…, parlons d’un débat autour de la question du boycott d’Israël, pouvoir génocidaire, qui massacre le plus d’enfants dans le monde. Le débat autour des modes d’action porte sur un mode pacifiste, déjà utilisé avec une certaine efficacité contre l’Apartheid en Afrique du Sud. Un débat qui porte notamment sur le domaine de la culture, et donc du cinéma.
Une émission de radio (rare dans le paysage audiovisuel), a donné la parole aux deux points de vue sur la question, « Question du soir » sur France Culture : Le boycott culturel d’Israël est-il un levier politique efficace pour la cause palestinienne ?
On y entend d’abord la productrice du film Oui , Judith Lou Levy, réalisé par le cinéaste israélien Nadav Lapid. Celui-ci était l’invité de la matinale d’Inter ce 10 juin pour s’exprimer sur la question du boycott. Le cinéaste se considère comme une victime collatérale d’un boycott injuste alors qu’il est un cinéaste critique de la société israélienne. Notons que son film a été bien diffusé dans les festivals internationaux et dans les salles en France aussi. Il n’a pas été censuré. Le débat porte autour du financement et du boycott de principe (pas sur le contenu du film lui-même) d’un film qui utilise des financements institutionnels israéliens (notamment celui de régions qui sont dans des territoires occupés par Israël), un pouvoir génocidaire, qui, par ailleurs n’aime pas les films de Nadav Lapid, c’est toute la difficulté du débat. Nadav n’est pas un partisan du pouvoir israélien, dont il est très critique.
Ce qui a soulevé la polémique, c’est la présentation du film en Israël, dans des festivals et événements officiels, alors que d’autres cinéastes israéliens dissidents, comme Avi Mograbi, ont quitté leur pays depuis bien longtemps, devant l’impossibilité d’exercer leur travail de cinéaste convenablement dans ces conditions. Avi Mograbi a jugé, avec le temps et l’évolution des choses, que les contradictions étaient insurmontables.
La polémique a pris un nouveau tournant quand Nadav Lapid a été invité à participer au jury du festival international du cinéma de Marseille (FID), et que des cinéastes arabes et palestiniens ont retiré leurs films en signe de protestation. Devant la polémique, Nadav Lapid a alors annoncé l’annulation de sa participation. Le boycott est alors souvent présenté depuis comme une censure de militants obtus. Pour se défendre, lors de l’entretien mené par Benjamin Duhamel sur France Inter, Nadav Lapid a accusé les gens engagés dans ce boycott d’être animés par « une sorte de purisme politique, des gens frustrés, un peu fainéants, et pas toujours suffisamment courageux finalement ».
Pour défendre la position du boycott, dans le débat de « Question du soir » sur France Culture, on entend les arguments de Eyal Sivan, cinéaste franco-israélien (dont nous diffusons les excellents documentaires sur CinéMutins). Sur ses posts Facebook, il a posé la question ainsi : « Pourquoi Nadav Lapid, qui prétend vouloir le dialogue, a-t-il couru vers la presse au lieu de prendre contact avec les cinéastes (arabes et palestiniens) qui se sont retirés du FID ? »
Son intervention sur France Culture est l’occasion de clarifier ce débat, jusque-là médiatiquement assez confus, dans lequel nous avions beaucoup plus entendu l’argumentaire de Nadav Lapid que celui des partisans de BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions). Aussi difficile soit-il, ce débat a le mérite d’être posé ici, et on espère qu’il continuera en laissant les arguments s’exprimer tranquillement.
Ce n’est pas l’identité israélienne de Nadav Lapid qui pose problème dans la position des partisans de BDS, ni même ses opinions, ni sa liberté artistique, ni le contenu de son film, mais la question de savoir si les œuvres peuvent être séparées de leurs conditions de fabrication, notamment financières. Vaste sujet. Car la question « d’où provient l’argent de la production culturelle ? » est une question fondamentale, qui devient à nouveau centrale, notamment dans les affaires liées aux milliardaires d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin, Vincent Bolloré, à Canal Plus, dans l’édition, dans le monde du spectacle et des arts. Quand on sait la puissance de la censure économique, la puissance de la stratégie qui consiste à laver son image en soutenant des artistes, produisant ou éditant des œuvres, des événements culturels, la question du boycott est incontournable… Pour autant, il faut bien de l’argent pour fabriquer des œuvres et les diffuser (on est bien placés pour le savoir). Le débat est donc essentiel et pose aussi la question du financement public, de la défense du modèle du financement du cinéma français, avec ses taxes sur la billetterie cinéma et son fonds de soutien automatique, qui permet une grande indépendance (mais qui ne suffit pas !).
Beaucoup d’œuvres sont financées par diverses sources, dans le cinéma de fiction, il faut beaucoup d’argent pour produire un film, et personne ne peut prétendre être en accord intégralement avec les gens qui attribuent des fonds qui permettent de faire les films (on voit bien le problème que pose Bolloré !).
Mais, le débat deviendrait encore plus violent chez nous le jour où on devrait dépendre uniquement de fonds attribués par une autorité génocidaire qui aurait besoin de se donner une bonne image pour continuer ses crimes, tout en passant pour de gentils démocrates victimes de la haine du reste du monde.
Parmi les gens qui s’opposent au boycott des artistes, l’argument qui revient parfois est « un artiste n’est pas une orange »… Dans un article de Sylvain George qui a beaucoup circulé autour de l’affaire Nadav Lapid (Un film n’arrive jamais seul — lundimatin — 9 juin 2026), l’auteur dénonce ce qu’il considère comme une hypocrisie d’une partie du monde culturel, qui « accepte très bien le boycott lorsqu’il vise la Russie, l’Iran, ou d’autres États désignés comme infréquentables. Elle l’accepte aussi, parfois, lorsqu’il s’agit de produits issus de l’agriculture israélienne ou de l’économie coloniale. »
Et revenons quand même sur l’orange ! Il y a justement un film de Eyal Sivan, Jaffa, la mécanique de l’orange qu’on ne cesse de vous conseiller sur CinéMutins et qui était le film du mois dernier sélectionné par les Amis du Monde diplomatique.
SOURCE
Le retrait du réalisateur israélien Nadav Lapid du FID Marseille a ravivé une question qui traverse aujourd’hui le monde culturel : faut-il boycotter les artistes liés, même indirectement, aux institutions israéliennes ?
Avec
Judith Lou Levy
fondatrice de la société de production indépendante les Films du Bal et productrice des deux derniers films de Nadav Lapid : “Oui” (2025) et “Le Genou d’Ahed” (2021)
Eyal Sivan
cinéaste, essayiste, membre fondateur de FRACBI (Coordination française du Boycott Universitaire, Culturel et Sportif d’Israël)
En préambule, Eyal Sivan tient à rappeler que “personne n’a appelé au boycott de Nadav Lapid” mais que des “cinéastes, arabes, palestiniens et autres”, invités au Festival international de cinéma de Marseille, “en apprenant la présence de Nadav Lapid, son film et sa masterclass, ont décidé de se retirer du festival et se sont auto-boycottés”. Le fait que le dernier film “Oui” du réalisateur israélien ait été aidé à hauteur de 13 % par des institutions israéliennes a été particulièrement pointé du doigt, quand bien même le cinéaste est particulièrement critique vis-à-vis du gouvernement israélien.
Judith Lou Lévy, qui a produit ce film, ne comprend pas “comment des gens qui veulent soutenir et défendre la cause des Palestiniens pourraient s’y retrouver dans ce décorticage assez administratif et bureaucrate d’aides, sur une œuvre qui n’a jamais été ambiguë sur ses positions politiques et qui fait par ailleurs partie des voix les plus contestataires actuelles du monde juif diasporique sur ce qu’est en train de devenir Israël aujourd’hui”.
Une œuvre, même critique, normalise-t-elle l’image d’Israël ?
Pour Eyal Sivan, la question ne porte pas sur les positions politiques de Nadav Lapid. La question, selon lui, est : “est-ce qu’il se fait instrumentaliser par l’État d’Israël, dans son image de démocratie ?”. S’il indique qu’il partage avec Nadav Lapid le souhait de “sanctions contre Israël”, il explique que l’une “des entraves contre les sanctions contre Israël, c’est l’image de démocratie de l’État d’Israël”. Il est, pour Eyal Sivan, important “d’œuvrer tous ensemble pour saper l’image de démocratie libérale d’Israël pour pouvoir permettre ces sanctions”. À ses yeux, le fait que ce film arbore les logos du ministère israélien participe “à l’image d’une démocratie libérale” et favorise donc “l’entrave aux sanctions”.
De son côté, Judith Lou Lévy, rappelle les propos tenus par Nadav Lapid qui affirme “que les artistes ne sont en aucun cas tenus de baiser la main qui leur donne à manger” et affirme clairement que Nadav Lapid “n’est pas un agent de la normalisation d’Israël”. En outre, la productrice explique qu’il a été particulièrement compliqué de financer le film car de nombreuses institutions, notamment françaises, craignaient un film “trop anti-israélien”. Judith Lou Levy regrette “que quelques-uns” utilisent le film Oui, “pour diviser, alors que nous l’avons fait plutôt pour rassembler autour d’un discours commun, même si les stratégies de lutte sont distinctes et différentes”.
Judith Lou Lévy déplore “qu’on en soit arrivé” à cette situation. Pour elle, cette séquence médiatique favorise “un affaiblissement de ceux qui mettent tout en œuvre pour stopper ce génocide en cours, pour stopper le massacre en cours” dont elle et Nadav Lapid font partie. Elle ne comprend pas que l’on puisse se livrer “à des affrontements” qu’elle “estime fratricides”.
Pour aller plus loin :
- Eyal Sivan, Armelle Laborie, « Un boycott légitime : Pour le BDS universitaire et culturel de l’État d’Israël” , La Fabrique, 2016
Référence sonore de l’émission :
- Le réalisateur israélien Nadav Lapid répond à l’appel au boycott l’ayant conduit à renoncer à sa participation au FID de Marseille -France Inter – Matinale – 10 juin 2026
Un film n’arrive jamais seul
Boycott, FID Marseille, Nadav Lapid et la vieille théologie de l’art
Sylvain George
Invité à participer au jury du festival international du cinéma de Marseille (FID), le réalisateur Nadav Lapid vient d’annoncer l’annulation de sa participation à la suite d’appels au boycott. Des personnalités du cinéma s’émeuvent qu’un cinéaste ouvertement critique du régime israélien se retrouve « censuré » au nom de la contestation du régime en question [1]
[1] Voir cette tribune parue dans Le Monde : « Inviter un…
. D’autres au contraire, estiment que les milieux culturels ne peuvent faire exception, c’est l’avis défendu ici par le cinéaste Sylvain George qui propose une réflexion sur cette « vieille théologie de l’art », c’est-à-dire l’idée bourgeoise et réactionnaire selon laquelle les œuvres, les artistes et les institutions culturelles pourraient être soustraits aux conditions politiques, économiques et historiques de leur existence. Il propose ainsi de déplacer la discussion du terrain des personnes vers celui des institutions, des financements, des régimes de visibilité et des responsabilités qui accompagnent toujours la circulation des œuvres.
Le symptôme du FID Marseille
Ce qui s’est passé autour du FID Marseille est révélateur. Nadav Lapid devait participer au jury de la prochaine édition du festival, du 7 au 12 juillet 2026. Plusieurs cinéastes sélectionnées ont alors menacé de retirer leur film, en raison de ses liens avec des financements institutionnels israéliens. Le festival a d’abord tenté de déplacer sa présence vers une simple séance autour de son film Policier, avant que Lapid ne renonce finalement à venir. Selon Le Monde, près d’une dizaine de films auraient été retirés ou menacés de l’être dans ce contexte. [2]
[2] Mathieu Macheret, « Le cinéaste israélien Nadav Lapid,…
Il ne s’agit pas ici de savoir si Nadav Lapid est, subjectivement, un partisan ou non du gouvernement israélien. Il ne l’est manifestement pas. Il s’est souvent présenté en effet comme critique de la société israélienne, et son dernier film, Oui, a été reçu par une partie de la bourgeoisie culturelle européenne comme un « brûlot » anti Israël – ce qu’il n’est pourtant en aucun cas. [3]
[3] Voir notamment : Sylvain George, « Oui » de Nadav…
Mais c’est précisément là que commence le problème. Car le boycott culturel, tel qu’il est pensé par BDS, ne repose pas sur l’examen moral des consciences individuelles. Il repose sur une analyse institutionnelle. La question n’est pas de savoir si un cinéaste est critique, sympathique, dissident ou progressiste. Elle est de savoir si son travail circule avec le soutien, le financement ou la légitimation d’institutions liées à l’État israélien.
Ce que vise le boycott
Au regard des critères PACBI, [4]
[4] PACBI précise que le boycott académique et culturel…
la question n’est donc pas l’identité israélienne de Nadav Lapid, ni sa seule présence individuelle, mais le statut institutionnel de cette présence, les financements mobilisés par ses films, la projection envisagée du Policier et la manière dont un festival international peut, même malgré lui, reconduire une normalisation culturelle de l’État israélien au moment même où celui-ci poursuit une politique coloniale et génocidaire. Le boycott, tel que l’envisage BDS, ne vise pas les artistes en tant qu’individus, ni leur nationalité, ni leurs opinions personnelles. Il vise les institutions, les financements, les parrainages, les opérations de représentation et les dispositifs de blanchiment politique. En aucun cas il ne s’agit d’une chasse aux sorcières, ni de la mise au pilori d’un homme. Réduire le débat à une querelle personnelle autour de Nadav Lapid reviendrait précisément à manquer ce qui est en jeu. La question n’est pas celle d’une conscience individuelle, mais celle des rapports entre culture, institutions et pouvoir. C’est pourquoi il faut être extrêmement précis. Refuser Lapid comme personne ne serait pas, en soi, conforme à l’esprit du boycott. Interroger sa présence comme figure invitée, dans un festival, avec une œuvre soutenue par des fonds israéliens et une projection envisagée, relève en revanche d’une critique des conditions institutionnelles de circulation des films.
Un État colonial, un monde détruit
Aujourd’hui plus que jamais, accepter des fonds institutionnels israéliens ne peut plus être traité comme un simple détail administratif. Nous ne sommes pas dans une situation abstraite, ni dans un conflit symétrique entre deux récits. Nous sommes face à un État dont le premier ministre, Benyamin Netanyahou, est visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité [5]
[5] La CPI a délivré le 21 novembre 2024 des mandats…
, tandis que son ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, figure d’extrême droite, est interdit d’accès au territoire français depuis le 23 mai 2026 [6]
[6] Itamar Ben-Gvir a été interdit d’entrée sur le…
. Nous sommes face à un droit international constamment bafoué, à des arrestations arbitraires, à la détention sans jugement, aux violences répétées contre les prisonniers palestiniens, aux accusations de tortures et de viols sexuels, y compris avec des chiens, mais aussi à des dispositifs d’exception qui cherchent à rendre juridiquement possible la peine de mort uniquement contre des Palestiniens. Nous sommes face à un génocide en cours à Gaza, c’est-à-dire à une politique d’extermination documentée par de nombreuses instances internationales, dans un contexte où la Cour internationale de justice a ordonné dès janvier 2024 [7]
[7] La Cour internationale de justice a ordonné à Israël,…
à Israël de prévenir les actes relevant de la Convention sur le génocide, tandis qu’une commission d’enquête indépendante de l’ONU a conclu en septembre 2025 [8]
[8] La Commission d’enquête internationale indépendante sur…
qu’Israël avait commis un génocide contre les Palestiniens de Gaza.
À cela s’ajoute l’urbicide, c’est-à-dire la destruction méthodique des conditions urbaines de l’existence. Ce ne sont pas seulement des bâtiments qui sont détruits, mais des milieux de vie, des hôpitaux, des écoles, des archives, des quartiers, des cimetières, des infrastructures d’eau, de soin, de circulation, de transmission [9]
[9] Ce ne sont pas seulement des bâtiments qui sont…
[9] Ce ne sont pas seulement des bâtiments qui sont…
. L’écocide accompagne ce processus, car la destruction de Gaza est aussi celle d’un environnement rendu inhabitable. Il ne s’agit donc pas seulement de morts, mais d’attaques répétées contre la possibilité même de vivre, d’habiter, de respirer, et de transmettre un patrimoine culturel.
Ce processus ne se limite pas à Gaza. Le Liban est lui aussi pris dans une logique d’expansion militaire, d’occupation et d’annexion de fait. En 2026, Israël a de nouveau étendu ses opérations dans le sud du Liban, jusqu’à reprendre le château de Beaufort, lieu emblématique de l’ancienne occupation israélienne de 1982 à 2000 [10]
[10] Le 31 mai 2026, Israël a repris le château de Beaufort…
. Plusieurs observateurs ont immédiatement souligné le risque d’une occupation prolongée et d’un enlisement colonial renouvelé. [11]
[11] Plusieurs analyses ont aussitôt souligné que la…
Dans cette configuration, recevoir l’argent d’un fonds israélien n’est pas neutre. Cela revient, qu’on le veuille ou non, à participer à l’économie symbolique d’un État engagé dans des politiques coloniales, militaires et exterminatrices. Ce n’est pas une simple affaire d’intégrité, voire de pureté individuelle. C’est une affaire de responsabilité institutionnelle. Un artiste peut se dire contre le gouvernement, un film peut se présenter comme critique, mais cela ne signifie pas pour autant que l’institution qui finance, soutient, exporte et valorise ce film ne participe pas à une stratégie de normalisation. Cela permet de dire au contraire que la culture israélienne continue, que le débat existe, que la démocratie critique fonctionne encore, alors même que les structures matérielles de l’existence palestinienne sont détruites.
« Un artiste n’est pas une orange »
C’est là que le débat sur la liberté artistique devient profondément hypocrite. Une partie du monde culturel accepte très bien le boycott lorsqu’il vise la Russie, l’Iran, ou d’autres États désignés comme infréquentables. Elle l’accepte aussi, parfois, lorsqu’il s’agit de produits issus de l’agriculture israélienne ou de l’économie coloniale. Mais lorsqu’il s’agit d’artistes, elle se révolte aussitôt, comme si l’art changeait magiquement la nature du problème. Nombre d’arguments se font alors entendre du type « un artiste n’est pas une orange ». La formule paraît de prime abord généreuse. Mais elle est surtout révélatrice d’un mépris profond pour les travailleurs, les paysans, les ouvriers agricoles, comme si eux pouvaient être boycottés sans dommage parce qu’ils n’auraient pas la dignité symbolique de l’artiste. Elle reconduit surtout une hiérarchie ancienne entre les formes nobles de la culture et les formes supposées ordinaires de la production matérielle. Le boycott ne compare pas les « artistes à des oranges. » Il rappelle simplement qu’aucune production, qu’elle soit agricole, industrielle, universitaire ou artistique, n’est innocente lorsqu’elle est prise dans des circuits institutionnels qui servent à normaliser un État colonial.
La vieille théologie de l’art
Ce qui se défend ici, sous couvert de protection de l’art, c’est donc un partage beaucoup plus ancien entre les œuvres et le monde qui les rend possibles. À la production agricole, industrielle ou commerciale, on reconnaîtrait des circuits, des intérêts, des dépendances, des responsabilités. À l’art, en revanche, on accorderait une sorte d’exemption symbolique, comme si une œuvre cessait d’être prise dans des financements, des institutions, des États, des marchés et des stratégies de prestige dès lors qu’elle pouvait invoquer la liberté de création. C’est ce partage qu’il faut refuser. Non pour réduire l’art à ses conditions matérielles, mais pour rappeler qu’il ne s’en affranchit jamais absolument.
Le problème n’est donc pas seulement le deux poids deux mesures. Il est le partage qui rend ce deux poids deux mesures possible. Un partage entre la culture et le reste du monde, entre l’œuvre et ses conditions de possibilité, entre l’artiste et les autres travailleurs, entre l’esthétique et les rapports de pouvoir qui organisent sa visibilité. C’est parce que l’art est encore pensé comme une région séparée, presque soustraite au commun, que l’on peut considérer comme légitime le boycott d’un fruit produit dans une colonie et comme scandaleuse l’interrogation des fonds, des institutions et des circuits diplomatiques qui rendent possible la circulation d’un film.
Derrière cette distinction se maintient une vieille théologie de l’art [12]
[12] Walter Benjamin, « L’œuvre d’art à l’époque de sa…
. D’un côté, il y aurait le monde ordinaire de la production, des échanges, des dépendances et des rapports de force. De l’autre, un domaine supposément supérieur où l’œuvre circulerait affranchie de ses conditions d’existence. L’artiste y apparaîtrait comme une figure à part, plus fragile, plus précieuse, plus digne de protection que celles et ceux qui produisent, récoltent, transportent, nettoient, bâtissent, soignent ou survivent dans les régions directement touchées par les politiques coloniales. Ainsi se reconstitue, au cœur même des discours progressistes, une aristocratie implicite de la culture.
Cette aristocratie ne dit presque jamais son nom. Elle se présente comme défense de la liberté d’expression, parle d’autonomie de l’art, de complexité des œuvres, de refus des amalgames etc. – on ne connait que trop bien ce discours. Mais elle produit elle-même les amalgames qu’elle prétend dénoncer. Elle confond la critique d’un dispositif institutionnel avec l’attaque d’un individu, transforme l’examen d’un financement en un procès moral, rabat la mise en cause d’une opération de normalisation culturelle sur une hostilité envers les artistes. Elle inverse ainsi la charge de la violence. Ceux qui interrogent les conditions politiques de circulation des œuvres deviennent des censeurs, tandis que les institutions qui blanchissent un État colonial deviennent les garantes de la liberté. Du vertige de l’inversion.
L’indignation sélective
C’est précisément dans cette inversion que se loge l’indignation sélective. Lorsqu’un boycott vise des produits, des entreprises, des banques, des universités ou des institutions identifiées comme parties prenantes d’un système de domination, il peut être reconnu comme un geste politique. Lorsqu’il touche la sphère culturelle israélienne, il est immédiatement soupçonné de dérive morale, d’essentialisation, de censure ou de haine. Le principe change selon l’État concerné, mais aussi selon la valeur symbolique accordée à ceux qui sont touchés par le boycott. Ce n’est donc pas le boycott qui est sélectif, mais bel et bien l’indignation contre le boycott.
Ce boycott à deux vitesses révèle un partage conceptuel plus profond encore. D’un côté, il y aurait les conflits qui engagent pleinement la responsabilité des artistes et des institutions. De l’autre, il y aurait Israël, que l’on voudrait maintenir dans une zone d’exception, au nom de la complexité, de l’histoire, de la souffrance juive, ou de la prétendue autonomie de la culture. Mais cette autonomie devient alors un privilège politique. Elle ne protège pas l’art, elle protège certaines institutions de l’obligation de répondre de leurs conditions d’existence.
Ce qu’un film emporte avec lui
C’est précisément ce que le collectif La Palestine sauvera le cinéma [13]
…
entend faire résonner avec un grand courage depuis le début de son existence à l’été 2025. Non pas faire de la Palestine un thème obligatoire, ni assigner les films à une fonction militante, mais rappeler que le cinéma ne saurait être séparé des conditions politiques, économiques et institutionnelles de son existence. L’enjeu est d’inviter les festivals, les cinéastes, les critiques, les producteurs et les spectateurs à regarder ce qu’ils préfèrent souvent ne pas voir : un film n’arrive jamais seul. Il arrive avec ses financements, ses alliances, ses circuits de légitimation, ses silences, et ses conditions de visibilité.
Refuser les institutions culturelles israéliennes impliquées dans la normalisation d’un État colonial et génocidaire, ce n’est certainement pas haïr les artistes. Ce n’est certainement pas refuser les œuvres. Ce n’est certainement pas interdire la pensée. C’est au contraire rappeler que la culture n’est pas au-dessus du monde, mais en fait partie. Elle peut servir à le contester. Mais elle peut aussi servir à le blanchir. Et il ne faut pas l’oublier.
Le cas du FID Marseille aura au moins eu cette vertu. Il aura rendu visible une ligne de fracture. Certains veulent continuer à penser le cinéma comme un espace séparé, miraculeusement préservé des rapports de domination qui traversent le monde. Ils reconduisent ainsi l’idée d’un art hors sol, séparé des conditions politiques, économiques et institutionnelles de son existence, comme si l’esthétique pouvait être abstraite de ses usages, de ses financements et des récits qu’elle permet de faire circuler. D’autres considèrent au contraire qu’un festival, un jury, un financement, une invitation, une sélection, sont aussi des actes politiques. La question n’est pas de « purifier » le cinéma, comme on l’entend ici ou là. La question est de savoir de quel côté il accepte de se tenir lorsque l’histoire ne permet plus lce qu’on nommera ici l’extraterritorialité morale.
Car aucune image ne traverse impunément un monde en ruines. Elle y prend place, elle y répond, elle y engage quelque chose de ceux qui la font circuler. Et lorsque les villes sont détruites, lorsque les corps sont affamés, ensevelis, brûlés, lorsque les archives disparaissent sous les décombres et que les morts eux-mêmes sont privés de repos et de sépulture, le cinéma ne peut plus prétendre n’être qu’un art de la distance et habiter un dehors de l’histoire. Il devient, qu’il le veuille ou non, l’un des lieux où se décide ce qui sera encore regardé, ce qui sera encore nommé, ce qui sera encore sauvé du mensonge et de l’effacement, de la falsification et de la nuit calcinée. Car il est des moments où ne pas choisir revient déjà à choisir le camp de l’oubli et de l’irresponsabilité. Lorsque l’histoire brûle, l’art qui se prétend « innocent » travaille pour les cendres.
Sylvain George
[1] Voir cette tribune parue dans Le Monde : « Inviter un artiste dans un festival n’est pas l’ériger en ambassadeur culturel ».
[2] Mathieu Macheret, « Le cinéaste israélien Nadav Lapid, visé par une polémique, renonce à participer au festival FID Marseille » in Le Monde, 6 juin 2026.
[3] Voir notamment : Sylvain George, « Oui » de Nadav Lapid, ou la pornographie du désastre, in Lundimatin#514, le 31 mars 2026. https://lundi.am/Oui-de-Nadav-Lapid-ou-la-pornographie-du-desastre ; Laure Abramovici, « L’effet Nadav Lapid, ou l’ascension médiatique d’un sabra déconstruit », in K. La Revue, septembre 2025. https://k-larevue.com/nadav-lapid/
[4] PACBI précise que le boycott académique et culturel vise les institutions et les formes de normalisation, non les individus en tant que tels, ni leur nationalité ou identité. https://bdsmovement.net/pacbi
[5] La CPI a délivré le 21 novembre 2024 des mandats d’arrêt contre Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité allégués, notamment la famine comme méthode de guerre, meurtre, persécution et autres actes inhumains. https://www.icc-cpi.int/news/situation-state-palestine-icc-pre-trial-chamber-i-rejects-state-israels-challenges
[6] Itamar Ben-Gvir a été interdit d’entrée sur le territoire français le 23 mai 2026 : « ’Flottille pour Gaza’ : Itamar Ben Gvir interdit de territoire français », in Euronews. https://fr.euronews.com/2026/05/23/flottille-pour-gaza-itamar-ben-gvir-interdit-de-territoire-francais ; Voir aussi « La France interdit l’accès à son territoire au ministre israélien Itamar Ben Gvir après sa vidéo devant des militants de la ’flottille pour Gaza’ » in France info, le 23/05/2026, https://www.franceinfo.fr/monde/proche-orient/israel-palestine/la-france-interdit-l-acces-a-son-territoire-au-ministre-israelien-itamar-ben-gvir-apres-sa-video-devant-des-militants-de-la-flottille-pour-gaza_8023295.html
[7] La Cour internationale de justice a ordonné à Israël, le 26 janvier 2024, de prendre toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir les actes relevant de la Convention sur le génocide à Gaza. https://www.icj-cij.org/node/203447
[8] La Commission d’enquête internationale indépendante sur le territoire palestinien occupé a conclu en septembre 2025 qu’Israël avait commis un génocide contre les Palestiniens à Gaza. https://www.ohchr.org/en/press-releases/2025/09/israel-has-committed-genocide-gaza-strip-un-commission-finds
[9] Ce ne sont pas seulement des bâtiments qui sont détruits, mais des milieux de vie, des hôpitaux, des écoles, des quartiers, des infrastructures d’eau, de soin, de circulation, de transmission, ainsi que des cimetières, des archives et des lieux de mémoire. Les évaluations de l’ONU et d’UNOSAT documentent l’ampleur des destructions du bâti et des infrastructures civiles à Gaza, tandis que l’UNRWA a publié des évaluations spécifiques sur les dommages subis par les écoles, que Médecins sans frontières et la Banque mondiale ont documenté la destruction ou l’obstruction des infrastructures d’eau et d’assainissement, et que l’UNESCO suit les atteintes au patrimoine culturel. https://www.un.org/unispal/document/unosat-gaza-strip-damage-assessment-31oct25
La destruction et la profanation de cimetières ont également été documentées par des enquêtes journalistiques et des agences de presse. https://apnews.com/article/israel-palestinians-gaza-cemetery-mosque-tunnel-idf-fb609916b0d5251ea6f7c0ea2a2c2b3f
[10] Le 31 mai 2026, Israël a repris le château de Beaufort dans le sud du Liban, ancien site de l’occupation israélienne de 1982 à 2000. Le Monde souligne à la fois l’enjeu stratégique et le risque d’un nouvel enlisement. Hélène Sallon, « La prise du château de Beaufort, dans le sud du Liban, un atout stratégique mais un fardeau historique pour l’armée israélienne », in Le Monde, 1er juin 2026, https://www.lemonde.fr/international/article/2026/06/01/la-prise-du-chateau-de-beaufort-au-sud-du-liban-un-atout-strategique-mais-un-fardeau-historique-pour-l-armee-israelienne_6695811_3210.html
[11] Plusieurs analyses ont aussitôt souligné que la reprise du château de Beaufort risquait de rejouer un scénario déjà connu : un gain tactique présenté comme décisif, mais susceptible d’ouvrir sur une occupation prolongée et un nouvel enlisement israélien au Sud-Liban. Al-Monitor parle explicitement du risque pour Israël d’un « nouveau bourbier » au Liban après la reprise du château. https://www.al-monitor.com/originals/2026/06/israel-risks-new-quagmire-lebanon ; The Guardian et AP décrivent cette opération comme la plus profonde incursion israélienne au Liban depuis plus de vingt-six ans. https://www.theguardian.com/world/2026/may/31/israel-pursuing-scorced-earth-policy-says-lebanon-pm-as-more-airstrikes-hit-countrys-south
[12] Walter Benjamin, « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », in Œuvre III, Paris, Editions Gallimard, coll. Folio Essais, 2000, p.269.

