, cet homme d’origine congolaise tué par des agents de sécurité privés en plein centre-ville de Dublin, cet article propose de déplacer le regard de la seule question de la « disproportion de la force » vers le régime de perception qui détermine le maintien de gestes assassin. Comment un homme déjà immobilisé, en détresse respiratoire, peut-il continuer d’être appréhendé comme une menace ? C’est cette logique perceptive, et la question de l’intention de tuer, que cet article se propose d’interroger.
Plusieurs manifestations, qualifiées de « moment George Floyd » irlandais, ont eu lieu à Dublin, dont une le 21 mai dernier devant le Parlement irlandais, pour réclamer justice pour Yves Sakila. D’origine congolaise, Yves Sakila est cet homme de 35 ans décédé le 16 mai 2026 à la suite d’une intervention d’une extrême violence menée par des agents de sécurité privés, en pleine journée, dans Henry Street, l’une des rues commerçantes les plus fréquentées du centre-ville.
Tout dans cette affaire a de quoi rappeler le meurtre de George Floyd. Soupçonné d’un vol mineur – celui d’un flacon d’après-rasage –, Yves Sakila est poursuivi par environ cinq vigiles jusqu’à l’extérieur du magasin, dans Henry Street, puis plaqué au sol. Les images qui ont circulé sur les réseaux sociaux sont choquantes. On y voit cet homme noir, visage contre terre, maintenu par plusieurs vigiles, se faire littéralement écraser la tête et le coup pendant plusieurs minutes. Vient un moment où l’un des vigils se met à exercer une pression se voulant encore plus forte, avec le genou. Les agents semblent avoir recouvert la tête d’Yves Sakila avec la capuche de son sweat-shirt, un détail souligné par Yemi Adenuga (conseillère du comté de Meath)[1], lequel n’a toutefois pas été largement repris par les principaux médias.
Deux enquêtes sont actuellement en cours pour déterminer les circonstances exactes de la morts de Yves Sakila[2]. Néanmoins, la brutalité des images explique l’ampleur de la colère et les importantes manifestations qui ont suivi (voir entre autre Black Coalition Ireland) au cours desquelles les manifestants scandaient « Pas de dissimulation, pas de retard ».
Ce texte propose de s’écarter de deux cadres interprétatifs dominants de la scène : celui du « lynchage » et celui de « l’usage disproportionné de la force ». Le premier, certes compréhensible au regard de la brutalité de la scène, tend à produire une lecture globale qui ne permet pas vraiment d’accéder aux logiques qui sous-tendent l’action (si ce n’est une lecture abstraite de l’anti-noirceur). Le second inscrit l’acte dans une lecture juridique classique, qui déplace la responsabilité de l’intervention sur la victime elle-même.
Mais que devient l’analyse si l’on refuse ces deux cadres dominants ?
À rebours de ces lectures, je propose de m’arrêter non pas sur l’action des agents privés, mais sur un moment bien précis qui est l’arrivée de la police (les Gardaí). Je propose de considérer que de s’arrêter sur l’arrivée de la policier, et leur rôle plus périphérique, permet de mettre à jour l’anatomie de la séquence dans son ensemble, d’une violence extrême dans l’espace public.
Lorsque la police (les Gardaí) est arrivée sur les lieux, Yves Sakila était déjà maintenu au sol depuis plusieurs minutes par les agents de sécurité. Ils l’ont pourtant immédiatement menotté. Certaines sources indiquent que les agents lui auraient d’abord mis les menottes « par précaution », pour les retirer immédiatement après avoir constaté la gravité de son état physiologique, à savoir qu’il semblait inconscient et ne respirait plus[3]. D’autres sources indiquent qu’Yves Sakila était déjà inconscient au moment de leur arrivée[4].
Ce geste de la police — la mise des menottes — est de courte durée. L’insistance de la presse sur le fait que les menottes auraient été immédiatement retirées, cherche clairement à souligner la rapidité de la transition vers l’assistance à personne en danger, protégeant, au passage, la police de toute accusation à cet égard. Il est également généralement mentionné que les policiers ont effectué un massage cardiaque tout de suite après et appelé les secours.
Mais ce qu’il s’agit d’observer ici, comme micro-geste de la séquence, est le fait même de mettre les menottes, fût-ce brièvement, dans une situation de détresse respiratoire manifeste. C’est précisément parce qu’il intervient lorsque les signes de détresse sont bien perceptibles que ce moment mérite que l’on s’y arrête. Le parti pris de cet article est de ne pas se satisfaire de la seule explication qui serait que les policiers agissent selon les conventions d’un cadre « sécuritaire » : les agents agiraient d’abord « par prudence », avant de réévaluer ensuite la situation de l’état physiologique de la personne.
Ayant ainsi mis cette explication à l’écart, le moment précis de la mise des menottes devient un point d’entrée privilégié pour interroger, à la suite d’autres auteurs, non seulement la violence d’ensemble de la scène, mais aussi les conditions de perception qui les rendent possibles.
Paranoïa et inversion du regard
Le problème que charrie ce moment précis – la mise des menottes – n’est donc pas directement celle de la force exercée, ni même de sa (dis)proportionnalité. Elle est celle plus fondamentale de la perception d’une menace alors que tout semble indiquer une situation d’extrême vulnérabilité.
Le cas de Lamine Bangoura, tué en mai 2018 par la police, à son domicile, à Roulers, en Belgique, lors d’une expulsion locative, permet de déplacer la réflexion dans cette direction. Le dossier, et en particulier un enregistrement vidéo, montre que les agents de police, qui étaient au nombre de sept, ont continué d’exercer une pression sur son torse alors même que Lamine Bangoura faisait entendre des râles d’agonie. Or, ces cris de détresse, que l’on entend distinctement dans la vidéo, ont été interprétés par la Chambre des mises en accusation comme des rugissements menaçants. Son avocat souligne que ces cris auraient dû alerter des policiers prudents sur l’état critique de la victime. Malgré cela, la pression exercée sur son corps est maintenue. Cette distorsion de la réalité fait écho à la mort de Rodney King, passé à tabac par la police de Los Angeles en 1991, puis à l’acquittement des policiers. Là aussi, malgré les images disponibles, les juges ont considéré que les policiers étaient en danger.

Dans un article paru en 1993, Judith Butler traite du jugement des policiers impliqués dans la mort de Rodney King[5]. Elle y formule la question suivante : comment une image montrant un corps passé à tabac peut-elle être interprétée comme la preuve que ce corps constitue précisément la source de la menace ? Partant d’une réflexion sur l’organisation raciste du visible, son argument fait valoir le fait d’une inversion du regard : dans les gestes de défense d’un homme violemment frappé, les juges ont « vu » un corps menaçant les policiers et, inversement, dans les coups portés par les policiers, les gestes raisonnables d’agents en train de se défendre.
C’est exactement la question qui se pose dans le cas d’Yves Sakila et de la mise des menottes. Comment un corps maintenu au sol, gémissant de détresse, en difficulté respiratoire — voire déjà inconscient selon certaines sources — peut-il continuer à être perçu comme une source de danger nécessitant d’être maîtrisée ? Notons que la question vaut autant pour les policiers que, pour les nombreux témoins présents, qui selon certaines sources, n’ont pas réagi[6].
Chez Judith Butler, cette inversion du regard est analysée en tant que projection inversée de la paranoïa blanche dans le champ visuel. Dans le prolongement de cette réflexion, en focalisant sur la mécanique du regard blanc, dans son livre dur le Regard Blanc, le philosophe George Yancy montre la manière dont les mouvements des corps noirs, quoi qu’ils fassent dans ces véritables moments de « prises », sont réinscrits dans une matrice d’interprétation raciste[7].
Cela rejoint Judith Butler lorsqu’elle pointe que dans le champ perceptif raciste, le corps noir est toujours déjà en train d’accomplir un acte menaçant. Cette précision est essentielle. C’est elle qui signifie que les gestes accomplis pour se protéger, se dégager ou simplement lutter pour rester en vie sont eux-mêmes immédiatement récupérés comme les manifestations d’une menace. Les gestes de survie sont ainsi requalifiés en gestes d’agression. Les travaux critiques produits dans le champ des Black Studies à l’égard du recours au « syndrome du délirium agité » utilisée pour justifier la violence de la police à caractère raciste participent de cette même critique[8].
La peur à même le corps
Si Butler décrit une inversion perceptive, elle laisse ouverte une autre question : qu’est-ce qui rend possible cette inversion ? Qu’est-ce qui oriente le regard avant même que la situation ne soit consciemment évaluée ? C’est ici que les analyses de George Yancy deviennent décisives.
Chez George Yancy, la paranoïa renvoie déjà à un affect. C’est alors plus largement la peur qui mérite d’être interrogée. Non pas comme une émotion individuelle ou un simple fantasme, mais comme une disposition incorporée qui précède la perception elle-même et en oriente les prises.

Le cas de Tamir Rice tué par un policier en 2014 à Cleveland dans l’État de Ohio aux Etats-Unis conduit précisément dans cette direction. Cet enfant noir de douze ans jouait dans un parc avec un pistolet factice. Le voisin ayant appelé la police avait précisé qu’il s’agissait très probablement d’une arme factice. Deux secondes après leur arrivée, un policier ouvrait néanmoins le feu. L’enfant était de dos. Dans son article, paru dans The American prospect (2015)[9], la journaliste d’investigation Nathalie Baptiste souligne le contraste entre cette intervention immédiate et la manière dont la police a traité, à d’autres occasions, des hommes blancs lourdement armés, notamment les miliciens de Bundy Ranch[10], qui ont braqué leurs armes sur les forces de l’ordre sans être abattus. A l’inverse du sort réservé au petit Tamir, des Blancs armés, constituant une menace explicite pour la police, ont pu être approchés sans recours immédiat à la violence létale. Ce contraste invite à situer l’analyse non seulement sur les conditions perceptive mais aussi sur les affect de peur/panique – dont George Yancy dit qu’ils se sont sédimentés dans l’histoire de la domination blanche – qui rendent certaines décisions immédiatement possibles.
La notion d’affect, et plus particulièrement de peur, devient donc centrale. Par affect, je n’entends pas un simple état psychologique ni une disposition morale. J’entends ce qui, dans l’action, oriente le regard et le corps avant toute élaboration consciente. À mi-chemin entre sensation corporelle et état d’esprit, l’affect est physiologique ; il traverse le corps, anime l’esprit et organise la perception, au sens de ce qui sera saisi, sélectionné et rendu saillant dans l’environnement. Les affects ne sont jamais purement individuels. Ils sont historiquement construits et socialement sédimentés. Dans le cadre de la domination blanche analysée par George Yancy, la peur constitue ainsi un principe d’orientation du regard blanc qui précède l’identification consciente du danger, s’il y en avait, et contribue à faire percevoir les corps noirs comme immédiatement menaçants.
Revenons alors, à partir de cette perspective, au cas d’Yves Sakila.
Entre vie et mort : évaluer des niveaux d’agressivité
Avant même l’arrivée de la police (les Gardaí), l’un des agents de sécurité privés semble vérifier le pouls d’Yves Sakila au niveau du cou. Il est donc assez clairs que les agents « savent » son état critique. Que cette information ait ou non été transmise aux policiers demeure, à ce stade, inconnu. Dans tous les cas les signes de détresse sont déjà largement perceptibles. Plusieurs médias soulignent que Yves Sakila est en détresse respiratoire. Les vidéos le montrent gémissant de détresse. Et comme déjà souligné, certains articles indiquent même qu’il était déjà inconscient lorsque la police est arrivée.
Dès lors, la question n’est pas de savoir si ces signes étaient visibles. Ils l’étaient. La question est de comprendre ce qui, dans cette scène, est effectivement perçu comme pertinent par les agents de sécurité et par la police.
Autrement dit, si les affects organisent la perception, rien n’oblige à penser que l’état physiologique du corps constitue, dans l’instant de l’intervention, l’élément décisif de l’évaluation. Ce qui paraît continuer à structurer la lecture de la situation est moins le degré de vulnérabilité que le degré supposé d’agressivité du corps noir.
Ce traitement, qui évalue un degré d’agressivité, ressort très nettement du traitement de Lamine Bangoura. Le sociologue David Jamar éclaire ce traitement dans un article paru en 2021[11] basé sur une analyse de l’Arrêt de la Chambre des mise en accusation. Il y est dit que, durant l’intervention, le pouls de lamine Bangoura fut décrit par les policiers comme faible. Or, les termes retenus dans le dossier sont que : « l’agressivité de Lamine Bangoura s’est affaiblie et lorsque les ambulanciers sont arrivés, le pouls était faible ou inexistant ». Le changement d’état physiologique est ainsi lu prioritairement à travers la catégorie de l’agressivité et non de la détresse. Selon David Jamar, cela légitime tout simplement une vision indifférentes à la frontières entre la vie et la mort soit, une nécropolitique en acte, souligne l’auteur[12].
Meurtre raciste : repenser le registre d’intention
Replacé dans la série des cas analysés ici – les traitements de Rodney King, de Tamir Rice et de Lamine Bangoura –, le moment de la mise des menottes ne montre pas seulement la persistance d’une lecture du corps noir comme menaçant. Il permet d’observer quelque chose de plus précis : la manière dont le registre de la menace peut devenir l’unique cadre de perception, jusqu’à absorber les signes qui devraient pourtant imposer une autre lecture de la situation. Les signes de détresse — affaiblissement, immobilisation, détresse respiratoire — ne disparaissent pas du champ perceptif ; mais ils sont réinscrits dans une lecture où ils continuent d’indiquer une menace à contrôler au point de rendre indifférent la frontière entre l’état de vie, de vulnérabilité ou de mort.
Dès lors que la menace est continuellement projetée sur le corps noir et que les gestes destinés à le maîtriser continuent de s’imposer, y compris dans les moments de grande détresse, comment interpréter la mise à mort ? Comme effet ? Ou comme intention ?
L’issue mortelle de la violence policière est généralement appréhendées comme l’effet non recherché d’une intervention considéré comme disproportionnée dans sa force. Cette insistance sur la disproportion, quand bien même elle ne serait pas fausse, laisse intacte une question : que signifie une action qui ne vise pas explicitement à tuer, mais qui demeure organisée par la neutralisation d’un corps continuellement perçu comme menaçant, de bout en bout ?
L’intention à interroger n’est sans doute pas celle de la délibération consciente : dans les cas des dites violence policière, l’intention n’est pas détachable de la peur et des manières de voir, d’évaluer et d’agir. Il y a bien une intention avec les affects (vouloir maintenir quelque chose en l’état et donc produire une vision de l’environnement qui va avec), mais il ne s’agit pas de l’intention classique telle qu’on l’entend dans nos sociétés libérales – l’intention voulue ou express. Avec les affects, il s’agit d’une autre forme d’intention : non délibéré, non volontaire, davantage incarnée, revêtant une dimension d’urgence, qui oriente le corps et le regard dans la saisie du monde visuellement et affectivement. C’est au niveau de ce registre-là de l’intention – un plan pré-intentionnel pourrions-nous dire – que nous mène la prise en compte des affects.
Mais l’objet de cette intention est lui aussi à mieux cerner : ce qui est recherché à travers cette brutalité n’est vraisemblablement pas la mort d’un sujet comme fin en soi, faudrait-il encore que les corps noirs soient reconnus comme tel, mais plutôt la suppression d’une menace. C’est là que réside la dimension hygiéniste de cette logique meurtrière : non pas tuer parce que la mort serait l’objectif premier, mais éliminer ce qui est constitué comme présence menaçante dans un environnement à préserver, quitte à ce que cette élimination passe par la mort.
Par Véronique Clette-Gakuba
[1] Yemi Adenuga (conseillère du parti politique Fine Gael) est la première femme politique noire élue en Irlande en 2019.
[2] L’une menée par la Garda Síochána (la police nationale irlandaise), l’autre par Fiosrú, le Bureau de l’Ombudsman de la Police irlandaise.
[3] Voir notamment l’article paru dans The Guardian, 31 mai 2026 https://www.theguardian.com/world/2026/may/31/yves-sakila-death-congolese-man-ireland-race-relations?utm_source=chatgpt.com
[4] Voir notamment l’article paru dans AP News, 22 mai 2026
https://apnews.com/article/congolese-death-dublin-security-arnotts-restraint-floyd-b364e4ce4b12e830a4ac4234690889e8
[5] Judith Butler, “Endangered/Endangering: Schematic Racism and White Paranoia” paru dans Robert Gooding-Williams (dir.), Reading Rodney King, Reading Urban Uprising, New York, Routledge, 1993, pp. 15-22
[6] Voir l’interview de Ebun Joseph (militante, chercheuse et formatrice irlandaise spécialisée dans les questions de racisme et d’égalité) paru dans The Guardian, 03 juin 2026
https://www.theguardian.com/news/2026/jun/03/yves-sakila-death-ireland-deeply-rooted-racism-problem
[7] George Yancy, Black Bodies, White Gazes. The Continuing Significance of Race. Lanham, Rowman & Littlefield Publishers, 2008.
[8] Sur cette question voir entre autre l’ouvrage de Aisha M. Beliso-De Jesús, Excited Delirium: Race, Police Violence, and the
Invention of a Disease, Duke University Press, 2024.
[9] Nathalie Baptiste, « Tamir Rice’s Killing Is Called “Reasonable” Because He Was Black » paru dans The American Prospect. Ideas, Politics and Power, le 13 octobre 2015.
[10] En 2014, le rancher Cliven Bundy, soutenu par sa famille et par des miliciens activistes armés, s’est opposé au gouvernement américain après un conflit sur des frais de pâturage de ses bovins sur des terres fédérales. La confrontation du Bundy Ranch en 2014 a impliqué des dizaines de personnes armées face aux autorités. Personne n’a été tué.
[11] David Jamar, Belgique : pays de non lieux. Innocence raciale et négrophobie judiciaire, Médiapart, Plis,9 mai 2012
[12] Pour le concept de nécropolitique au sens d’indifférence de la frontière entre la vie et la mort, voir Norman Ajari, La dignité ou la mort. Ethique et politique de la race. Paris, La Découverte, 2019.



