Bruxelles, la Coupe du monde et la hiérarchie des joies

En ce début de Coupe du monde, les images récentes des célébrations de la victoire du Paris Saint-Germain en Ligue des Champions viennent rappeler quelque chose de très simple et de très politique à la fois : tout le monde n’a pas le droit à la fête.

Mécaniques narratives : le problème marocain.

Les rues de Bruxelles, comme celles de Paris, deviennent des espaces disputés. D’un côté, une population diverse, composée de jeunes issus des diasporas marocaines, congolaises, sénégalaises, turques, etc., qui investissent la rue comme espace d’expression joyeuse. De l’autre, un appareil institutionnel qui oscille entre tolérance encadrée pour les blancs et réflexe de fermeture : stations de métro bloquées, présence policière massive, zones interdites, dispositifs préventifs qui transforment la célébration en suspicion pour les Noirs et les Arabes.

En ce début de Coupe du monde, et dans le prolongement des célébrations récentes autour des grandes compétitions européennes, une scène se répète déjà dans les esprits des autorités : drapeaux rouges, klaxons, regroupements dans les quartiers populaires, joie collective débordante. Et, scénario automatisé, immédiatement derrière cette image, une autre scène est anticipée : police, fermeture de stations, encadrement massif, discours sur les “risques de débordement ». La fête doit se transformer en problème.

Dans ce climat, chaque incident devient immédiatement interprété à travers un récit pré-écrit. Chaque incident abondamment relayé par presse et réseaux sociaux fait office de déclencheur : affrontements ponctuels en marges du suportérisme marocain, dégradations ou interventions policières font l’objet de signalement de portée nationale si ils émanent de quartiers de Molenbeek ou du centre-ville de Bruxelles. Et à ce jeu, les scènes internationales sont mobilisées. Les célébrations de la victoire du PSG en Ligue des Champions ont rappelé une scène désormais familière : euphorie populaire, circulation massive dans les rues depuis les quartiers populaires vers le centre, puis intervention policière, brutale, disproportionnée. Le club Paris Saint-Germain, en tant qu’objet globalisé, produit lui aussi des affects locaux extrêmement intenses, extrêmement reliés à des présences noires et arabes dans l’équipe comme dans le Grand Paris.

Quoiqu’il en soit, une narration globale s’enclenche, celle du “problème marocain” dans l’espace public bruxellois. Et les réponses sont déjà-là, toutes prêtes. Le récit précédait les incidents ; les solutions précédaient le récit.

Ce qui est sociologiquement intéressant, c’est moins l’incident isolé que sa traduction immédiate en catégorie : “supporters marocains = risque=>dispositif” ou plutôt dispositif puisque risque, la preuve : incident.

D’ailleurs dans cette logique, n’importent pas les contextes précis des dits incidents, leur hétérogénéité, qu’il s’agisse de fêtes, de provocations d’autres groupes, de présence de hooligans extérieurs, de tensions inter-supporters, encore moins les questions de classes et de racisme, tous finissent par être rabattus sur une seule identité collective.

Cette construction n’est possible, ne devient logique que si elle s’inscrit dans une manière de gouverner les quartiers populaires comme des zones de prévention permanente. Dans cette logique, la jeunesse marocaine de Bruxelles n’est pas seulement perçue comme une population festive, mais comme une population à encadrer. Ce qui est en jeu ici n’est pas la fête en elle-même. C’est la manière dont une partie de la jeunesse marocaine de Bruxelles est construite comme problème public dès qu’elle devient visible en collectif.

À Bruxelles, la présence marocaine n’est pas une simple donnée démographique. Elle s’inscrit dans une histoire sociale longue, dans les trajectoires migratoires, les quartiers ouvriers, les mines, les chantiers, les services urbains, et aujourd’hui dans les nouvelles générations nées ici.

Mais cette présence reste souvent traitée comme une altérité permanente. Même quand elle célèbre, même quand elle gagne, même quand elle exprime de la joie, elle est renvoyée à une suspicion structurelle.

Les politiques de la joie : doubles standards d’une ville-monde.

La participation du Maroc à la Coupe du monde agit comme un révélateur. Elle transforme des quartiers entiers de Bruxelles en espaces de projection affective et politique. Molenbeek, Anderlecht, Schaerbeek deviennent des prolongements symboliques du Maroc, non pas dans une logique d’exclusion, mais dans une logique diasporique de fierté et de continuité.

La présence du Maroc à la Coupe du monde réactive une dimension profondément diasporique du football. Le soutien à l’équipe nationale marocaine dépasse largement les frontières du territoire marocain. Il traverse les quartiers de Molenbeek, Anderlecht, Schaerbeek, mais aussi les centres-villes et les périphéries sociales. Le foot fait sentir ces déplacements de centralisée, les territoires transnational d’une ville.

Dans ce contexte, l’équipe nationale marocaine de football devient bien plus qu’une équipe sportive : elle fonctionne comme un support d’affirmation transnationale, un espace symbolique où se rejouent des appartenances multiples, parfois contradictoires, mais profondément ancrées dans l’histoire coloniale et postcoloniale européenne. Les compétitions internationales sont des moments où les identités migrantes deviennent visibles, non pas comme problèmes sociaux, mais comme forces culturelles et comme corps actifs dans la fabrique urbaine.

Mais cette continuité est constamment mal lue par les institutions. A Bruxelles, la joie marocaine, c’est avant tout un risque. Quand des supporters belges fêtent une victoire dans des quartiers centraux, cela devient “ambiance festive”. Quand des jeunes marocains fêtent une victoire internationale, cela devient “tensions”, “débordements”, “intervention nécessaire”.

Ce double standard n’est pas un accident. Il est structurel. Il est le produit d’une longue histoire coloniale où les populations issues des anciennes migrations coloniales sont encore perçues à travers un prisme de contrôle.

La gestion des foules dans les quartiers populaires s’appuie sur une logique préventive de suspicion : on ne réagit pas à des actes, on anticipe des comportements supposés. Il y a, mais sans le nommer comme tel «État d’urgence ». C’est que cette jeunesse est à la fois visible dans l’espace public et, conditions  immigrée (Sayad) jamais pleinement légitime dans ses usages. Il faut la surencadrer comme menace potentielle à un Nous civilisé. Ainsi à chaque grand événement sportif – Coupe du monde – la même question revient : la ville autorise-t-elle la fête, la tolère-t-elle sous surveillance ou sera-t-elle réprimée (gazage, autopompe, …) ?

Et cette question s’accompagne de dispositifs porteurs de tensions, de charges policières, auxquels répondent des jets de projectiles , le tout débouchant sur une «  dispersion » des foules et donc des corps et de leurs affirmations.

La ville de Bruxelles, en tant que Brussels, est souvent décrite comme « multiculturelle » comme il se doit d’une cité qui se veut métropole. Mais ce multiculturalisme n’est que rarement pensé comme un droit à la présence égalitaire dans l’espace public. Il est plutôt géré comme une cohabitation fragile, nécessitant encadrement, prévention et filtrage.

Or, la Coupe du monde – et particulièrement la participation du Maroc, mais également cette année, celle du Congo à la FIFA World Cup – transforme cette cohabitation en visibilité massive. Elle rend soudainement audible et visible une jeunesse issue des migrations postcoloniales, qui occupe les rues non pas dans une revendication politique classique, mais dans une forme d’une présence insistante, manifestée par une joie collective difficilement contrôlable.

Ah si seulement ils pouvaient ne s’exprimer que dans le cadre des lieux et des horaires prévus, dans les dispositifs d’autopromotion de la diversité belge, dans le festival ad hoc ou la commémoration encadrée. Et peu importe d’ailleurs si ces espaces aussi, ils ont dû les arracher. Non, pas de joyeux imprévus ici qui ne soit a priori suspect.

Naïvement nous pourrions nous demander : mais où sont les dispositions facilitant ces moments de fête et d’expressions ? Où sont les décors dont les autorités sont capables pour tel ou tel événement culturel ? Comment prolonger la présence dans l’espace public, faciliter les échanges, permettre la vivacité des espaces publics dont d’aucun, parfois les mêmes, se lamentent du déclin.

Mais non, les espaces publics de la ville-monde se vivent avant tout sous condition de contrôle racial.

Pour une politique de la joie égalitaire

Mais si les narrations et leurs dispositifs se répètent, l’histoire ne recommence jamais à zéro du point de vue de qui la subit. Les années précédentes ont laissé des traces, celles accumulées par les stratégies de confinement urbain (fermeture des stations de métro, interdiction des rassemblements, massification policière) au rythme de matchs internationaux. Ces événements ont été vécus par une partie de la jeunesse comme ce qu’ils sont, une forme de mise à distance symbolique. Et avec elle cette question qui tourne et retourne nécessairement dans les têtes :  « Qui a le droit de fêter dans la rue sans être suspecté ? Qui peut occuper l’espace public sans être immédiatement associé au désordre ? »

La question centrale posée à Bruxelles aujourd’hui est simple : va-t-on répéter le scénario de la gestion par crise ou construire une politique anticipée de la fête ?

Anticiper ne signifie pas contrôler davantage. Cela signifie reconnaître en amont les besoins sociaux et culturels de célébration. Cela implique de penser des espaces dédiés, ouverts, sécurisés non pas par la répression mais par l’organisation collective.

Des lieux comme des zones publiques aménagées, des places ouvertes ou des espaces périphériques adaptés pourraient être pensés comme des « zones de fête légitime », où la concentration de personnes ne serait pas immédiatement assimilée à un danger.

La reconnaissance de la fonction sociale de la rue comme espace d’expression collective réduit significativement les tensions policières et les incidents liés aux foules.

Ce qu’il s’agit de saisir, c’est l’occasion que donne le football. Bruxelles est déjà une ville-monde. Mais elle reste une ville où la multiculturalité est acceptée tant qu’elle reste discrète, distribuée, non excessive. Et c’est précisément ce que le football mondial vient briser car, les jours de Coupe du monde, les corps deviennent visibles, les drapeaux ornent les façades, les klaxons transforment la circulation urbaine en langage collectif. Cette transformation temporaire révèle une vérité politique : la ville appartient aussi à celles et ceux qu’on voit rarement dans les dispositifs de représentation institutionnelle.

La question n’est donc pas seulement celle de la sécurité, mais celle de l’égalité urbaine. Une ville qui accepte la diversité culturelle doit aussi accepter ses formes d’expression les plus bruyantes, les plus spontanées, les plus imprévisibles.

Refuser cela, ou le conditionner à des dispositifs de contrôle systématique, revient à maintenir une hiérarchie implicite entre les types de populations et les types de joies autorisées.

La Coupe du monde à venir sera donc un test politique pour Bruxelles : une ville capable de penser la fête comme droit collectif, ou une ville qui continue à gérer la joie populaire comme un problème d’ordre public. La réalité est simple et exigeante : la ville est déjà traversée par des appartenances multiples, et ces appartenances ne disparaissent pas dans la célébration footballistique, elles s’y expriment pleinement.

La vraie question n’est donc pas de savoir si la jeunesse marocaine de Bruxelles va célébrer.

Elle le fera.

La vraie question est de savoir si cette célébration sera enfin reconnue comme une forme légitime d’occupation de la ville, ou si elle continuera à être traitée comme une anomalie à contrôler.

Et c’est là, précisément, que se joue une partie silencieuse mais décisive de la démocratie urbaine bruxelloise.

Une politique urbaine antiraciste de la fête devrait partir d’un principe simple : la célébration collective n’est pas un risque en soi.

Elle nécessite de l’organisation, pas de la suspicion.

Que cela devienne un entraînement non raciste, une manière d’enclencher un changement de regard sur les jeunesses issues des migrations marocaines, et par extension sur les jeunesses issues d’autres migrations postcoloniales en particulier africaines: non pas comme problème récurrent, mais comme partie constitutive de la ville. Et en cette urgente matière, chaque occasion doit être saisie.

Nordine Saïdi
Bruxelles Panthères

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