Pleure, O Noir Frère bien-aimé

Pleure, O Noir Frère bien-aimé

 Présence en poésie de Patrice-Émery Lumumba

Avec des poèmes de Aimé CésaireRené DepestreLiss Kihindou, Langston Hughes, et des chansons de Carlos Puebla et de François « Franco » Luambo.

Je suis très triste d’apprendre la mort d’Étienne Davignon.
Vraiment triste.

J’aurais aimé le voir vivant quelques années de plus.
Juste assez longtemps pour qu’il doive enfin regarder en face l’histoire coloniale belge devant un tribunal.
Juste assez longtemps pour entendre prononcer publiquement les mots que ce pays fuit depuis soixante-cinq ans : colonialisme, impérialisme, assassinat politique, suprématie blanche.

Mais comme souvent dans les vieux empires européens, les architectes de la violence coloniale partent discrètement, entourés d’hommages, de titres honorifiques et de nécrologies élégantes.
Les colonisés, eux, ont eu droit aux fosses communes, aux tortures, aux corps dissous dans l’acide et aux archives classifiées.

La Belgique officielle pleure aujourd’hui un « grand homme d’État ».
Le Congo, lui, continue de pleurer des millions de morts hérités du projet colonial belge, du caoutchouc jusqu’aux ingérences néocoloniales modernes.

Quelle ironie de voir les héritiers politiques d’un empire bâti sur le sang africain parler aujourd’hui de “vision”, “diplomatie” et “humanisme européen”.
L’humanisme européen, pour l’Afrique, a souvent eu le goût du plomb, de la chicotte, des mutilations et des coups d’État.

Ils ont assassiné Patrice Lumumba.
Ils ont voulu effacer son corps.
Ils ont voulu effacer sa mémoire.
Ils ont voulu transformer un révolutionnaire africain en simple parenthèse historique.

Mais l’histoire est parfois magnifiquement cruelle envers les puissants.

Aujourd’hui, combien de jeunes connaissent encore Étienne Davignon en dehors des cercles du pouvoir belge, des conseils d’administration et des nostalgies coloniales ?
Et combien connaissent Lumumba, son visage, sa voix, son nom devenu symbole mondial de dignité noire, de souveraineté africaine et de résistance anti-impérialiste ?

Davignon meurt avec ses décorations.
Lumumba vit dans chaque lutte contre le racisme d’État, contre le pillage impérial, contre les frontières coloniales et contre cette Europe qui continue à parler des Africains comme hier elle parlait des indigènes.

Étienne Davignon est mort à jamais.
Patrice Lumumba est vivant à jamais.

Parce qu’au final, les empires produisent des administrateurs.
Les peuples en lutte produisent des immortels.

Nordine Saidi

« Pleure, O Noir Frère bien-aimé« , Anthologie de textes de Patrice-Émery Lumumba
Rodrigue Buchakuzi Kanefu (Éditeur)

 

« … Césaire, Fanon, Sartre, Depestre et tantd’autres écrivains célèbres, ont été fascinés par Lumumba, les jeunes Congolais d’aujourd’hui peuvent-ils résister à l’éblouissement ?… »

Gervais Chirhalwirwa Nkunzimwami, écrivain et universitaire congolais

« Patrice-Émery Lumumba n’est pas seulement un personnage pour le Congo et son peuple, mais un patrimoine commun de l’humanité, un héritage politique, éthique et spirituel pour tous les peuples et toutes les civilisations. Un homme-source. Un homme-fondement. »

Godefroid Kä Mana. Auteur et Professeur des universités au Cameroun
et en République Démocratique du Congo

« L’indépendance, quiconque la voudra pourra la prendre aussitôt. »

Général De GaulleDiscours de Brazzaville, 1958

« Mais ils ne savent pas qu’il y a des morts/ Qui ne se laissent pas ensevelir. » « Il n’y a pas de tombe pour Lumumba/ Car la lumière ne s’enterre pas. »

Carlos Puebla, In “Fils de Lumumba« 

Pour débuter cet hommage de poètes francophones, j’ai choisi d’introduire cette brève anthologie de poèmes et chansons dédiés à la mémoire de Patrice-Émery Lumumba par un poème qu’il a écrit lui-même juste après le massacre des manifestants congolais en janvier 1959. Trois cents morts et deux mille blessés. Les émeutes éclatent après que les autorités coloniales ont interdit aux membres du parti politique indépendantiste de l’ABAKO (Alliance des Bakongo (ABAKO) de Joseph Kasa-Vubu et le Mouvement national congolais (MNC) de Patrice Lumumba) de manifester le 4 janvier 1959. Le Congo belge obtient son indépendance près d’un an et demi plus tard, le 30 juin 1960, devenant la République du Congo-Léopoldville.

D’abord employé des postes, Lumumba devint plus tard un homme politique véritable, pour l’amour de son peuple et de sa nation. De son vivant, il travailla comme correspondant de presse, essayiste, poète et enfin épistolier (Lumumba a beaucoup écrit mais nombre de ses écrits – articles de presse, essai, poème, discours, conférences et lettres – n’ont pas été portés à la connaissance des congolais depuis son assassinat En réalité, les multiples occupations de Lumumba étaient peu connues du peuple congolais qui ne le connaissait que comme un leader africain. Il faudra bien que le monde comprenne que Lumumba fut non seulement un exceptionel leader panafricain des droits de l’homme, de la dignité humaine et un promoteur de la liberté humaine – l’« Uhuru ¹» humain – mais qu’il fut surtout selon Godefroid Kä Mana « un patrimoine commun de l’humanité, un héritage politique, éthique et spirituel pour tous les peuples et toutes les civilisations. Un homme-source. Un homme-fondement ». « Bannissez de votre cœur l’orgueil qui est une entrave à votre évolution. Ne croyez pas trop vite les compliments qu’on vous fait. L’orgueilleux se croit toujours‘ assez […] ». a écrit Patrice-Émery Lumumba dans son essai intitulé La connaissance de soi-même » (1952).

¹Uhuru = Indépendance en swahili

André Chenet, d’après l’Anthologie de textes de Patrice-Émery Lumumba   

Pleure, O Noir Frère bien-aiméce poème de Patrice-Émery Lumumba d’une valeur on ne peut plus historique et littéraire est publié par le Journal Indépendanceorgane du Mouvement National Congolais, en septembre 1959. Il est un poème fouillé et inspiré par les émeutes du 4 janvier 1959 à Léopoldville. Tout en retraçant l’histoire du peuple noir,Lumumba l’encourage à une détermination et à une vision de construire son avenir.

        Pleure, O Noir Frère bien-aimé

O Noir, bétail humain depuis des millénaires
Tes cendres s’éparpillent à tous les vents du ciel
Et tu bâtis jadis les temples funéraires
Où dorment les bourreaux d’un sommeil éternel.
Poursuivi et traqué, chassé de tes villages,
Vaincu en des batailles où la loi du plus fort,
En ces siècles barbares de rapt et de carnage,
Signifiait pour toi l’esclavage ou la mort,
Tu t’étais réfugié en ces forêts profondes
Où l’autre mort guettait sous son masque fiévreux
Sous la dent du félin, ou dans l’étreinte immonde
Et froide du serpent, t’écrasant peu à peu.
Et puis s’en vint le Blanc, plus sournois, plus rusé et rapace
Qui échangeait ton or pour de la pacotille,
Violentant tes femmes, enivrant tes guerriers,
Parquant en ses vaisseaux tes garçons et tes filles.
Le tam-tam bourdonnait de village en village
Portant au loin le deuil, semant le désarroi,
Disant le grand départ pour les lointains rivages
Où le coton est Dieu et le dollar Roi
Condamné au travail forcé, tel une bête de somme
De l’aube au crépuscule sous un soleil de feu
Pour te faire oublier que tu étais un homme
On t’apprit à chanter les louanges de Dieu.
Et ces divers cantiques, en rythmant ton calvaire
Te donnaient l’espoir en un monde meilleur…
Mais en ton cœur de créature humaine, tu ne demandais guère
Que ton droit à la vie et ta part de bonheur.
Assis autour du feu, les yeux pleins de rêve et d’angoisse
Chantant des mélopées qui disaient ton cafard
Parfois joyeux aussi, lorsque montait la sève
Tu dansais, éperdu, dans la moiteur du soir.
Et c’est là que jaillit, magnifique,
Sensuelle et virile comme une voix d’airain
Issue de ta douleur, ta puissante musique,
Le jazz, aujourd’hui admiré dans le monde
En forçant le respect de l’homme blanc,
En lui disant tout haut que dorénavant,
Ce pays n’est plus le sien comme aux vieux temps.
Tu as permis ainsi à tes frères de race
De relever la tête et de regarder en face
L’avenir heureux que promet la délivrance.
Les rives du grand fleuve, pleines de promesses
Sont désormais tiennes.
Cette terre et toutes ses richesses
Sont désormais tiennes.
Et là haut, le soleil de feu dans un ciel sans couleur,
De sa chaleur étouffera ta douleur
Ses rayons brûlants sécheront pour toujours
La larme qu’ont coulée tes ancêtres,
Martyrisés par leurs tyranniques maîtres,
Sur ce sol que tu chéris toujours.
Et tu feras du Congo, une nation libre et heureuse,
Au centre de cette gigantesque Afrique Noire.

Patrice Lumumba

« Sa mort, ils la voulaitent sans pierre tombale. Sans pierre de touche, sans détour qui menât au souvenir de son histoire. Sa mort, ils la voulaient dissolvante, chargée de nuit, flétrie de cécité, car ils se dirent qu’elle portait, elle aussi, une once de vie qu’il leur fallait dissoudre. Par tous les moyens.

Parce qu’ils l’avaient su immortel dès le premier jour, ils s’acharnèrent sur sa mort, bouée désespérée à la survie de leur rêve somnifère. Or même sa mort, ils ne purent la tuer. Et parce qu’ils échouèrent à tuer même sa mort, des lucioles envahirent la vie, rappelant au bon souvenir de la postérité que jadis naquit à l’Afrique, un fils – Lumumba – qui certes ne fut pas le Christ, mais porta à hauteur de coeur et de foi, les plus fortes espérances de dignité et de liberté du continent. »

(Extrait de la préface de Josué Guébo, in “Ce soir quand tu verras Patrice, Chansons-viatique pour Pauline Lumumba”, Editions Panafrika et Silex/Nouvelles du Sud, 2015)

« Une saison au Congo » (1965), d’Aimé Césaire, extraits:

Lumumba est avant tout celui qui dit haut l’indépendance du Congo. Congo, ce grand pays au centre de l’Afrique noire.Lumumba est avant tout, aussi, celui qui éveille la conscience et l’intelligence du Noir à penser sa destinée, à construire sa destinée, à réinventer l’avenir du pays par le génie de son peuple et son imaginaire. Dans une déterminaion. Un imaginaire qui a été violé, violé par les hommes à l’intelligence au caractère irrationnel. Irrationnel, car est rationnel, celui qui pense la destinée de l’autre en pensant sa destinée, celui qui a la culture de la considération de l’autre. Un autre soi-même dans l’autre. De là la notion de la dignité de l’homme. Père de l’indépendance du Congo, c’est cet homme dont Aimé Césaire (1913 -2008), ce grand essayiste, dramaturge, épistolier et politique noir martiniquais, exalte la bravoure par sa pièce de théâtre « Une saison au Congo ».

« Lumumba :

Nous sommes ceux que l’on déposséda, que l’on frappa,
que l’on mutila : ceux que l’on
tutoyait, ceux à qui l’on crachait au visage. Boys-cuisine, boys-chambres, boys,
comme vous dites, lavandières, nous fumes un peuple
de boys, un peuple de oui-bwana, et qui doutait que
l’homme put n’être pas l’homme, n’avait qu’à nous regarder
Sire, toute souffrance qui se pouvait souffrir, nous l’avons
soufferte. Toute humiliation qui se pouvait boire,
nous l’avons bue !
Mais, camarades, le gout de vivre, ils n’ont pu nous l’affadir
dans la bouche, et nous avons lutté avec nos pauvres
moyens
lutté pendant cinquante ans
et voici : nous avons vaincu.
Notre pays est désormais entre les mains de ses enfants.
Nôtres, ce ciel, ce fleuve, ces terres.
nôtres, le lac et la forêt,
nôtres, Karisimbi, Nyiragongo, Niamulagira, Mikéno,
Ehu, montagnes montées de la parole même du feu.
Congolais, aujourd’hui est un jour grand.
C’est le jour où le monde accueille parmi les nations
Congo notre mère,
et surtout Congo, notre enfant,
l’enfant de nos veilles, de nos souffrances, de nos combats.
Camarades et frères de combat, que chacune de nos
blessures se transforme en mamelle !
Que chacune de nos pensées, chacune de nos espérances
soit rameau à brasser à neuf l’air !
Pour Congo ! Tenez. Je l’élève au-dessus de ma tête ;
je le ramène sur mon épaule.
Trois fois je lui crachote au visage
je le dépose par terre et vous demande à vous :
vérité, connaissez-vous cet enfant ?
et vous répondez tous :
c’est Kongo, notre roi !
Je voudrais être toucan, le bel oiseau, pour être à
travers le ciel, annonceur, à race, à langues que Kongo
nous est né, notre roi ! Kongo, qu’il vive !
Kongo, tard né, qu’il suive l’épervier !
Kongo, tard né, qu’il clôture la palabre !
Camarades, tout est à faire, ou tout est à refaire, mais
nous le ferons, nous le ferons. Pour Kongo !
Nous reprendrons les unes après les autres, toutes les
lois, pour Kongo !
Nous réviserons, les unes après les autres, toutes les
coutumes, pour Kongo !
Traquant l’injustice, nous reprendrons, l’une après l’autre,
toutes les parties du vieil édifice, et du pied à la tête,
pour Kongo !
Tout ce qui est courbé sera redressé, tout ce qui est dressé
Sera rehaussé
pour Kongo !
Je demande l’union de tous !
Je demande le dévouement de tous !

 

Aimé Césaire
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