Place Clemenceau : quand on enferme un quartier au lieu de combattre les causes

Pendant des mois, la place Clemenceau a été enfermée derrière des grillages. Officiellement, c’était pour lutter contre le deal, les fusillades, l’insécurité, les nuisances et les problèmes de propreté. Officiellement, c’était une mesure temporaire. Pourtant, les mois ont passé et les grillages sont restés. Aujourd’hui, certaines déclarations politiques laissent entendre que cette fermeture pourrait devenir durable, voire permanente.

Je ne suis ni trafiquant, ni tireur, ni membre d’un réseau criminel. Je suis un habitant d’Anderlecht. Un travailleur social. Un père de famille. Un citoyen. Et comme beaucoup d’habitants du quartier, je refuse que l’on présente cette situation comme normale.

Car derrière les grillages de la place Clemenceau se cache une question beaucoup plus profonde : dans quel type de société voulons-nous vivre ? Une société qui combat les causes des problèmes ou une société qui enferme les conséquences ?

À mes yeux, cette fermeture est juridiquement discutable, politiquement inquiétante et moralement injuste.

D’abord parce que l’espace public appartient au public.

Cela paraît évident mais il faut parfois rappeler les évidences. Une place publique n’est pas la propriété du bourgmestre, de l’échevin de la prévention ou du chef de corps de la police. Une place publique appartient aux habitants.

Elle appartient aux enfants qui jouent au ballon.

Elle appartient aux anciens qui viennent prendre le soleil.

Elle appartient aux familles qui s’y retrouvent.

Elle appartient aux jeunes qui discutent entre eux.

Elle appartient aux travailleurs qui traversent le quartier.

Elle appartient même à ceux qui n’ont rien, parce que l’espace public est souvent la seule chose que possède encore celui qui a tout perdu.

Lorsque l’autorité publique décide d’en fermer l’accès, elle doit démontrer que cette atteinte est nécessaire, proportionnée et limitée dans le temps.

C’est un principe fondamental du droit belge comme du droit européen.

Le Conseil d’État rappelle régulièrement que l’administration ne peut pas imposer des restrictions excessives aux libertés publiques. Une mesure exceptionnelle doit rester exceptionnelle.

À partir de combien de mois une mesure temporaire cesse-t-elle d’être temporaire ?

Six mois ?

Un an ?

Deux ans ?

À quel moment l’exception devient-elle la règle ?

La question mérite d’être posée.

Mais le problème dépasse largement le terrain juridique.

Ce qui me frappe, c’est l’inégalité flagrante dans la manière dont les autorités traitent les territoires.

Quand un quartier populaire majoritairement habité par des familles issues de l’immigration rencontre des problèmes de sécurité, la réponse est souvent la même :

plus de police ;

plus de contrôles ;

plus de caméras ;

plus de barrières ;

plus d’interdictions ;

plus de dispositifs d’exception.

On enferme.

On filtre.

On contrôle.

On quadrille.

On sécurise.

Mais lorsqu’il s’agit d’investir massivement dans les infrastructures, les équipements collectifs, les écoles, les espaces verts, les bibliothèques, les maisons de jeunes ou les centres culturels, les budgets semblent soudainement beaucoup plus compliqués à trouver.

Depuis combien d’années les habitants de Cureghem réclament-ils davantage d’espaces verts ?

Depuis combien d’années les associations dénoncent-elles la densité urbaine étouffante du quartier ?

Depuis combien d’années les travailleurs sociaux alertent-ils sur le manque d’infrastructures destinées à la jeunesse ?

Depuis combien d’années les habitants réclament-ils simplement le droit de vivre dans un environnement digne ?

La réponse est simple : depuis des décennies.

Pourtant, lorsque les problèmes explosent, les pouvoirs publics découvrent soudainement l’urgence.

Mais cette urgence ne sert pas à construire.

Elle sert à fermer.

Elle sert à interdire.

Elle sert à éloigner.

Elle sert à cacher.

Comme si le problème n’était pas la pauvreté mais sa visibilité.

Comme si le problème n’était pas l’abandon politique mais les personnes qui vivent ses conséquences.

Comme si le problème n’était pas l’injustice sociale mais ceux qui la subissent.

Je travaille depuis des années avec des jeunes.

Je peux témoigner d’une chose simple : un jeune ne devient pas trafiquant parce qu’il existe une place publique.

Un jeune ne devient pas délinquant parce qu’il existe un banc.

Un jeune ne devient pas violent parce qu’il existe un espace de rencontre.

Les causes sont ailleurs.

Dans l’échec scolaire.

Dans les discriminations à l’embauche.

Dans le chômage.

Dans la précarité du logement.

Dans le racisme structurel.

Dans l’absence de perspectives.

Dans le sentiment permanent d’être considéré comme un problème avant même d’être considéré comme un citoyen.

Fermer une place ne supprime aucune de ces réalités.

Absolument aucune.

La sociologie urbaine nous enseigne même que lorsque l’on supprime les espaces de socialisation, les problèmes ne disparaissent pas.

Ils se déplacent.

Le deal se déplace.

Les tensions se déplacent.

Les regroupements se déplacent.

La pauvreté se déplace.

Mais rien n’est résolu.

L’histoire des politiques sécuritaires est remplie de ce type d’échec.

On déplace les pauvres.

On déplace les jeunes.

On déplace les personnes sans-abri.

On déplace les consommateurs de drogues.

On déplace les problèmes.

Puis on s’étonne qu’ils réapparaissent cent mètres plus loin.

Ce qui me préoccupe également, c’est la dimension symbolique de ces grillages.

Car un grillage ne sert pas seulement à fermer.

Il sert aussi à envoyer un message.

Et le message envoyé aujourd’hui est terrible.

Le message est que ce quartier est dangereux.

Le message est que ses habitants doivent être contenus.

Le message est que l’espace public doit être protégé contre ceux qui y vivent.

Autrement dit, ce ne sont plus les habitants qui sont protégés.

C’est la ville qui est protégée contre ses habitants.

Voilà pourquoi cette question doit aussi être analysée sous l’angle de l’antiracisme politique.

Parce que les quartiers visés par ces politiques ne sont jamais choisis au hasard.

Ce sont presque toujours les mêmes territoires.

Les mêmes populations.

Les mêmes familles.

Les mêmes jeunes.

Les mêmes quartiers populaires.

Les mêmes quartiers immigrés.

Les mêmes quartiers racialisés.

Bien sûr, personne ne dira explicitement que la mesure est raciste.

Le racisme contemporain fonctionne rarement de manière aussi grossière.

Il fonctionne à travers des dispositifs apparemment neutres.

On ne dit pas : « nous visons les Arabes ».

On dit : « nous visons les quartiers sensibles ».

On ne dit pas : « nous visons les Noirs ».

On dit : « nous visons les zones à risque ».

On ne dit pas : « nous visons les populations immigrées ».

On dit : « nous visons les problèmes de sécurité ».

Mais au bout du compte, ce sont toujours les mêmes territoires qui se retrouvent derrière les barrières.

Toujours les mêmes populations qui subissent les contrôles.

Toujours les mêmes jeunes qui grandissent sous surveillance.

Toujours les mêmes quartiers qui deviennent des laboratoires de l’exception sécuritaire.

Frantz Fanon expliquait déjà que le pouvoir colonial organisait l’espace selon une logique de séparation, de contrôle et de suspicion permanente. Bien sûr, nous ne sommes pas dans une situation coloniale au sens strict. Mais il serait naïf de ne pas voir comment certaines logiques de gestion des populations se reproduisent aujourd’hui dans les quartiers populaires européens.

Une démocratie ne se mesure pas à la manière dont elle traite ses quartiers riches.

Une démocratie se mesure à la manière dont elle traite ses quartiers pauvres.

Une démocratie se mesure à la manière dont elle traite les jeunes qui dérangent.

Une démocratie se mesure à la manière dont elle traite les populations stigmatisées.

Une démocratie se mesure à sa capacité à garantir les mêmes droits à tous ses habitants.

La véritable question n’est donc pas de savoir combien de temps les grillages resteront autour de la place Clemenceau.

La véritable question est beaucoup plus profonde.

Pourquoi les autorités trouvent-elles toujours rapidement de l’argent pour les barrières, les caméras et les dispositifs policiers, mais beaucoup plus difficilement pour les éducateurs, les écoles, les logements dignes, les espaces verts, les infrastructures sportives ou les maisons de jeunes ?

Pourquoi la réponse sécuritaire arrive-t-elle toujours avant la réponse sociale ?

Pourquoi construit-on plus facilement des clôtures que de la confiance ?

Et surtout : à partir de quel moment allons-nous cesser de gérer les conséquences de l’injustice pour enfin nous attaquer aux causes qui la produisent ?

Car aucune grille n’a jamais créé un emploi.

Aucune grille n’a jamais réduit le racisme.

Aucune grille n’a jamais construit une école.

Aucune grille n’a jamais donné un avenir à un jeune.

Mais l’histoire nous montre qu’elles ont souvent servi à séparer ceux qui avaient du pouvoir de ceux qui n’en avaient pas. Et lorsqu’un quartier populaire commence à être entouré de barrières au nom de la sécurité, il est du devoir des citoyens de poser une question simple :

Qui protège-t-on réellement, et contre qui ?

Sur le plan contentieux, la situation de la place Clemenceau ouvre potentiellement la voie à plusieurs types de recours, précisément parce qu’on n’est plus face à une simple mesure ponctuelle de police administrative, mais à une restriction durable, structurelle et peu documentée dans sa temporalité. C’est là que le droit cesse d’être abstrait : il devient un terrain de contestation démocratique.

En droit belge, les actes de police administrative pris par une commune peuvent être contestés devant le Conseil d’État, notamment via une requête en annulation accompagnée, le cas échéant, d’une demande de suspension. Ce double mécanisme est central : la suspension en extrême urgence permet de faire cesser rapidement les effets d’une mesure lorsqu’il existe un préjudice grave difficilement réparable, tandis que l’annulation permet un contrôle de légalité approfondi sur le fond.

Dans le cas d’une fermeture prolongée d’une place publique, plusieurs moyens d’annulation peuvent être juridiquement pertinents. D’abord, la violation du principe de proportionnalité, qui impose que toute mesure de police soit strictement nécessaire et adaptée à l’objectif poursuivi. Ensuite, l’erreur manifeste d’appréciation, lorsque l’autorité communale fonde une mesure lourde sur une analyse insuffisamment objectivée de la situation sécuritaire ou sans démonstration de l’efficacité réelle du dispositif. Enfin, le détournement de pouvoir pourrait être invoqué si la mesure sécuritaire sert en réalité à produire un effet d’éviction durable d’usages sociaux de l’espace public plutôt qu’à répondre à une menace actuelle.

Le Conseil d’État, dans sa jurisprudence constante, accepte de censurer des mesures de police lorsqu’elles excèdent manifestement ce qui est nécessaire à la sécurité publique. Il ne s’agit pas de substituer son appréciation à celle de l’administration, mais de vérifier que la balance entre ordre public et libertés fondamentales n’a pas été rompue de manière excessive. Cette logique est particulièrement renforcée lorsque les mesures affectent des droits collectifs essentiels comme la liberté de circulation, la liberté de réunion ou l’usage normal de l’espace public.

Dans une hypothèse comme celle de Clemenceau, un argument central serait celui de la durée indéterminée de la mesure. Le droit administratif tolère l’urgence, mais il encadre strictement la permanence de l’exception. Une mesure initialement justifiée par des incidents graves doit être réévaluée régulièrement. À défaut, elle peut être requalifiée juridiquement comme une mesure de fait permanente, ce qui fragilise fortement sa légalité.

C’est précisément sur ce point que le référé-suspension devant le Conseil d’État peut devenir un outil stratégique. Il permettrait de faire valoir que le maintien des grillages cause un préjudice grave et actuel aux habitants : atteinte à la liberté de circulation dans le quartier, dégradation de la vie sociale locale, privation d’un espace public essentiel dans un contexte de densité urbaine forte, et surtout atteinte symbolique à la présomption de normalité des habitants du quartier. Le juge apprécie alors non seulement la légalité apparente de la mesure, mais aussi l’urgence et l’impact concret sur les droits.

Par ailleurs, la dimension collective de la mesure ouvre la voie à des actions introduites par des associations. En droit belge et européen, les associations peuvent agir en justice lorsqu’elles défendent un intérêt collectif lié à leur objet social, notamment en matière de droits humains, de lutte contre les discriminations ou de défense du droit à la ville. Des associations de quartier, des collectifs d’habitants ou des organisations antiracistes pourraient ainsi légitimement introduire une action en annulation contre les arrêtés communaux ou les décisions administratives ayant conduit à la fermeture prolongée.

Dans ce cadre, le moyen tiré de la discrimination indirecte prend une importance particulière. Si une mesure neutre en apparence produit un effet structurellement défavorable sur un groupe social identifiable — ici des habitants d’un quartier populaire fortement stigmatisé — elle peut être contestée sur base des articles 10 et 11 de la Constitution belge et des directives européennes anti-discrimination. Le contentieux ne porte alors plus uniquement sur la sécurité, mais sur l’égalité réelle dans l’accès aux droits urbains fondamentaux.

Une autre voie contentieuse possible concerne le contrôle de la motivation formelle des actes administratifs. Toute décision de police doit être suffisamment motivée en droit et en fait. Cela signifie que la commune doit être en mesure de démontrer, documents à l’appui, la réalité du risque, la nécessité de la mesure et l’absence d’alternative moins restrictive. Une motivation générale, vague ou fondée sur des considérations essentiellement politiques ou symboliques pourrait être jugée insuffisante.

Enfin, au-delà du Conseil d’État, il ne faut pas exclure un contentieux parallèle devant les juridictions civiles ou le juge des référés judiciaires, notamment sur base de la responsabilité extracontractuelle de la commune si un préjudice grave et continu est démontré. La privation durable d’un espace public essentiel peut en effet être analysée comme une atteinte à des droits subjectifs des habitants, ouvrant potentiellement la voie à une réparation ou à des injonctions.

Au fond, ce qui est en jeu juridiquement dépasse largement Clemenceau. C’est la question de savoir jusqu’où une autorité locale peut transformer une situation d’ordre public en régime spatial d’exception, sans contrôle effectif, sans temporalité stricte et sans évaluation contradictoire des effets. Et c’est précisément là que le contentieux administratif retrouve sa fonction politique première : empêcher que l’exception sécuritaire devienne une forme ordinaire de gouvernement des quartiers populaires.

Nordine Saïdi
Bruxelles Panthères

« La liberté, la justice et l’égalité, par tous les moyens nécessaires ! » Malcolm X
Voir aussi :

“Le monde est à vous”, lit-on sur une fontaine. Pourtant, ce lieu n’appartient plus à personne depuis des semaines. La raison? L’installation de grilles de chantier pour “sécuriser le quartier”.
Alors que le quartier Clemenceau a été le théâtre de nombreuses fusillades ces derniers mois, des grilles de chantier ont été installées sur la place pour renforcer la sécurité. Mais cela ne fait pas l’unanimité. Certains riverains dénoncent leur présence et ont même interpellé le bourgmestre. “On ne le voit pas comme des mesures de sécurité. Les fusillades ont continué. Pour nous ça dérange encore plus les citoyens. Déjà qu’on a peur, on n’a même plus de lieux pour se rencontrer”, regrette Fatiha, habitante du quartier. Même son de cloche pour Mohamed, ancien travailleur social. “L’espace est très peuplé et il y a peu d’espace vert. Le seul espace où on peut être à l’aise, c’est l’espace public”.

À ce jour, la Commune ne souhaite pas retirer les grilles, et attend que la situation se stabilise.

■ Reportage de Simon Breem, Karim Fahim et Djôp Medou Mvondo

Retrouvez l’ émissions et autres informations bruxelloises sur le site internet : https://bx1.be

Enfermer la vie à Clemenceau / Cureghem

  •  Article publié le 29 octobre 2025
  •  par Claire Scohier
  •  Clemenceau, Cureghem, Anderlecht
  •  Article paru dans la Lettre d’info du 29 octobre 2025.
© IEB – 2025

Alors que la place Clemenceau est déjà ceinturée de grilles depuis huit mois, de nouvelles mesures s’abattent sur ce rare espace public de respiration, de jeu et de détente de ce quartier dense et populaire. Le collège de la commune d’Anderlecht a décidé, la semaine dernière, la fermeture obligatoire de tous les commerces du quartier Clemenceau dès 21h, à l’exception des pharmacies, sous peine d’une amende pouvant atteindre 500 euros. Le périmètre visé est bien plus vaste que la place Clemenceau. Il s’agit en réalité du cœur battant de Cureghem qui va de la place Bara au boulevard du Midi jusqu’à la porte d’Anderlecht, puis la chaussée de Mons, la place du Conseil,… La mesure doit encore passer au conseil communal du 6 novembre. Si elle est votée, elle entrera en vigueur jusqu’au 6 février 2026. Nous espérons que le conseil communal entendra raison sur les aspects à la fois disproportionnés, inefficaces et stigmatisants d’une telle mesure qui n’aborde les réalités d’un quartier populaire que sur sa dimension sécuritaire.

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