Répondant à l’appel à contributions du Rapporteur spécial du Comité des droits de l’Homme des Nations Unis, notre Collectif – en collaboration avec Prison Radio (USA) – a sollicité le témoignage de MUMIA sur les conditions qu’il a vécues aux côtés de ses codétenus durant 29 ans dans le couloir de la mort. Vous trouverez ce témoignage décriant l’enfer carcéral avec ses mauvais traitements s’apparentant à de la torture physique et mentale et portant atteinte à la dignité humaine.
A l’initiative de la Coalition mondiale contre la peine de mort, dont notre Collectif et Prison Radio sont membres, un large panel de contributions du monde entier seront soumises à l’ONU avec l’objectif d’en finir avec cette peine inhumaine et dégradante en déclin grâce au combat abolitionniste mais encore en vigueur dans de nombreux pays. Le prochain congrès mondial contre la peine de mort qui aura lieu à Paris fin juin sera l’occasion de donner une nouvelle impulsion au combat pour l’abolition universelle.

Soumission de Mr Mumia ABU-JAMAL à l’ONU
Quand nous pensons au couloir de la mort, je dois rappeler à tous ceux qui nous entendent ou lisent ces mots qu’il ne s’agit pas d’un film – ne pensez pas à un film – mais imaginez plutôt une réalité où, pendant des années, pendant de nombreuses années, des personnes sont enfermées dans leur cellule 23 heures par jour, ce qui a commencé par 24 heures par jour le week-end, puis, après des années et des années, est devenu 22 heures par jour. Imaginez également que, peut-être pour le reste de votre vie, vous ne puissiez plus embrasser, ni caresser vos enfants, votre femme, vos frères, vos sœurs, vos parents, car le non-contact était la règle.
Qu’est-ce que cela signifie dans le monde réel et pourquoi cela a-t-il été mis en place ? Cela signifie que l’État vous sépare de toutes les personnes que vous aimez et qui vous aiment, et qu’est-ce que cela signifie que cet isolement physique, ce véritable isolement en cellule, vous sépare des personnes qui se soucient naturellement de vous et les sépare de vous ? Quel est le but de tout cela ? Le but est simple : déshumaniser les accusés, les condamner à mort, et les séparer de l’humanité elle-même.
Dans certains États, principalement dans le sud, il est devenu habituel que, lorsqu’un condamné à mort est escorté vers d’autres prisons, les gardiens crient généralement « Dead man walking – dégagez le passage – dead man walking ». Cela vous rappelle un film, et cela vous rappelle un film uniquement parce que cela se produit dans la vie réelle. Pour séparer les gens les uns des autres, il faut leur retirer ce qui fait l’essence même de l’être humain, à savoir son caractère social, et c’est quelque chose qui est devenu courant en Amérique.
Pour séparer les gens les uns des autres, il faut renoncer à ce qui fait l’essence même de l’être humain, à savoir son caractère social, et c’est une pratique qui s’est généralisée dans les prisons américaines, au nord, au sud, à l’est ou à l’ouest. Cette tradition afin qu’ils puissent être plus facilement exécutés ou, comme le dit l’État, « mis à mort ».
Ce n’est pas non plus qu’un mot, une description ou même un film. J’ai connu des hommes qui ont passé du temps avec moi dans le couloir de la mort et qui se sont suicidés pour diverses raisons. Parfois, ils souffraient de problèmes de santé et ne pouvaient plus supporter de continuer à souffrir. Parfois, ils étaient déprimés parce qu’ils savaient qu’ils auraient dû bénéficier d’un nouveau procès, mais qu’au lieu de cela, ils n’ont pas été rejugés. J’ai connu un homme avec qui j’avais joué au handball à la prison SCI Greene. C’était un excellent jeune joueur de handball, il avait joué dans le monde entier. Nous nous lancions mutuellement de nouveaux défis, le vieil homme et le jeune homme, et il était en excellente santé jusqu’à ce que son appel soit rejeté et qu’il soit condamné à la prison à vie au lieu d’un nouveau procès qu’il savait mériter et auquel il avait droit selon la loi. En moins d’une semaine, il s’est pendu aux barreaux de sa cellule, dans laquelle il ne pouvait plus vivre. Pour lui, la prison à vie, que les gens appellent la mort lente, ressemblait trop à la peine de mort pour qu’il puisse y vivre, une autre forme de peine de mort, une sorte de peine de mort à perpétuité.
J’ai rencontré des personnes que je connaissais dans le couloir de la mort et qui ont été exécutées par le gouvernement de l’État de Pennsylvanie. L’un d’eux était à deux ou trois cellules de la mienne lorsque nous étions à Grateford, dans l’est de la Pennsylvanie. C’était un homme âgé, je lui ai envoyé un mot lui disant « batstoi ». Il a appelé « Djamal » et s’est écrié : « Je n’ai plus aucune raison de vivre, je suis prêt à partir. » C’est ce qu’il a fait. Il s’est porté volontaire pour être exécuté. Et l’État de Pennsylvanie a accepté son invitation. Quand les gens n’ont aucune issue, aucun espoir, est-ce surprenant que des hommes dans de telles conditions se suicident ? Quand on y pense, cet homme a été suicidé par l’État. Ou cet autre Portoricain s’est suicidé parce qu’il était déçu que l’État ne puisse pas le traiter conformément à la loi telle qu’elle est écrite dans ses livres. Mais ce qui a été tué, c’est l’espoir, et c’est ce qui était prévu, c’est ce à quoi sert le couloir de la mort, et c’est ce qu’est réellement le couloir de la mort et le couloir de la mort lente. Pas seulement dans cet État, mais dans plusieurs États du « pays de la liberté ».
Je voulais vous donner une impression de l’intérieur. J’espère y être parvenu. Mumia ABU-JAMAL Ce témoignage audio a été enregistré par Prison Radio et traduit par Claude Guillaumaud-Pujol
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